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Title: Russie : deuxième déstalinisation stalinienne
Description: La « restructuration » de Gorbatchev répète la déstalinisation de Khrouchtchev : une manoeuvre de la caste du Parti-Etat pour revigorer le capitalisme d'Etat russe et réduire l'hostilité du prolétariat.
Date: 01/01/1987
Category: Alarme n.º 35
URL: https://marxismo.school/hemeroteca/alarme/1987-01-russie-deuxieme-destalinisation-stalinienne
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*Alarme*, n° 35, janvier-février-mars 1987 (p. 14-16). [PDF du numéro complet](https://marxismo.school/assets/archivo/1958-93%20Hemeroteca%20del%20FOR/1978-93%20Alarme/alarme-n35.pdf)

Le cadavre de Staline pèse comme une montagne de plomb sur ses descendants directs, sur tous les membres de la caste spoliatrice, sans oublier ses émules et ses partisans, ceux qui gouvernent dans d'autres pays principalement. La raison en est fort simple : c'est parce que Staline est vivant et -ce n'est pas un calembour- il continuera à l'être dans tout ce qui arrive d'officiel dans les vastes domaines surveillés depuis les tours du Kremlin.

Rien de nouveau dans le verbiage tapageur du luisant secrétaire général de toutes les Russie. Déjà Staline en personne organisa des spectacles comme ceux que met en scène Gorbatchev en ce moment. Entre autres, celui de la constitution de 1936 qui culmina avec l'extermination des bolcheviks de 1917, ce qui donna au système ses caractéristiques définitives. Kroutchev fut plus audacieux que Gorbatchev, du moins en parole, en évidenciant la bestialité de Staline, pour certaines mesures. Comme Gorbatchev aujourd'hui, et le fondateur auparavant, Kroutchev fit des critiques de la bureaucratie de façon imprécise, il reconnut des "imperfections" à corriger sans les préciser, des corruptions de fonctionnaires sans aucune précision, une faible productivité du travail, sans précisions, une mauvaise qualité des produits et une pénurie de l'approvisionnement, toujours sans précisions. Il promit la liberté, une amélioration dans tous les domaines, et monts et merveilles vers 1980. Mais cette date est à peine dépassée et nous avons une nouvelle mise en scène avec les mêmes critiques, les mêmes imprécisions, la même auto-satisfaction par rapport au système et au gouvernement, et des promesses non moins trompeuses sur la prochaine abondance, liberté, jouissance générale. Toujours avec un style cotonneux, une langue de bois qui suinte la supercherie.

La répétition de ces situations et le tapage publicitaire qu'on leur donne rappellent un cérémonial très ancien : le roi est mort, vive le roi ! La similitude avec ce qui se passe en Russie tient plus du fond que de la forme : le secrétaire général est mort, vive le secrétaire général ! Le bon gouvernement et la vitalité du système sont communiqués par un individu secrété par une institution (monarchie ou parti) inamovible, dure. Le sujet secrété dit, comme par révélation, ce qui est faux et ce qui est juste, il montre le mal et le bien ; plus encore, protégé de toute opposition par le KGB, il indique ce qu'il faut faire. Le bon peuple n'a plus qu'à applaudir, à exécuter de façon disciplinée ce qu'on lui ordonne, et à admirer une direction aussi savante. Tel le nouveau roi qui inspirait quelque espoir, le nouveau secrétaire général place les gens dans l'expectative et leur donne même quelques illusions bien qu'il se limite à réchauffer le vieux "plat piquant de Staline" (Lenine dixit) reservi auparavant par Kroutchev. Il devrait être inutile de préciser que seule une multitude humaine soumise, exploitée, humiliée, écoeurée par ses gouvernants peut voir avec quelque approbation l'arrivée d'un nouveau maître, secrétaire général ou roi. Dans ce cas précis, l'interminable repression, la misère, le lavage de cerveau constant dont souffre la grande masse ouvrière, suffisent à expliquer que les paroles de Tartuffe à la Gorbatchev puissent trouver un écho. C'est la même chose pour l'alcoolisme.

