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Title: Compte rendu officiel du Congrès de Bruxelles (1868)
Description: Le compte rendu officiel du troisième Congrès de l'Association internationale des travailleurs (Bruxelles, 6-13 septembre 1868) : séances, rapports des sections, débats sur la guerre, les grèves, les machines, l'enseignement intégral, le crédit, la propriété collective, les heures de travail et la coopération, lettres et liste des délégués.
Author: Troisième Congrès de l'Association internationale des travailleurs
Date: 1868-09
URL: https://marxismo.school/archivo/congresos/originales/1868%20Compte%20rendu%20officiel%20du%20Congr%C3%A8s%20de%20Bruxelles%20%28AIT%29
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*Texte d'après :* Troisième Congrès de l'Association internationale des travailleurs. Compte rendu officiel*, supplément au journal* le Peuple belge *(quatorze livraisons, du 6 au 30 septembre 1868), Bruxelles, imprimerie de L. Lemoine, 1868 ; exemplaire numérisé par Google Books, reconnu par OCR et corrigé d'après les images des pages. Les titres des séances sont de nous ; la table des matières finale, qui renvoie aux pages du supplément, est omise. Les résolutions adoptées par le Congrès et les textes de Karl Marx publiés à part ne sont pas répétés ; voir [1868 Congrès de Bruxelles (AIT)](https://marxismo.school/archivo/congresos/originales/1868%20Congr%C3%A8s%20de%20Bruxelles%20%28AIT%29). La chronique de J. Ph. Becker dans* Der Vorbote *: [Bericht über den dritten Kongreß der Internationalen Arbeiterassociation in Brüssel](https://marxismo.school/archivo/congresos/originales/1868%20Bericht%20%C3%BCber%20den%20dritten%20Kongre%C3%9F%20der%20Internationalen%20Arbeiterassociation%20in%20Br%C3%BCssel%20%28I.%20Internationale%29). [Traducción al español](https://marxismo.school/archivo/congresos/1868%20Actas%20oficiales%20del%20Congreso%20de%20Bruselas%20%28I%20Internacional%29).*

## Première séance, salle du Cygne, dimanche 6 septembre 1868

La séance est ouverte à 10 1/2 heures.

Sont vérifiés les pouvoirs des délégués suivants :

Hins, Brismée, section bruxelloise.

Charles Maetens, des Teinturiers en peau (Brux.)

Spehl, des Mécaniciens, Société l'Union.

Joseph Henri, des Balanciers (Paris).

Léopold Verheggen, des Mécaniciens du chemin de fer du Luxembourg.

César Depaepe, du Cercle d'émulation (Bruxelles).

Léon Fontaine, des Solidaires (Bruxelles).

Prosper Voglet, des Libres-Penseurs (Brux.).

Nicolas Coulon, du Cercle populaire (Bruxelles).

Léon Verrycken, de la Fourmi, association coopérative.

Charles Cranshoff, de la Ruche, association coopérative.

Eugène Steens, du Peuple, association de politique militante.

Jean Pellering, de l'Affranchissement, association rationaliste.

Mermillod, Perron, Quinet, Graglia, sections génévoises.

Adrien Tordeur, des Imprimeurs de Bruxelles.

Brodenhorst, des Menuisiers d'Anvers.

Charles Devarrewaere, section de Marcinelle.

Pierre-François Fluse, des Ouvriers de Verviers.

Édouard Lallemand, section d'Ensival.

H.-J. Leclerq, de la section de Pepinster.

J.-B. Frère, de Jumet.

Ernest Planson, des Marbriers d'Anvers.

Honoré Saillant, du Cercle des conférences.

Lucraft, des Fabricants de chaises ; Conseil général de Londres.

Jacques Maes, des Passementiers (générale ouvrière).

Shaw, du Conseil général de Londres.

H. Yung, du Conseil général de Londres.

Cowell, Stepney, délégué de la Reform League (Angleterre).

Sarro Magallan, de la Légion ibérique (société ouvrière de la Catalogne).

François Herremans, des Menuisiers de Bruxelles.

Klein, de l'Association des Couteliers, de Solingen (Prusse).

Ph. Coene, der Volksverbond d'Anvers.

Maximilien Tricot, des Houilleurs de Gilly.

Nicolas Dubois, délégué de la section de Dampremy.

Cohn, délégué de l'Association des Cigariers de Londres.

Eberhard, délégué de l'Association des Tailleurs de Bruxelles.

Serranne, délégué des Tisserands de Gand.

Fr. Vanden Berghe, délégué de la section de Bruges.

Potelsberg, délégué de l'Association des Tailleurs de Gand.

Vanschaftingen, délégué de l'Association des Lamiers (kamslagers) de Gand.

Elsbach, délégué de la Ligue ouvrière d'enseignement mutuel.

Dupont, délégué du Conseil général et des Sociétés ouvrières de Naples (Italie).

Philippe Matens, délégué de la branche française de Londres.

Fr. Lessner, délégué des branches allemandes d'Angleterre.

Joseph Romain, section de Montigny.

J.-B. Louis, section d'Oubois.

Cassiau, Maréchal, section liégeoise.

Alfred Herman, section de Montégnée.

Alexandre Lemonnier, section de Marseille.

L. Aimé-Grimaud, section de Lyon.

Henry, mécanicien, délégué des Robinettiers de Paris (commission ouvrière de l'Exposition).

Eugène Tartaret, ébéniste (commission ouvrière de l'Exposition).

Flahaut, délégué des Marbriers de Paris.

Maximilien Maljean, faubourg de Charleroi.

Émile Dosbourg, délégué des imprimeurs sur étoffe de Paris.

Noël Embise, section de Marchiennes.

Waller-Lepourque, des Mineurs de Seraing.

Irenée Daulhier, des Selliers-Bourreliers de Paris.

Murat, des Mécaniciens de Paris.

Ticque, des Peintres de Bruxelles.

Alphonse Delacour, des Relieurs de Paris.

Gabriel Ausel, de la Société Céramique de Paris.

Louis Pindy, des Peintres en bâtiments de Paris.

Gustave Durand, des Bijoutiers de Paris.

Édouard Roussel, des Ferblantiers de Paris.

Albert Theiss, des Bronziers de Paris.

**Depaepe** demande aux délégués présents de remettre au bureau leurs mandats de délégation ; il propose de nommer le bureau provisoire avant de se rendre au Cirque, et de laisser à demain la nomination du bureau définitif, la séance de cette après-midi n'étant destinée qu'à faire l'historique de ce qui s'est fait dans les sections de l'étranger et du pays.

**Depaepe** expose le but de cette séance, et demande que l'Assemblée décide que deux membres seront nommés par nationalité (Adopté).

Le compagnon Englebert, géomètre, demande à être admis comme représentant des travailleurs de Péruwelz, organisés seulement d'une manière provisoire. Sur la proposition de Tollin, la discussion de cette demande est remise à demain.

Sont nommés du bureau provisoire :

Yung, Membre du Conseil général de Londres, Président.

Lemonnier, Tollain, pour la France.

Shaw, Lucraft, pour l'Angleterre.

J.-B. Frère, de Jumet, Maréchal, de Liége, pour la Belgique.

Magallan Sarro, de Barcelone, pour l'Espagne.

Klein, de Solingen, pour l'Allemagne.

Coene, d'Anvers, et Serranne, de Gand, pour la Belgique.

Mermillod, de Genève, et Quinet, de Genève, pour la Suisse.

## Deuxième séance, théâtre national du Cirque, dimanche 6 septembre

La séance est ouverte à 3 heures.

Les délégués prennent place au bureau.

Le compagnon Yung s'assied au bureau de la présidence, puis il est procédé à l'appel nominal des délégués. Le compagnon Yung prend la parole.

J'ai à m'acquitter de fonctions difficiles, je suis fatigué d'un long voyage et je ne suis pas habitué à présider des assemblées aussi nombreuses que celle-ci ; ma tâche heureusement sera courte.

Chaque délégué rendra compte de la marche de la section à laquelle il appartient.

Pour moi je ne dirai que quelques mots sur la naissance de l'Association.

Il y a quatre ans des ouvriers français venus à Londres se sont unis à des ouvriers anglais pour jeter les bases d'une association internationale de travailleurs. Ils nommèrent un Comité.

Ce Comité consacra quelques temps à rédiger des statuts.

Le premier objet de l'Association était d'unir les travailleurs des différents pays ; ceux-ci, en effet, à cause du prix élevé des voyages se connaissaient fort peu. Aujourd'hui il n'en est plus ainsi, les intérêts des travailleurs de tous les pays sont identiques, ces intérêts sont opposés à ceux des capitalistes.

Le patron vit des bénéfices qu'il prélève sur le travail des ouvriers; à son point de vue il est logique que ses bénéfices soient aussi considérables que possible, mais il est logique de la part des travailleurs de ne pas se laisser exploiter; il y a donc inévitablement guerre entre l'ouvrier et le patron, de même le libre échange a créé une guerre à outrance entre les capitalistes. C'est une preuve qu'il ya des changements à apporter à la Société actuelle. Harmoniser les intérêts de tous, voilà le but de l'Association internationale.

Dans la société actuelle, les ouvriers sont victimes de la guerre que se font les patrons. En effet, qu'arrive-t-il en réalité ? les ouvriers belges, par exemple, dans une industrie donnée, gagnent moins que les ouvriers anglais, qui sont assez malheureux d'ailleurs. Les patrons anglais disent à leurs ouvriers qu'ils ne peuvent faire la concurrence aux Belges. Les patrons belges tiennent à leurs ouvriers le même langage. Dans l'un et dans l'autre pays, les patrons concluent à un abaissement du salaire.

L'Association internationale, en faisant connaître ce qui se passe dans chaque pays, a voulu mettre fin à cet état de choses.

L'ouvrier doit aujourd'hui devenir son propre maître. Pour cela il a à combattre les patrons. Il a aussi à combattre certains partis politiques, qui ont voulu se servir de l'Internationale.

Quoiqu'il en soit, le but de l'Association internationale n'est point d'élever par des grèves ou autrement, le salaire des ouvriers ; son but est de détruire le salariat.

L'ouvrier salarié est aussi malheureux que l'était autrefois le nègre d'Amérique ou le serf de Russie. Il l'est même plus, car le serf et le nègre s'achetaient, le maître les tenait après les avoir usés à la tâche, tandis qu'il rejette les invalides du salariat. (Applaudissements.)

L'Association internationale a rapidement progressé. En Amérique, les ouvriers se sont organisés et affiliés à l'Internationale. Ils comptent s'emparer bientôt du pouvoir législatif, qui appartient actuellement aux bourgeois. En définitive, ceux-ci sont en minorité, et il n'est pas juste qu'une minorité soit au pouvoir.

En Angleterre la lutte des classes est également commencée et se poursuit avec succès.

Les idées que défend l'Association internationale font aussi du chemin en Italie. Pour s'en convaincre, il suffit de lire les manifestes que nous envoient les ouvriers italiens. Ils savent quels sont leurs maux et quels remèdes il faut y apporter.

En Suisse il se crée de nombreuses sociétés coopératives. Là aussi les ouvriers sentent le besoin de se grouper. Certes, je ne prétends pas que l'on puisse, par la coopération, résoudre le problème social; mais elle peut servir à améliorer le sort de l'ouvrier.

En Allemagne, l'Association internationale fait également du progrès. Dans ce pays, il y a de nombreuses associations ouvrières, qui comptent toutes beaucoup de membres.

Cent et vingt de ces sociétés sont en ce moment réunies à Nuremberg. La première question qu'elles ont mises à leur ordre du jour, c'est leur affiliation à l'Association internationale. Il est donc probable que, dans quelques jours, nous aurons ici des délégués de Nuremberg.

Les ouvriers de l'Allemagne du Nord se sont aussi réunis en congrès. Malheureusement le peuple prussien, depuis Sadowa, a perdu beaucoup de ses libertés. Il est vrai qu'il s'est couvert de gloire : il y a compensation (hilarité). Le gouvernement prussien a défendu à ses sujets de s'affilier à des associations étrangères. Toute adhésion à ce congrès est donc impossible aux associations ouvrières de l'Allemagne du Nord ; mais si elles ne font point partie de l'Internationale officiellement, elles en font partie de cœur, et sont prêtes à agir avec nous.

Les ouvriers italiens sont dans la même situation que les ouvriers prussiens. Il est à remarquer, en effet, que les gouvernements après des victoires mettent des entraves à la liberté des travailleurs, tandis que les gouvernements vaincus, comme le gouvernement autrichien, donnent des libertés à l'ouvrier.

Les ouvriers italiens sont en ce moment réunis à Gênes. Nul doute qu'au Congrès de Gênes on ne se montre sympathique au Congrès international de Bruxelles.

Quant à l'Espagne, elle se trouve actuellement dans une situation anormale : elle est pour ainsi dire continuellement en état de siége. Du reste, les délégués espagnols vous diront eux-mêmes ce qui se passe chez eux.

Les délégués des différents peuples représentés à ce Congrès, vous feront de même rapidement l'histoire des Associations ouvrières qui existent dans leur pays.

En résumé, l'Association internationale se trouve dans une situation excellente. Mais n'oublions pas qu'elle n'a vu le jour que d'hier. Dans nos Congrès antérieurs, nous avons examiné diverses questions surtout au point de vue théorique. Aujourd'hui, nous avons à étudier les moyens de mettre en pratique les résolutions que nous avons prises, nous avons à agir. (Applaudissements prolongés.)

**Brismée**. — Je ne ferai pas l'historique de la Société internationale en Belgique, je vous dirai seulement quelques mots de nos derniers travaux en Belgique.

Depuis les derniers désastres de Charleroi, l'Association a fait des progrès rapides ; vingt sections nouvelles ont été formées, dont plusieurs contiennent jusqu'à huit cents membres.

Pour arriver à ce but, nous avons dû négliger le reste de la Belgique.

Ce n'est qu'en dernier lieu que nous sommes allés à Pâturages, où comme toujours il nous a fallu détruire les accusations perfides qui ne se produisent qu'en notre absence. En un seul jour près de quatre cents nouveaux adhérents se sont faits inscrire.

Jugez par là des progrès que nous sommes en droit d'attendre.

**Tollain**, de Paris. — Je viens au Congrès, délégué par les Balanciers de Paris. Mais je dois surtout vous parler de faits relatifs à l'association française toute entière. Deux commissions de la Fédération parisienne ont été successivement condamnés en police correctionnelle et en appel, l'une à l'amende, l'autre même à la prison pour délit d'Association non autorisée. Après l'arrêt de la Cour de Paris, l'impossibilité la plus absolue empêchait de nouvelles réunions; il nous a fallu confier à trois liquidateurs, le soin de régler les affaires de l'Association en France. Car, hélas ! l'Association est morte en France avec des dettes. Faute de meilleur mandat, les liquidateurs m'ont envoyé à vous pour vous rendre compte de notre situation, et vous expliquer les difficultés qui ont empêché, de vous déléguer un plus grand nombre de membres.

Le rôle de l'Association a toujours été bien difficile à Paris. Nous rencontrions de toute part des adversaires, et partout au moins de la défiance. Il nous a fallu beaucoup de prudence dans un pays où n'existe, ni liberté de presse, ni liberté de réunion, ni liberté d'association, pour vivre quatre années et jouer un rôle actif pendant les grèves des Bronziers, des ouvriers de Roubaix et de Genève.

L'accusation nous a reproché de faire de la politique. A cela nous avons répondu : Si la politique consiste à changer des ministres, des rois, des présidents de république, non, nous n'en n'avons pas fait et n'en voulons pas faire ; mais si elle consiste à s'occuper des questions sociales, à lutter contre le système des armées permanentes, à soutenir les grèves, oui, nous en avons fait, et nous sommes prêts à recommencer, car nous ne pouvons pas ne pas nous en occuper.

Tout à l'heure j'ai entendu un regret ou peut-être un murmure quand j'ai dit que l'Association est morte à Paris. Mais si elle n'existe plus officiellement, si nous ne pouvons plus y avoir une existence collective, tous, nous restons membres de la grande Association, dussions-nous y être affiliés isolément, à Londres, à Bruxelles ou à Genève.

Pour terminer, je ne vous parlerai que d'une seule question, et ici je suis l'organe non-seulement de ceux qui m'envoient, mais de tous les ouvriers de France ; nous protestons contre la guerre, et nous espérons que de ce Congrès sortira une résolution solennelle, une protestation des travailleurs de tous les pays, contre la guerre, qui n'a jamais été faite qu'à l'avantage des tyrans et contre la liberté des peuples. (Applaudissements.)

**Murat** (Paris). Les poursuites sont cause que l'on a envoyé plus de délégués à ce congrès qu'à Lausanne, les ouvriers des divers métiers de Paris ayant approuvé la conduite de l'Internationale.

**Yung** traduit en anglais ce qui a été dit par Tolain et Murat.

**Lessner** traduit en allemand.

**Vanden Berghe** traduit en flamand.

(A partir de ce moment les discours prononcés dans une de ces trois langues sont successivement traduits ou résumés dans les trois autres langues.)

**Tartaret** (Paris) représente la réunion d'ouvriers formée à l'Exposition universelle de 1867. Eux aussi ont étudié les questions spéciales, et ont reconnu que les Associations devaient embrasser tout l'univers. Élevés, a-t-on dit, sous l'aile de la tolérance, ils n'ont jamais perdu de vue la liberté. C'est parce qu'ils ont été calomniés qu'ils ont voulu être représentés, afin de prouver qu'entre les ouvriers il n'y a pas deux camps, il n'y en a qu'un, celui de la solidarité et de la paix universelle.

**Lucraft** (Londres). — Tant que les travailleurs permettront l'oisiveté ; tant qu'il y aura des millions d'oisifs de toute catégorie, les travailleurs seront pauvres. — Les armées ne servent qu'à gaspiller tout ce que nous produisons et à nous détruire.

Tant que les ouvriers écrasés par la besogne n'auront pas le temps de réfléchir et de s'instruire, ils seront exploités. — Il n'est pas amateur des sociétés de résistance, il pense que les ouvriers doivent s'emparer du pouvoir politique, mais non par violence; ils doivent tâcher d'arriver aux Chambres, afin de changer les lois comme les Anglais commencent à le faire.

Le citoyen Yung prend la parole pour expliquer la position que le citoyen Lucraft a tenu dans la Réforme League, dont il a été un des plus ardents promoteurs.

**Graglia** (Genève). — Il y a à peu près six mois, nous avons eu une grève terrible; nous avons d'abord des remercîments à faire à tous ceux qui nous ont soutenus, surtout aux Parisiens, car sans eux, ils étaient perdus. La grève a fait du bien. Les bourgeois, bien que ce soit une république, ont été plus méchants qu'ailleurs, les ouvriers ont tenu bon. Ils n'étaient que 2 sections avant la grève ; maintenant ils sont 24 sections à Genève, renfermant 4 mille membres. (Sections : Section centrale. — Section de Carouge. — Section allemande. — Corps de métiers : Monteurs de boîtes de montres. — Bijoutiers. — Ébénistes. — Menuisiers. — Maçons. — Carrossiers-forgerons. — Gypiers vernisseurs. — Charpentiers français. — Charpentiers allemands. — Graveurs. — Gainiers. — Corroyeurs et tanneurs. — Faiseurs de ressorts. — Couvreurs. — Terrassiers. — Ferblantiers. — Fabricants de pièces de musique. — Typographes. — Serruriers-mécaniciens. — Tailleurs de laines). Ce qu'on demande surtout au Congrès, c'est de la pratique.

**Dupont** (Conseil général) parle au nom de plusieurs sociétés italiennes dont il a reçu délégation. — Les ouvriers italiens ont reçu le contre-coup de Mentana. Ceux qui ne sont pas tombés sur le champ de bataille ont été mis en prison. Le droit de réunion leur a été retiré. Mais ne pouvant envoyer des délégués, ils ont du moins transmis des rapports. Les despotes auront beau faire; ils n'empêcheront pas les travailleurs de s'entendre ; ils n'empêcheront pas la révolution sociale de s'accomplir.

**Klein** (Solingen). — Depuis le Congrès de Lausanne, ils ont formé une société de production de coutellerie. Ils sont déjà vingt-sept, et depuis un an ils sont affranchis de leur patron.

**Bredenhorst**, menuisier d'Anvers, offre les remercîments des menuisiers et charpentiers d'Anvers à tous les membres de l'Internationale ; puis il expose que les oisifs de toute espèce n'ont pas droit à la vie, et que la disparition des oisifs peut seule amener le bien-être de l'ouvrier. Il fait à ce propos un sombre tableau de la société actuelle, divisée en deux corps ennemis, les employeurs et les ouvriers.

Le même orateur donne lecture d'un discours flamand dont nous ne pouvons donner que la substance. Il remercie, au nom de l'Association des charpentiers qu'il représente, tous les membres de l'Internationale.

Il appuie sur la guerre à outrance que l'on doit faire aux capitalistes; ce sont, dit-il, des êtres inutiles, qui ne produisent rien, consomment beaucoup, et laissent dans un dénûment complet les prolétaires, qui, au contraire, travaillent au lieu de consommer.

**Sarro Magallan**, de Barcelonne. — Enchaînées depuis longtemps par un pouvoir despotique, les sociétés ouvrières d'Espagne envoient un salut cordial à leurs frères du reste de l'Europe. Le moment présent n'est pas très-favorable pour les Associations. Cependant sotto voce, en Catalogne et en Andalousie, les Associations ouvrières se développent petit à petit. On a essayé d'arrêter les ouvriers qui étaient à la tête de ces sociétés; mais chaque jour on nommait douze délégués nouveaux. Si bien que le pouvoir, las d'emprisonner, dut s'arrêter dans cette voie et les laisser libres. Les ouvriers espagnols sont prêts à lutter avec leurs frères contre cette formidable association de l'armée, du trône et de l'autel, pour asseoir enfin sur des bases solides la paix, la justice et le travail. (Applaudissements.)

**Coene**, d'Anvers. — Les Francs Ouvriers de Verviers, le Volksverbond d'Anvers, poursuivent le même but que l'Association internationale, c'est-à-dire ne cherchent qu'à améliorer la position de l'ouvrier. Si une guerre devient inévitable, je conjure les ouvriers de ne pas tirer les uns sur les autres; que les grandes puissances aient d'ici à peu de temps une guerre acharnée, tous les ouvriers, le peuple en un mot devra déjouer l'affreux despotisme de ceux qui nous gouvernent. En définitive, nous sommes tous frères, que nul motif ne peut nous pousser à aller tuer des semblables, qu'on n'a jamais vu ni connu. Le seul moyen de dérouter ces scandaleux despotes est de fraterniser et de présenter la crosse du fusil en signe de paix, au lieu de tirer sur des frères inoffensifs.

**Serranne**, de Gand. — Compagnons, il est triste de remarquer que dans ce pays qu'on croit si libre, la liberté n'existe pas même pour l'ouvrier. Les lois ne sont pas pour lui ; elles sont même contre lui. Une seule preuve est suffisante, c'est la confirmation récente d'une loi qui accorde à la simple parole du maître plus de créance qu'au serment de l'ouvrier.

**Le Président** rend compte d'une lettre de Schweitzer, de Hambourg, Président de la Fédération des Sociétés ouvrières de l'Allemagne du Nord, où il offre au Congrès de Bruxelles l'assurance de sa sympathie et annonce son arrivée probable après la clôture du Congrès de Nuremberg.

M. Titus, avocat, de Hof, envoie par télégramme au Congrès ses vœux de succès.

**Le Président** rend compte d'une lettre de Coudrai, secrétaire de la section de Pâturages. Le comité de cette ville envoie au Congrès son témoignage de sympathie et d'admiration ; il termine en disant : Ce que la société présente de plus affligeant, c'est l'inégalité factice qui divise les hommes en deux classes, dont l'une est vouée à la corruption morale, l'autre au malheur physique. Travaillons avec courage à détruire le despotisme, la servitude et l'inégalité.

**Vanden Berghe** lit une lettre et en donne une traduction abrégée. Dans cette lettre Boldingh annonce la fondation d'une section à Amsterdam, l'entente de cette section avec les Sociétés ouvrières des typographes, des peintres et des charpentiers, et la création d'un journal socialiste néerlandais intitulé le *Volksblad* (*Journal du Peuple*).

**Pellering**, de l'Affranchissement de Bruxelles. — La Société qu'il représente est la première Société démocratique fondée en ce pays ; elle a été créée pour lutter contre les deux espèces de tyrannie, la tyrannie des prêtres, la tyrannie des gouvernements. Nous enterrons nos membres sans l'assistance du clergé, que nous combattons de toute manière.

J'ai vu dans le programme du Congrès, cette question : Que faudrait-il faire si tous les tyrans se coalisaient contre les peuples ?...

**Le Président Yung** fait observer que cette question n'est pas à l'ordre du jour, et prie l'orateur de se borner pour aujourd'hui à donner un court historique de la marche de sa Société.

**Pellering** termine en renouvelant la protestation contre la guerre et exhorte les peuples à s'entr'aider et non à s'entre-détruire.

**Maréchal**, de Liége, lit le discours suivant :

Les adhérents liégeois à l'*Association internationale des Travailleurs*, tâchèrent de se constituer en section vers la fin de l'année 1867.

Ils étaient vingt-sept, et eurent quelques réunions où un projet de règlement fut discuté et adopté.

Après avoir publié ce règlement et nommé un Comité provisoire, composé de cinq membres, ils voulurent affirmer leur existence et convoquèrent deux meetings contre les armées permanentes.

Malheureusement ils se laissèrent déborder par les partis politiques, et une coalition clérico-radicale remplaça bientôt l'Internationale dans le mouvement contre le militarisme, mais en restreignant la lutte aux seuls abus de la conscription. Une *Ligue* fut instituée à cet effet, et tous les bénéfices de la propagande, faite par l'*Internationale*, furent recueillis par cette Ligue et nullement par ceux qui avaient pris l'initiative de ce mouvement.

Trop peu forts pour lutter avantageusement en ce moment, découragés peut-être par l'insuccès de cette première tentative, les membres de la Section liégeoise cessèrent de se réunir.

Le Comité provisoire suspendit ses séances et le seul acte posé par lui pendant les quatre premiers mois de l'année 1868, fut l'envoi de deux délégués aux meetings organisés par les Francs Ouvriers à Verviers.

A part cela, on peut dire que la section ne donna plus signe de vie.

Mais les événements survenus dans les bassins houillers de Charleroi et le massacre des ouvriers organisé par l'armée permanente secouèrent un peu partout les endormis : le manifeste de la Fédération bruxelloise acheva de les éveiller tout à fait.

Deux membres tentèrent alors de reconstituer la Section liégeoise et se hâtèrent de convoquer une assemblée générale.

Ce premier appel n'ayant pas reçu une publicité suffisante ne fut guère entendu et quatre associés seulement y répondirent.

Ils ne se laissèrent pas décourager, mais il leur était impossible de prendre à eux seuls une décision quelconque. Ils résolurent cependant de convoquer une nouvelle assemblée générale et, dans l'intervalle, de tâcher d'acquérir le plus grand nombre d'adhérents possible.

Ce second essai réussit mieux que le premier. La deuxième assemblée générale fixée, au 7 mai, réunit, outre une quinzaine des anciens membres, une vingtaine d'étudiants et d'ouvriers désireux de s'affilier à l'Association. De la première section par suite de démissions il ne restait que 24 membres : 36 adhérents nouveaux furent inscrits ce jour-là et portèrent le chiffre des membres à 60.

Ils ouvrirent immédiatement une liste de souscription en faveur des victimes de Charleroi. D'autres listes furent envoyées par la Section bruxelloise. — Ces dernières sont rentrées.

Nous remettons aujourd'hui une quarantaine de francs recueillis de ce chef et d'ici à quelques jours nous ferons parvenir le restant des souscriptions.

Les premiers associés avaient complétement négligé de se fédérer aux autres sections établies en Belgique et n'avaient pour ainsi dire aucun rapport avec Londres.

Cette fois, comprenant mieux les devoirs de l'Association, ils décidèrent qu'ils devaient se fédérer immédiatement avec les sections belges et envoyèrent à la Fédération bruxelloise un délégué chargé de s'entendre avec elle sur ce point.

Cette démarche aboutit pleinement et les premiers liens de fraternité furent ainsi noués.

La Section liégeoise, instruite par l'expérience, et ne voulant plus se laisser déborder par les partis politiques, recommença immédiatement ses essais de propagande, mais en se plaçant dorénavant sur le terrain économique.

Un grand meeting fut organisé le 7 juin.

Il avait pour ordre du jour :

L'Association internationale des Travailleurs, son but et ses moyens d'action.

Des délégués furent envoyés aux Sections bruxelloise et verviétoise pour s'assurer de leur concours. Elles le promirent et tinrent pleinement leur promesse.

Ce meeting, où les questions sociales furent posées et débattues en dehors de toutes les préoccupations de parti, procura de nouveaux adhérents à l'Association internationale, et depuis lors la Section liégeoise a vu, de semaine en semaine, s'accroître le nombre de ses membres, qui s'est à peu près quadruplé en trois mois.

Cependant ce résultat semblera peut-être mesquin pour une ville industrielle renfermant un si grand nombre d'ouvriers.

Quelques mots sur les circonstances qui rendent notre propagande si difficile suffiront à démontrer combien nous en sommes peu responsables.

Nous avons eu à lutter d'abord contre les calomnies des journaux qui ont tout fait pour dénaturer le but de notre Association.

Tantôt, on nous faisait passer pour cette coalition électorale qui, la première, avait porté un coup si rude à notre développement ; tantôt, on nous signalait comme une bande de révolutionnaires établissant la violence en principe; tantôt, enfin, on nous qualifiait d'athées fanatiques, voulant renverser par la force les principes religieux quels qu'ils soient.

Les patrons et les industriels, de leur côté, nous faisaient une guerre déloyale, soit en défendant à leurs ouvriers de s'affilier à l'Internationale, soit en chassant de leurs ateliers ceux qui en faisaient déjà partie. — Nous pouvons citer, entre autres, trois ouvriers fondeurs expulsés de ce chef.

Enfin la police elle-même essayait de ruiner notre Association et d'intimider ceux qui se mettaient à la tête du mouvement ; c'est ainsi qu'un membre du Comité provisoire fut appelé chez le commissaire pour avoir pris la parole à notre meeting. — Il refusa de s'y rendre, et, craignant d'échouer de ce côté, la police usa de certains moyens qui rappellent les plus mauvaises époques de la mouchardise despotique.

Des agents allèrent à plusieurs reprises informer un commerçant de notre ville qu'un de ses employés était affilié à l'Internationale. Ils furent heureusement mal reçus et n'obtinrent pas ce qu'ils attendaient : l'expulsion de l'employé.

Ces lâches et perfides manœuvres expliqueront suffisamment pourquoi nous sommes si peu nombreux en comparaison des autres Sections.

Mais tout cet échafaudage de calomnies, de pressions et de basses machinations commence à s'écrouler.

L'attitude calme et digne que nous n'avons cessé de conserver, l'activité réelle que nous avons déployée commencent à porter leurs fruits, et nous pouvons annoncer comme un espoir certain la prochaine affiliation à notre Section de plusieurs associations ouvrières.

Nous sommes en pourparlers avec plusieurs d'entre elles et nous nous croyons sur le point de réussir dans nos négociations.

Telle est en résumé notre situation. Disons à présent quelques mots de nos travaux.

Désireux de ne plus nous laisser enlever le fruit de nos efforts, et sachant combien disparaissent vite les sociétés dont les membres ne sont pas en rapports continuels, nous avons décidé qu'une Assemblée générale serait convoquée tous les lundis. — Depuis le 7 juin, toutes ces assemblées ont eu lieu régulièrement, attirant chaque fois un nombre considérable de membres.

Nous avons d'abord voulu mettre notre règlement d'accord avec le programme de l'Association internationale et plus conforme à l'esprit qui la dirige.

Plusieurs séances furent consacrées à la discussion de ce règlement, où les principes de fédération et de mutualité sont enfin inscrits d'une façon pleine et entière.

Ce règlement, dont nous joignons un exemplaire à ce rapport, est établi sur les mêmes bases que ceux des autres sections belges.

Une séance fut consacrée à la nomination du Comité définitif.

Nous avons ensuite pris part au Congrès préparatoire convoqué à Bruxelles, et deux de nos membres furent spécialement chargés de nous y représenter.

Depuis cette réunion toutes nos séances ont été consacrées à la discussion, en assemblée générale, de toutes les questions mises à l'ordre du jour du Congrès.

Cinq rapports traitant du crédit, de l'instruction, des machines, des grèves et des griefs des travailleurs ont été lus par les différentes commissions chargées de les élaborer et adoptés par l'Assemblée générale.

Ces rapports sont présentés au Congrès.

Nous avons aussi fait quelques tentatives de propagande dans les environs de la ville.

Deux meetings ont été donnés dans la localité de Montegnée dans ce but : le premier avec le concours des Bruxellois et des Verviétois, le second par les membres de la Section liégeoise seuls. Ensuite de ces meetings une trentaine de membres s'unirent à Montegnée et sont en train d'organiser une nouvelle section.

Enfin, dans une de nos dernières assemblées générales, nous avons décidé qu'aussitôt le Congrès terminé, nous commencerions une série de meetings dans tous les quartiers de la ville et dans quelques villages industriels environnants, où l'on nous demande notre concours.

De plus, une conférence sur les questions sociales sera donnée chaque semaine dans le local de notre Section par les membres de l'Association.

Nous ne pouvons terminer ce rapport sans remercier chaleureusement les Sections bruxelloise et verviétoise pour le concours ardent qu'elles n'ont cessé de nous prêter.

Nous espérons être bientôt à même de parvenir à notre tour à les aider dans leur tâche et de reconnaître ainsi ce qu'elles ont fait pour nous.

Nous espérons aussi qu'au prochain Congrès nous pourrons vous dire que nos efforts n'ont pas été superflus et que notre Section parviendra à se mettre au niveau de celles qui tiennent si courageusement et si fermement le drapeau de la justice et de la fraternité. (Applaudissements prolongés.)

**J.-B. Frère**, de Charleroi. — Les journaux ont rapporté les événements de Charleroi. On sait comment les ouvriers ont conduit leur grève et quel traitement ils ont subi. Ces malheurs proviennent de la non-organisation des ouvriers, mais cela ne se présentera plus. Depuis que des journaux amis ont révélé l'existence et le but de l'Internationale, que des délégués bruxellois sont venus l'expliquer aux travailleurs, de nombreuses sections se sont formées, et ce mouvement est dans la voie la plus prospère.

**Fluse**, de Verviers, lit le rapport suivant :

L'Association des Francs Ouvriers, date de novembre 1867. Isolée d'abord avant de se fédérer à l'Association internationale des Travailleurs, elle a eu à lutter, dans son sein même, contre plusieurs de ses membres animés de cet esprit bourgeois, qui tend plus tôt à transformer la servitude qu'à la faire disparaître ; mais grâce aux publications de l'Association internationale des Travailleurs, nous sommes parvenus à comprendre les moyens qui nous restent pour nous affranchir du joug que fait peser le capital sur le travail.

Dès à présent, nous avons à Verviers une section de l'Association internationale des Travailleurs, comptant dans son sein 400 membres, ayant pour organe le *Mirabeau*, journal que nous publions mensuellement, dont le premier numéro a été tiré à mille exemplaires, en décembre 1867; le second en janvier 1868, à deux mille exemplaire ; le troisième en février à quatre mille exemplaires, et ainsi nous continuons notre publication

Aussi, dès aujourd'hui, nous pouvons marcher franchement dans la voie que nous nous sommes tracée, sans avoir à craindre ni la faiblesse des uns, ni la cupidité des autres.

A l'exemple de nos compagnons bruxellois, qui nous ont donné les éclaircissements et l'impulsion dont nous avions besoin, nous n'avons plus à craindre aucun obstacle qui puisse nous arrêter. Il est vrai que nous ne sommes pas encore bien nombreux, pour une ville qui compte plus de 30,000 habitants, mais il est aussi vrai que malgré la lâche indifférence du plus grand nombre d'ouvriers, chez nous le courage supplée au nombre.

Travaillant pour une cause sacré, la liberté et la solidarité des travailleurs de tous les pays, l'avenir est à nous, tout nous fait prévoir que nous triompherons. Nos moyens d'action, sont les meetings, les sociétés de secours mutuels, de crédit, les sociétés coopératives de consommation et de production, ayant pour base le mutualisme, c'est-à-dire rendant service pour service, prenant la réciprocité pour base des rapports sociaux.

C'est là ce qui distingue la marche de notre section pendant l'année écoulée.

Nous ne sommes pas encore parvenus à réaliser dans la pratique ce que nous développons en théorie, mais nous sommes prêts de le faire ; à Verviers, à Ensival et à Pepinster, bon nombre de membres de nos différentes sections sont entrés dans les sociétés dites coopératives de ces localités, à seule fin de les amener à un principe basé sur l'équité et la justice; si donc à présent nous ne venons représenter que des idées, dans peu de temps pour le prochain Congrès de l'Association internationale des Travailleurs, tout nous fait espérer que nous viendrons présenter des résultats pratiques.

**Stepney**, de Londres. En Angleterre comme ailleurs, il y a deux classes, les exploitants et les exploités, qui se font une guerre acharnée; je suis depuis longtemps du parti des déshérités.

**Le Président** ajoute que l'orateur est de la plus haute aristocratie, qu'il est proche parent d'un ministre, qui a dû abandonner son portefeuille comme trop réactionnaire. Il a commencé par être philanthrope bourgeois, et est devenu, malgré sa grande fortune, un des plus chauds adeptes du parti socialiste avancé.

**Maximilien Tricaut**, de Châtelineau, dit quelques mots sur les tristes événements de l'Épine et signale la fondation récente des sections de Gilly, de Chatelineau et autres points du bassin houiller de Charleroi.

**Perron**, de Genève. — je trouve incomplet, ce qui a été dit précédemment sur les sections genévoises. Il manque à ce programme la séparation de l'Église et de l'État, l'instruction obligatoire à tous les degrés, l'impôt unique sur les successions. La Suisse contient deux camps : celui des catholiques, celui des protestants ; nous voulons former notre parti indépendamment de ces deux sectes.

Nous sommes las de ces mouvements inutiles qui ne font que substituer une tyrannie à une autre.

**Le Président** donne lecture d'une lettre de Sainte-Pélagie.

Citoyens,

Le Bureau de Paris se trouve dans l'impossibilité de se faire représenter au Congrès par suite du jugement que vous connaissez.

Nous, membres de la dernière commission, en ce moment détenus à la prison de Sainte-Pélagie, nous croyons devoir profiter de la réunion du Congrès pour adresser à tous les membres de l'Association internationale une protestation contre l'arbitraire qui pèse sur nous et nous empêche de rendre compte de notre gestion.

Nous n'avons pas à vous donner de détails sur les circonstances dans lesquelles nous avons été appelés à l'administration du Bureau de Paris, les débats de notre procès vous en ont suffisamment instruits.

Tout en regrettant de ne pas pouvoir prendre part à vos travaux, nous suivrons avec intérêt les discussions sur les diverses questions du programme dont la solution intéresse au plus haut degré toute la classe travailleuse.

Nous avons appris avec satisfaction qu'une grande partie des sociétés ouvrières parisiennes se font représenter au Congrès; les persécutions dont l'Association internationale a été l'objet ont, sans aucun doute, contribué à ce résultat.

L'empressement avec lequel ces sociétés viennent apporter leur concours et leur appui moral à notre œuvre sociale, est une preuve que notre propagande n'a pas été stérile et que les idées de l'Association internationale ont profondément pénétré dans la population ouvrière.

Quant à nous, nous restons fermement résolus à continuer notre œuvre individuellement, puisqu'il nous est maintenant impossible d'agir en collectivité.

Nous vous envoyons toutes nos sympathies avec l'assurance des nos sentiments les plus fraternels.

(*Signé*) : A. Combault ; E. Varlin ; E. Landrin ; Humbert ; B. Malon ; Charbonnaud ; Mollin, G. ; A. Bourdon ; L. Granjon.

Prison de Sainte-Pélagie, le 4 septembre 1868.

(Applaudissements prolongés).

**Vanden Berghe**, de Bruges. — Une section vient de se constituer à Bruges depuis quelques semaines; nous avons encore besoin pour prospérer du concours des autres pays. Il est peu de villes, en effet, où nous ayons plus à souffrir du fanatisme religieux et de la tyrannie du capital.

**Henri**, de Patignies. — Les cultivateurs sont plus malheureux que les ouvriers des villes; mais dans les Ardennes, ils commencent à comprendre qu'eux aussi doivent s'organiser et faire tous leurs efforts pour détruire l'anarchie sociale actuelle ; la seule chose qu'ils aient pu faire jusqu'ici a été la fondation d'une bibliothèque populaire. Ils envoient aux ouvriers des villes leur salut fraternel.

**Robert**, de la Suisse, donne lecture d'une lettre de Coullery, de Chaudefonds, qui se rappelle au souvenir de ses compagnons au Congrès de Lausanne.

**Depaepe** rend compte d'une lettre de Bakounine, le socialiste russe, qui envoie à l'Internationale son salut fraternel, et regrette que ses occupations l'empêchent d'assister au Congrès.

La séance est levée à 6 3/4 heures.

## Troisième séance, au Cygne, lundi 7 septembre

La troisième séance est ouverte à 9 3/4 heures.

Le Bureau est définitivement constitué.

On prend diverses dispositions d'ordre, dont nous indiquons seulement la suivante :

Tous les matins, de 9 heures à midi, au Cygne, Grand'Place, séances particulières où seront traitées des questions financières et administratives, n'ayant d'intérêt que pour les membres de la Société.

Le soir, de 7 à 11 heures, au Théâtre National du Cirque, séance publique.

Nous publierons demain le procès-verbal de la séance.

### Rectifications et additions au compte rendu des séances du 6 septembre

Erreur des noms des délégués.

Au lieu de Joseph Henri, des Balanciers de Paris, lisez Henri Tollain.

Au lieu de Léon Verrycken, lisez Laurent Verrycken.

Au lieu de Brodenhorst, lisez Bredenhorst.

Complétez : P.-F. Fluse, des Francs Ouvriers de Verviers.

Complétez : J.-B. Frère, des Houilleurs de Jumet.

Complétez : Sarro Magallan, Sociétés ouvrières de Catalogne.

Au lieu de L.-A. Grimaud, section de Lyon, lisez Grinand.

Au lieu de G. Ausel, lisez Ansel.

Au lieu de Yung, lisez Iung, président.

Délégués omis :

Joseph Henri, des Cultivateurs ardennais, province de Namur.

Louis Marenne, des Cultivateurs de Warmifontaine (Luxembourg).

Grégoire Paulus, des Houilleurs de Châtelineau.

Nouveaux délégués arrivés pendant la 2e séance ;

Scheppler, de la section de Mayence.

Becker, du Conseil central des sections allemandes.

Fritz Robert, des sections de la Chaux-de-Fonds, du Locle, du vallon de Saint-Imier, de Bienne, de Morat et de Moutier-Grand-Val (Suisse).

Adolphe Catalan, délégué de l'Association du Sou pour l'affranchissement de l'individu et de la pensée, section de Genève.

Albert Richard, délégué des Commissions d'initiative de Lyon et de Neuville.

Émile Aubry, de la section de Rouen.

André Larondelle, des *Francs Ouvriers* de Hodimont-lez-Verviers.

Debroux, des *Francs Ouvriers* de Dison.

Adolphe Teirlinck, de la section de Gand.

Englebert, de la section des Travailleurs agricoles de Péruwelz (Brabant).

Nous redonnons *in extenso* le discours de Graglia, de Genève :

Sur l'observation du Président de ne pas allonger le débat, je serai bref.

Je n'avais pas l'intention de prendre la parole dans cette séance, mais vu les circonstances, il est de mon devoir de dire quelques mots.

Il y a à peu près six mois, une grève terrible éclatait à Genève, et au nom des sections genevoises, j'ai des remerciments à faire à tous ceux qui nous sont venus en aide, et surtout aux Parisiens ; car j'en appelle à mes collègues : sans les Parisiens, nous étions perdus ; je tiens à le déclarer en présence du Congrès. A Genève, les bourgeois, pendant notre grève, bien que nous soyons dans une république, ont été peut-être plus méchants qu'ailleurs ; ils nous ont calomniés ; mais, malgré cela, les ouvriers ont tenu bon, et cependant il y avait trois mille ouvriers sur le pavé. Nous avons respecté nos lois, car nous voulons être respectés, car nous sommes républicains et nous aimons notre pays. Nous avons cherché à éviter un conflit fort regrettable ; d'ailleurs la grève nous a été favorable ; elle nous a unis : nous sommes aujourd'hui vingt-quatre sections ; avant la grève, nous n'étions que deux. (Suivent les noms des sections.)

Compagnons, je termine : ce que les ouvriers de Genève réclament au Congrès, c'est de la pratique, rien que de la pratique.

**Perron**, de Genève. — La réunion d'aujourd'hui est remarquable en ceci, c'est que les discours des différents orateurs lui ont donné en quelque sorte le caractère d'une profession de foi de l'Association internationale des Travailleurs.

Je n'aurais pas pris la parole si en touchant aux questions politiques, l'on avait paru admettre que le programme des réformes politiques qui pourrait être adopté par notre Association devrait se borner à inscrire l'abolition de la guerre.

Les Sections genevoises, qui, elles aussi, ne veulent plus des anciens partis politiques, mais qui lutteraient volontiers pour introduire dans les lois de leur pays les réformes sociales et politiques indispensables à l'émancipation du prolétariat ; que les Sections genévoises, dis-je, pensent que ces réformes doivent comprendre la séparation de l'Église et de l'État, l'instruction obligatoire à tous les degrés, l'impôt unique sur la richesse et quelques autres points importants qui seront développés dans le cours des discussions du Congrès.

Au lieu de Robert, de la Suisse, donne lecture.... lisez : le Président rend compte....

### Procès-verbal de la troisième séance (7 septembre 1868)

(Procès-verbal.)

(Présidence du citoyen Brismée, de Bruxelles.)

La séance est ouverte à 10 heures.

Il est procédé immédiatement à la nomination du bureau définitif.

Sont élus à l'unanimité :

Président : Iung, de Londres.

Vice-Présidents : Dupont, de Londres, Becker, d'Allemagne.

Secrétaires : Coene et Maetens pour la Belgique ; Grinand et Theiss, pour la France; Klein et Scheppler pour l'Allemagne, et Shaw, pour l'Angleterre.

Iung s'assied au bureau de la présidence.

**Brismée** demande qu'il soit statué tout d'abord sur le lieu de réunion pour les séances suivantes ; il préfèrerait que la salle du Cirque fût choisie à cet effet, vu l'exiguïté de celle de l'hôtel du Cygne. L'assemblée pourrait se tenir publiquement le soir de manière à permettre à un grand nombre de travailleurs bruxellois d'y assister.

**Tollain** fait remarquer qu'il serait peut-être inopportun de prendre une salle beaucoup trop grande pour le nombre restreint des délégués ; quant au public, la séance de la veille faite un jour de chômage, sans attirer pour cela un grand concours d'auditeurs, lui fait craindre qu'il soit peu nombreux.

**Hins** réplique qu'en Belgique les jours de travail sont les meilleurs pour réunir du monde, les dimanches étant surtout consacrés par les ouvriers aux distractions et à la promenade. Il appuie les réunions publiques qui devront grandement servir à la propagande que l'Association internationale s'est imposée pour remplir la tâche qui lui incombe dans les questions sociales, en permettant à tous les travailleurs bruxellois d'assister à nos débats, qui les intéressent à un si haut point.

**Tartaret** appuie la demande de Hins.

**Le Président** rappelle aux membres de l'Association internationale présents à la séance sans être délégués qu'ils ne peuvent prendre part à la discussion et aux votes qui suivront ; ils n'auront pour les points qu'ils désireraient traiter qu'à en référer à leurs mandataires.

**Robert** propose que le Congrès tienne ses séances particulières dans le local de l'hôtel du Cygne, tous les matins, de 9 à 1 heure, et les séances publiques au théâtre du Cirque, tous les soirs, de 6 heures à 11 heures.

**Tartaret** amende la proposition en fixant l'ouverture des séances du soir à 7 heures. Il insiste sur la nécessité de fixer les heures de clôture pour ne pas laisser à une minorité les moyens de prendre des résolutions qui pourraient compromettre le Congrès entier.

**Robert** accepte l'amendement. La proposition est adoptée à l'unanimité. Il est convenu que les séances du matin seront affectées aux questions administratives et que les délégués de Sections ou de Sociétés y seront seuls admis.

Plusieurs propositions sont ensuite émises pour donner de la publicité à cette résolution.

**Spehl** demande qu'on imprime et qu'on fasse afficher immédiatement des avis à cet effet et que des circulaires soient distribuées dans les ateliers de Bruxelles et dans le bassin de Charleroi.

**Fontaine** désirerait que 300 affiches fussent imprimées et placardées immédiatement dans Bruxelles.

**Lemonnier** propose que trois membres soient chargés du soin de toutes les publicités, afin d'épargner à l'Assemblée un temps qu'elle doit réserver à des questions plus importantes.

**Brismée** croit inutile la formation de ce comité ; il demande que des bandes portant avis de la nouvelle résolution soient apposées sur les premières affiches, et que l'on profite immédiatement de tous les moyens de publicité par la voie des journaux et par celle des annonces ambulantes dans les rues de Bruxelles.

La proposition du citoyen Lemonnier est rejetée par 29 voix contre 22 ; celle du citoyen Brismée est adoptée à l'unanimité moins 3 voix. Le citoyen Delesalle, du bureau de Bruxelles, est chargé de la mettre à exécution.

**Perron** demande qu'un temps soit limité à chacun des orateurs; l'auteur de toute proposition conserverait par exception le droit de réplique.

**Murat** est partisan de la liberté complète des orateurs tout en conservant au Président le droit de les arrêter sur la demande de l'Assemblée.

**Perron**, de concert avec les citoyens Catalan, Mermillod et Robert propose :

Pour tout ce qui concerne la tenue des séances, le Congrès se conformera aux décisions du Congrès de Lausanne sur cet objet.

La proposition est adoptée à l'unanimité.

Il est procédé à l'appel nominal.

**Murat** demande que cet appel soit remplacé par les feuilles de présence que signeront les délégués, tout en réservant au président le droit de faire un contre-appel s'il le croyait urgent, ainsi que cela s'est pratiqué à Lausanne.

**Hins** rend compte de la résolution prise par le bureau bruxellois d'admettre comme délégués des citoyens auxquels leurs mandants peu initiés aux règlements du Congrès n'avaient pas remis les mandats nécessaires.

Il est convenu que la section bruxelloise acceptera ces délégués sous sa responsabilité et sans que cela crée un précédent.

La discussion s'engage sur l'ordre du jour à fixer pour les séances suivantes.

**Tollain** demande qu'il soit procédé tout d'abord à la lecture des rapports des différentes sociétés, et que l'on aborde ensuite la discussion en suivant l'ordre indiqué par le programme.

**Perron** s'étonne de ne pas voir figurer dans le programme la question d'égalité politique, économique et sociale, proposée au Congrès de Lausanne par le citoyen Chemalé ; il désirerait aussi que toute la partie théorique des questions fût traitée dans les séances du soir, en réservant la partie pratique pour les réunions du matin.

**Depaepe** s'attache à démontrer que l'égalité intégrale dont il est parlé, n'est pas à proprement parler une question, mais bien l'ensemble de toutes les questions sociales. Il désirerait que la discussion s'engageât tout d'abord sur les cinq questions proposées par le Conseil général de Londres.

**Richard** s'étonne que l'on ait fait disparaître dans le programme belge la question importante de la Coopération qui y était d'abord portée.

Il est appuyé par les délégués anglais.

**Coene** propose comme première question à traiter : l'attitude des travailleurs dans le cas d'un conflit entre les grandes puissances européennes. (Question posée par les sections allemandes.)

**Tollain** appuie cette proposition, il croit que la discussion en sera brève ; les travailleurs de tous pays étant sur ce point en communion d'idées, il ne restera guère qu'à formuler une résolution.

**Lucraft** est également d'avis qu'avant de nous occuper des questions de salaires, nous devons nous affirmer contre ceux qui nous détournent tout notre salaire, qui nous arment les uns contre les autres et qui en profitent pour vider nos poches beaucoup plus promptement que nous ne pourrions les remplir.

La proposition est mise aux voix et adoptée par 27 voix contre 17.

Pour le deuxième paragraphe, Eugène Tartaret propose les questions de grève ou de résistance, qui, par le maintien des salaires, pourra seule permettre de créer des Sociétés de production, de consommation ou de crédit.

**Depaepe** regrette qu'une question de cette importance ait disparu du programme du Conseil général de Londres ; il rappelle les résolutions du Congrès de Lausanne et les communications faites depuis aux diverses sections de l'Internationale, et en conclut que le programme belge s'est attaché à conserver l'esprit de ces diverses décisions.

**Coene** dit avoir reçu en mars une lettre de Londres qui corrobore avec les déclarations du Comité belge. Il propose qu'à la suite de la question de la guerre, les cinq paragraphes du programme belge soient mis à l'étude, et qu'à la suite de leurs discussions, on aborde celles qui ont été proposées par les Anglais si le temps le permet. — Adopté.

Il est convenu qu'une réunion aura lieu au Cygne, à 5 heures, pour former les commissions pour l'étude des questions du programme.

Ordre du jour : Questions à étudier en dehors de celles indiquées par le programme ;

Nomination des commissions.

La séance est levée à 1 heure.

## Quatrième séance, théâtre national du Cirque, lundi 7 septembre

**Dupont**, de Londres, lit le rapport suivant du Conseil général :

*Suit dans le compte rendu le texte du rapport du Conseil général, dans la version française lue au congrès ; voir le [Quatrième rapport annuel du Conseil général](https://marxismo.school/archivo/marx-engels/originales/1868%20Vierter%20j%C3%A4hrlicher%20Bericht%20des%20Generalrats%20der%20Internationalen%20Arbeiterassoziation), rédigé par Karl Marx.*

**Le Président** donne connaissance de quelques dépêches télégraphiques d'Amsterdam, de Pesth, de Genève, envoyant au Congrès souhaits de bonne réussite et témoignages de sympathie ; il donne lecture du passage suivant d'une lettre adressée de Marseille à l'un des délégués :

« Je suis autorisé à te dire que la démocratie ouvrière, à Marseille, attache un vif intérêt à ce que vos délibérations doivent mettre en lumière, et nous te prions collectivement de porter à la connaissance de nos frères de tous les pays, que nous sommes au milieu de vous.... »

**Le Président**. — La discussion est ouverte sur la question : quelle devrait être l'attitude des travailleurs dans le cas d'une guerre entre les puissances européennes. La parole est à Catalan.

**Catalan**, de Genève. — J'éprouve un grand embarras à prendre le premier la parole dans cette assemblée. Quoique le but de l'Association internationale ne soit pas de s'occuper des grandes questions politiques qui divisent actuellement l'Europe, on conçoit que nos amis d'Allemagne récemment éprouvés par ce fléau, en aient une horreur si grande qu'ils nous demandent contre elle une grande protestation. Cette protestation nous devons la faire, et pour lui donner plus de valeur, nous devons ajouter quelques indications, et rechercher les moyens pratiques sinon de la rendre tout à fait impossible, au moins d'y apporter de grandes entraves et de préparer l'époque où on ne pourra plus songer à faire la guerre.

Je dis d'abord que la guerre ne dépend pas de l'opinion publique; en 1866, par exemple, partout on protestait contre elle : journalistes, hommes de la pensée, bourgeois, négociants, travailleurs, étaient unanimes ; et cependant nous avons eu une guerre plus terrible que celles des temps anciens.

Pourquoi ? C'est qu'il y a au-dessus de l'opinion publique des institutions qui la brisent. Il y a des volontés supérieures à celle du peuple, disposant seules du droit de la guerre ou de la paix ; voilà, dans les circonstances actuelles, la vraie cause de la guerre.

Donc pour l'empêcher, il en faut supprimer les fauteurs, et pour cela chacun doit s'en occuper dans son propre pays. Aujourd'hui un grand nombre d'hommes ont peur, restent tranquilles, et tâchent de se créer au milieu de l'état social général un petit état social particulier où ils trouvent un semblant de paix. Ils veulent par de petits moyens sortir d'embarras, sans chercher à faire sortir avec eux les autres travailleurs de la grande anarchie sociale.

Or, cette action de ces hommes est et sera toujours insuffisante. Ce qu'il faut faire, c'est de substituer à l'éducation trompeuse d'aujourd'hui, — cette éducation qui crée l'antagonisme des intérêts et la haine entre les individus, — la véritable science sociale, celle qui enseigne que l'intérêt individuel et l'intérêt général sont intimement liés, que la garantie mutuelle de l'existence de chaque individu et de chaque peuple doit être mise à la place de la concurrence entre les individus et entre les nations.

Soyons tous contre la guerre, mais non pas seulement en théorie, en pratique surtout. Que chacun de nous et que l'Association internationale tout entière fasse la guerre à la guerre, en employant toutes les forces contre les hommes qui ont le droit de faire la guerre, contre les institutions qui créent ce droit et contre l'ignorance qui lui permet de se perpétuer. (Applaudissements.)

**Henri**, de Paris. — En prenant la parole, j'ai besoin pour faire cesser certaines calomnies dirigées contre notre délégation parisienne, d'exposer notre principe et notre but sur la question de la guerre et les autres questions sociales.

Je dirai donc : La question telle qu'elle est posée me suggère une observation ; ne sont-ce pas toutes les classes qui doivent discuter cette question ? Elle est universelle, car elle intéresse tout le monde et nous ne pouvons faire ici une distinction de classes, il n'y a plus de distinction de classes, il faut poser cette question au point de vue de toutes les classes et de tous les pays.

Il est vrai que c'est le producteur qui paye les frais de la guerre ; tout ce qui se dépense, le sang que nous versons, c'est l'ouvrier qui le fournit. Les guerres sont nuisibles à tout le monde, aux vainqueurs comme aux vaincus. Celle de Crimée a coûté 1,500 millions, celle de Mexique 1,200. Qu'en avons-nous de plus? Le sang versé de nos frères, à quoi a-t-il servi ? A donner satisfaction à un homme qui dispose de 40 millions d'âmes. Donc personne ne veut de guerre, mais pratiquement comment l'empêcher ? Je crois qu'il faut nommer des hommes aux prochaines élections qui amèneront un changement d'institutions, ou même....

En ma qualité de Français, je ne pourrai dire toute ma pensée; mais si je ne puis demander la transformation du gouvernement, je demanderai au moins celle de nos institutions. Bref, au point de vue politique, nous devons par les élections et les manifestations, populaires, par la propagande socialiste et politique, arriver à la transformation des gouvernements personnels, qui peuvent disposer de la vie, de la fortune et de la paix de 40 millions d'hommes.

**Depaepe**, de Bruxelles. — La guerre est un mal évident pour nous tous. Mais outre notre éternelle protestation, on nous demande que nous tâchions d'intervenir pratiquement pour sa suppression.

Pour cela il y a deux méthodes : La première, c'est de s'attaquer directement à la guerre par le refus du service militaire.... (applaudissements) ou, ce qui revient au même, puisque les armées ont besoin de consommer, par le refus du travail. La seconde n'intervient pas directement, c'est en résolvant la question sociale elle-même, qu'elle prétend arriver à la suppression de la guerre ; telle est la méthode que, par son développement, l'Internationale est destinée à faire triompher. (Bravos.)

En employant la première manière, c'est sans cesse à recommencer. La seconde, seule, détruit le mal dans sa source même.

On a cherché à attribuer la cause de la guerre à des individualités ; c'est une erreur : les rois, les empereurs, ne sont que des accidents, des instruments. La seule vraie cause de la guerre est dans nos institutions sociales. Et la preuve c'est que des États qui n'ont point de souverains se font aussi la guerre. Qu'y avait-il dans la guerre d'Amérique, sinon une question de travail. Les bourgeois du Sud avaient besoin de leurs esclaves noirs ; les États du Nord voulaient l'abolition de cet esclavage, pour lui substituer l'esclavage moderne, plus dur peut-être encore que l'ancien, car l'esclave noir coûte quelque chose et l'esclave blanc ne coûte rien, pour y substituer, dis-je, le prolétariat.

La cause première de toute guerre est la faim. Au début, le sauvage mange simplement son ennemi vaincu ; plus tard le résultat se complique en apparence, mais reste, au fond, le même; le vainqueur prend au vaincu la terre, les instruments de travail, les résultats du travail lui-même, et par là satisfait ses besoins.

Cette guerre d'Orient qui a coûté tant de sang, qu'est-elle autre chose qu'une lutte pour saisir un débouché des produits de l'Orient, une véritable lutte sociale, commerciale.

Je me résume : Les travailleurs ne peuvent intervenir efficacement dans la question de la guerre, qu'en continuant leur œuvre sociale, et en arrivant par l'organisation du travail à la suppression du paupérisme, seule cause de l'anarchie moderne. (Applaudissements prolongés).

**Hins**, de Bruxelles. — Je n'ai presque rien à ajouter au discours de Depaepe. Je remarquerai que quoique tout le monde se déclare contre la guerre, en réalité beaucoup en restent partisans sans le savoir. Vous, bourgeois, qui voulez des gouvernements forts pour maintenir dans l'obéissance passive les masses laborieuses, des chambres pour donner à leurs actes une apparente sanction de justice, qui fermez les yeux en présence d'une déplorable situation économique, vous déclarez détester la guerre, et vous voulez conserver tout ce qui la fait naître. (Bravos.)

Comme preuve que la fantaisie de quelques individualités n'est pas la seule cause de la guerre, rappelez-vous 1848. Pensant établir une république éternelle, pacifique, on a supprimé un roi, et l'on n'a réussi qu'à faire un empereur.

Les ouvriers eux-mêmes ont été quelquefois, dans leurs douleurs, partisans de la guerre, comme dérivatif de leur misère. Encore en 1848, ne criaient-ils pas : Vivre en travaillant ou mourir en combattant !

La question sociale s'impose toujours quand il s'agit de paix ou de guerre. L'année dernière, au Congrès de la Paix de Genève, on avait commencé à parler de faire la guerre à la guerre par les petits moyens que Depape a si justement combattus. Mais après que le Congrès des Travailleurs a mis comme condition de son adhésien au Congrès de la Paix, la subordination de la question de la guerre à la question économique, la discussion a été placée sur son véritable terrain.

Et cette année, dans quelques jours, va s'ouvrir à Berne, le Congrès de la Paix et de la Liberté, qui, d'après les tendances indiquées dans son programme, que vous avez tous là, ne différera que très-peu au nôtre.

Encore un mot. Ah ! si nous nous entendions assez avec les travailleurs de tous les pays pour les décider à refuser le service militaire, ce jour-là nous les déciderions à bien d'autres choses, et la question de la guerre n'existerait plus. (Applaudissements prolongés.)

**Spehl**, de Bruxelles. — Depaepe et Hins ont établi que la source de la guerre est dans la question économique. Il y a donc pour nous, travailleurs, un motif direct de nous occuper de la guerre. Le refus du travail est un moyen de protester. Des protestations contre la conscription, qui livre le prolétaire au hasard, et qui est le gage de son inégalité, sont un autre moyen. Il faut ensuite rapporter dans toutes les sections de l'Internationale les protestations que nous faisons ici, afin de leur donner le plus grand retentissement et provoquer contre la guerre la conjuration du peuple travailleur tout entier.

**Pellering**, de Bruxelles. — Cette question, quoique inépuisable, a été bien traitée. Remarquons, cependant, que si la cause de la guerre n'est pas tout entière dans les despotes, c'est souvent eux qui la déterminent. Ils développent sans cesse l'esprit de nationalité, au lieu de celui de fraternité. Ils ont pour appui les hommes encore dans les ténèbres qui croient que la guerre est le résultat d'une loi divine, utile pour empêcher l'excès du développement de la population. Je conclus donc en disant par tous les moyens possibles : Guerre à la guerre.

**Lucraft**, de Londres. (Ce discours a été prononcé entre ceux de Spehl et de Pellering, et doit être rétabli à cette place.) — J'abhorre également la guerre qui ne provient que de l'avarice et de la cupidité de la bourgeoisie, qui ne sert qu'à enrichir les riches, mais je crois qu'elle ne sera définitivement vaincue, et à sa suite, les armées permanentes, que par le triomphe des principes que l'Association internationale s'est donné mission de propager. Je vous rappelle l'opinion de Montesquieu, qui, dans l'*Esprit des lois*, avait prévu l'influence désastreuse qu'acquerraient les armées permanentes sur la situation d'un pays. Voici aussi, d'après un ouvrage du docteur Larroque, de Paris, le montant des pertes annuelles qu'un tel système provoque : 2,975 millions comme dépenses d'entretien, 3,300 millions pour la perte de travail des hommes enlevés à l'industrie et à l'agriculture, 800 millions pour l'intérêt de ces capitaux gaspillés, total 7,075 millions sortant annuellement de la poche des travailleurs. Aussi, en France, la dette qui en 1851 se montait à 5 milliards 100 millions, s'élève-t-elle aujourd'hui à 12 milliards 300 millions. L'Italie est de même, et il en sera ainsi tant que l'on n'aura pas pris la résolution de réduire les armées permanentes, tant que l'on n'aura pas compris que celui qui ne produit pas n'a pas le droit de vivre.

**Tollain**, de Paris, présente, au nom de plusieurs délégués parisiens, les résolutions suivantes (en faveur de la paix) :

Le Congrès, considérant que la justice doit être la règle des rapports entre les groupes naturels, peuples, nations, aussi bien qu'entre les citoyens ;

Que la guerre n'a jamais été que la raison du plus fort et non pas la sanction du droit ;

Qu'elle n'est qu'un moyen de subordination des peuples par les classes privilégiées ou les gouvernements qui les représentent ;

Qu'elle fortifie le despotisme, étouffe la liberté (nous en donnons pour preuve les dernières guerres d'Italie et d'Allemagne);

Que, semant le deuil et la ruine dans les familles, la démoralisation sur tous les points où les armées se concentrent, elle entretient et perpétue ainsi l'ignorance, la misère;

Que l'or et le sang des peuples n'a jamais servi qu'à maintenir entre eux les instincts sauvages de l'homme à l'état de nature;

Que, dans une société fondée sur le travail et la production, la force ne peut être mise qu'au service de la liberté et du droit de chacun ; qu'elle ne peut être qu'une garantie et non une oppression, fût-ce même pour un seul membre utile du corps social;

Que, dans l'état actuel de l'Europe, les gouvernements ne représentent pas les intérêts légitimes des travailleurs;

Le Congrès de l'Association internationale des Travailleurs réuni à Bruxelles,

Déclare protester avec la plus grande énergie contre la guerre.

Il invite toutes les sections de l'Association, chacune dans leur pays respectif, à se rallier à sa résolution, — ainsi que toutes les sociétés ouvrières, groupes d'ouvriers quels qu'ils soient, — à agir avec la plus grande activité et la plus grande énergie, pour empêcher, par la pression de l'opinion publique, une guerre de peuple à peuple, qui aujourd'hui ne pourrait être considérée que comme une guerre civile, parce que faite entre producteurs, elle ne serait qu'une lutte entre frères et citoyens.

**Fontaine** demande la clôture de la question, s'appuyant sur la nécessité de ne consacrer qu'une soirée à chaque point du programme.

**Perron** regretterait que cette question qui doit appeler des répliques entre les différents orateurs qui ont émis des appréciations diverses, parût enterrée avant d'avoir été entièrement résolue.

**Tartaret** appuie la proposition du citoyen Fontaine.

**Tollain** propose qu'une commission soit nommée pour recevoir les arguments que l'on n'a pu développer dans cette séance, et qu'après avoir étudié la question, elle en tire des conclusions qu'elle soumettra dans une des dernières séances du Congrès.

Cette proposition est adoptée à l'unanimité moins trois voix.

La séance est levée à 11 heures.

## Cinquième séance, au Cygne, mardi 8 septembre

L'Assemblée décide que les travaux du matin ne seront pas publiés.

## Sixième séance, au théâtre du Cirque, mardi 8 septembre

La séance est ouverte à 7 1/2 heures du soir.

Le procès-verbal de la séance est lu et adopté.

**Le Président Dupont**. — Je mets en discussion la question des grèves.

**Depaepe**, de Bruxelles. — La commission a décidé la lecture de trois rapports élaborés par les Sections de Genève, de Liège et de Bruxelles.

**Graglia**, de Genève, lit le rapport suivant :

### Rapport des Sections genévoises, en réponse à la question au sujet des grèves et des arbitres

Citoyens,

Tout en reconnaissant que les grèves sont contraires aux principes économiques, nous croyons cependant que tant que la société aura son organisation actuelle, que le capital seul sera juge et partie, que le travailleur sera soumis aux caprices de celui qui l'exploite, il serait dangereux pour la classe des travailleurs de ne pas prendre des mesures énergiques, pour mettre au moins un arrêt à la baisse continuelle de la main-d'œuvre.

Nous croyons que lorsque l'Association propagerait le principe de la solidarité par une organisation qui relierait toutes les Sections de l'Association internationale des travailleurs, nous rendrions un service efficace aux principes que nous avons tous à cœur de défendre énergiquement.

Si nous examinons attentivement le passé, nous reconnaîtrons sans peine combien a été difficile et onéreuse la position du producteur, livré à ses propres forces.

Donc, si nous voulons éviter dans l'avenir, les fâcheux effets de l'isolement que chaque travailleur a plus ou moins éprouvés, il faut d'abord que chaque corporation de l'Association internationale se forme en plusieurs faisceaux pour constituer la vraie solidarité, la seule efficace et féconde par la création de caisses centrales de prévoyance.

Leur création est aussi simple que pratique, comme nous l'a fort bien démontré la caisse centrale ouvrière qui existe à Genève depuis une quinzaine d'années, composée seulement de trois Sociétés, fortes d'environ quatre cents sociétaires.

Ce sont les Sociétés des Bijoutiers, Orfévres, des Ouvriers graveurs et celle des Ouvriers gainiers.

Avec une cotisation mensuelle de 25 centimes, elle a eu à supporter quatre grèves terribles : celle des Bijoutiers en 1856, qui a occasionné une dépense de 4,800 francs; celle des Gainiers en 1858 et 1867, 4,580 francs ; la dernière, celle des Graveurs, 5,600 francs.

Malgré toutes ces luttes successives, elle a toujours été maîtresse de la position. Grâce au principe de solidarité qui a toujours régné entre ses membres, à notre dernière grève, qui a tellement éprouvé la Société des ouvriers du bâtiment, elle nous a été d'un grand secours, en mettant à leur disposition la somme de trois mille francs. Cependant elle a encore en caisse 3,000 francs.

Vous comprendrez sans peine quel avantage il y aurait d'étendre dans toutes les Sections de l'Internationale une organisation pareille. Peut-être nous objectera-t-on qu'un système semblable serait favorable et encouragerait les grèves ; il nous sera facile de prouver le contraire. Aujourd'hui une grève se déclare presque toujours sans contrôle, et bien souvent injustement ; mais avec les caisses centrales, vous aurez un contrôle, vous aurez les comités des diverses sections qui jugeront le différend, et par ce seul fait, ils deviendront les arbitres et ils jugeront en dernier ressort.

Alors vous aurez confiance lorsqu'un appel vous sera fait. Car vous pourrez être sûr que l'on aura tout fait pour éviter un conflit, qui est toujours regrettable. Non, nous n'aimons pas les grèves ; mais comme c'est la seule arme que l'ouvrier possède, cherchons un moyen pour nous en servir le mieux que nous pourrons. Quant à nous, nous avons foi dans l'avenir, nous avons foi en notre grande association; mais nous le disons franchement : une organisation générale est indispensable.

Si nous voulons que l'Association prospère, unissons-nous et nos adversaires regarderont à deux fois avant de nous attaquer. Nous devons être prévoyants, si nous voulons pouvoir résister contre ceux qui veulent nous enlever le fruit de notre travail. Oui, citoyens, unissons-nous, et ajoutons une nouvelle formule à notre devise : Pas de droits sans devoirs, pas de devoirs sans droits. Ajoutons : Qui touche à l'un, touche à l'autre !

**Maréchal**, de Liége, lit le rapport suivant :

### Section liégeoise. Cinquième question : Des grèves, de la fédération entre les Sociétés de résistance et de la création d'un Conseil d'arbitrage pour les grèves éventuelles

Pour être complet, un travail sur la grève doit nécessairement examiner celle-ci sous toutes ses faces.

Nous l'étudierons d'abord dans ce qu'elle a de mauvais et de contraire au but que nous voulons atteindre ; nous dirons après dans quels cas elle doit être employée et comment on peut atténuer les préjudices qu'elle manque rarement de causer.

La grève est une conséquence fatale de l'antagonisme qui existe aujourd'hui entre le travail et le capital et ne fait qu'accroître cet antagonisme.

Elle ressort nécessairement d'une organisation sociale injuste et conserve en elle le germe de l'injustice. Il y a là un cercle vicieux dont il nous faut sortir à tout prix.

Dans l'état social actuel, état que nous condamnons mais que nous devons subir tant que nous ne sommes pas en état de lui en substituer un autre, la libre concurrence est la seule garantie qui puisse exister entre le producteur et le consommateur.

Or, la grève détruit cette garantie, puisqu'elle gêne toute liberté de transaction et met la violence et la contrainte là où il devrait y avoir accord et réciprocité.

