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Title: Entre deux anniversaires : 14 avril 1931 - 19 juillet 1936
Description: Retour de Munis (1965) sur le chemin qui mène de la proclamation de la République espagnole à l'insurrection ouvrière du 19 juillet 1936, précédé d'une introduction du FOR.
Author: G. Munis
Date: 01/05/1987
Category: L'Arme de la critique n° 3
URL: https://marxismo.school/hemeroteca/arme-de-la-critique/1987-05-entre-deux-anniversaires-14-avril-1931-19-juillet-1936
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*L'Arme de la critique*, n° 3, mai 1987 (p. 14-20). [PDF du numéro complet](https://marxismo.school/assets/archivo/1958-93%20Hemeroteca%20del%20FOR/1985-90%20L%20arme%20de%20la%20critique/armedelacritique-n03.pdf)

## Introduction à l'article «Entre deux anniversaires...»

Nous avons décidé de publier l'article qui suit, car bien qu'écrit en 1965, les idées et la vision historique globale du mouvement ouvrier en Espagne sont toujours, sans aucun doute, celles que défendent actuellement les militants du Ferment Ouvrier Révolutionnaire. Le mouvement ouvrier en Espagne, dont les points culminants sont les insurrections de 1934 en Asturie, de Juillet 36 dans le pays entier, et de mai 37 à Barcelone, a été vaincu. Mais le capitalisme dut utiliser toutes ses forces pour écraser la magnifique combativité et l'abnégation d'un prolétariat qui aspirait irrémédiablement à son émancipation.

A l'époque, la révolution sur le territoire espagnol fut écrasée directement par le gouvernement anti-communiste de Moscou, ce qui donnera la victoire à Franco avec la complicité manifeste des organisations qui avaient acquis la confiance du prolétariat (CNT, FAI, POUM). L'écrasement a des répercussions aujourd'hui à travers les mensonges sans fard reproduits par tous ceux qui la bouche pleine des mots socialisme, communisme, anarchisme, trotskisme, contribuent à plier la classe ouvrière aux exigences du capitalisme en Espagne et mondialement (staliniens, trotskistes, syndicalistes principalement).

Nous voulons saluer tous les prolétaires d'Espagne et du monde qui sacrifièrent leur vie, non en faveur de la victoire de la démocratie sur les philofascistes franquistes, comme veulent nous le faire avaler les faussaires, mais qui la sacrifièrent au nom de leur émancipation et de celle de l'humanité dans son ensemble. Nous voulons nous souvenir de nos camarades prolétaires vilement assassinés par la racaille stalinienne au service de la politique de Moscou, pilier de la contre-révolution en Espagne et dans le monde. Et ce ne sont pas de simples phrases. A travers elles s'exprime toute notre haine du capitalisme mondial et de ses représentants, qu'ils se disent de droite, de gauche, pro-chinois, pro-Moscou, pro-américains, nationalistes, islamistes ou ce qu'ils veulent. La révolution les transformera tous en poussière sans exception.

Avant la chute du régime de Franco et immédiatement après, le prolétariat manifesta clairement la réapparition de sa combativité de classe, en essayant de s'organiser pour et par lui-même (Vitoria, Alicante et autres grèves...). Mais sur son chemin elle se trouva, sans expérience politique presque, avec les mêmes partis et syndicats qui écrasèrent ou contribuèrent à écraser la révolution en Espagne. Ces partis et syndicats sont et seront toujours nos ennemis. Sans les affronter, la classe ouvrière, même si elle se montre très décidée dans ses grèves, sera toujours vaincue, ce qui l'empêchera d'affirmer son union grandissante contre l'exploitation capitaliste.

La classe prolétarienne est historiquement la classe révolutionnaire. Aujourd'hui le potentiel révolutionnaire est énorme, et les possibilités de la société communiste sont plus que présentes. Nous devons renouer avec notre véritable lutte, celle qui s'affronte aux conditions matérielles d'existence que nous impose le système mondial du capital, celle qui prépare le moment d'en finir avec ce système pourri.

Que nos ennemis sachent que nous savons les reconnaître bien qu'ils se cachent derrière une phraséologie qu'ils ont usurpée au mouvement ouvrier, et qu'ils ont prostituée afin de lui enlever toute sa force subversive initiale.

