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Title: 1917, de la révolution au dernier avatar de la contre-révolution, 1987
Description: Soixante-dix ans après Octobre, les étapes de la transformation de la révolution russe en contre-révolution capitaliste d'Etat, jusqu'à Gorbatchev.
Author: G. Munis
Date: 01/07/1987
Category: Alarme n.º 37-38
URL: https://marxismo.school/hemeroteca/alarme/1987-07-1917-de-la-revolution-au-dernier-avatar-de-la-contre-revolution
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*Alarme*, n° 37-38, juillet-décembre 1987 (p. 4-8). [PDF du numéro complet](https://marxismo.school/assets/archivo/1958-93%20Hemeroteca%20del%20FOR/1978-93%20Alarme/alarme-n37-38.pdf)

La chute de l'empire tsariste suivie par la prise du pouvoir par le prolétariat, fut une secousse politique et sociale énorme dans le monde. Pour la première fois, un parti ouvrier révolutionnaire, communiste, se hissait à la direction suprême d'un pays, soutenu par la classe ouvrière et les paysans organisés en soviets désignés par eux mêmes. Les deshérités, les misérables, la vile canaille dans la conception des riches, des bourgeois et gouvernants de tous poils, devenaient l'ensemble politiquement dominant, en vue d'une société sans classes et sans Etat. L'importance et la répercution de ce fait étaient d'autant plus saisissantes qu'il démolissait un empire géographiquement gigantesque, très despotique et sanctifié par les eaux lustrales du christianisme, la tradition, et les résidus abrutissants déposés des millénaires durant par les sociétés d'exploitation. Des seigneurs de la finance mondiale aux chefaillons et gourous des pays arriérés, en passant par le clergé chrétien, islamique, sintoiste, brahamique, une tempête de panique les secoua jusqu'au tréfond de leurs âmes, c'est à dire de leurs panses. Si l'on parcourt les journaux et revues de l'époque, on voit cette panique déversée quotidiennement, rageusement, en injures, calomnies, mensonges, menaces, contre la révolution, et particulièrement contre Lénine et Trotsky, accusés d'être des agents du quartier genéral prussien par l'ex-état major tsarite en premier lieu.

Une période internationale d'action révolutionnaire était grande ouverte. Il faut cependant préciser qu'Octobre 17 était une victoire locale retentissante, d'une situation pré-révolutionnaire européenne à laquelle la guerre avait fait barrage. D'ailleurs, le déclanchement de l'action pour le pouvoir ouvrier fut décidé, non en fonction de la seule Russie, mais comme ouverture de la révolution en Europe. Car, lorsqu'un système économique comme le capitalisme a atteint le degré de production qui permet son dépassement révolutionnaire et par conséquent les besoins et les idées de ce dépassement, ceux ci valent pour tout le système y compris pour ses secteurs attardés.

C'est ainsi que le prolétariat russe et le parti bolchévik se sont vus catapulter à la tête de l'action révolutionnaire mondiale. Et le grondement du prolétariat, étouffé par le déclanchement de la guerre et la désertion de la social-démocratie vers le camps capitaliste, reprenait violemment, tout d'abord en Allemagne. La révolte des prolétaires, aussi bien à l'usine qu'à l'armée, était si générale, que Ludendorf, le chef militaire suprême du Kaiser déclarait « l'Allemagne n'a pas été vaincue par la France et l'Angleterre, ni même par l'entrée en guerre des Etats-Unis ; elle a été vaincue par la révolution russe ». En effet, devant l'exemple de celle ci, les soldats allemands désertaient en masse, le front n'existait plus. La lutte pour le pouvoir commençait à l'arrière garde.

Malheureusement, la social-démocratie, c'est à dire, le parti socialiste rangé derrière les exploiteurs, eut encore assez de force pour détourner la majorité des ouvriers de la voie révolutionnaire, combattre les spartakistes qui signalaient cette voie, et livrer ses principaux dirigeants Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht à l'assassinat. Pour un temps dont on ne pouvait pas définir la durée, c'en était fini de la révolution allemande.

Cet épisode négatif répercutat presque aussitot sur la révolution en Russie. Il inspira aux bolchéviks des mesures d'attente, de retrait de la révolution, mesures qui voulaient être provisoires mais qui s'avéreraient constantes puis aggravantes et bien plus négatives que le recul momentané du prolétariat en Allemagne. Ces mesures furent l'introduction de la N.E.P (nouvelle politique économique) et les décisions du 10ème congrès du parti bolchévik : suppression des partis soviètiques (il y en avait plusieurs) et des tendances politiques à l'intérieur du parti lui même ; le tout s'ajoutant à la répression du soulèvement de Kronstadt et à une famine effroyable ravageant tout le pays. C'était la conséquence de quatre années de guerre impérialiste, suivies de trois années de guerre civile. A partir de là et à l'encontre des intentions des bolchéviks, le pouvoir à Moscou glisse à droite et s'éloigne de plus en plus de la disparition des classes et de l'Etat ; bref, il se détourne du but communiste, tout en gardant la désignation, perfidie oblige.