La concurrence, nous le savons, est une garantie insuffisante, mais c'est pour cela qu'il faut opérer une réforme radicale et transformer entièrement l'organisation sociale.

La grève est une lutte. Elle accroît donc les ferments de haine jetés entre le peuple et la bourgeoisie, et sépare de plus en plus deux classes qui devraient au contraire se fondre et se réunir.

La coalition, qu'elle vienne des patrons ou des ouvriers, a le même principe pour point de départ : chacun cherche à agrandir sa part au détriment de l'autre ; elle a le même résultat pour conséquence finale : elle produit arbitrairement une baisse ou une hausse dans la valeur des produits, dénature ainsi la loi de l'offre et de la demande, et met la défiance et la contrainte là où il est nécessaire qu'il y ait confiance et mutualité.

En effet, la coalition venant des patrons peut avoir pour résultats :

1º De leur donner un monopole qui leur permette d'imposer leurs produits à des conditions onéreuses.

2º De simuler une rareté factice et par là d'augmenter la valeur d'un produit quand ils s'unissent pour renvoyer une partie des ouvriers et arrêter ainsi la production.

Et venant des ouvriers, elle occasionne le même renchérissement, soit qu'ils réclament une augmentation de salaire, soit qu'ils demandent une diminution du nombre d'heures de travail et profitent de leur force pour imposer leurs conditions.

Des deux côtés, il y a une violence réelle qui détruit tout à fait le libre contrat.

Or, comme le dit Proudhon, le producteur a droit à un payement rémunérateur du produit de son travail, mais le consommateur a droit de ne payer ce produit que ce qu'il vaut réellement.

Aujourd'hui, le seul moyen de parvenir à ce résultat, consiste dans la liberté complète des transactions — et la grève entrave cette liberté.

Plus tard, par l'Association libre des travailleurs mettant en pratique la mutualité de l'échange et la solidarité des groupes, on créera une garantie réelle et contre le risque de voir les producteurs trop peu rémunérés, et contre le risque contraire d'avoir à payer les produits trop chers. — La grève sera donc alors inutile et même impossible. — De nos jours, elle conduit à une voie déplorable où il est difficile de s'arrêter.

Après la grève pour augmenter les salaires ou diminuer le nombre des heures de travail, on en arrive aux coalitions pour empêcher le patron de prendre des apprentis, pour lui défendre d'employer des étrangers ou de se servir des procédés nouveaux. Et comme la haine et l'injustice appellent l'injustice et la haine, les ouvriers en arrivent à se faire la guerre entre eux, après l'avoir faite à leurs patrons.

La grève mauvaise dans son principe est presque toujours funeste dans ses résultats. — C'est une arme à deux tranchants qui blesse souvent ceux qui s'en servent.

Sans parler de l'argent dépensé à la soutenir et de la perte de production qui résulte du chômage (perte de production qui se traduit toujours par un renchérissement général dont tout le monde doit souffrir), n'a-t-elle pas souvent pour conclusion :

1º La soumission onéreuse des travailleurs qui ne peuvent lutter longtemps faute de capitaux.

2º L'appel fait par le patron à des ouvriers étrangers venant faire une concurrence désastreuse aux premiers.

3º La fermeture des ateliers ou au moins le renvoi d'une partie des ouvriers.

4° La faillite du patron, et, par conséquent, les ouvriers sans pain et sans travail, obligés d'aller à leur tour faire concurrence aux travailleurs des autres ateliers et à déterminer eux-mêmes cette baisse du salaire contre laquelle ils s'élevaient.

Enfin, la grève se termine souvent dans l'émeute, et à la violence morale vient se joindre la violence physique; la force remplace le droit, et l'ouvrier sans défense est mitraillé au nom de l'ordre et de la légalité.

Mais, dira-t-on, si la grève est mauvaise, il faut donc l'abolir le plus tôt possible ?

Évidemment.

Alors il faut laisser l'ouvrier à la merci d'un patron qui lui offre un salaire dérisoire en retour d'un travail exorbitant atteignant souvent quatorze et quinze heures par jour ?

— Qui a jamais prétendu cela ?

Nous reconnaissons que la grève, résultat de l'anarchie, la produit à son tour et que chacune est le complément de l'autre. On ne peut donc abolir l'une sans l'autre, et le seul moyen de supprimer la grève est d'arriver à un état social basé sur la justice, où la mutualité remplacera l'antagonisme.

Pour cela, il faut que les ouvriers s'unissent, s'associent et remplacent les ateliers où cent individus sont exploités par un seul, par des ateliers où cent associés s'aident mutuellement et répartissent équitablement entre eux les bénéfices ainsi réalisés.

Les ateliers constitués de cette façon doivent, suivant les principes de solidarité, se garantir la réciprocité de l'échange et la gratuité du crédit.

Enfin, les travailleurs ont à compléter leur instruction et leur éducation, de façon à pouvoir se substituer en tout à la classe des patrons, des savants et des capitalistes et à prendre eux-mêmes la direction de leurs affaires. Ils se soustrairont ainsi au pouvoir de ceux qui spéculent sur leur misère et leur ignorance.

Chacun comprend que dans cet état social que nous devons nous efforcer d'atteindre, la grève sera chose impossible. Ne tâchons donc pas de nous habituer à la considérer comme le seul remède à nos maux.

Efforçons-nous au contraire de montrer tout ce qu'elle a de mauvais, de contraire au droit et à la liberté, et si la nécessité nous oblige parfois à nous en servir, sachons au moins que nous ne devons l'employer qu'avec précaution, après avoir mûrement réfléchi et longuement pesé les conséquences qu'elle comporte avec elle.

Cependant, puisque nous reconnaissons nous-même la fatale nécessité de la grève, puisque nous constatons son existence, nous ne devons pas nous borner à la déclarer mauvaise et à attendre, confiants, un avenir meilleur.

Si l'on savait que le choléra doit disparaître un jour, devrait-on moins tâcher de le combattre dans le présent et d'en atténuer les tristes effets ?

Insensé qui le croirait !

Notre devoir est donc pour le moment de chercher à amoindrir les fatales conséquences de la grève et de déterminer les cas où l'on doit se résoudre à l'employer.

D'ailleurs, la grève, injuste dans son principe, à cause de l'anarchie même dont elle fait partie, retrouve dans certains cas une impérieuse nécessité qui l'érige momentanément comme un droit qu'il est bon d'opposer à une exploitation trop grande.

Elle peut, en telle circonstance, relever la dignité de l'ouvrier, lorsque les patrons veulent s'immiscer dans leur vie privée et leur interdire telle opinion, telle association, telle manière de s'organiser.

La grève des bronziers de Paris suffit à le prouver.

Elle peut même rétablir jusqu'à un certain point l'équité dans la loi de l'offre et de la demande, lorsque par la concurrence effrénée que les patrons se font, en la laissant peser uniquement sur les travailleurs, ils parviennent par la diminution graduelle des salaires, à livrer un produit quelconque au-dessous de sa valeur réelle.

Enfin, elle offre encore un caractère évident de justice, lorsque, livrant même les produits ce qu'ils valent réellement, le patron prélève sur le prix de ces produits un bénéfice exorbitant qui rend de nouveau le salaire illusoire.

Dans un grand nombre de cas, la grève peut donc retrouver, à côté de l'injustice plus grande des exploiteurs, un certain côté juste, qu'il ne faut pas dédaigner et qui permet de s'en servir comme un moyen de lutte momentané.

Mais il faut pour cela qu'elle soit définitivement organisée, de façon à offrir toutes les chances de réussite à ceux qui sont réduits à s'en servir.

Mais la grève est multiple.

D'un pays à l'autre, d'un métier au métier voisin, elle peut différer entièrement et dans le but et dans la forme.

Il est donc impossible de formuler des préceptes complets, servant dans toutes les circonstances et ayant la même efficacité partout.

C'est ici que commence le rôle de l'Internationale.

Par son influence colossale et les capitaux dont elle dispose, elle seule peut procurer aux ouvriers les moyens de lutter avec avantage contre les patrons et les capitalistes.

Par ses ramifications dans toutes les contrées, elle peut empêcher les ouvriers d'un pays de venir faire la concurrence aux coalisés d'un autre.

Par son enquête sur les salaires et les conditions du travail dans chaque localité, elle peut souvent éviter la grève, en donnant aux ouvriers entassés dans un endroit et se faisant une concurrence désastreuse, par le trop de bras, les renseignements et le crédit nécessaires pour se déplacer.

Ainsi les salaires n'étant plus disputés par une trop grande quantité de travailleurs, reprendront leur taux normal et les prolétaires comprendront que l'entente et la réciprocité ont une influence bien plus bienfaisante sur leur condition que la lutte et l'égoïsme individuel.

Enfin, l'Internationale comptant dans son sein des travailleurs de toutes les professions, est mieux à même que n'importe qui de prendre en main la défense de leurs intérêts.

Il arrive souvent, par exemple, qu'un corps de métier en se mettant en grève, cause par là même une grève forcée chez les ouvriers dont le métier dépend du premier.

La grève de quelques-uns faite aux dépens de beaucoup d'autres, ne pourra donc plus se faire à l'aveugle, puisque tous les corps de métier étant appelés à se prononcer, chacun discutera son intérêt et c'est naturellement l'intérêt général qui l'emportera.

Pour nous résumer :

La grève doit être organisée ;

Elle doit pouvoir compter sur un capital qui lui permette de lutter le temps nécessaire; elle doit être assurée que des étrangers ne viendront pas la ruiner par une concurrence désastreuse ;

Elle doit être unanime et respecter les droits de chacun ;

Enfin, elle doit être régie par un Conseil d'arbitrage, composé de membres appartenant à toutes les nations, à tous les corps de métier, reconnaissant et mettant en pratique les principes de justice et de solidarité.

L'Association internationale seule est en état de présider à cette organisation.

C'est à elle qu'incombent le droit et le devoir de prendre en main la cause des travailleurs.

Elle ne faillira pas à cette tâche.

Nous sommes réunis en ce Congrès comme en une vaste consultation médicale. Nous sommes, en effet, les médecins des maladies sociales et notre devoir est de ne pas nous en dissimuler la gravité.

Mais cette constatation faite, tous nos efforts doivent se porter vers le remède.

Le remède aux maux du moment consiste dans la sage organisation de la grève, mais souvenons-nous que le remède définitif est dans la justice et la mutualité.

**Depaepe**, de Bruxelles, lit le rapport suivant :

### Des grèves, des Sociétés de résistance, de l'affiliation de ces Sociétés au sein de l'Internationale et de la création d'un Conseil d'arbitrage pour les grèves éventuelles. Rapport de la Section bruxelloise

Nous devons déclarer d'abord qu'à nos yeux la grève n'est pas une solution, même partielle, du grand problème de l'extinction de la misère, mais nous croyons qu'elle est un instrument de lutte dont l'emploi conduira définitivement vers la solution de ce problème. C'est pourquoi nous croyons devoir réagir contre les coopérateurs exclusifs qui, en dehors des Sociétés de consommation, de crédit et de production, ne voient aucun mouvement sérieux parmi les travailleurs et regardent en particulier la grève comme inutile, voire même comme funeste aux intérêts des travailleurs. Nous croyons qu'il serait nécessaire ici de distinguer entre grève et grève, tant au point de vue de l'organisation de la grève qu'au point de vue du but qu'elle poursuit; mais avant d'en arriver là, nous voulons répondre à deux objections que l'on a faites contre les grèves en général.

Et d'abord nous rencontrons l'objection d'Adam Smith, objection si souvent répétée et par les économistes et par les socialistes. Les premiers en effet se sont servis de cette objection pour détourner les ouvriers de toute lutte avec les patrons et pour engager les travailleurs à se soumettre à l'inflexibilité des lois économiques ; les seconds s'en sont servis comme d'une arme contre l'ordre social actuel, dans lequel ils prétendent que le prolétaire ne peut absolument briser aucun des anneaux de sa longue chaîne.

Voici cette objection : « Dans ces sortes de disputes, dit Adam Smith, les maîtres peuvent tenir bien plus longtemps. Un propriétaire, un fermier, un maître manufacturier, un commerçant, peuvent généralement vivre une année ou deux des fonds qu'ils ont par devers eux, sans employer un seul ouvrier. La plupart des ouvriers ne pourraient pas subsister une semaine, fort peu l'espace d'un mois, et presque aucun, l'espace d'un an, sans travailler. A la longue le maître ne peut pas plus se passer de l'ouvrier, mais le besoin qu'il en a n'est pas si urgent.»

Ceux qui répètent aujourd'hui ces paroles du père de l'économie politique, semblent n'avoir rien vu de l'immense évolution économique qui s'est accomplie depuis l'époque où écrivait Adam Smith ; l'état économique au milieu duquel Adam Smith vivait, n'est plus complétement identique à celui où nous vivons. D'une part, à la lutte individuelle, isolée, du salarié contre le capitaliste, s'est substituée la lutte collective des associations ouvrières. D'autre part, dans un grand nombre d'industries, à l'employeur, le patron, le maître manufacturier, s'est substitué l'association des capitalistes, soit sous forme de société anonyme, soit sous toute autre forme, et cette élimination de l'employeur est même une des tendances les plus marquées et les plus remarquables de la période économique que nous traversons en ce moment. Or, au premier point de vue, s'il est vrai qu'un ouvrier isolé, livré à lui-même, peut rarement rester une semaine sans travailler et plus rarement encore un mois, il n'en est plus de même lorsque l'on considère une association ouvrière qui s'est concertée longtemps à l'avance et qui peut compter, non-seulement sur sa propre caisse, mais encore sur l'aide des autres associations ouvrières. Au second point de vue, s'il est vrai jusqu'à un certain point que du temps de Smith un propriétaire, un fermier, un maître manufacturier, pouvait généralement rester un an ou deux sans faire travailler ses ouvriers, il n'en est plus de même lorsqu'on considère une société anonyme, dont les capitaux se retireraient bien vite s'ils cessaient quelque temps d'une façon absolue de produire des intérêts ; et du reste, même pour l'employeur ou pour le capitaliste se trouvant personnellement à la tête d'une industrie, on peut dire que ce que dit Adam Smith n'est pas exact, ce patron ou ce capitaliste n'ayant pas seulement à vivre des fonds qu'il pourrait avoir par devers lui, mais devant aussi faire face à ses engagements tant vis-à-vis de ses créditeurs et fournisseurs de matières premières que vis-à-vis de sa clientèle. Aussi, voyez comme les faits donnent de plus en plus un éclatant démenti aux observations de Smith, à mesure que les intérêts d'un établissement industriel se trouvent plus étroitement liés aux intérêts des autres, et à mesure que se généralise le concert et l'entente parmi les ouvriers. Si l'on peut citer encore bon nombre de grèves où les patrons ont triomphé des réclamations des ouvriers, c'est par milliers qu'on peut citer celles où les ouvriers ont fini par triompher de l'opposition des patrons.

Certains adversaires de la grève, qui sont le plus souvent des hommes théoriques et non pratiques, ont fait contre la grève une autre objection générale. Ils déplorent le temps que perdent les ouvriers en grève ; c'est, disent-ils, arrêter la production, comme si les produits faisaient défaut! Ils ajoutent aussi que lorsque l'ouvrier reste 8 ou 15 jours dans l'inaction, celui-ci n'en consomme pas moins. Ce langage est tout bonnement ridicule, alors que l'on songe qu'il y a dans la société des hommes qui n'ont, pendant toute leur existence, produit quoi que ce soit, c'est-à-dire pas un quart d'heure de travail. Ont-ils, ces contradicteurs, songé un seul instant au nombre d'heures que font chaque jour les producteurs ? Ainsi, nous pouvons, avec la certitude de ne pas être démenti, avouer que la plupart des ouvriers ne travaillent pas un jour par jour, mais bien un jour et demi. Citons les mineurs, qui descendent dans la fosse à 5 heures du matin pour n'en sortir qu'à 10 heures du soir. Si l'observation de ces hommes était fondée, on serait amené à reprocher au travailleur le temps qu'il perd lorsque la maladie le tient au lit, où il consomme encore, mais ne produit pas.

Mais nous désirerions savoir si le travail qui n'a pas été fait, ne reste point à faire ? Les adversaires de la grève pourraient répondre à cette remarque, s'il leur était donné de pouvoir prouver que les producteurs ne sont pas parfois obligés de chômer sans qu'il dépende de leur propre volonté. Ignore-t-on que, dans presque toutes les professions, il y a ce qu'on appelle les mortes-saisons? Et, à part les mortes-saisons, n'avons-nous pas régulièrement des chômages dus simplement à une surproduction, à un encombrement de produits non écoulés? Mais quand les observations de nos contradicteurs seraient fondées, cela ne devrait pas empêcher les ouvriers de faire la grève, par la raison toute simple qu'il vaut mieux passer par un mauvais chemin que de tomber dans un précipice.

En effet, en supposant que dans une grève faite parce que les patrons veulent diminuer le salaire ou augmenter les heures de travail, ou bien parce que les ouvriers veulent faire augmenter le salaire ou diminuer les heures, le producteur perde son temps et son argent, ne regagne-t-il pas l'un et l'autre quand la grève réussit? Qu'il n'obtienne qu'une diminution d'une heure de travail, cela ne lui fait-il pas au moins 300 heures par année? Un fait est constant, c'est que les professions qui n'ont pas d'organisation durable pour la grève, pas de sociétés de résistance, sont dans un état déplorable, tandis que dans celles où cela existe, les ouvriers sont non-seulement plus heureux au point de vue du gain, mais aussi moins durement traités.

Nous disions qu'il était nécessaire de distinguer entre grève et grève, tant au point de vue de l'organisation de la grève qu'au point de vue du but qu'elle poursuit.

En nous plaçant au premier point de vue, celui de l'organisation qu'exige la grève, il nous paraît évident que toute grève qui est mal combinée et mal dirigée, soit que l'entente manque entre les travailleurs, soit que les ressources n'aient pas été bien calculées, soit que la saison ne soit pas favorable, a bien peu de chance de réussir ; or, toute grève qui ne réussit pas est pour le travailleur un désastre immense, parce qu'elle est une déperdition de capitaux à cause des frais qu'elle nécessite et du chômage qu'elle occasionne, parce qu'elle est un découragement pour toutes les tentatives ultérieures, parce qu'enfin elle amoindrit l'homme et enlève au travailleur quelque chose de sa fierté et de sa dignité. Mais c'est pour cela précisément que nous croyons que la grève doit cesser d'être une guerre au hasard, un combat de travailleurs, mais doit être bien organisée, dûment méditée d'avance, et préparée de longue main.

En nous plaçant au second point de vue, c'est-à-dire pour ce qui est relatif au but particulier que la grève peut se proposer d'atteindre, nous trouvons qu'il y a matière encore à distinction. En effet, la grève peut avoir pour but : ou une demande d'augmentation de salaire, ou le refus d'accepter une diminution de salaire, ou une demande de diminution dans les heures de travail, ou le refus d'accepter une augmentation des heures de travail, ou l'abolition de règlements d'atelier attentatoires à la dignité du travailleur, ou l'amélioration des conditions de salubrité et de sécurité de certains ateliers ou de certaines mines, ou le refus de travailler avec un outillage défectueux ou avec des matières premières de mauvaise qualité dont l'emploi peut constituer une perte pour l'ouvrier, ou le dessein de s'opposer à la violation des contrats passés avec les patrons (comme cela s'est présenté il y a un an pour la grève des teinturiers en coton d'Amiens), ou le projet de déjouer les machinations des chefs d'industrie contre l'existence même de l'Association ouvrière (comme il est arrivé pour la dernière grève des bronziers de Paris et pour la grève des imprimeurs sur étoffe de Roubaix), ou encore l'opposition contre l'introduction d'un trop grand nombre d'apprentis dans les ateliers.

Lorsque la grève a pour but une augmentation de salaire, nous savons tout ce qu'on peut lui objecter. On fait ordinairement à ces sortes de grèves deux objections. Voici la première :

Ricardo Mac Culloch et beaucoup d'autres économistes prétendent que le taux du salaire est invariablement fixé par le prix des objets de première nécessité. Plus les subsistances sont d'un prix élevé, plus les salaires le seront également; plus les sub sistances sont bon marché, plus les salaires seront bas.

Telle est la loi inflexible qui, d'après ces économiste, régit le taux des salaires, et les réclamations et les efforts des ouvriers ne peuvent rien contre la fatalité de cette loi. « Que le pain baisse de 5 centimes le kilogramme, avec la constitution actuelle de l'industrie, dit M. Michel Chevalier, il ne faudra pas six mois pour que les salaires aient subi une réduction à très-peu près équivalente. » Et ce ne sont pas seulement les économistes qui ont affirmé l'existence de cette loi inéluctable, la plupart des écrivains socialistes, Vidal, Pecqueur, les deux De Potter, Colins, etc., la reconnaissent également, non pas, il est vrai, en la regardant comme une loi éternelle (ce serait incompréhensible chez des socialistes), mais comme une conséquence inévitable de l'ordre social actuel. « Aujourd'hui, dit Vidal, le minimum de subsistances est le taux normal des salaires. Les salaires gravitent vers ce minimum fatalement, comme le liquide vers son niveau : c'est la loi. »

Ce serait peut-être ici le moment de dire un mot sur la prétendue inflexibilité des lois économiques ; mais nous en parlerons plus loin à propos d'une autre objection. Quoi qu'il en soit, beaucoup d'économistes, Adam Smith, Stuart Mill, Dunoyer, Carey, Bastiat, Baudrillart, etc., nient la soi-disant loi de Mac Culloch et de Ricardo, et ils nous paraissent avoir parfaitement raison. Nous ne disons pas que le prix des subsistances n'a absolument aucune influence sur le taux du salaire, mais nous soutenons que cette influence est tantôt dans le rapport exprimé par la loi de Mac Culloch, tantôt on le trouve dans un rapport diamétralement inverse. Expliquons-nous : Lorsque le prix des subsistances augmente, il y a ordinairement ralentissement dans l'activité d'une foule d'industries, parce que l'argent des consommateurs se porte alors avant tout sur les objets de première nécessité, et s'il se peut qu'alors l'ouvrier, en demandant une augmentation de salaire, parce que ce salaire n'est plus en rapport avec le prix des subsistances, obtienne l'augmentation demandée, il se peut aussi que le ralentissement de l'industrie, le manque de commandes fasse précisément que les patrons puissent se passer d'une bonne partie de leurs ouvriers. Au contraire, lorsque le prix des subsistances diminue, l'industrie reprend, et alors certainement le désir de diminuer le salaire peut exister chez les patrons, mais la demande de bras se faisant, l'ouvrier est plus à même que jamais de faire augmenter son salaire, ce qui est précisément l'opposé de la loi de Mac Culloch. Et c'est ce qui arrive en effet ; mais, bien entendu, lorsque les ouvriers s'entendent, se coalisent, car s'ils devaient attendre l'augmentation de salaire du libre jeu des lois économiques, ils attendraient peut-être longtemps.

Du reste, un simple coup d'œil jeté sur les faits suffit pour démontrer que la dépendance du phénomène du taux des salaires vis-à-vis du prix des subsistances est peu étroite.

Exemple : Le salaire du travail n'a guère varié, depuis 10 ou 20 ans, dans une foule de métiers, tandis que dans d'autres le salaire a constamment baissé. Le prix des subsistances varie généralement d'une année à l'autre, même d'un mois à l'autre, et en prenant la succession des années, on peut même dire que le prix des subsistances va sans cesse en s'enchérissant.

Autre exemple : Il y a dans beaucoup d'industries une différence entre le salaire d'été et le salaire d'hiver ; les affaires reprenant souvent vers l'été dans ces industries, le salaire est plus fort en été ; et cependant à cause de la dépense plus grande de chauffage, de lumière, de vêtement et de nourriture en hiver qu'en été, le salaire devrait être plus élevé. De tout cela, on peut conclure que la loi de Mac Culloch est fausse, et qu'elle ne mérite même pas le nom de loi économique, puisque non-seulement elle n'est pas la généralisation d'un fait constant, mais qu'elle n'exprime pas même une simple tendance, n'est pas même une loi-limite. Aussi le bon sens populaire n'en a-t-il jamais tenu compte.

Voici maintenant la seconde objection : Le prix d'un produit quelconque, dit-on, se compose de deux choses : d'une part, du salaire des travailleurs ; d'autre part, des prélèvements du capital (c'est-à-dire intérêts, dividendes, bénéfices des patrons, profit des intermédiaires, etc.). Or, un des deux facteurs du produit s'élevant, le produit lui-même s'élève, et par conséquent lorsque les salaires s'élèvent, le prix des objets de consommation s'élève ; ensuite, l'autre facteur du produit s'élève bientôt à son tour, parce que la grève, en haussant le salaire, a fait renchérir le prix des objets de consommation, ce renchérissement amène comme contre-coup une élévation dans le prix des loyers, des fermages et des capitaux, et cette hausse des loyers, des fermages et des intérêts amène à son tour un nouveau renchérissement des produits, puisque les bénéfices du capital forment, comme il est dit plus haut, avec la rétribution accordée au travail, le prix de tout produit. Ainsi, dit-on, l'écart entre la valeur du salaire et le prix des objets de consommation n'est pas moins grand après qu'avant la grève. On en conclut enfin que la grève pour augmentation de salaire est pour le moins inutile, même lorsqu'elle réussit.

Certes, nous sommes loin de nous dissimuler la gravité de cette objection; nous en reconnaissons même la justesse pour un grand nombre de cas ; mais les conclusions qu'on en tire nous paraissent trop absolues.

Nous ne contesterons pas cette sorte de loi économique, en vertu de laquelle on prétend que lorsqu'un élément du prix d'un produit s'élève, le prix total du produit tend à s'élever. Mais nous ferons observer que cette loi n'est, comme les autres lois économiques, qu'une loi tendancielle, c'est-à-dire qui se trouve arrêtée dans la pratique par une foule de causes modificatrices. En effet, chaque science à ses lois particulières, et ces lois se rapprochent d'autant plus de l'absolu que la science est plus simple, que les phénomènes à observer sont moins compliqués.

En mécanique, par exemple, les lois scientifiques s'identifient presque avec l'expression même des faits ; mais en biologie, et surtout en science sociale, il faut tenir compte d'une masse de variations dépendant des milieux et des circonstances. Il en est de même de la célèbre loi de l'offre et de la demande, que nous sommes loin de contester, mais qui est cependant neutralisée par une foule de faits économiques ; il en est ainsi également de la loi relative aux prix des produits, que nous examinons en ce moment.

Si nous nous transportons dans une société où il n'y aurait que des travailleurs sans intermédiaires, ni capitalistes, certes là toute augmentation du prix de la main-d'œuvre amènerait une augmentation dans les prix du produit, le travail étant, dans ce cas, l'élément unique de la valeur. Si nous nous transportons dans une société où il n'y aurait plus d'intermédiaires entre les travailleurs et les capitalistes, où tout le capital serait représenté par des actions sans intérêts et dividendes, et tout le travail par la main-d'œuvre donnant salaire, la loi économique que nous examinons ne trouverait déjà plus une réalisation aussi voisine de la vérité absolue que dans le cas précédent, mais elle s'en éloignerait moins qu'aujourd'hui. En effet, si dans ce cas, dans une industrie quelconque les salaires augmentaient, il y aurait une tendance marquée à l'élévation des intérêts et dividendes du capital, car sans cela les capitaux se dirigeraient bientôt vers des industries où le loyer des capitaux est mieux payé, les capitaux étant aveugles par nature et n'ayant pas plus de préférence pour telle industrie que pour telle autre.

Mais il n'en est pas ainsi aujourd'hui. En prenant l'organisation actuelle de la société, nous disons que le fait du renchérissement des produits après la hausse du salaire, n'est rien moins qu'un fait général, et nous allons citer quelques exemples à l'appui de ce que nous avançons :

1er Exemple : La concurrence que le patron est obligé de soutenir, ne lui permet pas toujours d'augmenter ses bénéfices en proportion de l'augmentation des salaires, et alors le renchérissement des produits n'a pas lieu ; la hausse du salaire est prise dans ce cas sur les profits du patron, lesquels diminuent d'autant. Il a été constaté et publié dans l'*Étoile belge*, lors de la grève des tailleurs, qu'un patron de second ordre faisait bon an mal an un petit bénéfice de 36 mille francs. On conviendra que ce monsieur, en se contentant après la grève des appointements d'un ministre belge, qui ne montent qu'au chiffre de 21,000 fr., pouvait, sans renchérir les produits, payer un peu mieux l'ouvrier.

2º Exemple : A part les bénéfices prélevés par les patrons, il arrive fréquemment que les placiers ou même ceux qui ne font que procurer la commande reçoivent 5, 10, 15, 20 et même 25 p. c. sur la vente.

Établissez après cela, d'une façon claire et nette, que le prix d'un produit devra être majoré parce qu'on aura augmenté de quelques centimes la journée de l'ouvrier, comme si l'augmentation de salaire dans ce cas, même sans être prise sur les profits des patrons, ne pouvait être prise sur une partie du pour cent des placiers et autres intermédiaires.

3º Exemple : Lorsque l'augmentation de salaires a lieu dans une industrie qui jouit d'un monopole (légal ou naturel, peu importe), et dans laquelle par conséquent les bénéfices du capital sont très-élevés à cause du manque de concurrence, il se peut que malgré la hausse des salaires, lesdits bénéfices soient encore plus élevés dans ladite industrie que dans toute autre ; alors les capitaux ne se dirigeront pas ailleurs, et il se peut que le patron ne fasse pas hausser le prix des produits, dans la crainte que cette hausse des produits ne vienne à faire diminuer la consommation et par suite la vente, conformément à cette loi économique : « Quand le prix d'un produit s'élève en progression arithmétique, la consommation de ce produit tend à diminuer dans une progression géométrique[^A-cr1]. »

4º Exemple : Lorsque la hausse du salaire coïncide avec une diminution dans les frais de production, celle-ci, qui sans cette hausse n'aurait fait qu'augmenter les profits du patron, pourra avoir lieu exclusivement à l'avantage des ouvriers, si la hausse du salaire est strictement proportionnelle à l'économie obtenue, ou être à la fois à l'avantage de l'ouvrier et du patron, si l'économie des frais est supérieure à la hausse du salaire : dans l'un comme dans l'autre cas, il n'y a pas ici de motif pour que le prix des produits s'élève.

Quant à la grève faite pour s'opposer à l'introduction d'apprentis dans les ateliers, c'est là une question des plus délicates. Il est des professions dans lesquelles les travailleurs s'opposent systématiquement à faire des apprentis, dans la crainte qu'ils ont de voir ces apprentis, devenus ouvriers à leur tour, leur faire concurrence sur le marché du travail; nous comprenons cette crainte, mais nous ne pouvons approuver la mesure qu'elle a dictée à certaines corporations ; les enfants du peuple, rejetés ainsi de certaines industries se rabattent sur d'autres ; et alors, de deux choses l'une : ou ces industries les reçoivent, et se trouvent alors un beau jour encombrées de bras ; ou bien elles le repoussent, et alors où l'enfant apprendra-t-il à travailler ?

S'il est juste que l'ouvrier ait un salaire équitable, qu'il ait le droit de vivre en travaillant, l'apprenti a aussi le droit d'apprendre à travailler pour vivre.

Nous ne voulons pas le monopole d'où qu'il vienne, et nous protesterons tout aussi bien contre les travailleurs qui veulent monopoliser dans leurs mains le travail, que contre les oisifs qui ont monopolisé dans leurs mains les capitaux et la propriété. Notre devise est : Justice avant tout et envers tous.

Mais s'il est juste que l'enfant du peuple puisse apprendre un métier, est-il juste qu'il le fasse au détriment de celui-là même, c'est-à-dire de l'ouvrier ? Non, évidemment. Eh bien, c'est ici qu'est le nœud de la question. Actuellement, dans beaucoup de professions, il en est des apprentis comme des machines, lesquelles en fonctionnant exclusivement au profit des patrons, portent préjudice aux travailleurs; c'est-à-dire que la machine supprime des bras et que les apprentis, après avoir appris sous les yeux et par les conseils des compagnons, font le travail à un prix inférieur à celui qu'exigent les ouvriers faits. Voilà le mal dont se plaint l'ouvrier.

Pour nous, cette question de l'apprentissage ne trouvera sa solution définitive que dans la solution d'une autre question, qui se trouve également à l'ordre du jour du présent Congrès ; nous voulons parler de l'enseignement intégral, comprenant l'enseignement complet et simultané des sciences et des métiers. En dehors de l'enseignement mutuel, une autre solution de cette question des apprentis réside peut-être dans la généralisation des associations de production, associations où les apprentis, au lieu de constituer un bénéfice pour le patron comme aujourd'hui, travailleraient pour le compte des travailleurs associés, de même que la machine, qui constitue aujourd'hui également un avantage pour le patron, fonctionnerait également pour les travailleurs associés. Mais en attendant, les sociétés de résistance ne pourraient-elles pas arriver à une solution toute actuelle et immédiate de cette question ?

Ne pourrait-on pas arriver à ce que le travail de l'apprenti fût compté, par le patron, comme ayant été fait par les ouvriers ? Ceux-ci, après avoir payé à l'apprenti ce qui lui revient, verseraient la différence au profit de la société de résistance. Déjà, dans plusieurs professions, un mode analogue est en usage. Citons comme exemples les cigariers qui ont chacun un apprenti à leurs frais, et les tailleurs, qui ont une expression toute particulière pour qualifier le leur, ils le désignent sous le sobriquet de bœuf.

Si ce système pouvait être admis, il en résulterait évidemment que l'ouvrier, n'ayant plus à redouter de concurrence de la part de l'apprenti, consacrerait plus de temps à lui indiquer la manière d'exécuter le travail et finirait très-probablement par en faire un travailleur plus parfait que ceux qui sortent de l'organisation actuelle. Ce serait donc à la fois un avantage pour le compagnon et pour l'apprenti.

Pour terminer sur ce point, nous concluons : 1º que la grève faite en vue de s'opposer systématiquement à toute introduction d'apprentis, n'est pas légitime ; 2º que la grève faite en vue de s'opposer à l'introduction d'apprentis venant faire à bas prix la besogne des ouvriers, peut être considérée comme légitime, mais qu'il s'agit néanmoins alors de chercher une combinaison qui permette à l'enfant du peuple d'apprendre son métier, sans léser les intérêts de l'ouvrier fait.

Quant aux grèves qui ont pour but d'alléger un travail abrutissant de 15 à 16 heures par jour et tuant littéralement le travailleur dans son corps et dans son intelligence, et quant à celles qui ont pour objet la suppression de règlements attentatoires à la dignité, ou de rappeler les patrons à leurs engagements, ou de s'opposer à la coalition des maîtres contre le droit d'association pour le travailleur, qui donc oserait en contester la parfaite légitimité et la haute moralité ? Dans ce cas, la cessation de travail ne nous paraît pas seulement un droit, c'est un devoir.

La grève peut donc offrir des avantages incontestables, nous croyons l'avoir démontré suffisamment. Mais, selon nous, les grèves doivent être soumises à certaines conditions, non-seulement de justice ou de légitimité, mais aussi d'opportunité et d'organisation. Ainsi, pour la question d'opportunité, il est aisé de comprendre que telle saison, par exemple, peut être plus favorable à la réussite de la grève que telle autre. Quant à la question d'organisation, nous croyons que la grève doit être conduite par des sociétés de résistance. Sans cela, tout en étant parfois nécessaires, les grèves courront sans cesse la chance d'aller à l'encontre des intérêts des travailleurs et devront presque toujours aboutir à des troubles, qu'on décore plus vulgairement, avec une intention malveillante, du titre d'émeutes.

Et comment pourrait-il en être autrement ? La loi défendait aux travailleurs de se réunir autour des établissements où a cessé le travail, et les ouvriers n'ayant pu s'entendre au préalable pour choisir des délégués qui réunissent les qualités nécessitées par une démarche à faire chez les patrons (c'est-à-dire les convenances, le savoir-vivre que donne non l'instruction mais bien l'éducation, la perspicacité et la fermeté de caractère qui sont le résultat de la connaissance du droit et de la justice), les ouvriers, disons-nous, se rassembleront vis-à-vis des établissements ou de la demeure du patron et formeront, quoi qu'on fasse et qu'on dise, une réunion tumultueuse que les patrons ne voudront point écouter. De là, des poursuites, en un mot, de la répression, qu'avec une sage organisation de sociétés de résistance on pourrait facilement écarter. C'est ce que les houilleurs du bassin de Charleroi ont compris ; après s'être laissé aller tant de fois à des grèves non organisées et, par suite, à l'émeute, ils viennent d'entrer franchement dans une voie nouvelle, c'est-à-dire dans la création de sociétés de résistance, et déjà le bassin de Charleroi se couvre de ces sortes de sociétés.

La grève, sans société de résistance, offre encore de nombreux inconvénients et de grandes injustices au point de vue de la réciprocité et de la dignité. En effet, sans organisation, où peut résider la certitude de voir, en cas de grève de la part d'une catégorie de travailleurs ayant concouru au maintien d'une grève d'une autre catégorie, la certitude de voir, disons-nous, cette mutualité s'établir d'une manière juste et équitable ?

Faire la grève en dehors de la société de résistance, c'est vouloir entreprendre une lutte inégale ; les patrons étant peu nombreux, favorisés de la fortune et protégés par le pouvoir, s'entendront toujours facilement. C'est, en un mot, faire la guerre sans tactique ni munitions.

Cependant, qu'on ne se trompe pas sur la portée de nos paroles ; malgré tout ce que nous venons de dire contre la grève, non organisée par une société de résistance, nous soutenons qu'elle est juste et légitime et nécessaire, quand les conventions sont violées par l'employeur, et qu'elle peut alors être tentée nonobstant les chances d'insuccès. N'est-il pas toujours grand et beau de voir l'esclave protester contre des mesures barbares et inhumaines ? Et quelle mesure peut être plus barbare et plus inhumaine que celle qui consiste à rogner sans cesse la ration de ceux qui ne vivent déjà que de privations ?...

En présence de la minimité des salaires dans certaines industries (dans les grandes manufactures et dans les charbonnages, par exemple), en présence de la grande centralisation des capitaux qui fait que les capitalistes sont là en coalition permanente pour réduire les travailleurs à la dernière extrémité, en présence du capital énorme qu'il faudrait à ces travailleurs pour exploiter par eux-mêmes de vastes usines ou des charbonnages, et en l'absence de toute organisation du crédit qui pourrait faciliter la création d'associations de production dans ces industries, nous le demandons, quelle autre arme que la grève, fût-elle même sans organisation, a-t-on laissée à ces prolétaires contre la baisse indéfinie du salaire ? Vaut-il mieux qu'ils meurent de faim à la tâche, sans laisser échapper un cri d'indignation et sans faire aucun effort pour se relever ? Eh bien, fût-il prouvé comme 2 et 2 font 4, que la grève ne peut dans ce cas donner aux travailleurs aucune amélioration, au moins faudrait-il l'accepter comme la protestation suprême du deshérité contre les vices de notre organisation sociale.

Nous avons dit au commencement de ce rapport que la grève peut être utile et nécessaire ; que par conséquent nous sommes partisans des sociétés de résistance, en vue de donner aux grèves des moyens et une sage et énergique direction. Oui, malgré notre désir et la certitude que nous nourrissons de voir un jour l'ordre social complétement transformé, c'est-à-dire, la suppression de l'exploitation de l'homme par l'homme remplacée par l'égal échange entre les produits et la réciprocité entre les producteurs, nous soutenons qu'il est nécessaire d'établir des sociétés de résistance, tant qu'il existera des catégories de travailleurs dont l'affranchissement complet est impossible aujourd'hui. Exemple : les mineurs, dont l'instrument de travail ou la matière première ne peut guère s'acquérir ; les terrassiers, auxquels il faudrait des capitaux énormes pour effectuer leurs transformation, etc. Nous soutenons encore cette nécessité, parce que tout en fondant des associations de production, il faudra, avec l'organisation actuelle du crédit, à chacune des professions différentes beaucoup de temps avant de pouvoir acquérir les instruments de travail que pourrait nécessiter l'emploi de beaucoup de bras, et parce que pendant le temps qu'on mettrait à créer les capitaux indispensables, les exploitants pourraient réduire le salaire de telle façon que le travailleur, au lieu de pouvoir épargner de quoi effectuer sa mise de fonds, tomberait dans la situation d'un homme qui ne sait pas faire face à ses engagements.

La société de résistance est nécessaire encore, parce qu'elle inspire une certaine crainte à l'exploitant. Celui-ci, quand il n'est pas à peu près sûr de réussir, se gardera bien d'enfreindre les conventions, sachant qu'il perdrait de son autorité au cas de non-réussite dans sa tentative arbitraire. Cette remarque est tellement vraie, qu'elle peut être appliquée aux exploités. En effet, des travailleurs qui sont contraints de reprendre le travail qu'ils ont d'abord refusé, parce que le prix devait en être diminué, sentent bien mieux l'autorité qu'exerce sur eux l'exploiteur dédaigneux, quand le besoin les force à rentrer, l'oreille basse, dans ce bagne, qui devrait être, pour l'homme laborieux, un lieu de bonheur et de satisfaction, puisque c'est de là que sort la vie, la richesse et le bien-être.

La société de résistance est d'une nécessité incontestable, tant que durera l'exploitation de l'homme par l'homme, tant que les oisifs prélèveront quoi que ce soit sur le travail d'autrui. Elle est nécessaire, non-seulement eu égard à ce que nous avons dit, mais encore parce que il n'y a que par elle que les patrons et les ouvriers sauront à qui ils ont affaire dans la personne de celui qui vient demander du travail. L'Association donne à chacun de ses membres un brevet de moralité et d'honnêteté. Le patron et l'ouvrier sauront que l'Association ne garde dans son sein que des travailleurs exempts de toute souillure.

Une des causes de la baisse constante du prix de la main-d'œuvre, nous la signalons également, c'est que les travailleurs inoccupés se rendent de maison en maison pour offrir leurs bras, et donnent ainsi à l'exploiteur l'idée qu'il y a une plus grande abondance d'hommes désœuvrés qu'il n'y en a réellement. Par l'association, les demandes d'ouvriers devraient être faites directement aux comités qui pourraient encore n'envoyer des ouvriers que là où le besoin s'en fait sentir.

Enfin, à part son utilité pour les grèves, le placement des travailleurs, etc., la société de maintien de prix est encore utile par une des institutions complémentaires qu'elle doit contenir, nous voulons parler de la caisse d'assurance contre le chômage, complément indispensable de la caisse de résistance proprement dite. En effet, s'il est nécessaire que l'association réunisse des fonds pour pourvoir à l'existence de ses membres dans les cas de grève, c'est-à-dire de chômage par suite de contestation avec les patrons, il est pour le moins utile qu'elle en fasse autant pour les cas de chômage imprévus, dus à des crises industrielles plus ou moins passagères.

Si les grèves, pour réussir, ont besoin d'être faites et dirigées par des sociétés de résistance, à leur tour, les sociétés de résistance ne seront sérieuses que lorsqu'elles seront toutes fédérées, non-seulement dans un métier et dans un pays, mais de pays à pays et de métier à métier ; de là la nécessité d'une fédération internationale.

Il ne sera pas hors de propos de donner ici un mot d'explication à ce sujet. Ainsi, on comprendra facilement qu'une société de résistance, quoique étant parvenue, dans une localité, à se rallier tous les ouvriers d'une même profession, n'aura rien fait de stable et de salutaire que lorsque le patron ne pourra trouver ni dans les localités voisines, ni dans le pays, ni à l'extérieur, les travailleurs dont il peut avoir besoin pour remplacer ceux qui auront suspendu le travail pour une cause légitime. Déjà, sans parler des Trades-Unions anglaises chez qui la fédération existe depuis longtemps, bon nombre de corps de métiers ont compris la nécessité de se fédérer d'une ville à l'autre dans un même pays ; citons, en Belgique, les associations typographiques, qui se sont toutes fédérées avec l'Association libre des compositeurs-typographes de Bruxelles; citons encore les menuisiers, qui viennent d'entrer tout récemment dans cette voie. Le même motif qui a poussé les sociétés de résistance d'un même métier à s'entendre entre elles, les poussera à s'entendre avec les autres corps de métier. C'est ce qu'a compris la fédération des menuisiers de Bruxelles, d'Anvers, de Pepinster, etc., qui est affiliée en bloc à l'Internationale, et c'est ce qu'ont compris depuis longtemps les sociétés typographiques de la Suisse, également affiliées en bloc.

Mais qu'on ne s'y méprenne point, les patrons ont encore un moyen de se tirer d'affaire, auquel la fédération peut aisément porter obstacle ; ce moyen consiste à faire confectionner au dehors ce qu'on n'est point parvenu à faire confectionner dans le pays. Les associations fédérées, dans ce cas, pourraient se refuser à exécuter le travail, sachant que de la part des patrons cela ne peut être qu'un coup de tête qui sera d'une bien courte durée. Nous disons coup de tête, parce qu'il ne peut entrer dans l'idée de personne de prétendre qu'un produit fourni dans ces conditions puisse établir une concurrence au travail en général. Il suffit pour cela de songer aux frais de toutes sortes qu'entraînerait un pareil système.

A part ce que nous venons de signaler, il peut y avoir quelque chose de sérieux dans cette façon de faire travailler à l'extérieur. C'est lorsque les exploiteurs choisissent les endroits où la main-d'œuvre se donne à des prix excessivement bas. Là encore ce sera la fédération et rien que la fédération qui pourra remédier au mal en faisant de telle sorte que, tôt ou tard, le travail soit payé partout à peu près à un prix uniforme. C'est-à-dire qu'il s'agit d'arriver à une certaine proportionnalité entre le taux des salaires dans un pays quelconque et le prix des subsistances dans ce même pays.

Il est encore d'autres raisons qui doivent engager les associations à la fédération internationale ; pour en démontrer la nécessité, nous nous bornerons simplement à ne citer que deux faits dont les travailleurs feront bien de se pénétrer : lorsque les bronziers de Paris durent abandonner leur travail, parce que leurs patrons avaient exigé d'eux la dissolution de leur association, les ouvriers n'eurent raison de cette prétention qu'avec l'aide de leurs frères les Anglais ; 20,000 francs partirent de Londres et obligèrent les patrons français à baisser pavillon.

A leur tour, les ouvriers de Genève sortirent triomphants de la lutte entreprise contre les employeurs, parce que les ouvriers de France, d'Angleterre, d'Allemagne, d'Italie étaient venus à leur secours. L'Association n'en étant encore qu'à son début, les choses n'ont pu se faire selon les strictes règles de la solidarité organisée ; donc les différentes sections de l'Association internationale des Travailleurs organisèrent une vaste souscription, et le bureau de Paris, à lui seul, procura en quinze jours de temps, une somme de 10,000 francs, et une seule société ouvrière, celle des ouvriers typographes, figure dans ce chiffre pour 2,000 francs. Cet argent contribua sans doute à donner gain de cause aux ouvriers de Genève.

Ces deux faits, croyons-nous, suffiront pour démontrer la nécessité de la fédération internationale.

Quant à la dernière proposition, qui a trait au Conseil d'arbitrage, deux modes se présentent à notre esprit. C'est tout d'abord et naturellement celui qui devrait être constitué moitié de personnes appartenant à la bourgeoisie ou classe exploitante, moitié d'ouvriers ou exploités. Ces deux classes d'hommes étant intéressés dans le différend, il est nécessaire que chacune d'elles y trouve son défenseur ou son représentant. Mais voyons jusqu'à quel point ce mode présente, pour l'une des deux parties, les garanties d'impartialité, sans lesquelles un jugement quelconque ne saurait être rendu selon l'équité. Un Conseil d'arbitrage constitué de la sorte nous semble être le pendant de ce que l'on nomme aujourd'hui les Conseils de prud'hommes, et l'on sait comment s'y rendent les jugements. Ces conseils, d'ordinaire, sont présidés par un patron, qui exerce sur la réunion un certain ascendant, par la facilité d'élocution et par la position qu'il occupe dans la société, c'est-à-dire par son indépendance personnelle.

Notons que l'influence que nous venons d'attribuer au président, à part celle que lui donne la présidence, existe pour tous les autres membres de sa catégorie ; personne, nous en sommes sûrs, ne niera le prestige qu'exerce sur une grande partie de nos frères, toujours à la merci de ceux qui détiennent les instruments de travail et le capital, les qualités que nous avons attribuées au président. Un des moyens puissants de ces messieurs consiste, tout le premier, lorsqu'ils sont réunis avec des ouvriers, à les inviter à des espèces de banquets, où l'on se permet la consommation du vin; le travailleur ne pouvant, avec son maigre salaire, se permettre ce luxe, la carte sera acquittée par le capitaliste, comme bien on le pense. Ce que nous signalons là n'est rien, comparativement à ce qui reste à dire au sujet de la dépendance des ouvriers vis-à-vis des patrons ; ceux-ci étant étroitement liés pour différentes raisons qu'il serait superflu d'énumérer, pourraient tenir compte à l'ouvrier de caractère de ses velléités d'indépendance, quand le besoin, c'est-à-dire le manque de travail, l'obligerait à aller solliciter chez l'un d'eux un emploi quelconque. Ce qui serait non moins dangereux, ce serait de confier le jugement à des chefs d'atelier qui, à part d'honorables exceptions, ne sont trop souvent, comme on dit vulgairement, que des frotteurs de manches, cherchant à faire diminuer le salaire des ouvriers afin de voir augmenter leurs appointements.

Il ne reste donc, selon nous, qu'un genre de création d'un conseil d'arbitrage que nous nous faisons un devoir de vous soumettre.

La Fédération, section bruxelloise de l'Association internationale des travailleurs, en établissant dans son sein un Conseil fédéral (qui ne peut manquer de s'établir dans chacune des sections de ladite Association) nous a été d'une utilité incontestable dans l'idée que nous allons émettre au sujet de l'organisation du Conseil qui fait l'objet de notre étude. En effet, en fondant un Conseil fédéral au moyen de trois délégués de chacune des corporations, comme cela se pratique à la Fédération, il sera facile, dans cette réunion d'hommes, de trouver les éléments nécessaires pour constituer le conseil d'arbitrage dont nous reconnaissons l'utilité autant que la nécessité.

Si le Conseil fédéral est et doit être à même de juger de la nécessité et de l'opportunité des grèves qui surgissent à propos d'une baisse de salaire, il ne saurait en être de même pour une multitude de contestations qui peuvent se produire soit entre patrons et ouvriers, soit entre ouvriers seulement.

Nous pourrions ici nous étendre surtout sur les devoirs des ouvriers vis-à-vis des apprentis, mais cela nous entraînerait à de trop longues explications. Dans tous les cas enfin où le Conseil fédéral devra s'effacer pour faire place au Conseil d'arbitrage, les membres du Conseil fédéral pourraient désigner pour faire partie du Conseil d'arbitrage, un membre de chacune des délégations qui composent son Conseil; et lorsque les membres constituant le Conseil d'arbitrage ne tomberaient point d'accord sur une décision à prendre ou sur la légitimité d'un acte à poser, il leur resterait la suprême ressource de s'adjoindre trois, cinq ou sept de ces travailleurs qu'on appelle indépendants, c'est-à-dire des citoyens qui ne sont ni patrons ni ouvriers salariés, mais des ouvriers travaillant à leur propre compte. Ces derniers, à cause de leur indépendance relative vis-à-vis des uns et des autres, seraient considérés comme tiers-arbitres et trancheraient définitivement la question qui aurait pu diviser le Conseil d'arbitrage.

Enfin, nous dirons pour terminer ce sujet, que si nous sommes si grands partisans des sociétés de maintien de prix comme on dit en Belgique, des sociétés de résistance comme on dit en France, des trades-unions comme on dit en Angleterre, ce n'est pas seulement eu égard aux nécessités du présent, mais aussi eu égard à l'ordre social de l'avenir. Expliquons-nous : Nous ne considérons pas uniquement ces sociétés comme un palliatif nécessaire (remarquez que nous ne disons pas comme remède) ; non, nos vues sont bien plus hautes. Du fond de ce chaos de lutte et de misère où nous nous agitons, nous élevons nos regards vers une société plus harmonique et plus heureuse. Alors, nous voyons dans ces sociétés de résistance les embryons de ces grandes compagnies ouvrières, qui remplaceront un jour les compagnies de capitalistes ayant sous leurs ordres des légions de salariés, au moins dans toutes les industries où la force collective est mise en jeu et où il n'y a pas de milieu entre le salariat et l'association. Déjà dans les principales grèves qui ont éclaté ces dernières années, une tendance nouvelle commence à se dessiner assez nettement : la grève doit aboutir à la société de production. Déjà cela s'est dit lors de la grève de l'Association des Menuisiers de Gand, des Menuisiers et Charpentiers de Gand, comme lors de la grève des tailleurs de Paris. Et cela se fera, parce que cela est dans la logique des idées et dans la force des choses. Il est inévitable que les travailleurs n'en viennent pas à tenir ce petit raisonnement : « Mais pendant que nous sommes en grève, parce que les patrons refusent de faire droit à nos réclamations, les consommateurs sont là demandant à cor et à cri les produits de notre industrie ; puisque notre inoccupation ne provient pas du défaut de demande, mais seulement de l'obstination de nos patrons, pourquoi ne travaillerions-nous pas directement pour le public; l'argent que notre caisse dépense pour entretenir les travailleurs inoccupés à cause de la grève, pourrait être consacré à l'achat de la matière première et de l'outillage. » Cette idée une fois comprise, elle sera bien vite réalisée.

Seulement, il est à remarquer (et c'est un point important) que ces associations de production qui résulteront de la transformation des sociétés de maintien de prix, ne seront pas de ces associations mesquines comme la plupart de celles qui existent actuellement ; ces dernières, excellentes comme exemple et comme enseignement, nous le voulons bien, ne nous paraissent réellement avoir aucun grand avenir social, aucun rôle à jouer dans la rénovation de la société, car, composés de quelques individualités seulement, elles ne peuvent aboutir, comme le dit le docteur Buchner[^A-cr2], qu'à créer, à côté de la bourgeoisie ou *tiers-état*, un *quatrième état* ayant au-dessous de lui un *cinquième état* plus misérable que jamais. Au contraire, les associations productrices issues des trades-unions engloberont des corps de métiers entiers, envahiront la grande industrie et formeront ainsi la *corporation nouvelle* : corporation que les économistes bourgeois confondraient volontiers (nous le savons) avec l'ancienne maîtrise, bien que cette dernière fût organisée hiérarchiquement, fondée sur le monopole et le privilége, et limitée à un certain nombre de membres (tout comme nos petites associations de productions actuelles), tandis que la première sera organisée égalitairement, fondée sur la mutualité et la justice, et ouverte à tous.

Là nous apparaît l'avenir réel et positif des Trades-Unions, car la grève, nous l'avouons, n'est utile qu'à titre provisoire ; la grève perpétuée serait l'éternisation du salariat, et nous voulons l'abolition du salariat ; la grève perpétuée serait la lutte sans trève ni fin entre le capital et le travail, et nous voulons, non pas précisément ce que l'on a appelé de nos jours l'association du travail et du capital (combinaison hybride, en vertu de laquelle le capitaliste, bailleur de fonds, s'entend avec des ouvriers pour éliminer le patron, tout en continuant à prélever intérêts et dividendes sur le travail), mais nous voulons l'absorption du capital par le travail ; car le capital étant du travail accumulé qui ne doit avoir qu'une simple valeur d'échange égale à la valeur du travail qu'il a coûté, ne peut dès lors entrer en ligne de compte dans la répartition des produits ; produit du travail, le capital ne peut qu'être la propriété du travailleur, il ne peut en être l'associé.

Alors, cette transformation des sociétés de résistance ne se faisant pas seulement dans un pays, mais dans tous, ou du moins dans ceux qui sont à la tête de la civilisation ; en un mot, toutes ces associations de tous pays fédérées, interviendront d'abord pour la lutte, mettant cette fédération à profit pour l'appliquer à l'échange réciproque des produits au prix de revient, le mutuel échange international remplacera et le protectionnisme et le libre échange des économistes bourgeois. Et cette organisation universelle du travail et de l'échange, de la production et de la circulation, coïncidant avec une transformation inévitable et nécessaire dans l'organisation de la propriété foncière en même temps qu'avec une transformation intellectuelle, ayant pour point de départ l'instruction intégrale donnée à tous, la régénération sociale sera opérée dans le double domaine matériel et mental. Et désormais basée sur la science et sur le travail, au lieu d'être basée comme aujourd'hui sur l'ignorance et sur la domination du capital, l'Humanité, marchant de progrès en progrès dans toutes les branches des arts, des sciences et de l'industrie, accomplira pacifiquement ses destinées.

**Tartaret**, de Paris. — Je me déclare partisan des idées émises par Depaepe dans son rapport, mais il fait remarquer que leur application doit se rapporter aux moyens pratiques de chaque pays. Il établit qu'en droit les travailleurs doivent trouver dans le produit de leur travail, non-seulement la satisfaction de leurs besoins les plus impérieux, mais encore une plus-value qui leur permette de profiter de l'instruction dont ils ont tant besoin pour leur émancipation; il faut donc rechercher les moyens de garantir notre salaire. Le patron qui prend tant de soin de l'animal, de l'outil qu'il emploie pour son exploitation, ne s'inquiète guère de l'ouvrier, et cependant l'outil humain mérite-t-il moins d'égards que le cheval, que la machine ?

On oppose aux réclamations du producteur sa prétendue incapacité, ses défauts ! Mais avec les qualités qu'ils exigent de nous, combien y a-t-il de patrons qui seraient dignes d'être ouvriers ?

Sans doute la grève est déplorable au point de vue économique, mais elle est nécessaire, parce qu'elle permet au travailleur de défendre non-seulement son salaire, mais encore et surtout sa dignité, elle lui donne aussi garantie contre l'usage des matières premières nuisibles ; nous avons donc à nous occuper de son application ! En France, quoique l'entente préalable soit interdite par la loi, les efforts tentés par quelques ouvriers pour étendre les bienfaits de la solidarité ont déjà obtenu quelques résultats; ils ont même influé d'une façon assez notable sur la suppression de l'article 1781 du code Napoléon, qui créait une inégalité entre le patron et l'ouvrier. Mais pour donner à son action la sécurité désirable, il a fallu s'efforcer de rentrer dans la légalité, et de là est surgie l'idée des sociétés syndicales qui sont appelées à remplacer les prud'hommes, trop souvent incompétents pour décider dans les conflits qui leur sont soumis, et qui garantissent à l'ouvrier des droits identiques à ceux dont les patrons jouissent depuis longtemps. Cette idée basée sur un principe d'égalité incontestable, a été acceptée par les ministres français. La société syndicale peut rendre au travailleur les plus grands services, non-seulement elle garantit le maintien de son salaire, mais encore elle est appelée à exercer une grande influence morale sur les questions d'éducation professionnelle, de machines, etc., et prépare l'affranchissement des travailleurs.

**Catalan**, de Genève. — Il est bien évident que les grèves sont aussi préjudiciables à l'ouvrier qu'aux autres membres de la société, puisqu'elles interrompent la production. Mais aussi, il faut bien se dire que pour le moment, c'est un des seuls, pour ne pas dire le seul moyen, que l'ouvrier ait de faire entendre ses réclamations, et d'obtenir qu'on y fasse droit ; et puisque ce moyen est le seul, nous ne pouvons pas permettre qu'on conteste la légitimité de la grève.

La question, pour moi, n'est pas là, elle est dans le fait de savoir dans quelles circonstances la grève peut se produire avec le plus de succès ?

L'exemple de ce qui s'est passé à Genève, lors de la grève des ouvriers en bâtiments, peut nous servir de criterium. A Genève, nous nous sommes trouvés avec près de 3,000 ouvriers sur le pavé, durant quinze jours. Nous avons eu des assemblées populaires très-nombreuses et très-passionnées ; les organisateurs de la grève ont pu même agir dans la rue pour la création et le maintien de la résistance, sans qu'aucune collision violente avec l'autorité ne se soit produite. Et, en fin de compte, les ouvriers en bâtiments ont obtenu une heure de réduction de travail et une augmentation de salaire.

Si malgré la gravité que revêtent chez nous les luttes publiques, nous n'avons eu aucun malheur à déplorer, si au contraire la grève a produit une amélioration réelle dans le sort des ouvriers en bâtiments, c'est que nos institutions politiques garantissent à tous les citoyens également les droits de réunion, de discussion, de presse, et permettent même l'action dans la rue, action sans violence, mais cependant efficace.

Tandis que dans d'autres pays où ces institutions ne sont pas les mêmes, où la liberté n'existe pas et où le droit égal est dénié aux ouvriers, il arrive souvent que la grève est sans effet quand elle ne sert pas aux gouvernements de la bourgeoisie de prétexte à boucheries humaines, ainsi que cela vient de se passer à Charleroi.

D'où je conclus de nouveau que, en matière de grèves, comme en matière de guerre, la revendication des libertés politiques est d'absolue nécessité, et que rien n'est fait tant que cette revendication est à faire.

**Tolain**, de Paris. — Je confirme l'observation faite par Catalan pour la déclaration du Congrès de Lausanne. Quant à la coalition que l'on impute à crime aux travailleurs, ne se trouve-t-elle pas dans l'état social actuel ? L'insolidarité est telle que tous les intérêts sont en guerre, le paysan vit dans l'abondance sans s'occuper du travailleur des villes qui meurt de faim et réciproquement, l'un est indifférent à la misère de l'autre et même s'en réjouit dans quelques circonstances; c'est donc contre cette insolidarité que nous devons lutter, et la résistance nous en offre actuellement les moyens, elle est la transaction entre l'organisation actuelle et l'organisation future.

La grève est une coalition, dit-on, donc elle est condamnable? mais pourquoi donc les industriels ne la condamnent-ils pas également entre banquiers, commissionnaires, exportateurs, qui pèsent pourtant sur toutes les relations commerciales? La grève c'est la guerre, mais à côté de la guerre mauvaise, injuste, il y a la guerre pour défendre ses droits, et celle-là c'est la guerre sainte.

Quant aux Sociétés syndicales appuyées par un délégué de Paris, il ne leur trouve pas l'autorité suffisante pour faire prévaloir leur jugement, il croit donc qu'il serait préférable de travailler à la Fédération des Sociétés de résistance, et de laisser à cette Fédération le soin de décider de l'appui qu'elles devraient fournir aux travailleurs attaqués, lorsqu'une enquête aurait justifié la valeur de leur réclamation.

**Graglia**, de Genève. — Je ne prends la parole que pour m'occuper des moyens pratiques. Sur la question que nous traitons dans ce moment, permettez-moi de développer le rapport que j'ai présenté. Les Sections génevoises croient qu'en propageant le plus que nous pourrons les caisses de prévoyance, nous doublerions nos forces ; et rien ne serait plus facile pour nous que de nous associer, tout en reconnaissant à chacune des caisses de résistance leur autonomie.

Je m'explique : Ce que nous voudrions, c'est que dans chaque ville, dans chaque village, enfin partout où il y aurait des Sections de l'Internationale, qu'elles se forment en groupes pour pouvoir dans un moment où l'on voudrait attaquer une ou plusieurs Sections, être toujours en position de résister avec des chances de succès. Je dis plus : Si nous sommes unis à ce point de vue, les grèves seront impossibles ; car les patrons ne pourront pas se soutenir contre une organisation pareille. Et maintenant, si nous restons sans organisation, qu'arrivera-t-il ? c'est que les patrons s'associeront, comme ils l'ont déjà fait à Genève.

Permettez-moi de vous donner quelques détails au sujet de notre dernière grève, qui a eu lieu à Genève : Les ouvriers en bâtiment, après avoir eu quelques entrevues entre eux, résolurent d'envoyer une proposition à leurs chefs d'atelier, en leur faisant connaître que leur position devenait par trop difficile ; ils leur demandaient de s'entendre avec eux. Les ouvriers envoyèrent quatre lettres ; les patrons ne répondirent pas. Après cela, deux Sections, les ouvriers maçons, tailleurs de pierres et les charpentiers se déclarèrent en grève. Que firent les patrons ? ils déclarèrent aussi la guerre aux ouvriers et six jours après, ils décidèrent de fermer tous leurs ateliers. Ainsi, vous le voyez, ils ne sont pas restés longtemps pour s'entendre afin de résister aux justes réclamations des ouvriers.

Que l'on y prenne garde ; car si nous ne voulons pas être exploités encore davantage, il faut se mettre à l'œuvre sans retard, non pas dans un an, non pas dans un mois, mais aujourd'hui même. Que chaque délégué, en rentrant chez lui, fasse tout ce qu'il pourra pour propager le principe de solidarité.

Compagnons, soyez sûr, si nous ne voulons pas nous associer, les patrons s'associeront comme ils l'ont déjà fait à Genève.

Ne croyez pas que la solidarité n'existe pas chez eux.

Je termine, compagnons; quoi que l'on puisse dire, il n'y a que la solidarité qui peut rendre notre position meilleure, sans la solidarité, nous ne ferons absolument rien. La grève de Genève a réussi, car la bourgeoisie croyait que nous recevions des fonds considérables de l'Angleterre, de la France et de la Belgique. Mais prenez y garde, nous pourrions bien ne pas toujours aussi bien réussir.

**Shaw**, de Londres. — Dans le 7º rapport annuel de la Société mixte des charpentiers et menuisiers, décembre 1865 à décembre 1866, j'ai choisi un exemple pour donner une idée de la rémunération du travail :

A Market-Drayton, nos camarades travaillent 61 heures par semaine pour lesquelles ils reçoivent 20 shilling (25 francs) ; à Oldham, ils travaillent 52 heures par semaine pour 1 liv. 9 shilling (fr. 36.25). Les uns reçoivent donc 4 farthing (20 centimes) par heure, les autres 6 3/4 farthing (33 centimes) ; les uns 3 sh. 4 farthing (fr. 3.95) par jour ; les autres 4 sh. 10 farthings (fr. 5.50) ; cela fait une différence en faveur d'Oldham de 2 3/4 farthing (13 centimes) par heure, 1 schelling 6 deniers (fr. 1.85) par jour, 9 shillings (fr. 11.25) par semaine pour neuf heures de moins de travail, ou une différence de temps, d'argent s'élevant à 14 sh. (fr. 17.50) par semaine.

**Brismée**, de Bruxelles. — Ce n'est pas assez que l'ouvrier gagne sa vie, et arrive, comme le veut Tartaret, à avoir quelques loisirs pour s'instruire. Il faut même que, comme le patron, il soit en état de se former un petit pécule pour pouvoir manger quand il ne sera plus en état de gagner sa vie.

Je voudrais aussi que l'on ne confondit pas les mots Centralisation et Fédération. La première est l'arme du despotisme ; la seconde est un contrat conclu entre des hommes libres. Par elle, on peut obtenir de bons résultats.

Je voudrais que les membres des sociétés de résistance, au lieu de placer leurs fonds à 3 ou 4 p. c. dans des caisses de bourgeois qui leur font produire 10 ou 12 p. c., s'en servissent pour faciliter le développement des sociétés de consommation et de production. J'ai dit aussi de consommation, car il ne me paraît pas moins utile de se débarrasser de l'exploitation des boutiquiers que de celle du patron.

**Dupont**, de Londres, lit l'extrait suivant du compte rendu du congrès de Genève :

*Suit dans le compte rendu le texte du point 6 des instructions du Conseil central au Congrès de Genève (« Sociétés ouvrières (trades' unions), leur passé, leur présent, leur avenir »), rédigées par Karl Marx ; voir [Instruktionen für die Delegierten des Provisorischen Zentralrats, 6](https://marxismo.school/archivo/marx-engels/originales/1866%20Instruktionen%20f%C3%BCr%20die%20Delegierten%20des%20Provisorischen%20Zentralrats%20zu%20den%20einzelnen%20Fragen#6-gewerksgenossenschaften-ihre-vergangenheit-gegenwart-und-zukunft).*

**Dupont** ajoute :

La société actuelle est composée de deux classes : le capitaliste et le producteur. Le capitaliste, possédant la puissance sociale, exploite sans relâche le travailleur. Cette hostilité produit la guerre sociale. Dans cette situation, le travailleur ne se défendra contre les envahissements du capital que par la résistance. Un des moyens les plus efficaces, c'est la grève ; arme terrible, il est vrai, mais non pas à deux tranchants, comme on l'a dit, car tous ses coups portent sur le capital. Nous considérons la grève, non-seulement comme une arme, mais aussi comme le meilleur moyen d'organiser les forces de la classe ouvrière. Car en dehors du lien de solidarité universelle qu'elle établit, les ouvriers se préparent à l'exercice de leurs droits sociaux et politiques et posséderont la forme la plus simple d'administration, le jour où ils seront assez unis pour arracher la puissance sociale des mains des exploiteurs.

La grève est encore un des auxiliaires du système coopératif. Celle des Basket's Makers, de Londres, le prouve. Les patrons avaient été chercher à grands frais des ouvriers flamands ; mais grâce à notre Association, ces derniers comprirent qu'ils combattaient contre eux-mêmes et reprirent la route de la Belgique avec indemnités payées par les Trades-Unions. Pendant ce temps, les Basket's Makers se formaient en société coopérative ; les commandes ne pouvant être exécutées chez les patrons, affluèrent là. Et ce succès est incontestablement dû à la grève, grâce à l'organisation des ouvriers en société.

**Brismée** lit les résolutions suivantes présentées par la Commission :

Vu les considérations émises dans les rapports élaborés par différentes sections de l'Internationale, la Commission nommée en séance administrative de ce matin pour l'étude de la question des grèves et des sociétés de résistance, propose au Congrès l'adoption des résolutions suivantes :

*Suit dans le compte rendu le texte de la résolution sur les grèves proposée par la commission, qui est celui de la résolution adoptée ; voir [Résolution sur les grèves et les sociétés de résistance](https://marxismo.school/archivo/congresos/originales/1868%20Congr%C3%A8s%20de%20Bruxelles%20%28AIT%29#resolution-sur-les-greves-et-les-societes-de-resistance).*

(Addition proposée par Graglia) :

5. Le Congrès sera nanti chaque année d'un rapport sur les caisses de résistance émanant de chaque groupe ou de chaque section, afin de se rendre compte de ses progrès.

La séance est levée à 11 heures.

## Huitième séance, au théâtre du Cirque, mercredi 9 septembre

La séance est ouverte à 7 heures et un quart.

Le procès-verbal de la 6e séance est lu et adopté.

**Le Président**. — La parole est donnée au rapporteur de la Commission des machines.

**Steens** lit le rapport de la Section bruxelloise :

### L'effet des machines sur la situation des travailleurs. Section bruxelloise

Les lois qui régissent la vie de l'homme et de la société sont la transformation et la révolution.

Dans l'univers, les transformations s'opèrent par cataclysmes, dans la société par révolutions et dans l'homme par crises. Lorsque tout se décompose et que les institutions chancellent autour de nous, à la veille d'une transformation sociale qui formulera les progrès partiels et successifs qui l'ont précédée, l'homme qui croit à l'avénement du jour de la justice se doit tout entier à l'humanité ; il doit approfondir la science, l'élément initiateur de son affranchissement moral et matériel, travailler à résoudre le problême de l'avenir par le développement intégral des forces sociales et se jeter dans la mêlée quand la révolution dans ses démolitions continues réclame son concours. Tel a été, croyons-nous, le mobile qui a guidé le génie des grands réformateurs des labeurs abrutissants et des travaux manuels. Impuissants à faire le bonheur des hommes, la société cherche à démolir les institutions oppressives d'un autre âge et tend à établir l'harmonie des besoins et des forces.

Grâce aux connaissances humaines qui échappent de nos jours à toute compressibilité autoritaire et politique, la vieille organisation se détraque.

De jour en jour la science projette de plus vives lumières sur les points les plus ténébreux du problème social, et pousse à l'acheminement irrésistible du vieux monde vers sa dissolution.

Aussi, voyons la plaie sociale s'étendre en raison directe des inventions et des découvertes ; en effet, ne remarquons-nous pas que les améliorations introduites par la force motrice de la vapeur, les machines à métiers, le perfectionnement des outils et des mécaniques, bien que soulageant les peines du travail, font baisser les salaires et donnent lieu à des crises successives et à des perturbations périodiques.

Pour formuler un jugement plus ou moins net sur le bien et le mal que les machines exercent sur la situation de l'ouvrier, nous croyons qu'il faut les envisager sous le triple aspect des phases suivantes : Leur introduction dans l'industrie. — L'époque de transition. — Leur rôle dans l'avenir.

L'introduction des machines dans l'industrie manufacturière, commerciale, agricole et extractive jeta le désarroi dans le vieux système du travail ; le caractère des démonstrations pour et contre les machines ne laissa aucun doute sur la juste appréciation des intéressés. L'antagonisme entre les monopoleurs et les exploités, base de l'ordre actuel, devint plus vif et plus acharné. Les exploitants ravis d'admiration au calcul des bénéfices immenses qu'ils allaient réaliser, et de la diminution considérable de leurs frais généraux, acclamèrent de leurs bénédictions l'inventeur d'une merveille si propice à leurs spéculations ; les ouvriers consternés de voir la vapeur supplanter la force humaine, et les machines supprimer des millions de travailleurs, vouèrent à l'exécration le génie infernal de l'aggravation de leur misère dans la société présente, et à la destruction ces instruments de deuil et d'exploitation.

L'avenir justifia en partie ces cris de joie et ces bruits d'alarmes. Patrons et ouvriers eurent conscience du rôle transformateur de ces nouveaux engins de production et de consommation immenses : l'équilibre fut rompu et la crise générale.