Pour notre part nous nous solidarisons et nous combattons avec les prolétaires que les forces capitalistes répriment comme par exemple avec les 123 déportés du bateau «Buenos Aires» en Guinée consécutivement au soulèvement du Llobregat en 1932. Déportation votée au parlement de la République par les «socialistes», les pères de ceux qui gouvernent démocratiquement l'Espagne de nos jours.

Nous nous solidarisons et nous combattons avec ceux qui surent dénoncer la politique contre-révolutionnaire du PSUC-P«C»E en Espagne (amigos de Durruti, Grupo Bolchevique leninista), et non avec ceux qui se laissèrent, par peur de la révolution sociale, dominer par lui (CNT-POUM). Nous sommes avec les valeureux combattants révolutionnaires de mai 1937 qui s'affrontèrent à l'Etat capitaliste reconstitué.

Tout mouvement un peu sérieux de la classe prolétarienne fait trembler les représentants du capitalisme mondial. Nous devons être conscients de notre force en tant que classe. Nous devons mener la lutte que notre classe a su livrer dans le passé. Et cette fois nous triompherons car dès le début nous anihilerons ceux qui tout en prétendant être nos amis ont prouvé maintes fois qu'ils faisaient partie du système mondial que nous nous proposons de détruire.

A LA LUTTE !

## Entre deux anniversaires : 14 avril 1931 - 19 juillet 1936

Alors que se prépare la «succession» de Franco dans tous les hauts et bas lieux de la politicaillerie, sans que ne soient prises en compte les contradictions et les éxigences historiques de la société mondiale, ni même l'histoire immédiate du prolétariat espagnol, il est pertinent de rappeler la période qui va de la proclamation de la République à l'insurrection ouvrière contre le pronunciamento franquiste. La nouvelle génération, qui ignore généralement ces évènements ou qui, le cas échéant, ne les connaît que falsifiés par Franco et par ceux qui lui donnèrent la victoire, découvrira dans leur signification les facteurs idéologiques et l'inspiration organique requis pour conduire cette fois la lutte jusqu'à son apogée.

A première vue, le 14 avril 1931 fut un simple succés électoral des républicains contre les monarchistes. Alphonse XIII, qui peu de temps auparavant s'était vu contraint de mettre un terme à sept ans de dictature du général Primo de Rivera (père du fasciste du même nom), dut consentir également à des élections municipales. Elles avaient été éxigées par toute l'opposition à la Monarchie comme garantie de futures élections pour l'Assemblée Constituante. Tactique habile en soi car les municipalités imposées par Madrid depuis 1923 pouvaient dénaturer et avoir une influence sur le vote des députés. Tous les espoirs furent dépassés. Avant même que ne finisse le dépouillement du scrutin dans tout le pays, la mort de la Monarchie était évidente pour tout le monde. Le gouvernement Provisoire républicano-socialiste fit un pont d'or au roitelet responsable de nombreux larcins et crimes et la République fut proclamée dans une allégresse festive pleine de promesses. L'apparente insignifiance du fait cachait l'ouverture d'un grandiose processus révolutionnaire.

Les admirateurs du parlementarisme bourgeois ne tardèrent pas à vanter l'évènement comme «une admirable preuve de civisme dans la loi et l'ordre». C'était un exemple offert par l'Espagne au monde entier, une révolution sans effusion de sang et autres hâbleries vides de sens. En réalité l'Espagne était toujours, même dans le domaine politique, plus arriérée que les monarchies constitutionnelles de l'occident, car la République n'entraîna pas le moindre changement de structure, pas même dans le domaine économique. Le pays entier attendait, bien sûr, des transformations profondes et il comptait les obtenir de la République, mais l'Assemblée Constituante déçut immédiatement ses éspérances, ce qui introduisit un changement radical : l'idée de la révolution sociale faisait dès lors son chemin dans les consciences, qui ne tarderaient pas à voir que la République ne voulait pas la satisfaire.

