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Title: Impossibilité de développement capitaliste
Description: Distinction entre croissance économique et développement social : la croissance du capital est devenue nocive pour l'humanité et c'est la persistance du capitalisme, non la crise de surproduction, qui rend nécessaire la révolution communiste.
Date: 01/10/1978
Category: Alarme n.º 2
URL: https://marxismo.school/hemeroteca/alarme/1978-10-impossibilite-de-developpement-capitaliste
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*Alarme*, n° 2, octobre-novembre-décembre 1978 (p. 9-12). [PDF du numéro complet](https://marxismo.school/assets/archivo/1958-93%20Hemeroteca%20del%20FOR/1978-93%20Alarme/alarme-n02.pdf)

*Article d'un camarade espagnol extrait d'Alarma, organe du F.O.R en langue espagnole, numéro 22-23, seconde série.*

Tout d'abord, il faut affirmer la différence radicale existant, de nos jours, entre le développement de la société capitaliste et sa croissance économique. Pendant la longue période de sa formation et de son apogée l'un et l'autre allaient de pair, malgré certains écarts. Aussi en regardant de près outre l'expérience moderne celles d'autres types sociaux dans le passé, depuis le début de la période néolithique, la dissociation entre développement et croissance apparait nette, jusqu'à se transformer en rupture, pour que finalement la croissance économique ronge le développement social acquis proportionnellement au niveau qu'elle a atteint. Il ne s'agit pas d'une brusque coupure, localisable à une date déterminée, mais de quelque chose de perceptible dans le courant de quelques décénnies.

Une société ou type de civilisation est en développement tant que les facteurs structurels et superstructurels contenus dans son impulsion d'origine s'amplifient et se propagent, facteurs qui ont constitué sa raison d'être, sa nécessité historique, sa justification humaine. Car un type de civilisation -on peut dire une classe- ne s'est jamais formé et élevé au rang dominant que comme représentation positive, même incomplète, de toutes les classes, y compris les plus défavorisées. Son système doit consentir à tous un meilleur bien-être matériel, culturel, moral, même un brin de liberté relativement à la situation antérieure. Ce contenu est le seul que l'on puisse appeler développement social.

Nous l'avons vu de façon très claire pendant l'ascension de la société capitaliste. Plus que n'importe quelle autre civilisation depuis l'apparition des classes et de l'Etat, elle a augmenté la culture générale, la liberté politique, les possibilités nutritives et tout ce qui se rapporte à la production et reproduction de la vie humaine, sans compter la multitude de bonnes conséquences qu'ont apportée ces facteurs. La meilleure maîtrise de la nature, caractéristique de la civilisation capitaliste, bien que par et pour la bourgeoisie principalement, s'est répercutée plus ou moins sur les classes pauvres et exploitées.

On ne peut plus dire la même chose du capitalisme actuel. Sa maitrise de la nature, depuis la physique et la chimie jusqu'à la génétique et la psychanalyse, continue de progresser. Mais en général, ses conséquences sont de plus en plus néfastes pour les classes pauvres. On construit aujourd'hui des métaux si résistants qu'ils permettent aux cabines spatiales de traverser les couches denses de l'atmosphère, mais, de la casserole à l'automobile, les produits offerts sur le marché sont d'une mauvaise qualité calculée pour nous obliger à les renouveler très rapidement. On sait fabriquer des tissus très résistants mais le complet veston ou les bas vendus par dizaines ou centaines de millions sont confectionnés de telle manière qu'ils se transforment tout de suite en lambeaux. On sait produire des aliments d'excellente qualité et pureté mais ils sont devenus introuvables, réservés aux potentats: pour la grande masse, ce sont, à partir du simple pain, des produits adultérés quand ils ne sont pas toxiques, enveloppés dans du plastique qui modifie leur composition chimique. On sait sélectionner les espèces animales du meilleur acabit, mais le bifteck, le poulet le porc, etc... contiennent les hormones avec lesquelles les animaux ont été gavé artificiellement, tandis que le lait n'est plus qu'une eau fade appauvrie des substances les plus indispensables à la nutrition de l'enfant. On peut construire des logements plus résistants qu'une cathédrale, mais la maison ou l'appartement tombe en ruine avant l'échéance de paiement.

Complément indispensable de ce qui a été dit antérieurement, la radio et la télévision tout puissants instruments d'information et de formation culturelle, trompent et abrutissent de façon préméditée dans tous les continents des millions de personnes, secondées par la presse quotidienne. Dans les centres d'enseignement techniques et universitaires, la jeunesse est canalisée et formée suivant des projets étatico-capitalistes, de telle manière que la qualité de l'enseignement va en se dégradant chaque année. La psychologie est utilisée dans les usines, les établissement d'"orientation", publicitaires et policiers à des fins répugnantes qui rabaissent la conscience individuelle et collective.

