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Title: Pologne: grèves de masse
Description: Analyse critique du mouvement de grèves en Pologne, de ses limites (syndicalisme, nationalisme, Église) et de l'absence de solidarité prolétarienne internationale.
Date: 01/10/1980
Category: Alarme n.º 10
URL: https://marxismo.school/hemeroteca/alarme/1980-10-pologne-greves-de-masse
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*Alarme*, n° 10, octobre-novembre-décembre 1980 (p. 1-4). [PDF du numéro complet](https://marxismo.school/assets/archivo/1958-93%20Hemeroteca%20del%20FOR/1978-93%20Alarme/alarme-n10.pdf)

Guerres entre blocs impérialistes (par l'intermédiaire des pays sous-développés), pillages, massacres... chaque jour nous apporte son lot d'actualités devenues habituelles. La société "humaine" nous apparaissant comme une machine bien huilée qui nécessite quotidiennement sa ration de chair humaine, absurde rituel rendant hommage au Dieu CAPITAL. Mais, parfois, tente de se dresser la seule classe de la société qui puisse liquider tout cela, émanciper l'humanité et bâtir la première des sociétés humaines de l'histoire : le prolétariat. Et à chaque fois qu'il fait sentir sa force, les exploiteurs, les oppresseurs, les falsificateurs, tremblent.

Depuis plusieurs mois, c'est en Pologne qu'a commencé à se dresser la classe ouvrière, avec ténacité, mais avec difficulté car les mystifications dont elle doit se débarrasser sont grandes. Cependant, ce mouvement contrairement à tous les triomphalistes qui veulent faire coincider la réalité avec leur théorie, montre beaucoup plus d'insuffisances du point de vue révolutionnaire que d'aspects positifs tant au point de vue du mouvement polonais à proprement parler qu'au niveau de la lutte prolétarienne mondiale.

Nous ne prétendons évidemment pas avoir toutes les cartes en main pour analyser correctement et sans équivoque le mouvement polonais, vu que ces cartes sont fabriquées puis distribuées par le capitalisme à travers ses moyens d'information-déformation. Il y a certainement beaucoup de choses qui nous sont cachées par la presse mondiale. Cependant, malgré cela, malgré l'existence quasi certaine de minorités plus radicalisées, le mouvement dans son ensemble est imbibé de conceptions ultra-réactionnaires devant être non seulement mentionnées par la presse révolutionnaire mais ouvertement critiquées et combattues. Rien ne sert de s'extasier parceque des millions de prolétaires font grève et protestent contre les CONSEQUENCES du système. La tâche des révolutionnaires est de critiquer toutes tendances réactionnaires d'un mouvement quelque soit la quantité de prolétaires qui y participe. Sans quoi, on ne sert à rien. La critique sera une arme tant que le prolétariat, le mouvement international de subversion totale de la société, n'aura pas dépassé par sa pratique les conceptions défendues aujourd'hui par les révolutionnaires eux-mêmes. Telle est une des tâches importantes des communistes.

Il y a quelques mois, les prolétaires polonais avaient entamé une première étape dans leur révolte : étape économique et organisative. Economique car s'attaquant à la pénurie que leur infligent ceux qui les exploitent. Organisative en créant une organisation de masse qu'ils ont appelé syndicat. Appellation, notons-le immédiatement, qui a marqué un niveau de conscience limité à la simple remise en question d'abus au sein du système d'exploitation. Les prolétaires ont ensuite tourné leurs efforts contre l'Etat. Bien sûr, leurs attaques furent encore timides visant seulement *à contrôler* l'appareil répressif de l'Etat et non *à le détruire* ; mais ces attaques sont déjà un pas en avant de plus dans un pays où l'Etat règne en maître absolu. Les prolétaires par leur simple présence ont contraint l'Etat à relâcher des ouvriers ayant dérobé puis rendu publics des dossiers de la police. Les dirigeants du nouveau syndicat ne savaient visiblement plus que faire pour empêcher la nouvelle vague de grèves qui allait déferler si satisfaction n'était pas donnée par rapport aux emprisonnés. L'ampleur du mouvement, la solidarité au sein de la classe ouvrière ont ébranlé le pouvoir stalinien en Pologne et par ce fait inquiété le capitalisme international et principalement le capitalisme russe. Le Capitalisme mondial avait pourtant déjà été mis à l'épreuve par des mouvements prolétariens dans des pays où la classe ouvrière exerce soi-disant le pouvoir (Hongrie 56, Tchécoslovaquie 68, Pologne 70, Pologne 76...). Ce qui est important dans le mouvement polonais, c'est qu'il contribue à démystifier en pratique les régimes dits socialistes, montrant clairement que ceux qui produisent les richesses en sont dépossédés tout comme en occident.