Or, ces agitations et ces appréhensions qui remuèrent de la base au sommet le corps social et jetèrent la perturbation dans le milieu qui en fut affecté, eurent leur raison d'être.

Un chiffre suffit pour faire connaître l'économie prodigieuse de bras et de frais, que l'emploi de la machine à vapeur permet de réaliser dans les opérations industrielles dont elle est l'âme.

Selon M. Arago, un boisseau de charbon brûlé dans la machine à vapeur de Cornouailles, produit l'ouvrage de vingt hommes travaillant dix heures. Or, un boisseau de charbon coûtant environ quatre-vingt-dix centimes, l'industriel peut réduire le prix d'une journée d'homme de la durée de dix heures, à moins de cinq centimes.

Après un tel résultat on est moins surpris d'apprendre que suivant des statistiques authentiques, les machines à vapeur qui existent aujourd'hui en Angleterre remplacent à elles seules le travail de trente à trente-cinq millions d'ouvriers.

Ce simple exposé, clair, précis et irréfutable, prime tous les griefs des ouvriers contre les machines. Il démontre à la dernière évidence que monopolisée entre les mains des patrons, la machine est le suprême agent de la prodigieuse et rapide élévation de leur fortune, et la cause de l'effrayante diminution de salaire.

Ce qui ajoute à ces désastreux effets, c'est qu'au fur et à mesure que les machines se perfectionnent, la concurrence redouble et devient plus effrénée. Les maîtres d'industrie qui n'ont pas adopté la nouvelle machine, ou n'ont pu l'acquérir, ont recours à l'abaissement des salaires pour soutenir une lutte impossible, et obligent ainsi le possesseur de la machine perfectionnée à les abaisser également.

C'est là évidemment une des causes les plus alarmantes du paupérisme moderne et de l'utopie des émeutes si fatales à l'ouvrier.

Et cette concurrence entre les détenteurs des vieilles machines perfectionnées ne s'étend-elle pas jusqu'aux nations ? Longtemps la Belgique et la France, en présence de la supériorité des machines anglaises et de leurs produits, et effrayées de l'immense centralisation des capitaux anglais, frappèrent d'un droit d'entrée relatif les produits manufacturiers de l'Angleterre, afin de leur fermer tout débouché sur leurs marchés. De nos jours ce protectionnisme exclusif existe encore en partie, au plus grand bien-être de nos spéculateurs, et au détriment de la prospérité du travail.

Mais la suppression de quelques millions de bras n'entraîne pas danger de mort sociale immédiate. La crise momentanée, d'intense qu'elle était à l'apparition de la vapeur dans l'industrie, a été conjurée à la longue par une série de compensations dont l'ouvrier dans ses premiers moments de terreur ne s'était pas pénétré.

Une réaction rémunératrice naquit des besoins indispensables des machines à vapeur. Des industries inconnues jusqu'alors ont vu le jour, d'autres ont pris un essor nouveau et rapide. Les chemins de fer, la fabrication des mécaniques et des machines, l'industrie du fer, l'extraction houillère, etc., ont en partie réclamé les bras sacrifiés par les machines à vapeur ; mais ces compensations ne sont qu'illusoires. Les mêmes phénomènes éclatent dans ces industries nouvelles ; là comme partout, grâce aux machines, le salarié subit une diminution disproportionnée avec ses besoins.

En vain les économistes s'efforcent-ils de nous convaincre que par le concours des machines, des améliorations incalculables ont été introduites en quelques années dans le sort et les conditions d'existence des classes pauvres; que la vie est plus douce et le labeur moins assommant, sous ce spécieux prétexte que les produits industriels de toute nature sont à la disposition des moins favorisés; nous voyons les faits journaliers démentir ces assertions prétentieuses. Des émeutes périodiques et rapprochées comme on n'en vit à aucune époque, n'ont qu'une sanglante ironie pour confondre de pareilles affirmations.

Certes, depuis l'invention des machines à vapeur, le bon marché est à l'ordre du jour. Les produits du travail ont baissé notablement de prix, c'est une des améliorations invoquées par les économistes ; nous serions heureux de pouvoir applaudir à de pareils résultats, si les lois économiques ne nous démontraient que c'est en pressurant le salaire, devenu matière première, qu'on établit le bon marché et qu'on maintient la concurrence.

C'est donc une erreur absolue d'affirmer que l'abondance des produits et leur prix avantageux, comparativement au passé, constituent un bien-être nouveau pour le travailleur.

C'est le contraire qui est vrai, et la simple raison suffit pour le démontrer. En effet, qu'importe à l'ouvrier le bon marché des produits de son travail et quelle satisfaction peut-il en goûter, si l'abaissement du prix des produits découle directement de l'abaissement de son salaire ? Évidemment aucune, sa position sera même plus précaire que jamais, si la hausse des denrées alimentaires coïncide avec les diminutions successives qu'on impose à son salaire. Dès lors, comment vouloir qu'il jouisse de l'avantage du bon marché des produits, si le salaire lui suffit à peine pour restaurer les forces qu'il aura dépensées au travail ; en un mot, comment voulez-vous qu'il se vêtisse convenablement quand il n'a pas de quoi se nourrir? Après cela, prétendre, comme le veulent les économistes bourgeois, que l'ouvrier bénéficie dans la consommation, ce qu'il perd dans la production, c'est une amère plaisanterie.

Cependant, à mesure que l'ouvrier avance dans la carrière, il modifie ses impressions premières au sujet de ses redoutables rivaux, et ses terreurs se calment avec le progrès des lumières.

Une révolution s'est accomplie dans ses idées comme dans les faits ; initié aujourd'hui aux mystères de la rénovation sociale, il considère les machines au point de vue de leurs résultats dans l'avenir ; il reconnaît le grand soulagement qu'elles ont apporté dans les plus pénibles travaux, à l'aide de l'immensité de leurs ressources et de leur force ; enfin l'ouvrier se retrempe dans la transformation nouvelle.

C'est la fuite du passé vers l'avenir ; de sorte que ces crises fatales et dangereuses engendrées par les machines à l'époque des transitions, sont des phénomènes utilisant au profit de l'avenir l'expérience du passé.

Le jour où les machines à vapeur cesseront d'être le monopole exclusif du capital et passeront avec tous les autres instruments de travail aux mains des ouvriers constitués en associations agricoles et industrielles, ce jour-là le travailleur sera affranchi, la paix conclue et la justice régnera.

Destinées dans l'origine au bénéfice exclusif des patrons, ces gigantesques machines de la production ont pris place, dès aujourd'hui, parmi les moyens salutaires de précipiter la décomposition sociale ; elles exerceront une influence extraordinaire sur la prospérité de l'avenir; multipliant dans une proportion incalculable la somme de la richesse publique, elles rendront la vie plus agréable et plus douce, par une diminution large et constante des heures de travail rendu attrayant; le mal n'existera plus, une fois les machines mises à la disposition de tous, comme une fatale compensation d'un bien-être perdu, et dès à présent déjà elles poussent à l'affranchissement intégral de l'ouvrier.

**Fluse**, de Verviers, lit le rapport de la Section liégeoise :

### Rapport sur les effets des machines, sur le salaire et la situation des travailleurs. Section liégeoise

La société considérée dans son ensemble gagnerait à l'introduction des machines qui lui permettent de produire plus de travail avec le même nombre de bras et dans le même espace de temps.

Mais le phénomène se passe dans une société composée de deux groupes en état d'antagonisme perpétuel, l'un très-considérable, les exploités, l'autre relativement petit mais tout-puissant, les exploiteurs, se livrant tous deux à la concurrence.

L'introduction d'une machine dans un centre industriel donne toujours lieu au renvoi d'un certain nombre de travailleurs, qui, se trouvant sans ressources, sont forcés de changer d'état, ce qui est pénible à un certain âge, de vivre de la charité publique ou de mourir de la faim et des maladies qu'elle engendre.

D'ailleurs, si même ils parvenaient tous à retrouver du travail immédiatement, ce ne serait qu'en occasionnant un surplus de bras qui, par la concurrence, est toujours une cause d'abaissement de salaire pour les autres travailleurs.

On pourrait objecter que, par la concurrence, les produits se vendant à meilleur compte, les ouvriers sont les premiers à profiter de l'introduction des machines.

Il est facile de réfuter cet argument ; les ouvriers sans pain peuvent difficilement profiter d'une baisse, qui est toujours la plus petite possible et qui n'équivaut pas aux salaires dont on les prive. En outre, les produits fabriqués sont souvent de ceux que l'ouvrier ne consomme jamais.

La classe ouvrière ne gagne rien à cette baisse, puisqu'elle en supporte seule les dépens et que la grande part des profits en retourne à ses exploiteurs.

Si, comme l'affirment les économistes, les travailleurs profitaient toujours de cette baisse du prix des produits, il arriverait nécessairement qu'en remplaçant partout dans un certain rapport les ouvriers par des machines, ils ne pourraient qu'y gagner. Or, nous voyons au contraire que dans ce cas, tous les ouvriers remplacés courraient grand risque de mourir de faim ou verraient tout au moins accroître leur misère.

Il est vrai qu'au bout d'un certain temps de baisse, la demande tend généralement à augmenter, mais ce phénomène ne se produit que peu à peu et n'arrive à un résultat réel que longtemps après.

Les ouvriers renvoyés devraient donc souvent attendre des années avant de retrouver du travail et seraient naturellement livrés sans moyens d'existence à la misère la plus profonde.

Si l'introduction des machines occasionne un renvoi considérable de travailleurs, on comprend que l'espoir de profiter d'un surcroît de production devient tout à fait chimérique, car la misère du grand nombre de consommateurs empêcherait cette production de prendre l'extension dont elle est susceptible.

En résumé, par l'introduction des machines, il y a pour les exploiteurs acquisition d'une fraction des salaires par le renvoi des ouvriers et la concurrence que ces derniers se font, abaissement des prix des produits qu'ils peuvent acheter, augmentation de bénéfices par l'augmentation de la demande pour les exploités, perte d'une fraction des salaires par le renvoi et la concurrence de leurs compagnons, jouissance partielle de l'abaissement du prix des produits, compensation partielle avec le temps par un surcroît de demande que la misère du grand nombre retarde.

Nous pouvons donc conclure que dans la société actuelle l'introduction des machines est nuisible au grand nombre et favorable à l'exploitation des travailleurs.

Dans une société composée d'associations fédérées et solidaires, où le capital représentant le travail accumulé ne serait pas une source d'exploitation, mais simplement un auxiliaire dans l'échange, les machines loin d'engendrer la misère, augmenteraient le bien-être de tous.

Ne pouvant plus servir à exploiter, elles représenteraient comme tout autre travail une valeur que l'inventeur obtiendrait en la vendant aux associations ouvrières fédérées.

Celles-ci en retireraient un profit immense qui se traduit par moins d'heures de travail pour gagner leur journée habituelle et la faculté de produire beaucoup plus.

L'introduction des machines et d'inventions nouvelles deviendrait l'intérêt de tous les chercheurs de génie, qui, loin d'être détestés par leurs camarades, seraient encouragés partout et par tous.

L'homme privé de son pain, récompensé de ses sueurs par l'expulsion des ateliers, avait tort de maudire les machines, sa haine et sa colère devaient porter plus haut.

L'anarchie sociale est la cause du mal, la justice dans les rapports sociaux en est le remède.

Remuons donc le vieux monde, mettons une fin à l'exploitation de l'homme par l'homme.

L'avenir appartient aux principes de solidarité et de fraternité, à l'Internationale des travailleurs.

**Delacour**, de Paris, lit le rapport élaboré par les relieurs de Paris :

### Des effets des machines sur les salaires et sur la situation des travailleurs

Les machines, en réduisant la somme d'efforts nécessaires à la production, devraient avoir pour résultat l'amélioration du sort de tous. L'activité qu'elles apportent à la production doit entraîner une réduction dans la valeur du produit et conséquemment le mettre à la portée d'un plus grand nombre de consommateurs, en même temps que la diminution d'efforts qu'elle amène peut permettre une diminution dans le labeur exigé du travailleur.

Tel serait leur effet dans une société basée sur l'échange égal des produits.

Dans la société présente, dans la société anarchique et de concurrence dans laquelle nous vivons, il en est tout autrement. Les moyens de production, les instruments, outils, machines, matières premières, capitaux de toutes sortes étant monopolisés dans quelques mains, chaque invention de nouvelles machines vient encore augmenter la puissance du capital et lui permettre d'écraser davantage l'ouvrier qui ne vit que de son salaire quotidien.

Nous avons dit que les machines devaient faire diminuer la valeur du produit en réduisant la main-d'œuvre ; ce résultat est généralement obtenu, lorsqu'il y a concurrence entre les fabricants ; pour enlever le marché, ils baissent leur prix de vente ; mais lorsque la concurrence n'existe pas, dans certaines industries où les fabricants sont maîtres de la place, soit par une ligue établie entre eux, soit par l'abondance de la demande, alors le capitaliste seul profite de la machine.

Dans le premier cas, lorsque la concurrence fait baisser les prix de vente, on pourrait croire, à première vue, que cette baisse va être profitable à l'ouvrier en sa qualité de consommateur, puisqu'elle lui permettra d'acheter le produit à meilleur marché.

Malheureusement, presque toujours les patrons abusent de la plus grande puissance d'action que leur donnent les nouvelles machines pour baisser les salaires des ouvriers, soit en les remplaçant par des manœuvres, soit en les affamant par le chômage.

Au lieu de diminuer le labeur de chacun comme nous disions plus haut, ils réduisent leur personnel et pour ne pas être renvoyés, ou bien, après avoir subi quelque temps de chômage, les ouvriers acceptent trop souvent une réduction de salaires.

En présence de cet ordre, ou plutôt de ce désordre social, qui met la plupart des citoyens à la merci de quelques capitalistes, et qui fait profiter seulement à ces derniers toutes les inventions du génie humain, lorsque ces inventions ne tournent pas au détriment des travailleurs, en présence de cet état social, nous devons, nous, travailleurs, nous unir, nous solidariser, non-seulement pour défendre nos salaires, mais aussi pour exiger notre part à chaque progrès de l'industrie en augmentant notre salaire, en diminuant notre labeur.

**Le secrétaire Theiss** lit les conclusions de la Commission du Congrès :

Considérant que l'introduction des machines a toujours été un moyen d'exploitation de l'ouvrier au profit du capitaliste ;

Considérant que les machines ne rendront de véritables services que quand elles seront entre les mains des ouvriers ;

Nous concluons que ce n'est que par les associations coopératives que nous pourrons arriver à un résultat pratique, à la condition que les obstacles économiques aient disparu.

**Lessner**, des branches allemandes de Londres. — Quand on parle de machines, il faut être circonspect pour ne pas donner lieu à de funestes applications. Ce n'est pas contre la machine que les ouvriers doivent se révolter, mais contre l'organisation sociale qui les met entre les mains d'un petit nombre d'exploiteurs. On aurait pu croire que les machines étaient créées au profit de l'ouvrier dont elles diminueraient le temps de travail. C'est le contraire qui a eu lieu. C'est au point que la législation anglaise a dû intervenir.

L'orateur cite ensuite des extraits de l'ouvrage de Carl Marx, publié l'année dernière : Critiques d'Économie politique, dans lequel cette question est traitée à fond.

**Coulon**, de Bruxelles. — Nous sommes tous d'accord, je pense, sur l'importance du rôle que jouent les machines dans l'organisation actuelle de la société. En effet, ces instruments puissants de production destinés et appelés à rendre d'immenses services, à accroître, avec moins de travail et de peine, la somme des produits, se trouvent, par le plus odieux monopole, dans les mains des exploiteurs et amènent un surcroît de misères et de souffrances parmi les travailleurs.

Cet état de choses doit avoir un terme ; il est de nécessité sociale que ces superbes engins fonctionnent au profit de tous ; c'est aujourd'hui incontestable.

Les obstacles qui s'opposent à la réalisation de ce principe sont de diverses natures : économique et politique ; ne l'oublions pas. C'est pour ce motif que je propose d'intercaler le mot politique, dans les résolutions qui nous sont présentées par la Commission.

Toutes les questions sont complexes, l'affranchissement de l'estomac doit marcher de front avec le développement de l'intelligence, afin que le citoyen soit complet, libre et digne.

**Tollain**, de Paris, propose les conclusions suivantes :

Considérant que la machine n'est autre chose qu'un outil, un instrument de travail ;

Que cet instrument lui-même ne peut être mis en cause, puisqu'il est un moyen d'augmenter la production ;

Que les différents rapports constatent que l'effet désastreux que la machine produit aujourd'hui ne tient qu'aux conditions économiques que l'Association a pour but de changer ;

Le Congrès déclare que, sur cette question, il n'a pas de résolution à prendre.

Signé : Tolain, Hins, Fontaine.

**Tollain**, de Paris. — Il n'y a pas de résolution à prendre, parce que dans une nouvelle organisation, le crédit mutuel établi, le salariat tendra à disparaître chaque jour et donnera l'outil à l'ouvrier. Les sociétés de résistance peuvent obtenir transitoirement quelques résultats, mais avant tout, ce qu'il faut, c'est changer le système actuel, et au lieu de devenir un sujet de misères pour le travailleur, la machine deviendra une cause d'amélioration et de progrès.

**Pellering**, de Bruxelles. — C'est une fatalité que les machines fassent au début du mal à l'ouvrier ; mais celui-ci ne peut pas se déclarer contre ce qui lui sera plus tard utile. Par exemple, il est bien certain que les chemins de fer font vivre aujourd'hui plus de travailleurs qu'autrefois.

Grâce aux machines, la production devient plus grande et un plus grand nombre peut user des produits de l'industrie.

L'orateur conclut comme Lessner, non contre la machine, mais contre l'organisation sociale.

**Depaepe**, de Bruxelles. — Pour attaquer cette question, il y a comme pour la question de la guerre, deux moyens : un direct, un indirect. Le premier consiste en ce que des sociétés de résistance s'opposent à l'introduction des machines ou y mettent des conditions. Le second s'attache à transformer l'ordre social, il s'en prend à la cause même du mal.

Si pour la guerre nous n'avons pas cru devoir accepter le premier moyen, qui n'est qu'un palliatif, il n'en est pas ainsi des machines. Ici la logique froide de l'homme de cabinet ne peut plus satisfaire le travailleur. En vain on lui parle de progrès, d'utilité pour l'avenir, il voit que la machine le chasse de l'atelier, et il a le temps de mourir, avant que la machine ait produit un progrès dans la condition de ses frères.

Le travailleur s'entendra donc pour lutter contre la prétendue loi des machines, comme il lutte contre la loi de l'offre et de la demande par les grèves.

Je combats donc la contre-résolution de Tollain qui prêche l'abstention, et je suis heureux de voir Tollain lui-même admettre l'intervention des sociétés de résistance.

Je pose donc les conclusions suivantes :

Le Congrès déclare : 1º Que les machines, comme tous les autres instruments de travail, doivent appartenir aux travailleurs eux-mêmes et fonctionner à leur profit ;

2º Que néanmoins, dans l'état actuel, il y a lieu, pour les travailleurs constitués en sociétés de résistance, d'intervenir dans l'introduction des machines dans les ateliers, pour que cette introduction n'ait lieu qu'avec certaines conditions de garanties ou de compensation pour l'ouvrier.

**Eccarius**, de Londres, appuie de quelques exemples les conclusions suivantes :

Que si d'un côté les machines ont été l'un des plus puissants instruments de despotisme et d'absorption entre les mains du capitaliste, d'un autre côté leur développement crée les conditions nécessaires pour la substitution d'un système vraiment social de coopération, au système actuel du salariat.

**Scheppler**, de Mayence. — Sans machine l'homme ne peut rien, est incapable de faire quoi que ce soit pour satisfaire à ses besoins. Je m'en remets donc aux conclusions disant qu'il faut des machines, mais qu'elles doivent appartenir aux ouvriers cux-mêmes.

**Cohn**, de Londres, se plaint de la mauvaise organisation qui actuellement rend la machine un instrument d'oppression contre le travailleur, il cite les exemples nombreux qu'il voit chaque jour en Angleterre et qu'il a retrouvés en Belgique dans une exposition où des enfants même sont réduits au rôle de machines, il admire l'inventeur qui a consacré toute son intelligence à la création de son œuvre, mais il doit avant tout constater la situation misérable faite aux travailleurs par l'état inorganique qui crée leur antagonisme.

**Hins**, de Bruxelles. — Je ne pense pas comme Eccarius que les machines soient des instruments de despotisme. Elles ont été imposées par les évènements. A la société émancipée par le grand mouvement du siècle dernier, il fallait de nouveaux moyens de production et de communication.

On peut, il est vrai, les retourner contre l'ouvrier ; mais est-ce que cela n'a pas toujours eu lieu pour les instruments de travail quelconques, et le serf n'était-il pas plus malheureux que l'ouvrier d'aujourd'hui?

Je dirai même de ces inventions de la guerre moderne, qu'elles ont été utiles à la cause de la fraternité humaine. Les guerres ne sont pas plus meurtrières aujourd'hui qu'autrefois, car elles durent beaucoup moins longtemps.

Je pense contrairement à Depaepe, que nous devons repousser le premier palliatif ; que si l'on ne devait considérer les machines sous ce point de vue, ce n'est qu'une question de détail qui se rapporte aux grèves, et qu'ici comme partout, il faut répéter la même conclusion, et s'en prendre à la question sociale elle-même.

**Steens**, de Bruxelles. — Nous sommes d'accord : l'instrument de travail doit appartenir aux ouvriers ; nous différons seulement dans la ligne de conduite à tenir pour arriver à ce résultat.

La guerre disparaîtra le jour où l'homme recevra le prix intégral de son travail; mais dans la situation présente, la solution proposée ne saurait être suffisante, nous en appelons au renversement de ces institutions tyranniques des gouvernements. Nous en appelons à la guerre sociale.

Il n'appartient qu'à la révolution de résoudre complétement la question, jusque-là nos efforts seront purement négatifs.

**Tollain** réplique qu'il n'a jamais pensé à abandonner la lutte sur ce point, ainsi qu'on a paru le croire, mais qu'il a seulement affirmé que la question ne pouvait être résolue que par la transformation complète des relations du travail et du capital ; il compte sur les sociétés de résistance pour préparer cette transformation en neutralisant les causes du paupérisme. Il fait sa proposition pour ne pas donner prise aux calomnies qui ne manqueraient pas de se produire pour attribuer à nos résolutions un caractère de réprobation contre la machine, considérée généralement comme une cause de progrès.

**Brismée**, de Bruxelles, pour montrer l'opposition des sociétés de résistance aux inventions nouvelles, cite le composteur mécanique qui n'a jamais pu être introduit dans la pratique.

**Depaepe**, de Bruxelles, affirme et explique les idées précédemment développées.

**Murat** appuie les conclusions de Depaepe, en citant l'exemple de la grève de Roubaix, due à l'introduction de machines nouvelles ; cette grève s'est, dit-il, transformée en émeute, en incendie, ce qui n'aurait pas eu lieu avec des sociétés de résistance bien organisées.

Après quelques explications nouvelles entre Tollain, Depaepe, Tartaret, le secrétaire Theiss relit toutes les conclusions, dont le vote est remis à la séance administrative de demain matin.

**Le Président**. — La parole est à Hins, pour rendre compte des travaux de la section de l'instruction intégrale.

**Hins**, de Bruxelles. — Il y a deux points à examiner. Quelle sera l'instruction ? qui donnera l'instruction?

L'orateur entre ici dans des détails qui sont l'explication des rapports ci-dessous, puis il ajoute :

Les partisans de l'enseignement par l'État et ses adversaires sont d'accord quand ils s'entendent sur la définition du mot État, qui doit être la collectivité des pères de famille.

Il y a divergence sur la question d'obligation déjà traitée dans les Congrès précédents.

La réduction des heures de travail supposée résolue, on doit surtout tendre à la propagation des cours et conférences publics de sciences, y compris surtout la sociologie.

La commission de l'instruction dépose donc les conclusions suivantes :

Considérant qu'il est pour le moment impossible d'organiser un enseignement rationnel, le Congrès invite les diverses sections à établir des cours publics où il soit remédié autant que possible à l'insuffisance de l'instruction que les ouvriers reçoivent actuellement.

Il considère la réduction des heures de travail comme une mesure préparatoire indispensable.

### Rapport sur l'enseignement intégral par la Section bruxelloise

La société présente aujourd'hui deux classes d'hommes : les uns dont on n'a exercé plus ou moins habilement que le cerveau, les autres dont le corps seul travaille outre mesure, pendant que leur cerveau reste presque complétement inactif.

On considère les premiers comme les heureux du monde, les seconds comme les malheureux ; mais si l'on met de côté un très-petit nombre de privilégiés, on trouvera parmi les travailleurs de l'intelligence autant et peut-être, proportions gardées, plus de misère que parmi les travailleurs manuels.

Cette diversité de culture doit-elle être éternelle ou bien y a-t-il lieu de considérer les hommes de ces deux castes comme des êtres incomplets, et de chercher un nouveau système d'éducation qui cultive à la fois, dans le même individu, l'esprit qui conçoit, la main qui exécute.

Pour des socialistes, poser cette question, c'est la résoudre.

Au point de vue de l'homme isolé, il importe que toutes ses facultés soient développées harmoniquement. Au point de vue de la collectivité, il importe que l'éducation ait, pour tous, les mêmes bases rationnelles et scientifiques : 1º afin que tous les hommes adoptant les mêmes grands principes, ne puissent plus être divisés que sur des questions de détail peu importantes, incapables de produire de ces épouvantables querelles qui ont arrêté et arrêtent encore les progrès de l'humanité ; 2º afin que les hasards de la naissance, de la fortune, des circonstances extérieures n'exercent plus leur funeste influence sur la répartition du travail, et que celle-ci se fasse de manière à utiliser toutes les facultés de l'individu.

#### I

L'enfant n'arrive pas brusquement, mais graduellement à l'état d'homme. Il importe donc de ne pas appliquer aux diverses époques de sa vie des régimes brusquement différents. La science, la justice, la liberté sont les nouvelles bases des relations entre hommes ; elles doivent aussi remplacer le vieux principe d'autorité, en ce qui concerne l'éducation de l'enfant.

L'homme est à la fois un être isolé, un tout complet, et un organe de la collectivité. Considéré au premier point de vue, il est consommateur, il a des droits; au second, il est producteur, il a des devoirs.

Au début, il est incapable de produire, il consomme uniquement ; il n'a encore que des droits, droits au développement physique et intellectuel. La bonne éducation, hygiène de l'esprit, exige que l'on satisfasse l'appétit moral, la curiosité, qu'on la pique, qu'on l'excite, au besoin, et non qu'on bourre à tout hasard, l'enfant de nourritures indigestes. Il y a donc une science de l'éducation individuelle, dont le but est d'arriver à faire acquérir les connaissances utiles, le plus vite et le mieux possible.

Mais un peu plus tard, l'homme commence à avoir des devoirs à remplir ; la possibilité de production apparaît et va sans cesse en augmentant. A ce moment, l'organe de la collectivité doit être exercé, de manière à être, le plus tôt possible, capable de remplir dans le monde une fonction déterminée, ou mieux un certain nombre de fonctions.

L'instruction intégrale a pour but de rapprocher le plus possible l'homme de la perfection à ces deux points de vue.

#### II

Connaissance des grandes lois scientifiques, des modes d'investigations qui ont amené leur découverte, idée générale de l'industrie et de ses procédés modernes, étude théorique et pratique des principaux outils, développement du sentiment de l'art, étude pratique de la justice par la relation journalière, tel est, en peu de mots, le plan d'enseignement individuel.

Habituer de bonne heure l'homme à acquérir une grande supériorité dans une ou plusieurs spécialités restreintes, telle est la deuxième partie du but à atteindre.

#### III

Le but bien défini, passons aux moyens.

Laissons de côté tout préjugé, tout reste de respect suranné pour l'autorité, toute conception métaphysique; rapportons-nous-en à l'expérience seule; nous constatons que si l'enfant a l'insatiable curiosité qui s'applique à tous les détails, il est tout à fait incapable de s'attacher à une seule question, de l'étudier à fond, de concevoir des vues d'ensemble ; tandis qu'au contraire, quand plus âgé, il possède un certain nombre de faits isolés, il éprouve le besoin de trouver leur lien synthétique, de rattacher les secondaires aux principaux, et de saisir ainsi l'ensemble des connaissances humaines.

Cette observation nécessite dans l'éducation intégrale une grande division. Dans la première époque, l'accumulation des connaissances sera toute spontanée ; un certain nombre de faits scientifiques s'accumuleront au hasard dans le cerveau de l'enfant.

L'observation individuelle, l'expérience, les conversations des jeunes élèves entre eux, ou avec les directeurs ou les élèves plus âgés, seront en même temps les excitants de la curiosité et les moyens d'enseignement.

Quelques indications seulement des directeurs, et les enfants arriveront sans peine à organiser leurs jeux, leurs conférences ; à établir entre eux des juges pour leurs différends, des administrateurs pour conserver leur matériel, des ouvriers pour l'entretenir, le réparer, l'améliorer, des présidents pour maintenir l'ordre de leurs discussions, des guides pour diriger leurs promenades. Et chacun de ces fonctionnaires aura, dans l'exercice de ses fonctions, toute la liberté et l'autorité désirables, non-seulement parce qu'il s'appuiera sur le suffrage universel sincère, mais encore et surtout parce que sa responsabilité sera entière, qu'aucun obstacle ne pourra entraver l'appel de ses actes au jugement de la collectivité, la mise en accusation, et, selon le cas, la destitution ou la réélection.

Dans cette organisation, il est facile de voir exercice du corps, force, habileté, prestesse ; exercice de l'intelligence, de la volonté, habitude de la pratique de la justice, préparation sérieuse à l'intelligence de la morale positive, et à la vie publique.

Rarement et brièvement, au moins au début, et seulement sur des sujets choisis, accessibles à l'intelligence des enfants, les directeurs pourront reprendre dans l'ordre rationnel certains faits déjà connus, les compléter, en montrer les rapports et préparer ainsi à l'enseignement de l'époque.

Dans celle-ci se place l'enseignement dogmatique des sciences dont les enfants ont déjà acquis des notions élémentaires, mais justes.

Adoptant l'ordre hiérarchique d'Auguste Comte, la parfaite démonstration qu'il donne de la subordition des phénomènes, des sciences plus complexes et plus particulières aux phénomènes des sciences plus simples et plus générales, et par suite, pénétrés de la nécessité de s'être bien assimilés les lois fondamentales et les procédés d'étude de chacune de ces dernières avant d'en aborder une autre, nous admettons avec lui, contrairement aux usages reçus, que les sciences : mathématique, astronomie, physique, chimie, biologie, sociologie, doivent être enseignées successivement et non simultanément.

Sans donner des règles absolues, nous indiquons avec le père de la Philosophie positive, l'âge de 12 à 14 ans comme l'époque à laquelle on peut commencer l'étude de la mathématique; 2 ans pour la durée de cette étude, et 1 an pour chacune des sciences suivantes dans l'ordre indiqué.

Rappelons bien ce fait que l'enseignement dogmatique d'une science s'adresse non à des intelligences incultes, mais à des esprits possédant un grand nombre de faits, qu'il ne s'agit plus que de relier et de compléter.

D'ailleurs, tant que l'on ne sera pas arrivé, pour une science déterminée, à son enseignement dogmatique, son acquisition spontanée continuera par les moyens ci-dessus indiqués.

#### IV

Si aujourd'hui nous devons considérer comme indispensables pour l'enseignement dogmatique de bons professeurs spécialistes, quoique suffisamment philosophes, tout porte à croire que, après un bon développement spontané des enfants, et la création de bons ouvrages, la lecture en commun de ces ouvrages, les discussions qui en résulteront dans des conférences entre les étudiants eux-mêmes, diminueront de beaucoup l'importance du professeur, et le réduiront, dans le plus grand nombre des cas, au simple rôle de conseil.

Il va sans dire que la police des réunions, dans les cas ordinaires, que le professeur soit présent ou non, appartient aux élèves eux-mêmes. Comme les hommes, les enfants sont en effet aussi disposés à se soumettre à l'autorité qu'ils ont établie volontairement dans leur propre intérêt, qu'ils le sont à se révolter contre celle qui s'impose à eux arbitrairement et souvent contre toute justice.

#### V

Parlons maintenant de la seconde partie de notre sujet : de l'enseignement des métiers ou de l'apprentissage.

Pendant l'époque spontanée, le besoin de réparer ou d'améliorer le matériel de ses jeux, l'instinct de la modification qui se traduit ordinairement en destruction, mais que l'exemple des élèves plus âgés et quelques avis dirigeront convenablement, ont initié l'enfant au maniement des principaux outils. L'atelier sera administré comme tout le reste par des fonctionnaires élus par les intéressés, à la fois entretenant le matériel, enseignant à s'en servir, et évitant le double danger que présente le maniement des outils par des mains inexpérimentées.

Déjà, dans cette période, il se sera formé des associations temporaires ayant pour but la réalisation de certains projets, et ce sera là un acheminement vers l'organisation de l'industrie moderne et des spécialités.

Pendant la seconde époque, guidé par ses goûts particuliers, par les besoins du groupe où il vit, à l'occasion par quelques sages indications que jamais la force ne devra appuyer, le jeune homme adoptera, en parfaite connaissance de cause, une ou plusieurs spécialités, dans lesquelles il cherchera à acquérir la plus grande supériorité possible.

#### VI

Une chose très-propre à l'exciter à ce résultat, c'est l'émulation... . mais scientifiquement réorganisée. Qu'est-ce en effet que ce levier aujourd'hui dans l'enseignement, une absurde comparaison entre des individus d'âge, de nature, de facultés toutes différentes, très-souvent, même en négligeant ces considérations générales, injuste dans ses détails, et toujours la source de rivalités, de jalousies, de haines. Il y aurait donc au moins à tenir compte dans les comparaisons entre sujets différents d'une foule de points aujourd'hui négligés. Mais si nous n'accordons qu'une valeur secondaire à la comparaison dans ce cas, nous lui en croyons une immense quand il s'agit de mettre un individu en présence de lui-même aux diverses époques de sa vie. Il sera donc utile de tenir état des dépenses et des travaux, de la consommation et de la production de chaque élève. Par là il aura continuellement une idée réelle de ses progrès, et pourra à tout moment connaître jusqu'à quel point il s'est acquitté de sa dette envers l'humanité. Du reste, nous ne voulons qu'effleurer aujourd'hui cette partie toute matérielle de la question qui nous occupe, pour des raisons que nous indiquerons tout à l'heure.

Comme pour l'enseignement théorique, l'enseignement pratique d'abord donné oralement par des spécialistes, hommes, se transmettra de plus en plus des élèves plus âgés aux plus jeunes, et utilisera en outre le secours de plus en plus efficace des indications écrites. L'enseignement par les hommes se réduira alors à quelques rares conférences, et à la visite d'ateliers ou d'usines extérieures.

#### VII

Il est facile de faire rentrer dans le système dont nous venons de donner une idée, l'enseignement des beaux-arts, de la littérature, considérés comme moyen de transmettre les idées ayant pour origine la science et le sentiment. Il est impossible d'insister sur ces détails dans un court rapport.

#### VIII

Nous ne mentionnons que pour l'exclure complétement de l'éducation intégrale de la jeunesse, l'enseignement des langues mortes. Nous considérons leur étude comme une des branches concrètes de la sociologie, se rattachant à l'histoire de chaque peuple, à leur milieu physique et moral et à leur époque.

Nous admettrons simplement, suivant les diverses circonstances, l'étude pratique de certaines langues vivantes, en laissant tout côté philologique pendant toute la période d'initiation, et le réservant avec l'étude des langues mères pour ceux qui voudront, après avoir parcouru la série des sciences abstraites, en connaître à fond une des curieuses applications.

#### IX

Tout ce que nous venons de dire s'applique aux deux sexes.

Nous devons, pour ne pas sortir des généralités, permises dans une première étude, laisser de côté la question du mélange des sexes dans l'école, résolue négativement dans l'ancien monde, positivement dans le nouveau ; et cette autre lesquels des femmes ou des hommes sont plus propres aux fonctions de l'enseignement?

Ces questions se représenteront d'elles-mêmes quand on s'occupera en général de la femme, dont on n'a dans un précédent rapport examiné la question qu'à un point de vue restreint.

#### X

Resterait à parler de la possibilité de la réalisation au point de vue financier d'un premier établissement d'enseignement intégral, souche d'un grand nombre d'autres semblables ; mais cette question mérite à elle seule tout un rapport et viendra plus à propos lorsqu'on se sera entendu sur les bases scientifiques de cet enseignement. En conséquence, si selon notre vœu, est mis à l'ordre du jour d'un prochain Congrès le projet d'un établissement d'instruction intégrale, suivant des bases déterminées, nous nous proposons de faire sur ce sujet un travail depuis longtemps médité.

#### XI

Nous ne devons pas terminer ce rapport sans dire un mot de quelques conséquences probables de la généralisation de l'enseignement intégral.

Toute profession dite libérale a pour origine et pour sanction une profession manuelle. Les conceptions du médecin sont exécutées par l'infirmier, celles de l'ingénieur par l'ouvrier, l'administrateur a des commis, travailleurs manuels, s'il en fut ; l'officier de marine commande à des matelots. Nous laissons de côté une exception, l'avocat dont l'utilité se restreindra de jour en jour, avec le développement de la morale publique et de l'habileté oratoire de chaque homme, et la simplification des lois.

Or, tout médecin commencera par être infirmier, tout ingénieur, ouvrier ; les priviléges de naissance et de fortune étant abolis, la facilité d'instruction égale pour tous, rien ne déterminera d'avance si le jeune et savant ouvrier, infirmier, marin, doit exercer toute sa vie son honorable fonction ou arriver au grade plus honoré d'ingénieur, de médecin, de commandant. Si ces fonctions lui sont un jour confiées, rien n'oblige d'avance à ce qu'elles soient inamovibles. Les services rendus dans une circonstance par un homme chargé d'une haute mission sont rarement assez grands pour lui valoir un droit viager au repos, une éternelle autorité sur des collègues qui pourront souvent le dépasser, et pour qu'il puisse devenir un obstacle à leur puissance de conception. Que si d'ailleurs les travailleurs manuels jugent exceptionnellement bon de maintenir au-dessus d'eux un véritable maître, que ce soit un effet de leur volonté constamment discutable et révocable.

Ces idées peuvent paraître terriblement subversives à ceux qui pensent que l'humanité qui a dû jusqu'ici aux grands hommes la plus grande part de son développement, doit éternellement progresser de la même manière.

Nous reconnaissons comme tous cette vérité pour le passé ; mais il faut bien reconnaître que la supériorité des grands hommes spécialistes n'était due qu'à l'abaissement des autres hommes, d'une part, et, de l'autre, à l'exagération d'une ou de quelques-unes de leurs facultés au détriment de toutes les autres. En avouant que cette disposition des intelligences a pu être très-utile à la découverte des principes et à la constitution positive des connaissances humaines, nous devons bien nous pénétrer que la continuation de l'existence de ces véritables monstruosités morales ne pourrait être que nuisible, aujourd'hui que les grands principes sont établis et que les sciences n'ont, en général, plus à attendre que des développements de détail.

#### XII

Le travail collectif doit être substitué au travail isolé. Les compagnies savantes libres peuvent seules, en divisant entre leurs membres les divers chapitres d'une science, la développer encore, et surtout la vulgariser. Cette division du travail, pratiquée si avantageusement dans l'industrie matérielle, devient de jour en jour plus indispensable à l'étude des sciences de toute nature. Et remarquons que la crainte d'être abruti par une spécialité scientifique restreinte ne peut plus exister pour ceux qui ont reçu l'instruction intégrale dont nous avons indiqué les bases.

Les livres eux-mêmes ne seront plus un épouvantable fouillis dans lequel il devient impossible de distinguer la perle du fumier, le plus souvent résultats de la vanité d'un auteur riche, de la réclame des coteries, mais des œuvres de sociétés savantes qui s'efforceront de ne pas répéter ce qui fut dit cent fois ; et ainsi, devenant moins nombreux mais toujours bons, ils seront assurés d'avoir des lecteurs, et les lecteurs seront assurés de trouver les livres qu'ils désirent.

Nous n'affirmons pas que l'organisation et le développement de l'instruction intégrale doivent avoir pour résultat d'amener l'égalité *absolue* des intelligences; cela n'a, d'ailleurs, point de sens pour des positivistes ; mais nous pensons qu'il doit établir l'harmonie dans le développement des diverses fonctions de chaque individu, et supprimer entre les hommes les effroyables disproportions de tout genre que nous remarquons aujourd'hui.

Après ce résultat, nous aurons, ou plutôt nos neveux auront tous les éléments pour résoudre la grande question que l'on peut à peine poser aujourd'hui, et sur laquelle nous n'avons ci-dessus qu'émis une hypothèse scientifique :

*De l'équivalence des fonctions.*

### Éducation des classes ouvrières. — Instruction intégrale comprenant l'étude des sciences et l'apprentissage des métiers

*Rapport élaboré par les relieurs de Paris.*

Le Congrès de Lausanne a mis à l'ordre du jour du Congrès de cette année l'étude d'un, programme d'instruction intégrale, après avoir décidé, à la suite d'une longue discussion, que l'enseignement devait être obligatoire, mais à la charge des parents, sauf à admettre la gratuité en faveur des familles nécessiteuses.

Nous ne pouvons nous résoudre à aborder l'étude de ce programme sans remettre en question la résolution de l'année dernière qui ne nous semble pas conforme aux principes de l'Association internationale.

En effet, l'Association internationale veut pour tous : *la justice* ; des droits égaux, non des bienfaits, et cependant la résolution dont il s'agit consacre l'inégalité et accepte la charité comme palliatif inévitable.

Disons d'abord que par *droits égaux* nous n'entendons pas dire que nous rêvons une société dans laquelle il serait distribué à chacun une part égale de jouissances matérielles; non. Nous ne voulons fonder que sur la liberté, condition première et indispensable du bien-être, et nous repoussons absolument toute idée d'organisation centralisatrice ayant pour objet une direction du travail et une répartition quelconque de la production générale entre les citoyens.

Ce que nous entendons par *droits égaux*, c'est que tous les individus ont droit à jouir de moyens d'action égaux pour satisfaire leurs besoins. Nous les laissons, bien entendu, libres d'user à leur gré de ces moyens que la nature et la société doivent mettre à leur disposition, pourvu qu'ils ne réclament pas plus qu'ils n'auront produit.

Un des moyens d'action les plus puissants, pour la société présente comme pour la société future, est et sera l'instruction. Nous ne nous arrêterons pas à le démontrer, le fait est admis par tous : économistes, politiques, socialistes, et le Congrès de Lausanne l'a si bien reconnu qu'il a déclaré que l'instruction devait être obligatoire.

La nécessité de l'instruction reconnue et son obligation admise, reste à savoir qui en supportera les charges. Deux systèmes sont en présence : l'un affirmant que c'est au père de famille qu'elles incombent naturellement, l'autre demandant que ce soit la société tout entière qui les supporte. Ce dernier système est ordinairement nommé : *enseignement gratuit*.

On a beaucoup parlé sur la gratuité de l'enseignement, et nous croyons qu'on ne l'a pas encore fait voir sous son véritable jour. Ses adversaires disent : La gratuité n'existe réellement pas, la gratuité n'est qu'une fiction, lorsque vous prétendez faire payer l'instruction par l'État, vous oubliez que l'Etat n'a rien par lui-même ; ses ressources, c'est nous qui les fournissons ; s'il paye, c'est avec l'argent des contribuables, et, en fin de compte, ce sont toujours les citoyens qui doivent payer comme contribuables, si ce n'est comme pères de famille. Il n'y a donc pas lieu de verser nos fonds entre les mains de l'Etat pour, ensuite, recevoir de lui comme une générosité l'enseignement gratuit. Il vaut mieux solder nous-mêmes directement nos professeurs et faire instruire nos enfants à notre fantaisie.

Or, tout ce raisonnement, qui, au premier abord, peut surprendre l'esprit, s'évanouit si l'on l'examine sérieusement.

La gratuité n'existe pas, ce sont toujours les citoyens qui payent ; c'est vrai, *au total*. Mais lorsqu'on demande la gratuité, on ne demande pas de ne point payer, on demande simplement une répartition différente, une répartition plus juste de la dépense.

Si les frais de l'enseignement doivent être supportés par les parents, nous surchargeons considérablement la tâche des pères de famille et nous ne pouvons pas assurer l'égalité d'instruction ; car, avec la meilleure volonté du monde, les citoyens chargés d'enfants ne pourront jamais dépenser autant pour chacun d'eux que ceux qui n'en auront qu'un ou deux.

Et nous ne raisonnons ici que sur des citoyens disposant de ressources égales, ce qui n'existe pas dans la société présente et n'existera jamais, tant que nous voudrons sauvegarder la liberté individuelle ; car les hommes forts, courageux, intelligents, actifs, pourront toujours tirer un meilleur parti de moyens d'action parfaitement égaux que les hommes faibles, paresseux, inhabiles ou indolents.

Il nous faut donc ajouter à l'inégalité causée par le nombre d'enfants, l'inégalité d'aisance des parents.

Ainsi, nous pouvons dire, qu'avec ce système, non-seulement il y aura inégalité d'instruction des enfants, mais encore certains d'entre eux en seraient privés par l'incapacité dans laquelle se trouveraient leurs parents si la société n'intervenait en leur faveur. Le Congrès de Lausanne l'a parfaitement reconnu, puisqu'il a jugé à propos de joindre le palliatif qui consiste à admettre la gratuité en faveur des familles nécessiteuses.

Il n'était pas besoin d'être socialistes pour s'arrêter au système préconisé jusqu'à ce jour par les bourgeois philanthropes, qui, ayant pour habitude de se baser sur l'inégalité, sont obligés de faire intervenir constamment la charité pour pallier les trop grands écarts, les trop grands vices de leur ordre social.

Si nous voulons régénérer le monde, il nous faut prendre pour base un terrain bien égal, afin de ne pas avoir à caler par un palliatif la première pierre de notre édifice.

Avec le système de la gratuité, c'est-à-dire de l'enseignement aux frais de l'État, ou des contribuables, ce qui est la même chose, la dépense se trouve répartie entre les citoyens, non plus en raison du nombre de leurs enfants, mais en raison de leur capacité contributive. Là, tous les citoyens payent, qu'ils aient ou qu'ils n'aient pas d'enfants, qu'ils n'en aient plus ou qu'ils n'en aient pas encore, et chacun selon sa fortune (s'il y a) ou ses moyens.

Il est facile de concevoir que cette charge tout à l'heure si lourde pour quelques-uns, devient légère, répartie entre tous. De plus, notre but est atteint, tous les enfants sont assurés de recevoir une instruction également complète, les hommes en entrant dans le monde pourront développer entièrement toutes leurs facultés.

Il nous reste à répondre à quelques objections, de peu de valeur, il est vrai, mais qui pourraient peut-être se présenter. Est-il juste de faire supporter à la société les charges de l'enseignement, de faire payer à des hommes qui n'ont pas d'enfants l'instruction de ceux des autres ? A cela, nous répondons : c'est la société, non les pères de famille, qui profite de l'instruction; plus les hommes sont instruits, plus ils sont utiles, plus ils rendent de services à leurs semblables : donc il est juste que la société paye.

Quant aux citoyens sans enfants, qu'ils n'oublient pas qu'en naissant, ils ont contracté une dette envers la nature ; elle les a créés, ils doivent la rembourser en se reproduisant, et s'ils ne le peuvent, qu'ils s'estiment heureux que, en vertu de la solidarité qui nous unit, d'autres se chargent de les acquitter. En ne payant que l'instruction, ils en sont quittes pour peu de chose. D'ailleurs, comme membres de la collectivité, ils sont intéressés à ce qu'une génération forte, instruite et intelligente se produise pour leur fournir produits et services, lorsque l'âge les aura mis hors d'état de satisfaire à leurs propres besoins : donc il est juste qu'ils participent aux frais qu'exigent la génération qui les suit.

Est-il juste que la participation soit en raison de la fortune ou de l'aisance des citoyens ? Oui, car le riche, dans la société présente, et dans la société future, l'homme doué d'une plus grande capacité productive, ayant besoin d'une somme de produits et services bien plus considérables, doivent participer pour une plus large part dans l'éducation des producteurs et échangistes.

Nous concluons :

L'instruction publique est d'intérêt général, la dépense doit passer dans les frais généraux de la nation.

### De l'enseignement intégral. Rapport de la Section liégeoise

Nous n'essayerons point d'exposer un système complet d'éducation universelle; nous nous bornerons à établir les conditions que nous croyons devoir être remplies pour cette éducation, et à discuter par qui elle peut être organisée.

Pour arriver sûrement aux résultats que nous nous proposons, nous prendrons comme point de départ le but et la nécessité de l'instruction pour les travailleurs.

Et tout d'abord, le peuple ne peut espérer son avénement que s'il a la compréhension saine de ses intérêts, s'il a l'intelligence. Or, l'intelligence a besoin, comme la force musculaire, d'exercice pour être développée; il faut au cerveau, aussi bien qu'aux autres organes humains, sa gymnastique.

Mais la nécessité de l'instruction en général étant admise à ce point de vue, quelle doit être l'instruction du travailleur ?

S'il est vrai que l'impuissance du travailleur individuel contre le capital est une des causes principales de son exploitation, il est certain aussi que son ignorance n'y contribue pas moins considérablement. Incapable d'établir dans de bonnes conditions un moteur industriel quelconque, incapable de diriger d'un bout à l'autre un travail quelconque, incapable de supputer exactement les chances de réussite d'une entreprise quelconque; ignorant, en un mot, ce qui est nécessaire à son propre métier, le travailleur est livré à l'exploitation des plus habiles, dont il a besoin, alors qu'eux ne peuvent guère le considérer que comme une machine inintelligente.

Il importe donc, si les ouvriers veulent remplacer le salariat par l'association, qu'ils soient aptes à exercer par eux seuls leur profession ; il importe qu'ils ne séparent point de l'apprentissage du métier l'éducation scientifique nécessaire à l'exercice complet de ce métier.

« Séparer, dit Proudhon, comme on le fait aujourd'hui, l'enseignement de l'apprentissage, et, ce qui est plus détestable encore, distinguer l'éducation professionnelle de l'exercice réel, utile, sérieux, quotidien de la profession, c'est reproduire sous une autre forme la séparation des pouvoirs et la distinction des classes, les deux éléments les plus énergiques de la tyrannie gouvernementale et de la subalternisation des travailleurs.

» Que les prolétaires y songent !

» Si l'École des mines est autre chose que le travail des mines accompagné des études propres à l'industrie minière, l'école n'aura pas pour objet de faire des mineurs, mais des chefs de mineurs : des aristocrates.

» Si l'École des arts et métiers est autre chose que la pratique de l'art et du métier, elle n'aura plus pour but de faire des artisans, mais des directeurs d'artisans : des aristocrates.

» Si l'École de commerce est autre chose que le magasin, le bureau, le comptoir, elle ne servira pas à faire des commerçants, mais des barons du commerce : des aristocrates.

» Si l'École de marine est autre chose que le service effectif à bord, en comprenant dans son service même celui de mousse, l'Ecole de marine ne sera qu'un moyen de distinguer deux classes dans la marine : la classe des matelots et la classe des officiers.

» C'est ainsi que nous voyons les choses se passer dans notre régime d'oppression politique et d'anarchie industrielle. Nos écoles, quand elles ne sont pas des établissements de luxe ou des prétextes à sinécures, sont les séminaires de l'aristocratie. Ce n'est pas pour le peuple qu'ont été fondées les écoles polytechnique, normale, de Saint-Cyr, de droit, etc., etc., c'est pour entretenir, fortifier, augmenter la distinction des classes, pour consommer et rendre irrévocable la scission entre la bourgeoisie et le prolétariat. »

(J. Proudhon, *Idée générale de la révolution au XIXe siècle*.)

Après avoir conclu à l'enseignement intégral, venons-en à la discussion de cette question : comment et par qui sera établi cet enseignement ?

A ce sujet, nous croyons devoir nous mettre en garde contre certains systèmes revêtus d'une apparence de démocratie, fort prônés aujourd'hui. Des démocrates, vrais ou faux, affirment que le remède aux maux de la classe ouvrière se trouve dans ce qu'ils appellent l'instruction gratuite et obligatoire par l'Etat, chose qui, en réalité, ne peut être obligatoire, n'est pas gratuite, et nous allions presque dire, n'est pas de l'instruction.

Nous disions d'abord : *ne peut être obligatoire*. Et à quelle sanction pourrait-on, en effet, avoir recours contre les pères de famille qui déclareraient vouloir eux-mêmes instruire leurs enfants, ou bien contre ceux qui, ayant besoin du travail des leurs, ne pourraient les envoyer à l'école ? N'est-il pas juste que l'on n'oblige personne à une chose, qu'après lui avoir donné la possibilité de l'accomplir ?

Nous disons : *n'est pas gratuite*. Est-il besoin de le démontrer ? Que peut-il y avoir de gratuit dans ce que donne l'État ? Ce que l'État fournit, il doit le payer, et ce qu'il doit payer, il le demande à l'impôt, c'est-à-dire au consommateur, c'est-à-dire au peuple entier. Il y a fantasmagorie à parler en telle occurrence de gratuité : tels les directeurs d'ateliers prélevant quotidiennement une retenue sur le salaire de leurs ouvriers pour former une caisse de secours, leur font délivrer, en cas de maladie, des médicaments qu'ils appellent aussi gratuits.

Nous ajoutons encore : *n'est pas de l'instruction*. Il s'agit, en effet, chez les préconisateurs du système, de l'instruction primaire. Or, croirait-on que pour instruire le peuple, il suffise de lui apprendre à lire, écrire et calculer, d'ajouter même au besoin l'étude du catéchisme et de l'histoire sainte, sous prétexte de morale? Non, ce que nous demandons aujourd'hui, ce n'est plus ce semblant d'éducation qui ne parvient pas même à déguiser la hiérarchie des classes et l'asservissement du travailleur ; « c'est une éducation sérieusement libérale, à la hauteur du suffrage universel, et qui concourt avec les institutions de mutualité et de garanties, avec l'association ouvrière et la fédération des communes et provinces, à entretenir un certain niveau entre les corporations, les conditions et les fortunes. Hors de là, l'enfant envoyé aux écoles ne sera toujours qu'un jeune serf dressé pour la servitude, au mieux des intérêts et de la sécurité des classes supérieures ; or, nous voulons des travailleurs civilisés et libres. »

Ce qu'il nous faut aujourd'hui, c'est, nous l'avons dit déjà, l'enseignement intégral, comprenant à la fois l'apprentissage et la science.

Or, a-t-on bien réfléchi quand on veut charger l'État d'une pareille mission? Rendre l'État dépositaire de tous les enseignements, juge même, comme certains le proposent, des vocations ? Voir tous les jeunes gens instruits par l'État, les sciences par l'État, les professions par l'État; l'État médecin, maître maçon, menuisier, agriculteur ; les citoyens instruits constitutionnellement, travaillant constitutionnellement, ne faisant plus rien qui ne soit constitutionnellement réglé; l'homme cessant d'être homme pour devenir rouage dans la grande machine sociale ; une seule volonté s'imposant à tous, celle d'une majorité de gens réunis par le hasard ! Ne serait-ce pas là le meurtre de l'individu, c'est-à-dire de l'essence de l'humanité ?

Au point de vue économique, les résultats de ce système seraient aussi détestables.

Qui ne s'aperçoit que la centralisation administrative, surtout en une matière aussi complexe, conduirait directement au parasitisme de la classe gouvernementale et à l'augmentation énorme du budget par l'accroissement du nombre d'intermédiaires?

Calculons d'ailleurs avec Proudhon ce que coûterait l'instruction de la jeunesse entière, nous en arrivons à une somme de 1,600 millions en France, de 150 à 200 millions en Belgique. Où le gouvernement, dans l'état social actuel, prendrait-il une pareille somme ?

Si nous nous résumons sur ce point de l'instruction par l'État, nous arrivons à ces conclusions :

L'instruction par l'État, loin d'être gratuite, coûte plus cher ;

Au point de vue de la justice, on n'est pas en droit de l'imposer ;

Au point de vue humanitaire, elle détruirait toute spontanéité individuelle.

S'il faut renoncer à l'intervention de l'État au moyen de l'impôt, comment pourra-t-on la rendre universelle ?

Nous répondrons :

1º Ce ne peut être que par l'association libre.

Il faut que les associations ouvrières, comprenant que leur intérêt est de donner à chacun de leurs membres, présents ou futurs, la plus grande somme possible d'instruction, fondent elles-mêmes les établissements nécessaires au développement de cette instruction. Le rôle de la Fédération ou de l'Association internationale, est d'aider en cette œuvre les associations particulières.

2º Ce qui, dans l'état actuel, est d'une absolue impossibilité, devient réalisable dans un système basé sur l'association libre et le mutualisme. Que, en même temps que les écoles ouvrières sont des foyers intellectuels, elles soient des centres productifs; que les jeunes gens, en même temps qu'ils s'instruisent, s'emploient — et cela fait partie de leur apprentissage — à des travaux utiles, dont le produit couvrira sans peine les frais nécessaires, et le problème est résolu, et cet enseignement que rendaient impossible les énormes dépenses nécessitées, ne coûte plus un centime ni à la famille, ni à la collectivité sociale, ni à l'association même qui s'en est chargée.

Un dernier mot pour appuyer ces conclusions. Nous lisons dans les Statuts généraux de l'Internationale : « Considérant que l'émancipation des travailleurs doit être l'œuvre des travailleurs eux-mêmes... . » Ces mots sont pour nous significatifs. L'instruction des travailleurs, ce moyen le plus puissant, le seul même, dirons-nous, de leur émancipation, ne peut plus être confié à d'autres mains qu'aux leurs. Il est temps qu'ils renoncent à ces semblants d'instruction que leur jettent des gens dont l'intérêt est de les tromper et de les maintenir assujettis ; il est temps qu'ils renoncent à ce dérisoire enseignement primaire, pour prendre l'éducation forte de l'homme libre ; il est temps que, la main dans la main, si individuellement ils ne peuvent le faire, ils travaillent à acquérir cette instruction nécessaire au but qu'ils poursuivent, l'égalité.

### De l'instruction et de l'éducation des classes ouvrières. Cercle de Rouen

S'il est un chapitre important dans le cadre des études économiques, c'est assurément celui de l'instruction, et de l'instruction populaire surtout. A une époque où le suffrage universel, c'est-à-dire le gouvernement de tous par tous, tend à se répandre de plus en plus sur le sol européen, l'éducation du peuple demande à être prise en sérieuse considération. Quand nous disons l'éducation du peuple, nous voulons parler surtout de celle du travailleur, de l'éducation de la classe qui joue un rôle si important au point de vue de la production et de la consommation, et qui cependant compte pour si peu de chose dans la direction du mécanisme politique et social. Cependant, cette classe qui, comme l'a dit un poëte, travaille des bras, des pieds et des mains, est peut-être dix fois plus nombreuse que celle qui la tient en tutelle et qui jouit si à l'aise du fruit de ses pénibles labeurs. A quoi tient-il donc qu'avec une force matérielle si considérable, avec le privilége exclusif de produire tout ce qui est utile, tout ce qui est indispensable à l'homme, le travailleur se trouve réduit à une impuissance si grande ? A nos institutions d'abord qui n'ont jamais été franchement favorables aux intérêts du plus grand nombre, ensuite aux abus, aux exorbitances qui sont nées de ces institutions mêmes sous la main de ceux qui en ont toujours eu la direction. Mais la première cause de ce grand mal, la cause la plus influente, celle qui n'échappe à personne aujourd'hui que les mailles du réseau politique se sont élargies et permettent au travailleur de prendre part à l'action gouvernementale, c'est le défaut d'instruction, c'est le manque de lumières. Cependant sans cela, rien; sans cela, tout ce qu'on entreprendra en faveur de l'émancipation du travail échouera toujours, ou restera à l'état d'ébauche fort imparfaite. L'instruction est à l'affranchissement de l'ouvrier, ce que l'outil dont il se sert est au travail qu'il accomplit chaque jour. C'est à l'aide de cet instrument seul qu'il pourra mettre utilement en jeu les facultés dont il dispose. Le mineur pour se conduire dans les profondeurs souterraines et pour arracher à la terre les richesses qu'elle recèle, a besoin d'une lampe pour éclairer ses pas : pour guider le travailleur dans la conquête de ses droits et de sa légitime indépendance, il lui faut la lumière de l'intelligence, il lui faut l'instruction.

Il n'est pas besoin de faire ici l'historique détaillé du travail pour établir que dans tous les temps, le travail matériel, le travail proprement dit, a été le lot de la classe condamnée à l'ignorance, qu'il a toujours constitué un état d'infériorité eu égard aux autres occupations et qu'il est devenu par cette raison même matière à exploitation de la part de la classe plus favorisée. Pour s'en convaincre, il suffit de se représenter l'esclavage des temps anciens, le serf du moyen âge, et quoiqu'il nous en coûte à le dire, le travailleur de nos jours.

Raconter les maux, les calamités de toute sorte que l'ignorance a attirés sur le monde et qui ont principalement atteint la classe travailleuse, ce serait aussi chose superflue. Les pages sinistres de l'histoire sont là pour attester les terribles effets du fanatisme, de la superstition, de l'absolutisme politique et de l'absolutisme religieux, se combattant quelquefois, mais se prêtant le plus souvent un mutuel secours pour empêcher la manifestation de l'idée, pour faire les ténèbres autour du point où la lumière semblait vouloir percer : tous fléaux qui ont leur raison d'être dans l'ignorance. Aussi n'est-il point de conquête intellectuelle un peu importante qui ne soit marquée dans la voie du progrès par le sang le plus pur.

Il n'est pas possible de distinguer les traces de l'instruction du peuple à travers les temps passés ; elle correspond ordinairement à son état politique et social : elle a été nulle ou à peu près nulle jusqu'à notre révolution de 1789.

A cette époque de rénovation sociale où l'explosion des forces jusqu'alors comprimées se faisait avec tant de puissance, où le mouvement se communiquait à tous, il a bien fallu s'occuper de l'instruction du peuple travailleur qui, en raison de son nombre, pouvait peser d'un si grand poids dans les délibérations publiques. La Convention, disons-le à son honneur, a voulu établir l'enseignement populaire sur les bases les plus larges ; malheureusement ses plans n'ont pas été suivis par ceux qui ont hérité du pouvoir après elle. On a fait de la parcimonie à l'endroit de l'instruction du peuple, du travailleur, car c'est toujours de lui qu'il est ici question. Dans les institutions nouvelles, il n'avait plus de rôle à jouer ; on a jugé qu'on pouvait le laisser à son ignorance native ; cela paraissait même nécessaire.

L'enseignement en général, tel qu'il a été organisé par le premier Empire et qu'il s'est maintenu jusqu'à nos jours, est de nature essentiellement aristocratique. C'est surtout de l'enseignement dit secondaire en France, que j'entends parler ici : l'instruction qui ouvre les carrières dites libérales, carrières qu'on ne peut être admis à parcourir qu'après avoir fait exhibition d'un diplôme de bachelier ès lettres ou ès sciences, est une instruction qui coûte passablement cher et qui n'est accessible qu'aux fortunes déjà assez considérables. Pour faire élever un jeune homme dans les établissements d'instruction secondaire, il ne faut pas compter moins de 10,000 francs, surtout si le père de famille n'habite pas la localité et est obligé de mettre son fils en pension. Maintenant, s'il a plusieurs enfants, qu'on juge de la dépense. Il est clair que le fils de l'ouvrier n'a rien à faire là-dedans. Il est absolument dans la condition du manant, du roturier par rapport à la classe de la noblesse avant 1789.

Il fut un temps avant le deuxième Empire, où il était encore possible aux familles de fortune médiocre de faire participer leurs enfants aux avantages de l'enseignement secondaire, c'était lorsque le nombre des colléges communaux était encore assez considérable pour que ces jeunes gens pussent trouver l'instruction sur place, sans sortir de leur localité. Aujourd'hui on ne compte plus qu'un grand établissement d'enseignement secondaire par département. Il y a encore bien çà et là quelques petits établissements, mais ils ne sont ordinairement pourvus ni du personnel, ni du matériel nécessaires pour préparer les jeunes gens aux épreuves qu'ils ont à subir pour l'obtention des diplômes.

Comme on le voit, il y a toujours une part réservée pour les privilégiés de la fortune ; ce serait encore un mal dont on pourrait se consoler, si cette classe, par la supériorité de son instruction, par la richesse dont elle dispose, n'arrivait aux emplois, aux hautes fonctions et ne contribuait à perpétuer l'espèce d'antagonisme qui existe entre le travailleur d'une part et ceux qui, sous prétexte de le diriger, de lui venir en aide même, prélèvent sur lui le plus facile et le plus profitable des revenus.

Quant à l'enseignement primaire, depuis une trentaine d'années, il a pris, il faut le reconnaître, un peu de développement, mais il est loin de pouvoir répondre à tous les besoins de la classe travailleuse.

D'abord, cet enseignement est très-restreint, il a varié selon les régimes sous lesquels il a vécu. Sous le règne de Louis-Philippe, son programme avait un certain caractère d'indépendance et une certaine étendue. Aujourd'hui il relève en partie du prêtre et s'inspire de l'esprit dont le prêtre est animé lui-même. Les pauvres instituteurs communaux sous l'œil despotique du curé, rétribués d'ailleurs faiblement, réduits à n'enseigner que peu de chose, jouent un rôle assez triste auprès des seigneurs de l'enseignement secondaire, et à plus forte raison de l'enseignement supérieur. Tels sont en France les éducateurs du peuple, ceux qui sont chargés d'initier le travailleur soit de l'industrie, soit de la terre, aux connaissances indispensables dans la vie, à ses devoirs de citoyen.

Dans les villes, ce sont les frères de la doctrine chrétienne qui viennent en aide aux instituteurs pour l'accomplissement de cette tâche.

Les filles, les filles du travailleur, nous n'entendons pas parler de celles du bourgeois qui vont puiser l'éducation dans des établissements exprès, dans des pensionnats, les filles du travailleur, disons-nous, reçoivent l'instruction des sœurs religieuses, munies bien souvent d'une simple lettre d'obédience, c'est-à-dire d'une autorisation écrite du préfet qui leur permet d'exercer. Il n'est pas besoin de dire que ces sœurs qui sont là pour inculquer avant tout les idées religieuses, sont généralement pourvues d'une assez forte dose d'ignorance qui n'échappe pas même aux moins clairvoyants. Voilà les institutrices de la fille du travailleur, voilà celles qui sont chargées du soin d'en faire des mères de famille, de préparer en elles l'émancipation de la tutelle religieuse, de les faire arriver à cette vie supérieure dont la femme a besoin pour guider convenablement les premiers pas de l'enfant, du futur citoyen, dans le sentier de la vie.

Encore si cet enseignement primaire, tout mauvais, tout insuffisant qu'il peut être, ne laissait échapper personne à son action ; si tous les enfants sans exception, apprenaient à lire, à écrire, à calculer, on pourrait peut-être encore se consoler de son exiguïté par l'idée que ces enfants munis une fois des premières notions, se trouveraient attirés, du moins pour les villes, et c'est là en effet que le mal est le plus grand, dans ces milieux d'instruction où les jeunes gens curieux d'apprendre, trouvent un enseignement plus large, des connaissances plus variées et plus appropriées à leurs besoins et à leurs goûts. Mais il n'en est pas ainsi : il se rencontre encore un nombre assez considérable de jeunes citoyens qui, soit par l'incurie, soit par l'extrême pauvreté de leurs parents, ne sont pas envoyés aux écoles. La statistique constate qu'en 1867, sur 100 conscrits, il en avait encore 23 en moyenne en France qui ne savaient ni lire, ni écrire ; que sur 100 conjoints qui se présentaient à la mairie, il y en avait 33 qui ne savaient pas signer l'acte de mariage.

La mention de ces chiffres ne tourne pas assurément à la gloire de notre pays, mais nous ne sommes pas là pour nous faire illusion sur nos propres maux. Ce n'est pas nous d'ailleurs qui en sommes les auteurs. Le malade qui se sent atteint d'un mal redoutable et qui veut guérir, découvre sans hésitation la partie du corps attaquée, et, si besoin est, la présente hardiment au feu ou au fer qui doit faire disparaître ce mal. C'est ce que nous faisons en ce moment-ci, et nous ne croyons pas pour cela faire acte de mauvais citoyen.

Tout ce que nous venons de dire sur l'instruction doit s'entendre au point de vue français : il n'y a pas de doute à cet égard. Il nous a paru utile, nécessaire même de porter à la connaissance de nos collègues les divers modes d'enseignement pratiqués dans notre pays. Nous apprendrions avec la plus grande satisfaction l'état de l'instruction et la manière dont elle se distribue dans les autres contrées de l'Europe qui ont envoyé leurs délégués ici. Nous engageons fortement ceux qui se trouvent présents à s'occuper de cette grave question à leur retour chez eux et à la traiter d'une manière large et indépendante dans le prochain Congrès. C'est par l'échange mutuel de ces renseignements particuliers, que nous pourrons dresser une sorte d'état général de nos besoins et jeter les bases d'un enseignement démocratique largement conçu.

Maintenant que nous avons traité de l'instruction au point de vue particulier, permettez-nous d'entrer dans des considérations générales et de signaler à votre attention un mouvement de la plus grande importance qui menace d'envahir l'Europe entière, en commençant d'abord par ses parties les plus civilisées,

Le progrès, n'importe sous quelle forme, est fatal. Il faut qu'il se produise tôt ou tard. Il résulte, en effet, d'un enchaînement de faits rigoureusement logiques dont il n'était guère possible de déterminer la marche au point de départ, mais dont il est facile de se rendre compte quand les événements sont accomplis. L'instruction populaire est dans ce cas. En face de la supériorité, sous ce rapport, de l'Allemagne, de la Suisse, de toute la presqu'île scandinave, la France et les autres gouvernements restés en arrière ont compris que pour ne pas déchoir du rang qu'ils occupaient, il fallait s'approprier l'élément qui leur fait défaut, l'élément qui constitue la force la plus vitale d'une nation, l'instruction par en bas comme on a dit, l'instruction du peuple.

Aujourd'hui l'Angleterre, ce pays de Belgique lui-même où nous trouvons une généreuse hospitalité pour la manifestation de nos principes et de nos idées quand elle nous est encore refusée dans bien d'autres, ces deux contrées, et sans doute également d'autres que nous ne savons pas, rivalisent de zèle avec la France pour propager l'instruction dans les masses.

L'impulsion est donnée ; elle se communiquera, n'en doutons pas, aux nations mêmes dont le mode gouvernemental paraît le plus en opposition au développement des lumières. C'est ainsi que les chemins de fer, la navigation par la vapeur, les télégraphes électriques, tous ces moyens de transmission, pour ainsi dire instantanée de la pensée sous toutes ses formes, tous ces éléments de liberté et d'affranchissement, se sont établis et s'établissent encore tous les jours, comme par enchantement, au sein des gouvernements les plus absolus et qui paraissent les plus réfractaires au progrès. Il en sera de même de l'instruction du peuple qui en est comme le cortége et l'accompagnement nécessaire. Qui oserait même affirmer que l'activité fébrile avec laquelle les dynastes de toute facture convient aujourd'hui l'art et la science à créer les engins de destruction les plus puissants, les armes les plus meurtrières pour les mettre ensuite aux mains des peuples, des travailleurs, car ce sont eux encore qui font toujours en grande partie la besogne militaire, et pour les lancer ensuite les uns contre les autres dans d'abominables tueries, qui oserait, disons-nous, affirmer que cette activité des puissants de la terre ne deviendra pas un élément d'instruction de plus pour ces mêmes peuples ? On aura peut-être besoin d'une plus grande dose d'intelligence dans l'homme qui sera appelé à gouverner la force destructive. Qui sait aussi si ces forces destructives elles-mêmes, accrues dans des proportions formidables, ne finiront pas par faire reculer d'effroi ceux qui les manieront, et si, s'inspirant d'idées plus saines, les nations n'aimeront pas mieux se donner la main, travailler d'un commun accord à l'œuvre d'émancipation générale, au lieu de se déchirer comme des bêtes brutes, de s'entr'étouffer comme des forcenés, comme des insensés dans des luttes fratricides et criminelles.

Frères délégués, l'instruction des peuples est à l'ordre du jour : elle est un des besoins de l'époque. Profitons du bon vent et naviguons vers un avenir meilleur. Que l'instruction devienne pour nous une chose de nécessité première. Comment les travailleurs, coopérateurs naturels dans le fait et dans l'idée, pourraient-ils arriver à comprendre la grandeur et l'importance des idées économiques que nous avons à cœur de répandre et de réaliser, s'ils ne possédaient pas les connaissances nécessaires à ces sortes d'études ; comment les intéresser à la solution du grand problème qui doit leur donner la vie et la liberté, s'ils n'ont pas été mis en état d'abord d'apprécier à leur juste valeur les grands résultats qui doivent en découler ?

En vue des éventualités de l'avenir, et sans jamais cesser pour cela de travailler avec les ressources dont nous pouvons disposer à l'émancipation intellectuelle de ceux dont l'esprit est encore voilé à la lumière, il nous a paru raisonnable de constater certains faits primordiaux, de proclamer certains principes basés sur la justice et sur l'intérêt du plus grand nombre tout à la fois, et d'esquisser ensuite le programme d'un enseignement franchement démocratique en rapport avec les besoins de notre époque.