Un processus sournoisement contradictoire s'installe dès ce moment au coeur de la lutte de classe mondiale, et devient venimeux jusqu'à la virulence. Tandis que continuait l'impulsion révolutionnaire du prolétariat, surgie avant la guerre de 1914-18 et renforcée par l'Octobre rouge, le pouvoir en Russie muait, sous le couvert du « socialisme en un seul pays » (Staline), vers la contre-révolution capitaliste d'Etat. Cependant, et du à des ciconstances très particulières qu'il n'est pas lieu de traiter dans ce raccourci, l'immense prestige de la révolution de 1917 n'était pas flétri aux yeux du prolétariat internationnal. C'est ainsi que partout où les exploités en révolte poussaient de toutes leurs forces vers la révolution communiste, Moscou et ses faux communistes contraient l'action révolutionnaire. Ils devaient aller jusqu'à la combattre sans déguisement.

On comprend aisément qu'un pouvoir qui transformait la révolution en contre-révolution dans les limites de ses frontières nécessitait qu'il s'opposasse à toute révolution où qu'elle était. Ses intérêts fonciers coïncidaient avec ceux du vieux capitalisme type occidentale. C'est là la principale cause qui mena à la défaite la grande vague révolutionnaire d'entre les deux guerres. Le prolétariat s'attendait à une aide idéologique et matérielle de la part de Moscou et de ses partisans ; mais de ce côté il ne pouvait recevoir, depuis longtemps, que des coups bas, et finalement que des coups de poignards dans le dos. Et voilà le sournois processus contradictoire qui a corrodé le mouvement subversif du prolétariat et ce jusqu'à la falsification des idées.

C'est la nationnalisation du capital par l'Etat qui a surtout permis à la contre-révolution de cacher pendant longtemps son véritable visage. La disparition de la propriété privé des instruments de production trompait même des révolutionnaires sains et intelligents. Il n'ont pas vu tout de suite que la séparation entre instruments de travail et hommes travailleurs, qui oblige ces derniers à vendre leurs forces de travail pour un salaire (ce qui en fait des exploités), se trouvait renforcée par la concentration du capital dans l'Etat. La contre-révolution stalinienne y entra de plein pied et avec d'autant plus d'acharnement qu'elle avait à rassasier des millions de bureaucrates avides de privilèges qui sont aussi pouvoir, et avides de pouvoir qui peut se transformer en privilèges. On peut suivre à la trace la transformation contre-révolutionnaire en Russie même ainsi que dans sa politique extèrieure, jusqu'à son récent clignotement avec Gorbatchev.

Regardons rapidement ses principales étapes. Bureaucratisation de tous les rapports politiques et économiques après le 10ème congrès et la N.E.P ; extèrieurement, manœuvres occultes contre le regain de la révolution allemande (1923) et ce qu'on appela bolchévisation de l'internationale communiste — en réalité, il s'agissait de la staliniser, ce qui fut fait —. Toutes les directions nationales étaient désormais composées de fonctionnaires soudoyés, à la botte du Kremlin.

Politique favorable aux paysans riches (koulaks) et aux commerçants et industriels (nepman) que la NEP avait multiplié, lutte contre l'Opposition de gauche (trotskiste) ; renoncement à la révolution mondiale sous prétexte de socialisme dans la seule Russie. Extérieurement, politique dite de la « troisième période » ou de « l'effondrement du capitalisme occidental » se limitant à des criailleries démagogiques et à une pratique nullement révolutionnaire. Ce que Moscou et ses valets prônaient revenait à une politique d'aide à la révolution bourgeoise, déclarée réactionnaire par Lénine avec ses Thèses d'avril.

Mais dans les faits, Moscou et les siens se situaient encore plus à droite. Le grand mouvement chinois de 1926-1927 en fut une preuve irréfutable. Des soviets s'étaient constitués un peu partout et possédaient partiellement le pouvoir. Moscou donna à Mao Tsé Tung, Chou En Lai, Deng Xiao Ping et à leur parti (déjà épuré) l'ordre de liquider les organes de pouvoir ouvrier et de se dissoudre dans le Kuo Ming Tang de Chang Kai Chek. Cette reddition sans condition assassinait la révolution chinoise, qui n'a pas été vaincue par l'ancienne bourgeoisie, mais par la politique imposée par Moscou. Celle-ci n'était pas une erreur, mais la conséquence logique de la démarche contre-révolutionnaire où s'était engagé le gouvernement russe. C'est de là également que l'actuel Parti-Etat chinois a tiré sa domination.