Dans la lutte, les ouvriers se sont servis et se servent de la structure syndicale qu'il leur a été permis de fonder et qui au début n'avait pas encore eu le temps de vraiment s'intégrer à l'appareil d'Etat, les événement allant plus vite que la tendance naturelle qui pousse le nouveau syndicat à jouer un rôle réellement syndical. Cependant, si cette structure en tant que simple rassemblement d'ouvriers a contribué au mouvement de révolte par la poussée prolétarienne, elle s'est néanmoins révélée et se révèle maintenant de manière définitive dans ce qu'elle a de syndicale, un organisme anti-ouvrier. La direction du nouveau syndicat entend bien que celui-ci se limite à n'être qu'un syndicat. Aussi tente-t-elle d'isoler les grèves et surtout de démoraliser les ouvriers en cherchant à développer chez eux la crainte de l'intervention russe, le matraquage à propos de la sauvegarde de l'économie nationale (matraquage facile lorsqu'on connait la force du nationalisme en Pologne), le tout pour assagir le prolétariat qui pourrait très bien en pratique dépasser les conceptions réactionnaires qu'il a dans la tête.

Ayant parlé des aspects positifs (la création et la consolidation du nouveau syndicat n'en étant pas un) nous devons parler des limites du mouvement et de ses aspects négatifs.

Sur le terrain économique, alors que le Parti régissant le capitalisme d'Etat gaspille les ressources en frais d'armement (armée, police), en travaux parasitaires, en corruption de fonctionnaires, sans compter la quantité de plus-value allant directement à Moscou, le Comité inter-entreprises de Gdansk fit, comparativement aux premiers élans, un énorme pas en arrière dans ses revendications salariales au nom "d'une économie nationale endettée qu'il faut sauver". Même les premières revendications étaient en deçà de la somme quotidiennement gaspillée par les avaleurs de plus-value russes et polonais. Aucunes des revendications ne remis en cause cela. Avant les premières grèves, le gouvernement se sachant menacé avait ordonné aux dirigeants provinciaux de faire des concessions économiques à l'apparition des premiers symptômes de grève. Sa préoccupation principale consistait en ce que le prolétariat ne comprenne pas que sa situation matérielle ne peut changer fondamentalement sans briser la structure Capital-Salariat sur laquelle repose le pouvoir polonais.

Sur le terrain politique, alors que le prolétariat était en pleine offensive, il a accepté de fait la main mise sur le pouvoir par le Parti existant (malgré le retrait sur le texte officiel du syndicat Solidarité de la clause suivant laquelle le Parti est reconnu comme organe dirigeant) au moment même où le gouvernement reculait sans cesse, sans savoir où donner de la tête et que le pouvoir aurait pu de fait se retrouver entre les mains des ouvriers en mouvement. Bien entendu "le droit de grève" et les syndicats libres furent et sont présentés comme une victoire par les syndicalistes, les religieux, les démocrates polonais ainsi que par les médias des pays capitalistes occidentaux.

