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Title: G7 + 1 : les taxis de la manne
Description: Les négociations agricoles entre le G7 et la CEE révèlent la contradiction capitaliste entre malthusianisme agricole, surproduction, subventions et famine pour des millions d'hommes.
Date: 01/01/1991
Category: Alarme n.º 47
URL: https://marxismo.school/hemeroteca/alarme/1991-01-g7-1-les-taxis-de-la-manne
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*Alarme*, n° 47, janvier-mai 1991 (p. 10-12). [PDF du numéro complet](https://marxismo.school/assets/archivo/1958-93%20Hemeroteca%20del%20FOR/1978-93%20Alarme/alarme-n47.pdf)

Les sept Etat les plus puissants du monde se sont concertés à Houston, à Montevideo, etc. au sujet de leurs productions agricoles. Pour la première fois, la CEE a été invitée comme huitième membre à part entière du "clan des 7".

L'objectif commun à tous les participants est de diminuer la production agricole. Mais concrètement, cela consiste à faire diminuer la production agricole du concurrent. Les USA d'une part, et les pays européens présents (plus la CEE) d'autre part, se sont donc violemment affrontés. L'enjeu d'une telle dispute est de taille et souligne des contradictions fondamentales et constitutives du système capitaliste.

D'un côté, les gestionnaires de capital sont confrontés à son malthusianisme agricole et alimentaire. Le cycle de valorisation du capital se réalisant classiquement beaucoup plus rapidement dans l'industrie que dans l'agriculture, une masse bien plus considérable est valorisée dans ce premier secteur. Parallèlement, l'industrialisation croissante de l'agriculture augmente la vitesse à laquelle le capital peut y circuler, mais toujours dans les limites biologiques de la productivité végétale et animale. Les progrès de l'agronomie repoussent régulièrement ces limites, et inféodent encore un peu plus l'agriculture à l'industrie, mais on est encore loin des mirifiques cycles proprement (ou salement) industriels.

De plus l'extraction d'une rente foncière très faible favorise encore l'utilisation des sols à des fins autres qu'agricoles, immobilières en particulier, qu'il s'agisse d'infrastructures valorisants comme des routes, des chemins de fer, ou de la construction de lieux de travail, d'habitation ou de loisir. Mieux vaut un sol en jachère ou en friche avec un capital disponible employé ailleurs, que le contraire. Le sol pourra toujours être valorisé ultérieurement et sa valeur sera d'autant plus importante que l'usage qu'on en fera sera plus éloigné de la terre. A ces freins dus à la lenteur des cycles, à la faiblesse de la rente foncière, s'ajoutte le risque casi-permanent de surproduction capitaliste de biens alimentaires.

En 40 ans, bien que la population mondiale ait presque triplé, la capacité de production agricole a augmenté dans de plus vastes proportions encore, en superficie et surtout en productivité. Cependant la capacité solvable de la majeur partie des hommes n'a pas augmenté dans les mêmes proportions que la production, et pour une part notable d'entre eux, elle a même baissé. Ce que les économistes appellent "la non-solvabilité d'une demande alimentaire" signifie la sous-alimentation, la disette, la famine et la mort pour des millions d'hommes. S'il y a un excès de production, relativement à la demande solvable, il y a une surproduction caractéristique du capitalisme : la masse de richesses accumulées est énorme mais les plus pauvres ne peuvent l'acheter. La pauvreté et le capital, la richesse s'accumulent en même temps.

La production agricole est potentiellement ou réellement suffisante pour satisfaire la demande alimentaire humaine, c'est-à dire pour nourrir six milliards d'hommes qui ont tous besoin de manger. Mais le capital ne satisfait pas des besoins, même créés par lui, il répond à des demandes solvables. C'est pour cela que l'on ne peut parler de "société de consommation" mais plutôt de sous-consommation relativement aux besoins et aux possibilités de la société. Pour éviter la surproduction capitaliste, les Etats prennent des mesures de stockage des produits, de mise en friche de terres ou de destruction pure et simple d'aliments, avec l'assentiment des agriculteurs qui prennent les devants pour réaliser les objectifs étatique. La distribution de ces excédents aux masses faméliques d'Afrique, d'Asie ou d'Amérique, dont on nous rebat tant les oreilles, concerne moins de 0,1% de la production agricole des pays les plus puissants. Et encore s'agit-il le plus souvent de manoeuvres ruinant la production locale (en la noyant sous des tonnes de produits gratuits ... et concurrents) ou de déchets d'une qualité exécrable voire nocive.