Permettez-moi de soumettre ce travail à votre appréciation. La plupart des principes qui y sont énoncés, sont les vôtres, nous n'en doutons pas ; mais ils acquerront comme une consécration nouvelle, si vous leur donnez votre approbation.

La science en général est le résultat accumulé des observations et des expériences des siècles passés, tenues en dépôt par la génération actuelle. Cette richesse intellectuelle, acquise au prix des plus grands sacrifices, des labeurs pénibles de ceux qui nous ont précédés, est aujourd'hui le patrimoine de tous.

Tout être humain arrivant à la lumière, a droit à cette nourriture de l'esprit au même titre qu'il a droit à la nourriture du corps.

Le devoir du corps social est donc de départir au nouveau venu le bienfait de l'instruction, le pain de l'intelligence, comme on dit, dans la proportion la plus large possible.

Tout corps social qui ne remplit pas ce devoir, est coupable du crime de lèse-humanité, et conséquemment n'a plus droit au respect et à la considération des peuples.

En conséquence et comme déduction de ce qui vient d'être dit :

Tout membre du corps social, sans distinction d'origine ni même de sexe, a droit selon ses aptitudes et ses goûts à l'acquisition des connaissances qui composent le domaine du savoir public.

Rien ne doit lui barrer le passage : c'est même un devoir pour tous de concourir à débarrasser la route des obstacles qui pourraient arrêter sa marche. La société tout entière, en effet, est fortement intéressée à ne pas laisser s'anéantir sur aucun point le déploiement et la manifestation de la force intellectuelle, n'importe d'où elle vienne.

L'homme est une force complexe harmonisée : la vie pensante ne doit pas tendre à absorber la vie matérielle et vice versa; la somme du travail intellectuel doit s'équilibrer avec la somme du travail matériel. En d'autres termes, la force humaine, pour rester à l'état normal, doit s'exercer également et par le corps et par l'esprit, puisque nous sommes obligés de procéder par abstraction et de scinder en deux parties un tout unique.

L'excès du travail, nuit au développement de l'intelligence, et l'exercice de l'intelligence poussé trop loin nuit à la vigueur et à la santé du corps.

Il faut s'attacher à réaliser le précepte du satirique latin, de manière à avoir un esprit sain dans un corps sain (*mens sana in corpore sano*).

De l'instruction découle nécessairement l'éducation et l'éducation morale surtout, ou plutôt l'une ne saurait aller sans l'autre.

La morale envisagée au point de vue moderne, et que ce mot ne vous étonne pas, car le code moral est encore à écrire dans un grand nombre de parties et à reformer dans beaucoup d'autres, la morale, disons-nous, n'est autre chose que la science des rapports sociaux, c'est-à-dire des rapports qui doivent exister entre les hommes en vue de leur élévation à l'état de grandeur et de dignité que comporte leur nature.

L'instrument, la faculté qui perçoit ces rapports, c'est l'intelligence : — conscience morale dans le bavardage philosophique. — L'intelligence saisira d'autant mieux ces rapports qu'elle sera plus cultivée et le fonds moral n'en sera que meilleur, que plus abondant et plus riche.

Il est évident d'après cette définition de la morale qu'elle est basée entièrement sur la personne humaine et qu'elle n'admet pas d'autre source.

Les problèmes insolubles ne nous regardent pas, c'est folie de s'y attaquer.

L'ensemble des vérités sociales perçues par l'intelligence ou la raison forme une science qui est une pour tous : elle est la même pour toutes les contrées du globe, comme toutes les autres sciences. S'il est des sociétés, des peuples même qui paraissent faire exception à la règle, c'est qu'ils ne sont pas encore initiés à la vérité : leur temps viendra, et il faut le hâter le plus possible, c'est notre devoir à tous.

La loi morale est supérieure à la loi civile qui n'est que transitoire et qui n'en est souvent que l'expression fort incomplète; elle est supérieure aux lois religieuses, quelles qu'elles soient, attendu que celles-ci ne reposent en rien sur la base scientifique, qu'elles proclament comme vrai ici ce qu'elles proscrivent comme faux plus loin ; qu'elles sont le plus souvent des causes de dissidence et de désunion entre les hommes, au lieu de les rapprocher : véritables conceptions poétiques, insuffisantes aujourd'hui pour conduire et diriger l'humanité dans sa voie, condamnées à déchoir de la place qu'elles ont occupée dans le passé et à disparaître avec le temps.

Une des prescriptions morales qui s'imposent au premier chef, c'est l'obligation de travailler à faire disparaître cet esprit de rivalité haineuse, cet antagonisme puéril que les dynastes de tous les pays cherchent à entretenir parmi les peuples, en vue de mieux consolider leur autorité et leur puissance. Nous devons apporter tous nos soins à préparer l'alliance des diverses patries pour n'en avoir plus qu'une qui nous soit commune à tous.

Une autre vérité non moins importante, c'est que le travail est une loi éminemment obligatoire pour l'homme social : qui ne travaille pas sous une forme ou sous une autre, commet un vol envers la société, qui elle travaille nécessairement pour lui,

Il est cependant du travail qui ne mérite pas ce nom, c'est celui qui prélève à son profit ou au profit des siens une part injuste sur la richesse sociale, qui dépouille sans pudeur les membres du corps dont il fait partie, au lieu de leur venir en aide. Ce genre de travail est immoral. Le travail, selon nous, se définit en effet :

Un exercice soit du corps, soit de l'esprit, ou de tous les deux à la fois, en vue de procurer à celui qui s'y livre, les moyens de subvenir à ses besoins et à ceux des siens, tout en concourant dans une juste mesure au bien du corps social, c'est-à-dire au bien commun.

Un principe dont il faut encore bien se pénétrer et qui est fondé sur la nature même de l'espèce, c'est que l'homme, être faible au début de la vie, apporte avec lui des droits ; il a droit à l'existence sous toutes ses formes, physique et intellectuelle. Ces droits qu'il revendique ou plutôt que le corps social revendique pour lui, constitueront plus tard ses devoirs à l'égard de ceux qui se trouveront soit au début, soit au déclin de la vie, soit dans l'espace intermédiaire, faibles et impuissants comme il l'a été lui-même.

Savoir oblige : si nous devons relever notre frère, notre ennemi même tombé sur la route, n'est-ce pas également un devoir pour nous de faire le jour dans son esprit et de le sauver des écueils où pourrait sombrer son intelligence et sa dignité d'homme ?

C'est à celui qui sait à enseigner celui qui ne sait pas. L'enseignant lui-même pourra devenir l'enseigné d'un autre qui saura plus que lui. Il faut regarder l'instruction comme un prêt qu'on est tenu de rendre à un autre qu'à celui qui nous l'a fait.

La vie d'ailleurs n'est qu'une longue instruction.

C'est une erreur des plus funestes que de penser que la culture des lettres et des sciences, que l'étude rend inhabile, impropre même aux travaux manuels ; c'est tout le contraire qui doit avoir lieu. Il suffit de faire la juste part de l'un et de l'autre. Tantôt la plume, tantôt l'outil à la main, voilà le citoyen véritable, voilà l'homme fort, l'homme de l'avenir. Si, malgré le progrès des idées modernes, il s'en trouve encore, et il s'en trouve malheureusement, à qui leur savoir, si grand qu'il soit, inspire de l'éloignement, du dégoût pour le travail manuel, ceux-là subissent les conséquences d'une mauvaise éducation ; c'est un préjugé de plus qu'ils ont à faire disparaître.

Pour arriver à corriger ce travers chez les hommes, il importe de s'attacher à vulgariser le savoir, à le dépouiller de ce caractère de merveilleux dont on l'entoure ordinairement, à montrer qu'il n'y a pas plus de miracle à avoir l'esprit cultivé qu'à avoir deux bras et deux jambes vigoureusement constitués, que l'état contraire constitue une infirmité, que l'homme qui ne possède pas les connaissances essentielles voulues pour vivre à la hauteur de son siècle, est un élément social imparfait, un homme incomplet.

Si ces vérités étaient goûtées et mises surtout en pratique, tous les petits génies dont nous sommes assiégés, étouffés aujourd'hui, qui propagent la basse littérature et les idées triviales à 5 centimes le numéro, rentreraient bientôt dans la foule dont ils exploitent l'instinct de curiosité et la simplicité tout à la fois ; il ne resterait debout que le vrai génie, le génie utile, celui qui dote l'humanité de bienfaits réels.

Il est encore des préceptes que le travailleur ne doit pas négliger ; qu'il forme de bonne heure ses enfants aux bonnes habitudes ; que dans un corps viril, il mette une âme virile ; qu'il donne à la société des sujets qui l'honorent et qui contrastent d'une manière heureuse avec ces dégénérés de l'époque, qu'on a justement baptisés d'un nom en rapport avec leurs tristes habitudes.

Que le fils du travailleur s'instruise, mais qu'il se condamne au travail, qu'il n'abdique pas de gaieté de cœur l'indépendance en allant imprudemment s'inscrire au nombre des habitués du budget, grossir la foule des valets du fonctionnarisme. Tenir volontairement sa vie, son existence et celle des siens du caprice d'un puissant, c'est consentir à l'abaissement, s'exposer à l'avilissante nécessité de voiler, de dénaturer ses convictions, c'est abdiquer la dignité d'homme.

Qu'il n'entre pas non plus dans le dédale ténébreux de la chicane où les maîtres eux-mêmes ont bien de la peine à se reconnaître. La balance de Thémis couvre des piéges perfides où les simples vont chercher la justice, mais où ils laissent le plus souvent quelque pièce importante de leur avoir.

Restons donc au travail, au travail réellement utile.

Le travail, ce honni, ce flétri des temps passés, a obtenu enfin réhabilitation : il honore, il voue en même temps au mépris ceux qui ne l'honorent pas.

Le sceptre appartiendra dans l'avenir au travail éclairé, moralisé : c'est là la plus haute expression à laquelle le type humain puisse s'élever.

Après les principes viennent tout naturellement les moyens pratiques.

Permettez-nous donc maintenant de vous exposer brièvement les modes d'application de ces principes, les moyens qui, selon nous, paraîtraient les plus propres à les réaliser.

L'enfant reste sous la tutelle du père et de la mère, mais de la mère surtout, qui, dans ses premiers temps, est sa directrice naturelle, jusqu'à l'âge de 8 ans. Il apprend à lire, à écrire, à compter, etc. Il n'entre pas dans notre plan de dire ici tout ce qu'on peut apprendre à un enfant jusqu'à l'âge de 8 ans ; mais sans le fatiguer, sans même l'ennuyer un instant, on peut, si l'on s'y prend bien, nourrir cette jeune intelligence d'une instruction déjà très-substantielle. Mais qu'on se garde bien de lui faire jamais rien apprendre qu'il ne l'ait auparavant parfaitement compris. C'est dans les premières années qu'on dépose au cœur de l'enfant les germes des grands principes qui doivent fructifier plus tard et faire de lui un vrai citoyen.

Dans cette première période de son éducation, on aura beaucoup fait pour ses développements ultérieurs, si on ne l'a pas embeguiné de tous les contes de la mythologie religieuse; ce qu'une mère sage devra toujours bien se garder de faire.

A partir de l'âge de 8 ans, l'enfant tomberait dans le domaine de l'enseignement en commun.

Il y aurait de petits concours qui serviraient déjà à établir la valeur comparative de l'instruction donnée par les familles. Ces concours seraient entourés de toute la publicité possible. Ce serait un stimulant pour les enfants et pour les parents eux-mêmes.

Quant aux membres chargés d'inoculer la science, ils formeraient une vaste corporation, la corporation des membres de l'enseignement subdivisée, bien entendu, en catégories diverses, selon les objets d'enseignement. Ces membres, ces professeurs se recruteraient parmi les étrangers à la corporation ; leur admission se ferait par les membres de la corporation enseignant eux-mêmes, au grand jour, dans des concours, auxquels on donnerait toujours toute la publicité possible. Les élus de cette corporation ne tiendraient leur mandat et leur consécration que de leurs pairs ; ils ne relèveraient nullement de l'État, mais de leur ordre, de leurs statuts ; ils ne seraient comptables de leurs actes que devant l'opinion publique. C'est pourquoi il faudrait laisser à cette opinion publique, outre le droit de contrôle, le droit, en observant certaines formalités, en se conformant à certaines prescriptions, d'arrêter le professeur dans sa marche, de le condamner même au silence, si son enseignement était mauvais. Il est facile de voir le principe : nous n'avons pas la prétention de tracer à priori avec tous leurs détails, les procédés à employer pour empêcher l'abus.

Nous n'avons pas parlé du rôle que joueraient les femmes dans la corporation enseignante. Rien n'empêcherait qu'elles ne fussent soumises à un régime analogue à celui des hommes. Si l'instruction de la femme n'embrassait pas toutes les études imposées à l'homme, elle devrait toujours être très-large, très-substantielle, chaque mère de famille étant regardée, comme on l'a vu, comme la première institutrice, comme l'institutrice naturelle de ses enfants.

Dans la corporation enseignante telle que nous l'avons décrite, les jeunes gens étudieraient d'abord :

Les langues comme moyen de préparer les peuples à l'entente cordiale, à la fusion des idées. C'est dans le jeune âge surtout, où les organes sont doués encore d'une grande flexibilité, qu'il convient d'apprendre les langues. On les apprend d'ailleurs facilement avec les étrangers, en s'y prenant de la même manière que pour la langue maternelle.

Nous autres délégués de divers pays qui parlons des idiomes différents, nous sommes plus à portée que personne d'apprécier l'avantage de pouvoir exprimer sa pensée dans plusieurs langues.

On fait étudier simultanément à l'enfant sa langue propre. On l'habitue de bonne heure à mettre de l'ordre dans ses idées, à parler devant plusieurs, car, notons-le en passant, l'enseignement devra toujours être public. Point d'enseignement à huis clos, entre quatre murs glacés. Il faut la vie, le mouvement aux jeunes gens. La présence du public, des familles surtout, est un stimulant, un frein même quelquefois pour le professeur ; elle forme les enfants à la tenue, à la réserve, et les familiarise de bonne heure avec la vue des réunions, avec la vie publique à laquelle ils seront appelés plus tard.

La principale occupation ensuite serait l'étude des sciences positives, les mathématiques, la physique, la chimie, les sciences naturelles, du moins dans leurs généralités.

Il va sans dire qu'outre ces connaissances, on en acquerrait d'autres qui ne seraient pas moins indispensables. L'hygiène figurerait au premier rang : les moyens de préserver l'organisme humain d'une foule d'accidents auxquels il est tous les jours exposé, de le mettre en garde contre les excès qu'il pourrait commettre imprudemment, sont, avec l'étude physiologique de la machine humaine elle-même, des connaissances de la plus grande utilité, n'eussent-elles pour effet que de débarrasser un peu du charlatanisme ruineux de la médecine patentée.

L'histoire ou le récit des événements passés, envisagés sous leurs divers aspects, fourniraient d'utiles leçons pour la conduite et la direction de la vie, surtout si le récit de ces événements était présenté sans réticence, sans arrière-pensée et avec toute l'indépendance de gens qui n'ont nul intérêt à voiler la vérité.

Tous les enfants sans exception passeraient six années dans ces études, de 8 à 14 ans.

On multiplierait les corporations enseignantes sur le plus grand nombre de points possible, pour éviter aux jeunes gens les déplacements à grande distance et le reproche de spéculation sur les vivres, sur la nourriture, qu'on fait à la plupart des établissements actuels.

A quatorze ans, l'instruction commune serait terminée. C'est alors qu'on interrogerait les aptitudes. Chacun suivrait pendant deux années la carrière pour laquelle il se sentirait le plus de goût. On ouvrirait des concours pour constater le mérite, la valeur de chacun et pour pouvoir être à même de recueillir les plus capables de figurer un jour à la tête des grands établissements, des grandes entreprises d'utilité publique.

La vie d'études, comme on le voit, ne se prolongerait plus, comme elle fait pour les privilégiés de la fortune, jusqu'au tiers de la vie et au delà quelquefois. Ceci aurait pour résultat de débarrasser le pavé d'une foule de désœuvrés qui, sous prétexte d'études, cultivent avec toutes les excentricités, la vie de liesse et de plaisir, et cela au détriment et trop souvent au déshonneur de qui?... . la réponse n'a pas besoin d'être faite. Le fils de famille faisant main basse sur tout ce qui se trouve à sa convenance, sans égard, sans respect pour ce qui est faible et trop souvent sans tutelle, sans guide, c'est le comble de la turpitude. L'étudiant à long stage et le militaire, autre désœuvré, vrai parasite social, voilà les deux plaies, les deux fléaux des familles pauvres.

Mais revenons.

Nous n'avons pas parlé jusqu'ici du mode de rétribution des corporations enseignantes. Nous pensons que pour leur conserver toute leur indépendance vis-à-vis de l'Etat, elles doivent être rétribuées par les particuliers groupés soit par communes, soit par circonscriptions plus étendues ; s'il est un corps qui doive conserver son autonomie, son indépendance la plus complète, assurément c'est le corps enseignant.

Maintenant y a-t-il lieu de voir jamais un pareil programme se réaliser ? Eh! pourquoi pas. L'homme a déjà renversé tant d'abus ! Si ce n'est pas demain, ce sera dans l'avenir. Dès aujourd'hui il est possible d'en appliquer certaines parties. Le but est marqué, la direction est tracée. Un jour ou l'autre, il se trouvera de hardis pionniers qui mettront résolument la main à l'œuvre et feront une partie de la tâche. D'autres reprendront le travail et le mèneront à fin, avec des modifications sans doute, mais qu'importe si c'est le même esprit? C'est ainsi que se sont réalisés, avec le temps, bien des conceptions qui a leur origine étaient qualifiées de rêves, d'utopies. Quand une idée est juste et vraie, il est bien rare qu'elle ne triomphe pas avec le temps. Commençons donc par inscrire sur notre drapeau, d'un côté, instruction et travail, de l'autre, moralité et indépendance de la pensée, et ne désespérons jamais ni du présent, ni de l'avenir.

### Rapport des Sections de Genève sur la question de l'enseignement

#### Avant-propos.

Chargé par le Comité génevois de l'Association du Sou pour l'affranchissement de la pensée et de l'individu de faire un rapport sur la question de l'instruction obligatoire, nous avons admis cette vérité incontestée et incontestable que, pour les peuples comme pour les individus, l'instruction est une cause de bien-être, et qu'une nation est d'autant plus prospère que son niveau intellectuel est plus élevé.

Nous en avons déduit que puisque la nation est directement intéressée à sa prospérité, l'obligation de l'instruction à tous les degrés est légitime, qu'elle est une mesure d'intérêt général, d'ordre public.

Toutefois, l'obligation de l'instruction pouvant devenir la source d'une grande iniquité, nous avons dû admettre — pour parer à cet inconvénient qui rendrait impossible la loi d'obligation — nous avons dû admettre, disons-nous, non-seulement la gratuité de l'enseignement[^B-cr1], mais encore le principe que l'État[^B-cr2], doit subvenir aux frais d'entretien de toute la jeunesse pendant la durée de l'instruction de chacun, à tous les degrés.

De plus, nous avons été conduit à reconnaître qu'il n'y a pas d'amélioration radicale possible de l'état social sans cette mesure-là.

Encore un mot.

Les conclusions que nous mettons en tête de ce rapport sont diamétralement contraires aux idées reçues, et, au premier abord, elles paraîtront au plus grand nombre erronées, sinon scandaleuses ou absurdes.

Nous respectons ces diverses manières de juger notre petit travail et nous reconnaissons à chacun le droit de dire à ce propos tout ce qu'il voudra, mais à une condition : c'est que ce soit après nous avoir lu. En d'autres termes, nous demandons qu'on ne rejette pas nos conclusions avant d'avoir pris la peine d'examiner si elles sont logiques.

#### I. Considérations générales.

On n'ose plus guère mettre en doute l'état vicieux de l'organisation sociale ou plutôt l'existence du désordre anarchique au sein de la société. Ces crises violentes qui, sous le nom de révolutions, ont ensanglanté et ensanglanteront encore l'humanité, ne sont-elles pas une preuve que ce désordre existe ? « Toute révolution, dit Proudhon, se pose d'abord comme une plainte du peuple, accusation contre un état de choses vicieux dont les plus pauvres sentent les premiers la douleur. »

En effet, c'est une erreur de croire que les révolutions sont le fait de quelques individus, de quelques *agitateurs*, ainsi qu'on les appelle ; ce sont les souffrances du peuple qui le font s'agiter et qui font éclater la crise, la révolution.

Or, ces souffrances se produiraient-elles si l'ordre régnait dans la société? Évidemment non, car le corps social, de même que le corps de l'homme, ne peut éprouver de douleur que par suite de désordre organique. Donc, puisque notre civilisation voit éclater des crises violentes, c'est qu'il y a souffrance du peuple, et puisque le peuple souffre, c'est que le désordre existe dans notre société. C'est élémentaire.

Et c'est ici un fait que les conservateurs, les ennemis de tout changement, que ceux enfin qui nient la nécessité d'émanciper tout ce qui souffre devraient méditer, c'est que les révolutions violentes, ces manifestations du désordre social, continueront à se produire aussi longtemps que ce désordre subsistera; c'est-à-dire, aussi longtemps que l'on se bornera, comme on l'a fait jusqu'à présent, à chercher à atteindre les effets du mal au lieu d'en faire disparaître la cause, à mettre des emplâtres sur les chancres du corps social au lieu de porter remède au vice constitutionnel qui les produit.

Ainsi reconnaître la source du mal, tel est la première chose dont nous avons à nous occuper.

#### II. Des causes du désordre social.

Le désordre social se traduit par des effets immédiats, dépendant d'une cause première, et dont les principaux signalés dès longtemps sont :

1º La *guerre*, qui favorise le développement du despotisme et fait couler le sang humain, le plus souvent sans profit pour le vainqueur ; mais dont les effets réguliers sont de paralyser, même avant qu'elle éclate, le commerce et l'industrie, occasionnant ainsi un surcroît de misères et de ruines chez ceux mêmes qui sont étrangers à la lutte.

2º Le *paupérisme*, qui fait l'enfant trouvé, le mendiant, le voleur et la fille publique.

3º L'*Église*, qui condamne la raison, légitime la guerre et consacre le despotisme et le paupérisme.

Bornons à ces trois points l'énumération des effets immédiats du mal, lesquels, ainsi que nous voulons le démontrer, ne sont en réalité que les effets d'un vice social organique.

La *guerre*, résultat des armées permanentes qui sont une nécessité du despotisme, lequel a pour cause le besoin de commandement, de direction, éprouvé par tout groupe d'hommes vivant dans l'*ignorance*.

Le *paupérisme*, résultat du prolétariat, qui est lui-même la conséquence du mauvais état des relations économiques et de l'aliénation à quelques-uns du sol et des capitaux amassés par les générations passées, aliénation qui a pour cause l'*ignorance*.

Enfin l'*Eglise*, résultat d'une puissante et habile organisation, dont les grandes ressources financières sont fournies directement ou indirectement par le peuple, parce qu'il croit encore à la nécessité de l'Eglise, parce qu'il a des préjugés. Or, quelle est la cause de tout préjugé? Encore et toujours l'*ignorance* !

L'*ignorance*, voilà le vice social organique, la cause première du désordre ! C'est là qu'il faut frapper, et frapper fort ; car si l'on fait disparaître cette lèpre, la vraie, la dernière révolution sera accomplie.

Ainsi :

Pour mettre fin au désordre social, il faut que l'instruction soit généralisée, car *le désordre social, c'est l'ignorance de tous ou de quelques-uns à un degré quelconque*, et *l'ordre social, c'est l'instruction complète de tous*.

#### III. La question de l'instruction considérée comme moyen de réunir les divers éléments révolutionnaires.

C'est un fait de tous les temps que les privilégiés se défendent avec acharnement contre les empiètements de la liberté et de la raison, comme si le progrès devait leur être fatal. C'est grâce à cette erreur que l'esclavage, le servage et tant d'autres institutions des privilégiés n'ont pu prendre fin que dans le sang. Il faut donc s'attendre à voir le despotisme, la bourgeoisie, l'Eglise s'opposer de toutes leurs forces à la généralisation de l'instruction, qui aurait pour résultat de supprimer pour jamais les priviléges jugés par ceux qui les possèdent, indispensables à leur bonheur.

Et cependant, quel être raisonnable assez fortuné pour avoir une existence indépendante — consentirait, de nos jours, à vivre exactement dans les mêmes conditions que les seigneurs du moyen âge ? Quel être raisonnable, lorsque la généralisation de l'instruction aura porté tous ses fruits, voudrait consentir — quand cela serait possible — à vivre exactement dans les mêmes conditions que l'homme le plus abondamment pourvu des priviléges de notre triste époque ?

Les générations futures auront peine à se rendre compte par quelle étrange aberration l'humanité aura pu si longtemps ne pas comprendre que l'intérêt individuel bien entendu c'est l'intérêt de tous, et que l'intérêt de tous bien compris c'est le bonheur de chacun.

Le principe de la généralisation de l'instruction, considéré au point de vue de la rénovation sociale, pour être développé selon son importance, nécessiterait un travail complet et beaucoup plus considérable que ne le comporte le cadre restreint que nous avons dû nous tracer. Néanmoins, les développements que nous donnons ici suffiront sans doute pour atteindre le but que nous nous sommes proposé : l'indication d'un moyen pratique pour arriver *sans réaction* à l'établissement de l'ordre réel dans la société, par l'émancipation de tous les individus.

Mais auparavant, qu'il nous soit permis de faire précéder ce rapide exposé de quelques réflexions qui nous sont suggérées par la tendance qu'ont presque tous les hommes du parti avancé de vouloir faire prévaloir telle question à laquelle ils sont plus particulièrement attachés aux dépens de telles autres qui, cependant, ont bien leur importance aussi.

Que l'on n'oublie donc pas une fois pour toutes que le progrès est un, et que rien n'est fait tant qu'il reste quelque chose à faire.

La question de l'instruction résolue aussi radicalement que nous le comprenons entraîne parallèlement la solution de toutes celles qui agitent notre époque ; c'est un grand avantage que celles-ci n'ont pas. De plus, le renversement du despotisme et l'abolition des armées permanentes, les relations économiques modifiées, la séparation de l'Église et de l'État prononcée sont des progrès qui, accomplis isolément, ne peuvent ni établir l'égalité, ni par conséquent produire l'ordre social ; accomplis simultanément, ils ne peuvent présenter de garantie, de stabilité qu'autant que la réaction n'aura plus pour levier l'ignorance générale, ce qui revient à dire que toutes les réformes ne seront complètes et stables que si l'instruction est absolument généralisée.

La forme républicaine du gouvernement ne supprime pas le paupérisme, voyez la Suisse ! Et voyez si, dans les Etats-Unis d'Amérique qui cependant sont séparés de l'Église, l'individu est affranchi matériellement et même intellectuellement ! Les rapports économiques modifiés donneront-ils la séparation de l'Église et de l'État, l'affranchissement de la pensée, la forme démocratique dans le gouvernement ? Cela peut être mis en doute ; dans tous les cas, ces progrès ne comportent pas forcément l'accomplissement immédiat de tous les autres.

Ces réformes partielles peuvent donc s'obtenir sans que pour cela le désordre social disparaisse ; tandis que l'instruction *ne peut* être généralisée si les questions politique, religieuse, économique, etc., ne sont parallèlement résolues.

En outre, comme nous le verrons par la suite, la généralisation de l'instruction présente l'inappréciable avantage de mettre toutes ces réformes et le nouvel ordre de choses qui les aurait établies, à l'abri de toute menée réactionnaire.

Pour ces considérations et pour d'autres que nous allons énumérer, nous ne saurions partager l'opinion de ceux qui voient dans l'institution des armées permanentes le principal obstacle à tout progrès ; ce qui signifie, pour quiconque comprend à demi mot, que tout ira bien quand les différents pays de l'Europe, de monarchiques qu'ils sont aujourd'hui, seront devenus républicains.

Ce n'est pas nous qui voulons mettre en doute que la forme républicaine du gouvernement ne soit à tous égards bien supérieure à la forme monarchique; mais ce qui n'est pas moins indubitable, c'est que le gouvernement républicain ne rend pas nécessairement les citoyens égaux et peut laisser subsister les causes du désordre social, le prolétariat par exemple.

En Suisse, dans cette antique république, le peuple est-il plus avancé que dans les pays monarchiques ? Beaucoup le pensent, mais combien grande est leur erreur ! Ces fiers républicains, comme nous appellent ceux qui ne nous connaissent que par les récits incomparablement orgueilleux et chauvins des historiens suisses, sont soumis, même dans les cantons dits avancés, aux aristocraties de toutes les formes et de toutes les couleurs. Ne marchent-ils pas avec discipline au commandement d'un chef librement choisi il est vrai — lequel peut au besoin — cela s'est vu plus d'une fois — faire faire à son armée toutes les fautes dont il se sent capable ? Ces hommes libres ne vont-ils pas à l'église, ne vénèrent-ils pas l'autorité militaire, ne sont-ils pas amoureux de la gloire autant pour le moins que le dernier sujet du premier empire venu? La hideuse misère ne pullule-t-elle pas et les prisons sont-elles moins nécessaires en Suisse que dans les États monarchiques ? N'a-t-on pas vu dernièrement le peuple des petits cantons faire de grands efforts pour maintenir la peine de la bastonnade et l'interdiction aux israélites de séjourner sur leur territoire ?

Les exemples abondent, mais ceux que nous venons de citer prouvent amplement que la suppression des armées permanentes et que la forme républicaine du gouvernement n'entraînent pas nécessairement l'établissement de tous les progrès.

Nous faisons vis-à-vis des libres-penseurs qui veulent la séparation de l'Église et de l'État les mêmes réserves ; nous pensons que cette question ne peut primer les autres, parce qu'elle ne comporte pas nécessairement leur solution. Nous en avons déjà donné la preuve en citant les États-Unis d'Amérique.

Un grand progrès sera accompli quand l'État ne subviendra plus aux frais des cultes, cela est à nos yeux indiscutable; mais au fond, quelle peut être l'importance réelle de cette réforme chez la population européenne qui, pour les neuf dixièmes, est absolument ignorante ? Et quelle arme pour la réaction, quel danger pour le nouvel ordre de choses, si le peuple, continuant à être privé d'instruction, voit dans cette séparation une persécution dirigée contre la religion, contre l'Eglise qu'on lui a appris à vénérer ! Enfin, que veut-on atteindre, en séparant l'Église de l'État? L'affranchissement de la pensée, n'est-ce pas ? Alors revendiquez la généralisation de l'instruction et réclamez l'emploi des moyens propres à l'obtenir d'une manière complète.

Enfin, de même que les politiques à propos de la suppression des armées permanentes, de même que les libres-penseurs à propos de la séparation de l'Église et de l'État, les socialistes veulent avant toute autre question — quand ce n'est pas à l'exclusion de toute autre question — la réforme qui leur est chère. Ils voient une panacée universelle dans la réforme des rapports économiques.

Nous savons que tant que cette question ne sera pas résolue il n'y aura pas d'égalité possible, mais il est de toute évidence aussi qu'aucune réforme radicale de ce genre n'est compatible avec le despotisme, et que, tant que celui-ci sera debout, il faudra renoncer à tout espoir de résoudre le problème économique autrement qu'en théorie.

C'est pour cela que la question politique a été introduite au Congrès des travailleurs à Lausanne, et c'est convaincu que la déchéance du césarisme était indispensable que ce Congrès a déclaré :

« Que la privation des libertés politiques est un obstacle à l'instruction sociale du peuple et à l'émancipation du prolétariat » et « que l'établissement des libertés politiques est une mesure première d'une absolue nécessité. »

C'est pour les mêmes motifs que cette même réunion d'ouvriers a décidé :

« D'adhérer pleinement et entièrement au Congrès de la Paix. »

Tant que le plus grand nombre ne saura ni lire ni écrire, tant que l'immense majorité des travailleurs ignoreront non-seulement ce que c'est que la question économique, mais même qu'il y a une question économique, il sera bien difficile, sinon impossible, de la résoudre.

Logiquement, pour les socialistes comme pour les libres-penseurs et les politiques, la question de la généralisation de l'instruction s'impose, et tous doivent l'accepter d'autant plus volontiers qu'il est aisé de comprendre, que le retour d'un césar rétablissant l'ordre de choses dont ils ont à se plaindre n'est pas une chose impossible, si l'instruction répandue à flots ne met pas le peuple en garde contre la réaction.

Le césarisme, l'Église, la bourgeoisie sont les résultats d'une instruction égoïste, monopolisée au profit d'un petit nombre de privilégiés ; instruction qui fait d'eux en réalité une race supérieure, forte, aux yeux de laquelle la direction et l'exploitation de la masse ignorante apparaît tout naturellement comme une chose juste, légitime, inévitable.

Que l'instruction scientifique soit donnée à chacun à tous les degrés, et, par la force des choses, l'exploitation sous toutes ses formes, politique, religieuse, financière, etc., disparaîtra[^B-cr3].

Le soldat, le dévot, le prolétaire ont leur raison d'être, ils sont la manifestation de l'ignorance du peuple. Le césarisme abattu, l'Église séparée de l'État, les rapports économiques modifiés, toutes les réformes, enfin, si elles ne sont pas complétées par l'instruction du peuple, n'empêcheront pas le soldat, le dévot, le prolétaire de reparaître sous une autre forme, peut-être, mais voilà tout, le fond sera le même, l'inégalité et le désordre social subsisteront.

Au xvie siècle, l'ère des révolutions commence, moralement un pas immense est fait dans la voie du progrès ; mais l'instruction n'étant pas généralisée, tout reste à peu près dans le même état ; le fond subsiste, la forme seule change : le prêtre prend un autre uniforme et un autre nom, le sermon remplace la messe et le dévot reste.

Au siècle dernier, la féodalité nobiliaire meurt sur l'échafaud; mais l'instruction n'étant pas accessible à tous, la féodalité doit forcément reparaître. C'est en effet ce qui arrive : la féodalité financière surgit, plus ardente peut-être, à la curée que son aînée. Le serf devenu libre, mais non instruit, ne fait que changer de nom : il s'appelle aujourd'hui prolétaire.

Ainsi, puisque l'établissement dans toute l'Europe du régime républicain, la séparation de l'Église et de l'État, les modifications dans les relations économiques ne ramèneraient pas l'ordre dans la société si ces grands progrès n'étaient pas complétés par la généralisation de l'instruction, n'est-ce pas un devoir et un acte de raison pour chaque association qui aspire à régénérer l'humanité que de mettre en tête de son programme la généralisation de l'instruction?

#### IV. De la gratuité de l'enseignement.

L'instruction du peuple étant de l'intérêt général, on a admis à peu près partout le principe de la gratuité pour l'enseignement donné par l'État, au moins pour l'enseignement primaire.

Sous ce régime, l'impôt prélevé sur les citoyens fait les frais de l'instruction publique, et les plus pauvres d'entre les plus pauvres payant l'impôt directement ou indirectement, contribuent aux frais qu'entraîne l'instruction donnée aux enfants de ceux qui jouissent d'un bien-être relativement assez grand, pour profiter des avantages offerts par la gratuité. Nous nous expliquons : On croit communément que tous, sans exception, peuvent envoyer leurs enfants aux écoles primaires ; c'est une erreur. De ce que le plus grand nombre peut profiter des écoles primaires, la porte n'en est pas moins close pour beaucoup. Comptez les parents pour lesquels leur position de fortune — de misère serait mieux dit — rend obligatoire le travail, la mendicité même des enfants qui, s'ils entrent aux écoles, n'y peuvent consacrer qu'un espace de temps insuffisant[^B-cr4].

L'injustice créée par la gratuité actuelle de l'enseignement primaire est plus frappante encore relativement à l'enseignement secondaire et à l'enseignement supérieur, parce qu'un nombre plus considérable de citoyens ne peuvent y atteindre, bien que cette instruction soit donnée aux frais de tout le monde. Cela est évident, puisque l'écolage payé par les élèves privilégiés ne couvre pas les frais de cette instruction dont l'État — c'est-à-dire tous les citoyens — doit parfaire les frais.

L'iniquité est flagrante, mais ce n'est pas tout. Cette instruction supérieure payée par ceux qui en sont exclus, a pour effet de créer une catégorie de citoyens qui, rendus supérieurs par leur développement intellectuel, exploiteront à des degrés divers ceux qu'un tel système maintient dans l'ignorance. On sait que l'ignorance fait la brute, le faible, qui est nécessairement exploité par les intelligents, les forts : ceux qui ont reçu de l'instruction[^B-cr5].

Payer des verges pour être battu, voilà ce qui se passe sous le régime de la gratuité de l'enseignement qui nous a été octroyé !

Faut-il conclure de cela que cette gratuité, même telle qu'elle existe aujourd'hui, doive être supprimée ? Non, sans doute, car bon nombre de ceux qui jouissent des avantages de l'instruction primaire, secondaire et supérieure, en seraient privés, ce qui aurait pour résultat d'abaisser le niveau du développement général de la société, et par conséquent de diminuer le bien-être social auquel tous sont intéressés. Mais ce qu'on doit conclure, c'est que l'injustice étant une cause de malaise et de désordre, il faut rechercher les moyens de la faire cesser.

Ainsi nous avons reconnu que :

Maintenir la gratuité de l'enseignement telle que nous l'avons, serait perpétuer une iniquité et, par suite, le désordre social.

Et que, supprimer cette même gratuité serait une sottise, ayant pour effet une diminution du bien-être général relatif actuel, suivie d'un surcroît de désordre social.

Pour sortir de ce cercle vicieux, nous ne voyons qu'un seul moyen, c'est de rendre l'instruction publique accessible à tous. C'est à quoi il n'est possible d'arriver que par l'obligation de l'instruction logiquement instituée.

#### V. De l'obligation de l'instruction.

L'instruction doit-elle, oui ou non, être obligatoire ? Telle est la question, encore controversée, que nous allons examiner, en faisant remarquer que nous n'admettrons cette loi d'obligation qu'autant qu'elle sera conforme à la justice, c'est-à-dire qu'elle ne lèsera ni l'intérêt et le droit de tous, ni l'intérêt et le droit de chacun.

Or, l'intérêt et le droit de la société, c'est sa conservation, son développement, qui ne sont possibles qu'avec l'ordre social ; et l'intérêt et le droit de l'individu, c'est aussi sa conservation, son développement, soit le droit de vivre en tant qu'espèce, c'est-à-dire matériellement, soit le droit de vivre en tant qu'être sociable, c'est-à-dire intellectuellement.

Ainsi, l'obligation ne pourra être considérée comme une loi juste et utile que si elle est soumise à ces trois conditions :

1º Respecter l'intérêt et le droit de la collectivité, soit l'ordre social.

2º Respecter l'intérêt et le droit de l'individu comme homme, soit le droit de vivre matériellement.

3º Respecter l'intérêt et le droit de vivre de l'individu comme citoyen, soit le droit de vivre intellectuellement.

Nous avons déjà établi dans la première partie de ce rapport que l'ordre, condition absolue d'existence pour toute société, n'était désormais possible que par la généralisation de l'instruction. Il s'ensuit que, puisque tous nous sommes intéressés à atteindre ce résultat, et à l'atteindre au plus vite, que, puisque l'obligation est le seul moyen radical à employer pour cela, la société est fondée en droit à rendre l'instruction obligatoire pour chacun de ses membres ; car laisser au père la faculté d'instruire ou de ne pas instruire son enfant, c'est retarder indéfiniment cette généralisation devenue indispensable, c'est « mettre l'intérêt de tous à la merci de l'individualité[^B-cr6]. » La société ne peut ni ne doit y consentir.

Donc, la première condition pour reconnaître la justice et l'utilité de l'obligation de l'instruction se trouve remplie, parce qu'elle est conforme à l'intérêt et au droit de la société.

En est-il de même quant à l'intérêt et au droit de l'individu, et tout d'abord quant à son droit de vivre matériellement ?

Chacun sait que dans les conditions économiques où nous vivons, généralement l'ouvrier père de famille ne peut avec son faible salaire — quand il en a un — nourrir et entretenir ses enfants. Dans la société moderne, en effet, l'enfant ne parvient à peu près à vivre qu'en consacrant la totalité de ses journées à la production, de sorte que lorsque l'obligation de l'instruction le retiendra sur les bancs de l'école, il lui sera impossible de gagner sa vie... . Qui donc le nourrira, le vêtira, le logera ? Le père ne peut matériellement pas supporter cette charge, nous l'avons vu, surtout s'il a plusieurs enfants.

L'obligation expose donc celui qu'elle atteint à mourir de besoin, l'intérêt individuel est lésé, le droit de vivre méconnu, et dans ces conditions l'obligation devient une loi inique et révoltante à laquelle il faut renoncer, quels que puissent être d'ailleurs les avantages que retirerait ultérieurement et la société, et l'individu, s'il parvenait à vivre soit par la mendicité, soit de toute autre façon pendant que cette loi pèserait sur lui.

Donc, la seconde condition pour reconnaître la justice et l'utilité de l'obligation de l'instruction n'est pas remplie, parce qu'elle n'est pas conforme à l'intérêt et au droit de l'individu.

En résumé, l'ordre social ne peut exister que par la généralisation de l'instruction.

La généralisation n'est possible que par l'obligation, et l'obligation est impossible parce qu'elle lèse l'intérêt et le droit de l'individu — source de désordre social.

Nous sommes de nouveau dans un cercle vicieux d'où l'on ne peut s'échapper, que si la société reconnaît à l'individu le droit de vivre pendant qu'il demeure sous le coup de la loi nécessaire à la conservation et à la prospérité générale ; ce qui revient à dire, que la société doit, sous peine de désordre et de ruine, s'engager à fournir à chacun les moyens d'exister pendant la durée de ses études.

Qu'on nous permette de répéter ici ce que nous avons rigoureusement démontré :

Que le désordre social ne peut cesser que par la généralisation de l'instruction, laquelle n'est possible que par l'obligation ; que cette obligation n'est matériellement exigible qu'autant que la collectivité reconnaît le droit de vivre à la jeunesse soumise à cette loi, et qu'en conséquence, l'État doit dans l'intérêt de tous se charger comme d'un service public, de subvenir aux frais de nourriture et d'entretien de la jeunesse pendant la durée de ses études.

De la sorte, le droit de vivre n'étant plus méconnu : la seconde condition, pour reconnaître la justice et l'utilité de l'obligation de l'instruction, se trouve remplie parce qu'elle est conforme à l'intérêt et au droit de l'individu.

La troisième condition, on se le rappelle, exigeait le respect du droit de citoyen, soit le droit de vivre intellectuellement. Cette troisième condition ne nous arrêtera pas longtemps, car il tombe sous le sens que l'obligation de l'instruction, bien loin d'entraver la vie intellectuelle, peut seule l'assurer à chacun.

Donc, la troisième condition, pour reconnaître la justice et l'utilité de l'obligation, est remplie, parce qu'elle est conforme à l'intérêt et au droit de l'individu.

Pour notre époque, l'ordre social n'est possible que par l'obligation de l'instruction et l'entretien complet par la société des individus soumis à cette loi.

Voilà ce que nous tenons pour absolument acquis ; et, dès lors, il faut choisir entre ces deux alternatives : ou l'ordre social, soit l'obligation de l'instruction avec les conséquences qu'elle entraîne, ou le refus de ces conséquences, et, partant, le maintien de l'ignorance générale et du désordre social actuel.

On ne peut sortir de là.

Nous l'avouerons, ce n'est pas sans satisfaction que nous avons vu la logique nous conduire à poser la question en termes aussi précis, car elle obligera sans doute les hommes politiques à se dessiner nettement. Ceux qui exploitent leur réputation de révolutionnaires, d'hommes avancés, pour entraver le mouvement social, seront peut-être enfin contraints de prendre ouvertement la place que leur assigne leur opposition plus ou moins masquée aux progrès réclamés par la jeunesse, et, en général, à toutes les idées nouvelles qui s'éloignent du cercle dans lequel ils ont circonscrit leur vie publique.

#### VI. Des objections contre l'obligation de l'instruction.

Bien que nous ayons démontré la nécessité de l'obligation de l'instruction, il ne sera peut-être pas inutile, pour rassurer tout à fait certaines personnes, de réfuter quelques objections, bien faibles, il est vrai, que l'on fait communément à ce progrès.

La liberté individuelle, dit-on, — il est maintenant d'usage de se servir de ce mot contre toute réforme sociale — la liberté individuelle n'assure-t-elle pas au père le droit d'élever son enfant comme bon lui semble ? Cela pourrait être admissible si celui-ci devait toujours appartenir au père, mais il n'en est point ainsi, l'enfant deviendra membre de la société qui exigera de lui, en échange du bien-être qu'elle lui donne, la garantie qu'il n'y portera pas atteinte, et même qu'il le développera dans la mesure de ses forces. Et comme cette garantie consiste dans la possession individuelle d'un ensemble de connaissances déterminées, le père ne peut avoir la faculté de les laisser ignorer à son enfant[^B-cr7].

« De même que l'homme, en vertu de la loi humaine et en vertu de la loi de la nature qui est plus haute encore, n'a pas le droit de tuer son enfant, de même il n'a pas le droit de tuer l'intelligence de son enfant par une fausse éducation ou par l'ignorance[^B-cr8]. »

Une autre objection est celle-ci: Vous, collectivité, vous ne pouvez pas imposer à mon enfant un programme d'études qui ne me convient pas. A cela nous répondrons que le programme des études exigé par la société ne peut être composé que des éléments de science. « Or, la science quel qu'en soit l'objet, physique ou moral, quel qu'en soit le nom, mathématiques, histoire, grammaire, rhétorique, logique, morale, ne peut porter ombrage à la famille. Comme elle ne contient que des vérités exactement vérifiées ou rigoureusement démontrées, et qu'elle élimine de son domaine tout ce qui est objet de foi ou de croyance, elle ne contredit ni ne blesse aucune doctrine, soit religieuse, soit philosophique. La science est bonne à tous, comme la vérité dont elle est la pure et impartiale expression. S'il est des familles qui poussent la passion, le préjugé et le fanatisme au point d'y voir un ennemi de leurs croyances, de leurs doctrines, de leurs intérêts, c'est un malheur qui ne rend que plus légitime et plus nécessaire l'intervention de l'État. Les individus ont le droit de fuir la lumière ; mais ils n'ont pas celui d'y soustraire leurs enfants[^B-cr9]. »

#### VII. Du degré de l'instruction générale.

L'obligation de l'instruction doit s'étendre à tous les degrés, parce que la possession des connaissances nécessaires pour rendre toute exploitation impossible, n'est acquise qu'après les avoir parcourus. L'ensemble de ces connaissances, la science, est un capital qui, de même que tous ceux accumulés par les générations passées, doit être réparti entre tous les membres de la société, c'est-à-dire qu'il doit appartenir à la propriété collective, afin que tous en soient également propriétaires. Ce que la société a dû, peu à peu, sans s'en douter, admettre par la force des choses à l'égard des routes, des édifices publics, des promenades publiques, etc., pourquoi ne l'admettrait-elle pas pour le capital scientifique, puisque de tous ceux que l'humanité a constitués c'est le plus important? Et cela est d'autant plus nécessaire que, si les autres capitaux peuvent assurer l'existence matérielle de notre espèce, la science seule peut la faire prospérer. Avec leur possession l'homme peut rester une brute, il ne peut avoir la plénitude de ses facultés que par la science.

Or, comme il n'est possible de faire entrer ce capital à la propriété collective qu'en obligeant chaque membre à la possession des connaissances que donne l'instruction supérieure, l'obligation est, nous le répétons, nécessaire à tous les degrés.

Nous voulons répondre d'avance à une objection qu'on ne manquera pas de nous faire : La propriété collective, soit la répartition égale de la science est une utopie, nous dira-t-on. Comment voulez-vous que ceux qui en abandonneront l'étude, après avoir satisfait à la loi de l'obligation, aient une part égale à celui qui consacre sa vie à cette même étude ? Leur part sera égale, affirmons-nous, et voici pourquoi, c'est que les études supérieures mettent en possession des connaissances générales nécessaires au développement de chacun et qu'aller au delà dans le domaine scientifique, c'est embrasser une spécialité productive conforme au goût de l'individu, mais qui ne le rendra supérieur en rien à ceux qui se voueront aux spécialités artistique, agronomique, industrielle, etc. Grâce à la possession des connaissances générales, incapables tant les uns que les autres de tolérer l'exploitation, l'échange des produits ne pourra plus se faire que sur la base de l'équivalence des fonctions.

En résumé, l'ordre social exige que l'obligation de l'instruction comprenne ce qu'on appelle aujourd'hui les études primaires, secondaires et supérieures.

#### VIII. Indemnité scolaire ou entretien de la jeunesse des écoles par l'Etat.

Si la gratuité, telle que nous l'avons aujourd'hui est insuffisante pour généraliser l'instruction, on peut la considérer comme un premier pas fait vers la gratuité telle que nous devons l'avoir, c'est-à-dire complète — nous entendons par gratuité complète, que l'instruction ne soit pas tellement onéreuse pour les citoyens, que le plus grand nombre d'entre eux doivent en priver leurs enfants. La gratuité actuelle, amenée, elle aussi, par la force des choses, est un acheminement inconscient au service public de l'indemnité scolaire, de sorte que cette indemnité n'est au fond qu'une simple extension du principe de gratuité si généralement admis de nos jours; elle en est la conséquence inévitable.

Si donc on reconnaît que la gratuité de l'enseignement est bonne en soi, on ne peut, sans manquer de bonne foi ou de raison, méconnaître la légitimité de l'entretien de la jeunesse des écoles par l'Etat.

C'est l'a b c de la justice, du reste ; et cela devrait suffire pour être accepté quand bien même nous ne saurions pas d'autre part que notre intérêt à tous le commande. Ainsi pendant la durée des études, riches et pauvres des deux sexes devront recevoir de l'Etat une somme, variable peut-être, mais toujours suffisante pour que chaque élève puisse vivre — tant pour la nourriture que pour le logement, le vêtement, etc., — dans des conditions parfaitement hygiéniques.

Nous n'avons pas parlé des pauvres seulement, parce qu'il ne doit être fait de distinction d'aucune sorte entre les citoyens dans les services publics qui, par leur nature même, doivent fonctionner d'une manière égale pour tous[^B-cr10].

Le service des postes, celui des télégraphes[^B-cr11] ne coûte pas plus pour le rentier que pour le mendiant, et la jouissance des promenades publiques est gratuite pour l'un comme pour l'autre.

Et puis, quel est le nombre de ceux qui pourraient faire faire des études complètes à leurs enfants sans réclamer le secours de l'Etat? Il est à peu près nul. Cela ne vaut donc pas la peine d'avoir deux poids et deux mesures. Au surplus, en exigeant de tous les mêmes devoirs et en n'accordant pas à tous les mêmes droits, on commet une injustice, et il n'en faut pas là où doit régner l'ordre social.

L'on comprend que la généralisation de l'instruction aussi radicalement instituée, entraînerait à de grandes dépenses : non-seulement il faudrait subvenir à l'entretien des enfants de la république pendant un certain nombre d'années[^B-cr12], créer un grand nombre d'écoles et faire les frais d'approprier à cet usage les églises, temples, etc., que la séparation des cultes et de l'Etat rendrait disponibles, mais encore, il faudrait beaucoup augmenter le nombre des professeurs et plus que doubler et même tripler les appointements qu'ils reçoivent aujourd'hui[^B-cr13].

Les ressources actuelles des gouvernements ne sauraient faire face à tant d'exigences, même en admettant la suppression des budgets de la guerre et des cultes. Nous devrions établir ici le calcul des sommes nécessaires pour faire les frais d'un service public aussi dispendieux, il serait nécessaire également de rechercher où l'on peut trouver les ressources pour y suffire sans écraser les populations par les impôts ; mais ce travail d'une nature spéciale, nous est épargné par celui que prépare un des membres de notre *Association du Sou*, et qui aura pour titre : *De l'impôt*.

#### IX. Impuissance de la réaction.

Nous avons avancé que la réaction contre l'œuvre de la révolution sociale, deviendrait impossible si celle-ci avait soin de généraliser l'instruction.

Voici pourquoi nous croyons à l'impuissance réactionnaire, malgré les leçons du passé.

Remarquons d'abord que la réaction puise sa force principale dans la désaffection du peuple pour la révolution qu'il a accomplie, parce que celle-ci ne mettant pas fin à ses misères comme il l'avait espéré, — la raison en est que toutes les révolutions passées n'ont pas atteint la cause première des misères sociales, l'ignorance, — il lui devient assez indifférent qu'un coup d'État renverse les institutions nouvelles qui n'ont rien su changer à sa position. Si, au contraire, on suppose la cause première des souffrances du peuple détruite par la généralisation de l'instruction, la réaction devient impossible et l'avenir n'est plus que le développement permanent du progrès. Mais nous reconnaissons que cette généralisation ne s'opérera pas d'un jour à l'autre; il faudra pour cela un certain temps pendant lequel le retour du passé, à l'aide de l'ignorance encore existante, pourrait avoir lieu, si les populations n'avaient pas un intérêt *direct, immédiat*, à soutenir de toutes leurs forces le régime qui aurait inauguré l'indemnité scolaire.

Il faut que la future république, plus sage en ceci que ses devancières, qui ne se sont jamais mises en garde contre les anciens partis, imite le despotisme qui assure son existence par la force matérielle. Ce n'est pas à dire que nous entendions la force des armes, mais n'est-il pas à notre époque une force bien autrement grande, celle de l'intérêt? C'est celle-là qui doit assurer l'existence de l'œuvre du progrès.

Par l'indemnité scolaire, le père de famille recevra une somme d'argent pour l'entretien de chacun de ses enfants en âge de suivre les cours publics. Qu'on se figure les paysans les plus ignorants, les plus dévots, les plus impérialistes possible, recevant pour chaque enfant, en France, je suppose, une somme moyenne de 5 ou 600 francs par an, et auquel on irait prêcher le renversement d'un ordre de choses qui, non content d'avoir supprimé les impôts qui pèsent si lourdement sur eux, la conscription, etc., payerait encore, et largement, l'entretien des enfants !!! Mais ces dévots, ces impérialistes, je vous le jure, prendront au collet les excitateurs à la haine et au mépris de la République démocratique et sociale et au besoin se feront hacher pour elle !

C'est là une force qui vaut bien celles des baïonnettes, sans compter que jusque dans les hameaux l'idée nouvelle aura des défenseurs énergiques dans les personnes des régents primaires et secondaires des deux sexes[^B-cr14] qui, bien payés, par conséquent indépendants, n'auront à ménager aucun préjugé et ne seront plus les très-humbles serviteurs du prêtre, — à supposer qu'il en reste quand les habitants devront individuellement en faire les frais.

Voilà les raisons pour lesquelles nous croyons la réaction impossible si l'indemnité scolaire est instituée.

Au moment de disparaître à jamais il serait juste que l'ignorance — jusqu'ici l'ennemie du progrès — fût constituée l'armée défensive de l'instruction et de l'égalité.

#### XII. Conclusion.

La première période de l'histoire de la civilisation touche à sa fin, c'est la période de l'ignorance, soit de l'inégalité sociale, que les demi-révolutions successives, engendrées jusqu'à ce jour par les souffrances du peuple, n'ont pas su clore et à laquelle doit succéder la période de connaissance, soit de l'égalité sociale.

Peut-être appartient-il aux générations présentes de fermer cette longue suite de siècles de misères ?... .

Quoi de plus naturel, en effet, d'admettre que les Congrès de Bruxelles et de Berne auront assez de virilité pour se préparer à donner, en fixant d'un commun accord le programme de la révolution sociale, le signal de cette gigantesque évolution! Ne sont-ils pas assurés de rencontrer la sympathie et le dévouement des classes opprimées ainsi que l'appui de toutes ces associations qui impriment à notre siècle son caractère de spécialité, remarquable en ceci, qu'il tend à substituer au principe des nationalités celui de l'humanité : *à l'antinomie, la solidarité*.

Nous ne forcerons donc pas la situation en disant qu'il dépend des quelques hommes réunis dans ces assemblées d'avancer l'époque qui mettra enfin un terme à l'anarchie qui pèse sur les peuples d'aussi loin qu'ils se souviennent, en revendiquant la généralisation des biens accumulés par les générations passées et au nombre desquels figure le capital scientifique.

La généralisation de ce capital renferme implicitement la solution du problème social, elle opère nécessairement la vraie révolution, aussi n'avons-nous pas hésité à dégager cette vérité de tout ce qui aurait pu distraire l'attention du lecteur du point essentiel sur lequel nous avons désiré l'attirer.

Du reste, spolié que nous avons été, comme tous les ouvriers, de notre part d'instruction, nous ne pouvions guère qu'ébaucher notre sujet; n'étant pas encore suffisamment préparé, nous avons préféré ne pas aborder les questions secondaires qui se rattachent à la généralisation de l'instruction, telles que la liberté d'enseignement, le rôle de la commune dans ce service public, l'enseignement professionnel, le programme des études pour les deux sexes, etc., etc.[^B-cr15], questions sur lesquelles on peut commettre des erreurs de jugement, car elles souffrent des divergences d'opinion, et qui ne peuvent être, comme l'indemnité scolaire, mathématiquement démontrées.

Si nous avons dit quelques mots de l'ordre social actuel qui soulève tant de susceptibilités aussi bien chez les radicaux-démocrates que chez les conservateurs c'est que cela était indispensable pour notre démonstration.

Nous n'avons pas à le regretter, à quoi bon, en effet, celer ce qui crève les yeux de ceux-là mêmes qui crient bien haut, — pour s'étourdir, sans doute, que tout va bien? à quoi bon feindre d'ignorer que le travailleur ne veut plus être esclave, et que de cette volonté surgira une crise violente ?

La révolution du siècle passé était contenue dans ces mots : « Qu'est-ce que le tiers état? Rien. Que doit-il être ? Tout. » De même, on peut dire aujourd'hui, pour résumer le mouvement révolutionnaire: Qu'est-ce que travailleur ? Rien. Que doit-il être ? Tout.

Le travailleur sera tout par l'instruction.

Et alors, chacun sera travailleur, ce qui ne se peut dans l'organisation actuelle où, quand bien même tous ne produisent pas, le travail manque aux bras qui voudraient s'occuper.

Car c'est là un phénomène à la charge de notre prétendue organisation, à savoir — étant donné cet axiome : Que le produit du travail est une richesse dont tous jouissent, la création de cette richesse dont tous jouissent est parfois matériellement impossible !!

Chacun sait que les ouvriers chôment et meurent de besoin. — Ce serait risible, si ce n'était stupidement monstrueux.

Nous n'exagérons rien; un des plus illustres défenseurs de l'ordre présent, J.-B. Say, l'avoue en toutes lettres : « Tous les ans, dit-il, une partie de la population *doit* mourir de misère, même au sein de la nation la plus prospère. »

Voilà le total produit par l'addition des principes de l'économie politique!

Voilà où concluent ses apôtres quand ils ont le courage de formuler les conséquences des principes posés par leur science !

Voilà ce qu'acceptent leur école et tous ceux qui ne veulent pas d'une rénovation sociale, tous ceux, enfin, qui repoussent l'indemnité scolaire !

Voilà la moralité de cet ordre social qu'on nous accusera de vouloir troubler !

Après tout, les ennemis du progrès feront ce qu'ils jugeront à propos ; pour nous, nous tenons, jusqu'à preuve du contraire, pour des vérités exactement démontrées :

1° Que l'ordre social ne peut être atteint que par la généralisation de l'instruction à tous les degrés ;

2º Que celle-ci ne peut s'obtenir que par l'obligation de l'instruction ;

3º Et enfin, que l'obligation de l'instruction n'est admissible qu'avec l'indemnité scolaire.

Qu'en conséquence :

Il n'y a, pour notre époque, d'ordre social possible que par l'institution de cette indemnité.

D'où nous concluons qu'il n'est pour la société que deux alternatives :

Ou accepter l'indemnité scolaire inaugurant une civilisation nouvelle.

Ou se résigner à endurer indéfiniment les maux qu'engendre notre civilisation rachitique.

Lors donc qu'il sera possible à ceux qui veulent l'établissement de l'ordre réel, d'apporter un changement à l'état actuel des affaires publiques en Europe, toute considération, de quel ordre qu'elle puisse être, devra s'effacer devant cette impérieuse nécessité de répandre, à tout prix, l'instruction complète qui seule peut assurer l'établissement du bien-être au sein de l'humanité.

**Richard**, de Lyon. — Je ne m'appesantirai pas sur la nécessité de l'instruction, ce serait inutile ici, mais j'étudierai cette question sous le rapport des moyens à employer pour accélérer l'affranchissement moral des classes ouvrières, et sur ce que doit être l'enseignement pour que les citoyens en général et les ouvriers en particulier arrivent à posséder les notions de moralité et de dignité qui sont la base du vrai civisme. Pour accélérer l'affranchissement moral des travailleurs, nous ne saurions avoir recours qu'à l'association qui les initie au mouvement économique, et les pénètre peu à peu de l'excellence du mutualisme. Mais l'association rencontre dans certains pays, et notamment en France, des obstacles puissants par la privation de la liberté de la presse, de la liberté de la parole et du droit de réunion. Toutefois je ne suis point de l'avis de ceux qui voudraient que l'on renversât un système politique seulement pour reconquérir les libertés susdites; je suis de ceux qui pensent que quand on démolit un vieil édifice pour en construire un nouveau, il ne faut pas laisser les fondations lézardées du vieux pour asseoir le nouveau.

Les conférences et cours publics et gratuits sont devenus un excellent moyen d'instruction pour les ouvriers qui les suivent très-assidument. Lyon, entre autres, et comme délégué de cette ville, je suis fier de le constater, se fait remarquer. La création de bibliothèques rendrait de grands services, mais il ne faudrait pas que les sénateurs y interviennent; qu'ils mangent leurs revenus c'est là le seul sacerdoce qui leur convienne.

Maintenant quelles sont les réformes que nous devons réclamer dans le système d'éducation et d'enseignement suivi aujourd'hui. Voilà une question importante que je suis heureux de voir traiter par des ouvriers. Ah ! messieurs les savants en us, avez-vous pu croire que nous souffririons toujours que vous nous régliez à votre fantaisie notre nourriture intellectuelle. Pour diriger l'éducation des enfants dans une bonne voie, il faut opposer à l'étude immorale de la Bible celle de l'histoire des hommes utiles ; il faut leur apprendre à connaître leurs devoirs et leurs droits, à discerner le juste et l'injuste ; à l'étude des langues mortes, il serait bon aussi de substituer celle des langues vivantes, comme l'anglais, l'allemand; l'italien, etc, afin qu'ils puissent s'appliquer à resserrer les liens qui doivent unir les peuples ; nous devrons aussi écarter le prêtre, changer le mode d'enseignement des professeurs laïques, et établir l'instruction gratuite et obligatoire. Et surtout qu'on se rappelle bien que sans la révolution sociale qui accordera les intérêts, jamais l'éducation n'aura le caractère que nous désirons, parce qu'il y aura des gens intéressés à abrutir les autres pour les tyranniser.

**Le secrétaire Theis**. — Les conclusions lues par Brismée à la fin de la 6e séance sont adoptées par le Congrès.

La séance est levée à 11 heures.

## Rectifications et compléments

1re *Séance*. — Compléter : A Delacour, des relieurs de Paris (Section de l'Internationale).

Au lieu de P. F. Fiusc, lisez : P. Flusc.

Au lieu de Pindy, délégué des peintres en batiments de Paris, lisez : Pindy, délégué de l'Union syndicale des ouvriers en bâtiments de Paris.

Au lieu de Daulhier, lisez : Dauthier.

Au lieu de Tollain, lisez : Tolain.

Au lieu de Coene, d'Anvers, lisez : Coenen.

Délégués arrivés le mardi matin (5e *séance*) :

G. Eccarius, du Conseil général et de l'Association des tailleurs de Londres.

Moritz Hess, des Sections de Cologne et de Bâle.

Camille Standaert, de l'Association des gantiers (Générale ouvrière, de Bruxelles).

Frédéric Dean, des forgerons de Hull (Angleterre).

John Forster père, des Sociétés coopératives de Hull (Angleterre).

John Forster fils, des Sociétés coopératives de Hull (Angleterre).

6e *Séance*. — Iung étant parti, Dupont a été nommé président, Murat, vice-président.

Nous redonnons, *in extenso*, le discours de Steens, prononcé dans la 8e séance :

Je vous ai tantôt donné lecture du rapport de la section bruxelloise, traitant de l'influence des machines sur le salaire et la situation de l'ouvrier; d'autres rapports vous ont été lus également, et pas la moindre objection n'est venue les combattre.

En présence d'une adhésion aussi générale, je trouve inutile d'entrer dans des développements nouveaux.

Or, je ne prends la parole que pour m'opposer aux conclusions du citoyen Tolain. Ces conclusions me paraissent contraires à la logique et à l'esprit de l'Internationale, elles ne tendent à rien moins qu'à la faire sortir de la voie qu'elle s'est tracée, chose que je trouve déplorable. En effet, quand on nous a posé la question de la guerre, quelles résolutions avons-nous prises ? Convaincu de notre impuissance, n'avons-nous pas affirmé que tout moyen pratique de s'opposer au principe de la guerre, n'était possible qu'au jour d'une entente unanime, et ajournant nos vœux, en attendant que l'Internationale soit devenue une puissance à défier les gouvernements, nous sommes-nous bornés à ne prendre aucune résolution ? Évidemment, non : l'Internationale a décidé de combattre par toute protestation morale, le caporalisme de l'époque, qui consiste à ruer les peuples les uns sur les autres, au nom de la gloire et pour le vain plaisir d'un despote.

C'est que l'Internationale est une association militante. Bien qu'elle cherche dans des palliatifs les moyens de combattre la misère, elle ne peut se vouer à l'inaction dans aucune question qui l'intéresse. Elle porte l'avenir dans ses flancs et ne saurait être incriminée dans ses tentatives d'émancipation.

En butte à une exploitation incessante, accablé de devoirs et privé de droits, l'ouvrier jamais a-t-il pu déclarer la guerre ? Toujours sur la défensive, ses grèves, loin d'être une déclaration de guerre, ne sont que la manifestation même d'une légitime défense. Dès lors nous avions mieux à faire que de nous occuper de la guerre, nous aurions dû carrément poser la question et rechercher quel serait le rôle que jouerait l'Internationale, si une révolution politique venait à la surprendre au milieu de ses travaux.

La révolution, évidemment, ne peut surgir que de la bourgeoisie, elle la fomente et la désire; tout fait prévoir que les anciens partis, coalisés aujourd'hui contre l'Empire, se lèveront bientôt. Eh bien, faudra-t-il intervenir ou faudra-t-il rester les bras croisés ? N'est-ce pas dans la révolution qu'est le salut du prolétariat ? Les despotes, eux, savent bien s'y prendre à temps, chaque fois qu'une crise économique annonce la révolution, pour l'arrêter dans sa marche et la conjurer ; ils disposent d'un dérivatif, la guerre, et pour l'amener, ils se font des querelles à leur profit exclusif. Nous devons donc lutter et agir.

Les grèves aussi, nous les avons acceptées comme une nécessité sociale inévitable, aux résultats illusoires ; toutefois, pour entretenir l'esprit de lutte, de fraternité et d'agitation, nous en avons consacré le principe dans nos conclusions, comme une insurrection sacrée pour maintenir notre salaire et revendiquer nos droits.

Dès lors, comment vouloir nous proposer de ne prendre aucune résolution au sujet des machines? Vous voulez donc les laisser à la merci des patrons ? Allons donc ! restons logiques, concluons au moins qu'en droit les machines doivent appartenir exclusivement aux travailleurs.

## Dixième séance, au théâtre du Cirque, jeudi 10 septembre

Présidence de Dupont.

La séance est ouverte à 7 1/2 heures du soir.

Lecture du procès-verbal.

Le citoyen Shaw, de Londres, réclame contre l'omission au compte rendu de son discours sur les grèves.

Il avait dit qu'il fallait attaquer les monopoles et les priviléges par tous les côtés, suivant les moyens dont on dispose, les uns par la politique, les autres par les sociétés de résistance, les autres encore en développant les sociétés d'instruction.

Le procès-verbal est adopté.

**Dauthier** lit le discours suivant :

Je ne ferai aucun préambule, j'arriverai de suite au fait.

L'instruction est aussi nécessaire, aussi indispensable que la nourriture du corps, elle est le complément pour l'esprit ; ce bienfait est le seul capable de nous donner la paix, l'union et la liberté. Le programme qui est à l'ordre du jour serait vite résolu, mais l'instruction a ses points noirs, qui sont nos ennemis habillés de cette couleur.

Il y a deux sortes d'instructions : la bonne et la mauvaise, la vraie et la fausse ; la mauvaise, celle des porte-éteignoirs, c'est pour cela que nous n'en voulons pas; la bonne, la vraie, la seule capable de nous affranchir, c'est-à-dire l'instruction libre, démocratique et sociale, est celle que nous désirons.

Pour nous, Français, nous avons des difficultés à vaincre, nos ennemis ont en ce moment trop d'influence et de priviléges ; on dirait qu'ils nous gouvernent ; si on n'arrête pas bientôt ce parti rétrograde, la France sera la dernière des nations pour l'instruction, elle est déjà descendue à la hauteur de l'Espagne. Je connais le moyen radical pour en finir, vous aussi, vous le connaissez ; alors là, il y aura des hommes libres, des citoyens, tandis qu'au cas contraire, il y aura des ilotes, des fanatiques.

De tout temps, l'instruction a fait peur aux tyrans ; ainsi César disait, en parlant de Cassius : « Cet homme à la figure have, réfléchie, il lit beaucoup, il est dangereux. » Aujourd'hui la crainte est la même, parce qu'il y a beaucoup de Cassius.

Dans l'ancien temps, l'instruction tout entière du peuple était confiée aux prêtres, et après dix-huit siècles de leur enseignement, le peuple ne savait pas encore lire. Il est vrai que leur méthode n'est pas brève ; ils ont toujours fait preuve d'autant de lenteur pour l'instruction que de vivacité pour le crime; 89 est arrivé mettre fin à ces misères, sans cependant qu'elles aient toutes disparu. Son principe est meilleur, à en juger par l'instruction et les progrès de chaque jour, quoiqu'il reste encore beaucoup à faire, puisqu'aujourd'hui, dans la France qui possède tant de culottes rouges, sur 100 conscrits 28 ne savent ni lire ni signer leur nom. Il est vrai que pour tuer son semblable, on n'a pas besoin de savoir lire, il suffit de savoir charger et tirer.

D'après une nouvelle statistique, on compte parmi ceux qui ne savent rien du tout, d'autres sachant seulement signer leur nom, et enfin une 3º catégorie qui savent un peu lire et écrire, 60 à 62 par 100 habitants.

N'est-ce pas honteux de penser que c'est avec tant d'ignorants qu'on ose aller civiliser d'autres pays, exemple le Mexique, etc. Peut-être que dans le langage despotique, destruction d'hommes et de villes, signifie civilisation. Si c'est ce qui peut s'apporter dans les fourgons d'une artillerie et se distribuer dans le canon d'un chassepot, qu'ils appellent faire merveille, je désire ne jamais connaître ce genre de merveille.

Au lieu de construire tant de casernes, faites des écoles, au lieu d'outils à détruire, des outils à instruire; que la plume fasse trembler le sabre, la raison saura vaincre la brutalité ; de même qu'on force les hommes à être soldat, à apprendre à manier l'arme pour tuer par principes, je renverse la phrase et je demande qu'on oblige les hommes à s'instruire et à faire instruire leurs enfants, car tôt ou tard, l'instruction tuera la guerre et sa suite.

Je conclus en disant : groupons-nous, associons-nous; que les plus savants nous instruisent et nous instruirons ceux qui n'ont pas nos connaissances. Notre devise étant : Pas de devoirs sans droits, pas de droits sans devoirs, elle serait ainsi appliquée, car c'est notre droit de nous instruire, et c'est notre devoir d'instruire. Instruction doit dire guerre à la guerre, guerre à la misère, aide et appui entre frères. Etablissons des écoles démocratiques, et nous échapperons au naufrage qui menace de nous engloutir, et quoique étant un ennemi acharné de la guerre, je dis guerre à l'ignorance, pour détruire les ignorantins.

**Elsbach**, de Bruxelles. — Envoyé par la Ligue ouvrière, je ne ferai pas de politique, mais j'aborderai la question pratique.

En 1867, Frenay fondait la Société pour s'instruire dans les diverses sciences ; nous avons fondé des bibliothèques, des conférences, mais nos cours étaient de véritables Jérusalem, il n'y avait personne. Pour l'enseignement, l'orateur croit que le professeur semble trop être l'ennemi de l'enfant ; c'est lui qui le punit. L'élève n'apprend pas à respecter son instituteur, et celui-ci oublie trop facilement son devoir. Peu lui importe, il est payé par l'Etat.

Ici même, des professeurs mènent les élèves herboriser et les ramènent ivres. Pour moi, la meilleure morale pour les enfants, c'est la Bible, quoi qu'en ait dit un orateur dans la séance précédente, là seulement on peut puiser les véritables notions du droit.

