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Title: Grèves et affrontements en Espagne
Description: Les grèves et émeutes du printemps 1987 en Espagne contre le gouvernement « socialiste » : violence des affrontements, mais luttes restées aux mains des syndicats, des nationalistes et des staliniens.
Date: 01/04/1987
Category: Alarme n.º 36
URL: https://marxismo.school/hemeroteca/alarme/1987-04-greves-et-affrontements-en-espagne
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*Alarme*, n° 36, avril-mai-juin 1987 (p. 14-16). [PDF du numéro complet](https://marxismo.school/assets/archivo/1958-93%20Hemeroteca%20del%20FOR/1978-93%20Alarme/alarme-n36.pdf)

L'agitation sociale persiste en Espagne depuis maintenant trois mois. Les secteurs les plus divers se sont tous ou conjointement mis en grève et de nombreux affrontements ont eu lieu avec la police et la garde civile. Les étudiants, les ouvriers agricoles, les transports, les hopitaux, les chantiers navals, les mines, ont manifesté leur opposition à la politique du gouvernement "socialiste". Tant en Catalogne qu'en Andalousie, en Extrémadure qu'en Asturies, pas un coin d'Espagne qui n'ait été touché par ce mouvement très large, un des plus importants quant au nombre de grèvistes depuis une dizaine d'années.

Ces luttes ont été marquées par de nombreux affrontements, en particulier à Reinosa et à Guarnizo, à côté de Santander. En réagissant à des licenciements les travailleurs ont montré leur détermination et leur colère, désarmant même la garde civile. Plusieurs nuits d'émeute, mobilisant tous les prolétaires de la ville, ont manifesté de façon évidente l'opposition au plan gouvernemental et patronal (les deux étant en l'occurence du P"SO"E). Ils n'ont cédé que devant une féroce répression qui a fait un mort, et l'occupation militaire des villes concernées. Ailleurs c'est le plan économique du gouvernement qui a été refusé, en particulier dans le secteur des transports et de la santé : tant Madrid que Barcelone ont été paralysées plusieurs fois. Finalement la prévision de 5% d'augmentation des salaires (avec une augmentation des prix très largement supérieure) est devenue beaucoup plus floue qu'à l'origine et des amèliorations y ont été apportées. De même à Puerto Real, les chantiers navals de Cadix, les ouvriers refusent les licenciements et affrontent la police car ils n'acceptent pas d'être traités comme les marchandises inutiles d'un secteur condamné.

En Andalousie, au même moment, les ouvriers agricoles luttent contre la suppression des emplois communautaires (embauches collectives pour des travaux publics permettant de "faire la soudure" entre deux périodes de récoltes), remplacés systèmatiquement par l'allocation annuelle de chômage qui permet à peine de manger. De plus cette allocation n'est garantie qu'à ceux qui ont travaillé au moins 60 jours dans des travaux agricoles en un an. Or la mécanisation de certains secteurs et l'extension des friches dans les grandes propriétés, ont réduit encore les possibilités de travail, laissant de nombreux ouvriers au chômage complet et donc sans allocation de survie. La concurrence entre travailleurs s'est exacerbée et nombreux sont ceux qui, pour obtenir le certificat garantissant le versement de l'allocation, ont accepté de travailler gratuitement pendant 60 jours.

Les journaliers ont essayé de lutter contre ces mesures, par de grandes manifestations à Madrid, des occupations de terre, des piquets pour exiger l'embauche collective, etc. Là aussi la répression est féroce : affrontements avec la police et surtout nombreux procès avec de lourdes condamnations contre ceux qui "ont violé la propriété privée" et ont occupé des terres ou des locaux.

Plus récemment la grève des mineurs en Asturies s'est déclenchée et étendue spontanément à l'ensemble du bassin minier de Hunosa. L'extension s'est produite en dehors de toute consigne syndicale, avec vigueur et rapidité, dans ce contexte général déjà agité. A chaque fois le gouvernement a réagi de la même façon : par la répression.