La victoire électorale sur la monarchie avait été en fait l'oeuvre des masses travailleuses, dont l'unanimité anti-monarchiste força le vote de la petite-bourgeoisie. Les républicains apparaissaient au premier plan de l'activité politique, mais seulement parce que les socialistes et les anarcho-syndicalistes, les deux organisations les plus influentes parmi les travailleurs décidèrent, l'une de se faire toute petite face aux républicains, l'autre d'élire leurs candidats sans se présenter elle-même. Or les divers partis républicains ne représentaient qu'une petite partie de la population sans presque aucun ouvrier. Le gouvernement républicain fut l'image réduite de la coalition ainsi constituée. La présidence du Conseil fut abandonnée à Alcalà Zamora, propriétaire terrien, plusieurs fois ministre de la monarchie, de plus confit en dévotion et qui quelques mois plus tard sera assis à la présidence de la république par la grâce des socialistes.

Les bases organiques de la monarchie restèrent inchangées : l'armée était celle de la monarchie ; la police et la garde civile, celles de la monarchie ; la magistrature et les lois aussi et le clergé était subventionné comme sous la monarchie. Bientôt le gouvernement républicano-socialiste usera de la censure, supprimera des publications et fermera des locaux ouvriers. Les républicains et les socialistes avaient promis de modifier les bases économiques, la structure sociale à proprement parler, dans un seul de ses aspects, la question agraire. Contrairement aux illusions que les masses s'en étaient fait, l'aspiration des républicains et socialistes consistait à favoriser le développement capitaliste, qu'ils croyaient obtenir également à la campagne en livrant les latifundias aux méthodes capitalistes modernes de culture, préalable à la distribution à de nombreux et nouveaux propriétaires bourgeois. Ils ne comprenaient pas que les propriétaires fonciers et la grande bourgeoisie constituaient, non deux classes, mais une seule, dont les intérêts étaient entrelacés de mille manières. Le capital, dont la croissance était le centre de leurs préoccupations, ne les aurait laisser modifier la propriété latifundiste que dans la mesure où cela représentait un avantage pour lui ; par conséquent, la loi de réforme agraire qui sortit des Cortès constituantes fut une dérision pour tous les pauvres du monde rural. Et ne parlons pas ici du manque de valeur révolutionnaire d'une semblable mesure, quand bien même elle aurait été effective. En 1936, lorsque les travailleurs en général eurent les armes et le pouvoir à échelle locale et sinon nationale, la lutte pratique allait démontrer que la seule solution à ce problème n'était pas la parcellisation de la terre en petites propriétés bourgeoises, mais sa socialisation. En somme le problème agraire était identique au problème industriel. Il fallait en finir avec le capitalisme, et toute autre tentative de développement, qu'elle fût une réussite ou un échec, était une entreprise réactionnaire.

C'est pour cela qu'entre le gouvernement républicano-socialiste et le prolétariat, industriel et agricole indistinctement, paysans pauvres compris, s'établit tout de suite un rapport d'ennemis. Il n'est pas nécessaire de faire ici un inventaire des nombreuses fois où la police, la garde civile et l'armée tirèrent sur les travailleurs, emprisonnèrent les révolutionnaires et les assassinèrent parfois en appliquant la criminelle «ley de fugas»° des temps monarchiques les plus durs. Ce qui sera mis en évidence au cours de la première période de la République, c'est le choc général entre les désirs et les nécessités révolutionnaires des masses, même s'ils étaient perçus confusément, et la nette abscence d'intentions révolutionnaires du gouvernement. La république que ce dernier imposait et la république à laquelle aspiraient les masses étaient radicalement opposées.

Deux ans après le 14 avril, l'écrasante majorité des travailleurs avaient la conviction, acquise à ses dépens, que ce gouvernement n'était pas le sien. Chaque fois que s'ouvre une période révolutionnaire, l'ignorance et l'inexpérience politiques induisent les masses à croire en des hommes et des organisations au verbiage démocratique, ou qui ont cessé d'être révolutionnaires depuis longtemps. Sans un déplacement à gauche de leurs sympathies et affiliations vers des partis, minoritaires au début de la crise mais réellement révolutionnaires, le triomphe des opprimés est impossible. Aujourd'hui encore plus qu'hier, les révolutionnaires ne peuvent constituer que de petites organisations, jusqu'à la veille de la révolution. On comprend dès lors aisément pourquoi à l'instant même où un parti révolutionnaire se transforme en parti du prolétariat, le triomphe de ce dernier sur le capitalisme est assuré, à moins que celui-ci ne le contraigne par la terreur à redevenir minoritaire. Inversement, aucun parti de masse ne peut éxister aujourd'hui de façon permanente au sein de la société capitaliste sans être en réalité, d'une façon ou d'une autre, une de ses fractions constituantes. En l'abscence de nouveaux vecteurs organiques qui permettent le déplacement sus-dit, il sera impossible de passer à l'étape finale de la lutte. Et alors les tendances réactionnaires, anciennes ou nouvelles, croîtront et passeront à l'offensive.