Tant le flambant secrétaire comme ses prédécesseurs se présentent comme les remèdes d'un mal qui provient de l'ensemble du Parti-Etat, de la totalité de la nomenklatura, et d'eux-mêmes personnellement, puisqu'ils en sont une partie enorgueillie. Le mal ne peut être guerri par ce qui en est la cause et qui de plus l'aggrave. L'incompétence et la vénalité de la hierarchie, y compris parmi les intellectuels, ne date pas d'aujourd'hui. Victor Serge la dénonçait dans son livre "l'affaire Tulaef" (1936). Avant lui, Rakovsky, dans un article écrit en Sibérie peu avant d'être assassiné par Staline, signalait que le Parti russe avait cessé d'attirer les ouvriers, devenant par là même un antre d'arrivistes vénaux. En plus il y a le retard technique, la faible productivité, le dégoût pour le travail de la part des prolétaires ; en sommes tout ce que Gorbatchev voudrait atténuer. Que celui qui le nécessite se demande : comment cela a bien pu se produire pendant plus d'un demi siècle dans un pays dit socialiste ? là où tout devrait fonctionner beaucoup mieux et avec une liberté incomparablement plus grande que dans les pays démocratico-capitalistes, c'est pire encore. Il n'y a pas de mystère. Les faits orduriers, et d'autres encore, représentent les effets et les défauts caractéristiques et inséparables du capitalisme à une échelle plus ou moins grande ; ce qui est singulier en Russie c'est son énormité. Avec cela seulement, la vérité devient irréfutable : l'économie russe est capitaliste de la tête au pied, et la *nomenklatura* qui l'exploite est l'anti-socialisme par sa fonction, par ses intérêts les plus profonds, par sa mentalité et par ses origines également.

En effet c'est la caste qui a étouffé la révolution de 1917 dans un bain de sang, dans le sang des hommes qui la dirigèrent et de millions d'autres qui la firent ; c'est la caste qui depuis lors a maintenu un féroce terrorisme policier ; qui s'est nourrie et formée psychologiquement dans l'exploitation étatique et dans la falsification d'idées -et de l'histoire même- en Russie et mondialement ; en un mot, c'est la caste et le système de la contre-révolution. Gorbatchev n'aurait jamais pu être ce qu'il est s'il ne s'était pas traîné au pied de cette caste en lui prêtant d'immondes services jusqu'à monter dans ses hautes sphères. Personnellement il provient, on le sait, de la police ou KGB, c'est-à-dire du secteur du Parti-Etat qui constitue le principal instrument de gouvernement, son noyau prépondérant et le plus craint, l'épicentre de la contre-révolution par excellence. En déclarant que le KGB est exempt de corruption, il lui rend hommage, il fait montre sans équivoque de grand chef policier, et surtout il tranquilise la nomenklatura, l'avide caste bureaucratique dont la bonne digestion dépend du KGB.

A cause de tout cela il s'agit pour Gorbatchev, comme hier pour Kroutchev, d'une tentative de réduire l'hostilité du prolétariat, de la population en général, afin de faciliter l'exploitation du travail salarié et d'améliorer les affaires du capitalisme étatico-policier. C'est cela le stalinisme, et non le sujet durant le règne duquel il s'est instauré. C'est pour cela que toutes ses créations et tous ses virages ont la marque indélébile du stalinisme. Même les dissidents la possède. En effet, aucun d'entre eux n'a été capable de le dénoncer comme capitaliste, et d'assimiler ses gouvernants à des escrocs politiques parce qu'ils se disent socialistes. Gouvernants et dissidents, Soljenitzin y compris, exhibent leur patriotisme, sentiment méprisable, aux antipodes de l'être socialiste, gouvernement ou individu. Voyez Sakharov, si maltraité en Russie et si porté au nu en Occident, qui applaudit le jeu maladroit de Gorbatchev au Forum de Moscou sur le désarmement et la paix.

Le grave problème, le bourbier où se trouve le Parti-Etat, d'où proviennent les multiples problèmes particuliers, y compris l'alcoolisme et le vol généralisés, c'est la haine réprimée que ressent le prolétariat, et avec lui la majorité de la population. Plus de cinquante ans de contre-révolution stalinienne ont suscité un mépris et une résistance passive tels que rien ne marche bien là-bas, excepté peut-être les industries de guerre privilégiées. La résistance passive pourrait brusquement se transformer en rebellion. Il faut ajouter à cela la situation internationale, en détérioration continuelle pour la Russie, non à cause des menaces de guerre, mais parce que son ancien prestige -USURPE- s'est transformé en perte de prestige au fur et à mesure que la réalité intérieure était mieux connue, et que ses aventures extérieures impérialistes sont devenues évidentes.