C'est que les exigences du patronat sont de plus en plus pressantes, d'autant que l'entrée de l'Espagne dans la CEE accentue la pression de la concurrence sur des industries souvent peu ou pas modernisées. Bien sur, qui dit modernisation dit licenciements, dans un pays qui détient le record du chômage en Europe (22% de la population active soit officiellement 3 millions de chômeurs). Aussi le gouvernement ne peut-il compter sur ses seules forces pour faire accepter "sa" politique. Déjà on voit que les forces de répression policière ne suffisent pas à calmer les prolétaires. Auparavant le gouvernement avait tenté, depuis 1982, de persuader les salariés d'accepter des sacrifices. Et dans une certaine mesure il y était parvenu. Mais, quelle faute impardonnable ! Nous avons oublié de rappeler que ce gouvernement est de gauche, "socialiste" comme il se nomme. Le premier ministre Gonzalez a promis monts et merveilles, il a été soutenu plus ou moins critiquement par les P"C" et les gauchistes ainsi que divers nationalistes de gauche, mais comme tout gouvernement, il ne peut que manoeuvrer plus ou moins faiblement dans le cadre politique économique et social de ce monde : le cadre du capital. Après s'être usé la salive, il use les matraques, balles de caoutchouc, canons à eau, blindés et autres troupes de choc. Mais encore une fois, cela ne peut suffire car sa nature est ainsi mise à nu par ses électeurs.

Mais si la persuassion du gouvernement ne joue plus, celle des gouvernements a encore de l'avenir. En effet l'Espagne est organisée en 17 régions autonomes ayant chacune à sa tête un gouverment régional. Cette organisation ne prend un poids substantiel que là où se conjuguent la force d'une histoire et d'une langue sensiblement différentes du reste de l'Espagne, avec un potentiel économique important. Deux régions réunissent de façon optimale ces facteurs : le Pays Basque et la Catalogne. Là, l'autonomie régionale a été réclamée depuis longtemps et elle est devenue le cheval de bataille de la plupart des formations politiques, exprimant parfois une volonté indépendantiste. Régionalistes (nombreux aussi à Valence, en Galice, en Andalousie) et nationalistes distillent ou assènent une propagande subventionnée par l'Etat Espagnol et par leurs propres sources (le stalinisme pour l'ETA par exemple). Ils s'efforcent de convaincre les travailleurs que le mal c'est Madrid et son centralisme, voire son "impérialisme castillan". En mettant l'accent sur le "c'est la faute à Madrid", ils encouragent le nationalisme, cherchant à provoquer au niveau régional une adhésion des prolétaires aux intérêts du capital, adhésion qui s'obtient plus difficilement au niveau national comme on l'a vu plus haut. Ainsi, lors des différents conflits industriels le Parti National Basque et Herri Batasuna (face visible de l'ETA) ont mené campagne pour la préservation de l'industrie basque, demandant que les entreprises soient plutôt fermées dans le reste de l'Espagne. H.B se propose même de représenter tous les opprimés (ceux qui sont opprimés par l'Etat espagnol, y compris les patrons des "nationalités opprimées") au parlement européen. En Catalogne, où sévit le patronat le plus puissant d'Espagne, les ouvriers sont licenciés avec des larmes du genre "Ah ! s'il ne s'agissait que de nous, mais il y a Madrid". Si au pays basque, l'ETA est engagée dans une lutte militaire du côté stalinien, en revanche la plupart des régionalistes savent qu'ils peuvent exercer une pression sur l'Etat pour partager plus de pouvoir avec lui, dans la mesure où ils ne mettent pas en danger la vache à lait qui les subventionne et qui justifie leur existence. Le nationalisme est l'un des plus écoeurant ennemi du prolétariat, qui cherche à masquer que les prolétaires n'ont pas de patrie, et qu'ils ont déjà démontré par la pratique révolutionnaire le caractère internationaliste du prolétariat.