Ainsi, plus la capacité de production alimentaire augmente, plus les difficultés d'approvisionnement augmentent dans le monde. A l'intensification de la production, de plus en plus industrialisée, correspond la mise en friche des meilleures terres arables, la minéralisation (et désertification) des terres des régions pauvres, arides ou équatoriales. Plus la capacité de production augmente, plus la possibilité de se nourrir normalement et régulièrement s'éloigne pour des dizaines de millions d'individus ; plus il y a croissance, moins il y a développement, synonyme de caducité du système capitaliste et de décadence.

D'une autre côté, totalement en opposition avec la tendance malthusienne, les mêmes gestionnaires du capital tentent de maintenir une production agricole élevée (il s'agit ici de la masse de produits et non de la productivité avec laquelle elle est créée), à coup - et coût - de subventions, dont le montant annuel atteint 1400 milliards de dollars pour les pays de l'OCDE. En effet, si chacun se soumet à la tendance générale du malthusianisme, tous souhaitent que leur voisin soit plus malthusien afin de maintenir une production élevée, d'autant plus valorisable qu'elle est rare ou en situation de monopole, avec ses avantages connexes.

La liste des avantages n'est pas mince. Chaque Etat national a intérêt à maintenir une couche de population au travail, conservatrice et perpétuant un tissu social stable loin des centres urbains de décision. On peut noter que l'exode rural est à peu près achevé là où le capital est immensément accumulé. L'expropriation des producteurs, de leurs moyens de production, est un des ressort de l'accumulation élargie du capital et cela s'est produit tout d'abord en expropriant, prolétarisant et urbanisant les ruraux, paysans pauvres en tête. Ce mouvement est observable encore aujourd'hui dans les zones les plus pauvres du monde, c'est-à dire les deux tiers de la planète. Ici, l'expropriation des producteurs de leurs moyens de production ne s'accompagne plus d'exode rural (celui-ci s'inverse même parfois car le capital-urbaniste a totalement phagocyté la campagne). L'expropriation a désormais lieu par absorption des exploitations agricoles dans les comptes et terminaux bancaires.

Du fait de son industrialisation dans les pays les plus puissants, l'agriculture a pu prendre une part croissante des exportations dans chaque nation. C'est d'ailleurs cette part qui est si âprement disputée entre concurrents. Cette part pèse dans la balance du commerce extérieur, et toujours du fait de son industrialisation, elle est un passage obligé de certains cycles de capital industriel (machines, chimie, bâtiment...). Bien entendu, le chiffre du commerce extérieur n'est qu'une abstraction comptable si l'on oublie que celui qui produit plus maintient à sa botte celui qui ne produit rien ou peu. La production agricole excédentaire est une arme qui permet de maintenir une armée de prolétaires en réserve dans les pays pauvres, ruinant l'agriculture locale et faisant s'accumuler les paysans expropriés dans les méga-bidonvilles dont l'alimentation dépend chaque jour un peu plus des zones de forte accumulation capitaliste.

En échange de ce flux alimentaire, s'écoule un flux d'autres produits (alimentaires parfois, mais monopolisés pour une ou quelques nations), de force de travail, de servitudes militaires et commerciales, ou ... de dettes énormes et jamais récupérables.

Ainsi l'hypothèque agricole des pays de l'Est ouvre de grandioses perspectives d'exploitation et de pillage. Bien sûr, un Etat puissant peut protéger "ses" paysans en imposant commercialement, politiquement ou militairement un cours forcé pour un produit, par stockage ou en obligeant les concurrents à vendre ailleurs, voire à ne pas vendre du tout.

Ainsi les gestionnaires du capital s'empêtrent entre la logique transnationale du capital et les politiques des Etat-Nations, se disputant zones d'influences, protectorats et marchés, oscillant entre libre-échange et protectionisme. Ils gèrent en fait bien peu, se contentant d'accompagner le mouvement général du Capital, incapables de transcender les potentialités de son propre système, son excès d'abondance marchande, en abondance pour l'humanité. L'excès de richesse crée une société de pénurie (et non de consommation), asservissant ou affamant les hommes au milieu des outils leur permettant liberté, oisiveté et satiété conditions-mêmes de l'épanouissement individuel et général.