Tel fut le résultat de deux ans de gouvernement républicano-socialiste. La deuxième partie de l'année 1933 a vu la réaction bourgeoise, cléricale et militariste passer à l'attaque avec Gil Robles à sa tête. Cet homme qui aujourd'hui, parcequ'il entrevoit un renouveau révolutionnaire, prend l'initiative jésuitique appelée «Démocratie Chrétienne», est le même qui alors se faisait appeler «LE CHEF», «caudillo» avant Franco, et allait prendre conseil à Berlin. Lui et les siens n'ont pas changé, à peine peut-être de procédés, pour protéger le capitalisme. Mais le fait que maintenant tant d'hommes et d'organismes de l'émigration et de la clandestinité collaborent avec lui°°, rend parfaitement compte de l'évolution réactionnaire du monde depuis les années 30 jusqu'à aujourd'hui.

En 1933 le prolétariat espagnol avait une expérience positive. Il n'était pas, loin s'en faut, vaincu ; il était seulement apathique, sans cohésion idéologique, même médiocre, et par conséquent il était momentanément démoralisé. Il était démoralisé par la république démocratico-bourgeoise, mais non par la république qu'il avait entrevue et dont l'expérience lui avait démontré la nécessité. A peine envisagea-t-il la possibilité de lutter pour cette république anti-capitaliste qu'un sursaut d'enthousiasme lui redonna l'impulsion du combat. Et le gouvernement de droite, installé en novembre 1933, trouva en face de lui une classe ouvrière alerte, avec des objectifs supérieurs. Le triomphe de la révolution sociale semblait à beaucoup aussi certain que proche.

Cela aurait été une réalité si le déplacement vers la gauche n'avait souffert d'un grave défaut au départ. Le centre nerveux de la nouvelle lutte était «l'aile gauche du parti socialiste». Des circonstances politiques déterminées, nationales et internationales, la menace de la suppression du système parlementaire obligèrent cette aile à se prononcer en faveur d'une révolution prolétarienne qu'elle ne se proposait pas de réaliser, et qu'elle ne savait même pas comment effectuer. Son organisation et la mentalité de ses principaux porte-parole étaient depuis très longtemps adaptées à la société bourgeoise. En se présentant comme direction révolutionnaire, la gauche «socialiste» entraîna les masses derrière elle et coupa, dans l'immédiat, leur évolution probable vers un autre centre organique apte et réellement interessé à la prise du pouvoir et de l'économie par le prolétariat. Par conséquent la nouvelle offensive, orientée en théorie et par le prolétariat dans la pratique vers la suppression du système capitaliste, qu'il soit démocratique ou non, ressemble bientôt à une locomotive electrique lancée sur une voie montagneuse, et dont le conducteur couperait le courant à chaque fois qu'elle s'approcherait de la cime.

Il y eût bien sûr, de magnifiques mouvements de grève, revendicatifs et clairement politiques, ou de solidarité avec les grévistes dans certaines villes ; mais une grève générale des travailleurs agricoles fut proclamée indésirable et boycottée par la gauche «socialiste» (et par la droite évidemment) ce qui mit la majorité du prolétariat agricole hors de combat. Des organismes d'unité d'action ou Alliances Ouvrières se constituèrent aussi entre les socialistes et d'autres organisations plus à gauche : Parti Syndicaliste, Fédération du tabac et Gauche communiste, mais elles étaient réduites à des comités de coordination que le P«S» et l'UGT paralysaient à volonté grace à leur poids organisationnel. La prise du pouvoir par un prolétariat tant prônée nécessitait la création d'organismes adéquats de représentation ; il fallait donc que le prolétariat élise et destitue comme bon lui semblerait ses délégués dans les Alliances Ouvrières. Mais une telle idée atterrait les socialistes, non seulement parcequ'ils pouvaient perdre la majorité dans ces Alliances, mais aussi parce qu'au moment de l'insurrection ils ne pourraient la réduire à une simple échauffourée.