Je voudrais voir aussi, dit-il, la langue flamande, notre langue maternelle, beaucoup plus cultivée ; on pense bien à créer des groupes d'orphéons, mais peu de groupes scientifiques. J'en appelle aux parents qui doivent surveiller les études de leurs enfants et leur apprendre à respecter leurs professeurs. Il ne faut pas leur donner trop de liberté pour qu'ils en usent à vagabonder dans les rues ! Trop de liberté nuit! Il vaut mieux apporter plus de soin à leur instruction. A l'école de Bruxelles, par exemple, on ne leur apprend même pas à faire des lettres de commerce. En Belgique, on compte 37 p. c. d'instruits et 47 p. c. complétement ignorants, et ce nombre est toujours pris dans le peuple qui n'a pas les moyens d'acquérir l'instruction. Charlemagne, en son temps, allait visiter les écoles; mais à présent, on ne s'en occupe guère, on sacrifie tout à l'armée. Je conclus donc, en disant que l'instruction est la source du bien général.

**Murat**. — Je comprends que les ouvriers aient déserté les cours ouverts sous les auspices d'une morale qui adopte la Bible comme base, la Bible est le code de l'immoralité, et aussi bien pour l'enfant que pour l'homme, elle doit cesser de faire partie de l'instruction. (Applaudissements prolongés.)

**Magallan**. — Je demande à rectifier l'appréciation émise par le citoyen Dauthier, sur le niveau de l'instruction en Espagne. Si, en politique, elle paraît des plus mal partagées, on y trouve des éléments d'études plus complets qu'on ne paraît le croire. Il y a différentes associations d'enseignement qui pratiquent les exercices du corps de concert avec ceux de l'esprit, ce que je n'ai vu ni en France, ni en Belgique ; l'ouvrier y acquiert ainsi le développement intellectuel en même temps que le développement physique. C'est donc en d'autres pays, à Rome, entre autres, qu'il fallait chercher un exemple, mais ce qui entretient cette erreur, c'est que le gouvernement ferme la porte aux relations extérieures, de sorte que l'étranger peut croire que l'Espagne est toujours le pays de l'inquisition.

**Becker**, de Londres. — Citoyens, on a beaucoup parlé sur l'éducation, mais il y a pourtant encore quelques lacunes à combler. Je serai bref, car j'estime, comme mes compatriotes, qui aiment le saucisson, la saucisse longue et les sermons courts.

Quand on parle d'instruction, il va sans dire qu'il ne faut enseigner aux enfants que des choses positives, naturelles, rien de surnaturel, point de métaphysique ; que toutes ces idées de paradis, de vie future, de ciel, sur lequel on tire des lettres de change non acceptées et non acceptables, doivent être bannies de l'instruction. Ces spéculations doivent disparaître aussi bien de la science et de la philosophie que de l'économie sociale.

Voyons maintenant comment se rapporte l'instruction à l'éducation :

Une instruction rationnelle n'est que la préparation pour une éducation rationnelle; mais ce n'est ni l'école, ni la famille qui font l'éducation de l'homme, tel qu'il sera dans la vie. Cette éducation, il la reçoit dans la vie publique, dans l'atelier, dans le comptoir, dans les cafés; bref, la société dans laquelle il se meut, donne l'éducation définitive à l'homme. Il est le produit de son siècle, de ses rapports sociaux, de toutes ses habitudes et de tous ses préjugés.

L'instruction rationnelle ne peut, par conséquent, porter que peu de fruits, tant que les institutions politiques et sociales ne sont pas conformes, mais en contradiction avec elle.

Combien d'hommes n'y a-t-il pas qui oublient forcément tout ce qu'ils ont appris, puisqu'ils n'en savent que faire ! Quel usage le prolétaire peut-il faire de ce qu'il a appris, lui qui est attaché du matin au soir à des travaux abrutissants ? J'en ai connu qui, dans leur enfance, ont fréquenté de bonnes écoles et qui ont tout oublié, jusqu'à écrire et à compter. Ils sont devenus des travailleurs, et qu'est-ce que le prolétaire a à compter ?

Pour donner une éducation intégrale, il faut harmoniser la vie avec l'instruction.

Depuis des milliers d'années, on a prêché la morale : Aime ton prochain comme toi-même, et voilà que nous sommes au milieu de la guerre de tous contre tous.

Il est écrit aussi : Tu ne voleras pas, et voilà le travailleur pillé et exploité tous les jours, et cela le Code à la main !

Il est écrit : Tu ne mentiras. Mais tout le monde ment aujourd'hui, depuis les princes et ministres, jusqu'aux commerçants et paysans.

Quiconque aujourd'hui ne vole, ne ment pas dans la vie pratique, est réputé sot et devient le fou de son voisin.

Il est aussi écrit : Tu ne tueras, et pourtant on dirait que le contraire, que le massacre nous soit commandé. Des milliers sont sacrifiés par des aliments falsifiés, des centaines de milliers par la famine et les maladies qui en sont la suite, sans parler de la grande boucherie d'hommes dressés pour être des machines à destruction d'hommes.

Je conclus que les écoles doivent être harmonisées avec la vie politique et sociale ; que l'un ne va pas sans l'autre, et si notre génération avait la capacité de changer convenablement les conditions de l'instruction et de l'éducation, elle aurait aussi la capacité d'établir des institutions politiques et sociales conformes avec une éducation rationnelle. Alors il faut que notre Association travaille dans ces deux directions.

**Lessner**, des branches allemandes d'Angleterre. — Je n'ai que quelques mots à ajouter à tout ce qui vient d'être dit. L'instruction, gage de tout produit social, est indispensable à l'ouvrier ; mais pour la rendre fructueuse, il faut cesser de livrer l'enseignement au clergé ; car c'est l'État seul, c'est la collectivité qui doit donner l'instruction au peuple pour le plus grand profit de la société. Par là disparaîtra cette ignorance stupide que l'on entretient parmi nous pour assurer notre infériorité ; par là se dépeupleront les prisons ; car une société véritablement morale n'est possible qu'avec l'instruction.

**Catalan**, de Genève. — La question de l'enseignement se présente sous deux faces que l'on n'a pas suffisamment indiquées ; la première : Qui donnera l'enseignement dans un état social parfait? La deuxième : Quel enseignement y donnera-t-on ? Dans l'organisation que nous réclamons les hommes seront libres, mais il leur incombera une somme de devoirs pour assurer l'égalité des relations ; on ne peut pas admettre des hommes qui ne seraient pas capables de travailler. L'instruction doit donc être obligatoire et intégrale; elle doit comprendre l'enseignement scientifique dégagé de toute idée métaphysique et religieuse, et l'enseignement professionnel destiné à donner à chacun les moyens de travailler. Mais cet état parfait n'étant pas encore réalisé, j'appuie la résolution présentée par la Commission. Nous avons tout à faire en Suisse, comme ailleurs. Si notre pays est mieux partagé au point de vue politique, je suis obligé de reconnaître que l'instruction n'y est pas traitée comme il conviendrait. On donne aux enfants un enseignement religieux et militaire, on cultive les idées chauvines et on repousse ceux que leurs parents veulent soustraire aux pratiques cléricales. Ce que nous devons donc réclamer avant tout, c'est la séparation de l'Église et de l'État, la suppression de la théologie, au risque de priver Genève de son académie, qui chaque année crée 70 ou 80 pasteurs et ministres, mais jusque-là nous devons prendre l'initiative de cours d'enseignements mutuels qui répandront partout l'instruction.

**Henri** de Paris. — Je traiterai la question seulement au point de vue primaire. Si les nations sont privées des libertés auxquelles elles ont droit, elles le doivent surtout au défaut d'instruction, Grâce à l'ignorance on entretient dans les campagnes des superstitions qui assurent l'influence du parti réactionnaire et clérical : en disant clérical, je n'entends attaquer la religion; libre-penseur, je ne puis songer à toucher à la pensée des autres, mais j'attaque le parti qui s'abrite derrière ce nom pour en faire un instrument de domination.

Qui a tenu jusqu'ici l'instruction, qui en a fait un appui pour le droit divin, si ce n'est le clergé? Aussi le droit divin lui rend-il bien en service la puissance qu'il en a reçue ; il ne sert que les intérêts de ceux qui nous oppriment. Et pourtant ses conseils ont toujours été funestes aux monarchies. Les prêtres ont justifié, ainsi que le disait Jung, en parlant des événements de 1793, les haines populaires déchaînées par leur oppression ; et malgré cela les gouvernements entretiennent les mêmes erreurs.

L'on dépense chaque année, en France, 500 millions pour l'armée ; nous avons eu encore à payer 500 millions pour le Mexique, 26 millions pour le nouvel Opéra et rien pour l'instruction.

Lorsque l'instruction sera répandue, grâce à un enseignement gratuit et obligatoire, nous verrons bientôt disparaître ce luxe effréné qui écrase le producteur, ces armées permanentes, sources de troubles perpétuels, pour faire place à la paix et au bien-être de tous.

**Coenen**, d'Anvers, au nom de Bredenhorst, délégué des menuisiers d'Anvers, lit le discours suivant :

Le travailleur désire l'enseignement des sciences aussi bien que celui des métiers, car aujourd'hui les savants, loin de l'aider, ne cherchent qu'à tirer parti de son ignorance.

Suivant les économistes, il n'y a aucun moyen de remédier à la condition misérable, à l'ignorance de l'ouvrier. Ils considèrent comme une fatalité insurmontable tous les maux qui l'accablent. Beaucoup de discours, même venant du trône, nous font des promesses, nous attendons les faits.

En vain des journaux à double face cherchent à dénaturer nos tentatives, notre œuvre est éternelle, nous saurons la défendre contre tous nos ennemis.

Ainsi donc, frères, une instruction dans toutes les sciences, accompagnée d'une bonne instruction dans la religion, purifiée de toute exploitation, est un des meilleurs principes de l'éducation. Par elle on possédera le bonheur et la prospérité pour entretenir et respecter le bon ordre.

Mettons cela aux pieds du trône, pour qu'il connaisse notre vrai caractère, et ne nous accuse pas de vouloir renverser la société, ce qui n'est pas notre sentiment.

**Tartaret**. — Citoyens, je suis partisan de l'enseignement obligatoire pour tous, mais libre, c'est-à-dire en dehors de l'Etat, car il faut que chacun comprenne la portée des devoirs qui lui incombent. Mais la question que je veux traiter ici est celle de l'enseignement professionnel qui est d'un intérêt primordial pour les travailleurs, et dans l'exposé de cette question entre immédiatement l'apprentissage des métiers.

Jusqu'ici on s'est trop préoccupé de réglementer ce point, ce qui semble être un pas vers le retour des corporations. Ce n'est pas parce qu'un homme aura passé dix ans dans un métier qu'il le connaît entièrement. En France, on prend des apprentis pour en tirer profit et non pour les initier à la connaissance de la profession, et ainsi on abaisse l'intelligence, ce qui empêche d'établir la solidarité.

Ne pourrait-on soumettre ces études à une surveillance, favorable à l'enfant comme à l'ouvrier ? et avec l'ouvrier, j'entends aussi l'ouvrière, puisque l'organisation actuelle contraint la femme à des travaux qui ne paraissent destinés qu'à l'homme. L'enseignement professionnel doit être complet pour donner de bons résultats dans l'apprentissage. Par enseignement professionnel, je n'entends pas cet enseignement routinier qui s'attache aux moyens purement matériels de l'état, mais bien l'étude des sciences qui s'y rattachent spécialement et qui permettent de discerner le choix des matières premières que l'on a à employer.

On organise des cours, mais quels services peuvent-ils rendre aux producteurs, puisqu'ils ne traitent d'aucun des rapports qui existent entre la science et le travail, il faut donc que la science se mette à la portée de tous. L'enfant, pour apprendre son métier, doit en apprendre les principes primordiaux dans l'atelier et y joindre les études plus élevées qu'il puiserait dans des cours publics faits par des hommes compétents; en agissant ainsi, on ferait des hommes capables de coopérer en connaissance de cause à des associations. J'invite donc le Congrès à manifester ses sympathies pour une telle réforme.

**Durant**, de Paris, lit un discours écrit. — Pour détruire la féodalité terrienne et industrielle, pour lutter contre l'influence des machines et accomplir toutes les réformes sociales, il faut au peuple une éducation supérieure; il faut que des assemblées délibérantes élues par le peuple lui-même, dirigent la navigation, le haut commerce, en un mot, l'État sous toutes ses formes.

On nous offre bien l'instruction élémentaire gratuite et obligatoire, comme si, dans l'état actuel, cette instruction réglée par le clergé, pouvait changer quelque chose à ce dont nous nous plaignons. D'ailleurs, il n'y a rien de gratuit; et avec l'instruction élémentaire, l'ouvrier ne pourra jamais avoir la haute main dans les affaires de l'Etat. Puisque nous reconnaissons que la source de toutes nos misères est dans la constitution même de la propriété sous toutes ses formes, foncière, terrienne et industrielle, que la propriété est constituée de par la législation et la juridiction, il est évident que l'état d'assujettissement dans lequel nous sommes, durera tant que l'ouvrier ne sera pas législateur, jurisconsulte, sans pour cela sortir de la condition commune de tous les ouvriers.

Ce qu'on nous offre actuellement comme instruction obligatoire, n'est que le manteau que le voyageur jette à la bête fauve qui le poursuit; pendant qu'elle s'amuse à le déchirer, il gagne une avance qui le distancera encore pour longtemps. L'instruction primaire, obligatoire, dans les conditions actuelles, est à ce qu'il nous faut, ce que l'ombre est à la proie... .

Nous ne pourrons jamais sortir de notre condition, tant que l'ouvrier ne pourra recevoir une éducation complète : donc ce n'est pas à l'État qu'il faut nous adresser pour cela; il n'est même pas en mesure de donner à chacun l'instruction élémentaire.

Nous ne pouvons y arriver que par l'enseignement professionnel, combiné avec un haut enseignement scientifique.

Je termine en disant que je me rallie à l'idée du citoyen... . qui dit que nous devons nous instruire les uns les autres, et qu'il faut que notre éducation et notre instruction soient dégagées de toute idée cléricale, de toute influence administrative, qu'elle soit en un mot complétement démocratique.

**Tolain**, de Paris. — Sur ce point, il faut bien se persuader que le but à atteindre est l'enseignement intégral et non l'enseignement primaire toujours insuffisant, et encore actuellement perverti par les notions dites de religion et de morale, ce qui équivaut à des notions de tel ou de tel prêtre, de tel ou de tel État. Je ne sache pas que les peuples aient eu à se louer jusqu'à présent de ce mode, mais comment s'y soustraire sans ressources ? En demander au citoyen, dont le salaire est déjà inférieur à ses propres besoins, qui déjà est pressuré par l'impôt que l'on emploie à toute autre chose, ne serait pas possible. Quel moyen transitoire pouvons-nous employer ? L'instruction doit-elle être libre ou gratuite et obligatoire? Doit-elle être donnée par l'État ou par la famille ? Voilà une des questions à résoudre. Les Congrès de Genève et de Lausanne ont nié la gratuité qui n'est qu'un leurre, puisque la rétribution est faite sous forme d'impôt, mais ils ont affirmé l'obligation comme un devoir pour l'individu qui doit être à la hauteur du milieu social dans lequel il vit. Mais le droit du père de famille est inviolable, lui seul peut régler les conditions de l'éducation, et ce n'est qu'en cas d'impuissance ou d'incapacité que la collectivité doit intervenir pour rétablir l'équilibre rompu au détriment de l'enfance. Pour limiter ces droits du père et de la collectivité, le Congrès de Lausanne avait demandé un programme étudié pour le Congrès suivant ; mais ce programme n'ayant pas été rempli, je demande le renvoi de la question pour l'année prochaine. Je demande que l'on mette à l'étude la formation de l'école-atelier qui permettrait à l'enfant de gagner ses frais d'écolage et développerait son intelligence dans la pratique de métiers.

**Ansel**, de Paris. — Tout en appuyant les conclusions présentées par la Commission, je regrette que l'on y ait omis la grande question de l'instruction des femmes. On paraît ainsi ne pas s'être rendu compte des causes qui entretiennent l'influence du prêtre dans la relation sociale, influence qu'il ne doit qu'à l'ignorance où jusqu'ici la femme a paru condamnée. J'ai appris qu'à Bruxelles il existait des sociétés de libres penseurs ; je leur demande s'il ne leur est pas souvent arrivé d'être entravé par l'influence des femmes dans l'accomplissement de leurs actes purement civils ?

Il est donné lecture des conclusions de la Commission ainsi conçues :

Reconnaissant qu'il est pour le moment impossible d'organiser un enseignement rationnel,

Le Congrès invite les différentes sections à établir des cours publics où il soit remédié autant que possible à l'insuffisance de l'instruction que les ouvriers reçoivent actuellement. Il est bien entendu que la réduction des heures de travail est considérée comme une condition préalable indispensable.

Amendement Tartaret. Le Congrès croit en outre qu'il y a urgence à engager les travailleurs à faire appel aux artistes, aux hommes de science pour organiser des cours libres, mutuels et industriels.

Proposition Tolain. La question est remise à l'étude pour l'année prochaine sous forme de : Programme d'enseignement scientifique, professionnel et productif, c'est-à-dire enseignement intégral. Projet d'organisation de l'école-atelier.

Proposition Henry. Le Congrès déclare que puisque l'impôt est payé par les citoyens, l'instruction doit être payée par l'Etat et doit être gratuit et obligatoire.

Le vote de ces propositions est remis à la séance du lendemain matin.

Il est donné lecture des conclusions adoptées sur la question des machines. Ces conclusions sont ainsi conçues :

*Suit dans le compte rendu le texte de la résolution sur les machines ; voir [Résolution sur les machines](https://marxismo.school/archivo/congresos/originales/1868%20Congr%C3%A8s%20de%20Bruxelles%20%28AIT%29#resolution-sur-les-machines).*

**Le Président** donne lecture de la communication suivante :

« Le Congrès des ouvriers allemands réunis à Nuremberg, le 7 septembre, composé de 116 délégués représentant plus de 200 sociétés ouvrières (50,000 membres), a voté l'adhésion à l'Association internationale des Travailleurs.

» Le Conseil général y avait envoyé un délégué. »

**Le Président** met en discussion la question du crédit mutuel entre travailleurs.

**Richard**, de Lyon lit les conclusions.

« Considérant :

» 1º Que l'intérêt au capital, sous quelque forme qu'il se montre, est une valeur prélevée sur le travail d'aujourd'hui au bénéfice de celui que le travail d'hier a déjà enrichi, et que ce dernier, s'il a le droit d'accumuler, n'a pas le droit de le faire aux dépens des autres ;

» 2° Que, par conséquent, l'intérêt au capital est une source permanente d'injustice et d'inégalité, et que les associations coopératives qui le conservent font tout simplement passer de l'individualité dans la collectivité le principe d'égoïsme qui est le ver rongeur de la société actuelle;

» 3º Que des créations politiques et économiques telles que l'emprunt consolidé et les priviléges accordés à des sociétés financières, soit à des compagnies de chemins de fer, d'assurances, etc., accroissent dans une proportion effrayante la faculté spoliatrice de l'intérêt au capital et solidarisent les intérêts des gouvernements et ceux des capitalistes ;

» 4° Que l'agiotage pousse l'action de l'intérêt au capital jusqu'aux derniers excès de l'immoralité ;

» 5° Que l'application sur une vaste échelle du principe de la solidarité par les travailleurs est le seul moyen pratique dont ils puissent disposer actuellement pour lutter contre la féodalité financière ;

» La commission propose la fondation d'une banque ayant pour but de rendre le crédit démocratique et égalitaire et de simplifier les rapports du producteur au consommateur, c'est-à-dire de soustraire le travail à la domination du capital, et de faire rentrer celui-ci dans son rôle naturel et légitime qui est celui d'agent du travail. »

**Richard**. Pour cette question quelques idées nous ont été soumises, et entre autres nous avons eu l'appui du général Cluseret qui, par une lettre adressée au Congrès, nous a transmis son opinion sur ce point. Nous remercions le général de son concours, qui peut encore étonner ceux à qui il semble que ces questions ne sont pas étudiées par un militaire ; mais n'aurons-nous pas, en revanche, un jour à nous occuper peut-être de stratégie ? Le crédit est à coup sûr un des plus puissants ressorts de l'organisation sociale, il détermine le lien de la production et de la consommation et crée un accroissement de richesse. Mais grâce à la plus-value prélevée sur le salaire, où l'intérêt enrichit quelques-uns pour appauvrir la collectivité, on fonde les priviléges pour quelques puissantes compagnies ou sociétés financières et l'agiotage semble épuiser toutes les forces vitales d'une nation.

**Fontaine**. — Je ne puis admettre les conclusions présentées par la Commission, et j'avais espéré qu'il sortirait de ses délibérations un travail plus complet et mieux compris. Je vous soumets donc le rapport de la Section bruxelloise :

### Rapport sur le crédit

#### Le crédit mutuel.

Non moins important que le phénomène de la division du travail avec lequel il est en corrélation étroite, le phénomène de l'échange et de la circulation des produits embrasse pour ainsi dire tout le monde économique auquel il donne le mouvement et la vie. Sans la division du travail, sans l'échange, sans la circulation, les diverses forces sociales, restant isolées et inertes se seraient arrêtées dans leur évolution historique à la forme primitive et grossière du patriarcat ; la nécessité de diviser les fonctions économiques, celle par conséquent, d'échanger les divers produits de leur travail, a groupé les hommes à l'origine et jusqu'à nos jours sous forme d'États, de souverainetés politiques ; aujourd'hui il s'agit de trouver les vraies lois de l'échange et des relations sociales ; ces lois, une fois connues et réalisées, à l'État toujours plus ou moins despotique se substituera la Société industrielle, basée sur le contrat libre rédigé d'après la connaissance plus ou moins parfaite des véritables lois sociales.

Rechercher les lois de la circulation, c'est comme qui dirait rechercher les lois qui doivent présider à la vie de relation des producteurs et des consommateurs, c'est presque soulever la question sociale tout entière, car une fois cette question résolue, une fois la loi de l'échange connue et pratiquée, que restera-t-il à faire ? Il ne restera plus qu'à chercher le mode d'organisation le plus convenable et le plus profitable pour la production et la consommation, soit que la production et la consommation ensemble, ou l'une ou l'autre séparément, doivent se réaliser sous forme communautaire ou individualiste, soit qu'elles doivent se pratiquer par une combinaison qui donne également satisfaction au communisme et à l'individualisme. Ce n'est là dans tous les cas qu'une question de forme et d'organisation, qui n'ayant pas le caractère de loi sociale, comme la loi de l'échange, variera nécessairement suivant le temps, les lieux, les divers genres d'industries, les goûts mêmes individuels des producteurs-consommateurs et dont le choix par conséquent nous semble devoir être réservé aux libres préférences des individus et des associations.

Le problème de l'échange du travail est donc le problème fondamental ; celui de l'organisation du travail vient en second ordre, contrairement à l'opinion de plusieurs écoles socialistes qui, faisant de certains absolus économiques l'objet de leurs attaques, oublient que l'esprit humain n'a le droit et le pouvoir de s'occuper que des rapports existant entre les choses et ne voient pas que le phénomène, le rapport le plus général du monde économique étant la circulation et l'echange, il suffit de régulariser ce rapport pour faire disparaître du même coup et reléguer dans leur néant métaphysique les abus économiques, tels que la propriété, par exemple, qui n'ont une apparence de réalité à nos yeux que par la méconnaissance des rapports vrais de l'économie sociale. C'est ainsi que dans un autre ordre d'idées, l'absolu métaphysique que nous adorons ou maudissons sous le nom de Dieu, n'existe que grâce à la perversion de la loi juridique et s'évanouit du moment qu'elle est reconnue.

L'origine historique et logique du crédit, c'est l'échange, le troc. L'échange se fait d'abord directement, c'est là son point de départ assez peu important au point de vue social. L'échange ne devient une question sociale qu'à partir de l'apparition de la division du travail. De l'avénement de cette force économique, poussée aujourd'hui à ses conséquences les plus rigoureuses, datent le bouleversement et la perversion des lois vraies de l'échange ; dès ce jour, le travail eut des maîtres ; après avoir mis des siècles à s'émanciper de la tyrannie de la nature et des éléments, l'homme tomba sous la tyrannie de l'homme, le travail fut esclave de la monnaie, signe de l'échange, désormais centralisé entre les mains des propriétaires et des capitalistes.

Mais l'immobilité, l'inertie, ne sont pas de l'essence de l'humaine nature ; aucune institution n'est aujourd'hui ce qu'elle était hier ni ce qu'elle sera demain, et l'idée ainsi que le fait naissent et se développent successivement de l'idée et du fait, aboutissant généralement à l'idée et au fait contraires, d'où résulte pour l'homme la nécessité de résoudre ce que la philosophie appelle les contradictions sociales.

De l'usage de la monnaie, différente suivant les pays, résulte la nécessité du change ; ce fut l'origine des banques. Le change eut pour conséquence l'agio, ce fut l'origine de la spéculation et des grandes fortunes, ainsi que des grands desastres des Juifs d'autrefois et d'aujourd'hui. De là à la banque de dépôt, il n'y avait qu'un pas ; de même de la banque de dépôt à la banque de prêt ; avec cette dernière l'usure, ou comme on s'exprime de nos jours, l'intérêt de l'argent devint une institution sociale ; à partir de ce moment la distinction de la société en fainéants et en travailleurs se généralisa, et jusque vers le xive siècle la monnaie métallique régenta sans partage la vie économique de l'Europe.

C'est à Venise en 1171 que la première banque de dépôt et de prêt prend naissance sous le duc Vitalis Michaël, à la suite d'un emprunt forcé frappé sur les citoyens les plus riches de la République. Les prêteurs furent constitués en une chambre qui fut chargée par le gouvernement de répartir entre les ayants droit l'intérêt à 4 p. c. que devait payer le gouvernement. Cette chambre devint la banque de Venise. Elle ouvrait aux déposants des crédits jusqu'à concurrence de leurs dépôts. Au commencement du xve siècle cette banque de dépôt et de prêt devint une banque de virement.

Le virement fut la première atteinte portée au despotisme monarchique de la monnaie métallique ; à partir de ce jour une nouvelle souveraineté fait son entrée dans le monde, le papier, et avec le papier la souveraineté du peuple, car c'est également vers cette époque que s'élèvent les premières revendications sérieuses au nom de la souveraineté du peuple.

La lettre de change du premier coup se pose l'égale de l'or et de l'argent.

La lettre de change mène à sa suite les banques d'escompte, puis le billet de banque, et enfin les banques d'émission et de circulation.

Aujourd'hui la souveraineté du papier, aussi bien que la souveraineté du peuple, réalisées en fait, ont donné ou à peu près tout ce qu'elles pouvaient donner : la souveraineté d'un seul a abouti au règne non moins tyrannique des majorités dont la formule dernière est le suffrage universel et indivis quant à la souveraineté de l'or, elle a eu pour conséquence la souveraineté démocratique du papier ; l'égalité et la liberté politiques n'existent pas plus que l'égalité et la liberté économiques. Serait-ce que l'humanité a fait fausse route, ou serait-ce qu'elle est à la poursuite d'un fantome insaisissable ? Ni l'un ni l'autre. L'évolution que l'humanité a accomplie, en politique, en partant du despotisme d'un seul ou de quelques-uns pour aboutir au despotisme des majorités, en économie politique en partant de la tyrannie de l'or pour aboutir à la tyrannie du papier, cette évolution était nécessaire à l'éducation de l'esprit humain, qui ne sait rien à priori et dont l'expérience résulte uniquement des évolutions de sa propre histoire.

Aujourd'hui, grâce à cette évolution tant politique qu'économique, aujourd'hui seulement et pas plus tôt, l'homme a enfin pu reconnaître son seul et véritable ennemi : en politique, cet ennemi s'appelle la loi, symbolisée par le monarque, en morale, Dieu, symbolisé par les Lamas, Popes et Papes, en économie politique l'inégalité des conditions symbolisée par le crédit.

Qu'est-ce donc que le crédit ? Le crédit, à l'heure où nous vivons, c'est la domination du travail par le capital ; c'est la distinction de la Société en prêteurs et emprunteurs, en capitalistes et salariés, en pauvres et en riches ; c'est la Banque, c'est le Mont-de-Piété.

L'Etat nous a légué la Banque, l'Église nous a légué le Mont-de-Piété, nous ne voulons ni de l'une ni de l'autre.

Il faut que le crédit, qui a eu pour point de départ l'échange, retourne à l'échange; l'échange est le seul titre qui convienne à une institution qui désormais ne doit plus fonctionner qu'entre égaux ; le mot crédit, impliquant toujours un individu qui prête et un individu qui emprunte sans réciprocité aucune, doit être écarté comme n'étant plus en rapport avec la Banque que nous voulons : Une Banque mutuelle d'échange à prix de revient.

Désormais, nous ne voulons pas plus de banques libres que de banques privilégiées.

Toute Banque, libre ou privilégiée, basée sur le mythe de la productivité du capital, est un mal; sous le régime du privilége propriétaire et capitaliste, la Banque libre est nécessairement aussi un privilége.

Nous ne voulons plus de ces banques qui sont censées faire crédit, tandis que c'est à elles dont nous acceptons les billets que nous faisons crédit.

Nous ne voulons plus de ces banques qui, dans les temps prospères élèvent leur escompte au point de se rendre inabordables, et ne l'abaissent qu'au temps de crise, alors que personne ne recourt à leurs services.

Nous ne voulons plus de ces banques qui nous ont refait une féodalité pire que l'ancienne.

Nous ne voulons plus de ces banques qui, comme la Banque Nationale belge, ne tiennent pas même les conditions de leur privilége.

Nous voulons une banque qui soit simplement l'organe des échanges entre producteurs et consommateurs, sans l'intervention de propriétaires, de capitalistes ou d'actionnaires.

La mutualité dans le crédit, pour tout dire l'abolition du crédit et son remplacement par l'échange direct et au prix de revient, voilà ce que réclame toute la classe ouvrière, dans laquelle nous comprenons tous ceux qui vivent en travaillant. La logique et l'histoire le veulent, les publicistes les plus éminents du siècle y poussent, et, chose rare, le haut commerce et la grande industrie verraient d'un œil favorable la réorganisation du crédit que nous voulons; peut-être, il est vrai, n'en comprennent-ils pas les conséquences.

Quoi qu'il en soit, aucune révolution n'a été plus légitime, car nulle n'a été plus nécessaire, aucune n'a été plus praticable, car aucune n'a été davantage conforme au désir général.

Il suffit que les classes ouvrières s'entendent pour l'accomplir, et personne, sauf quelques milliers de capitalistes les plus directement intéressés, ne fera résistance.

Les statuts d'une banque d'échange, que nous soumettons à une discussion publique, sont extraits, pour la plus grande partie, des publications de Proudhon, un ouvrier, et par conséquent lui-même un des signes éloquents du temps ; ils répondent également aux vœux exprimés par le rapport fait au Congrès de Lausanne, et par plusieurs organes de la presse démocratique ; nous pouvons dire qu'ils sont l'œuvre même de la démocratie ouvrière.

#### Statuts.

**Article premier**. — Sont membres de la Société commerciale du crédit au prix de revient, tous ceux qui signeront les présents statuts.

Il n'est perçu aucun droit d'entrée. Aucun versement de capitaux ou de valeurs quelconques n'est exigé.

**Art**. 2. — Pour cesser de faire partie de la Société, il suffit d'une simple déclaration écrite et de la liquidation des obligations réciproques de la Société et du membre démissionnaire.

**Art**. 3. — Les sociétaires s'engagent à accepter en payement dans toutes leurs transactions le papier social substitué par la Banque à l'usage du numéraire.

**Art**. 4. — La Banque n'a pas d'encaisse métallique, et le papier de banque n'est pas remboursable en espèces.

**Art**. 5. — L'émission du papier de banque ne sera jamais supérieure à la valeur des obligations que ce papier représente.

**Art**. 6. — La Banque ne perçoit pas d'intérêts et ne fait pas de bénéfice, sous quelque forme que ce soit.

**Art**. 7. — Les frais d'administration, ainsi que le risque de non-recouvrement des effets ou promesses, sont couverts par une prime ou commission provisoirement fixée à un p. c., mais qui sera déterminée dans la suite d'une manière exacte autant que possible.

**Art**. 8. — La Banque ne se sert de monnaie métallique que pour les appoints.

#### De l'escompte.

**Art**. 9. — La Banque reçoit à l'escompte tous les effets, billets ou promesses représentant des affaires sérieuses ; elle reçoit également les commandes et factures acceptées.

**Art**. 10. — La Banque ne prélève de ce chef aucun intérêt ; elle ne perçoit que la prime ordinaire pour les frais d'administration et les risques de non-recouvrement.

**Art**. 11. — La Banque escompte à toute échéance, à une ou plusieurs signatures, selon qu'on le jugera prudent.

#### Des crédits à découvert.

**Art**. 12. — La Banque ouvre des crédits à découvert avec ou sans caution ; les cautions sont solidairement responsables.

#### De la commandite.

**Art**. 13. — La Banque encourage de ses avances tous les producteurs et spécialement les associations ouvrières auxquelles elle facilite l'acquisition des grandes exploitations industrielles et commerciales. Sans rien entreprendre par elle-même, elle favorise toutes les entreprises, elle commandite toutes les inventions sans discuter elle-même leur valeur, et pourvu que le remboursement de ses avances lui soit sérieusement garanti par un certain nombre de signatures.

#### Des crédits sur hypothèques.

**Art**. 14. — La Banque ouvre des crédits sur hypothèques aux propriétaires fonciers ; en cas de non-remboursement de ses avances, elle se réserve le privilége d'acheter leur propriété d'après estimation contradictoire.

**Art**. 15. — Provisoirement, elle sert aussi d'intermédiaire entre les cultivateurs, fermiers, locataires et leurs propriétaires pour l'acquisition de leurs terres et habitations. Les avances faites par la Banque, à cette occasion, sont remboursables par annuités et sans intérêts, sauf la prime d'usage pour les frais.

**Art**. 15. — La Banque s'offre également comme intermédiaire, aux mêmes conditions, pour le remboursement de la dette hypothécaire.

**Art**. 16. — Elle conserve hypothèque sur les biens acquis ou libérés jusqu'à concurrence du capital avancé et jusqu'à son remboursement intégral.

**Art**. 17. — Si au terme convenu les avances ne sont pas remboursées, la Banque, pour autant qu'elle ne juge pas convenable de prolonger le délai, aura le droit, de préférence à tout autre, d'acheter la propriété à sa valeur d'après expertise contradictoire.

**Art**. 18. — La Banque pourvoira à l'exploitation des biens acquis de cette manière, en traitant autant que faire se peut avec les membres de la Société.

#### Des comptes courants et des payements et recouvrements.

**Art**. 19. — La Banque fait gratuitement pour tous les sociétaires les payements et recouvrements sur place et à l'extérieur. Elle ouvre à chacun de ses membres un compte courant ; elle effectue ainsi leurs payements réciproques par un simple transfert.

#### Articles additionnels.

**Art**. 20. — La Banque encourage et facilite l'établissement de succursales partout où l'initiative des producteurs, consommateurs et échangistes en réclame.

**Art**. 21. — Elle traite avec les autres banques libres pour l'acceptation réciproque du papier des diverses sociétés et travaille à leur fédération pour arriver à l'unification du papier-monnaie.

**Art**. 22. — La Banque est complétement indépendante de l'État ; elle traitera avec ce dernier pour l'acceptation du papier de Banque dans les caisses publiques.

**Art**. 23. — L'État peut devenir sociétaire comme tout autre individu et aux mêmes conditions.

#### Administration de la Banque.

**Art**. 24. — L'administration de la Banque est confiée à un Conseil composé d'un certain nombre de sociétaires élu par l'assemblée générale.

**Art**. 25. — Le Conseil d'administration est constamment soumis à la surveillance d'un comité composé d'un représentant de chaque corps de métier élu directement par ceux qu'il représente.

**Art**. 26. — L'assemblée générale se compose de tous les sociétaires ; elle se réunit à des époques fixes ou sur la convocation d'un administrateur, d'un membre du comité de surveillance ou d'un nombre à déterminer de membres de la Société.

**Art**. 27. — L'assemblée générale règle sans appel tout ce qui est d'intérêt général.

**Art**. 28. — Le Conseil d'administration publiera périodiquement un exposé complet de la situation de l'établissement.

**Art**. 29. Le traitement des administrateurs et employés quelconques est fixé en assemblée générale, sans que ce traitement puisse jamais dépasser la valeur moyenne d'un budget d'ouvrier. Il leur sera tenu compte des dépenses faites au nom et dans l'intérêt de la Société.

Voici maintenant en quelques mots les conséquences d'une banque de ce genre sur la Société.

La première, la plus importante, c'est l'abolition de la rente sous toutes ses formes. La rente étant abolie, la dette hypothécaire, qui est, en Belgique, de plus d'un milliard, serait remboursée par annuités ; il en serait de même de la dette chirographaire. Du même coup, par cette mesure non moins favorable aux campagnes qu'aux villes, nous faisons des premières l'avant-garde du progrès, alors que jusqu'ici elles ont été l'appui de toutes les réactions. Le paysan qui emprunte aujourd'hui à 14 p. c., frais compris, ne regrettera pas l'ancien régime.

Tout payement fait par le locataire ou le fermier le rend possesseur pour une part du sol qu'il cultive et de la maison qu'il habite.

La Société entière se réorganise sur le modèle de la Banque ; elle se fédère par groupes et métiers ; de politique elle se fait industrielle ; l'impôt devient un échange de services entre les associés et leur Société ; il se perçoit gratuitement par la Banque sans donner lieu aux frais énormes de perception, auxquels il est sujet actuellement.

La Société travaille également à la liquidation de l'ancienne dette léguée par l'État ; la rente étant abolie en fait et en droit, elle impute sur le principal de sa dette les millions consacrés aujourd'hui au service des intérêts.

L'équilibre économique est du même coup réalisé, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur; les douanes peuvent être impunément supprimées.

La guerre et les armées, conséquences de l'inéquilibre social, n'ont plus de raison d'être.

Le travail devient non-seulement un droit, mais une nécessité ; les improductifs, épuisant insensiblement leur capital, se transforment en producteurs sous peine de mort.

La propriété, devenant possession, entre désormais dans la circulation.

A partir de ce jour, la Société ayant définitivement fixé la loi de ses relations, travaille à rechercher le meilleur mode d'organisation du travail. Le progrès devient sa tendance invariable. Elle sort à tout jamais de l'ère des révolutions et des réactions. Elle marche !

**Murat** donne lecture du rapport de la Section liégeoise :

### Rapport sur le crédit. Section liégeoise

La question des relations qui doivent exister entre le travail et le capital n'a pu être étudiée à la Section liégeoise de l'Association internationale des travailleurs d'une manière fort complète, à cause de son importance et du peu de temps qui nous était laissé par les occupations inhérentes à toute Société en voie de s'organiser.

Nous ne pouvons faire connaître dans ce rapport que les principes admis par l'unanimité des membres de notre section, et dès lors répéter ce qui a été démontré si souvent et depuis si longtemps.

Le travail analogue de la force créatrice, est la nécessité primordiale de la société, l'unité qui doit mesurer et proportionner les valeurs, le principe de la richesse. C'est lui seul qui doit se payer et s'échanger, le capital n'est que du travail accumulé.

Le travail d'aujourd'hui valant celui d'hier, le remboursement d'un capital par un travail équivalent est tout ce que le capitaliste peut exiger, sinon le crédit n'est que mensonge ; au lieu d'être le fournisseur du travail, il le pressure et le tue.

Nous ne répéterons pas toutes les raisons péremptoires données pour démontrer l'immoralité des profits prélevés par le capitaliste sur le travail au moyen du prêt des capitaux. Les raisons que nous donnerions et que nous avons débattues au sein de notre section n'éclaireraient plus personne, tous ne le savons : l'idée d'usure enferme tout prêt qui, sous l'apparence d'un bienfait, met le bienfaiteur à l'aise et conduit à sa perte l'emprunteur qu'il fallait soulager.

A Liége, comme partout ailleurs, les travailleurs ayant conscience d'eux-mêmes, ont nié la légitimité de l'intérêt et réclamé comme un premier pas vers l'organisation définitive du travail, la création de banques pour l'échange direct des produits à leurs prix de revient.

Tel est, compagnons, l'esprit qui anime l'unanimité des membres de notre section ; en vous le faisant connaître, notre but a été de vous prouver que nous nous occupions de l'importante question mise à votre premier ordre du jour.

La séance est levée à 10 3/4 heures.

## Douzième séance, au théâtre du Cirque, vendredi 11 septembre

11 septembre 1868.

Présidence de Dupont.

Après l'appel de cette séance, le procès-verbal est lu et adopté.

Longuet, de Caen, est arrivé pour cette séance.

**Richard**, de Lyon. — Dans le rapport qu'on vous a lu et les développements qui l'ont accompagné, on demande la suppression du privilége de l'or et de l'argent. Cela me paraît vague. Nous savons que l'intérêt de l'argent est la base du système financier actuel. La cause de cet état de choses est triple, c'est l'agiotage, les priviléges et les emprunts consolidés. On parle d'affranchir le travail sans briser les institutions actuelles. Je ne crois la réussite possible qu'après la suppression des entraves apportées à la coopération. Il y a connexité intime entre la question sociale et la question politique; et ce sont moins les affaires de capitaux que les idées qui font les révolutions.

**Fontaine**, de Bruxelles. — La question n'est pas de s'attaquer en particulier à ces trois maux, mais au capital en général et quelle que soit sa forme. Ici des protestations ne signifient rien; ce qu'il faut, c'est un remède pratique. Je relis la conclusion de la Commission.

Je suis d'accord en principe avec le rapporteur. Nous faisons tous deux les mêmes vœux qui ont été exprimés à Lausanne et hier à Bruxelles, sur la création d'une banque d'échange au prix de revient, pour soustraire le travail à la tyrannie du capital.

Mais, jusqu'ici, à aucune des questions, on n'a apporté de solutions pratiques ; on s'est contenté de lire des résolutions théoriques sans importance, et contre lesquelles j'ai toujours voté.

Encore sur la question du crédit, j'entends parler de divers systèmes aboutissant tous à des reconstitutions de capitaux nouveaux ; ceux-ci viendront comme les anciens, contribuer à l'exploitation de la classe ouvrière. Je proteste contre ces déplorables systèmes. La section bruxelloise apporte une solution pratique fort claire, et démontre fort bien qu'il est impossible de sortir de l'impasse actuelle sans la constitution de la banque d'échange au prix de revient.

La base fondamentale de ce système a été développée par Proudhon. Le docteur Büchner a expliqué au Congrès de Lausanne comment, si l'on cherche encore des moyens de transition, on n'arrivera qu'à constituer au-dessous des bourgeois un quatrième état, formé des ouvriers un peu émancipés, et au-dessous de ceux-ci, un cinquième état, plus malheureux que jamais. Et cela sera encore une nouvelle révolution à faire.

**Fontaine** relit les conclusions de la Commission déjà lues par Richard.

Je repousse donc les art. 3 et 4 de ces conclusions de la Commission et je demande au 5º la modification suivante : Au lieu de Banque ouvrière internationale mettre Banque d'échange au prix de revient.

J'ajoute qu'il suffit de la volonté de quelques hommes qui produisent pour arriver rapidement à un résultat sérieux, et fonder la banque d'échange qui doit faire disparaître toutes les autres.

**Eccarius**, de Londres. — En Allemagne, en Angleterre, aux Etats-Unis, on sait peu de cette théorie du crédit gratuit, et on ne s'en occupe nullement dans la pratique. En Amérique, le peuple des travailleurs veut que les banques particulières soient remplacées par une seule banque exploitée par l'Etat au profit de tous, et cela de la même manière que les chemins de fer, les postes, les télégraphes.

Mais ici on paraît redouter énormément l'Etat (rires) ; nous avons déjà remarqué la même chose à propos de l'éducation; mais l'Etat n'a pas toujours été et ne sera pas toujours comme aujourd'hui. Les systèmes actuels remontent environ à trois siècles.

La réforme fut l'expression abstraite d'idées qui ont eu pour résultat pratique de conduire à la prédominance de la bourgeoisie, même dans les pays où semble régner le despotisme et la féodalité; car en réalité, les despotes ne font guère qu'exécuter le programme de la bourgeoisie.

Mais quand, selon notre vœu, l'Etat sera l'expression sincère de la volonté des travailleurs, alors il n'y aura plus rien à redouter. Il exploitera les banques, comme tout le reste, pour le bien public.

Nous considérons donc comme tout à fait en dehors du but de l'Internationale de s'occuper de théorie pure, comme le crédit gratuit, et nous demandons surtout qu'elle s'occupe de questions pratiques.

**Hins**, de Bruxelles. — Après ce qu'a dit le rapport de Bruxelles, on ne peut plus que donner quelques explications. L'émancipation du travail suit deux courants d'idées.

Les uns veulent innover ; on les traite, comme autrefois disait Bonaparte, d'idéologues.

Les autres veulent simplement rabaisser au niveau du peuple ce qui existe pour les riches, faire en petit ce qui se fait en grand, faire des banques populaires. M. Schultze-Delitch est, en Allemagne, un des principaux promoteurs de ce système. Tout cela n'est en vérité qu'une grande fantasmagorie sur le papier. On montre à la fin de l'année grand nombre de capitaux, grand nombre d'associés, et en réalité cela se réduit à rien. L'ouvrier y parvient à emprunter tout simplement à intérêt l'argent qu'il a déposé, ou l'argent de quelques camarades, qui ont personnellement confiance en lui, et qui le cautionnent.

Comme ce sont les plus riches qui versent plus d'argent, les plus pauvres qui en empruntent le plus, il se forme là aussi deux catégories, les prêteurs et les emprunteurs ; des ouvriers sont tournés contre leurs frères, et pour quelques francs d'intérêt deviennent des exploiteurs de leur misère.

Nous avons la même chose dans une foule de caisses d'épargne créées dans les estaminets de Belgique... .

Encore, tout cela même n'est pas accessible au travailleur qui ne gagne que le strict nécessaire. Avec le système de l'intérêt, les banques dites populaires ont les mêmes inconvénients que toutes les autres.

Pourquoi contester l'intérêt du capital, dit-on ; le capital n'est-il pas du travail accumulé?

Je veux bien croire qu'il n'y ait pas eu d'injustes changements dans la propriété des capitaux, que ceux-ci soient entre les mains de ceux qui les ont vraiment créés (rires), mais le travail d'aujourd'hui vaut-il moins que celui d'hier?

Supposons une propriété transmise directement depuis des siècles dans une seule ligne d'héritiers. L'aïeul a travaillé, c'est vrai, mais les descendants n'ont rien fait, et ils ont vécu du travail des autres. Cela est-il juste ?

Accarius, écartant complétement la question fondamentale de crédit à prix de revient, ne vous a parlé que de la banque unique d'État. Nous avons déjà, selon l'ancien système, la Banque nationale, et nous savons à quoi cela sert.

Mais supposons même que notre banque d'échange à prix de revient soit entre les mains de l'État, eh bien, ce n'est pas cela que nous voudrions.

Si nous préconisons notre banque, c'est pour remplacer l'État. L'État établit, par voie autoritaire, un équilibre factice entre les divers intérêts en lutte, et nous voulons la banque qui porte au maximum la circulation des valeurs. A quoi sert alors l'État ?

Mais votre banque, dit-on, sera elle-même l'État.

La banque centralise, il est vrai ; mais il y a cette différence qu'elle n'a ni impôts, ni budgets. C'est une institution fondée par ceux qui s'en servent ; c'est la circulation, le sang même de la société commerciale et industrielle; tandis que l'État est la chaîne de la société esclave.

Nous ne voulons pas de banque d'État, puisque nous ne voulons pas d'État.

**Tartaret**, de Paris. — Il est difficile, après les éloquents discours que nous venons d'entendre, de ramener la question à un point de vue plus immédiat et, par cela même, plus pratique ; cependant, je vais l'essayer, parce que je suis convaincu que ce n'est qu'en nous efforçant de propager les sociétés de crédit mutuel, en comptant avec l'organisation actuelle, que nous parviendrons à en faire profiter la généralité des travailleurs, tandis qu'une minorité seule pourrait adhérer à cette banque d'échange qui, pour beaucoup, resterait à l'état de théorie.

A Paris, longtemps le crédit mutuel ne fut employé que par de petits commerçants, et bon nombre d'ouvriers ne peuvent encore y participer. Le travailleur, obligé d'emprunter parce que son produit ne lui donne pas toujours les moyens de vivre, est dans l'impossibilité de rembourser aux échéances ; il faut donc lui assurer d'abord un salaire suffisant.

Sans doute, je comprends que l'intérêt n'est qu'une valeur prélevée sur la production; sans doute, je comprends que les actions ne constituent qu'un trompe-l'œil, un crédit fictif et que le jour où il faudrait liquider la situation française, on ne trouverait que la faillite ; mais avec la suppression complète de l'intérêt, c'est la révolution et une révolution totale. Et croyez-vous que la bourgeoisie ne combattrait pas une telle transformation ? Nous ne pouvons donc nous occuper, pour le présent, qu'à faciliter la création de sociétés ouvrières pour préparer ce changement; et, pour cela, nous devons chercher à établir le crédit entre les travailleurs.

**Longuet**, de Caen. — On vient de dire que la réforme que nous réclamons est une révolution ; mais c'est précisément une révolution que nous désirons, c'est là ce que l'Association internationale a compris quand, à Genève, elle a affirmé la gratuité; car de ses conséquences naîtra l'égalité sociale. Il se peut, comme le disait Tartaret, que nous ne fassions d'abord profiter qu'un petit nombre. Je crois même, en tenant compte de l'insuccès qui a frappé la banque de Proudhon créée dans des conditions plus favorables que celles qui nous régissent quant à présent, qu'une banque créée suivant notre programme ne réussirait pas actuellement; mais est-ce une raison pour l'abandonner, et faudra-t-il donc toujours sacrifier la théorie qui demain deviendra la pratique ? Ne devons-nous pas, au contraire, la propager et préparer la révolution économique, afin que, lorsqu'elle aura pénétré dans les esprits, elle puisse entrer dans les faits par une paisible transformation, comme il est arrivé à certains moments de l'histoire ?

**Cohn**, de Londres. — Je ne puis qu'appuyer les idées émises par le citoyen Eccarius. Le crédit gratuit n'est encore qu'une théorie et une théorie contestable ; avant de la faire fonctionner, il faudrait avoir transformé l'organisation sociale. Et comment feriez-vous donc quant à présent pour mener à bonne fin ces entreprises colossales, telles que le télégraphe transatlantique par exemple, où trouveriez-vous les capitaux nécessaires avec un prêt sans intérêt? Si on prête de l'argent, ce n'est que pour en tirer profit, je ne vois donc pas l'exécution de votre réforme réalisable, et pour cela je ne voterai pas les résolutions.

**Tolain**, de Paris. — Quand on examine cette question on s'aperçoit qu'il faut songer et aux nécessités du jour et au but dans l'avenir. Pour le présent on organise les sociétés de résistance, puis de crédit, puis enfin l'égal échange qui assure service pour service. Mais contraints d'immobiliser nos ressources par l'insolidarité de notre organisation, nous avons dû considérer l'épargne comme une vertu ; et cependant dans une société parfaite, cette vertu deviendrait un vice qui atteindrait la collectivité. Et en effet que, dans la société arrivée aux institutions harmoniques que nous demandons, des travailleurs produisant 5 ne dépensent que 4, et le lendemain la production répondant aux besoins de la consommation ne sera plus que de 4, et cela se généralisant amènerait une situation grave qui aboutirait à la négation.

Le but est donc bien indiqué et déjà quand la confiance se sera affermie entre travailleurs, la fédération des sociétés de résistance devenues plus nombreuses, permettra de ne plus garder en caisse des capitaux nécessaires actuellement par la garantie de chacune d'elles, car un simple appel suffira pour faire surgir les ressources nécessaires à la lutte et cela sans avoir un sou en caisse.

Les travailleurs quant à présent placent leurs fonds dans des banques qui attirent aussi à elles l'argent des petits industriels, et par le *drainage* métallique, toutes les ressources se monopolisent dans les mains de grandes compagnies qui rendent 5 pour prendre 20, 30 et plus encore.

On a parlé des Sociétés de Crédit mutuel qui fonctionnent en France; mais grâce à la spéculation actuelle, des sociétaires ont pu emprunter des sommes assez considérables à 3 p. c. pour les prêter à 5, et se transformant ainsi eux-mêmes en capitalistes.

C'est donc contre l'accumulation du capital que nous devons agir, et dès à présent, la banque d'échange pourrait s'établir entre ceux qui créent des produits échangeables. Cette réforme qui ne peut s'étendre que pas à pas réalisera l'affranchissement du travail, car, comme l'a dit Proudhon, dans un langage un peu rude, « quiconque parle, pour organiser le travail, de faire appel au gouvernement ou au capital, a menti. »

**Moritz Hess**, de Cologne et de Bâle. — Nous sommes tous d'accord pour faire la guerre à l'exploitation, pour reconnaître que le capital doit appartenir au travailleur. Mais il y a beaucoup de moyens pour combattre et conquérir le capital ; gardons-nous d'employer pour cela un être imaginaire, le crédit gratuit. Une petite secte seulement adopte cette théorie contestée par les plus grands économistes. (*Interruption*.) Je renvoie sur cette question à l'ouvrage de Carl Marx, *la Misère de la Philosophie*, qu'il a opposé à la *Philosophie de la Misère*, de Proudhon. Nous ne devons pas entrer dans cette voie, et chercher quelque chose de tout à fait pratique.

**Brismée**, de Bruxelles, pense que les moyens indiqués dans le rapport de Bruxelles ne peuvent entrer dans la pratique que lorsque toute la société sera organisée pour cela. Nous voulons établir des institutions de crédit non entre particuliers, mais entre associations de producteurs. Si cette organisation eût existé, les ouvriers d'une profession où les commandes sont rares en un moment donné, ne seraient pas obligés de mourir de faim en travaillant à moitié prix comme cela est arrivé récemment aux ouvriers armuriers de Liége.

Ce qu'il y a de pratique pour le moment, c'est que les sociétés de prévoyance et de secours mutuels qui existent, au lieu de porter leur argent dans les caisses d'épargnes fondées par des bourgeois, doivent s'en servir pour aider leurs frères à faire des associations de production.

(Ce discours, que nous n'avons pu que résumer, est interrompu par de fréquents applaudissements.)

**Pellering**, de Bruxelles. — Dans notre société, tout est privilége, tout est autorité, tout est injustice. Il faut que la société nouvelle se fonde sur la vérité, la justice.

Brismée a dit de bonnes choses, mais il en a dit aussi de vicieuses. Tout ce que veut entreprendre l'ouvrier n'aboutit qu'à lui faire des ennemis. Nous avons fait bien des expériences, et nous n'avons pas réussi. Il vaut mieux laisser les choses comme elles sont que de faire de telles réformes. Par exemple, nous avions fondé une boulangerie par association ; d'abord ça marchait bien, puis plus mal, enfin plus du tout. Celui qui était à la boulangerie ne soignait pas son affaire, nous trompait. Il en sera toujours ainsi. (Vives protestations, chuts, applaudissements.)

Nous avons aussi essayé de faire des communautés ; il n'y a eu que des déchirements et des querelles. On ne peut arriver à quelque chose, qu'en changeant de fond en comble les bases de la société.

**Le Président** lit une conclusion déposée par Hins, Longuet, Depaepe :

Considérant qu'il n'est pas possible de se prononcer immédiatement sur la valeur pratique d'une question aussi compliquée que celle de l'établissement d'une banque d'échange,

Le Congrès, tout en maintenant l'affirmation théorique du crédit réciproque, propose que le projet de statuts présenté par la Section bruxelloise, soit envoyé à toutes les Sections pour y être l'objet d'une discussion approfondie et pour que le Congrès prochain puisse prendre une décision à cet égard.

**Le Président**. — La parole est à Depaepe pour la lecture du rapport sur la propriété.

**Depaepe**, de Bruxelles. — Nous avons seulement deux rapports, un de Rouen, un de Bruxelles. La commission est tombée d'accord sur la propriété des mines, des canaux, des routes. Elle est restée en désaccord sur celle du sol arable.

Il demande qu'on lise d'abord le rapport de Rouen plus court que celui de Bruxelles.

Le Vice-Président **Murat**, lit, à la place du délégué de Rouen, le rapport suivant :

### De la propriété terrienne

La science qui juge froidement les choses, ne se préoccupe pas si tels ou tels préjugés existent depuis tant de siècles. Foulant à ses pieds les erreurs, le mensonge et la tyrannie, quelle que soit l'organisation qui les produise, elle analyse, scrute, et après avoir examiné minutieusement toutes les parties de l'objet dont elle doit donner l'exacte configuration, ainsi que sa composition, elle prononce son arrêt.

La question à laquelle nous allons essayer de répondre, renferme un de ces objets qui touchent par bien des points aux préjugés vieillis par des antécédents séculaires, peut-être allons-nous soulever un *tolle* général, mais quelle que soit la répugnance des uns et la colère des autres, nous toucherons sans crainte à cette arche sainte du monopole le plus terrible, parce qu'il paraît être le plus robuste; en effet, quoi de plus solide que le globe sur lequel grouille notre race qui s'en arroge la propriété et s'en proclame la maîtresse absolue.

Parmi cette race, combien en est-il qui en possèdent une parcelle ? La France, dit-on, est le morceau le plus divisé ; aussi, répète-t-on qu'elle sera la dernière des nations qui consentira à vouloir accepter l'arrêt de la science économique, Ne lui en déplaise, cependant, il faudra bien bon gré malgré qu'elle s'incline devant la raison, qui dit : qu'est-ce que la terre? et qui répond : c'est la matière indispensable, comme l'air et l'eau, donnée gratuitement par la nature à l'homme pour exercer son intelligence et en faire surgir tout ce dont il aura besoin. Mais alors si la terre a été donnée à l'homme, pourquoi ce dernier l'a-t-il transformée en possession absolue au profit de quelques-uns ? Est-ce que cette *alma mater* des humains peut ainsi être accaparée aux dépens de la grande majorité, alors qu'elle n'a de valeur réelle que par le produit que l'on en tire? pourquoi s'être approprié au détriment des huit dixièmes, une propriété que l'on ne peut acquérir ? puisqu'on la trouve en naissant et qu'elle vous met elle-même au monde. Aperçoit-on la monstrueuse anomalie de l'enfant déclarant sa mère une propriété absolue, sur laquelle lui seul a des droits ? Qui donc a pu donner naissance à un droit si tyrannique ? L'histoire répond : le droit de premier occupant, droit barbare, inique, anticivilisateur et qui s'est perpétué à l'aide d'un autre droit connu sous le nom d'aubaine, qui n'est autre que la prélibation du seigneur sur le serf de la glèbe, comme la prélibation financière et mercantile sur le serf de l'industrie.

Ayant nié la légitimité du second, nous ne pouvons consacrer le premier. En conséquence, nous déclarons la possession intrinsèque et absolue de la terre par l'individu comme antijuridique, aussi anormale que la possession du produit par la prélibation bancocratique ; encore cette dernière aurait-elle une excuse à faire valoir, car elle pourrait argumenter, et en effet c'est ce qu'elle fait, qu'elle dépense une certaine somme pour exercer son prélèvement; tandis que la première ne peut invoquer d'autre titre que celui de possession par droit de conquête. Révolutionnaire ou barbare qu'importe ! si les 4/5 de l'humanité sont dépouillés de leur propre bien !

La science économique ne reconnaît de propriété que celle acquise par le travail, c'est même l'argument qu'invoque la bourgeoisie quand le droit divin politique lui reproche de l'avoir dépouillé violemment de ses titres quatorze fois séculaires. Malheureusement, pour cette maîtresse du jour, son argument est faux, car elle ne crée rien, au contraire, elle vit du travail des autres et c'est elle qui possède le sol fécondé par le labeur de ceux qu'elle se plaît à regarder comme ses subalternes *in sæcula sæculorum*, absolument comme le pensait sa devancière.

La science, répétons-nous, dit : La terre ayant été donnée gratuitement à l'homme, ne peut être qu'une propriété collective commune ; il n'y a véritablement de propriété acquise que le produit des cultures résultat du travail que l'homme exerce sur le sol pour le fertiliser; les constructions qu'il y établit, les matériaux qu'il en extrait parce que toutes ces manifestations constituent une activité, un travail qui peut être évalué d'après la quantité d'heures passées à leur exécution.

D'accord avec la logique, nous déclarons l'appropriation, par quelques-uns, de l'instrument gratuit de production que l'on appelle terre, comme un rapt au premier chef, excluant la collectivité humaine du droit naturel de devenir propriétaire individuellement du produit de son travail obtenu à l'aide de son intelligence, c'est-à-dire que le travailleur, par cet odieux monopole terrien, est privé de la jouissance absolue qu'il devrait avoir sur la matière devenue valeur d'utilité, conséquemment échangeable par la transformation qu'il lui a fait subir.

Par cet inique usage, le travailleur est perpétuellement voué au servage, et quels que soient les efforts qu'ils fasse pour conquérir son affranchissement, s'il ne renverse ou transforme ce terrible privilége, il ne sera toujours que la bête de somme des possesseurs absolus du plus important instrument d'émancipation commune.

Le progrès des sciences ne saurait permettre un plus long abâtardissement de l'humanité, parce qu'il plairait à quelques centaines de privilégiés de s'arroger l'usage exclusif d'une propriété appartenant à la collectivité humaine; nos études et nos efforts doivent continuellement tendre à nous affranchir de la féodalité immobilière, comme de sa sœur cadette, la féodalité industrielle, toutes deux n'ont d'autre but que l'exploitation de l'homme par l'homme, et nous ne connaissons d'autre moyen de conquérir pacifiquement notre affranchissement, au point de vue de la possession terrienne, que de faire intervenir dans toutes les administrations publiques l'élément ouvrier à l'aide du suffrage universel, dirigé par les corporations agricoles et industrielles ; de cette façon, les administrations communales, composées, comme cela devrait être, de l'élite de la classe ouvrière, se mettraient immédiatement en mesure de faire restituer à la commune le sol qu'elle occupe en déterminant un taux de remboursement basé sur la moyenne des revenus immobiliers nationaux et considéreraient cette moyenne comme une annuité au denier vingt ou trente, représentant la période destinée à indemniser les détenteurs actuels. Aucun de ces derniers ne pourrait crier au dépouillement violent, puisque tous rentreraient, au bout de vingt-cinq ou trente-trois ans, dans la somme qu'eux ou leurs aïeux auraient pu débourser pour l'acquisition d'un instrument de production qui jamais n'aurait dû être approprié.

Il est vrai, Messieurs, que cette manière de faire rentrer la terre dans le domaine public, ressemble beaucoup au rachat de la liberté qu'employaient les serfs du moyen âge, et que beaucoup d'entre nous seraient plutôt prêts à décréter, au nom de la justice économique, la restitution immédiate de la chose publique, mille fois payée et par nos pères et par les contemporains, ainsi qu'on pourrait le dire des dettes dites publiques et pour lesquelles l'extinction pacifique pourrait être faite comme le rachat du sol par annuités représentant ce qu'on nomme aujourd'hui rente ou revenu.

Comme vous, nous pensons qu'il est cruel de rembourser une propriété collective, liquidée des milliers de fois depuis l'invasion des Goths, Visigoths, Francs et autres races de voleurs de peuples ; il est dur après avoir en 1789 liquidé une partie des anciens possesseurs d'être de nouveau forcé de rembourser les détenteurs actuels.

Mais nous croyons que les transformations sociales qui s'opèrent par voie de conciliation sont plus certaines de s'accomplir, parce que c'est ainsi que les savants procèdent quand ils cherchent, par l'observation, à découvrir les secrets de la nature. A notre avis, il ne faudrait agir énergiquement que si la partie ravisseuse, à son insu, du droit le plus important de l'être collectif, refusait de se rendre à l'évidence et d'accepter l'indemnité généreusement offerte par la partie, de temps immémorial dépouillée. Il est à espérer que les exemples du passé feraient accepter les moyens transitoires que l'économie sociale met au service des hommes qui comprennent leur époque.

En raisonnant dans l'hypothèse d'une réalisation par les moyens ci-dessus énoncés, la terre deviendrait donc, après vingt-cinq ans ou trente-trois ans, la propriété collective de la commune, du département et finalement de la nation ou groupes de peuples fédératifs, et l'organisation des corporations faite au point de vue agricole comme de l'industrie ; il s'ensuivrait que la compagnie ouvrière d'agriculture exercerait sur le sol communal son travail de production d'après le droit accordé par la commune, qui seule pourrait en déterminer l'exercice au point de vue de l'intérêt général ; il est à supposer qu'elle ne pourrait en abuser, puisque le Conseil d'administration serait toujours composé des délégués de toutes les corporations, c'est-à-dire les véritables intéressés ; en un mot, le travail dirigeant la production, ne pourrait jamais devenir un obstacle à lui-même.

En ce qui concerne les constructions, la commune concéderait également aux compagnies ouvrières de maçons le droit de bâtir sur le sol communal d'après la législation nouvelle, dont la création coïnciderait avec l'organisation économique que nous cherchons à réaliser.

Pour les routes, canaux ou railways reconnus d'utilité publique qui seraient appelés à traverser la commune, celle-ci réclamerait comme indemnité du préjudice que ces voies devraient causer à la production, sur le pied ou à l'état préparatoire, en évaluant exactement la moyenne annuelle des récoltes, y compris tous les travaux d'ameublement du sol, c'est-à-dire tous les frais généraux exigés par la nature des terrains.

Pour les constructions, il est superflu d'expliquer leur indemnité à réclamer; exécutées et vendues à prix de revient, l'indemnité se ferait selon la valeur du bâtiment, déduction faite de l'usage.

On a souvent, en parlant du produit maison, invoqué un obstacle à l'endroit de leur vente pour les individus que la nature de leur profession force d'être nomades, et l'on a dit : il leur sera complétement impossible d'acquérir une habitation, comment alors s'y prendra-t-on pour leur donner satisfaction, force vous sera de revenir au contrat de louage ? Nous n'y voyons aucune opposition, pourvu que le loyer représente exactement la valeur d'usage qui toujours sera calculée d'après l'équilibre des forces économiques.

Comme vous le voyez, chers collègues, la fameuse question de la *propriété terrienne* trouve sa facile solution par la science sociale ; par ses lois, la terre revient à son propriétaire naturel, l'homme collectif, la société ; et, par l'application de ces mêmes lois, l'homme individu devient le propriétaire exclusif des produits qu'il a lui-même confectionnés et le parasitisme légal de l'économie politique disparaît à tout jamais de l'humanité.

**Depaepe** lit le rapport suivant :

### Rapport de la Section bruxelloise sur la question de la propriété foncière

*Le sol arable, les forêts, les mines, les houillères, les canaux, les routes, les chemins de fer, doivent-ils, dans la société future, être propriété individuelle ou propriété collective ?*

Cette question étant excessivement vaste et renfermant des points dont la solution est peut-être différente, nous n'avons pu, faute de temps, présenter de rapport que sur un de ces points, celui de la propriété foncière agricole, que nous considérons comme le plus important et qui est en même temps le plus controversé.

Nous ne voulons pas rechercher si l'appropriation individuelle du sol a été et est encore légitime au point de vue de ce qu'on appelle le droit naturel, et si les différentes origines données au droit de propriété sur le sol (telles que la prime-occupation, la prescription, la consécration légale, le consentement universel, le travail), justifient le maintien de cette institution. Non, nous nous bornerons à observer les phénomènes économiques qui se produisent sous nos yeux, pour connaître les tendances économiques qui nous entraînent et savoir si, à une époque plus ou moins prochaine, ces tendances ne feront pas, soit du maintien, soit de l'abolition de la propriété foncière individuelle, une nécessité sociale ; puis, autant qu'il nous est donné d'intervenir dans le jeu des lois économiques, nous aurons, comme Association internationale des travailleurs, à agir, — soit dans le sens de ces tendances économiques, pour les accélérer, si elles sont favorables au travailleur, — soit à l'encontre de ces tendances pour les neutraliser, si elles sont défavorables au travailleur. En un mot : observer pour savoir, savoir pour prévoir et prévoir pour pourvoir, c'est la devise de l'école positiviste, c'est aussi la nôtre.

Au surplus, nous pensons que Proudhon a suffisamment démontré, dans son *Premier Mémoire*, que la propriété foncière ne peut être légitimée dans son principe ; que pas une des origines que lui assignent les juristes, les économistes et les philosophes, ne justifie la propriété. Ainsi, la première occupation n'exprime qu'un fait, mais ne confère pas un droit éternel sur la chose; ce fait peut être très-respectable aussi longtemps qu'il reste aux autres hommes des terres à occuper, mais ne donne pas la latitude de repousser les derniers arrivants et de les deshériter du sol. — La prescription ne peut être acquise à la propriété, parce qu'il est des droits qui ne se peuvent prescrire; l'homme ne peut pas plus renoncer au travail qu'à la liberté, et reconnaître l'appropriation du sol par quelques-uns, c'est renoncer au travail, puisque c'est en abdiquer le moyen ; contre l'erreur il n'y a jamais prescription. — La loi civile, si c'est elle qui a établi la propriété individuelle du sol, peut aussi l'abolir ; serait-ce la première fois que l'humanité aurait aboli ce que d'antiques lois avaient institué ? — Le consentement universel ne prouve pas plus en faveur de la légitimité d'une institution sociale qu'en faveur d'une idée sur le monde physique, et il a pu se tromper en matière de propriété comme il s'est trompé sur le mouvement relatif du soleil et des planètes ; d'ailleurs, jamais il n'y a eu consentement universel sur la justice de l'appropriation individuelle du sol, puisque de tout temps il y a eu, non-seulement des écrivains et des philosophes communistes, mais des sociétés communistes, protestations permanentes contre le propriétarisme. — Le travail, loin de pouvoir être l'origine de la propriété foncière, la présuppose au contraire ; puis, le travail ne peut donner droit de propriété que sur les produits du travail ; de ce principe on peut conclure que le cultivateur a droit sur sur sa récolte ; on peut encore en conclure que celui qui a défriché une terre a droit à une compensation et que cette compensation doit consister de préférence dans le privilége d'ensemencer cette terre durant un temps donné ; on peut aller plus loin, on peut dire que chaque année de culture impliquant des améliorations nouvelles, entraîne pour le colon une compensation nouvelle ; mais tout cela ne nous fournit pas encore la propriété ; celle-ci est bien un fait nouveau qui excède la limite du droit du travailleur sur son œuvre ; le travail ne crée pas le sol, le domaine foncier ne peut donc sortir de là.

Proudhon, ne pouvant admettre la légitimité de l'appropriation individuelle du sol en la considérant dans les origines que lui assignent la jurisprudence et l'économie politique, a cherché, dans son ouvrage posthume intitulé *Théorie de la propriété*, à légitimer cette institution par son but, par ses fins, par sa destination sociale. Nous verrons tout à l'heure si la destination sociale que Proudhon assigne à la propriété est réelle ; mais, quoi qu'il en soit, nous acceptons le point de vue auquel le grand penseur s'est placé ; ce point de vue n'est pas autre au fond que celui auquel nous déclarions, au début de cette étude, vouloir nous placer nous-mêmes. Si la propriété individuelle du sol est nécessaire à l'existence d'une société nouvelle, d'une société basée sur la justice, sur l'équilibre économique, alors la propriété individuelle du sol sera légitime et restera en dépit de toutes les antipathies et de tous les plans communistes. Si au contraire la propriété individuelle du sol est incompatible avec cette même société nouvelle, la propriété individuelle du sol cessera d'être légitime et disparaîtra en dépit de toutes les sympathies et de toutes les idées qui lui sont favorables.

Mais quelle est pour Proudhon cette mission sociale de la propriété foncière individuelle ? C'est de servir de garantie d'indépendance et de liberté à l'individu vis-à-vis de la société, vis-à-vis de l'État. Or, il est à remarquer que pour que cette garantie donnée à la liberté individuelle ne soit pas illusoire, il faut que le droit du propriétaire sur sa terre soit aussi absolu que possible, il faut que l'État ne puisse jamais, pour cause d'utilité publique par exemple, apporter une restriction quelconque à ce droit de propriété, sans cela au diable la garantie ! Mais en voulant établir une si forte garantie d'indépendance individuelle, quelle garantie donne-t-on à la société vis-à-vis de l'absolutisme propriétariste ?

Ensuite, dans une société basée sur la justice, il faudrait que cette garantie d'indépendance individuelle existât pour tous, que par conséquent chacun eût sa part de propriété foncière, ce qui n'est pas admissible dans une société comme la nôtre, où à côté de l'industrie agricole existent les industries extractive, voiturière, commerçante, manufacturière, etc. Chacun pourrait, il est vrai, avoir sa part de la propriété foncière, à condition que les parts restassent indivises, formassent une propriété collective ; mais devant la thèse soutenue, cette hypothèse est contradictoire.

