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Title: Contre la justice de classe
Description: Présentation et reproduction du témoignage de Jacques Sauloy, condamné à Auch pour une tentative d'attentat contre le palais de justice, qui dénonce le procès et la justice de classe ; le FOR y oppose l'organisation révolutionnaire à la révolte désespérée.
Date: 01/01/1985
Category: Alarme n.º 27
URL: https://marxismo.school/hemeroteca/alarme/1985-01-contre-la-justice-de-classe
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*Alarme*, n° 27, janvier-février-mars 1985 (p. 12-15). [PDF du numéro complet](https://marxismo.school/assets/archivo/1958-93%20Hemeroteca%20del%20FOR/1978-93%20Alarme/alarme-n27.pdf)

Le capitalisme est une ruche hideuse qui doit pour survivre non seulement exploiter les producteurs mais aussi les diviser et les isoler davantage.

Son existence est une provocation permanente pour de nombreux ouvriers qui s'aplatissent malgré tout devant lui comme devant les innombrables richesses qu'ils créent sans jamais les posséder.

Cependant, c'est de leurs fenêtres ou face à leurs télévisions qu'ils maudissent leur condition sans remettre en cause le rôle social et le rang qui les définient au sein d'une hierarchie de part en part discriminatoire. A travers les parois déformantes de leurs alvéoles personnelles et sous la pression de l'Etat capitaliste, l'ennemi synonime d'insatisfactions et d'amertume est partout et nulle part mais il est à la porte.

En l'absence totale ou presque de conscience de classe, cet ennemi est vite reconnu dans le concurrent immédiat désigné à loisir par le capitalisme. C'est tout à la fois le collègue, le voisin de palier et l'étranger de condition identique.

C'est au sein de cet univers de panique et de violence apparemment folle, mais totalement contenue dans et par la structure sociale du capitalisme que la classe ouvrière se débat aujourd'hui, plus faible que jamais en ce qui concerne sa conscience révolutionnaire de classe.

Exaspérée, désorientée, divisée, quotidiennement contrainte et réprimée par l'Etat, ses partis et syndicats, mais aussi incapable pour l'instant d'entreprendre un combat d'envergure sur son propre terrain pour en finir une fois pour toute avec l'exploitation, la tentation est grande, voire insoutenable pour certains membres de cette classe, d'aller "casser la vitrine" autrement dit de répondre coups pour coups au terrorisme étatique sans l'espoir de renforcer ainsi la lutte révolutionnaire.

Néanmoins parce qu'elles soulignent la faiblesse, la carence organisationnelle du mouvement communiste, nous ne pouvons rester indifférents aux manifestations désespérées et humainement viscérales de nos frères de classe qui s'opposent il faut le rappeler, au parti pris capitaliste des guerrilléristes de la RAF, d'Action directe ou autres prétendus "communistes" combattants inféodés totalement à la politique extérieure du capitalisme d'Etat russe (agressions anti-OTAN, soutien armé aux luttes de "libération nationale" tel que la palestine etc...).

*C'est à ce titre, ainsi que pour son contenu humain et subversif, que nous reproduisons ci-après le témoignage sans fard de camarades actuellement emprisonnés* pour avoir tenté de s'insurger contre la justice de classe, arrogante et dictatoriale.

Leur action interpelle tous les prolétaires radicalisés afin qu'ils s'organisent en rompant l'organisation politique et la structure sociale du capitalisme sur la base de programmes de revendications qui permettent d'oeuvrer au coeur de la classe ouvrière pour supprimer internationalement l'esclavage salarié.

C'est seulement de cette façon que nous pourrons développer une solidarité de classe efficace et offensive.

* * *

Le 9 octobre, au terme d'un procés bâclé, le tribunal correctinnel d'Auch nous a condamné à trois ans de prison ferme pour "tentetive de destruction ou détérioretion par substance explosive" commise contre ce tribunal un an auparavant (le 13 octobre 1983). Nous étions "primaires" (jamais condamnés) et avions subi six mois et demi de détention préventive. Nous avons interjeté appel et serons rejugés à Angen, probablement le 10 janvier. Bien que de tels simulacres de justice soient la régle plutôt que l'exception dans le Palais de Justice, il me semble intéressant d'expliquer un peu notre histoire.