L'énumération de tout les aspects qui montrent que le capitalisme (plus précisément, pour que le lecteur n'exclue aucun pays du globe, la société basée sur le travail salarié) est en train de pervertir la vie quotidienne en corrompant tout ce qu'il a lui-même créé, serait sans fin. Il faut cependant compléter ce rapide schéma en signalant deux aspects encore plus graves.

Le premier est le condition actuelle de la classe ouvrière, esclave du travail et du sommeil, privée de loisirs en cette époque d'automation, sans aucune liberté dans l'usine disciplinée comme à la caserne et surveillée par le trio capital-syndicat-Etat qui de surcroit la soumet au travail à forfait, la forme la plus vile de l'exploitation; obligée pour éviter la misère de soumettre la femme en plus du mari au tourbillon de cette même exploitation; privée de métier par le "travail en miettes", toujours à la merci de la programation dirigiste; chaque fois plus dépossédée rélativement à ce qu'elle produit et au montant total de la richesse usurpée par le capital. Jamais les instruments de travail et les produits de son travail lui furent aussi étrangers et opprimants. L'automobile dans laquelle de nombreux ouvriers circulent ajoute plusieurs noeuds aux liens qui les emprisonnent, ces noeuds qui ont changé la société entière en camp de concentration quotidien pillé par ses organisateurs, moyennant commerce et fisc.

Le second et le plus décisif des deux aspects mentionnés est le totalitarisme politique, simultanément policier et militariste, qui a envahi le monde entier, même dans les pays où survit la démocratie bourgeoise corrompue. Par lui même, le poids chaque fois plus accablant de l'armée, production de guerre et police représente un facteur de dégénérescence de premier ordre dans la civilisation actuelle. Il ne s'agit pas seulement des dépenses à perte complète que son existence suppose, très supérieures à celles fixées par les budgets officiels déjà énormes. Il ne s'agit pas non plus du travail sans fondement, parasitaire, préjuditiel ou criminel donné à des millions de personnes. Le pire, c'est la fonction qu'ont acquises les industries de guerre, les activités militaires et policières, sans distinction de blocs ni de régime politique. En effet, si l'industrialisation provoquée par le capitalisme n'a jamais eu pour but de satisfaire la consommation mais à travers la vente de marchandises d'enrichir la classe bourgeoise, avec l'énorme volume de production guerrière -sans oublier celle d'articles de pacotille- elle se transforme en industrialisation pour l'industrialisation dont la relation avec la consommation nécessaire est de plus en plus faible et fausse. Et pour leur part policiers et militaires incarnent le pouvoir pour le pouvoir d'un capital anonyme, surpassé par la technique et les exigences humaines, qui se survit à lui-même comme forme d'organisation sociale. Dans l'ancienne Egypte un moment arriva où le culte de la mort consommait plus de la moitié du travail de la population. Dans le capitalisme d'aujourd'hui il ne s'agit pas d'un culte, mais d'une pratique industrielle et physique de la mort déjà apte à assassiner en quelque instants la totalité de l'espèce humaine.

Comment expliquer ces faits et une telle situation, puisque la production de richesse va en augmentant et qu'elle a connu une accélération importante dans les décénies qui viennent de s'écouler?

Sur cet écueil naufragent, sauf exceptions méconnues, toutes les tendances réputées marxistes ou anarchistes (1), les "conseillistes" compris. Dans leur conception hybride de matérialisme vulgaire, croissance de la production et développement sont inséparables. En toute rigueur, il leur est impossible de parler de décadence de l'actuelle civilisation tant que ne décroîtra pas irrémédiablement, en dehors des crises temporaires, la totalité des productions nationales brutes et que la capitalisation ne se transformera pas en décapitalisation systématique et généralisée. Ils ne se rendent pas compte qu'avant de déboucher sur cela, l'actuelle destructivité sociale du capitalisme devrait continuer pendant 50, 100 ans, deux siècles, impossible de le déterminer, et qu'alors la révolution sociale serait mille fois plus difficile, sinon impossible. En réalité, ces tendances contrecarrent leurs propres paroles, elles nient implicitement leurs propres impulsions de volonté révolutionnaire à partir du moment où elles adoptent comme critère économique de positivité celui qui est caractéristique du capitalisme: l'accumulation élargie du capital.

Certes, Marx et encore moins Bakounine n'ont dit de choses incontestables à ce sujet. Pour cela, il est assuré que ce que nous dirons, d'autres ou moi, sera dédaigné par tous ceux qui se limitent aux exercices plus ou moins érudits de patrologie° matérialiste. C'est encore une des formes les plus profanes des fantasmes religieux à combattre dans nos propres rangs révolutionnaires.