On nous dira peut-être qu'il s'agit, non pas de fournir à chaque individu une garantie d'indépendance vis-à-vis de l'État, en lui attribuant le domaine éminent sur une portion du sol, mais de créer un grand corps social, celui des paysans-propriétaires, qui, en vertu de son droit de propriété sur le sol, puisse contre-balancer l'influence de l'État; il s'agit, en un mot, de faire de la propriété foncière une sorte de fonction politique desservie par le corps des cultivateurs-propriétaires. Mais à cela on peut répliquer que l'indépendance de ce grand corps social n'exige pas nécessairement l'appropriation individuelle du sol, et s'accorde tout aussi bien avec l'appropriation collective du sol par des Association agricoles ou même par tout l'ensemble des groupes de travailleurs ruraux; dans tous les cas, il faut alors ajouter que la propriété foncière quasi absolue, étant ainsi attribuée à un corps par là même privilégié et prépondérant, l'État, la société entière, pourrait bien être livrée sans merci à ce corps tout-puissant.

Ce n'est donc pas dans l'existence de la propriété individuelle du sol, que nous chercherons une garantie d'indépendance et de liberté individuelles ; selon nous, cette indépendance relative de chacun vis-à-vis de tous, ne peut résulter que de la dépendance relative, mutuelle, de chacun vis-à-vis de tous (c'est-à-dire de la solidarité de chaque individu d'un groupe quelconque avec ses confrères du même groupe, et de chaque groupe avec les autres groupes), et non de l'indépendance complète d'un corps quelconque vis-à-vis du reste de la société.

Par conséquent, ce n'est pas non plus dans l'existence de cette garantie d'indépendance individuelle que nous voyons le rôle social de la propriété foncière, son but ou sa fonction. Cherchons donc à dégager de l'histoire de la propriété foncière, le but que l'humanité a poursuivi par la création de cette institution. Pour cela, écoutons l'enseignement des maîtres de la science sociale.

Écoutons d'abord Carey (tome I, chap. 4) : « De quelque côté que nous jetions nos regards, nous verrons que l'homme a commencé par vivre en chasseur, subsistant de son butin de chasse et dépendant complétement des dons spontanés fournis par la terre, et qu'ainsi il a été partout l'esclave de la nature. Plus tard, nous le trouvons à l'état de pasteur, environné des animaux qu'il a apprivoisés et dont il dépend pour ses provisions de nourriture, en même temps qu'il tire de ces mêmes animaux, les peaux qui le protégeront en hiver contre les rigueurs du froid. Dans un semblable état de choses, il ne peut exister qu'une faible puissance d'association; on estime qu'alors 800 acres de terre sont nécessaires pour permettre à un chasseur d'obtenir autant de subsistances qu'il pourrait le faire d'un demi-acre de culture. Liebig nous en explique ainsi la raison : « Une nation de chasseurs, dit-il, disséminés sur un espace restreint, est complétement incapable de s'accroître au delà d'une certaine limite qui est bientôt atteinte. Le carbone nécessaire pour la respiration, doit alors s'obtenir des animaux ; et de ceux-ci il ne peut vivre qu'un nombre borné sur l'espace que nous supposons.

» Les animaux reçoivent des plantes les parties constituantes de leurs organes et de leur sang, et le transmettent, à leur tour, aux sauvages qui ne subsistent que de la chasse. Ceux-ci pareillement reçoivent cette nourriture, ne contenant plus les composés non-azotés qui, pendant la vie des animaux, servaient à entretenir le mécanisme de la respiration. Chez ces individus qui se bornent à une alimentation animale, c'est le carbone de la chair et du sang qui doit remplacer l'amidon et le sucre. Mais quinze livres de viande ne contiennent pas plus de carbone que quatre livres d'amidon ; et tandis que le sauvage, avec un seul animal et un poids égal d'amidon, pourrait se conserver en vie et en santé pendant un certain nombre de jours, il serait forcé, s'il se bornait à se nourrir de chair, de consommer cinq animaux semblables pour se procurer le carbone nécessaire à la respiration pendant le même espace de temps. » (*Chimie animale*, 1re partie, 14.) — Pour que la société s'accroisse il est donc indispensable que l'homme puisse se procurer de plus grandes quantités d'aliments végétaux, et il ne peut le faire qu'à l'aide de la culture. Or, la culture ne se peut sans la prise de possession de la terre par le colon; il n'y d'abord que simple occupation, mais bientôt, à mesure que les peuplades se fixent davantage encore sur le sol, on voit l'occupation se transformer en propriété ; la nécessité de fixer des limites aux envahissements des colons les uns sur les autres et d'établir entre eux une certaine égalité, amène cette évolution.

Maintenant, écoutons là-dessus Proudhon :

«L'agriculture fut le fondement de la possession territoriale, et la cause occasionnelle de la propriété. Ce n'était rien d'assurer au laboureur le fruit de son travail, si on ne lui assurait en même temps le moyen de produire : pour prémunir le faible contre les envahissements du fort, pour supprimer les spoliations et les fraudes, on sentit la nécessité d'établir entre les possesseurs des lignes de démarcation permanentes, des obstacles infranchissables. Chaque année voyait se multiplier le peuple et accroître l'avidité des colons ; on crut mettre un frein à l'ambition en plantant des bornes aux pieds desquelles l'ambition viendrait se briser. Ainsi le sol fut approprié par un besoin d'égalité nécessaire à la sécurité publique et à la paisible jouissance de chacun. Sans doute le partage ne fut jamais géographiquement égal ; une foule de droits, quelques-uns fondés en nature, mais mal interprétés, plus mal encore appliqués, les successions, les donations, les échanges ; d'autres, comme les priviléges de naissance et de dignité, créations illégitimes de l'ignorance et de la force brutale, furent autant de causes qui empêchèrent l'égalité absolue. Mais le principe n'en demeura pas moins le même : l'égalité avait consacré la possession, l'égalité consacra la propriété. » (1er Mémoire sur la Propriété.)

D'une part, la nécessité toute matérielle d'accroître la production, en un mot les exigences de l'agriculture, d'autre part, le désir d'établir une certaine égalité entre les colons, tels paraissent être les motifs en vue desquels fut instituée la propriété foncière individuelle. En d'autres termes, nourrir le genre humain et faire régner l'égalité entre les hommes, tel nous paraît être le but en vue duquel l'humanité a spontanément fait passer le sol de l'état de non-appropriation où il se trouvait primitivement (comme il l'est aujourd'hui encore chez certaines peuplades) à l'état de propriété individuelle. Donc, donner à l'homme le pain et l'égalité, telle est la destination, la fonction, le rôle social en un mot, de la propriété foncière.

Pour arriver à cette fin, c'est sous le mode individualiste, c'est-à-dire, sous forme de propriété individuelle, que l'humanité fonda la propriété et avec elle la société civile. Seulement, il nous reste à voir si aujourd'hui les mêmes motifs qui déterminèrent alors l'appropriation du sol sous forme de propriété individuelle, exigent encore le maintien de cette forme toute primitive ou ne demandent pas l'application d'une nouvelle forme d'appropriation.

Pour que la terre fournisse aux hommes son maximum de produits, il est nécessaire d'appliquer au travail agricole toutes les connaissances acquises sur le reboisement des montagnes, le défrichement des landes, le dessèchement des terres marécageuses, l'irrigation des terres arides, les assolements, les amendements, les engrais, les prairies tant naturelles qu'artificielles. Or, l'application de ces connaissances n'est possible qu'avec la culture en grand. Ainsi, pour ne parler que des assolements, on sait aujourd'hui que chaque plante ou du moins chaque famille de plantes prend au sol un ou plusieurs sels particuliers ; la bourrache et les solanées prennent surtout au sol du salpêtre ou nitrate de potasse, les légumineuses du plâtre ou sulfate de chaux, et ainsi de suite ; c'est ce que l'on a appelé la *sélection végétale*. On sait aussi que les excrétions de certains végétaux sont favorables à d'autres végétaux, que, par exemple, les excrétions des légumineuses sont très-favorables à la bonne venue des céréales ; quel est le cultivateur qui ne sait qu'un champ qui aura porté du trèfle est très-propre à donner une belle récolte de froment. C'est sur ces données expérimentales, expliquées du reste par la physiologie botanique, qu'est basée la théorie des assolements ; mais cette théorie ne peut être appliquée à la petite culture, parce que le petit cultivateur est forcé de planter dans son champ ce qui lui est le plus immédiatement nécessaire, des céréales et des pommes de terre, puis des pommes de terre et des céréales; il ne peut faire alterner ces cultures avec celles des raves, des turneps et des plantes fourragères, dont il n'a que faire.

Et ce que nous disons des assolements est vrai aussi pour les engrais. Les troupeaux de bœufs et de moutons, en même temps qu'ils fournissent par leur chair un des aliments essentiels de l'homme, et par leur cuir ou leur laine d'utiles vêtements, restituent encore à la terre leur fumier, qui est une des principales matières premières de l'agriculture. Or, les troupeaux exigent de grandes prairies naturelles et artificielles, c'est-à-dire, la grande culture.

Envisagez ainsi séparément chacun des grands besoins de l'agriculture moderne, et vous verrez de plus que la satisfaction de ces besoins est impossible avec la petite culture, et que celle-ci conduit directement, malgré tout le courage et l'énergie du paysan, à la stérilisation du sol. Que ceux qui douteraient de ces faits, lisent les belles etudes comparatives de M. Léonce Lavergne sur l'économie rurale de l'Angleterre, où domine la grande propriété et la grande culture, et sur l'économie rurale de la France, où domine la petite propriété et la petite culture.

Ensuite, la grande culture seule peut donner lieu à de précieuses économies de terrain, de temps et de travail, tandis que la petite culture occasionne une grande déperdition de ressources. Par exemple, le petit cultivateur propriétaire de plusieurs lopins de terre, disséminés à travers les champs des voisins, est obligé de perdre une grande partie de son temps à se transporter d'un lopin à l'autre par des chemins excessivement multipliés. Ainsi, dans les pays de petite propriété et de petite culture, les passages et servitudes emportent, avec les haies, murailles, clôtures, derrière lesquelles se cantonne le propriétaire méfiant et farouche, une grande portion du sol. C'est ce que les physiocrates avaient fort bien compris, et c'est chez eux, paraît-il, que Fourier puisa en partie ses idées sur les avantages d'une culture d'ensemble : « Que les terres employées à la culture, dit Quesnay, soient réunies en grandes fermes, car il y a moins de dépenses pour l'entretien et la réparation des bâtiments et, à proportion, beaucoup moins de frais dans les grandes entreprises d'agriculture que dans les petites. »

Ce n'est pas tout. Un des faits dominants de la phase économique que nous traversons, c'est l'application de plus en plus étendue de deux grandes forces économiques à la production, dans tous les travaux où ces forces économiques peuvent augmenter la somme des produits : nous voulons parler de la force collective et de la machine. Devant cette tendance irrésistible (sur laquelle nous reviendrons plus loin), nous avons déjà vu, dans l'industrie proprement dite, une foule de petits patrons et d'hommes établis disparaître devant la concurrence de grands entrepreneurs ou d'associations de capitalistes, qui seuls peuvent employer les grands engins mécaniques et profiter du surcroît de production que fournit le manœuvrement avec ensemble et avec unité d'une légion de travailleurs salariés, combinant leurs efforts. Or, s'il est une industrie où la force collective est d'une application nécessaire, c'est à coup sûr l'agriculture : certains travaux agricoles, tels que le défrichement, les vendanges, la moisson, la fenaison, sont même les types par excellence de l'application de cette force. Et s'il est aussi une industrie où l'introduction de la machine est nécessaire et se fera invinciblement, c'est encore l'agriculture. Mais l'application sur une vaste échelle de ces deux grandes forces économiques aux travaux agricoles n'est guère possible avec la petite culture parcellaire, tandis qu'avec la grande culture rien n'est plus facile.

C'est ce qui fait que l'agriculture anglaise est la seule qui, jusque maintenant, se soit servi généralement des nouveaux engins mécaniques. « La terre ne demande pas seulement des engrais et des amendements, dit M. Lavergne, elle a encore besoin d'être creusée, ameublie, nivelée, sarclée, assainie, travaillée dans tous les sens, pour que l'eau la traverse sans y séjourner, pour que les gaz atmosphériques la pénètrent, pour que les racines des plantes utiles s'y enfoncent et s'y ramifient aisément. Une foule de machines ont été imaginées pour lui donner ces diverses façons. On a pu se convaincre de l'immense importance de l'industrie des machines aratoires en Angleterre et des débouchés qu'elle y rencontre, par l'étendue qu'elle occupait à l'Exposition universelle; on comptait près de trois cents exposants de cette catégorie, venus de tous les points du Royaume-Uni, et parmi eux il en est, comme les Garett et les Ransonne, dans le comté de Suffolk, qui emploient des milliers d'ouvriers et font tous les ans pour des millions d'affaires. »

La grande culture marche ordinairement de pair avec la grande propriété territoriale, la petite culture avec la petite propriété ; nous disons ordinairement, parce qu'il est, en effet, à cette règle de notables exceptions. Si, d'un côté, l'Angleterre proprement dite nous offre généralement le spectacle de grands propriétaires affermant leurs terres à un nombre de fermiers assez restreint, et si, d'un autre côté, la France (à l'exception de certaines régions et notamment de la Normandie) nous présente généralement le spectacle de petits propriétaires cultivant par eux-mêmes un sol excessivement morcelé, d'autres contrées nous offrent des exemples diamétralement opposés. En Irlande, nous trouvons la grande propriété avec la petite culture, le propriétaire foncier affermant le sol par parcelles à de petits cultivateurs ou *cotagers*, dont la position est on ne peut plus précaire. En revanche, en Belgique, où l'on trouve en même temps la petite culture avec la petite propriété, comme dans le pays de Waes par exemple, et la grande propriété avec une culture moyenne, comme par exemple sur les terres du duc d'Arenberg, du prince de Chimay, etc., on trouve aussi des exemples d'une combinaison de la petite propriété avec la grande culture ou plutôt avec une culture moyenne; on voit parfois, dans certaines de nos provinces, un grand fermier prenant à bail les terres de plusieurs petits propriétaires.

Quoi qu'il en soit de cette coexistence de la petite propriété avec la grande culture et *vice versâ*, toujours est-il que presque partout petite propriété entraîne petite culture, et que, dans le cas exceptionnel d'une grande culture coïncidant avec de petites propriétés, nous avons là affaire à une combinaison que nous pouvons admettre au point de vue de l'économie sociale, parce qu'elle nous donne à la fois et le salariat agricole et la rente payée à des particuliers non cultivateurs.

Et, du reste, elle a cela de commun avec la combinaison où la grande propriété individuelle coexiste avec la grande culture, comme en Angleterre. Or, si cette grande propriété individuelle alliée à la grande culture, est ce qu'il y a de mieux aujourd'hui pour l'économie rurale, parce qu'elle satisfait aux exigences de l'agriculture moderne et est ainsi conforme au but purement matériel que les hommes ont poursuivi en s'appropriant le sol, c'est-à-dire procurer au genre humain le maximum possible d'alimentation, elle va directement à l'encontre de l'autre destination de la propriété foncière, car elle crée entre les hommes un état d'inégalité et de subordination sans pareil. En effet, quel état plus contraire à l'égalité que cette hiérarchie à trois degrés, composée de quelques *land-lords* oisifs, jouissant de revenus fabuleux et ayant chacun sous leur dépendance quelques grands fermiers ou seigneurs de second ordre, lesquels à leur tour dominent sur toute une plèbe de domestiques, de garçons de fermes, de journaliers et de salariés agricoles.

Au contraire, la propriété française morcelée et cultivée personnellement et isolément par le paysan propriétaire, système absurde au point de vue agronomique et qui dès lors manque également au rôle social de la propriété terrienne, établit au moins par sa généralisation une égalité relative entre les travailleurs ruraux et est, à ce point de vue, bien supérieure à la grande propriété anglaise.

On le voit, chacun de ces deux systèmes présente une lacune.

Que chercher? Allons-nous faire de l'éclectisme ? Allons-nous nous rallier à quelque système hybride, soit à celui de la grande propriété avec la petite culture, soit à celui de la grande culture avec la petite propriété ? Allons-nous préconiser la propriété moyenne avec la moyenne culture, c'est-à-dire le système du fermier propriétaire ou du fermier prenant la terre à bail à quelque moyen propriétaire, mais ayant en tout cas, sous ses ordres, des salariés agricoles ? Ou bien, allons-nous, avec un économiste français, M. Baudrillart, verser dans un éclectisme d'un autre genre en nous prononçant pour une situation qui prenne à la fois un peu du système français et un peu du système anglais en faisant exister ces deux systèmes côte à côte dans un pays, et penser ainsi avoir corrigé les inconvénients de l'un en lui juxtaposant les inconvénients de l'autre, comme si 1 et 1 pouvaient faire 0 ?

Non, nous laisserons faire l'humanité, nous lui laisserons réaliser le double idéal qu'elle poursuivit lorsqu'elle enfanta la propriété. Or, lorsque l'humanité a à résoudre de ces antinomies comme celles de la petite et de la grande propriété, de l'égalité pour tous et du pain pour tous, ce n'est jamais ni par voie d'élimination, ni par voie d'éclectisme qu'elle procède, mais par voie de synthèse. Elle réalisera donc une forme d'appropriation qui soit aussi favorable (plus favorable même) à l'égalité que la petite propriété individuelle, et aussi favorable (plus favorable même) à la production agricole que la grande propriété individuelle ; une forme d'appropriation qui résumera à la fois en elle et la petite et la grande propriété. Nous pensons que cette synthèse sera précisément la propriété collective ou, si l'on veut, la copropriété. Là, en effet, chaque copropriétaire est propriétaire au même titre que les autres, partant l'égal des autres ; plus de salariat agricole et plus de propriétaire vivant oisivement de la rente foncière à laquelle il n'a pas plus de droit que tout autre. Là aussi, et mieux encore qu'avec la grande propriété anglaise, pourront être appliqués à la culture les machines, la force collective, tous les procédés scientifiques et les préceptes de l'agronomie.

Quiconque examine un peu attentivement ce qui se passe depuis un certain nombre d'années ne tarde pas à apercevoir, au milieu des faits incohérents qui se choquent et s'entre-choquent dans le chaos du monde économique, deux grands mouvements bien marqués, très-réguliers, l'un inconscient et l'autre conscient, qui prennent chaque jour des proportions plus grandes et, quoique antagoniques en ce moment, doivent pourtant aboutir à un commun résultat.

C'est d'abord ce mouvement irrésistible qui pousse sans cesse vers le remplacement de la petite industrie par la grande, de l'effort individuel par la force collective, de la production en petit et par les bras de l'homme vers la production en grand et à l'aide des forces de la nature, la pesanteur, le calorique, l'électricité. Ce mouvement, très-bien décrit, par Georges Duchênes, dans une série d'articles du *Courrier français*, a pour conséquences actuelles l'association des capitaux, l'écrasement du petit capital par le gros, et par suite la concentration des richesses ; né de la concurrence anarchique, du laissez-faire des économistes, il aboutit au monopole, négation de la concurrence. Et le monopole, s'accroissant sans cesse, s'enflant, s'enflant toujours jusqu'à embrasser le monde, doit nécessairement, suivant l'expression de Proudhon, finir par crever. Alors, gare à la grande débâcle sociale !

Mais à ce mouvement s'en oppose un autre : c'est ce mouvement irrésistible également, bien que conscient, qui pousse les travailleurs à se créer peu à peu tout un système de garanties mutuelles que Fourier avait déjà vaguement aperçu et qu'il a baptisé du nom de *garantisme*. Ce mouvement débute par les simples sociétés de secours mutuels pour les cas de maladie, puis pénètre sur le terrain proprement dit de l'industrie par les caisses pour les cas de chômage fortuit, ressuscite le compagnonnage, institue les sociétés de maintien de prix et de résistance, organise la grève et la soumet à des règles, s'essaye à la production par les sociétés coopératives, établit par l'Internationale, entre les travailleurs du monde entier, des renseignements réguliers sur l'offre et la demande des bras, et, qui plus est, veut permettre aux bras de se présenter où ils sont demandés ; il solidarise entre eux les divers groupes ouvriers comme il avait précédemment solidarisé dans le groupe les travailleurs individuels. Ce mouvement, suivant sa pente naturelle, doit sous peu relier entre elles les sociétés de production déjà fondées, perfectionner leurs statuts, en créer partout de nouvelles, puis, par la Banque de crédit mutuel, amener l'échange réciproque des produits entre tous ces groupes industriels, permettre aux travailleurs à leur tour d'employer à leur profit les machines et la force collective, et frapper au cœur la centralisation capitaliste et le monopole. Né d'une idée d'intervention collective des travailleurs dans le jeu des lois économiques, idée opposée au laissez-faire des économistes, ce mouvement aboutit au mutualisme, c'est-à-dire à la vraie concurrence, laquelle veut que les concurrents soient munis d'armes égales pour le combat.

Ces deux mouvements qui se dessinent si nettement dans l'industrie proprement dite, sont à peine perceptibles dans l'agriculture. Et ceci ne doit pas nous étonner, l'industrie agricole ayant toujours été en retard sur ses sœurs. Cependant, en Angleterre, en même temps que les richesses mobilières se concentrent en quelques mains, la propriété foncière suit la même voie, bien que pour des causes un peu différentes. Les registres du cens de 1861 démontrent que le nombre des propriétaires fonciers s'y est réduit de 16,934 qu'il était en 1851 à 15,066 en 1861 ; la concentration s'est ainsi accrue de 11 p. c. en 10 années.

« Si la concentration de la propriété foncière dans la main d'un petit nombre, dit à ce sujet un manifeste des travailleurs anglais, suit toujours le même progrès, la question de la propriété territoriale sera singulièrement simplifiée, comme elle l'était dans l'empire romain, quand Néron laissa errer sur ses lèvres un féroce sourire à la nouvelle que la moitié de la province d'Afrique appartenait à six chevaliers. Arrivée à ce degré extrême de concentration, la question de la propriété terrienne ne peut guère souffrir de difficultés en Angleterre ; et elle doit irrévocablement s'y résoudre dans le sens de la propriété collective du sol, parce que le peuple anglais, habitué à la grande culture avec tous ses avantages au point de vue agricole, les assolements, les machines, les amendements, les prairies, les engrais animaux, ne peut pas revenir au morcellement agricole avec ses conséquences : la jachère, la culture à la bêche, le manque d'engrais, la suppression des bestiaux et, par suite, de la viande ; et parce que d'ailleurs, de l'aveu de Stuart Mill, l'idée même du paysan-propriétaire individuel du sol paraît être étrangère à l'esprit anglais et n'y pénètre pas facilement. » (Stuart Mill, *Économie politique*, livre II, ch. VI, paragr. I.)

En Belgique, la propriété territoriale tend aussi à se concentrer, bien que dans une progression infiniment moindre qu'en Angleterre, où l'existence du droit d'aînesse favorise énormément cette concentration. Parcourez nos communes rurales, et presque toujours vous y trouverez un grand propriétaire foncier à qui appartiennent presque toutes les terres du village; le plus souvent ce grand propriétaire terrien commande en maître au village, car il est presque toujours, non-seulement le principal propriétaire des terres arables, mais propriétaire des maisons, bourgmestre et chef d'industrie ; c'est un véritable seigneur féodal. Lorsque par hasard un lopin resté libre se trouve en vente, c'est le seigneur qui en fait l'acquisition à vil prix, car nul n'oserait lui faire concurrence pour cet achat.

Il en résulte peu à peu une véritable concentration de la propriété territoriale en quelques mains. Cependant, tandis que la concentration s'opère sur certains points, sur d'autres la propriété terrienne se morcelle. Ce morcellement a lieu surtout dans le Luxembourg, il ne peut manquer d'y avoir des suites fâcheuses, parce qu'aux inconvénients ordinaires de la parcellarité, il en joint ici d'autres tout particuliers ; nous voulons parler de la destruction des forêts, destruction dont les effets sont si pernicieux pour l'abondance des sources, les qualités du sol, la température de l'air et son état hygrométrique, la direction et la force du vent, etc.

Mais c'est en France que le morcellement de la terre va son train. Voici ce que dit à ce sujet Proudhon, dans sa nouvelle *Théorie de la propriété* : « Je crois me souvenir qu'en France les 25 millions d'hectares de terres labourables, dans lesquels ne se trouvent dès lors compris par conséquent ni bois, ni prés, ni vignes, ni potagers, etc., et qui forment près de la moitié du territoire, sont divisés en 290 ou 300 millions de parcelles ; ce qui porte la moyenne de ces divisions à moins d'un dixième d'hectare. » Il y en a de beaucoup plus petites. On conçoit le préjudice porté à la nation par ce morcellement... Une des causes de l'infériorité de l'agriculture en France est cet excessif morcellement, qui n'existe pas en Angleterre, pays de tenure féodale. On a cherché à prévenir cette parcellarité en facilitant les échanges de parcelles, afin de recomposer les héritages divisés. Le morcellement va son train, sans qu'on puisse l'empêcher, à moins d'une loi d'utilité publique qui porterait atteinte à la propriété.

Nous lisons dans un article du *Courrier français* du 28 février 1868, que le nombre des parcelles de terres en France était alors de plus de 140,000,000. Les cotes foncières, réunissant les parcelles que chaque contribuable possède dans une même commune, étaient en 1858 de 13,118,723, et elles se sont élevées en 1866 à 14,123,117.

Et en même temps que le morcellement continue et que le sol s'émiette, l'hypothèque vient grever de plus en plus le lopin du paysan, de sorte que le paysan n'est souvent que le propriétaire purement nominal du coin de terre qu'il cultive péniblement à la bêche, et dont ses efforts ne parviennent qu'à grand'peine à arracher de quoi payer l'intérêt du capital emprunté pour l'achat de la terre. Aujourd'hui encore, comme du temps où Michelet écrivait le *Peuple*, on peut dire que lorsque son champ lui rapporte 2, l'usure demande 8, c'est-à-dire que l'usure combat contre lui comme quatre hommes contre un et que chaque année d'intérêt enlève quatre années de travail Quant à l'hypothèque, on sait que près de 12 milliards sont hypothéqués sur le sol français qui en vaut 48.

En considérant cette pulvérisation du sol français, cet appauvrissement de la terre, cet envahissement de l'hypothèque, cet insatiabilité de l'usure, on peut dire que le sol échappe au paysan, que la terre lui glisse des mains et que la propriété fuit devant lui comme une ombre. Et voici qu'en même temps, un phénomène nouveau se manifeste : c'est l'association des capitaux appliquée à l'achat du sol, l'anonymat agricole ; c'est la constitution d'une nouvelle féodalité terrienne analogue à la féodalité industrielle. Naguère, M. Hubert Delisle faisait en pleine séance du Sénat français, cette déclaration enthousiaste, dont il ignorait probablement la véritable portée : « Le moment vient où le capital français ne se dépensera plus que pour la France ; l'argent revient au sol. Ainsi, dans la Gironde, on a acheté tout récemment pour 12 millions de propriétés et presque tous les acquéreurs sont de grands noms financiers. Il y a autant de millions que de propriétaires. »

Et les faits de ce genre se multiplient. Encore quelques années, et les chefs féodaux de la finance seront redevenus les chefs féodaux du territoire français. Contre la concurrence que va lui faire l'industrie agricole en grand, le petit cultivateur-propriétaire ne peut lutter; il faut qu'il disparaisse, comme déjà a disparu de l'industrie extractive le petit propriétaire de gisements houillers et de carrières, et comme disparaît chaque jour de l'industrie manufacturière le petit patron ou le travailleur indépendant. Pourtant, il lui reste peut-être, à lui aussi, comme aux travailleurs urbains, une dernière planche de salut : c'est l'association. Déjà nous voyons quelques premières lueurs d'associations apparaître au sein des populations rurales de la France, ce sont quelques sociétés pour l'achat en commun d'engrais ou d'un outillage perfectionné. Si une nouvelle organisation du crédit agricole pouvait favoriser ce mouvement, tout nous porte à croire que, malgré l'esprit routinier du paysan, l'association s'étendrait bientôt à des objets de plus en plus importants : c'est que nécessité fait loi. Mais l'association agricole, si elle veut réaliser tous les avantages de la grande propriété et lutter contre elle, doit absolument appliquer à la culture nos connaissances sur les assolements, les irrigations, l'élevage du bétail, les prairies artificielles, les abris, les constructions rurales, etc. Or, pour cela il faut que les parcelles de terre soient réunies en un domaine plus ou moins vaste, c'est-à-dire que la petite propriété morcelée fasse place à la propriété collective. C'est ce que Proudhon reconnaît parfaitement, seulement pour Proudhon la propriété collective n'est plus la propriété. « Il faudrait, dit-il, que le petit propriétaire pût profiter de toutes les découvertes de la science, afin de soutenir la concurrence des grandes exploitations ; mais c'est ce qui ne peut avoir lieu qu'en réunissant les petites propriétés, ce qui est revenir en fait à la possession slave. »

Alors disparaît, il est vrai, ce désir de possession exclusive et de libre et absolue disposition que l'on dit être si profondément inné au cœur du paysan français et que Michelet a cherché à poétiser en l'appelant « le mariage mystique de l'homme et de la terre » ; mais devant la loi impérieuse de la nécessité, le paysan français finira par oublier cette utopie ; il se trouvera heureux, somme toute, d'avoir troqué son vain titre de propriétaire exclusif et son droit de jouissance égoïste et solitaire (si l'on peut appeler jouissance un labeur sans relâche sur un sol épuisé) contre l'avantage d'être le copropriétaire d'un sol dont les produits auront vingtuplés avec un travail vingt fois moins pénible.

Il nous est donc permis de poser ce dilemme :

Ou bien le paysan français triomphera de la nouvelle féodalité terrienne qui commence à se constituer, et alors il faut qu'il accepte l'association agricole et par suite la propriété collective.

Ou bien il ne triomphera pas de cette féodalité, il retombera dans le salariat agricole, et alors la concentration de la propriété foncière en quelques mains peu nombreuses amènera, tôt ou tard, en France comme en Angleterre, comme en Allemagne, une liquidation sociale d'où sortiront l'association agricole et la propriété collective.

Donc, de quelque part que nous envisagions la question, que nous nous placions au point de vue économique d'une meilleure production des richesses ou au point de vue socialiste d'une meilleure distribution des richesses, au point de vue agronomique ou au point de vue égalitaire, que nous parlions de la grande propriété territoriale ou de la petite, de la concentration du sol en quelques mains ou de son morcellement, de l'aliénation du sol à quelques familles privilégiées ou de sa mobilisation, que ce soit avec la volonté ou contre la volonté du propriétaire, comme avec la volonté ou contre la volonté du paysan, lentement ou brusquement, pacifiquement ou violemment, nous aboutissons invariablement à la propriété collective. Nos tendances économiques nous y poussent, la logique des faits nous y mène. La propriété collective, telle est donc la forme que revêtira l'appropriation territoriale dans la société future. Voilà ce que l'observation attentive et impartiale des phénomènes sociaux nous permet de prévoir.

Mais comment faut-il concevoir cette propriété collective ? Jusqu'où s'étendra cette collectivité ? Sera-t-elle relative seulement aux groupes agricoles, ou bien sera-t-elle relative à la société entière ? En d'autres termes, le sol peut appartenir collectivement à une association agricole indépendante ; il peut appartenir d'une façon indivise à tout l'ensemble des groupes agricoles, d'une nation d'abord, puis d'une fédération de nations ; ou bien il peut appartenir à la société entière et être cédé conditionnellement aux associations agricoles, et même, en attendant la création de ces associations, aux fermiers actuels. Il est difficile, sinon impossible, dans les circonstances actuelles, d'affirmer à priori que la propriété collective existera plutôt de telle manière que de telle autre ; rien, dans l'observation des phénomènes économiques ne nous montre que la société prise dans son ensemble tende plutôt vers tel mode que vers tel autre ; tout au plus pourrait-on dire que tel mode convient mieux à l'esprit et aux traditions de telle race.

C'est donc ici, avant tout, affaire de raisonnement. Aussi, est-ce ici que se montrent les opinions diverses, les écoles et les systèmes. La plupart de ces opinions ont leurs partisans au sein de la section bruxelloise ; c'est pourquoi, et à seule fin d'éclairer les débats du Congrès en cette matière qui n'est pas du reste une question de mise en pratique immédiate, mais plutôt une question de l'avenir, nous avons cru devoir nous contenter de citer les principales hypothèses avancées dans les discussions de notre section, avec les principaux motifs qu'on allègue en faveur de chacune d'elles.

Et d'abord, le système le plus élémentaire, celui de la propriété foncière appartenant à des associations agricoles libres et indépendantes, invoque surtout en sa faveur les deux avantages suivants :

1º Il place le travailleur agricole, copropriétaire d'une grande exploitation rurale, dans la même condition que celle qui, dans la société nouvelle, sera le partage des travailleurs de l'industrie, copropriétaires de l'usine ou de l'atelier ;

2º Il soustrait l'association à toute influence de l'État ou du pouvoir communal, influence qui pourrait être source de privilége et de despotisme.

Dans ce système, la rente foncière n'existerait plus ou du moins elle se confondrait avec le remboursement des avances faites à la terre par le cultivateur, c'est-à-dire que le produit net et le produit brut se confondraient.

Le mot *association* étant très-vague, on peut à ce sujet se demander sur quelle échelle cette sorte de propriété collective du sol devrait exister. Il est évident que ceci doit varier suivant les qualités de terrains, le nombre des associés, etc. Elle peut, pour débuter, ne s'appliquer qu'à une ferme ordinaire de quelques hectares, et s'étendre jusqu'à comprendre toute une commune rurale. On sait que Fourier estimait que la superficie normale d'une exploitation agricole, assortie des industries de première nécessité qu'elle comporte, et disposant de tous les moyens mécaniques, devrait être d'une lieue carrée environ, servie par une population de 15 à 1,800 personnes de tout âge et de tout sexe. Ce fut ce calcul qui lui donna l'idée de son phalanstère.

Le second système, nous présente un état de propriété collective du sol établi sur une plus grande échelle ; il consisterait à attribuer toute la propriété du sol arable, prairies, etc., à l'ensemble des associations agricoles de la nation ou d'une confédération de nations et à centraliser la haute direction de l'exploitation territoriale entre les mains d'un conseil nommé par les diverses associations de cultivateurs. Il offrirait l'avantage de mieux permettre encore, qu'avec le premier système, les grands travaux de dessèchements, de défrichements, de canalisation et d'irrigation. C'est à cet état que tendait Proudhon, lorsqu'en 1848, il proposa de décréter par une loi : que lorsque, par l'accumulation des annuités, le propriétaire serait rentré dans la valeur de son immeuble augmentée d'une prime de 20 p. c. à titre d'indemnité, la propriété fît retour à la Société centrale d'agriculture chargée de centraliser l'exploitation du territoire et de pourvoir, par la création de compagnies agricoles locales, à l'organisation de l'agriculture.

Dans ce système, ou bien la rente foncière serait abolie comme dans le précédent, ou bien elle pourrait être maintenue et payée, non à l'État, ni à la commune, ni aux groupes industriels, mais à l'ensemble des groupes agricoles représentés par leur Conseil central ; la rente alors servirait à acquitter les frais de gestion de ce Conseil, ou peut-être même à payer les grands travaux d'utilité générale entrepris par ledit Conseil.

Du reste, il est aisé de prévoir que le premier système, celui de la propriété foncière entre les mains d'associations indépendantes, tendrait peu à peu à établir entre ces diverses associations toute une série d'institutions, assurances mutuelles, échange de services, entente pour le placement des produits et des producteurs, solidarité pour les grands travaux à entreprendre en commun, et aboutirait ainsi, finalement, à un état analogue à celui dans lequel le second système prétend entrer d'emblée.

Mais c'est ici qu'interviennent les partisans d'une troisième sorte de propriété collective établie sur une échelle plus élevée que les deux précédentes. Avec les deux systèmes que nous venons d'examiner, il y a toujours aliénation du sol à un ou plusieurs groupes; avec celui dont nous allons parler, il y a inaliénabilité du sol.

Partant de ce fait que le sol est, directement ou indirectement, la matière première de tous les produits, la source passive de toutes les richesses, les partisans de ce dernier système craignent que la propriété foncière, dans les mains de l'ensemble des groupes agricoles ou dans les mains d'associations distinctes, mais entre lesquelles une coalition est facile à établir, ne constitue un monopole dangereux pour le reste de la société. — Supposons, disent-ils, que la terre n'est habitée que par deux familles, dont l'une possède tout le sol, tandis que l'autre en est déshéritée ; n'est-il pas clair que la famille propriétaire, ayant à sa disposition la source permanente de toutes les richesses mobilières et immobilières, pourra au besoin se passer des services de la famille non-propriétaire, tandis que cette dernière, n'ayant à sa disposition que des capitaux qui disparaissent par l'usage, ne pourra se passer que pendant très-peu de temps du sol ou des produits qui en sortent ; et ne peut-on pas dire, dès lors, que la famille propriétaire tient en main le sort de celle qui n'a aucune part au sol? Or, remplacez nos deux familles par deux classes, celle des cultivateurs-propriétaires et celle des travailleurs restés en dehors de la propriété foncière, et vous aurez, par rapport à ces deux classes, la même situation que nous avions par rapport à nos deux familles.

A cela on répond que si le travailleur industriel a besoin des produits de l'agriculteur, celui-ci en revanche a besoin des produits que lui fournit le travailleur industriel, c'est-à-dire des vêtements, des meubles, des outils, etc. Mais on réplique que le propriétaire-cultivateur, une fois muni d'outils, de vêtements, de meubles, etc., peut au besoin se passer toute sa vie de les renouveler, tandis que le travailleur industriel ne peut se passer un seul jour des produits de la terre ; de plus, ajoute-t-on, pour la confection même de ces outils, vêtements et autres objets utiles à l'agriculteur, le travailleur industriel dépend déjà de celui qui détient la matière première absolument indispensable de ces objets, c'est-à-dire le sol.

En partant de cet ordre d'idées, on est porté à conclure que le domaine éminent sur le sol devrait être attribué à la société entière (nation, puis confédération de nations), sous la gestion soit de l'Etat, soit de la commune; puis que la concession du sol devrait être faite aux diverses associations agricoles, en assurant à ces associations le droit au produit de leur travail et le droit à la plus-value qu'elles auront donné au sol, mais moyennant certaines garanties données à la société, par exemple des garanties relatives au mode de culture, au prix de vente des produits, etc.

De cette manière, les associations agricoles n'auraient plus que la simple occupation du sol. Cette occupation, elles devraient l'avoir à titre de concession gratuite selon les uns (c'est le système des *anti-renters* d'Amérique et de la possession slave de Herzen et de Bakounine), à titre de fermage suivant les autres (c'est le système admis par l'école de Colins et de Louis De Potter).

Dans ce dernier cas, la rente foncière serait payée à la société ; elle serait considérée comme un instrument d'égalité pour établir une compensation entre les groupes agricoles occupant des terres d'inégale fertilité ou de situation topographique plus ou moins favorable, et pourrait remplacer, en tout ou en partie, l'impôt.

Le principal reproche que l'on fait à ce système de la propriété collective attribuée à la société entière (et ce reproche est grave), c'est qu'en voulant sauvegarder la société contre la coalition des propriétaires-cultivateurs, il place les travailleurs ruraux, et avec eux toute la société, sous le joug de l'Etat et ouvre la porte à l'autocratie gouvernementale la plus effrayante. Il est à remarquer cependant qu'aucun des partisans de ce système n'en demande l'intronisation dans la société actuelle et avec l'Etat tel qu'il est aujourd'hui constitué. Ils attendent que l'Etat, de purement politique qu'il est aujourd'hui, soit devenu économique, c'est-à-dire ne soit plus que la fédération des divers groupes de travailleurs représentés par leurs délégués. Et du reste, cette grande transformation de la propriété foncière est pour eux inséparable de toute une série d'autres réformes économiques relatives au capital ou propriété mobilière, et d'une réforme radicale dans l'état des esprits.

Telles sont, esquissées à grands traits, les différentes formes d'appropriation collective du sol, dont chacune a ses partisans dans notre section bruxelloise. Quant à la petite propriété morcelée, elle est condamnée au nom de la science ; et quant à la grande propriété individuelle, elle est condamnée au nom de la justice. Pour nous donc il n'y a point de milieu : la terre doit être la propriété de travailleurs ruraux associés, ou elle doit être la propriété de la société entière. L'avenir décidera.

Le vice-président **Murat** annonce que dans la séance de ce matin il a été décidé que le Conseil général siégerait encore à Londres l'année prochaine, tout en reconnaissant le principe déjà admis dans les congrès précédents que ce lieu peut être changé.

L'assemblée a désigné la ville de Bâle pour y tenir le prochain Congrès.

La séance est levée à 10 heures 3/4.

Délégué arrivé le vendredi (12e séance) :

Hubert, des imprimeurs sur papiers peints (Suisse).

## Quatorzième séance, au théâtre du Cirque, samedi 12 septembre

12 septembre 1868.

**Dupont**, président.

La séance est ouverte à 7 1/2 heures du soir.

Le procès-verbal est lu et adopté.

**Aubry**, de Rouen, lit le rapport suivant :

### Rapport du groupe rouennais. Question de la réduction des heures de travail

Avant d'entrer en matière, le groupe rouennais tient à bien préciser qu'en économie sociale il professe les idées les plus larges et qu'en principe il regarde les réformes qui doivent émanciper le prolétariat, comme non avenues, si elles n'ont pas pour but d'arriver à la détermination relative de la valeur des produits en dehors de laquelle aucun échange ne sera ni juste ni équitable.

La plupart d'entre vous, citoyens, notamment nos frères de Bruxelles et de Paris, ont posé et reconnu franchement l'illégitimité de l'intérêt que nous savons être la seule et unique cause de toutes nos misères ; sur ce point, le groupe normand ne saurait contester cette vérité économique, puisque depuis quinze ans il en fait la condition indispensable de toute réforme sociale méritant ce nom, et c'est avec regret qu'il s'est vu forcé de ne pouvoir prêter son concours aux essais de sociétés, dites coopératives, qui se sont faits depuis quelques années, parce que toutes ces tentatives s'abritaient sous le pernicieux manteau de la prélibation du capital; aussi avait-il affirmé, dès leur début, que ces sociétés étaient appelées à succomber ; l'expérience a démontré que nous ne nous étions pas trompés et, faut-il le dire, nous désirerions, dans l'intérêt de l'émancipation générale, qu'il n'en fût pas autrement.

En effet, un groupe d'ouvriers qui forme une société de production ou autre, basée sur le prêt à intérêt, ne peut arriver à couvrir les charges de la prélibation qu'en prélevant un bénéfice sur le produit vendu ou livré au consommateur, et comme il n'y a que celui qui travaille qui livre ou achète ce produit, il s'ensuit que c'est sur lui que retombe toute la charge des bénéfices à payer. Cet impôt que prélève le capital sur le travail est à juste titre qualifié de vol par la science sociale, puisque c'est par lui que le prêteur, centralisant le fruit de la prélibation, trouve le facile moyen de se créer, pour lui et ses descendants, une vie d'oisiveté qui ne tarde pas à produire les vices les plus affreux qui déshonorent l'humanité et fait surgir la misère en s'attachant, comme un parasite, aux flancs de la production, dont il extrait, pour son entretien, la partie la plus riche, c'est-à-dire la mieux confectionnée, celle, en un mot, qui renferme la substance intellectuelle la plus parfaite mise dans la matière par le producteur.

Nous ne pensons pas, citoyens, qu'aucun Code, qu'aucune doctrine de jurisprudence, qu'aucune morale enfin, puissent dans un monde civilisé justifier une pareille manière de faire l'échange des produits, après démonstration scientifique; il est impossible qu'un être raisonnable puisse sanctionner qu'un produit renfermant une somme d'heures de travail équivalente à 4, soit échangée à 5 ou à 6, etc., etc., autrement il faudrait alors reconnaître que celui qui rend 3 quand il lui a été prêté 4 est un parfait honnête homme !

Nos adversaires nous crient tous les jours que c'est le résultat de l'offre et de la demande, et que celui qui a plus a le droit d'exploiter celui qui a moins. Mais, citoyens, si cette manière d'excuser le rapt était appelée à régner perpétuellement sur l'humanité, celle-ci ne serait alors qu'une race de flibustiers et n'aurait pas le droit de légiférer, car l'homme qui détrousse un voyageur sur une grande route, sous le prétexte que ses bénéfices ne suffisent pas à satisfaire ses besoins, serait déclaré exempt de toute sanction pénale.

Non, si l'humanité dans la période d'enfantement a eu besoin de brandir le glaive pour éloigner le crime de ses habitations, si elle a été forcée d'employer sous le nom d'émulation l'offre et la demande pour produire l'organisation du travail, il ne peut en être aujourd'hui de même, alors que les sciences cherchent partout à inspirer l'amour de l'équilibre, c'est-à-dire la justice.

Voilà pour la théorie.

Mais pour arriver à mettre en pratique les lois qui doivent établir la paix entre les producteurs, quels seront les moyens qui nous permettront d'appliquer cette vérité économique que nous considérons tous comme la pierre fondamentale de l'édifice nouveau que nous cherchons à élever et les plus capables de nous conduire au but.

Dans les réponses que nous allons essayer de faire aux différentes questions qui nous ont été posées et que nous venons tous discuter ici, se trouveront peut-être ces moyens que pour la France nous croyons possible d'appliquer, moyens qui nous permettront de découvrir d'abord la moyenne vraie des salaires, puis, comme conséquence, la valeur exacte des produits et par contre l'application de l'abolition du prêt à intérêt permettant de créer l'échange égal.

#### 6me question confondue avec les deuxième et première que nous considérons comme dépendantes l'une de l'autre

#### De la réduction des heures de travail

Par la déclaration qui précède, nous nous abstiendrons de développer ici la philosophie du travail, tous ceux devant qui nous avons l'honneur de parler sont allés comme nous à l'école pratique du labeur, tous nous savons que la consommation est l'antithèse naturelle de la production et *vice versâ*, et que la synthèse consiste à les équilibrer l'une par l'autre ; là se trouve la solution du problème social.

Si nous réussissons à répondre logiquement à cette première question, nous aurons d'avance résolu la plus grande partie du programme, car celle-là clairement définie, les autres viennent s'y confondre, parce qu'elle renferme à elle seule toute la révolution sociale : instruction, éducation, crédit, prépondérance du travail sur le capital, ne pourront recevoir de solution qu'à la condition d'avoir déterminé quelle doit être la durée du travail physique pour permettre à l'homme de développer les forces morales que la nature lui a léguées.

 Au point de vue physiologique comme au point de vue intellectuel, nous croyons que l'homme doit un certain nombre d'heures de travail ou d'activité, ce qui est synonyme, en harmonie avec ses besoins physiques et moraux pour les satisfaire tous deux ; l'économie sociale en ce sens est d'accord avec les sciences naturelles, elle veut que tout homme trouve en lui-même le moyen de satisfaire ses besoins en diminuant le plus possible la dépense de force physique, de façon qu'elle ne soit jamais préjudiciable aux forces que possède le cerveau pour développer amplement l'intelligence qu'il recèle, puisque l'homme n'est réellement quelque chose que par la somme d'idées qu'il peut mettre au service des siens.

Mais comment arriverons-nous dans le monde économico-bourgeois qui nous régit à équilibrer ces forces, alors que celles appelées économiques sont aux mains d'une fraction de la société qui en dispose à son gré et souvent capricieusement en raison du privilége qu'elle s'est donné par la seule puissance de l'intérêt ou prélibation sous les formes escompte, bénéfice, loyer, impôt, etc., etc., qu'on nomme vulgairement capital, qui n'est autre que la réserve des producteurs détenue par ceux-là mêmes qui ne produisent rien. Nous n'avons pas besoin de dire ici que nous n'attaquons aucunement dans cette fraction sociale, ordinairement appelée capitalistes, ceux qui individuellement la composent ; nous déclarons la guerre au principe qui lui a donné naissance, mais non aux hommes qui la constituent et qui pour la plupart approuveraient notre revendication, n'étaient les préjugés dont les nourrit le milieu dans lequel ils vivent.

Que faire en présence d'une organisation en opposition avec les lois de l'équité pour réduire les heures de travail, dont le nombre exagéré nous assimile presque toujours au rôle d'une machine.

La journée de travail en France se compose en moyenne de 10 heures à Paris, pour un salaire d'environ 5 fr. et de 12 heures dans les départements, pour 3 fr. 50. Si pour permettre à l'instruction de répandre ses bienfaits nous diminuons le travail de deux heures, nous frappons immédiatement le salaire d'un rabais de 20 % pour les uns et de 16 % pour les autres, et sur-le-champ nous faisons diminuer la consommation d'autant. Mais, nous dira-t-on, les bras inoccupés trouveront de l'emploi ! Momentanément oui ! Malheureusement la consommation continuant de diminuer, la production s'arrêtera, conséquemment nouvelle augmentation de bras inoccupés, et l'ouvrier dont le salaire diminuera d'un cinquième ou d'un sixième ne pourra consommer que la valeur du produit de sa journée de travail.

Si au contraire nous diminuons les heures de travail en conservant le même salaire, n'arriverons-nous pas à maintenir l'équilibre que nous cherchons ? Malheureusement encore cela ne se peut, car si Pierre, entrepreneur, fabricant, manufacturier, livre chaque jour cent pièces de calicot que lui fabriquent cent ouvriers travaillant dix heures et qu'il vende chaque pièce 45 francs, n'est-il pas clair que si ses ouvriers ne veulent plus travailler que huit heures pour le même prix, il sera obligé d'augmenter celui de son calicot, puisqu'il aura, en comptant chaque pièce d'une longueur de cent mètres, 20 mètres de moins par ouvrier, qui cent fois répétés lui feront 2,000 mètres ou 20 pièces; et supposant que ses ouvriers aient un salaire de quatre francs pour dix heures ou 40 centimes à l'heure, il s'ensuivra, en raison de la diminution des heures, que ces dernières seront de 50 centimes, et répartissant ces augmentations sur le total de la production, nous arrivons à trouver que Pierre ne pourra livrer chaque jour que 80 pièces au lieu de 100 et que chaque pièce se trouvera augmentée de 1 fr., nonobstant les frais généraux de l'établissement qui devront être supportés par les 80 pièces, alors que la veille ils étaient répartis sur 100 pièces. Faisons, comme cela a lieu, intervenir l'intermédiaire que nous nommerons Paul, qui sera le distributeur de Pierre; il arrivera indubitablement qu'achetant la production de ce dernier plus cher, il revendra logiquement plus cher, et comme il n'y a que le producteur qui peut payer le produit, parce qu'on ne fait rien de rien, il s'ensuivra que l'ouvrier achètera le calicot nécessaire à la confection des vêtements de sa famille, également plus cher ; puis étendant la réduction des heures de travail sur toutes les industries, le travailleur n'achètera pas davantage ; au contraire, vu l'augmentation des produits indispensables à ses besoins, il se verra forcé d'en diminuer la consommation. Conséquences : arrêt de la production, chômage, absolument comme dans le premier cas.

Comme on le voit, la réduction des heures de travail, ou augmentation de salaire, véritable synonymie, produisent les mêmes résultats sans améliorer la position du producteur ; il y a longtemps que l'économie sociale a démontré que l'augmentation des salaires était un leurre pour les ouvriers, parce qu'elle avait pour équivalent augmentation de la valeur du produit, sans en rien augmenter la quantité ni la qualité.

C'est à cause de cette apparente impossibilité de résoudre le problème de l'instruction des masses sans nuire aux intérêts généraux de la production, sous le régime capitaliste, que les Bazile de l'économie politique s'écrient que Dieu, qu'ils ont toujours soin de mettre de la partie, a voulu qu'il en soit ainsi, et que dans sa sagesse infinie il a dit par la bouche sacrée de ses interprètes : « J'ai choisi Cham pour nourrir Japhet et Sem pour distribuer la production de Cham, qui sera la bête de somme de ses frères ; je l'ai construit et destiné pour cet emploi. » Triste, bien triste façon de comprendre la solidarité !

Fort heureusement que l'économie sociale, qui n'est pas divine, juge qu'il en doit être autrement, elle, qui appuie ses raisonnements sur les lois immuables qui font mouvoir les mondes avec la précision mathématique, s'écrie et affirme que tout homme qui veut avoir des droits à la consommation doit accomplir ses devoirs envers la production ; en d'autres termes, qui veut consommer doit produire ; et synthétisant les deux antinomies, elle enseigne aux intéressés que s'ils veulent arriver à établir l'équilibre entre les deux leviers de toute manifestation humaine, produire et consommer, il faut qu'ils établissent la solidarité non-seulement dans le malheur, mais aussi dans le bien-être, en respectant la liberté de tous, ainsi que la nature qui, dans son admirable organisation, donne aux corps une forme déterminée en laissant aux molécules qui les composent leur entière liberté d'action, suivant la fonction qu'ils sont appelés à remplir.

Le Cercle croit que la solution pratique de la réduction des heures de travail, qui préoccupe si légitimement les ouvriers de tous les pays, dans le but de se livrer à l'instruction, n'est possible que par la formation de la profession en Corporation, parce qu'il pense qu'il n'y a pas d'autre moyen d'arriver à vaincre l'omnipotence du capital, qu'en lui opposant l'omnipotence du travail, par la solidarité des intérêts résidant entièrement dans l'organisation savante des forces économiques de la production, se régularisant par l'adoption d'une moyenne de salaire dont l'étalon doit toujours être pris dans l'ensemble des salaires des autres professions, d'abord nationales, puis continentales, si les relations le permettent. Selon nous, il faudrait que les efforts de toutes les sociétés ouvrières qui constituent l'Internationale se concentrassent dans une seule pensée, qui serait d'arriver, au moyen du droit de coalition, qui aujourd'hui est consacré partout en Europe, à former la corporation d'après une loi économique indiquée par la science sociale, et qui n'est autre que la constitution de la valeur par la moyenne des salaires dûment et équitablement cherchée ; de façon que nos adversaires ne puissent nous accuser de vouloir jeter la perturbation dans la production, et afin de parer les coups qu'ils pourraient nous porter, fonder dans chaque profession ou corporation une caisse de prévoyance soutenue par une société de production, devant avec le temps devenir la Compagnie ouvrière se substituant aux capitalistes par la vente des produits au prix de revient, abandonner sans restriction aucune le décevant espoir de distribution de dividende, intérêts, bénéfices, etc., etc., qui compose le bagage de l'économie politique avec lequel elle nous a toujours étranglés ; autrement si nous persistons dans ces errements, nous nous précipiterons les uns sur les autres, entraînant dans notre ruine tout le travail accompli avec tant de peines, depuis quelques années, dans les rangs de notre classe, et si par hasard quelques sociétés ouvrières se sauvaient du naufrage, elles deviendraient, ainsi que le disaient, il y a un an, les délégués français, des pépinières d'ouvriers constituant une nouvelle aristocratie d'autant plus rapace qu'elle aurait eu de mal à parvenir; il faut à tout prix que nous fondions la solidarité corporative pour échapper à cette catastrophe.

Fonder des corporations avec caisses de prévoyance, ateliers de refuge, embryons de compagnies ouvrières de production en facilitant à tous les membres de la corporation de devenir copropriétaires de l'établissement producteur, éviter la centralisation qui ferait renaître bien vite le despotisme des corporations du moyen âge, en respectant scrupuleusement l'autonomie de chaque corporation dans chaque localité, en un mot, appliquer la fédération industrielle corporative.

Le Cercle insiste surtout sur la formation de tarifs par chaque profession pour obtenir la moyenne du salaire, afin d'arriver à la détermination relative de la valeur; ainsi qu'il le dit plus haut, il croit ne pas se tromper en affirmant qu'en dehors de cette organisation, il n'est guère possible, à son avis, de résoudre le problème social de l'affranchissement du prolétariat; il désirerait aussi, et il ne voit pas comment cela serait impossible, que les caisses de prévoyance coopératives centralisassent une partie de leurs fonds dans des établissements spéciaux qui pourraient prendre le titre de Banques coopératives, pouvant créditer les ateliers coopératifs qui se formeraient et plus tard substitueraient aux espèces métalliques un papier de crédit susceptible d'être accepté par les corporations qui contracteraient des engagements entre elles ; il va sans dire que suivant nos principes, ce crédit-papier ou métal se ferait aux mêmes conditions que la vente des produits, c'est-à-dire au prix de revient, l'établissement créditeur ne prélèverait qu'une simple commission représentant ses frais généraux.

Les corporations ainsi organisées ne tarderaient pas même, dès leur début, à pouvoir réduire les heures de travail, parce qu'elles feraient des efforts pour meubler leurs ateliers de machines leur permettant de lutter contre les capitalistes-bourgeois qui auraient encore à leur service les quelques ouvriers n'ayant rien compris de la solidarité et qui par cela même seraient victimes de leur ignorance, puisque ce serait sur eux que les capitalistes se rejetteraient, afin de pouvoir lutter contre les compagnies ouvrières travaillant à prix de revient; et comme il est probable qu'ils se lasseraient bien vite de ce triste et misérable rôle, sachant surtout que la coopération leur assurerait un asile certain, la lutte alors ne pourrait être de longue durée, relativement parlant.

Comme vous le voyez, chers collègues, dans cette sixième question peuvent se confondre les deuxième et première, ainsi que celle relative à la coopération, parce qu'elles s'expliquent l'une par l'autre, le principe de mutualité ou solidarité se trouve largement appliqué, mutualité des salaires, mutualité des échanges par le crédit.

Il manque peut-être à notre exposition, pour chacune des questions précitées, une explication analytique des effets terribles que produit la prolongation des heures de travail dans les rangs de ceux d'entre nous qui y sont exposés, de même aurait-il fallu exposer la situation qu'occupe l'ouvrier soumis à l'influence délétère des machines entre les mains des capitalistes. Nous pensons que tous ceux qui assistent à ce Congrès n'ont pas besoin que l'on déroule sous leurs yeux le triste et désolant spectacle du salarié employé dans les usines de la grande industrie comme subalterne de la machine, et confondu avec les rouages dont il est reconnu faire partie intégrante.

Cette terrible organisation nous est trop connue pour en présenter de nouveau le tableau ; d'ailleurs, personne ici, nous le croyons, n'est venu pour faire de la sentimentalité, mais bien au contraire pour s'instruire mutuellement et trouver les moyens scientifiques et pratiques de faire disparaître le plus promptement possible les fléaux que l'économie politique a créés, nous voulons bien croire à son insu, qui affligent la partie de l'humanité à laquelle nous appartenons.

En ce qui concerne l'organisation du crédit, nous avons pensé qu'il était inutile de redire ce que les congrès précédents avaient analysé. Expliquer le rôle que joue la monnaie dans l'économie des Sociétés modernes serait superflu, notre ami Depaepe, expert en cette matière, l'a trop bien fait comprendre l'année dernière à Lausanne, pour nous permettre d'y revenir. Tous nous savons, et cela suffit, que le crédit est aujourd'hui organisé en vue de développer ou plutôt de faire renaître une nouvelle féodalité financière et mercantile qui déjà, rêve les parchemins de celle que nos pères lui ont aidé à renverser, alors qu'elle était subalternisée, en ce temps où elle pactisait avec tous les partis qui pouvaient lui prêter un appui pour l'aider à conquérir ce qu'à notre tour nous cherchons, l'indépendance politique, augmentée de l'émancipation économique qu'elle essaye tous les jours de nous nier. Nous voulons que le crédit, expression la plus haute d'une organisation sociale, soit l'image de celle que nous rêvons, comme son nom l'indique; il faut que chacun de nous ait confiance dans le travail des autres et qu'un signe, fût-il même abstrait, si c'était possible, serve à l'échange de nos produits, car pour nous la richesse n'est pas dans la quantité de métal encaissée dans les caves d'une banque, mais bien dans la quantité de produits mise chaque année en circulation pour être consommée par ceux-là mêmes qui les ont confectionnés, et pour nous, nous ne connaissons pas de valeur fictive, parce que nous ne comprendrions pas qu'un être humain s'amusât à produire des choses qui ne pourraient être échangées.

Produire, échanger, consommer sans intermédiaires aucun, voilà comme nous voudrions et nous comprendrions qu'une Société de travailleurs, d'hommes enfin, puisse exister.

Il est donc inutile d'entrer dans le mécanisme de l'échange, puisque chacun de vous, citoyens, en connaît tous les rouages ; l'essentiel est d'arriver à mettre en pratique les principaux mouvements de ce que nous appellerons l'horloge de la richesse. Nous croyons avoir indiqué un moyen, d'autres peut-être en indiqueront-ils un meilleur; nous le souhaitons et sommes prêts à l'accepter.

**Tartaret**, de Paris, lit le rapport suivant :

### Rapport de la commission pour la réduction des heures de travail

Les garanties données au travailleur par l'organisation économique de la société, ne lui permettent pas de profiter des avantages de la production. Et cette inégalité de celui qui produit en face de celui qui possède, a été déjà largement et justement indiquée dans la discussion et dans les rapports de la commission des grèves. Nous ne saurions y revenir, sans nous exposer à des redites, et nous ne pourrions pas augmenter la conviction que nous avons que les intérêts du travail sont entièrement sacrifiés à ceux du capital. La désorganisation du travail est complète ; l'anarchie règne où devrait exister l'harmonie ; l'exploitation triomphe, et déjà vous avez décidé qu'il y avait lieu d'y porter un prompt remède par l'organisation de la résistance garantie, assurée par la solidarité des différents groupes par leur fédération dans les sections de l'Association internationale des Travailleurs.

La réduction des heures de travail a pour but d'assurer le développement matériel et intellectuel des ouvriers, de leur permettre le libre exercice de leurs droits civils et politiques.

Admettant le principe des sociétés modernes, le travail ne doit plus être une peine, un servage, une marque d'indignité, il doit être un devoir imposé à tous les citoyens.

Pour que le travail soit véritablement l'exercice d'un devoir commun, il faut qu'il se fasse dans des conditions qui garantissent aux ouvriers la santé, la satisfaction de tous leurs besoins et de ceux de leur famille, l'assurance contre les chagrins et les misères de la vieillesse et des infirmités.

Dans les conditions actuelles, le travail répond-il au but que se propose l'Internationale ? — Non.

Le travail tel qu'il est pratiqué par la nécessité de la concurrence, est une lutte à mort des travailleurs, de peuple à peuple, d'individu à individu ; partout l'exploitation produit l'antagonisme, le servage des ouvriers.

La production supporte des charges énormes, imposées par l'excès, des impôts, pour payer des appointements exorbitants à des fonctionnaires dont la principale occupation est de chercher à maintenir les travailleurs sous la sujétion du capital.

L'exploitation aidant et soutenant la concurrence par l'abaissement des salaires, réclame des ouvriers un travail prolongé. Dans certaines professions très-pénibles, le bâtiment, le terrassement, etc., etc., les travailleurs s'usent très-vite et ne reçoivent aucune instruction.

Partout enfin où la durée du travail n'est pas limitée, le travailleur s'épuise corporellement et intellectuellement. D'un être, d'un citoyen destiné à s'instruire, à remplir des devoirs, à exercer des droits civils et politiques, on en fait un paria, un esclave indifférent au progrès et incapable de rien apprendre ; fatigué de sa misère et de sa peine, il supporte l'exploitation et le servage sans oser protester contre une semblable injustice. Et comment s'éclairerait-il, comment résisterait-il ?

Il n'a pas le temps.

Ce premier point de vue de réduction des heures de travail est donc indispensable ; car sans cela, il faudrait désespérer d'organiser la solidarité internationale que se propose l'Association.

Cependant on objectera que la réduction des heures de travail produira une augmentation de salaire, et conséquemment une augmentation du prix des objets fabriqués. — Aujourd'hui il n'est pas toujours vrai que l'intermédiaire entre le producteur et le consommateur diminue les produits en raison des prix de façon payés. Mais si l'exploitation agissait ainsi avec la production, si elle n'avait que ce moyen de concurrence, l'on serait en droit de la taxer d'incapacité. La baisse des salaires et l'augmentation des heures de travail n'auraient plus de bornes, on invoquerait sans cesse le besoin de la concurrence.

Mais cette concurrence est inique, car elle est faite au profit de quelques-uns par l'exploitation du plus grand nombre.

Puisqu'il y a nécessité d'augmenter la production pour assurer le développement de la consommation, cette augmentation des objets produits et de la diminution de leur prix de revient, doit être le résultat de l'emploi de matières premières avantageuses, de l'instruction professionnelle des ouvriers et, enfin, le sage emploi des moyens mécaniques.

Mais l'intervention des machines vient encore compliquer la situation malheureuse des travailleurs, parce que les machines sont le privilége exclusif de ceux qui possèdent le capital.

On objecte parfois que le travailleur devant la machine jouera un rôle passif et qu'il ne sera plus que le conducteur de la machine. On dit encore que, dans certaines professions, l'ouvrier ne fera plus que des opérations uniformes et régulières qui porteront un grave préjudice à ses connaissances industrielles. — Mais c'est en vain que l'on veut nous effrayer d'un pareil résultat.

La machine est inerte et est l'œuvre de l'homme ; elle ne saurait fonctionner utilement sans concours et sans direction intelligente.

Si la fonction industrielle de l'homme est diminuée quant à la durée du temps à donner au travail, c'est justice, car l'homme n'a pas seulement du travail à produire, il a une famille à soutenir, des enfants à instruire, des droits civils et politiques à exercer. Si la machine cause au moment de son introduction un dommage considérable aux ouvriers, par suite de la production exagérée, un chômage forcé qui augmente la misère des travailleurs, c'est encore, comme l'a reconnu l'Internationale, parce qu'elle n'est pas la propriété du travailleur, qui ne peut l'acquérir que par la solidarité.

La machine, fruit de l'intelligence de l'homme, doit lui servir de moyen d'affranchissement et non être une cause de ruine. Si elle produit trop, elle doit travailler moins longtemps, et l'homme qui la guide profitera de la réduction de la durée du travail.

Cette diminution des heures de travail doit lui procurer bien-être, intelligence et liberté.

Conséquemment cette question à l'étude doit être considérée sous ces différents aspects, et c'est par cette raison que la Commission engage le Congrès à se rallier aux résolutions proposées par Eccarius.

*Suit dans le compte rendu le texte de la résolution proposée par Eccarius au nom du Conseil général sur la limitation de la journée de travail ; voir [Resolutionsentwurf über die Beschränkung des Arbeitstages](https://marxismo.school/archivo/marx-engels/originales/1868%20Resolutionsentwurf%20%C3%BCber%20die%20Beschr%C3%A4nkung%20des%20Arbeitstages).*

**Le Président** donne lecture des conclusions votées dans la séance du matin, sur les questions de l'instruction et du crédit.

#### Question du crédit mutuel entre travailleurs

Considérant : 1° Que l'intérêt et les profits de toutes sortes acquis par le capital, sous quelque forme qu'ils se montrent, sont une valeur prélevée sur le travail d'aujourd'hui au bénéfice de celui que le travail d'hier a déjà enrichi, et que ce dernier, s'il a le droit d'accumuler, n'a pas le droit de le faire aux dépens des autres ;

2º Que, par conséquent, l'intérêt est une source permanente d'injustice et d'inégalité, et que les associations coopératives qui le conservent font tout simplement passer de l'individualité dans la collectivité le principe d'égoïsme, qui est le ver rongeur de la société actuelle ;

3º Que l'application sur une vaste échelle du principe de la solidarité par les travailleurs est le seul moyen pratique dont ils puissent disposer actuellement pour lutter contre la féodalité financière,

Le Congrès conclut à la fondation de banques d'échanges basées sur le prix de revient, ayant pour but de rendre le crédit démocratique et égalitaire, et de simplifier les rapports du producteur et du consommateur, c'est-à-dire de soustraire le travail à la domination du capital, et de faire rentrer celui-ci dans son rôle naturel et légitime, qui est celui d'agent du travail.

Considérant, en outre, qu'il pas n'est possible de se prononcer immédiatement sur la valeur pratique d'une question aussi compliquée que celle de l'établissement de banques d'échanges,

Le Congrès, tout en maintenant l'affirmation théorique du crédit réciproque, demande que le projet de statuts présenté par la Section bruxelloise soit envoyé à toutes les sections pour y être l'objet d'une discussion approfondie et pour que le Congrès prochain puisse prendre une décision à cet égard.

#### Question de l'instruction

*Suit dans le compte rendu le texte de la résolution sur l'instruction ; voir [Résolution sur l'instruction intégrale](https://marxismo.school/archivo/congresos/originales/1868%20Congr%C3%A8s%20de%20Bruxelles%20%28AIT%29#resolution-sur-linstruction-integrale).*

**Le Président** lit les résolutions suivantes sur l'*envoi de délégués au Congrès de la Paix à Berne* :

*Suit dans le compte rendu le texte de la résolution sur la Ligue de la paix, avec deux appels de note, aux mots « croient » et « à se joindre à elle » ; voir [Résolution sur la Ligue de la paix et de la liberté](https://marxismo.school/archivo/congresos/originales/1868%20Congr%C3%A8s%20de%20Bruxelles%20%28AIT%29#resolution-sur-la-ligue-de-la-paix-et-de-la-liberte).*[^C-cr1][^C-cr2]

 **Robert**, de la Chaux-de-Fonds, rend compte de la correspondance reçue par le Congrès.

Lettres reçues par le Congrès des Travailleurs dans les séances des 9, 10, 11 et 12 septembre 1868.

Lettre d'une Société de résistance de Paris, signée Emile Coutant, exprimant des vœux pour la réussite du Congrès, et le regret de n'avoir pas pu se faire représenter dans l'assemblée.

Lettre de Vogt, contenant une invitation aux Travailleurs d'assister au deuxième Congrès de la Paix et de la Liberté convoqué pour le 22 septembre 1868, à Berne. — Voici cette lettre :

« Monsieur le Président,

» La Ligue internationale de la Paix et de la Liberté, constituée au Congrès de 1867, à Genève, ne veut pas laisser passer le Congrès des Travailleurs, réuni en ce moment à Bruxelles, sans lui exprimer ses profondes sympathies et lui transmettre ses vœux ardents pour le succès de la réforme sociale, but élevé de l'Association internationale des Travailleurs.

» Courage, amis ! et tous ensemble brisons aussi bien les barrières que les préjugés et d'injustes institutions ont élevées entre les diverses parties du corps social, que les barrières de haine, au nom desquelles on a jusqu'ici rué les uns sur les autres des peuples faits pour se respecter et s'aimer mutuellement.

» Nous vous prions, Monsieur le Président, d'être l'interprète de nos sentiments auprès des membres du Congrès des Travailleurs et de les inviter à notre second Congrès qui s'ouvrira à Berne, le 22 septembre prochain.

» Nous saisissons cette occasion de vous présenter nos cordiales salutations.

» Au nom du Bureau de la Ligue :

» Le Président,

» G. VOGT. »

(Voir plus haut la décision à ce sujet.)

A cette lettre était joint le programme du deuxième Congrès de la Paix et de la Liberté proposant à la discussion les questions suivantes :

1re question. Quels sont, par rapport à la paix et à la liberté, les avantages de l'abolition des armées permanentes et ceux du système des milices nationales, ou même du désarmement national ?

2e question. Quels sont les rapports de la question économique ou sociale avec celle de la paix et de la liberté ?

3e question. Quels sont, par rapport à la paix et à la liberté, les avantages de la séparation de l'Église et de l'État ?

4e question. Quelles pourraient être les applications du principe fédératif dans les divers pays et quelle pourrait être la constitution des États-Unis d'Europe?

Lettre du général Cluseret, emprisonné à Sainte-Pélagie, témoignant toute sa sympathie au Congrès. Le général présente plusieurs idées sur le crédit gratuit, la propriété, etc. Cette lettre a été communiquée à la Commission chargée d'étudier le crédit, et le rapporteur en fait mention.

Lettre du citoyen Leloge (France), discutant l'organisation politique, fédérative et sociale d'un État. La Commission chargée d'étudier cette question en a tenu compte dans son rapport.

Lettre du citoyen Henry, au nom des Campagnards ardennais. Il fait au Congrès une exposition terrible du triste état de ces campagnes. Le prêtre et le maître d'école sont chez lui deux fléaux, dont il faut se débarrasser. — Désespéré, sa seule résolution est celle-ci : C'est qu'une grande émigration des peuples en Amérique est devenue nécessaire. Cette lettre a été renvoyée à la Commission chargée d'élaborer les cahiers de travail.

Lettre de Coullery, de la Chaux-de-Fonds (Suisse), demandant une organisation bien établie de l'échange entre les différentes sociétés coopératives de production et de consommation.

Deuxième lettre de Coullery, de la Chaux-de-Fonds (Suisse), adressant au Congrès ses sentiments de fraternité, et demandant à faire partie de la députation que le Congrès enverra au Congrès de la Paix et de la Liberté, à Berne.

Lettre d'un père de famille de Paris, témoignant son intime adhésion à nos idées. Il nous envoie en outre sa correspondance avec un chef de maison, auquel il exposait une théorie permettant à l'ouvrier de faire des économies tout en restant payé 3 livres par jour.

Une lettre non signée demandant les moyens pratiques d'empêcher les sociétés anonymes de laisser exploiter l'homme par leurs employés, de faire passer l'industrie entre les mains des ouvriers.

Une lettre du président de la fédération des sociétés ouvrières de l'Allemagne du Nord, « Sweitzer de Hambourg », nous annonçant son arrivée probable au Congrès, après la clôture de celui de Nuremberg. Il nous dit que lors même que les Allemands ne décideraient pas d'adhérer en bloc à l'Internationale, ils ne nous en sont pas moins unis du cœur et de la pensée.

Une lettre signée Wilhem Angerstein, exposant au Congrès la position des ouvriers de la ville de Vienne (Autriche). Une très-grande quantité de sociétés ouvrières y réunissent plusieurs milliers d'adhérents; mais ce qui rend l'union entre tous si difficile à établir, c'est le manque absolu de journal populaire.