A l'origine, il y a une suite de provocations policiéres et judiciaires qui aboutit, en août 1983, à l'incarcération de Jean-Claude Lutanie et Bernard Montboisse à la maison d'arrêt Saint-Michel à Toulouse (voir journaux de l'époque). Une campagne menée en leur faveur ne suffit pas à les faire liberer. En octobre, écoeurés de cette situation, nous pensons "faire quelque chose de spectaculaire" pour exprimer notre colère. Il faut dire que les frequents meurtres d'arabes ou de jeunes par la police, de petits voleurs par les imbéciles défendus par Légitime Défénse, les suicides dans les prisons surchargées, etc. contribuent à ce que nous en ayons "gros sur la patate". Nous finissons par nous décider à nous attaquer au Palais de Justice d'Auch, dont j'ai vérifié que sa disposition permettait de prendre un maximun de precautions afin de ne faire courir de risques à personne. Nous y déposons, dans la nuit du 12 au 13 octobre 1983, un engin de ma fabrication. Survient une voiture dont nous apprendrons plus tard que c'était celle du concierge. Celui-ci se trouve à l'extérieur de l'enceinte du Palais, de l'autre côté de la grille d'entrée. Cependant, sa présence nous détermine à renoncer à notre tentative pour ne pas courir le risque de le blesser. Nous partons tant bien que mal, essayant de ne pas être vus, et je perds mes clés sur place. Nous essayons ensuite de venir récuperer l'engin, mais la police est déjà sur les lieux.

Six mois plus tard, la police m'arrêta aprés m'avoir retrouvé grâce aux clés, et filé, surveillé, écouté, pendant trois moi. Quelques dizaine de personnes (dont certaines que je n'ai jamais vues) sont également interpellées. Mon ami et moi reconnaissons les faits et sommes incarcérés le 25 mars 1894 à Agen. L'instruction suit alors son cours laborieux. Tout est fait pour tenter de nous faire passer pour des terroristes : recherches sur nos proches, confusion savante sur notre engagement politique. Une expertise délirante prétend me reconnaître des qualités de chimistes, de moi insoupçonnées, alors que la recette que j'ai appliquée est de notoriété publique, ayant même figuré dans la "Dépêche du midi" à propos de son emploi par des paysans et aussi par des gamins. Jusqu'au dernier moment, l'inculpation sera assortie de la qualification "commise en bande organisée"... à deux !. Quelques jours avant la fin de l'instruction, la chambre d'accusation cite, entre autres motifs pour refuser notre mise en liberté : "notre personalité, nos fréquentations, les renseignements pris sur notre compte". Les voies de la justice sont impénétrables !.

Le procés est à l'image de sa preparation. Questions agressives et superficielles du tribunal qui faisait les reponses à notre place quand celles-ci avaient de l'importance. Puis un requisitoire délirant du Parquet, consistant en une longue suite d'insultes, de calomnies, de provocations. Ayant naïvement cru que notre acte n'étant pas politique, le procés n'aurait aucune raison de l'être, j'interpréte cette attitude du Parquet comme la crainte de s'en tenir aux faits (effectivement dérisoire). En fait, elle signifie exactement le contraire, tout est joué d'avance et l'accusation ne juge pas nécessairement de se fatiguer pour avancer un seul argument. Le verdict de trois ans, effectivement assez lourd, suscite l'indignation de nos amis que des provocateurs de la police se chargent d'attiser.

## Les délires du réquisitoire

1) M. l'Avocat Général se permet de nous traiter de sinistre imbéciles, de fous dangereus, etc. Le délit d'"outrage à accusé n'existant pas, M. l'Avocat Général ne prend pas beaucoup de risques contre deux clampins entourés de gendarmes. En realité, il cherche à nous faire sortir de nous gonds, pour ajouter à son palmerés un "outrage à magistrat" bien amené.

2) Constatant notre absence de réaction, M. l'Avocat Général recourt à la provocation brutale : il nous appelle à aller "jusqu'au bout" et massacrer indistinctement magistrats et gardiens de l'ordre (ceci, à la grande indignation des anges gardiens). M. l'Avocat Général ignore sans doute qu'il encourt ainsi une inculpation pour incitation à l'assassinat, au pillage, à l'éméute armée.

3) M. l'Avocat Général nous amalgame aux incoscients qui posent des bombes dans les trains ou dans les gares, alors que l'instruction a clairement mis en lumiére les précautions que nous avions prises pour ne faire courir de risques à personne, alors que nous avons volontairement renoncé à notre acte pour ne pas risquer de blesser un passant et que la reconstitution a prouvé à l'evidence que rien ne pouvait nous empêcher d'allumer l'engin, la personne survenue se retrouvant de l'autre côté d'une grille fermée, n'ayant même pas soupçonné notre présence et les préparatifs étant achevées. Il nous aurait suffit de tendre le briquet mais nous n'avons pas voulu. Ce simple fait suffit, en terme de droit, à réfuter l'accusation de "tentative" puisque notre renoncement était volontaire mais le droit est une chose relative....