Cependant le nationalisme n'entraîne pas une adhésion massive des travailleurs espagnols ; il détermine simplement des réflexes défensifs sur le terrain capitaliste et c'est bien assez comme cela ! Les syndicats sont bien autrement influents, et c'est sans doute pour cela que le gouvernement recherche si fort leur appui. Les deux grandes centrales syndicales actuelle sont l'UGT (pro-"socialiste") et les Commissions Ouvrières (CC.OO pro-"communistes"). La première, très liée au pouvoir, a obtenu, grâce à une sur-représentation des petites entreprises (où elle est majoritaire) le plus grand nombre de délégués du pays aux dernières élections syndicales. Malgré sa collusion évidente avec le P"SO"E, l'UGT manifeste une timide opposition au gouvernement, vu la colère de sa base. Entre l'UGT et les CC.OO, un jeu s'est instauré : comment éviter d'appeler en même temps aux mêmes grèves. Ceci dit, si les débordements physiques ont été nombreux, les débordements politiques sont bien faibles. Les prolétaires ont rarement enfrein les consignes syndicales quant à la durée de leurs mouvements, à la nature des revendications, aux formes de lutte (acceptant des grèves tournantes et ne se trouvant jamais en grève en même temps que les autres travailleurs dans une même région), et n'étendant presque jamais leur action. Surtout, en-dehors de la grève de Hunosa (et encore, avec de nombreuses limites) il n'y a jamais eu de prise en main de la grève par les grèvistes. L'initiative des revendications et de l'organisation est restée dans les mains des syndicats (délégations, piquets, extension, instances de discussion et de décision), et principalement aux CC.OO.

C'est le dernier bastion des multiples débris du P"C"E éclaté en une multitude de partis staliniens, dont chacun est dirigé par un leader stalinien ayant fait ses preuves comme cireur de bottes moscovites. De même que le P"C"F et la CGT, le KKE en Grèce... et le Parti de Gorbatchev, les CC.OO se sont lancés dans l'actuelle campagne internationale de redorage du blason stalinien. Langage radical, appels incessants et le plus inopportuns possibles à la grève générale, dénonciation hargneuse de la collusion UGT-P"SO"E. Les CC.OO se présentent aujourd'hui comme "les seuls défenseurs de la classe ouvrière" et arrivent à le faire croire aux intéressés dans une certaine mesure. Chez les ouvriers agricoles et dans les entreprises les plus grandes, les CC.OO sont désormais majoritaires. La centrale stalinienne jette de l'huile sur le feu, faisant payer à ses amis d'hier (Gonzalez & C°) leur revirement pro-OTAN, et se refaisant une virginité "combattante", alors que sa réputation était quelque peu entamée depuis quelques années, cassant ainsi bon nombre de luttes. Dans les rares secteurs où les syndicats ont été débordés politiquement, les gauchistes ont joué le rôle de rabatteurs du capital par des comités plus ou moins bidons ou très fermés, localistes et sectoriels comme ceux que l'on a connu à la SNCF récemment en France et mêlant bien souvent à leur soupe para-syndicale les pires relents régionalistes. Le but avoué de ces syndicalistes en dehors des syndicats est de pousser les directions "dans le bon sens", de mettre en avant des délégués combattifs, bref de revitaliser les syndicats au moment où ils en ont le plus besoin ou de former un nouveau type de syndicalisme et d'entretenir le mythe d'une action syndicale "authentiquement ouvrière" alors que les syndicats ne sont que des organismes de régulation de l'achat et la vente de la force de travail, intégrés à l'Etat.

Ce qui reste frappant dans ces grèves récentes, c'est le décalage entre la violence des affrontements, la combattivité des travailleurs et la faiblesse de leurs exigences, de leurs revendications et surtout de leur organisation. Les grèves de caractère syndical, unies ou non, radicales ou non, ne peuvent en aucun cas être des victoires ouvrières car les prolétaires n'y sont pas maîtres de la lutte. Plus elles sont simultanées, plus leur isolement ressort fortement et souligne leur pauvreté revendicative et projective. C'est la capacité d'organisation et d'invention du prolétariat qui est en jeu face à tous les défenseurs dont dispose le capital. Nationalistes, syndicalistes, staliniens ont durement affecté l'efficacité offensive des salariés. Il reste la combattivité et la désillusion sur le P"SO"E comme avantages non négligeables.

Le seul moyen d'en profiter, c'est de lutter en-dehors et contre les syndicats, les forces nationalistes, de dénoncer et de refuser toute collaboration avec les organisations staliniennes ; c'est de s'organiser par et pour nous-mêmes en soulignant l'unité fondamentale du prolétariat, urbain ou rural, industriel ou "tertiaire", actif ou au chômage, dans des revendications exprimant clairement la volonté et la tendance à l'abolition du salariat, au communisme.