Une lettre de Mme Goegg, de Genève, demandant si l'Association des femmes existant en Suisse, pouvait faire son adhésion à l'Internationale. Il sera répondu que le Congrès est favorable à la demande de Mme Goegg.

Une lettre signée du Comité du parti de la démocratie sociale à Vienne, dans laquelle on nous dit que les événements politiques des dernières années sont l'origine d'une défense formelle aux sociétés ouvrières d'être en relation avec celles des autres pays, et qu'en conséquence ils n'ont pu envoyer personne au Congrès.

Une lettre de l'Office national, Labor Union, venant de Washington, et invitant le Congrès international à envoyer des délégués à New-York, au Congrès américain, commençant lundi 21 septembre. Cette réunion renouerait plus fort les liens intimes entre les ouvriers des deux continents.

Il sera répondu que le temps ne permettrait plus à des délégués européens de se rendre à Washington, mais que les travailleurs du vieux monde sont de cœur avec ceux du nouveau.

Le programme de la démocratie socialiste russe, publié par Bakounine à Genève, dont voici les points principaux :

Au nom de l'affranchissement intellectuel des masses populaires ; au nom de l'affranchissement économique, social du peuple, nous voulons :

1º L'abolition du droit de la propriété héréditaire;

2º L'égalisation complète des droits politiques et sociaux de la femme avec ceux de l'homme ;

3º L'abolition du mariage en tant qu'institution religieuse, politique, juridique et civile.

Toute organisation politique ne devra plus être à l'avenir qu'une libre fédération de libres associations tant agricoles qu'industrielles.

Une lettre, signée Hébert, Parisien, demeurant à Bruxelles, nous engageant à étudier avant toutes nos questions, celle des moyens à prendre pour conquérir la liberté. Il voit ce moyen dans le suffrage universel.

 Une lettre, signée Charles Buls, secrétaire de la Ligue de l'enseignement, à Bruxelles, nous envoyant 100 exemplaires d'une brochure adressée à Dupanloup, en réponse aux attaques dont cette ligue a été l'objet de la part du monseigneur. Cette ligue s'est donné pour tâche de tuer la routine et les abus dans le domaine de l'enseignement.

Une lettre annonçant les applaudissements frénétiques avec lesquels sont accueillis les comptes rendus du Congrès à Paris.

Une lettre de la section de Lausanne s'excusant de ne pouvoir envoyer un délégué à cause des frais trop considérables, et chargeant les autres délégués suisses de réclamer surtout l'examen, l'indication des moyens pratiques d'améliorer immédiatement le sort de l'ouvrier.

Une lettre de Londres, signée J. Chevoe, imprimeur coopératif, et W. Danes, tailleur coopératif. — Elle renferme le rapport d'une séance des Amis de la coopération, tenue en août, et invite les sociétés de production en Angleterre et à l'étranger de présenter au Congrès les échantillons de leurs manufactures respectives.

Une lettre, signée Adrien-Jacques Nieuwenhuis, adressée spécialement à la commission chargée d'étudier la réduction des heures de travail. Ce citoyen propose, comme il le dit, d'endimancher la semaine, c'est-à-dire de répartir les heures de repos du dimanche entre toutes les journées de la semaine.

Une lettre de l'Allemagne, signée F. Puck, de Neumunster, en Holstein, au nom des Lasalliens démocrates socialistes, regrettant de ne pouvoir assister au Congrès. Nous désirons, dit-il, que vos efforts profitent à la « Jeune Europe. »

Une lettre de « l'Arbeiter-Bildungs-Verein », réunie à Nuremberg, nous confirmant son vote d'adhésion à la Société internationale des travailleurs en nous déléguant le citoyen Frédéric Bütter, de Genève.

Un télégramme d'Ensival nous envoyant des salutations fraternelles.

Une dépêche télégraphique de Spier, témoignages de sympathie de la part des démocrates socialistes, réunis à Wolfenbüttel, pour la fête de fondation de leur société.

Télégramme de Titus, avocat à Hof, salutations fraternelles au nom de lui et de ses amis. (Déjà cité.)

Télégramme de Kirchner, du Congrès de Nuremberg, nous annonçant que les délégués réunis ont décidé leur adhésion à l'Internationale.

Télégramme du citoyen Martiné, avocat de Kaukehmen, en Prusse ; témoignages de sympathie.

Télégramme de sympathie, signé Pierre Coullery, au nom de la section de la Chaux-de-Fonds, réunie en assemblée générale.

Une lettre du secrétaire général de la Ligue de l'enseignement, signée Charles Buls, nous envoyant une centaine d'exemplaires de rapports publiés par cette ligue sur l'organisation de cours et de conférences pour les travailleurs.

**Le Président**. — La discussion est ouverte sur la question de la propriété.

**Tolain**. — Les membres de la commission chargés d'étudier cette importante question n'ayant pu se mettre d'accord sur les conclusions qui vous ont été présentées, je vais m'efforcer de vous faire connaître les motifs qui ont déterminé la minorité.

Le passé ne nous faisant pas connaître les sources de la propriété, nous avons donc à nous préoccuper des conditions qui doivent la régir dans l'avenir, entourée d'institutions qui en déterminent l'influence. Notre but se trouve inscrit dans une phrase de Rousseau, qui réclame pour les institutions une forme capable de protéger le bien général, tout en garantissant la liberté de chacun, et sans doute le moyen est difficile à trouver, mais pour cela même il doit faire le but de toutes nos recherches. Dans la propriété collective, le citoyen est soumis à cet être abstrait que l'on appelle l'État, et qui prime tous les intérêts particuliers, toute liberté individuelle au profit de la majorité, de telle sorte qu'un citoyen peut être, selon qu'il se trouve parmi le grand nombre ou dans les rangs de la minorité, tour à tour oppresseur et opprimé, réalisant ainsi l'égalité dans la tyrannie.

Certes, en défendant la propriété individuelle, nous ne pensons pas accepter aucune solidarité avec l'organisation actuelle ; aujourd'hui la propriété est privilégiée et oppressive. Nous demandons au contraire à en changer les conditions et à en généraliser les effets, parce que nous voyons dans la propriété individuelle une extension du moi et dans la propriété collective une diminution de l'individu. Tout doit tenir, selon nous, à garantir la liberté individuelle, qui par le moyen de la fédération peut arriver à servir à l'intérêt général. Mais les relations de chaque citoyen impliquent certains devoirs qui leur sont communs à tous, et c'est pourquoi nous reconnaissons propriété de la collectivité seuls les services publics, tels que canaux, mines, chemins de fer, etc., les charges devant incomber aux citoyens suivant l'emploi qu'ils en ont fait.

On dit que la tendance est à la grande culture qui est beaucoup plus profitable, et que de là naîtra la propriété collective. Mais la petite propriété exclut-elle la grande culture ? Je ne le crois pas : le cultivateur peut trouver par la coopération les moyens d'acheter l'outil et de travailler la terre, tout en conservant son droit sur le coin de terre qui lui appartient, et, déterminé par son intérêt particulier, il travaillera davantage et fournira une production plus abondante que celle qu'il donnerait pour le service de la collectivité. Dans l'industrie, par exemple, on avait longtemps cru à la nécessité de l'association, mais depuis cette opinion a fait place à l'idée coopérative, qui laisse le bon côté de l'union collective, tout en conservant à chacun sa liberté de production et de vente ; il en est de même de l'agriculture, qui peut trouver un puissant secours dans l'échange et l'établissement de magasins généraux. Et d'ailleurs le rendement fût-il inférieur qu'il n'y aurait pas encore à hésiter devant la question de liberté.

On a cité, d'après Lavergne, les merveilles de l'agriculture anglaise, mais pour cela il ne faut pas conclure contre la petite propriété ; et s'il y a des cas où il est difficile de morceler, ne peut-on, tout en laissant la propriété confondue, en déterminer la possession par un papier de change qui conserve au propriétaire son droit de vendre ou d'engager la plus-value du sol qui se trouverait ainsi mobilisé ?

Par l'héritage, le sol s'émiette également ; mais grâce à la mobilisation, cette division peut s'opérer sans danger ; grâce aussi à un impôt foncier qui rétablirait l'égalité entre les terres fertiles et celles d'une valeur médiocre, le propriétaire dont les terrains seraient séparés, pourra faire un échange facile et grouper en un tout les valeurs dispersées. On a dit aussi que la propriété individuelle donnerait le droit de laisser des terrains en friche ; mais avec le système d'échange, comment celui qui ne travaillera pas pourra-t-il manger, comment pourra-t-il payer l'impôt foncier? La crainte d'une oppression de la part des propriétaires du sol sur les industriels a été également émise ; mais cela n'est guère possible, l'agriculture n'étant rétribuée que dans des conditions équivalentes à celles de l'industrie, qui elle aussi serait assurée de sa matière première à prix de revient. Enfin pour faire supporter l'ennui de l'organisation collective, la discipline, la hiérarchie qu'elle crée, on a répondu que l'homme mieux instruit ferait la part des nécessités ; mais il ne peut y en avoir qui déterminent un tel abandon de sa liberté.

Je conclus donc à la propriété individuelle, parce que grâce à la banque d'échange et à l'impôt foncier, on ramènera la propriété aux proportions qui appartiennent à peu près à chaque famille ; d'où naîtra la fédération des intérêts et l'organisation d'une société composée d'éléments libres.

**Pellering**, de Bruxelles. — Depaepe vous a fait un très-savant rapport, mais je veux vous parler de la propriété d'une manière plus intelligible, et remplacer la science par le bon sens.

Le sol doit appartenir à la collectivité humaine. On vous a dit comment la propriété a été fondée. Il y aurait de la place pour tout le monde, si tout n'avait pas été partagé par une minorité.

Les premiers propriétaires ont été chassés violemment par d'autres, ou réduits en esclavage. Nous en avons des exemples dans notre Belgique même. Les premiers propriétaires ont été subjugués par les Romains, puis par les hordes du Nord.

Ainsi, au début, la propriété était collective. La minorité qui l'a volée, la retient, la vend, la donne contre toute justice.

En 93, on n'a pas compris la question. On avait repris les biens de la communauté, on les a revendus, parce qu'on avait besoin d'argent; on n'avait pas ainsi le droit de disposer de ce qui appartient à l'avenir.

Une génération n'a pas le droit d'aliéner à quelques-uns ce qui doit rester éternellement la propriété de l'humanité entière, présente et future.

Si l'Etat commençait à ne plus vendre les biens qui lui reviennent, faute d'héritier direct des propriétaires, dans quelques cents ans la question serait résolue.

Il y a aujourd'hui dans la société des heureux et des malheureux ; nous ne sommes pas de ceux qui peuvent vouloir du mal à leurs ennemis, nous voulons le bonheur de tous. Les heureux mêmes deviendront plus heureux encore, car leur bonheur aura une garantie de durée. L'homme le plus riche aujourd'hui, pourrait-il en effet assurer que dans cent, dans vingt ans même, ses descendants ne seront pas dans la plus profonde misère.

**Longuet**, de Caen. — Je ne viens pas combattre mon prédécesseur, car je ne sais pas en vérité si je ne suis pas de son avis. Sa critique contre la propriété est parfaitement justifiée, mais il ne s'ensuit pas que la propriété doive être collective.

Ma thèse a déjà été développée magistralement par Tolain, je n'ai à ajouter que quelques arguments accessoires. Le consentement universel ne me paraît pas une preuve de la justice d'une institution, mais l'humanité ne peut pas abolir ainsi absolument une de ses conceptions. Il en reste toujours quelque chose.

Il y a un malentendu entre nous et le rapporteur. Si la majorité avait bien compris la banque d'échange, elle n'aurait certes pas eu d'autres conclusions que les nôtres.

La propriété n'est pas un fait principal de la société ; déjà même elle n'existe plus réellement, dominée qu'elle est par le phénomène de l'échange. Il n'y a plus, comme à l'origine, de propriétaire qui se mure dans sa terre et dont la famille s'y succède plusieurs générations. Cela a disparu par le crédit, l'échange, la liberté, les déplacements.

Le rapporteur affirme que l'exploitation individuelle ne vaut pas l'exploitation collective. Le temps nous manque pour répondre spécialement à chaque argument spécial; nous répondons seulement que souvent la petite culture présente autant d'avantages que la grande.

Rappelons-nous le vieux proverbe qui dit : Tant vaut l'homme, tant vaut la terre.

Le rapporteur nous présente des tendances à examiner. Il nous montre la grande culture tendant à la propriété collective ; mais je le demande à quoi notre manière de voir exclut-elle la grande culture ?

Je conclus en demandant que l'on ne prenne aucune résolution immédiate ; car nous ne pouvons pas statuer avant d'avoir fait une enquête sérieuse parmi les populations agricoles ; et que cette question si grave, si importante, dont la solution n'est pas possible aujourd'hui soit réservée pour un autre congrès.

**Coulon**, de Bruxelles. — Je suis d'accord avec les derniers mots de Longuet. — Je proposerai de remettre cette question à l'étude, mais sous une forme plus large :

De la communauté des biens.

Que l'on cherche l'organisation du système communautaire d'accord avec la liberté et l'indépendance du citoyen.

Cela est applicable aussi bien à la propriété du sol arable qu'à toute autre. Il faut remédier à l'antagonisme entre l'industrie et l'agriculture, et baser leurs rapports sur le droit et la justice.

Or, nous pensons qu'il ne peut y avoir de justice et de bien-être que dans le système de propriété collective. Le communisme, a-t-on dit, est l'égalité dans la tyrannie. Et qui prouve qu'il ne peut y avoir là autant de liberté qu'ailleurs? On a pris pour type de l'organisation communautaire, ce qui existe dans les couvents. D'après les absurdes réglements de certains chefs d'école, on a conclu contre le communisme en général, sans examiner s'il était juste d'appliquer à un principe la critique méritée par un vice de détail.

J'engage tout le monde à étudier cela de près, sans se laisser entrainer par les paroles d'éminents écrivains, comme par exemple, Proudhon, qui a beaucoup démoli, mais qui n'a jamais rien su créer, pas même sa fameuse banque du peuple. (Applaudissements, protestations : Ce n'est pas sa faute, au moins.)

**Eccarius**, de Londres. — Je me déclare contre la proposition d'ajournement sur cette question, qui déjà l'an passé a été remise. Ce que l'on a dit pour la petite propriété me paraît fort contestable; la petite propriété n'a pu servir qu'à rendre le cultivateur esclave de la misère et de l'usurier.

En Angleterre, sauf quelques oisifs, personne ne perdrait à ce que la terre devînt propriété collective ; elle appartient actuellement à de grands propriétaires, et pour en faire profiter la généralité des citoyens, il n'y aurait qu'à écarter ces quelques hommes, et le fermier au lieu de payer la rente au maître, la payerait à l'État.

Mais en France où la propriété est morcelée, une semblable transformation rencontrerait de grandes difficultés.

Les paysans, petits propriétaires pour la plupart, repoussent l'Association, et obéissent à un sentiment rétrograde ; ils tueront la révolution et créeront la ruine, tandis que la grande exploitation par l'État en unissant les forces collectives, en mettant la machine à la portée de tous, engendrera l'abondance. Pour montrer les prétendus bienfaits de la propriété individuelle, je n'ai qu'à vous citer l'Allemagne, où des paysans déjà assez aisés, sont beaucoup plus mal nourris que les ouvriers anglais.

**Murat**, de Paris. — La question dont je conclus le renvoi au prochain Congrès, de concert avec mes amis, n'appartenait pas au programme de Lausanne, où elle n'a été soulevée qu'incidemment ; elle ne serait remise que pour la première fois, et je crois que la question mérite bien l'attention de plusieurs Congrès.

De plus, nous nous trouvons désarmés devant un long rapport étudié avec soin, la suppression du bureau de Paris, nous ayant empêché d'élaborer cette question et d'en tirer les conclusions philosophiques qu'elle comporte.

**Lessner**, de Londres. — Je ne puis répondre qu'une chose à tous les arguments qui ont été opposés aux conclusions de la Commission : Le sol appartiendra à la collectivité. En France, le fermier, devenu propriétaire, ne pense qu'à son propre intérêt, qu'il voit même à un point de vue étroit, parce qu'en refusant de prêter son concours à l'action commune, il se refuse les moyens de production plus abondants que la machine lui offre. En Angleterre, au contraire, la propriété du sol reconnue en droit à l'État, ne laisse que quelques grands possesseurs de ses produits, et par une transformation facile, elle reviendra à son véritable maître : la Société.

**Hins**, de Bruxelles. — Les adversaires de la propriété individuelle lui attribuent des inconvénients qui ne sont pas en elle-même, mais en dehors. Dans ce que dit Eccarius pour l'Angleterre, je vois les maux de l'usure, non ceux de la propriété. Si des propriétaires allemands sont à la fois riches et misérables, il faut l'attribuer à la mauvaise organisation de l'échange, chaque cultivateur ne peut pas s'occuper de produire tout ce qui est nécessaire sans manquer au principe essentiel de la division du travail, et s'il ne produit que certaines substances, il doit savoir les échanger suivant un système rationnel.

De même que nous voulons voir chaque ouvrier industriel propriétaire de ses outils, de sa part d'usine, nous voulons que le salariat disparaisse de l'agriculture comme de partout ailleurs.

On a encore dit qu'il était à craindre que les cultivateurs s'entendissent pour élever le prix des matières premières.

Mais cela est impossible, car puisqu'un cultivateur ne produit pas tout ce qu'il lui faut, il serait le premier volé quand il voudrait acquérir ce qui lui manque.

Je vais critiquer à mon tour la propriété collective. Je ferai d'abord remarquer qu'on nous la présente sous diverses formes.

Les uns veulent la propriété du sol arable à la commune. Ou chacun aurait le droit de choisir la commune qui lui plairait, ou bien on exigerait certaines garanties pour l'entrée. Dans le premier cas, l'inégalité de la valeur des divers terrains, au moins au début, ferait déserter les travailleurs des communes pauvres, et les ferait affluer dans les territoires plus favorisés de la nature. Dans le second, où serait l'égalité, la justice, la liberté ?

D'autres rapportent la propriété à l'État. Ici encore deux sortes d'opinions. La première lui attribue seulement le sol arable ; la seconde, plus logique, lui attribue aussi les usines, les machines et les propriétés particulières. Le premier système renforce entre l'ouvrier agricole et l'ouvrier industriel cette lutte déjà si difficile à conjurer ; il soumet le premier au second, qui a, outre la part d'usine dont l'autre manque, un droit de direction de la collectivité. Dans le deuxième système, vous avez un état plus centraliste que jamais. La rente que nous voulons supprimer aux particuliers subsiste par l'État.

Nous ne voulons être opprimés ni par l'individu, ni par la collectivité. Ainsi au bout d'un certain nombre d'années, les habitants d'une maison l'auront payée à l'État dix ou vingt fois! De plus, à moins que l'État défende aux maçons de bâtir, aux mécaniciens de construire des machines, il est obligé d'acheter tout ce qu'on fabriquera, puisque la propriété collective est défendue.

Mais c'est là une centralisation effrayante! Que les délégués qui constitueront le pouvoir soient élus pour un temps plus ou moins long, ils n'en auront pas moins une puissance exorbitante ; il y aura des fonctionnaires corrompus ou tout au moins corruptibles, d'énormes budgets, des budgétivores ! Auprès de cet État, l'État moderne n'est qu'un soliveau. (Applaudissements.)

Je me rallie donc à la demande d'ajournement de Tolain et de Longuet, d'abord parce qu'il n'y a pas ici assez d'ouvriers agricoles ; ensuite, parce que cette question est trop importante pour être votée au pas de charge. Il faut du temps pour que tous acquièrent la science, et que toute l'Internationale puisse arriver à une opinion unique sur un sujet qui a fait reculer les plus grands penseurs. Enfin, les résolutions sur la propriété peuvent être différentes suivant le pays, et il serait très-imprudent de voter immédiatement.

**Fontaine**, de Bruxelles. — Je me rallie à la proposition de Tolain. Je signalerai encore une lacune dans le rapport si étendu de Bruxelles. La propriété n'y a pas été considérée au point de vue philosophique. J'engagerai, à cet égard, le rapporteur de relire les derniers chapitres des *Contradictions économiques* de Proudhon ; il comprendra qu'il forme une propriété nouvelle pire que l'ancienne, qu'il reconstitue l'hypothèse de Dieu au profit de la propriété.

La propriété du sol n'est pas pour nous, comme le dit le Code, le droit d'user et d'abuser, mais seulement de cultiver dans la mesure de nos moyens.

La propriété collective que veut le rapport, nous ramène au communisme, au communisme que l'on a si bien qualifié la religion de la misère. Nous voulons travailler pour une société meilleure, pour la société de l'avenir, qui n'aura plus la religion de la misère, mais celle de la fortune.

(Pellering se lève, proteste vivement; tumulte de courte durée ; l'interrupteur est rappelé à l'ordre.)

Je termine en déclarant que j'appuie la proposition de Tolain.

**Coenen**, d'Anvers. — Je m'étonne que certains membres de l'Internationale s'élèvent si fort contre le communisme, alors qu'il est certain qu'aucun produit n'est la création purement individuelle du travailleur. Tout produit est une œuvre collective, car il a exigé le travail, non-seulement de la génération présente, mais des générations passées. Aucun produit ne devrait donc être propriété individuelle, sauf les choses usuelles qui le sont de fait par l'assimilation que l'individu en fait.

Le compagnon Tolain est dans l'erreur lorsqu'il croit que la propriété individuelle du sol est une condition de la liberté individuelle ; sans propriété collective, la liberté individuelle ne peut exister que pour les forts ; or, nous voulons qu'elle existe pour tous ; donc, il faut que la propriété, surtout celle du sol, origine de toutes les autres, soit à tous ; c'est donc, au contraire, la propriété collective qui est une condition de la liberté des individus. C'est que, pour moi, la liberté de l'individu finit là où elle pourrait devenir préjudiciable au bien-être de la société.

On a beaucoup parlé de la situation précaire du travailleur agricole. Tout le monde ne peut pas être agriculteur, c'est évident, une foule d'autres industries sont nécessaires. Mais une chose est certaine, c'est qu'il y a aujourd'hui toute une classe d'oisifs et, de plus, un grand nombre de professions parfaitement inutiles. Tous ces gens-là consomment, et vivent, en définitive, sur le dos du travailleur agricole, qui est vraiment le père nourricier du genre humain. Comme le paysan doit produire pour tous ces êtres inutiles et même nuisibles, il n'est pas étonnant qu'il soit lui-même réduit à la portion congrue. Pour relever l'agriculture, il faut relever le paysan, et pour relever le paysan, il faut supprimer les oisifs, ainsi que les industries de luxe qui n'existent que pour les oisifs. Or, cela exige une réforme sociale radicale.

 Alors l'agriculture sera le plus honoré des arts et la base matérielle de l'ordre social.

**De Paepe**, de Bruxelles. — La tâche qui m'incombe est difficile en présence de l'éloquent discours de Tolain. J'ai cependant à répondre aux divers arguments qui nous ont été opposés. Et d'abord, nous ne faisons qu'étendre à la propriété agricole ce que Tolain et les autres adversaires de la propriété collective du sol, admettent fort bien pour les mines, les chemins de fer, les routes, canaux, etc. Il n'y a donc point ici de partisans absolus de la propriété individuelle ; nous sommes donc tous plus ou moins communistes, si tant est que les considérations de la Commission puissent être regardées comme du communisme. En effet, nous ne demandons pas que l'Etat se fasse cultivateur ou salarie des ouvriers agricoles, pas plus qu'on ne demande que l'Etat se fasse mineur, et salarie les ouvriers des mines, mais nous voulons que le sol soit concédé à de grandes compagnies agricoles comme les mines, les chemins de fer, etc., à de grandes compagnies ouvrières.

Pourquoi agir différemment avec la mine ou champ du dessous, et avec le champ proprement dit, qui n'est qu'une mine à la superficie du sol, mine d'où l'on extrait des végétaux au lieu d'en extraire des pierres, du marbre, des minerais, du charbon. Nous croyons être plus logiques que nos adversaires; le sol comme le sous-sol étant tous deux donnés gratuitement à l'humanité par la nature, nous en revendiquons la propriété pour l'humanité entière, et nous en demandons l'exploitation par des associations. Mais ici, on nous arrête dès le début en contestant la nécessité de ces compagnies agricoles.

J'ai été très-étonné d'entendre les compagnons Tolain et Longuet nous dire que la petite culture était peut-être supérieure à la grande, alors que des plaintes générales s'élèvent en France contre le morcellement et la culture parcellaire. Proudhon lui-même reconnaît la supériorité nécessaire de la grande culture et dénonce le morcellement comme la plaie de l'agriculture française. (Voir sa nouvelle *Théorie de la propriété*.)

Mais, dit-on, la grande culture est compatible avec la petite propriété ; car les petites machines, dont chaque paysan serait possesseur, feraient autant que les grandes machines aujourd'hui employées en Angleterre. Evidemment l'application des forces mécaniques à la culture n'exige pas la copropriété, car, sans parler même des petites machines, on peut très-bien se figurer plusieurs petits cultivateurs employant une grande machine à tour de rôle, soit que la machine ait été acquise par association, soit qu'elle fasse l'objet d'une entreprise particulière ; aussi le rapport de la section bruxelloise ne dit-il pas que l'emploi des machines aratoires est impossible avec la petite propriété, mais seulement qu'il est plus facile avec la grande. Ce n'est pas l'emploi des engins mécaniques qui constitue le principal avantage de la culture en grand, mais bien la possibilité des assolements, l'abondance des engrais, les prairies, les bestiaux, etc. Or, si l'on peut concevoir la machine avec la petite propriété, il faut nécessairement (pour que telle terre qui aura porté aujourd'hui des céréales soit convertie demain en prairie artificielle, de luzerne, de légumineuses, etc.), il faut que les divers lopins soient réunis. Le manque d'engrais stérilise également la terre; or les engrais supposent de grands troupeaux, donc de grandes prairies, donc la réunion des parcelles actuelles. Impossible de sortir de là : la culture en grand et avec ensemble exige la réunion des parcelles en une vaste exploitation agricole.

Ici on nous arrête : on peut réunir les parcelles tout en faisant que chacun reste propriétaire individuel de sa parcelle. Pardon, du moment où les parcelles sont réunies dans une exploitation commune, chacun n'a plus, comme aujourd'hui, la libre disposition de son champ ; cette libre disposition, qui est l'essence même de la propriété, est alors transférée au groupe, c'est donc celui-ci qui devient propriétaire, il y a donc tout bonnement copropriété, propriété collective. Après cela, libre à chacun de se dire propriétaire individuel de sa part indivise, c'est une petite vanité qui n'a rien de dangereux, mais de fait il n'y a plus alors de propriétaire individuel.

On pourrait concevoir, au pis aller, qu'à force de soins et d'énergie, le petit cultivateur parvint à obtenir une production végétale équivalente à celle du grand fermier; mais l'homme ne vit pas seulement de végétaux; la viande est devenue pour nous une nécessité. Or, c'est ici que la petite culture est impuissante, parce qu'elle est incompatible avec l'élevage de grands troupeaux de bœufs et de moutons ; aussi voyons-nous la viande faire de plus en plus défaut dans les pays de morcellement, comme la France, tandis qu'il n'en n'est pas de même en Angleterre.

C'est parce que la grande culture est supérieure en rendement, qu'infailliblement elle triomphera partout ; et peu importe alors que le paysan ait plus ou moins de liberté individuelle qu'avec la culture parcellaire, la nécessité est plus forte que la liberté, Or, grande culture exige : grande propriété individuelle ou grande propriété collective, point de milieu. La grande propriété individuelle serait le retour vers le moyen âge, et on ne remonte pas ainsi le courant des siècles ; reste la propriété collective. Seulement, on arrivera sans doute à cette nouvelle forme d'appropriation par des voies différentes suivant les pays. En France, la propriété collective à la société, sera sans doute précédée par la formation d'associations agricoles ; décréter aujourd'hui l'entrée du sol à la propriété collective de la société serait une folie, en France principalement, où le paysan s'accroche à la terre avec opiniatreté ; c'était possible en 89 ; si la révolution n'avait pas été avant tout bourgeoise, elle n'aurait pas vendu les terres confisquées au clergé et à la noblesse, et se serait contentée d'en faire la concession temporaire et conditionnelle aux travailleurs ruraux.

En Angleterre, on peut prévoir que la marche sera toute autre ; là, comme en Russie, le peuple ne regarde pas la terre comme la propriété d'un particulier, mais comme le bien de la nation, dont les propriétaires actuels ne sont que les dépositaires. Stuart Mill, quoique favorable à la petite propriété, reconnaît que l'idée du paysan propriétaire, à la façon française, n'entre pas dans l'esprit anglais. Or, grâce surtout au droit d'aînesse, la propriété foncière en Angleterre se concentre très-rapidement en quelques mains, et on peut prévoir le temps où le peuple anglais, en demandant à rentrer dans sa propriété, n'aura plus devant lui que quelques rares *land-lords*, dont il ne lui sera pas difficile de se débarrasser violemment s'ils refusent de traiter avec lui de gré à gré. Là on peut prévoir que c'est à la nation anglaise entière, et non d'abord à la collectivité plus restreinte des associations agricoles que la propriété du sol fera retour.

Passons au compagnon Hins ; je crois avoir tenu note de ses principaux arguments. Il faut, dit-il, que le travailleur soit propriétaire de son outil, donc que le paysan soit propriétaire de sa charrue et de sa terre.

Que le travailleur soit propriétaire individuel de son outil, tant qu'il s'agit d'un marteau, d'une truelle, etc., je le veux bien ; mais, lorsque partant de cette idée, on veut l'étendre aux grands outils, tels que machine, atelier, usine, on tombe évidemment dans l'absurde. Ces grands outils exigeant la force collective, ne peuvent être la propriété des travailleurs qu'à la condition d'être propriété collective, soit d'un groupe particulier de travailleurs, soit de la société entière composée uniquement de travailleurs. Pour les machines, ateliers, etc., la propriété collective restreinte à l'association industrielle, nous paraît suffisante ; mais lorsqu'il s'agit du sol et du sous-sol, nous voulons la propriété collective sur une plus vaste échelle, parce que ce ne sont plus là de simples outils pour une catégorie spéciale de travailleurs, mais une matière première pour l'humanité entière. Du reste, nous ferons remarquer que s'il était vrai que la matière première et l'instrument, quels qu'ils fussent, dussent être la propriété individuelle du travailleur (ou du moins la propriété collective des ouvriers associés), ceux qui demandent que les mines, chemins de fer, canaux, soient propriétés de la société, sont aussi coupables que nous et tombent sous le coup de leurs propres arguments.

Hins a dit aussi qu'en empêchant les cultivateurs d'être propriétaires de la terre, tandis que certains autres travailleurs seraient propriétaires de leur outillage, nous constituons deux castes. Ces deux castes (si castes il y a), ce n'est pas nous qui les constituons, c'est la nature des choses ; nous admettons fort bien qu'une association agricole soit propriétaire de ses charrues, machines, etc.; mais ce n'est pas notre faute si la terre est un outil d'une nature toute particulière, dont la propriété, pour cause de nécessité sociale, ne peut être aliénée à des individus ou à des groupes restreints, parce que ces groupes ou individus détiendraient ainsi la source de tous les objets de consommation, et par conséquent la vie de tous. Du reste, si la non-existence de l'appropriation du sol par les paysans fait de ceux-ci une caste à part, nous dirons qu'il en est de même pour la non-appropriation de la mine par les mineurs, du canal par les bateliers, de la forêt par les bûcherons, de la ligne télégraphique par les télégraphistes, etc. Mais le fait est que dans tout cela, il n'y a pas l'ombre d'une caste : la société demande des garanties en même temps qu'elle en donne ; il y a là contrat mutuel, voilà tout.

Le compagnon Hins dit qu'il est difficile de combattre les partisans de la propriété collective du sol, parce qu'il y a tant de nuances différentes ; il y a, par exemple, ceux qui réclament la propriété pour la commune et ceux qui la réclament pour l'État. Pour ma part, je déclare que je ne puis admettre la propriété à la commune, parce que cela nous fournirait entre les communes une inégalité analogue à celle qui existe aujourd'hui entre les propriétaires individuels ; le sol devrait être propriété de la nation, du moins transitoirement, c'est-à-dire jusqu'à ce que, par la fédération des peuples ou la disparition des nationalités, il devienne propriété de l'humanité. Je crois, du reste, que ceux qui, comme les travailleurs de Rouen, demandent que le sol appartienne à la commune, entendent simplement dire par là que la propriété foncière serait administrée par la commune, c'est-à-dire, par exemple, que lorsque des cultivateurs exprimeraient le désir d'exploiter une certaine portion du sol, ils s'adresseraient aux administrateurs communaux.

Mais il est entre les partisans de l'entrée du sol à la propriété de la société une divergence réelle et fondamentale, dont Hins n'a rien dit : c'est que les uns pensent que le sol devrait être concédé aux Compagnies agricoles à titre gratuit, les autres à titre de rente. Tout ce que Hins a dit sur l'injustice et le danger de la rente payée à l'État est donc non avenu pour les premiers. — Quant à moi, je ne crois pas à l'abolition de la rente, et pourtant je demande l'abolition de toute prélibation sur le travail. C'est qu'à mes yeux la rente foncière n'est pas, comme l'intérêt du capital et les bénéfices des intermédiaires, un prélèvement sur le travail. Quelle que soit l'origine de la rente, c'est un fait qu'il y a des terres d'inégale fertilité à égalité de travail, et que la rente peut servir à exprimer la plus-value naturelle de telle terre sur telle autre ; cette plus-value provient des qualités du terrain, de sa situation à l'égard des montagnes, des forêts, des cours d'eau ; or, toute cette plus-value n'est pas le fait du travail du paysan, mais bien du travail de la nature, si l'on peut ainsi parler ; de plus, une autre plus-value est donnée aux terrains par leur voisinage des grands centres de population, etc., cette plus-value n'est pas non plus l'œuvre du paysan, mais bien celle de la société. Cette double plus-value constitue la rente, non peut-être telle qu'elle est aujourd'hui, mais telle qu'elle doit être rationnellement. Aujourd'hui, cette rente va ordinairement à des propriétaires non cultivateurs, c'est un vol ; dans une société où tout cultivateur serait propriétaire d'une portion de terre et dans une société où le sol serait concédé gratuitement à des compagnies agricoles, les mieux favorisés jouiraient d'une rente qui n'est point le fait de leur travail, il y aurait encore usurpation et inégalité ; au contraire là où un fermage, proportionnel à la valeur du terrain, serait payé à la collectivité sociale, celle-ci ne ferait que reprendre ce qui est dû au travail collectif de la société humaine et au travail de la nature ; ainsi la rente, en même temps qu'elle remplacerait en tout ou en partie l'impôt, deviendrait la sauvegarde de l'égalité. Je suis égalitaire avant tout.

D'après Hins, cette rente payée à l'État serait plus dangereuse que la rente payée aujourd'hui à des particuliers. Cela dépend de la notion que l'on se fait de l'État. — Aujourd'hui l'État, c'est la bourgeoisie, et les propriétaires-rentiers sont précisément la bourgeoisie, c'est-à-dire l'État : donc, aujourd'hui, payer la rente à l'État ou aux propriétaires, c'est à peu près la même chose pour le prolétaire. Mais l'État, tel que nous le concevons dans une organisation nouvelle, c'est la société elle-même, c'est la fédération des divers groupes de travailleurs. Là la rente payée à l'État serait consacrée au bien de tous et non plus d'un seul, là la rente diminuerait d'autant l'impôt, là du reste chacun aurait son mot à dire sur l'usage de la rente-impôt ; tandis qu'aujourd'hui l'impôt, prélevé toujours en dernier ressort sur notre travail, ne sert qu'à la bourgeoisie, et la rente, empochée par le propriétaire, est à jamais perdue pour nous.

Quant à l'argument du citoyen Fontaine, j'avoue humblement ne rien y comprendre; peut-être ai-je l'esprit trop obtus pour saisir ces sublimes vérités concernant les relations métaphysiques du bon Dieu et de la propriété ; s'il était vrai toutefois que la propriété collective dût amener avec elle un nouveau culte, je pense que ceux qui, comme mes adversaires, admettent la propriété collective des mines, chemins de fer et bien d'autres objets, ne sont pas tout à fait innocents de la chose.

La séance est levée à 11 heures.

## Seizième et dernière séance, au théâtre du Cirque, dimanche 13 septembre

13 septembre 1868.

La séance est ouverte à 2 1/2 heures sous la présidence de Murat.

L'appel nominal est fait; le procès-verbal lu est adopté.

**Scheppler** lit la résolution suivante, présentée par Becker, au nom du groupe de la Section de la langue allemande :

Considérant que la dernière cause de l'incertitude du maintien de la paix se trouve dans les institutions économiques actuelles, dépourvues de toute justice et de toute prévoyance, et consacrant la guerre de tous contre tous à la base même de la société ;

Que le militarisme n'offre pas seulement un appui pour perpétuer cet état de choses, mais qu'il l'empire encore ;

Que s'il est vrai qu'il existe au sein de la bourgeoisie le même désir pour le maintien de la paix dont toutes les classes travailleuses sont animées, les détenteurs des capitaux continuent néanmoins la guerre économique et cherchent dans le pouvoir, basé sur le militarisme, une protection qui le porte à conserver les armées permanentes, causes des guerres internationales ;

Que par conséquent les guerres se font non-seulement pour des intérêts dynastiques, mais encore pour des intérêts soi-disant nationaux, au profit des classes régnantes ;

Que ce sont exclusivement les travailleurs, dont l'intérêt à l'abolition définitive de toute guerre, tant économique que politique, tant individuelle que nationale, soit évidente et logique, puisque ce sont eux, en définitive, qui doivent toujours payer de leur sang et de leur travail les comptes à régler entre les belligérants, n'importe de quel côté soit la victoire ou la défaite ;

Que toute guerre européenne, et notamment une guerre entre la France et l'Allemagne, doit être regardée aujourd'hui comme une guerre civile, profitant tout au plus à la Russie, dont l'état social n'est pas encore à la hauteur de la civilisation moderne;

Que l'Association internationale des travailleurs, représentant les classes travailleuses, reconnaît dans son programme la nécessité de s'emparer de la direction politique comme moyen d'atteindre son but social, et doit dorénavant avoir aussi son programme politique dans toutes les affaires du monde civilisé;

On demande

Que le Congrès international prenne les résolutions suivantes :

1º Que tous les organes de l'Association engagent les travailleurs de tous les pays à se prononcer énergiquement contre la guerre, à s'y opposer par les moyens en leur pouvoir, à refuser toute coopération à l'assassinat des hommes et à la destruction des produits du travail ;

2º Que des écrits soient propagés parmi les populations pour éclairer les travailleurs, et surtout ceux qui sont enrôlés forcément dans les armées, sur leurs droits et leurs devoirs humains ;

3º Que le Conseil général prenne toutes les mesures conformes à l'esprit de cette résolution et appropriées au temps et aux circonstances particulières.

Présidence de Dupont.

**Longuet**, de Caen, lit les résolutions suivantes sur la guerre, adoptées en séance administrative :

*Suit dans le compte rendu le texte de la résolution sur la guerre ; voir [Résolution sur la guerre](https://marxismo.school/archivo/congresos/originales/1868%20Congr%C3%A8s%20de%20Bruxelles%20%28AIT%29#resolution-sur-la-guerre).*

Le vice-président **Murat** lit les noms des membres du Conseil général, nommés pour cette année :

Applegarth (Robert).

Cohn.

Capeland.

Del (Williams).

Dupont (Eugène).

Eccarius (Georges).

Fox (Peter).

Hales.

Iung (Hermann).

Johannard.

Lafargue (Paul).

Lucraft (Benjamin).

Lessner (Frédéric).

Limburg.

Marx (Karl).

Milner (Georges).

Maurice (Zeog).

Odger (Georges).

Shaw (Robert).

Stepney (Cowell).

William.

Weston.

Walton (Alfred).

Zabincki.

Bernard.

Howel.

 **Murat** donne lecture des conclusions sur la question de la propriété terrienne, adoptées en séance administrative.

*Suit dans le compte rendu le texte de la résolution sur la propriété, avec la note sur le vote ; voir [Résolution sur la propriété (13 septembre 1868)](https://marxismo.school/archivo/congresos/originales/1868%20Congr%C3%A8s%20de%20Bruxelles%20%28AIT%29#resolution-sur-la-propriete-13-septembre-1868).*

**Murat** annonce que les résolutions précédentes n'ont été adoptées qu'à une très-faible majorité, et avec un grand nombre d'abstentions ; que d'autres conclusions tendant au renvoi de la question ont été écartées par une majorité de 5 voix seulement.

**Tolain** demande à expliquer le vote de la minorité en lisant une déclaration[^C-cr3].

**Lemonnier**, de Marseille, ne conçoit pas que l'on vienne protester ici contre un vote fait ailleurs.

**Tolain**. — Ce n'est pas une protestation, mais une explication.

**Dupont**. — La majorité aussi voudra protester.

Après un court débat, Dupont consulte l'Assemblée pour savoir si la minorité a le droit d'expliquer son vote.

L'appel nominal est demandé. Son résultat est le suivant :

18 oui, 31 non, 2 abstentions.

La proposition est rejetée.

**Grignant**, rapporteur, lit le rapport élaboré dans la Commission de la coopération :

Le caractère éminemment économique de cette question ne demande qu'une simple constatation de faits existants et mis en pratique et l'exposition pure et simple des moyens que la Commission pense être propres à leur démonstration.

Dans ces dernières années, les ouvriers s'imaginèrent qu'il y avait quelque chose à faire pour adoucir l'horrible plaie du paupérisme qui les ronge ; ne comptant plus sur les gouvernants et les sauveurs de l'humanité, ils voulurent chercher par eux-mêmes la solution de ces questions économiques et ne tardèrent pas à pousser leur cri de « guerre au capital. »

Mais inexpérimentés d'abord et livrés aux appétits du lucre et des jouissances qui sont toujours au cœur de l'homme, quand le sentiment du droit et du juste ne vient pas leur faire équilibre, il se créa de ces Sociétés de production et de consommation où des ouvriers, tout en protestant contre les étranglements du capital, s'efforcèrent de s'en créer un à leur tour et de percevoir des bénéfices. Constitution en leurs mains d'un capital, perception de dividende sur les consommateurs, sentiments conservateurs et appétits de jouissances, constitution de rentes, voilà les pensées et les désirs que développèrent une telle conception des sociétés, légitimant ainsi toutes les accusations que les travailleurs jettent journellement sur les détenteurs de capitaux. De telles pratiques en arrivent bien vite à créer une quatrième classe bourgeoise et immobiliste, qui, au jour de la revendication, les rejettera dans les rangs de la réaction et refoulera encore les malheureux qui n'auront pu thésauriser.

Les associations telles que les comportent les principes de l'Internationale, n'ont d'autre but que d'arracher aux mains des capitalistes, les instruments de la production et de les remettre en celles de ses légitimes propriétaires, les travailleurs — producteurs.

C'est à l'étranglement par les intérêts du capital que l'Internationale veut faire la guerre ; la vieille société est établie sur l'antagonisme des intérêts : c'est la guerre, eh bien, soit! nous ferons la guerre ! Nous unirons nos forces et de cette collectivité d'efforts sortira peut-être une humanité moins lamentable que celle dont les temps présents nous déroulent le long cortége. Nous leur arracherons ces instruments de mort, les machines, pour en faire des instruments de vie ; nous écraserons ces institutions, desquelles d'un métal inerte, sort une rente, une fortune, toute une vie oisive. Vivre libre et travailler libre, voilà notre droit ; laisser vivre libre et laisser travailler libre, voilà notre devoir. L'Internationale ne faillira pas à sa tâche : les ouvriers s'organiseront.

Comment s'établiront ces associations sans réveiller chez les hommes le désir de posséder sans travailler ? en les créant de manière à ce que jamais un intérêt d'argent ne puisse se percevoir. Tout prix demandé au delà du prix coûtant du travail étant un vol, il faut que tout intérêt perçu retourne au travail, au consommateur. — Qu'est-ce qu'une association coopérative ? Une association où tous les membres composants ne vendent, ne trafiquent, qu'entre eux-mêmes. Il faut élargir le cercle, il faut vendre à tout le monde, mais sans percevoir jamais un salaire autre que l'indemnité du travail livré. Sinon, tirer sur le marché tous les bénéfices que les transactions donnent aux capitalistes, il n'y a rien là qui distingue l'association de petits capitaux ouvriers de celles des entrepreneurs, directeurs et escamoteurs d'entreprises actuelles.

Que les ouvriers rassemblent les bribes qui leur restent, qu'ils se groupent et que sur-le-champ ils créent ces associations de consommation, qui ne nécessitent pas de nombreux capitaux; plus tard, on pourra créer des associations de production, et nous tiendrons alors dans nos mains toutes les ressources de la richesse de l'humanité.

La Commission de l'Association coopérative propose de prendre les résolutions suivantes :

Toute société basée sur les principes démocratiques repousse tout prélèvement au nom du capital, sous quelque forme qu'il se présente : rente, intérêt, bénéfice et laisse ainsi au travail tout son droit, toute sa juste rémunération.

Ainsi, peu à peu, l'ouvrier, par la diminution des heures de travail, par la juste rémunération du fruit de ses peines, par l'instruction que la sécurité de sa vie lui aura permis d'acquérir, par la disparition de ceux qui, vampires sans entrailles, l'étranglaient, alors l'ouvrier, l'ouvrier libre, l'ouvrier par lui-même, seul, aura changé la face du vieux monde.

**Verrycken**, de Bruxelles. — Je ne ferai pas un long discours. Je tâcherai seulement de vous exposer quelques idées pratiques sur les associations de production.

Le travailleur est exploité. Le patron prélève un bénéfice de 10, 20, 30 p. c. et même plus sur les produits de son travail. C'est ce prélèvement qu'il faut faire retourner au travailleur.

Nous savons qu'il est difficile d'établir des associations de production. Il faut pour cela des capitaux qui manquent généralement aux ouvriers. Mais si ceux-ci parviennent bien à se procurer l'argent nécessaire pour la création de sociétés de chant, de musique, etc., etc., à plus forte raison doivent-ils tâcher d'en trouver lorsqu'il s'agit pour eux d'entrer en lutte avec leurs patrons, dussent-ils même pour cela réunir les capitaux de leurs sociétés d'agrément.

Les associations de production peuvent se constituer de différentes façons.

Nous ne serions pas partisan d'en voir s'établir de nouvelles semblables à celles qui existent déjà à Bruxelles, et qui exigeant un droit d'entrée de cent, deux cents francs, excluent ainsi les ouvriers qui ne possèdent rien.

Nous voulons, au contraire, que tout travailleur, quel qu'il soit, profite seul des bénéfices de son travail et puisse par conséquent faire partie de ces associations.

Pour arriver à ce résultat, il existe plusieurs moyens ; nous nous contenterons d'en citer quelques-uns :

1º Nous avons aujourd'hui un grand nombre de sociétés de résistance. Ces sociétés pourraient se transformer en sociétés de production, et comme elles possèdent toutes des capitaux, la généralité de leurs membres pourraient en faire partie. Il en est même plusieurs qui englobent le corps de métier tout entier; il n'y aurait donc pas d'exclusion possible.

2º De nouvelles sociétés pourraient être fondées par voie de souscription, dans le but direct de produire.

On commencerait d'abord par les métiers où les ouvriers sont le mieux rétribués. C'est ainsi que les verriers de Charleroi, qui ont une journée assez forte, sont parvenus à amasser une somme de 3,000 francs qui leur a permis de se constituer en société de production.

Les ouvriers pourraient payer leur cotisation, selon leurs moyens, par partie de 5, 3, 2 ou 1 franc, ce qui laisserait la porte ouverte à ceux qui ne pourraient verser d'un seul coup leur part entière.

On aurait encore un autre moyen d'arriver à ce résultat à l'aide des sociétés de crédit mutuel là où elles existent, et en en créant dans les localités qui en manquent encore.

Les associations de Bruxelles ont toutes des capitaux. Qu'elles établissent entre elles une caisse de crédit mutuel, et bientôt elles seront à même de se constituer en sociétés de production.

Toutes les sociétés ne pourront, il est vrai, emprunter à la fois à cette caisse les capitaux qui leur sont nécessaires, mais on commencerait par celles qui ont le moins besoin d'argent pour s'établir, et celles-ci remettant à la caisse une partie de leurs bénéfices, elles permettraient bientôt aux autres de suivre leur exemple.

On fait, nous le savons, plusieurs objections à la création immédiate des sociétés de production.

Les établir dans notre état social actuel, dit-on, c'est substituer des patrons collectifs à des patrons individuels ; mais si, comme nous le réclamons, il est permis à tous d'en faire partie, ce grief n'existera plus.

D'ailleurs, on nous demande des moyens pratiques d'arriver à un état social basé sur la justice et la mutualité.

Les associations de production et de consommation ne sont, nous le savons, qu'un moyen partiel, mais il ne gênerait en rien notre marche vers le but définitif.

Les délégués devraient donc propager cette idée qui nous sera d'une si grande utilité dans la société future.

Grâce à elle, les travailleurs retireront déjà une plus grande part des bénéfices de leur travail.

Nous n'aurons pas encore anéanti toute espèce d'exploitation (l'Etat, par exemple, prélèverait encore sa part), mais ce sera toujours un pas en avant dans la voie que nous suivons.

**Hins**, de Bruxelles. — La question est celle-ci : Rendre ces sociétés coopératives un moyen d'émancipation pour la classe ouvrière. Mais cela dépend de l'organisation de ces associations qui, suivant la façon dont elles sont constituées, deviennent souvent un fléau au lieu d'être un remède.

D'ailleurs quelques métiers seulement permettent d'établir de suite de ces associations ; dans beaucoup d'autres, cela est totalement impossible.

Et, déclarons-le de prime abord :

Si les associations coopératives s'établissent sous forme de privilége, elles tendent à faire naître un cinquième état plus misérable encore que le quatrième.

Plusieurs de ces sociétés ont été créées au moyen de cotisations très-minimes, mais, le succès venu, les membres se sont trouvés assez nombreux et se sont hâtés d'inscrire dans leurs statuts et d'exiger des nouveaux associés un droit d'entrée énorme ; nous en connaissons une où ce droit est de 600 fr.

Ces ouvriers constituent alors une nouvelle caste d'autant plus dangereuse qu'elle possède un pied dans le camp des bourgeois et l'autre dans le camp des travailleurs et, qu'en définitive, elle ne fait que perpétuer l'exploitation de ceux-là.

Dans toutes les associations coopératives fondées entre ouvriers, il faut que la répartition se fasse d'après le travail exécuté et nullement d'après le capital versé.

Que l'on fixe d'abord une somme à atteindre, mais qu'on accorde la faculté de la payer en tout ou par parties et, la somme une fois parfaite, que chacun ait droit à la totalité des bénéfices produits par son travail.

Enfin, ces associations, nous l'avons dit, ne pourront beaucoup s'étendre et se restreindront fatalement à certains métiers dont l'établissement sera peu coûteux. Quant aux mines, houillères, etc., etc., il faudra commencer par changer l'organisation sociale tout entière, soit en établissant la propriété collective, soit en rendant le crédit gratuit.

La coopération n'est donc pas un moyen d'arriver à l'émancipation totale de la classe ouvrière. Elle ne peut être considérée que comme le type de l'atelier de l'avenir, alors qu'avec le patronat les autres causes d'exploitation seront définitivement abolies.

**Cohn**, de Londres. — L'ouvrier cherche d'abord du travail, puis la garantie de ce travail. En a-t-il aujourd'hui, et est-il est certain quand il en a, d'en avoir encore le lendemain ?

Au système actuel de l'oppression et de l'intimidation, il faut opposer le principe nouveau de la coopération. Il n'y a pas à examiner si cela créera ou non un cinquième état, mais à voir si par elle, le public peut profiter de la suppression des intermédiaires et l'ouvrier avoir du travail garanti et convenablement rémunéré.

**Larondelle**. — Nous ne croyons pas non plus que les Associations coopératives puissent réellement soustraire l'ouvrier aux misères de sa condition. Il en existe qui, loin de lui venir en aide et malgré le succès qu'elles ont obtenu, ne sont encore parvenues qu'à lui faire du tort.

A Verviers, par exemple, nous connaissons des Associations de consommation où chaque sociétaire doit avant tout se former une action de 200 francs.

Vous comprenez qu'il faut un temps considérable au travailleur, avant d'en arriver à réunir cette somme. Si encore on ne prélevait aucune retenue sur les produits de son travail, il y réussirait encore assez aisément. Mais on accorde un intérêt de 9 p. c. au capital.

Il serait bon que les membres de l'Association internationale pussent entrer en masse dans ces sociétés, de manière à y faire triompher les idées que nous défendons et d'arriver à y abolir l'intérêt du capital.

Quant à les dissoudre, il n'y faut pas songer.

Les patrons y sont entrés et l'on devine aisément dans quel but. Ils payent leur action complète, de façon à toucher immédiatement les 9, 10 ou 12 p. c. d'intérêt attachés au capital. Ce n'est point cette minime somme qui les attire, nous le savons. Mais en protégeant l'existence de ces sociétés, ils y amènent peu à peu leurs ouvriers, qui ignorent qu'il y a là un moyen de les exploiter davantage

Les travailleurs retirent, il est vrai, un bénéfice de 20, 25 ou 30 centimes par jour en achetant là leurs consommations ; mais les patrons profitent bientôt de cela pour abaisser leur salaire d'autant, si bien qu'en fin de compte ce sont les patrons seuls qui bénéficient de la chose.

Les délégués verviétois ont déposé une nouvelle résolution pour adjoindre à celles de la Commission. La voici :

Faire entrer le plus d'ouvriers possible dans les associations existantes pour y faire triompher les principes de l'Internationale et détruire l'intérêt du capital.

**Brismée**, de Bruxelles. — Je demande justement pour cela que nous fassions des sociétés de consommation. Si nous ne nous emparons pas de ce mouvement, les bourgeois l'escamoteront comme ils l'ont déjà fait pour d'autres. Il faut donc créer des sociétés de toute sorte, mais sans l'aide du bourgeois. Il y en a, dit-on, qui aident ces fondations par des dons. Point de ces patronages ! Si ces messieurs étaient vraiment honnêtes, ils payeraient mieux le travail de leurs ouvriers, sans les humilier de leurs prétendues aumônes.

On dit que ces sociétés formeront une nouvelle aristocratie parmi les ouvriers, comme s'il n'y en avait déjà pas une. On n'a qu'à faire les associations de manière à n'en exclure personne, et cet inconvénient ne se présentera pas.

Je rappelle ce que j'ai dit pour la société coopérative, fondée par les ouvriers verriers, qui sont très-bien payés relativement, en faveur de leurs frères, les houilleurs, qui sont beaucoup plus malheureux. Ainsi, c'est aux ouvriers qui se sont affranchis les premiers à donner la main aux autres pour se tirer de peine.

**Durand**, de Paris. — Afin de montrer un moyen pratique à réussir de faire des sociétés de production, je vais vous dire ce qu'ont fait les bijoutiers de Paris.

Il y a 18 mois, les divers ouvriers en or, doré, doublé, estampeurs, ciseleurs, doreurs, se sont fédérés. Dans leurs statuts, ils se proposèrent d'abord de maintenir le maximum de 10 heures pour la journée de travail, et le prix du travail aux pièces; puis ils s'occupèrent de fonder une société coopérative de production et versèrent pour cela 25 centimes par semaine.

Mais à ce compte, pour atteindre le chiffre suffisant, il aurait fallu attendre bien des années ; voici donc ce qu'ils ont fait. La caisse de prévoyance et de résistance, parfaitement distincte de celle de la société coopérative, est venue à son secours, lui a prêté sans intérêt, les bénéfices devant être répartis exclusivement d'après le travail. Il n'y a donc dans notre organisation rien pour le capital ; tout est pour l'ouvrier.

Un groupe d'ouvriers nous faisait un grand tort : ce sont les bijoutiers en façon qui travaillent chez eux. Quand le travail ne presse pas, les patrons leur offrent de l'ouvrage à prix réduit, et ces malheureux, obligés d'accepter, font travailler pour se rattraper leurs femmes, leurs enfants et contribuent ainsi à l'avilissement du prix du travail.

Au lieu de lutter contre les façonniers, nous leur avons dit : Soyez avec nous, réunissez vos produits dans nos magasins de vente, et vous aurez votre équitable part de bénéfice au lieu d'être exploités par des patrons qui profitent de toutes les circonstances. Ainsi au lieu d'ennemis, nous nous en sommes fait des alliés.

Pour éviter l'inconvénient de former dans la classe ouvrière deux catégories, l'une heureuse, l'autre tout à fait misérable, nous avons voulu que tout coopérateur fît partie de la société de résistance. C'est donc celle-ci qui prime l'autre.

Nous avons en outre fondé un centre commun de gros outillage, ce qui est une grande économie. Et pour cela encore, les capitaux dont nous avions besoin, la caisse de résistance, mère de la société coopérative, les lui a prêtés.

Une organisation pareille est sans doute impraticable dans de grandes usines ; mais nous avons voulu vous présenter un type de ce qui est praticable dans un certain nombre de petites industries. (Applaudissements.)

**Murat** annonce que les cigariers de Bruxelles se sont affiliés à l'Internationale, après avoir conféré avec Cohn, délégué des cigariers de Londres.

**Depaepe** annonce également l'affiliation d'un certain nombre de sociétés anglaises et allemandes, et d'une société de coopération bruxelloise, ainsi que d'autres sociétés.

**Murat** lit l'addition aux résolutions proposée par Larondelle, Fluse et Lallemand :

Le Congrès engage tous les membres qui font partie de l'Association internationale des travailleurs à entrer dans les diverses sociétés coopératives, afin de tenter par tous les moyens possibles de leur faire adopter les principes reconnus par le Congrès dans les résolutions du rapport sur le meilleur mode de coopération.

Cette addition est adoptée.

**Le Président**. — La discussion est ouverte sur la question : Les cahiers du travail.

**Hins**, de Bruxelles. — Voici les motifs qui ont déterminé l'Association internationale à inscrire cette question à l'ordre du jour de son Congrès.

Lorsqu'en 1789, on convoqua les États généraux, les communes se réunirent pour rassembler toutes leurs plaintes et les faire présenter par leurs délégués à l'Assemblée nationale. L'ensemble de ses griefs fut appelé le cahiers des états.

Aujourd'hui le quatrième état prépare à son tour ses cahiers. Nous ne savons s'il aura sa révolution, mais au moins ses griefs seront connus.

Cette œuvre est vaste et nous n'espérons pas la voir résolue cette année. La question fut posée deux mois seulement avant le Congrès, et ce temps n'a guère suffi, car les cahiers du travail doivent comprendre tous les petits détails sur lesquels reposent les plans d'ensemble.

Tant que cela ne sera pas fait d'une manière bien complète, toutes nos discussions ne serviront à rien.

Le Congrès de Genève avait prié toutes les sections de donner les renseignements complets sur la situation des travailleurs dans chaque pays ; mais nous sommes tous en voie de formation et le temps nous a manqué.

Plusieurs rapports ont cependant été présentés : Ce sont ceux de la Fédération bruxelloise, des menuisiers de Bruxelles, des sections de Liége, Verviers, Gand et des cultivateurs ardennais. Pour moi, je me contenterai de vous présenter quelques observations sur la condition des travailleurs.

Je m'étendrai particulièrement sur les mineurs du bassin de Charleroi, que nous avons souvent fréquenté dans ces derniers temps.

Peu de métiers sont aussi rudes que le leur, et peu de travailleurs sont aussi exposés. Leur vie est continuellement en danger.

Nous voyons dans l'exposé décennal de 1850-1860 qu'il y a eu 5,000 ouvriers tués ou blessés pendant cette période.

La vie d'un mineur étant en moyenne de quarante ans, on peut donc en conclure que sur quatre mineurs, il y en a certainement un qui sera tué ou blessé.

L'armée elle-même n'offre pas plus de risques. Naturellement, ces risques devraient être payés ; mais ils pourraient aussi être diminués, et c'est presque toujours une cause de lésinerie qui empêche de les prévoir.

C'est ainsi que dernièrement encore 57 ouvriers ont été tués par le grisou, à Jemmapes.

Les ouvriers prétendent que l'accident eût pu être évité. On a annoncé une enquête, mais nous l'attendons toujours.

Dans l'administration des chemins de fer, le moindre accident est immédiatement suivi d'une enquête sévère, et les coupables activement recherchés sont toujours punis; il est vrai que ce sont de malheureux employés.

Mais dans les mines et houillères, devant les hauts barons de la gaillette, devant ceux qui disposent des électeurs et peuvent vous envoyer à la Chambre, on se jette à genoux.

Ah ! si nous possédions la législation anglaise !

Mais ici, ce sont les procureurs du roi qui doivent commencer les poursuites, et ces messieurs s'occupent trop de lire les journaux pour y trouver des délits de presse et ils n'ont plus le temps de songer aux travailleurs.

En Angleterre, tout homme peut se porter accusateur. En le faisant, on ne remplit pas une profession payée, on accomplit un devoir.

A Jemmapes, un porion a donné sa démission un mois avant l'accident, parce qu'il prévoyait et annonçait le danger.

L'enquête, si même on la fait, n'offrira d'ailleurs aucune garantie. On rejettera la faute sur un des malheureux tués, certain qu'il ne reviendra pas réclamer. Mais le fait de ce porion est une preuve manifeste que le malheur était prévu, et que souvent on pourrait en éviter le retour et diminuer les causes d'insécurité.

Nous avons dit que cette part de vie devait être payée. Cependant il n'en est rien.

Des gens viennent vous dire que les mineurs gagnent tous des tas d'argent et boivent du champagne tous les jours. Quelques-uns, les porions, gagnent, il est vrai, six ou sept francs par jour, et l'on prétend qu'il en est de même pour les autres.

C'est comme si l'on affirmait que les ministres ayant un traitement de 21,000 francs, tous les employés du ministère touchent les mêmes appointements !

Rentrons un moment dans la réalité et voyons ce qu'il en est de ces salaires élevés.

De 1851 à 1860, la moyenne des salaires était de 3 francs par jour pour ceux qui travaillaient au dedans et de 1.75 pour ceux qui travaillaient au dehors. Et depuis ces salaires ont encore diminué.

Mais ce n'est pas tout les mineurs ne travaillent pas tous les jours, les chômages sont longs. C'est ainsi qu'à l'affaire de l'Épine, les houilleurs ne travaillaient que 4 jours par semaine ; au Borinage, à la même époque, ils ne travaillaient que 3, puis 2 jours par semaine. Voyez après cela si l'on peut boire du champagne tous les jours.

D'autant plus qu'à côté de ces réductions du salaire, il en existe d'autres qui proviennent de la mauvaise foi. Il y a les contestations sur l'ouvrage produit, les amendes, les diminutions, etc., et les amendes s'élèvent quelquefois jusqu'à 10 francs sur une quinzaine !

Ensuite les directeurs ont le droit de faire des règlements d'ateliers, et ils les font comme il leur plaît. Il y a naturellement un tas d'articles vexatoires, et ils ont des porions pour les faire respecter.

Les porions remplissent la besogne des geôliers ; mais ne les accusons pas ces malheureux ne sont que des instruments de tyrannie, et les patrons s'en servent contre les ouvriers. Ce sont eux qui espionnent et qui ont pour mission de faire la part du capital la plus grande possible. Enfin ils tiennent boutique et cabaret, et les ouvriers sont obligés d'aller se fournir chez eux, s'ils ne veulent s'en faire des ennemis. De sorte qu'après l'exploitation du maître, l'ouvrier est encore livré à celle du contre-maître.

Que d'autres détails encore ! Il y a six semaines l'ouvrier pouvait encore acheter lui-même la poudre dont il se sert pour ses travaux, et il l'achetait où il voulait. Maintenant, au charbonnage d'Amercœur, on force les ouvriers à acheter la poudre à la Société et ils la payent cinquante pour cent au-dessus du prix.

Ah ! si nous demandons les cahiers du travail, ce n'est pas sans motif.

Nous voulons montrer que ce n'est pas uniquement par théorie, mais à cause d'un million de faits qui crient et s'élèvent contre l'exploitation.

Que sont encore les caisses de prévoyance, les sociétés d'atelier, etc., sinon les produits de cette idée de bienfaisance, si chère à nos patrons, pour qu'elle leur profite toujours.

Nos bons philanthropes se sont dit : L'ouvrier arrive quelquefois à la vieillesse, et c'est malheureux parce qu'on doit le nourrir. Il lui arrive parfois d'être blessé, et c'est aussi gênant, parce que l'opinion nous obligerait peut-être à lui faire une pension. Donc inventons des caisses de prévoyance.

Puisque ce sont les patrons qui retirent le plus grand avantage de ces caisses, ce devrait naturellement être eux qui en fourniraient les fonds. Il n'en est absolument rien.

La caisse de prévoyance du bassin de Charleroi a pour base un arrêté royal ; elle est fondée entre les propriétaires avec l'argent des ouvriers. Elle est dirigée par un conseil d'administration composé de 15 membres, dont 2 commissaires d'arrondissement, puis viennent les patrons, représentés par 8 propriétaires, puis enfin 5 porions.

Les porions sont censés représenter les ouvriers. Les ouvriers n'ont donc rien à voir à l'administration d'une caisse dont ils fournissent les fonds et qui est censée devoir subvenir à leurs besoins. Ils ignorent même quand ils ont une réclamation à faire. On leur cache les statuts; et la caisse devient ainsi un moyen de récompenser les dociles et de châtier les autres.

Cette caisse n'existe que pour les cas de vieillesse et d'accidents durables. Pour les petits accidents, les ouvriers ont une caisse particulière où ils versent d'autres pour cent, et cette fois sans signature. Ces caisses ne rendent pas leurs comptes.

On trouvera que nous avons tort de nous défier ! Mais ce n'est pas sans raison.

Il y a quelque temps, on déclara la Compagnie Pauwels en faillite pour quelques millions, depuis plusieurs années 1,500 ouvriers versaient des retenues à la caisse de prévoyance ; eh bien, lors de la faillite, on n'en trouva aucune trace et l'argent des ouvriers servit à payer les dettes !

Nous avons donc raison quand nous appelons ces caisses des caisses de prévoyance... pour les créanciers.

Nous prions donc toutes les sections de se rappeler les conclusions prises au Congrès de Genève. Il est nécessaire que nous arrivions au prochain Congrès avec des rapports complets. Les ouvriers des mêmes professions doivent s'unir pour présenter un travail commun, afin d'éviter les redites.

En attendant, nous devons toujours recevoir les plaintes des ouvriers lésés et les faire imprimer, afin que les patrons, s'ils ne reculent pas par conscience, reculent au moins par honte.

### Rapport du Conseil fédéral de Bruxelles

Le Conseil fédéral que vous avez chargé d'étudier la 8e question posée par la section bruxelloise pour être discutée au Congrès de l'Internationale, regrette vivement de ne pouvoir qu'effleurer cette grande question : les griefs des ouvriers. Le temps ne lui a pas permis de le faire d'une manière plus approfondie ; mais il espère dans un avenir prochain pouvoir vous donner une plus grande satisfaction. D'après divers rapports particuliers qui lui ont été faits sur différents corps d'état, il résulte que les ouvriers ont généralement à se plaindre des mêmes griefs :

1º A côté de la chèreté des denrées alimentaires et l'augmentation progressive des loyers, la diminution continue des salaires et le chômage ;

2° L'introduction des machines dans l'industrie et la concurrence que se font entre eux les grands et les petits patrons, sans compter la préférence que ces derniers accordent aux apprentis sur les ouvriers ;

3º Les caisses dites de prévoyance qui loin de venir en aide aux ouvriers, ne servent le plus souvent qu'à enrichir ceux qui les détiennent, sinon à doter quelques établissements religieux au détriment de ceux qui, déjà privés du nécessaire, se sacrifient de nouveau pour laisser leur pour cent, et qui ne peuvent même revendiquer leurs droits proportionnels quand pour le plus léger prétexte ils viennent à être renvoyés ;

4° La brutalité ordinaire à la plupart des patrons envers leurs ouvriers ne peut non plus être passée sous silence, parce qu'elle est attentatoire à leur liberté et à leur dignité;

5° Enfin le travail des femmes et des enfants dans les manufactures, devenues par ces moyens des foyers de corruption et d'immoralité.

Pour remédier à un tel état de choses que faut-il d'abord : l'instruction et l'association.

L'instruction, force morale, nous ne l'aurons jamais si nous l'attendons du bon vouloir des gouvernants, mais bien par l'association au milieu de laquelle chacun de nous discutera ou entendra défendre nos intérêts.

L'association, force matérielle, au moyen de laquelle les diverses corporations pourront capitaliser et par conséquent s'affranchir du joug des patrons, et l'affiliation de ces dernières à l'Association internationale des travailleurs.

Voici quelques griefs spéciaux :

Les garçons boulangers se divisent ordinairement en trois catégories : les ouvriers à gage, ceux à la journée avec nourriture et ceux à la journée sans nourriture ; dans la 1re catégorie, il y a aussi trois classes : 1º les maîtres ouvriers travaillant 12 à 13 heures et gagnant 30 fr. par semaine ; 2° les ouvriers de second ordre travaillant 13 à 14 heures et gagnant 22 fr.; 3º les apprentis travaillant 14 à 15 heures et gagnant 16 fr. D'après ce qui vient d'être dit, l'on trouve peu de différence entre l'organisation gouvernementale et l'organisation bourgeoise, puisque c'est celui qui travaille le plus qui reçoit le moins. Les ouvriers à la journée gagnent ordinairement 1 fr. 50 par jour de 12 heures et la nourriture et encore chôment-ils environ le tiers du temps. Les employés de boulangeries économiques gagnent ordinairement 2 fr. 50, sans nourriture, pour un même nombre d'heures.

Les cordonniers travaillent le plus souvent aux pièces et gagnent ordinairement 20 à 25 centimes par heure.

Les gantiers gagnent en moyenne 4 fr. par jour, à raison de 2 fr. par douzaine de gants, ceux qui travaillent chez eux et hors heure, peuvent ajouter 1 fr. et quelquefois 2 à leur journée ; d'où vient cette erreur que les gantiers seraient mieux rétribués que les autres corps d'état ?

Outre l'introduction des machines qui suppriment un grand nombre de bras, ouvrent la porte au chômage et protégent la concurrence, les menuisiers doivent subir un long apprentissage, fournir leurs outils et les réparer, se déplacer souvent sans compensation de frais et de plus payer la lumière du soir. Ils travaillent ordinairement 12 heures et gagnent 30 centimes par heure.

Les marbriers et les sculpteurs gagnent 35 à 45 centimes l'heure, tandis que les polisseurs ne gagnent que 22 centimes.

Les ouvriers droguistes et travaillant dans les produits chimiques gagnent environ 2 fr. 50 par jour, sans avoir beaucoup de fatigue; mais, par contre, c'est un travail nuisible et fort dangereux.

Les maçons travaillent 10 heures et gagnent en moyenne 2 fr.

Quant aux mécaniciens, leur salaire varie de 3 à 5 fr., ou selon leur savoir ou selon qu'ils travaillent à la journée ou aux pièces. Si cette dernière convention semble au premier abord être plus profitable à l'ouvrier, puisqu'il lui arrive parfois, à force de travail et poussé par la nécessité, de doubler ses journées, elle est, en fin de compte, beaucoup moins lucrative et plus défectueuse, en ce sens que l'ouvrier se tue pour réaliser, et que les patrons profitent de cette circonstance pour en diminuer les prix et par conséquent tirer de l'ouvrier le plus de travail possible pour le moins d'argent possible ; de sorte que l'ouvrier épuisé de fatigue, est obligé de recourir au travail à la journée, et comme il lui est impossible de tenir un travail qui l'exténue, ses journées lui sont diminuées proportionnellement. Ainsi, loin d'améliorer son sort, le travail aux pièces ne tourne donc qu'à son détriment.

### Griefs des tisserands gantois

Un des principaux griefs des ouvriers de Gand, c'est que, dans la plupart des ateliers ou fabriques, les maîtres-ouvriers tiennent des débits de liqueurs, des boucheries, des épiceries, des magasins d'étoffes, etc.; les ouvriers sont obligés d'y dépenser leur salaire, sous peine d'être poursuivis par leurs maîtres-ouvriers.

Il y en a parmi ceux-ci qui, tout en tenant des boutiques, prêtent de l'argent aux travailleurs et tâchent par là de les enchaîner. Ils peuvent être alors obligés de travailler contre leur volonté, même à des prix très-bas.

Les ouvriers se plaignent aussi de l'art. 1781, par rapport au conseil des prudhommes. Ils trouvent que le gouvernement ferait beaucoup mieux s'il s'occupait de ces griefs, que d'arracher un fils du sein de sa famille dont il est le soutien pour augmenter son armée.

Enfin ils croient que, si le gouvernement ne se soucie pas des griefs du peuple, il faudra nous émanciper nous-mêmes, par la ligue formidable, répandue partout, qui est l'Internationale.

**Richard**, de Lyon. — Les sections de Lyon et de Neuville avaient présenté deux rapports sur le nombre des heures de travail et sur les cahiers du travail ; mais vu la corrélation qui existe entre ces deux questions et le peu de temps qui nous reste, nous avons fait un résumé qui suffit à motiver les conclusions qui terminaient ces deux rapports.