Presque simultanément, réduisant à la merci du capital étatisé tout le prolétariat, le premier plan quinquenal est lancé, ainsi que ce qu'on a appelé collectivisation de la terre, en réalité la transformation des paysans en prolétaires agricoles. L'ensemble fit des millions de victimes. C'était la forme de la contre-révolution ; pour l'essentiel, la marche arrière était accomplie dès ce moment. Tout de même, en s'affirmant comme telle, ses manifestations devaient être beaucoup plus indubitables et sanglantes. Une campagne d'intensification des cadences commence dans les usines, ainsi que de calomnies et de persécutions contre le trotskisme et tous ceux qui s'opposent à la contre-révolution. Ces campagnes ont abouti, entre 1934 et 1939, au carnage le plus vaste de l'histoire moderne, sans compter les camps de travaux forcés où trimaient des dizaines de millions d'hommes y tombant comme des mouches. A l'extérieur, le prolétariat allemand fut livré aux mains de Hitler, dont la victoire, d'après Staline lui-même et les siens, n'avait pas d'importance. Sans aucun doute, la guerre avec Hitler était acceptable par Moscou, mais la révolution communiste en Allemagne, point du tout.

Peu après fut proclamée la politique de Front Populaire, reniement explicite de la lutte prolétarienne contre le capital, en faveur de la lutte inter-impérialiste. En même temps, la répression contre-révolutionnaire en Russie battait son plein, ce qui se répercutait en politique extérieure. En juin 1936 le prolétariat français occupait les usines, acte d'expropriation du capital. Il fut forcé de les abandonner, et de revenir à condition d'exploité, par le Parti de Moscou et les « socialistes » qui dirigeaient la police. En juillet de la même année, en Espagne, le prolétariat dissolvait en bataille l'armée nationale et entreprenait la révolution sociale. Les adeptes de Moscou, duement armés et financés, contrèrent la révolution par la calomnie, la répression policière et financière, l'assassinat. Là aussi, ils préférèrent favoriser une dictature capitaliste, car la révolution est pour eux le mal et le danger absolus. Au même moment, les bolchéviques qui avaient dirigé la révolution de 1917 sont assassinés en Russie. La contre-révolution stalinienne et par elle, le capitalisme international restaient maîtres du terrain et pouvaient déclencher impunément la seconde guerre mondiale.

Pendant cette dernière, après l'épisode de l'alliance avec Hitler, les partis de Moscou, traîtres à l'internationalisme depuis longtemps, se sont avérés les plus ardents partisans de la défense nationale (résistances nationales). Cette attitude a été très largement rentable pour le nouvel impérialisme russe : dix pays asservis ou annexés, d'où il tire d'énormes bénéfices depuis 40 ans. Ancun autre impérialisme n'a tiré de la guerre autant de butin. Ainsi se parachève la transformation d'une révolution en son contraire, préalable anéantissement de toutes les tentatives révolutionnaires surgies entre les deux guerres.

Au bout de son parcours, la Russie est devenue un colosse, certes, mais un colosse aux pieds d'argile. Car une œuvre aussi négative vis-à-vis du prolétariat international et de l'avenir humain, accomplie par des moyens aussi féroces que mensongers, en parlant perfidement de socialisme, ne peut pas être sans conséquences négatives pour ceux-là mêmes qui en sont les responsables. La situation à l'intérieur de la Russie est aussi mauvaise dans le domaine économique que politique. La haine du prolétariat, accumulée et rentrée pendant si longtemps, est une des causes les plus importantes de l'arriération industrielle et politiquement une menace constante pour le gouvernement. Elle pourrait exploser en une houle insurrectionnelle irrésistible. De plus, l'hostilité de la grande masse de la population affaiblit l'Etat militairement. Mais pour faire quelque chose en ce domaine, si limité que ce soit, le colosse aux pieds d'argile doit obtenir l'aide du monde occidental. C'est que Gorbatcheff se propose de réaliser. Il est en position de demandeur, de là l'acceuil favorable qu'il trouve presque partout.

Il est évident qu'il se propose de faire quelque chose, mais quelque chose qui diminue l'hostilité de la population. On ne peut conjecturer l'évolution de la situation ; cependant on peut être certain qu'après son apothéose, la contre-révolution entre dans sa phase de déclin. Le prolétariat ne montrera d'intérêt pour la « transparence » que pour se dégourdir idéologiquement et prendre avantage pour sa lutte révolutionnaire face au capitalisme d'Etat (1). Dans cette voie, il trouvera un avenir encore plus grandiose qu'en 1917.

G. MUNIS

(1) Voir dans nos prochaines publications : *La gorbatchine en technologie et transparence*.