La haute instance dirigeante de la caste bureaucratique devait faire quelque chose pour essayer de se sortir du bourbier. Les morts successives de trois secrétaires généraux, et la relative jeunesse de Gorbatchev étaient une occasion rêvée. Mais qui procède du Parti-Etat ne peut pratiquement rien faire au-delà de la simagrée publicitaire qui a toujours constitué le masque grotesque de l'escroquerie idéologique gouvernante. Ce sera la seconde destalinisation stalinienne, dont le but est de revigorer le système. Qu'on le veuille ou non, le XXVII congrès et le dictateur général en personne le révèlent : "notre politique internationale est déterminée par notre politique intérieure" -disent comme une lapalissade l'un et l'autre. Ils découvrent eux-mêmes le mensonge en parlant de restructuration technique, de ce qui est en cours dans n'importe quel pays occidental. Les procédés ne diffèrent pas non plus : "... superviser la mesure du travail et de la consommation, établir une dépendance plus rigoureuse du salaire par rapport à la productivité du travail et de sa qualité". La même chose a été dite par un certain Franco à des grévistes espagnols : "vous voulez gagner plus, produisez plus". Un pour vous ; dix pour nous, est la *supervision* du XXVII congrès et la loi capitaliste universelle. Il y a une reconnaissance explicite de cela à la page 144 du petit livre en question. C'est un clin d'oeil complice à l'autre bloc : "la dialectique réelle du développement contemporain reside dans la conjugaison de l'émulation de l'affrontement historique de deux systèmes, et de la tendance croissante vers l'inter-dépendance des Etats de la communauté mondiale". Inter-dépendance entre le capitalisme et le socialisme ! L'impudance de la caste dictatoriale atteint là le summum. L'anti-exploitation exclut partout son contraire, l'exploitation ; dans aucun cas et pour rien elle peut être inter-dépendante de cette dernière, et inversement.

Si la fonction économique russe était socialiste, sa politique extérieure serait dirigée vers la révolution prolétarienne, et jamais vers les Etats. Pour s'étendre et triompher, elle aurait besoin, non des armements ou des Afghanistan, mais d'ouvrir toute grande ses frontières afin que les exploités occidentaux puissent se rendre compte que leurs collègues russes vivent mieux, et que ces derniers puissent voir de leurs yeux la situation matérielle et politique en occident. Le socialisme rayonnerait et son énorme supériorité le rendrait invincible. Mais c'est une transparence que craint le Parti-Etat.

La réalité est tout autre. Une fois la révolution détruite, le capitalisme concentré dans l'Etat permit que l'exploitation de l'homme par l'homme, moyennant coups de fouets, crimes et pillage d'autres pays, arrive jusqu'à la croissance économique actuelle. De toute façon, la Russie arrive dans la course au développement capitaliste avec un retard aussi grand que négatif, au moment où le système dans son ensemble se trouve déjà en décadence, et que sa croissance industrielle se retourne contre le développement, au moment où il est socialement nuisible, tératologique.

Autant sinon plus que dans n'importe quel pays capitaliste (du moins industrialisé au plus industrialisé), il est contraint à cause de l'impératif de son accumulation élargie, d'utiliser la technique et la science pour intensifier l'exploitation et la domination des masses travailleuses. Une économie socialiste ferait, dès le début exactement le contraire. Le Parti-Etat peut toujours essayer d'arborer un "visage humain", le système russe n'en restera pas moins une partie du capitalisme mondial, indissolublement liée à sa décadence.

Gorbatchev, non content d'avoir ajouté son propre mensonge à celui de ses prédécésseurs et semblables -héritage oblige !- s'est permis en plus de parler "d'un nouvel élan de la révolution". Il s'agit en vérité de le conjurer, d'un exorcisme, d'un vade retro satanas, de la part du nouveau Pape de toutes les Russies. Car il sait bien que lorsqu'il se produira, ce sera une insurrection généralisée qui pulvérisera toutes les institutions existantes.

A bas le Parti-Etat ! Vive la révolution communiste russe et MONDIALE !