J'affirme donc que l'accumulation élargie du capital devient tératologique (non viable), nocive pour la société et pour l'humanité toute entière à partir d'une certaine corrélation entre elle et l'Homme.

Je ne fais pas allusion à la nocivité due à la pollution industrielle et automobile, ni à la nocivité des insecticides pour l'élevage et l'agriculture, des engrais chimiques et des nourritures animales, car le capitalisme se verra lui-même obligé d'y mettre une limite -limite et non suppression puisqu'il ne peut les supprimer. Je ne fais pas non plus allusion à la supposée disproportion entre le nombre d'habitants de notre planète et ses recours en produits alimentaires et en matières premières, nouvelle malédiction divine avec laquelle nous menace un malthusianisme°° ressuscité. La fertilité du sol est loin d'être bien utilisée en quantité et en qualité, tandis que le sous-sol commence à peine d'être scruté, de même que les océans. De plus, l'excès de population dans un système social donné n'est pas mesuré seulement par la nature, mais par l'interaction dialectique entre cette dernière et cette autre force naturelle dotée de subjectivité, l'homme. Et comme le genre d'association entre les hommes constitue une part importante de cette interaction, il n'y a rien de chimérique à envisager dans une société sans classe l'abondance complète fondée sur la domination de la société par elle-même, clé d'une meilleure emprise sur la nature. La transmutation de la matière à partir de l'hydrogène ou de n'importe quel autre élément, l'agriculture et l'élevage entièrement scientifique au niveau mondial, supposant le non commerce, ouvriront des horizons insoupçonnés.

Ces remarques faites, le lecteur réalisera sans équivoque que la relation nocive entre l'accumulation élargie du capital et la société ne provient pas de causes extérieures ou d'une quelconque fatalité, mais d'une chose qui lui est intrinsèque aujourd'hui. Dit le plus brièvement possible, cette relation nocive provient précisément du niveau atteint par l'accumulation capitaliste, concentration démesurée des instruments de travail aux mains de l'Etat ou de petites quantités de compagnies internationales qui disloque et dégrade, -quand elle ne les déprave pas- les conditions de vie matérielle et spirituelle des hommes. Dans son stade antérieur, l'accumulation du capital par les bourgeois entrainait un développement numérique, technique et culturel du prolétariat et de la population en général, ce qui accordait une plus grande liberté aux individus, indépendamment de la démocratie bourgeoise, consubstantielle elle aussi de la libre concurrence entre capitalistes privés. Le processus et la relation entre le type de civilisation et la société se sont renversés. Ce que les mêmes impératifs de l'accumulation, maintenant dirigée, réclament, à partir des grands trusts internationaux et de l'Etat industriel et banquaire, c'est: rabaisser le niveau technique et culturel des prolétaires, modeler leur conscience en consonnance avec la circulation accélérée de marchandises de pacotille, baptisée "société de consommation", rompre violemment les libertés dans le travail et dans la vie, créer un type d'hommes et de femmes sans personnalité, normalisés, mollasses et manipulables à souhait par les dirigistes économiques, syndicaux, politiques, catégories aujourd'hui solidaires. Fait incontestable, la classe ouvrière vit aujourd'hui beaucoup plus dominée par les détenteurs du capital qu'il y a 50 ans. Même sa croissance numérique, question discutée, est contre-balancée par un accroissement énorme du travail inutile ou préjudiciable à la société. Dans la période antérieure, trait important à remarquer, les capitalistes répondaient aux conquêtes ouvrières de salaire touchant à la plus-value par des introductions techniques qui augmentaient les produits en quantité, en qualité et les rendaient meilleur marché. Aujourd'hui l'augmentation de salaire est associée, en général, à une progression beaucoup plus grande de la plus-value toujours avec limitation calculée de la qualité des produits et une cherté croissante et illimitée. La technique est donc utilisée à l'encontre et au détriment de la majorité.

Sa pleine utilisation, suivant les besoins matériels et moraux du genre humain, est devenue impossible en système capitaliste. Il faudrait pour cela en effet, que les connaissances techniques et culturelles sous tous les aspects cessent d'être la propriété de quelques uns pour être accessible à tous. Et ceci, à son tour nécessite une diminution très importante des heures de travail par personne, la suppression du travail superflu, la mise en marche des instruments de production en fonction d'une distribution par rapport aux valeurs d'usage des produits c'est à dire comblant les besoins de chacun, et non par rapport aux valeurs d'échange de ces produits. En résumé, il faut supprimer l'accumulation élargie du capital, le travail salarié qui représente sa condition d'être, et toutes les relations sociales qu'ils engendrent. En définitive, ce que fut la civilisation capitaliste.