4) Enfin, M. l'Avocat Général nous assimile pêlé-mêle à l'ETA, Action Directe, l'IRA, les Brigades Rouges et tutti quanti. Or, contrairement aux actes commis par ces groupes, le nôtre n'est pas le fruit d'une stratégie politique mais une pure reaction affective que nous avons été jusqu'au bout hésitants à mener à bien. M. l'Avocat Général entretient ainsi une confusion entre notre engagement politique bien réel et l'image qu'il a envie de donner de ce qu'il considére comme les "ennemis de l'ordre".

Il se trouve que nous ne prenons ni la "strategie de lutte armée", ni en particulier la multiplications des attentats comme solution à la question sociale. Nous sommes, il est vrai, revolutionnaires communistes (rien à voir avec le PC et les innombrables groupuscules qui se situent à l'extrême gauche de la politique d'aménagement du capital). Autrement dit, nous sommes partisans de l'abolition du salariat et de l'exploitation, de la disparition de la societé de classes et de la destruction des Etats qui gérent et defendent tout cela sur toute la planéte. Cela exige une revolution sociale qui ne sera certes pas pacifiques, les classes dominants et leurs Etats, qui ont le monopole du terrorisme, ne reculent devant aucune violence et aucune atrocité pour défendre leur pouvoir. Mais nous pensons que cette revolution sociale ne peut être que le produit de la lutte de classe du proletariat. Notre seule "strategie politique" c'est d'accomplir les tâches dont la nécessité nous semble dictée par cette lutte. Nous n'éprouvons pas le besoin de mener une guerre personnelle à la société et au vaste monde, ni de nous constituer en commando spécialisé ayant pour but de disputer à l'Etat son monopole de la terreur. Ce monopole, nous comptons l'abolir, non y faire concurrence. Nous n'avons pas d'itérêts particuliers distincts de ceux du prolétariat.

Que pensons nous des actes de violence spontanés, individuels comme la nôtre ?. Qu'ils sont le produit nécessaire d'une societé tendue à l'extrême par le conflit entre les classes ; que l'on n'a pas plus à les juger que l'ensemble des comportements "fous imposés aux prolétaires par les conditions de vie modernes : vol, absentéisme, etc. Nous ne les prônons pas et ne crachons pas sur ceux qui les commettent. A tout prendre, ils sont infiniment moins destructeurs que la circulation automobile, le travail à l'usine ou l'usage abusif de médicaments (qui, il est vrai, sont indispensables à la survie de la mortifère économie).

Bien que nos motivations n'aient en rien été politique, celles du tribunal l'ont été, tension au pays Basque, propagande contre la "recrudescence de la violence", désir de faire une fleur aux services spéciaux toulousiens : si nos actes étaient absents du procés, de nombreuses arriéres pensées y étaient presentes. On ne peut pas s'indigner d'une telle politisation de la justice. Il est rarissime que celle-ci se préoccupe de ses sacro-saints principes et juge qui que ce soit pour son délit. Ou alors, il faudrait considérer comme délit : la sale gueule, les fantasmes ou indisposition passagéres du tribunal, l'ambiance orchestrée par les médias... La présomption d'innocence est une fumisterie. Plus de la moitié des prisonniers sont en attente de leur jugement. La plupart du temps, ni l'instruction ni le besoin de garantir la représentation ne le justifient. Où est la présomption d'innocece quant on doit préparer sa défense en prison, quand on comparait menottes aux poings ? La présomption d'innocence ne joue que pour ceux qui sont soutenus par de puissants groupes de pression, ou que des intérêts politique amènent à ménager. On peut alors saccager une préfécture et prendre quarante jours, comme tel leader paysan ; les exemples abondent.

Cette justice est une justice de classe, et nous faisons cependant appel. Peut être serons-nous enfin jugés pour le délit lui-même. Dans ce cas, au moins, nos peines seraient considérablement diminuées. Dans tous les cas il me semble utile de faire mon possible pour obliger cette justice de classe à apparaître ouvertement pour ce qu'elle est. Je ne me crois pas en mesure de faire pression sur elle, peut-être pourrais-je, comme beaucoup d'autres, contribuer à la démasquer.

Le 25 octobre 1984

Jacques Sauloy n° 13 927 4/62  
Maison d'arrêt  
18 bis Grand-rue Saint-Michel  
31000 Toulouse