Le mouvement polonais, malgré la peur qu'il a inspiré et qu'il inspire encore à la racaille gouvernante, s'est en définitive laissé diriger par tous les réactionnaires apparemment plus "progressistes" que le Parti-Etat (dirigeants syndicalistes de tout poil, église etc...). Certes, Walesa n'a pas obtenu l'entière approbation du prolétariat polonais, mais à aucun moment il ne fut écarté de la direction du mouvement, ses appels au calme ayant coincidé avec les "concessions" gouvernementales. Le nationalisme et l'esprit religieux de l'immense majorité prolétarienne ont fait le reste pour soumettre totalement le prolétariat au Capital malgré les protestations incessantes des ouvriers contre ceux qui administrent et détiennent le Capital.

L'église, restée dans l'ombre pendant quelque temps (temps très court) réapparait aujourd'hui à grands coups publicitaires sans être aucunement inquiétée par le mouvement ou du moins par un de ses secteurs importants. C'est ainsi que nous avons pu voir lors de l'acte commémoratif sur la répression de Gdansk en 70, 300 000 personnes dont une partie huait les représentant du pouvoir, applaudir les discours de Walesa écrit directement par un représentant de l'église catholique en Pologne. Tant que la révolte ne s'exprimera pas contre ceux (l'église principalement) qui s'allient ouvertement au Parti-Etat, nous ne pourrons dire qu'en Pologne le prolétariat agit en force indépendante, en classe pour soi. La religion est "l'opium du peuple", et c'est en tant que telle qu'elle réussit encore aujourd'hui à châtrer le mouvement ouvrier en Pologne.

Une autre des mystifications du mouvement, garante de la domination capitaliste est le syndicalisme. Les syndicats partout dans le monde, de par leur forme et leur fonction, plient la classe ouvrière aux exigences capitalistes, déviant toute lutte à caractère prolétarien de son objectif historique. Sans rentrer ici au fond de la question syndicale, précisons toutefois une chose importante. "Les conquêtes salariales" ne sont point des conquêtes, car elles amènent en contre-partie un bénéfice encore plus grand pour le capital, sans compter que celui-ci dispose de tous les moyens pour les annuler s'il n'est pas détruit. Pour la classe ouvrière mondiale, une seule revendication économique est urgente et de grande transcendance vis-à-vis des pays hypocritement dits socialistes. Cette revendication décisive que doit imposer le prolétariat en lutte, est l'appropriation, la gestion et la distribution de la richesse sociale par la collectivité prolétarienne, irréalisable sans la prise du pouvoir politique. Alors le prolétariat sera en condition non de négocier la quantité et le comment de son exploitation, non en condition de demander, mais de décider selon ses besoins. Il n'existe pas d'autre solution au problème.

Nous avons essayé de donner notre interprétation du mouvement polonais, mais elle serait incomplète sans l'insérer dans le contexte international. Car toute lutte prolétarienne quelque soit son niveau de combativité et de conscience, est vouée à l'échec sans la solidarité active d'au moins une partie importante de la classe au niveau national et mondial. Et cette solidarité de classe ne s'est absolument pas manifestée dans le monde. Pas une manifestation (même pacifique !) pour démontrer la solidarité de classe. Ceci, malgré de temps en temps quelques luttes radicales isolées, montre le retard énorme du mouvement ouvrier d'autant plus que toutes les conditions matérielles objectives sont archi-présentes pour balayer l'immonde système que nous subissons. La gauche et l'extrême gauche nous ont encore montré concrètement ce qu'elles sont réellement : des forces anti-communistes. Appuyer les dissidents réactionnaires est moins dangereux et plus avantageux que d'appuyer une classe ouvrière en action.

La révolution devra s'imposer contre toute la racaille capitaliste du monde, en détruisant ses tanks, ses effigies, ses croix et tout ce qui sert à nous imposer notre vie d'esclave salarié. Sans solidarité active internationale, le mouvement polonais, embourbé dans ses limites, se révélera impuissant.

25-12-80