C'est pourquoi, la distinction entre développement et croissance du capitalisme est une notion d'importance primordiale. Sans elle, n'importe quel projet de lutte révolutionnaire reste suspendu dans le vide, tandis qu'on délaisse les possibilités immédiates d'éducation et d'intervention subversive du prolétariat ou de n'importe quelle autre couche sociale. D'autre part, on idéalise la croissance industrielle comme facteur de stabilisation et ce qui est plus grave, on mythifie la "crise de surproduction" en lui attribuant le magique et exclusif pouvoir de pousser le prolétariat à la révolution.

Les crises cycliques de surproduction ont accompagné toute la période de développement capitaliste. Elles représentaient une avarie à son fonctionnement dont la réparation lui assurait une meilleure envolée. Le système a appris à les esquiver. Ce qu'on appelle récession n'est qu'un pourcentage inférieur de croissance. Même si un désajustement économique aussi intense ou plus intense que celui de 1929 survenait, il n'apparaîtrait comme conséquence forcée ni une situation révolutionnaire, ni le fait que le capitalisme perde la possibilité de reprendre sa croissance. La dialectique de l'avenir historique ne met pas la révolution sociale à l'ordre du jour parceque les balances de payement et d'investissement sont bouleversées, ni parceque les marchandises invendues s'entassent en quantités fabuleuses et envoient des millions et des millions d'ouvriers au chômage. Bien au contraire, une situation semblable menacerait de nous mettre devant de graves conséquences réactionnaires. La dernière et la plus intense de ces crises instaura Hitler, consolida Staline, liquida ce qui restait du mouvement révolutionnaire mondial et donna cours à la guerre.

Non et non! ce qui fait la possibilité et la nécéssité de la révolution communiste est beaucoup plus profond que cela, c'est essentiel, non accidentel et réside dans le fonctionnement même de la civilisation capitaliste, quelque soit l'état de ses affaires. Il ne s'agit pas non plus de quelque aspect déterminé du système, mais de sa totalité, des structures et superstructures de l'économique, du politique et du culturel dans leurs multiples facettes, des habitudes et relations entre les hommes qui lui sont propres. Tout cela est devenu restrictif, inadéquat, et un obstacle à l'épanouissement individuel et collectif. Le chômage est une des conséquences du capitalisme, mais ce n'est pas ce qui engendre la nécessité de révolution, ce sont les conditions de travail, consommation et vie imposées au prolétariat mondial, le travail salarié quelle que soit la paie. En elle même, la crise dite de surproduction est ou a été un cahot dans le sentier du développement industriel, et ce n'est pas son apparition, mais la persistance de l'industrialisme capitaliste qui appelle à la suppression du système, car les instruments de production ont acquis plus que la capacité de nous libérer de leur mesquinerie mercantile et ainsi successivement.

En résumé: La forme salariée du travail est en contradiction absolue avec la capacité des instruments de travail. La séparation entre les producteurs et les instruments de production est devenue inutile et donc réactionnaire quels que soient les indices de croissance.

Voilà la synthèse de l'énorme différence entre l'économisme mécaniste et souvent pédant dont tant de groupes révolutionnaires sont affligés et la conception dialectique de l'avenir historique. Pour les premiers le matérialisme sert à faire de l'homme un simple objet, pour ne pas dire un simple jouet des vicissitudes de l'économie capitaliste. La seconde conception voit dans le processus de croissance capitaliste les facteurs matériels de subversion et entre tous ces facteurs donne le rôle décisif au prolétariat, à l'homme, facteur matériel conscient.

Par ailleurs, la croissance industrielle des pays arriérés sera toujours subordonnée à celle des pays avancés, et dans ces pays comme ailleurs c'est au prolétariat de rompre cette croissance, afin que la société entre en possession communiste de la vie humaine.

Le comble est que dans de tels pays la croissance industrielle est en premier lieu une croissance, sur leur sol, du capital américain, allemand, anglais, russe, et chinois quelquefois. Peu importe. Le prolétariat n'a pas de patrie, pas plus que les instruments de production une fois expropriés et à son service.

Septembre 1972.

(1) Dans Alarma, ne sont jamais incluses dans le marxisme les fractions staliniennes et celles qui s'approchent de plus en plus de la dégénérescence stalinienne, telles les fractions "trotskystes", car elles sont de fait capitalistes d'Etat, ni celles appelées socialistes car elles sont démocratico-bourgeoises. Nous n'appelons pas non plus anarchistes les tendances qui, se réclamant de l'anarchie, suivent les traces de ce que fut le réformisme.

° "Collection complète des ouvrages des pères de l'Eglise."

°° Doctrine de Malthus qui préconisait la limitation des naissances par la contrainte morale.