Trois choses à Lyon entravent sans l'arrêter le développement de l'idée démocratique et sociale et empêchent d'une manière presque absolue l'application des quelques résolutions pratiques immédiatement qui en découlent.

Ce sont : d'abord la prolongation outre mesure de la durée des journées de travail, qui ne laisse pas à l'ouvrier accablé le temps nécessaire pour travailler à son affranchissement, ni la disposition d'esprit indispensable pour tenter une entreprise qui exige un exercice continu des facultés intellectuelles ; ensuite l'excessive misère qui abat les hommes les plus déterminés et les plonge dans une apathie voisine du désespoir ; enfin, l'état de dépendance forcée dans lequel se trouvent la plupart des ouvriers vis-à-vis des patrons et autres capitalistes.

Les ouvriers en soie sont les plus atteints par le système de la prolongation des journées de travail, aussi bien que par le chômage qui en est une conséquence naturelle.

Il y a à Lyon des milliers de tisseurs qui travaillent seize heures par jour pour gagner trois francs et qui doivent avec cela nourrir leur femme et leurs enfants. Il y en a d'autres qui, sous peine de mourir de faim, sont contraints de travailler à des pièces avec lesquelles il est impossible de gagner plus d'un franc 25 centimes. Mais ceux qui travaillent continuellement sont encore bien favorisés, car près de la moitié de ces ouvriers perdent en chômages au moins quatre mois de travail par an.

Dans les grandes usines de teinture, il y a un grand nombre d'ouvriers travaillant la nuit, et il y a de ces usines qui sont réglementées de telle façon qu'on leur donne cette dénomination caractéristique : Le Bagne. Là l'ouvrier n'a ni indépendance ni dignité ; il est vraiment réduit à l'état de machine.

En présence de cette situation et considérant, d'autre part, que le système politique et le système économique actuels sont étroitement liés, que la centralisation capitaliste à l'aide de son organisation sanctionnée par les lois actuelles aspire, pour ainsi dire, régulièrement la production, l'opinion prédominante dans notre section est que si l'on doit fonder des associations coopératives, de crédit, de production et de consommation, c'est pour faire l'éducation économique des travailleurs et les préparer à profiter de circonstances meilleures ; mais qu'il faudrait, pour affranchir le travail, faire décréter la réforme radicale du système économique actuel, réforme qui ne serait certainement pas le couronnement de notre œuvre, mais simplement la suppression de toutes les entraves apportées à la liberté et à l'activité humaines.

**Marechal**, de Liège, résume verbalement le rapport suivant :

### Cahiers du travailleur. Résumé des griefs particuliers de chaque profession

Section encore naissante, la nôtre n'a pu donner à ce cahier toute l'extension qu'il méritait. Des compagnons prêts à formuler leurs griefs et ceux de leurs frères ne nous manquent pas, mais nous n'avons pu consacrer que fort peu de temps à recueillir leurs travaux. Les rapports dont nous avons fait ici un résumé fidèle sont souvent venus par l'uniformité de leurs plaintes confirmer d'une manière éclatante leur exactitude.

Ce qui va suivre ne donnera qu'un tableau bien incomplet des moyens d'exploitation et de dégradation employés, mais suffisant pour montrer qu'il n'est que trop temps de secouer le joug abrutissant des exploiteurs.

Un des moyens les plus usités pour tuer l'indépendance du travailleur, le réduire à l'état d'automate, et pour faire dégénérer le sacré devoir du travail en une amère servitude, est le droit donné aux supérieurs d'infliger des amendes d'une façon tout à fait arbitraire et capricieuse.

Dans des ateliers de construction, on punit les retards, les absences, des paroles échangées entre compagnons et délits beaucoup moins graves, par des amendes qui s'élèvent de 1/10 jusqu'à un nombre indéterminé de journées, et plus le rang qu'occupe l'employé ou l'exploiteur dans la hiérarchie industrielle est élevé, plus les amendes qu'il inflige sont considérables. Les amendes d'un directeur sont doubles de celles d'un chef d'atelier. Ces sommes arrachées ainsi sous forme d'amendes aux travailleurs ne servent qu'à créer au profit des capitalistes des fonds de réserve sur lesquels les premiers n'ont aucun droit.

Cependant à la fin de l'année, il est donné une dérisoire gratification d'une journée et demie à quiconque aura par une conduite exceptionnelle échappé à dix amendes. (Rapport d'un compagnon mécanicien.)

Les mouleurs en terre et en sable sont privés de leur journée et payent une amende, alors même que la non réussite de leurs travaux leur est tout à fait étrangère. (Rapport d'un compagnon fondeur.)

Dans des filatures aucune amende perçue ne sert à former une caisse de secours. Un règlement donne aux supérieurs un droit de punition presque illimité, il leur permet de punir les absences d'une amende égale au salaire que l'ouvrier aurait pu gagner pendant ce laps de temps.

Aux ouvrières mal vues, on fournit des matières premières tellement mauvaises qu'elles permettent aux supérieures d'infliger chaque fois des amendes pour travail non réussi.

On force tout le monde à souscrire pour venir en aide à des malades, mais les ouvriers connaissent rarement l'emploi et la destination de ces sommes.

Lorsque l'on veut remplacer les ouvrières et prendre leurs métiers pour les vendre aux nouvelles venues, on les grève par des amendes répétées, infligées à la suite de faux rapports, vols, etc., et on les chasse ensuite.

Des ouvrières travaillent souvent chez et pour la supérieure, qui a soin de leur faire des journées artificielles en retranchant de l'ouvrage aux plus détestées.

On achète la bienveillance des dames supérieures par de nombreux cadeaux qui donnent lieu à des loteries obligatoires.

Le jour de la fête de la supérieure, on lui offre des cadeaux achetés au moyen d'une souscription obligatoire.

Les dames supérieures et les surveillantes empruntent fort souvent de l'argent aux ouvrières qui n'osent jamais rien réclamer.

Enfin, pour combler la mesure, les surveillantes se permettent de punir les ouvrières qui ne se prêtent pas à leurs désirs.

Ceci rappelle les fabricants d'armes qui ne donnent de l'ouvrage qu'aux travailleurs qui envoient une belle épouse ou une belle fille pour le chercher.

La complicité des surveillantes, dames ouvrières supérieures rendrait toute plainte de la part des victimes inutile et dangereuse. (Rapport d'un compagnon armurier d'après les données d'un travailleur d'une filature.)

Les compagnons tailleurs et coupeurs sont forcés de travailler presque pour rien pendant une partie de l'année ; ils se plaignent de l'abaissement de leurs salaires.

Les couturières, casquettières ont vu dans certains ateliers, et dans un espace de deux ans, leurs salaires baisser dans le rapport de 2 fr. 50 c. à 1 fr. 50 c.

Les patrons n'ont pu arriver à ce résultat qu'en remplaçant peu à peu les ouvrières bien payées par de nouvelles qui travaillaient à prix réduit.

Les fondeurs se plaignent d'un abus tellement commun qu'il est devenu une habitude dans les fonderies.

Les journées devant finir à 7 heures sont souvent prolongées au delà de 9 et 10 heures, sans que le moindre dédommagement leur soit accordé. (Rapport d'un compagnon fondeur.)

Les armuriers se plaignent des patrons et employés qui prélèvent, non-seulement des amendes, mais tout ou presque tout leur salaire, en les forçant de prendre dans leurs magasins et dans leurs cabarets des matières premières, des denrées et des boissons, le tout plus cher et plus mauvais que partout ailleurs. Souvent ces travailleurs sont obligés de revendre ces marchandises à moitié prix pour payer leur loyer.

Un vol manifeste de travail, passé partout à l'état de coutume, résulte des faits suivants :

Des canons sensés non acceptés au contrôle, des bois de fusils auxquels il ne manque rien ou une légère modification ou contenant des défauts de bois, ne sont pas payés aux ouvriers, et nonobstant retenus et vendus ensuite par les fabricants comme bons ou bien arrangés et employés pour des qualités inférieures.

L'armurier qui doit travailler sur des pièces complexes et en partie achevées doit payer pour le moindre défaut, non-seulement le prix de la partie gâtée, mais encore toutes les autres qui peuvent servir à d'autres fusils.

Les armuriers sont souvent trompés et dépouillés de leur salaire ; quelques faits suffisent pour montrer jusqu'à quel point certains patrons peuvent manquer de vergogne.

Un ouvrier avait l'habitude de réparer des vieux fusils après journée. Ayant un jour rapporté plus d'ouvrage que de coutume, il s'est vu traiter de voleur. Le patron ne pouvait concevoir tant d'ouvrage fait hors de chez lui. L'ouvrier a été privé de tout le salaire auquel de longues et laborieuses veillées lui avaient donné droit.

Un garnisseur de canons dont tout l'ouvrage avait été déclaré bon au contrôle a reçu, malgré le témoignage de son livret, vingt-quatre francs sur quarante qui lui étaient dus, pour canons rebutés.

On a dû constater, à l'aide de contre-marques dûment placées, que les marques des ouvriers étaient effacées et remplacées par des fausses pour rendre les fraudes plus faciles. (Rapports de plusieurs compagnons armuriers.)

Des compagnons travaillant dans les charbonnages écrivent que les accidents des houillères, toujours attribués à ceux qui ne démentent jamais, aux morts, sont dus à l'insouciance, à l'imprévoyance des supérieurs ; que si on remplaçait les soi-disant inspecteurs par une responsabilité sévère pesant sur les employés et actionnaires, les accidents seraient plus rares. Cette responsabilité n'existant pas, les actionnaires et employés se laissent guider par leur soif de bénéfices et la vie des travailleurs est exposée à chaque instant pour réaliser des économies.

Dans la plupart des charbonnages, les ouvriers et employés doivent épouser les opinions politiques et religieuses des patrons, sans quoi ils sont exposés à des vexations et à des humiliations.

Les Sociétés minières font construire des casernes, aussi appelées ironiquement maisons ouvrières. Vu le nombre considérable de locataires qu'on y entasse, les exploiteurs, tout en louant leurs taudis à bon compte, parviennent à faire de grands bénéfices et à s'assurer un certain nombre d'ouvriers. Lorsque ceux-ci font mine de vouloir travailler ailleurs ou d'être mécontents, ils sont impitoyablement chassés.

Les ouvriers laborieux et intelligents ne sont pas les mieux payés ; ce seraient au contraire ceux qui se font les domestiques des employés, ceux qui les comblent de présents, et ceux qui fréquentent assidûment et les cabarets et les magasins des porions, etc.

Les livrets d'ouvriers qui sont souvent complétement inutiles donnent lieu à de fréquents abus de la part des patrons.

Privilége avilissant de la classe productive, on devrait plutôt l'exiger pour les exploiteurs. (Extrait de plusieurs rapports.)

Les ouvriers menuisiers ébénistes sont exploités on ne peut plus. Qui croirait que leurs patrons payent la façon d'une belle garde-robe en chêne 12 francs ?

Toutes les bévues des entrepreneurs sont payées en partie par les menuisiers charpentiers, au moyen de réductions de salaires.

On les force souvent par contrat à des engagements ; on les met dans l'impossibilité de les remplir, et on les force de quitter leur ouvrage en abandonnant leur salaire.

Les menuisiers modeleurs sont les mieux salariés, mais ils sont soumis aux règlements d'usine et aux versements obligatoires des caisses de secours.

Un ouvrier qui aurait passé sa vie dans un atelier où il y a une caisse de secours, perdrait en le quittant tous ses droits sur les sommes par lui versées.

Des hommes caducs ont été expulsés par des patrons qui voulaient éviter le payement de leur pension.

Il faut travailler quinze ans dans les ateliers pour avoir droit à une pension ou à cet ignoble dénoûment.

Les travailleurs n'ont aucun droit de contrôle sur les caisses de secours qui deviennent pour les patrons des caisses de réserve où ils puisent de temps en temps des sommes considérables. (Rapport d'un compagnon menuisier modeleur.)

Dans l'administration des caisses de secours, l'arbitraire a toujours le pas sur l'équité ; les ouvriers n'ont rien à y voir : le patron règle le taux et le mode de retenue, la valeur d'une blessure ou d'une maladie, les pensions ; c'est lui qui choisit et les médecins et les pharmaciens.

Ceux-ci mettent une lenteur et une irrégularité criminelles dans l'accomplissement de leurs devoirs. Un malade ayant une blessure incurable a été laissé pendant des mois sans aucun secours, sans aucune visite du médecin ; et il avait versé de l'argent pendant toute sa vie dans les caisses de secours. (Rapport d'un compagnon employé dans un charbonnage et d'un houilleur.)

Des fonds appartenant aux caisses de secours des ouvriers de divers charbonnages ont été détournés pour entrer dans le commerce et pour des œuvres pieuses.

Quatorze mille francs d'une caisse de secours d'un charbonnage ont servi à construire dans une autre localité un couvent, où les sœurs de Saint-Vincent font travailler des ouvrières à raison de 60 centimes par semaine. Les produits sont vendus au profit de l'établissement. (Rapport d'un compagnon travaillant dans une houillère.)

Quarante mille francs ont été soustraits d'une caisse de prévoyance au profit des frères de la doctrine chrétienne.

La Section liégeoise se rallie aux compagnons qui, dans leurs rapports, ont émis le vœu de voir des caisses de secours et de prévoyance fédérées se former au sein de l'Internationale, et de seconder les travailleurs, le jour où ils réclameront leurs caisses à leurs exploiteurs, qui ont jusqu'aujourd'hui impunément usurpé le droit de les administrer, d'en user et d'en abuser, et même de les piller.

Des usines fournissent aux travailleurs, travail, logement, nourriture ; des magasins rendent sous forme de livret de caisse d'épargne une partie des bénéfices.

Les travailleurs tombés dans ces piéges perdent tout à fait leur indépendance. S'ils refusaient de travailler, s'ils se coalisaient, ils seraient chassés de leurs logements, privés de travail, d'aliments et de leurs épargnes ; s'ils demandaient une augmentation de salaire, on leur rirait au nez en leur montrant le titre de leurs épargnes.

Voilà donc les belles institutions des philanthropes économistes servant à l'asservissement complet de l'ouvrier. Sous cette forme, c'est-à-dire dans les mains d'exploiteurs, nous devons les combattre. (Rapport d'un compagnon travaillant dans un établissement métallurgique, brochure de l'Union commerciale de Seraing.)

Puissent les travailleurs reconnaître bientôt qu'eux le grand nombre, les exploités, source de la force et de la richesse sociale, peuvent, en s'associant et en entrant dans notre Association mère, détruire à jamais l'exploitation, et inaugurer dans le monde le règne tardif mais certain du travail, de la justice et de la vérité.

**Fluse**, de Verviers, lit le rapport suivant sur la question des Cahiers du travail.

#### Du livret

Le livret est, pour ainsi dire, le diplôme de l'ouvrier ; il sert à indiquer son entrée et sa sortie des ateliers des patrons chez qu'il a travaillé ; il sert aussi à inscrire les dettes qu'il pourrait contracter à l'égard du patron. Ceux-ci peuvent retenir le livret à un ouvrier, soit faute de payement, soit pour un défaut dans le travail, ce qui se paye ordinairement par une amende. S'il arrive que l'ouvrier, par un travail mal rétribué, ne veuille point le finir, alors le livret tient lieu de caution au patron ; un travailleur sans livret ne trouvera du travail nulle part, et il lui restera pour toute ressource de tendre la main aux passants.

Il est des patrons qui ne regardent les ouvriers que comme des êtres abjects ; il en est même qui ne voudraient pas leur adresser la parole. Si un ouvrier demande une augmentation de salaire ou un conseil pour faciliter l'exécution de sa tâche, ils ne lui répondront même pas.

Ou bien, ils ont des mots d'un égoïsme sans borne. La plus habituelle de leurs réponses à l'ouvrier c'est de lui dire : Si ça ne te convient pas, va-t'en, c'est-à-dire vis ou crève, ça m'est égal.

#### Des caisses de prévoyance

Les caisses de prévoyance sont pour les ouvriers une garantie, en cas de maladie.

Il est perçu sur le salaire de chacun 1 ou 2 p. c. Le secours que l'ouvrier malade reçoit est de six ou sept francs par semaine, pharmacie et médecin en sus. Jamais aucun patron n'a montré à ses ouvriers l'état de la caisse de prévoyance.

En outre, il est des patrons qui retiennent deux pour cent, et ils n'accordent pas plus que ceux qui ne retiennent qu'un pour cent; il faut alors qu'il y ait spéculation.

Par ces temps de crise industrielle, il y a beaucoup de patrons qui ont baissé les salaires ; de nos jours, l'ouvrier se trouve heureux quand il a son morceau de pain qu'il trempe dans un peu de café mêlé de chicorée. Je dis heureux, parce qu'il y en a beaucoup qui ont faim. Dans nos plus importantes fabriques, des ouvriers ont été renvoyés, surtout beaucoup de vieillards, qui avaient droit à la caisse de retraite par le nombre d'années qu'ils ont été exploités par le même patron. Vous les voyez parmi les rues, aller de porte en porte mendier un morceau de pain ; quelques-uns ont trouvé place dans les hospices. Il y a même un ouvrier père de quatre enfants, renvoyé ainsi subitement par son patron, qui est devenu fou de douleur et de faim, en voyant ses enfants lui demander du pain qu'il ne pouvait leur donner. Le patron qui lui a refusé du travail pour cause de stagnation des affaires, est plusieurs fois millionnaire.

Ce n'est pas encore assez que les ouvriers aient à souffrir de la part de leurs patrons ; les contre-maîtres qui connaissent tous les mauvais procédés, ont aussi leur méthode pour exploiter, à leur tour, les ouvriers qu'ils ont sous leur prépondérance. Les contre-maîtres souvent tiennent un magasin qui est des mieux achalandés; ils ont grand soin de vendre leurs marchandises beaucoup plus cher que les autres boutiquiers ; les ouvriers sont obligés d'aller acheter, à très-haut prix, ce dont ils ont besoin chez leur contre-maître. Si, par exemple, un ouvrier allait acheter ce qui lui est nécessaire ailleurs que chez lui, celui-ci trouverait bientôt moyen de le congédier, soit en le condamnant à payer des amendes pour des choses futiles, soit en lui donnant des articles à confectionner où il y aurait impossibilité de gagner sa vie. C'est là un système employé par presque tous les contre-maîtres.

Un ouvrier, père de huit enfants, a eu le bras fracturé par une machine. Son patron a bien voulu lui donner la somme de trente francs pour six semaines qu'il est resté sans travailler. Tout juste cinq francs par semaine pour un homme, sa femme et huit enfants, frais de médecin et tout ce qui s'ensuit.

Un ouvrier tisseur ayant à se plaindre sur le métrage de sa pièce, a traduit son patron devant le conseil des prud'hommes ; l'article était payé au mètre à l'ouvrier, mais le mètre du patron comptait cent dix centimètres ; de manière que sur quarante mètres, il y en avait trente-six pour le tisseur.

Le patron a été condamné à payer les quatre mètres à l'ouvrier. Toutes les pièces tissées par celui-ci et les autres ouvriers n'ont pas été comprises ; s'il y a dix ans que le patron opère de cette manière, combien de mètres n'a-t-il pas volé aux ouvriers ? Mais le conseil de prud'hommes ne tint compte que de la dernière pièce tissée. Si un ouvrier volait cent grammes de laine à son patron, il irait droit en prison : là est la différence.

**Fluse** termine en donnant quelques nouveaux détails sur des griefs particuliers aux ouvriers de Verviers.

**Ancel**, de Paris. — Nous n'avons eu connaissance de la question des cahiers du travail qu'en arrivant ici. C'est pour cela que nous venons les mains vides.

Les ouvriers de la céramique souffrent beaucoup en France; ils sont écrasés par la concurrence étrangère, à cause du libre échange avec des pays où l'ouvrier peut se contenter d'un moindre salaire.

En place du libre échange, c'est l'égal échange que nous demandons.

Le libre échange ne peut exister aussitôt qu'il y a deux pays dont l'un est écrasé d'impôts et où la vie est chère, et l'autre, mieux partagé, offre à un prix plus modéré ce qui est nécessaire à la vie.

J'ai appris avec un vif plaisir que les sociétés allemandes ont adhéré à l'Internationale, c'est surtout de ce pays que nous venait la concurrence la plus écrasante.

Ce verre qui à Paris vaut un franc, nous vient d'Allemagne au prix de 25 centimes, parce que les ouvriers allemands peuvent vivre avec quatre fois moins de revenus que nous.

Voilà pourquoi nous demandons l'égal échange basé sur l'équivalence des salaires.

L'ouvrier qui peut gagner cinq francs, doit les gagner en Allemagne comme en France.

Compagnons, vous demandez les cahiers du travail. Je vous ai dit pourquoi cette année nous venons les mains vides, mais l'année prochaine nous vous en apporterons tant et de si volumineux, que le Congrès aura difficilement le loisir de les parcourir, tant nos maux sont nombreux et profonds.

Un délégué de Liége ajoute quelques mots aux griefs dénoncés par le compagnon Maréchal :

Lorsqu'une arme est rebutée, le patron bénéficie facilement d'une vingtaine de francs, parce qu'elle reste sa propriété et que les bonnes pièces servent à confectionner d'autres armes.

Les femmes, à Liège, songent aussi à s'organiser en sociétés de résistance ; les casquettières se sont déjà constituées et vont s'affilier à l'Internationale.

### Griefs des cultivateurs ardennais

*(Ce discours était destiné à être lu en séance, le temps n'a permis que de le résumer.)*

J'ai voulu qu'une voix, quelque faible qu'elle puisse être, se fasse entendre ici en faveur d'une catégorie de citoyens dont personne ne s'occupe et qui sont là comme isolés, comme abandonnés. A aucune tribune, dans aucun livre, ni aucun journal, je n'ai jamais vu traiter sérieusement, sincèrement de la situation des ouvriers des campagnes, des travailleurs de la terre, situation qui est cependant peut-être pire que celle des ouvriers des villes. Il y a toutefois cette différence que ceux-ci, généralement plus éclairés, sentent davantage leurs privations, leur misère ; ils savent qu'ils sont exploités, tandis que les autres croient leur situation, comme résultant d'un ordre de choses établi par des êtres ou plutôt par un être infaillible, éminemment juste et infiniment sage.

Cette situation des travailleurs des campagnes, des prolétaires ardennais, par exemple, et ce n'est que de ceux-ci que j'ai à vous entretenir, — cette situation est des plus tristes et des plus misérables.

Travail incessant et souvent excessif, nourriture toujours grossière, souvent insuffisante, denrées de mauvaise qualité et à des prix exorbitants, privations de toutes espèces, malpropretés de tous genres ; les vieilles gens abandonnés, les enfants négligés ! — Et il n'y a ni crèches, ni hospices, ni hôpitaux en Ardenne, comme il n'y a pas d'organes pour y dévoiler les injustices de la justice, les iniquités et les turpitudes qui s'y consomment paisiblement et dans l'ombre, absolument comme dans un *in pace*. Là nous avons l'homme sans énergie, la femme dégénérée.

La femme, cette belle moitié du genre humain, dont les occupations devraient être en rapport avec ses inclinations et son organisation, est ici occupée la plupart du temps aux rudes et pénibles travaux de la campagne et forcée ainsi de négliger les travaux du ménage et ses devoirs d'épouse et de mère. — L'œil, hagard, la voix rauque, la peau rude, le corps difforme elle est devenue un objet propre à inspirer toute autre chose que ces douces émotions, ces sentiments agréables qu'elle devrait savoir faire naître et qui savent adoucir l'existence de l'homme ; mais cette pauvre créature n'est plus une femme, ni une amie, ni une amante, ni une épouse, c'est une femelle, une harpie, une mule, une sotte, un biberon perfectionné, une nourrice à bon marché, mais ce n'est plus une mère !

Privée de l'instruction suffisante pour élever ses enfants, elle devient leur bourreau. Maltraitée par l'homme, elle est devenue le tyran de son persécuteur ; méconnue, abandonnée, elle va peut-être anéantir la société. Triste retour, terrible vengeance, inexorable logique!

Vous parlerai-je de la situation de nos campagnards en temps de maladie, cette terrible plaie des familles ? Il y a quelques années que la dyssenterie sévit dans la province ; dans un petit village de 3 à 400 ames, il y eut 60 personnes atteintes, et sur ces 60, devinez combien de morts ? 20 ! Ces gens ne voulaient pas du médecin, mais ils faisaient des neuvaines, des pèlerinages, conséquents avec leurs principes que l'homme ne peut rien sans la grâce de Dieu. Or, Dieu voulait leur mort, et ils mourraient; on leur faisait les cérémonies en usage dans le pays, et tout était dit.

Pauvre humanité ! pauvre société, plongée que tu es dans un abîme de misères et de souffrances qu'on sait d'autant mieux apprécier qu'on a plus souffert soi-même!

Ni instruction, ni récréation ; jamais d'entretiens scientifiques, de conversations sérieuses ; pas de livres, pas de journaux, le *Catéchisme de Malines*, l'*Écho du Luxembourg*. Ces gens ignorent les merveilles de la science, ne comprennent rien aux beautés de la nature, ni aux jeux des gouvernants. Ils ne savent pas plus comment cela se fait qu'ils deviennent toujours plus pauvres qu'ils ne savent comment cela se fait quand la séve monte ou quand le baromètre descend. Pour eux, la terre est quelque chose comme une grande table ronde avec un dessus et un dessous, ce n'est pas un astre ; les astres sont de petites clartés, des étoiles qui, comme autant de petites lampes, sont attachées à cette grande voûte d'un beau et grand palais appelé ciel ou paradis, habité par ceux qui ont beaucoup souffert pour l'amour de Dieu avec patience et qui ont été bien obéissants à tous leurs supérieurs. La pluie c'est de l'eau que le bon Dieu nous envoie de là-haut, et qu'il laisse échapper comme à travers d'un grand crible quand la terre en a besoin ; le tonnerre c'est un engin de destruction d'une substance inconnue à l'homme, et que le Dieu de vengeance lance après nous quand il est furieux « comme un ours à qui on aurait pris ses petits, » engin que les bons catholiques peuvent écarter d'eux en se signant à temps ; la matière c'est quelque chose qui vient de rien et qui doit retourner à rien, etc.

Ici règnent l'égoïsme, la cupidité, le manque de franchise, de dignité et de dévouement ; les voisins vivent en intelligence comme chiens et chats : les frères sont comme autant d'Atrée et de Thyeste ; l'on n'entend que des cominérages, des querelles de ménages, que les cris des hiboux, des corbeaux, et les plaintes des vieilles femmes ; jamais l'oreille n'y est frappée par une voix mélodieuse. Toujours des cris aigus, des hurlements, des beuglements. Nourriture de la bête, plaisir de la brute.

Ce que seraient les paysans ardennais si on les eût laissés avec leurs sangliers, leurs genêts et leurs bruyères, sans églises et sans écoles, je ne sais, mais je sais qu'ils ont beaucoup plus de vices et de misère que d'autres choses.

Et cependant, ils possèdent ou sont du moins sensés posséder, à peu près tous, une certaine étendue de ce sol qui doit appartenir à la collectivité et faire vivre tout le monde ; c'est pourquoi l'on nous considère généralement comme des privilégiés, comme des seigneurs. Oui, nous sommes propriétaires de ce sol que nous cultivons, mais d'autres que nous jouissent des produits ; et puis quel sol que le sol ardennais ! cela ne produit pas assez pour vivre et trop pour mourir, et il rapporte plus au fisc qu'au propriétaire.

Dans la commune que nous habitons, il y a peut-être bien un millier d'hectares en culture, avec une population d'environ 800 âmes, laquelle n'a pas avec cela pour vivre la moitié de l'année. Il y a bien encore 1,500 hectares de forêts, dont une partie du produit est brûlée par les habitants, et l'autre, la plus importante, qui sert on ne sait à quoi, me dit-on, elle sert à payer les impôts, sans doute, car il n'est pas à supposer que cela passe dans les poches des administrateurs. Mais l'impôt, c'est donc une bête bien vorace et insatiable, puisque après avoir avalé, en guise d'abat-faim, ce gros lopin qu'on lui donne au nom de la communauté, chaque habitant doit encore lui fournir son contingent respectif; tout cela réuni doit constituer une bien belle masse, mais cela s'en va, cela file par des voies tellement tortueuses, tellement dérobées que nos bons paysans ne s'en aperçoivent pour ainsi dire pas, et c'est comme s'il n'en était rien, attendu qu'on ne le voit pas.

Vous me direz que les Ardennais pourraient améliorer leur système de culture, leur sol et, par conséquent, leur situation. Améliorer leur situation ? C'est impossible avec l'état actuel des choses. Et puis, nous avons affaire à des sujets récalcitrants, à des gens hostiles au progrès, adversaires des associations, à des gens qui s'en rapportent plutôt aux décisions de la Providence qu'aux déductions de la science, à des gens aussi disposés à s'incliner devant leurs exploiteurs qu'à s'insurger contre leurs bienfaiteurs.

Les Ardennais ne sont pas les adversaires de tous les genres d'association. Celle de Notre-Dame-Auxiliatrice et les comices agricoles y comptent de nombreux adhérents ; mais si nous y formons une société libre de cultivateurs, on envoie du plomb dans les vitres du président, et on envoie au secrétaire des dépêches conçues en ces termes :

Nº 1066. Le .. juin 18...

« Monsieur l'instituteur,

» Je vous prie de me fournir la preuve *par écrit* que vous avez cessé d'appartenir à la société dite des *Cultivateurs ardennais*. Cette pièce qui sera signée de MM. les bourgmestre et échevins me sera adressée dans un très-bref délai.

» L'inspecteur du 4e ressort, X. »

Une autre :

Nº 13. Le .. octobre 18...

« Monsieur, par sa dépêche du 20 septembre dernier, M. le ministre de l'intérieur informe M. le gouverneur de la province que *vous ne pouvez être autorisé à cumuler* avec vos fonctions, celles de secrétaire de la société dite des *Cultivateurs ardennais*.

» En me priant de porter ce qui précède à votre connaissance, M. le gouverneur me charge de vous adresser, en son nom, une réprimande *sévère* pour la légèreté de votre conduite dans tout ce qui se rattache à l'affaire qui fait l'objet de la présente.

» Je vous prie, monsieur l'instituteur, de vous rendre chez moi mardi prochain du 7 courant, à une heure de l'après-midi.

» L'inspecteur du 4e ressort, X. »

Formons-nous une bibliothèque populaire, Mgr D. signale nos livres, comme étant tout ce qu'il y a de plus infâme et de plus exécrable.

Répudions-nous certaines erreurs et préjugés pour nous conformer aux prescriptions du droit de la raison et de la justice, nos proches nous jettent la pierre, un chrétien dit que Dieu ordonne de nous tuer et on nous adresse et nous recevons des menaces de tous côtés.

J'ai fait voir le mal qui ronge nos propriétaires ardennais et menace leur existence, afin d'appeler sur leur situation l'attention de ce grand congrès international, réuni ici pour rechercher et appliquer les moyens d'améliorer le sort des travailleurs. On pourrait me demander quels sont les moyens que je préconise pour cela ; aussi, je vais vous les dire.

Ce qu'il faut, c'est autre chose que des théories vagues et sentimentales ; autre chose que des recettes philosophiques et soporifiques ; autre chose que la panacée de certains réformateurs. Pour nous bercer continuellement de vaines espérances et de folles illusions, autant vaudrait nous avoir laissé l'espoir du paradis. « Long espoir fait vivre, mais longue attente fait mourrir, » dit-on chez nous. Avant de réformer les idées de nos campagnards, il faudrait leur remplir l'estomac. Quant à moi, humble et obscur empirique, je vais vous communiquer ma recette, ma voix dût-elle être étouffée par des cris et des huées ; du reste, ici si on ne m'approuve pas on ne m'insultera pas, non plus, encore moins songera-t-on à me persécuter.

Arracher l'exploité des griffes de l'exploiteur, arracher nos campagnards ardennais à leur sol ingrat pour les envoyer sur une terre féconde, où le travail est largement rémunéré, où le travailleur jouit entièrement, paisiblement et librement du produit de son labeur ; enlever ces malheureux des Etats désunis d'Europe, pour les implanter aux Etats-Unis d'Amérique, tel est mon seul et unique remède; telle est aussi ma conclusion.

**Murat** relit les conclusions relatives à l'envoi de délégués au Congrès de Berne, que quelques journaux ont reproduites d'une manière inexacte. (Une note page 40 a expliqué l'origine de cette erreur.)

Le Président **Dupont**, de Londres. — Citoyens, voici les travaux du Congrès terminés ; mais notre tâche n'est pas finie. Nous devons travailler sans relâche à propager les principes que nous avons affirmés ici, et à faire passer dans la pratique les résolutions votées.

Avant de nous quitter, je tiens à répondre à quelques attaques dirigées contre notre association. On nous accuse d'exclusivisme. Rien n'est plus faux. Nous avons voulu être nous-mêmes.

La Ligue des Peuples, fondée en Angleterre avant notre association, quoiqu'elle se proposât le même but, est morte; tandis que nous prospérons ; savez-vous pourquoi ? C'est que la Ligue des Peuples avait à sa tête les lords semi-libéraux de l'Angleterre, pendant que notre association affirme que l'émancipation des travailleurs doit être l'œuvre des travailleurs eux-mêmes. Nous ne sollicitons personne, nos rangs sont ouverts à tous les hommes dévoués à nos principes, nous en comptons parmi nous bon nombre appartenant à la classe bourgeoise, mais nous n'accepterons jamais aucun patronage.

Un autre reproche fait par les républicains avancés à l'Internationale, est de ne s'occuper que de questions oiseuses, et de retarder ainsi la révolution.

Je répondrai que cela n'est pas. Si les ouvriers dédaignent la politique, comme l'entendent ceux qui nous font ces reproches, c'est parce qu'ayant fait deux révolutions sans voir leur situation s'améliorer, ils en ont recherché la cause, et ils ont vu que 1830 et 48 n'étaient que des révolutions de forme et non de fond, qu'il fallait changer le fond même de la société; et que le véritable terrain de la révolution est la question sociale.

De Paepe nous disait hier que les rois et les empereurs sont des accidents ; il disait vrai. Tous les gouvernements actuels sont à l'état transitoire. Ce que nous voulons renverser, ce n'est pas seulement le tyran, c'est la tyrannie !

Enfin les cléricaux disent : Voyez ce Congrès, il déclare qu'il ne veut ni gouvernement, ni armée, ni religion. Ils disent vrai : nous ne voulons plus de gouvernement, car les gouvernements nous écrasent d'impôts ; nous ne voulons plus d'armées, car les armées nous massacrent ; nous ne voulons plus de religions, car les religions étouffent l'intelligence.

Voyant leur influence perdue dans les villes, ils se rejettent sur les paysans et nous disent : Vous êtes une minorité, et nous avons avec nous le nombre. Ce n'est pas le nombre qui fait leur force, c'est l'ignorance ; ils espèrent semer la division entre nous et nos frères. Mais nous déclarons ici solennellement que l'affranchissement des ouvriers des villes est inséparable de celui des ouvriers des campagnes. Car ce que nous voulons tous ici, c'est *le droit à la vie pour tous*, c'est-à-dire la justice dans l'humanité. (*Applaudissements prolongés.*)

Je déclare clos le 3e congrès de l'Association internationale des travailleurs.

Est arrivé, vendredi, 11 septembre :

Bastin, des verriers de Goy-Sart.

Sont arrivés, dimanche matin, 13 septembre :

Clément Dethier, des houilleurs de Gilly.

Ch. Morizot, idem.

Louis Swolfs, houilleur, des *Affranchis* de Jumet.

## Appendice. Séances administratives

Les séances de la matinée, de 9 à 1 heure, ont été consacrées au réglement des comptes du Conseil général de Londres et des diverses sections, aux modifications à apporter aux statuts, aux élections, à la fixation du siége du Conseil général et du prochain Congrès, au vote sur les résolutions présentées dans les séances publiques, etc., en un mot à toutes les propositions relatives aux affaires et à l'administration de l'Association internationale.

Voici cependant quelques résolutions prises dans ces séances et destinées à être publiées :

Dans la séance de mercredi matin, le délégué de la branche française de Londres a donné lecture d'un long mémoire émanant de ses commettants. Outre plusieurs propositions de l'ordre administratif, ce mémoire donne une longue série de questions économiques à étudier et à résoudre par l'Internationale. L'Association prendra ces questions en considération pour composer les ordres du jour des Congrès des années subséquentes.

Dans la séance de vendredi, les délégués allemands recommandent à tous les travailleurs la lecture et la traduction du grand ouvrage de Karl Marx, intitulé : «*Das Capital, Kritik der politischen Œconomie.*» C'est le plus beau plaidoyer scientifique en faveur de l'affranchissement du prolétariat, que l'école socialiste allemande ait produit jusqu'à ce jour.

*Suit dans le compte rendu le texte de la résolution ; voir [Résolution sur « le Capital » de Karl Marx (11 septembre 1868)](https://marxismo.school/archivo/congresos/originales/1868%20Congr%C3%A8s%20de%20Bruxelles%20%28AIT%29#resolution-sur-le-capital-de-karl-marx-11-septembre-1868).*

Une résolution semblable a été passée aux Congrès des ouvriers allemands, tenues à Hamburg et à Nuremberg ; — un des membres les plus actifs du Congrès de Nuremberg, *Liebknecth*, membre de la diète de l'Allemagne du Nord, rédacteur en chef du « *Démocrate-hebdomadaire* », un des principaux organes de la classe ouvrière, a dénoncé publiquement et directement les économistes bourgeois de vouloir faire la conspiration du silence autour de cet ouvrage, qu'il leur est impossible de réfuter.

Il a été voté également dans la séance de vendredi :

1º Que la décision prise par les Congrès de Genève et de Lausanne, concernant les cotisations à payer au Conseil général soit mise en exécution ;

2º Que pour pouvoir participer et avoir le droit de prendre part aux conclusions des Congrès à venir par l'intermédiaire de leurs délégués respectifs, les sections doivent se conformer à la résolution des Congrès de Genève et de Lausanne ;

3º Que tous les Comités centraux des différents groupes de sections soient tenus d'envoyer chaque trimestre au Conseil général, un rapport touchant l'Administration et l'état financier des sections situées dans leur ressort.

Dans la séance de samedi matin, le Congrès a décidé, à l'unanimité des membres présents, de protester contre certaines insinuations malveillantes, contenues dans un article du journal la *Cigale*, à l'adresse de la délégation parisienne et des délégués qui, au Congrès, avaient traité la question de la guerre exclusivement au point de vue de l'économie sociale.

Quant aux séances de l'après-midi, de 3 à 6 heures, elles ont été tenues au local du *Cygne* et consacrées aux réunions des diverses commissions d'étude nommées pour élaborer des rapports et rédiger des résolutions sur les neuf questions à l'ordre du jour.

### Banquet

Dimanche soir, à 8 heures, un banquet fraternel a réuni, au foyer du théâtre du Cirque, les députés du Travail. Peu de toasts ont été portés : un aux délégués étrangers, qui ont répondu par un autre aux travailleurs belges. On le voit : ici comme ailleurs, les ouvriers ont eu le bon sens de ne pas sacrifier à des personnalités influentes qui font tôt ou tard payer cher leur patronage. On a bu ensuite à la Fraternité, à la Liberté, à l'Égalité, et la soirée s'est terminée par des chants démocratiques.

## Lettres et télégrammes

Comme on a pu le voir par le résumé des correspondances lu en séance publique, le Congrès a reçu de nombreuses lettres d'adhésion ou de fraternisation, tant individuelles que collectives, de différents pays. Nous publions ici quelques-unes de ces lettres, émanant de groupes importants de travailleurs.

### Lettre des Imprimeurs-Lithographes de Paris

Paris, le 7 septembre 1868.

Messieurs,

Le Comité de résistance et de solidarité des Imprimeurs-Lithographes de Paris, ayant éprouvé des retards pour la nomination d'un délégué au Congrès de Bruxelles, il vient vous exprimer ses plus grands regrets de ne pouvoir être représenté parmi vous cette année, mais soyez persuadés, Messieurs, que tous nos efforts tendront à nous rapprocher le plus possible d'un but aussi grand que celui que vous poursuivez.

Cependant, Messieurs, quoique notre Société ne soit pas représentée, vous pouvez compter sur le zèle du Comité, qui tient à se mettre au courant de la progression de votre Société.

Aussi, Messieurs, nous vous demandons, de vouloir bien nous considérer comme y assistant, non personnellement, mais de cœur.

Veuillez agréer nos sentiments fraternels.

Pour le Comité :

Le Secrétaire,

Émile Coutant.

### Lettre de la Section de Lausanne

Lausanne, le 7 septembre 1868.

A Messieurs les Président et Membres du Congrès, à Bruxelles.

Messieurs,

Nous regrettons beaucoup que notre position nous empêche d'envoyer un délégué au Congrès ; mais nous sommes persuadés que vous voudrez bien prendre en considération nos questions et demandes, que notre délégué (si on avait pu en envoyer un) vous aurait soumises.

*Première question.* — D'abord, nous sommes persuadés que les congrès européens sont une chose nécessaire pour l'avancement de l'émancipation de la classe ouvrière et pour relier entre elles les sections de la Société Internationale.

Mais, permettez-nous, Messieurs, de vous faire observer une chose qui, nous le craignons, n'a pas été assez approfondie. N'y aurait-il pas avantage pour tous, de faire avant chaque congrès européen, des congrès nationaux qui auraient pour but de traiter d'abord les questions au point de vue national. Il ne faut pas oublier que chaque pays a des mœurs et des lois différentes. Il est telles ou telles questions qui, quoique d'un même avantage pour tous, ne peuvent s'appliquer pour le moment qu'en Suisse, parce que nous avons déjà une certaine liberté qui nous permet de les mettre immédiatement à exécution. Eh bien, traiter ces questions-là au point de vue de la France serait complétement inutile, puisqu'elles ne pourraient s'y exécuter avant d'avoir un changement de gouvernement qui le permettrait.

Donc nous concluons que les Congrès nationaux auraient un immense avantage, tant national qu'européen ; que dans ces Congrès partiels il soit nommé des délégués pour le grand Congrès européen, qui feraient un rapport des résolutions prises par le pays qu'ils représentent. Le délégué pourrait alors s'occuper, sans préjudice pour son pays, des grandes questions d'autres nations qui ne sont pas encore aussi avancées sur la liberté de la presse et le droit de réunion que la Suisse. Et pour d'autres nations, la même chose se présente ; tel pays a telles ou telles lois qui lui permettent de faire plus ou moins de progrès qu'un autre.

Nous recommandons beaucoup cette question.

*Deuxième question.* — Nous trouvons que dans les Congrès tenus jusqu'à présent on ne s'est pas assez occupé des moyens d'instruction pour la classe ouvrière.

A ce sujet, Messieurs, il ne faut pas oublier que sans l'instruction nous aurons beau faire des Congrès, nous n'aboutirons à rien de solide et de durable. Occupez-vous sérieusement, s'il vous plaît, de cette question qui doit être la base de notre réorganisation.

*Troisième question.* — Nous avons discuté les moyens par lesquels nous arriverions le plus vite à l'émancipation de la classe ouvrière, et nous n'avons trouvé comme moyen pratique que la coopération et le crédit. Premièrement, fondation d'une banque de crédit et d'épargne, qui peut parfaitement se faire avec toute facilité partout où il y a des sociétés ouvrières.

Ces banques sont le rouage sans lequel il est impossible de marcher ; d'abord il faut partir de ce principe que si l'ouvrier veut son émancipation, il faut qu'il ne compte que sur lui et qu'il se crée, par son épargne solidaire et coopérative, une garantie avec laquelle il puisse créer des associations coopératives de production ; c'est le seul moyen actuel d'émancipation, que les banques de crédit et d'épargne ouvrières. Nous en possédons une ici à Lausanne, qui a déjà fait excessivement de bien à la classe ouvrière ; elle a pour but de favoriser, autant que cela lui est possible, les associations coopératives de production ; ces jours passés, elle a fait une avance assez considérable à une association coopérative d'ouvriers tailleurs dont nous faisons partie, pour les mettre à même d'ouvrir un magasin et atelier, sur leur simple garantie morale; nous allons ouvrir notre magasin le 16 ou 18 septembre, et notez, Messieurs, que nous ne possédions rien, ni les uns ni les autres ; la banque nous a tout fourni ; nos règlements sont faits dans ce sens que lorsque, par l'extension du travail, nous serons obligés d'être plus nombreux, tous ceux qui entreront seront des associés, et non des ouvriers.

Pourquoi cela ne se ferait-il pas ailleurs ? Messieurs, occupez-vous sérieusement de ces questions qui sont la base fondamentale de notre émancipation, et laissez pour plus tard des questions qui ne peuvent se résoudre qu'avec le temps et l'instruction. Non-seulement les ouvriers européens, mais tous les ouvriers du monde ont les yeux sur vous. Ils attendent avec anxiété pour voir si une fois l'on veut s'occuper de leurs besoins actuels et de leur émancipation par le travail, la coopération et le crédit, ou bien si l'on veut toujours s'occuper de questions qui n'améliorent d'aucune manière leur position toujours plus précaire.

Messieurs, je dois vous dire qu'il se forme à Lausanne un Comité central des sociétés ouvrières dont je fais partie, il vous enverra une lettre, prenez-la en considération.

Dans l'espérance que vous voudrez bien vous occuper sérieusement des questions dont nous vous avons entretenus, nous vous saluons fraternellement.

Pour la Section de Lausanne,

Joseph Waehry, Adjoint. — Le Vice-Président, H. Chevallier.

### Lettre de la Section de la Chaux-de-Fonds (canton Neuchatel, Suisse)

Chaux-de-Fonds, 4 septembre 1868.

Au Comité du Congrès.

*La Section de la Chaux-de-Fonds, réunie en Assemblée générale, vous a voté un salut fraternel.*

Notre section vous envoie encore quelques montres de sa fabrique coopérative.

Toutes nos tentatives resteront infructueuses, si les classes ouvrières, si les associations, si l'Internationale ne veulent pas s'emparer du commerce de consommation.

Nous ne comprenons pas la Banque Internationale autrement. Pour nous, c'est, ou ce doit être, une maison de commerce faisant et recevant les commandes des sociétés, des magasins, des bazars de consommation de toute nature.

Enlevons le commerce au capital ; et alors nous aurons des débouchés. Le capital ne pourra plus spéculer sur le travail.

La Banque doit être une maison centrale de commandes et d'échange.

Mais, avant tout, organisons, dans les grands centres, les magasins sous la protection et la responsabilité des sociétés ouvrières, de l'Internationale.

Vivent la liberté et la justice !

F. Coullery.

### Lettre des Fils du Travail de Catane (Sicile)

Cette lettre était adressée à M. Eugène Dupont, à Bruxelles ; à cause de l'insuffisance de l'adresse, elle ne nous est arrivée qu'après vingt-deux jours de voyage et de station dans divers bureaux de poste.

Société démocratique : les Fils du Travail de Catane (*traduction*).

Nº 326. — *Objet : Adresse au Congrès international des ouvriers.*

Catane, 28 août 1868.

Frères ouvriers,

Au moment où l'homme, désabusé du passé et du présent, fuit l'esclavage sous n'importe quelle dénomination et n'importe quelle hypocrisie, condamne le système individualiste, corrupteur, et de demi-mesures, qui ôte aux institutions actuelles toute leur valeur, les ouvriers doivent accepter avec joie, et comme aurore d'un meilleur avenir, toutes les réunions qui ont pour but d'organiser la lutte contre la tyrannie du monarque, du prêtre et du capital, d'arriver à effectuer la résurrection de l'humanité et à donner à tous le bonheur, en échange de la misère et de la faim auxquelles ils ont été jusqu'ici condamnés.

Frères ouvriers réunis à Bruxelles, acceptez notre salut, notre adhésion et notre promesse de contribuer aux travaux tendant à préparer l'émancipation du prolétaire et à réunir l'humanité sous la bannière de la démocratie; ainsi nous serons avec vous maintenant et toujours.

Le Secrétaire, Vincent Parisi. — Le Président, Salvatore Neltone.

A cette lettre était joint un extrait de la résolution prise à l'unanimité dans la séance du 27 août 1868 par les *Fils du Travail* de déléguer au Congrès le Dr Saverio Frisica, avec la faculté, s'il ne pouvait s'y rendre en personne, de s'y faire remplacer par un autre membre de la Société.

### Télégramme du Congrès de Gênes (traduction)

Gênes, 6 septembre.

*Au Congrès de l'Association internationale.*

Le Congrès des ouvriers de la Ligurie salue fraternellement les membres du Congrès de Bruxelles. Il espère que de part et d'autre les mêmes résolutions seront prises dans l'intérêt de la classe des travailleurs.

Stampa Caressa.

### Lettre d'Amérique (traduction)

*Office National Labour Union.*

Washington, 1er août 1868.

*Au Congrès international-ouvrier à Bruxelles.*

Compagnons travailleurs,

Conformément aux statuts du *National Labour Union*, son prochain Congrès annuel sera tenu à New-York, le 3e dimanche de septembre (21 septembre), et commencera à 11 heures du matin. Vous êtes instamment priés d'envoyer des délégués à cette importante assemblée de travailleurs, réunie pour établir des réformes sociales et répandre celles qui ont déjà été faites dans l'intérêt des masses laborieuses. Elle veut établir des relations réciproques entre les diverses organisations d'ouvriers, afin qu'ils unissent leurs efforts pour se protéger eux-mêmes, lutter contre l'empiétement du capital sur les droits du travail, et venir en aide à la législation qui doit améliorer leur condition et les faire avancer dans la voie du progrès et de l'intelligence.

Bien que nous n'ayons pu envoyer cette année de délégués au Congrès de l'Association internationale des travailleurs, à cause d'un retard inattendu apporté dans nos correspondances, nous espérons voir les travailleurs de l'ancien continent représentés dans le Congrès des travailleurs américains.

Salut fraternel.

*Pour l'union nationale des travailleurs des États-Unis :*

William Jessup, *Vice-président.* — Gibson, *Secrétaire.*

### Lettre d'Amsterdam (traduction)

*A l'Association internationale.*

Amsterdam, 29 août 1868.

Messieurs,

Comme vous le verrez par les journaux ci-joints, nous avons fondé ici, depuis le mois de juillet, une feuille hebdomadaire intitulée : le *Journal du Peuple*, d'Amsterdam, et destinée à faire connaître les aspirations et les besoins de la classe ouvrière.

Votre appel pour la grande réunion ouvrière de Bruxelles nous a causé une immense joie ; ce n'est que par ces moyens que la condition des travailleurs peut réellement être améliorée.

De concert avec quelques associations ouvrières, notamment celles des typographes, des peintres et des charpentiers, très-connues dans ce pays, il nous serait tout particulièrement agréable de recevoir communication de vos délibérations afin de les répandre dans notre pays. De cette manière, nous pourrons vous appuyer dans vos efforts et défendre plus directement les droits de l'ouvrier néerlandais.

Ed. Bolding.

### Lettres d'Autriche (traduction)

Vienne, 5 septembre 1868.

*Au correspondant de l'Association internationale des Travailleurs à Bruxelles.*

Monsieur,

C'est aussi bien au nom de mes confrères que poussé par mes propres sentiments que je vous adresse, à l'occasion du Congrès international des Travailleurs, les quelques lignes qui suivent :

Les travailleurs de l'Autriche ont suivi avec la plus vive sympathie les efforts de l'Association internationale, ils s'en sont toujours déclarés ouvertement les partisans et auraient volontiers adhéré formellement à votre grande Union, s'ils n'avaient pas été empêchés par la loi autrichienne. En disant ceci des travailleurs de l'Autriche, je ne parle naturellement que de ceux qui jusqu'ici ont pris une part active au mouvement ouvrier. Leur nombre est cependant très-grand, si grand qu'on les compte par milliers.

Comme dans la vie publique de l'État autrichien en général, Vienne est également en tête du mouvement ouvrier, mais bien des villes de province aussi ont leurs sociétés ouvrières, avec des tendances socialistes très-prononcées. Cependant les ennemis et les indifférents sont toujours encore plus nombreux que nos coreligionnaires. Presque toute la presse est dans le pouvoir des ennemis des travailleurs, dans toute l'Autriche il n'existe qu'une seule feuille, l'*Allgemeine Volkszeitung* (la Gazette populaire universelle) de Vienne, qui s'est prononcée sans réticences pour les idées socialistes. Malgré les attaques qu'on nous livre, soit ouvertement, soit quelquefois sous le masque hypocrite de l'amitié, notre cause fait cependant de jour en jour de nouveaux progrès et nos idées gagnent d'heure en heure du terrain.

L'Association internationale des Travailleurs gagnerait énormément en adhérents si les lois des différents États en permettaient l'entrée aux ouvriers. Mais ce qui me semble plus important que le nombre des membres effectifs, c'est que vous sachiez que partout se trouvent des partisans et des amis de la cause commune. Vous assurer cela de la part de vos amis de Vienne, tel est le but de ces lignes que je vous prie de vouloir publier.

Des souhaits sincères au Congrès pour la réussite de ses efforts et à tous ses membres un cordial serrement de mains !

Je vous salue en frère et démocrate-socialiste !

*Pour diverses sociétés ouvrières,* Wilhelm Angerstein, *rédacteur en chef de l'Allgemeinen Volkszeitung à Vienne.*

Aux représentants de l'Association internationale réunis à Bruxelles.

Frères,

Les efforts vigoureux que nous avons faits en Autriche (ce pays ne possède que depuis quelques mois un maigre droit d'association et de réunion) et qui ont abouti à ceci, que nous ne formons pas seulement un puissant parti, mais même le seul parti organisé en Autriche, ont, en quelque sorte, réclamé toutes nos forces, et font que, pour le moment du moins, nous ne pouvons prendre part aux combats du dehors.

En conséquence, à notre grand regret, nous ne sommes pas en état d'envoyer au Congrès, siégeant actuellement à Bruxelles, des représentants qui puissent délibérer avec vous sur nos intérêts communs. Toutefois, nous nous unissons à vous en esprit, car vos principes sont aussi les nôtres, et nous vouons tous nos efforts au triomphe de ces principes. Nous croyons aussi pouvoir vous donner l'assurance que l'Autriche, et surtout Vienne, où, ces jours-ci, à l'occasion de la fête commémorative en l'honneur de Ferdinand Lassalle, environ dix mille hommes du peuple ont juré sur le drapeau de la démocratie européenne, sur le drapeau rouge, que l'Autriche, disons-nous, ne restera pas en arrière dans le combat pour la liberté et les droits de l'homme.

En même temps que nous exprimons l'espérance que vos délibérations aboutiront à un résultat prospère, nous vous envoyons au nom de notre parti des salutations et des poignées de main.

Vienne, le 3 septembre 1868.

Le comité du parti social démocratique :

Docteur Hippolyte Tanschinski, président ; docteur J. Metall et Franz Fischer, vice-présidents.

### Lettre du Congrès de Nurenberg (traduction)

7 septembre 1868.

*Au Congrès international de Bruxelles.*

Le Congrès des Associations ouvrières allemandes, réunies à Nurenberg, vous salue fraternellement. Votre programme est le sien. En avant donc, Frères, nous vous suivons, et nous triompherons ensemble de notre ennemi commun : le Capital.

Notre Congrès a voté l'affiliation de 50,000 travailleurs allemands à votre grande Association. Il vous envoie, en signe d'alliance, le compagnon Frédéric Bütter, avec pleins pouvoirs pour nous représenter auprès de vous.

H. Böhm, C. Bull, président. Dr Kirchner.

### Lettre du Holstein (traduction)

Neumunster, 5 septembre 1868.

Monsieur Becker,

Regrettant de ne pouvoir prendre part de parole et d'action aux travaux du Congrès, notre cœur n'en vole que plus amicalement à votre rencontre. Nous souhaitons à vos efforts, qui intéressent la jeune Europe, un heureux succès.

Au nom de nos démocrates socialistes Lassalliens,

F. Puetz ; Schleusberg.

### Télégramme du Brunswick (traduction)

Au Président du Congrès de l'Association internationale à Bruxelles.

Wolfenbüttel, le 6 septembre 1868.

Beaucoup de démocrates socialistes du Brunswick, réunis à Wolfenbüttel pour célébrer l'anniversaire de leur fondation, envoient leurs salutations au Congrès de l'Internationale à Bruxelles et appuient la résolution de l'assemblée générale tenue à Hambourg, de marcher d'accord avec toutes les sociétés ouvrières démocratiques socialistes de tous les pays.

En leur nom : Spier.

### Télégramme de la Hongrie (traduction)

Pesth, le 7 septembre 1866.

*Au Congrès international de Bruxelles.*

Honneur à vous, vaillants champions du prolétariat ! Luttez sans merci pour les droits de la masse travailleuse ! Nous sommes des vôtres.

L'Association ouvrière de Pesth.

## Liste complète des délégués au Congrès

### Angleterre

Lucraft, menuisier en chaises, délégué du Conseil général et de l'Association des Fabricants de chaises, de Londres.

Shaw, peintre en bâtiments, délégué du Conseil général et de l'Association des Ouvriers peintres, de Londres.

G. Eccarius, tailleur, délégué du Conseil général et de l'Association des Tailleurs, de Londres.

H. Iung, horloger, délégué du Conseil général, de Londres.

Cowell Stepney, rédacteur du *Social-Économist*, délégué de la *Reforme league*.

Cohn, cigarier, délégué de l'Association des Cigariers, de Londres.

Ph. Matens, mécanicien, délégué de la Branche française de Londres.

Fr. Lessner, tailleur, délégué des Branches allemandes d'Angleterre.

Frédéric Dean, forgeron, des Forgerons de Hull.

John Forster, père, charpentier, délégué des Sociétés coopératives de Hull.

John Forster, fils, mécanicien, délégué des Sociétés coopératives de Hull.

### Allemagne

Klein, coutelier, délégué de la Société des ouvriers en fer et en acier (Association de production), de Solingen.

Moritz Hess, collaborateur du *Social Democrat* de Berlin, délégué de la Section de Cologne.

Ph. Becker, faiseur de balais, ex-colonel de l'armée révolutionnaire allemande, délégué du Conseil central du groupe des Sections allemandes.

Scheppler, charpentier, délégué de la Section de Mayence.

Fr. Butter, délégué par le Congrès de Nuremberg.

### France

Alexandre Lemonnier, tailleur, délégué de la Section de Marseille.

Henri Tolain, graveur, délégué de l'Association des Balanciers de Paris.

Murat, mécanicien, délégué de l'Association des Mécaniciens, de Paris.

Albert Theisz, bronzier, délégué de l'Association des Bronziers, de Paris.

Édouard Roussel, ferblantier, délégué de l'Association des Ferblantiers, Tourneurs et Repousseurs, de Paris.

Gustave Durand, bijoutier, délégué de l'Association des Bijoutiers, de Paris.

Louis Pindy, menuisier, délégué de l'Union syndicale des Ouvriers du bâtiment, de Paris.

Gabriel Ansel, porcelainier, délégué de la Société céramique, de Paris.

Alphonse Delacour, relieur, délégué de l'Association des Relieurs, de Paris (Section de l'Internationale).

Irenée Dauthier, sellier, délégué de l'Association des Selliers-Bourreliers, de Paris.

Émile Dosbourg, imprimeur, délégué de l'Association des Imprimeurs sur étoffe, de Paris.

Flahaut, marbrier, délégué de l'Association des Marbriers, de Paris.

Eugène Tartaret, ébéniste, délégué de la Commission ouvrière de l'Exposition, de Paris.

Henry, mécanicien, président de la Commission ouvrière de l'Exposition et délégué de l'Association des Robinettiers, de Paris.

Aimé Grinand, tisseur, délégué de la Section de Lyon.

Albert Richard, tisseur, délégué des Sections de Lyon et de Neuville-sur-Saône.

Émile Aubry, imprimeur-typographe, délégué de la Section de Rouen.

Ch. Longuet, journaliste, délégué des Sections de Caen et de Condé-sur-Noirot.

### Suisse

Mermilliod, monteur de boîtes de montres ; Graglia, idem ; Quinet, tailleur de pierres ; Perron, peintre sur émail : délégués des 24 Sections réunies de Genève et de Carouge.

Catalan, délégué de l'association du Sou, pour l'affranchissement de la pensée et de l'individu.

Hess, délégué de la Section de Bâle (déjà nomme).

Fritz Robert, professeur, délégué des Sections de la Chaux-de-Fonds, du Locle, du vallon de Saint-Imier, de Bienne, de Morat et de Moutier-Grand-Val.

Hébert, délégué des ouvriers en papiers peints.

### Italie

Eugène Dupont, ouvrier luthier, membre du Conseil général, délégué des Associations ouvrières de Naples.

N. B. — Le Dr Saverio Frisica, délégué de Catane (Sicile) n'a pu arriver à temps au Congrès, faute d'indications suffisantes.

### Espagne

Sarro Magallan, mécanicien, délégué de la *Legion iberica del Trabajo* et des Associations ouvrières de la Catalogne.

### Belgique

Eug. Hins, professeur ; D. Brismée, imprimeur : délégués de la *Fédération*, section bruxelloise de l'*Internationale*.

Tique, peintre en bâtiments, délégué de l'Association des Peintres, de Bruxelles.

Walthère Lepourque, houilleur, délégué de l'Association des Mineurs de Seraing.

Modeste, houilleur ; Noël Embyse, houilleur : délégués des sections de Marchiennes-au-Pont et de Monceau-sur-Sambre.

Maximilien Maljean, houilleur, délégué de la section de Charleroi.

Cassian Maréchal, bijoutier, délégué de la section de Liége.

A. Herman, sculpteur, délégué de la section de Montegnée.

J.-B. Louis, tailleur, délégué de la section d'Oubois.

Joseph Romain, houilleur, délégué de la section de Montigny-sur-Sambre.

Elsbach, professeur, délégué de la Ligue ouvrière d'enseignement mutuel, de Bruxelles.

De Paepe, typographe, délégué du Cercle d'Emulation, société ouvrière d'étude et de propagande socialistes.

Vanschaftingen, lamier, délégué de l'association des Lamiers (Kamslagers), de Gand.

Potelsberg, tailleur, délégué du *Werkersbond* et de l'Association des Tailleurs, de Gand.

Fr. Vandenberghe, typographe, délégué de la section de Bruges.

J. Serane, tisserand, délégué de l'Association des Tisserands, de Gand.

Eberhard, tailleur, délégué de l'Association des Tailleurs de Bruxelles.

Nicolas Dubois, verrier, délégué de la section de Dampremy.

Maximilien Tricot, houilleur, délégué de la section de Gilly.

Grégoire Paulus, houilleur, de la Section de Châtelineau.

Ph. Coenen, cordonnier, délégué du *Volksverbond*, Section anversoise de l'Internationale.

Labaer, graveur sur métaux, délégué du *Volksverbond*, Section anversoise de l'Internationale.

Spehl, horloger, délégué de l'Union, Association des ouvriers travaillant le fer et le cuivre, de Bruxelles.

François Herremans, menuisier, délégué de l'Association des Menuisiers et Charpentiers, de Bruxelles.

Bredenhorst, menuisier, délégué de l'Association des Menuisiers et Charpentiers d'Anvers.

Cammaert, cordonnier, délégué des Cordonniers, de Bruxelles.

Ch. Maetens, teinturier, délégué de l'Association des Mégissiers et Teinturiers en peaux, de Bruxelles.

Jacques Maes, passementier, de l'Association des Passementiers, délégué de la Générale ouvrière de Bruxelles.

Camille Standaert, gantier, de l'Association des Gantiers, délégué de la Générale ouvrière de Bruxelles.

Honoré Saillant, délégué du Cercle des conférences, de Bruxelles.

Adrien Tordeur, pressier, délégué de l'Association des Imprimeurs-typographes, de Bruxelles.

Ernest Planson, marbrier, délégué de l'Union protectrice des Marbriers, de Bruxelles.

Léon Fontaine, journaliste, délégué des *Solidaires* (Société rationaliste et de secours mutuels).

J. Pellering, cordonnier, délégué de l'*Affranchissement*, Société rationaliste.

Prosper Voglet, musicien ambulant, délégué de la Société les *Libres Penseurs*.

J.-B. Frère, houilleur, délégué des *Affranchis*, Section de Jumet.

Louis Swolfs, houilleur, délégué des *Affranchis*, Section de Jumet.

H.-I. Leclercq, tisserand, délégué de la Section de Pepinster (l'*Alliance des prolétaires*).

Edouard Lallemand, tisserand, délégué de la Section d'Ensival.

P. Fluse, tisserand, délégué des *Francs ouvriers* de Verviers.

Ch. Devarewaere, houilleur, délégué de la Section de Marcinelle.

Eug. Steens, voyageur de commerce, délégué du *Peuple*, Association de la démocratie militante.

Ch. Granshoff, négociant, délégué de la *Ruche*, Association coopérative de consommation.

Laurent Verryken, ouvrier boulanger, délégué de la *Fourmi*, Association coopérative de consommation.

Nicolas Coulon, tailleur, délégué du Cercle populaire de Bruxelles.

Léopold Verheggen, mécanicien, délégué de l'Association des ouvriers mécaniciens du chemin de fer du Luxembourg.

André Larondelle, tisserand, délégué des *Francs ouvriers* de Hodimont-lez-Verviers.

Debroux, tisserand, délégué des *Francs ouvriers* de Dison.

Adolphe Teirlinck, instituteur, délégué de la Section de Gand.

Englebert, géomètre, délégué de la Section des travailleurs agricoles de Perwez (Brabant).

Dethier, mécanicien ; Morizot, houilleur : délégués des *Francs ouvriers* de Gilly.

Bastin, verrier, délégué des verriers de Goy-Sart (Jumet).

Louis Marenne, cultivateur, délégué des cultivateurs de Warmifontaine (province de Luxembourg).

Joseph Henry, cultivateur, délégué du Cercle des campagnards de Patignies (province de Namur).

*N. B.* — Un grand nombre de délégués des Sections belges et des Associations ouvrières de Belgique, n'ont pu prendre part qu'aux séances du dimanche 6, lundi 7 et dimanche 13 septembre.

## Corrections et additions

Pour les corrections aux noms et titres des délégués, voir la liste générale ci-dessus.

Page 5, fin de la 2e colonne. Les prévisions de Hins se sont confirmées. Pendant toutes les séances publiques du soir la grande salle du Cirque était comble. (*Note des secrétaires.*)

Page 11, 3e colonne, 41e ligne en descendant, au lieu de : travailleurs, lisez : tirailleurs.

Même colonne, 12e ligne en remontant, au lieu de : Roubaix, lisez : Puteaux.

Page 12, 2e colonne, 15e ligne en remontant, au lieu de : sans intérêt, lisez : donnant intérêt.

Page 15, 2e colonne, 29e ligne en descendant, supprimez interviendront.

Page 22, 2e colonne, 15e et 16e linges en remontant, ces lignes commençant par le mot : n'est, et finissant par : instruction, doivent être placées après la 19e ligne, à la suite du mot : obligatoire.

Page 31, 3e colonne, 15e ligne en descendant, au lieu de : différents, sections, lisez : différentes sections.

Même colonne, 53e ligne en descendant, au lieu de : la production, lisez : le producteur.

Page 42, 2e colonne, modifier ainsi les deux dernières lignes : .... Proudhon qui a rendu d'immenses services à la Révolution comme démolisseur, mais qui n'a jamais été qu'un piètre organisateur, témoin la fameuse Banque du Peuple, mort-née en 1848.

Page 44, compléter ainsi la liste des membres du Conseil général de Londres :

Miss Law.

James Burckly.

Dans le rapport sur la coopération : Page 45, 2e colonne, 16e ligne en remontant, au lieu de : les rejettera, lisez : se rejettera.

Même page, 3e colonne, 3e ligne en descendant, lisez : leurs légitimes propriétaires, au lieu de : ses légitimes propriétaires.

Même colonne, 15e ligne en descendant, au lieu de : desquelles, lisez : grâce auxquelles.

Page 52, 3e colonne, modifiez Grimaud, dessinateur : lithographe.

[^A-cr1]: Cette loi de M. Molinari est loin d'être exacte. Pour une foule de produits, le renchérissement n'a pas une énorme influence sur la consommation : tels sont les produits de première nécessité, le pain, les pommes de terre, la viande, etc. La loi de M. Molinari n'exprime donc, elle aussi, qu'une simple tendance ; mais dans tous les cas, il faut la dépouiller de la forme mathématique dont on l'a revêtue et qui ne convient guère aux lois économiques.

[^A-cr2]: Auteur de *Force et Matière* et de *Science et Nature*. Voir la lettre que ce médecin philosophe a adressée à notre Association internationale, dans les journaux le *Courrier international*, organe de la section anglaise, ou la *Tribune du Peuple*, organe de la section belge, nº du 31 juillet 1867.

[^B-cr1]: Il y a des écoles appartenant à l'État où les élèves ne sont admis qu'en payant un écolage; le particulier paye autant de fois cet écolage qu'il fait instruire d'enfants dans cette même école. C'est ce que nous appelons la non-gratuité de l'enseignement. Il y a d'autres écoles de l'Etat, où le particulier peut faire instruire un ou plusieurs enfants sans qu'il lui en coûte plus pour cela que s'il n'y faisait instruire personne. C'est ce que nous appelons la gratuité de l'enseignement. Nous ne savons si dans ce cas le mot gratuité est un non-sens, comme l'ont affirmé au Congrès de Lausanne les citoyens Tolain et Longuet ; ce qui est certain, c'est que l'expression n'est pas parfaitement juste, puisque l'impôt prélevé sur les citoyens fait les frais de cet enseignement. Néanmoins nous continuerons à l'employer faute d'en trouver une autre plus exacte pour définir le second mode de faire les frais du service public que nous avons cité.

[^B-cr2]: Par le mot État, nous n'entendons point le pouvoir d'un seul ou d'une caste, mais la société elle-même.

[^B-cr3]: Bien plus, quand l'instruction sera complétement répandue, la plupart des pensées généreuses que trop souvent on appelle des utopies, pourront alors être utilisées pour le bonheur de l'humanité.

[^B-cr4]: Comparer pour preuve le nombre des élèves du premier et du dernier degré dans toutes les écoles publiques.

[^B-cr5]: On objectera que des gens sans instruction exploitent des ouvriers, parfois même des hommes instruits. Ceci est l'accident, l'exception, nous parlons à un point de vue général et nous ne nous adressons qu'à ceux qui savent détacher un raisonnement d'ensemble de tel ou tel fait particulier.

[^B-cr6]: *Examen de quelques questions sociales*. Publication du Cercle d'émulation de Bruxelles.

[^B-cr7]: Le seul droit qui doive être reconnu au père, c'est de faire donner à son enfant par qui bon lui semble, l'instruction scientifique exigée.

[^B-cr8]: Carter, de Londres, au Congrès des Travailleurs de 1867.

[^B-cr9]: J. Jolissaint. *L'enseignement des ordres religieux en présence du droit, de la liberté et de l'éducation démocratique dans la république de Berne.*

[^B-cr10]: L'Eglise fait exception à la règle; cela tient à plusieurs causes que nous n'avons pas à examiner ici. Pour le dire en passant, ce service public ne peut guère durer longtemps, attendu que la loi qui le règle est injuste, puisqu'elle blesse les intérêts de tous et de chacun. Il serait facile de le démontrer, ainsi que pour la loi qui fait du service militaire un service public. Ce sont des dépenses improductives qui doivent être supprimées, par cela seul qu'elles sont improductives.

[^B-cr11]: Service qu'il est temps de rendre gratuit, ainsi que celui des chemins de fer, qui sont les grandes routes de notre époque, et devraient appartenir à l'Etat.

[^B-cr12]: Moins grand cependant que cela est nécessaire aujourd'hui pour arriver à la fin des études supérieures, car il faut espérer que de grands changements dans le programme des études et dans la manière d'enseigner seront opérés et que de la sorte, bien du temps inutilement employé pourra être épargné.

[^B-cr13]: Il faut au moins que les régents puissent s'acheter des livres, si l'on veut exiger d'eux des connaissances étendues.

[^B-cr14]: Nous supposons que l'instruction supérieure nécessitera la centralisation des élèves dans les villes.

[^B-cr15]: Autant de questions qui devraient être mises à l'étude pour l'année prochaine par le Congrès des travailleurs et les autres assemblées révolutionnaires.

[^C-cr1]: Des journaux qui ont publié ces conclusions ont mis à la place de ce mot : *déclarent*.

[^C-cr2]: Et ici : *se dissoudre*. Les véritables conclusions votées sont celles que nous donnons. C'est par erreur que l'on a lu en séance publique un manuscrit, sur lequel on avait oublié de modifier ces deux expressions, qui dépassaient la pensée de la commission.

[^C-cr3]: Cette déclaration ayant été reproduite par plusieurs journaux, nous la donnons ici à titre de renseignement : « Considérant que, suivant nous, la question de la propriété n'a été mise à l'ordre du jour que dans la dernière séance ; » Qu'elle n'a été étudiée au point de vue général que d'une manière tout à fait insuffisante ; au point de vue agronomique que d'une façon incomplète ; » Qu'en présence de l'affirmation d'un certain nombre de délégués qui déclarent n'être pas éclairés, il était naturel de remettre la question à un prochain congrès ; » Les délégués dont les noms suivent, qui se sont abstenus et qui ont voté contre, déclinent ainsi la responsabilité du vote. » (*Suivent les signatures.*)