Un parti révolutionnaire ne prévoit pas le moment insurrectionnel en fonction d'éventuelles manoeuvres politiques dans les hautes sphères capitalistes, ni en fonction d'un quelconque projet conspiratoire. En pareille circonstance la masse de la population exploitée doit faire irruption les armes à la main ; c'est donc la disposition plus grande au combat de cette même masse qui marque le moment insurrectionnel, et aussi par conséquence, un affaiblissement accentué du pouvoir ennemi. Le moment insurrectionnel est donc, sauf comme décision à prendre (et encore pas toujours) indépendant de la direction révolutionnaire dont le rôle est décisif dans les luttes antérieures qui doivent favoriser son apparition.

Mais au contraire, la gauche «socialiste» faisait croire à sa mystérieuse conjuration, tout en faisant dépendre le moment insurrectionnel, croyant sans doute ainsi le prévenir, de l'entrée de ministres de Gil Robles au gouvernement. Les ministres en question furent effectivement incorporés au gouvernement et les masses prenant au pied de la lettre les paroles de la gauche «socialiste» se précipitèrent dans la rue. C'est alors que la direction de la gauche «socialiste» coupa l'énergie de la locomotive révolutionnaire en lançant le mot d'ordre de «grève générale pacifique». Il n'y eut d'insurrection que là où les travailleurs disposaient par eux-mêmes de dynamite et de quelques armes, en Asturie et dans certains endroits de Catalogne où les anarchistes la prirent en charge. Octobre 34 démontra, une fois de plus, qu'une organisation réformiste est incompatible avec l'insurrection prolétarienne, même si elle prétend la préparer.

La bataille perdue, souffrant d'une répression terrible (30000 prisonniers politiques début 1936), les travailleurs espagnols avaient cependant acquis une nouvelle expérience, d'une valeur politique supérieure dont la transcendance se verrait à partir du 19 juillet 1936. A compter de 1934, la classe ouvrière, loin de continuer à identifier confusément ses aspirations à celles de la République en général, sans détermination de classe, se donne délibérément un but, celui de la république prolétarienne et de la fin du capitalisme. Ce but faisait dèja partie des éxigences historiques du prolétariat mondial, dont le secteur éspagnol était un des plus actifs ; il n'avait été obscurci auparavant que par les lunettes fumées du parlementarisme socialiste, que le confus apolitisme anarchiste était incapable d'arracher. La peur que la démocratie bourgeoise soit supprimée à cause du triomphe du fascisme, récent en Allemagne et en Autriche, menaçant en France, en Belgique et en Espagne, installé depuis des années en Italie, excita parmi certains réformistes de tous les pays un ébranlement radicalisant purement défensif, sans relation réelle avec les idées révolutionnaires. Mais en Espagne surtout, les masses apprirent, au prix d'un bain de sang il est vrai, qu'elles devaient et pouvaient régler leurs comptes avec l'exploitation et l'oppression capitalistes. La lutte est l'école révolutionnaire des exploités.

L'esprit révolutionnaire avait pénétré les masses à un tel point qu'en dépit des soporifiques qui lui furent administrés, l'explosion sociale suivante allait disloquer complètement le capitalisme.

La répression du gouvernement Leroux-Gil Robles n'empêcha pas que l'insurrection, encore limitée aux Asturies et à d'autres points ne produise une puissante fascination dans tout le pays et ne devienne le ferment d'une nouvelle offensive révolutionnaire. Bien que leur déplacement à gauche n'ait été endigué que par la défaite d'octobre, les masses étaient sur le qui-vive de telle façon qu'elles empêchèrent que le pouvoir ne tombe complètement aux mains des philo-fascistes ou que ne se réalise la combinaison entre ces derniers et les républicains «historiques», présidés par Leroux. La chute d'un tel gouvernement et la dissolution de son parlement ne se firent pas attendre plus d'un an.

Entre temps, comme c'était prévisible, la gauche «socialiste» renoua avec son traditionnel parlementarisme bourgeois. Mais ce retour au bercail aurait quand même pu être, pour la révolution, plus profitable que préjudiciable s'il n'avait pas été soutenu et renforcé par l'organisation qui usurpe le prestige de la révolution russe, le Parti «communiste». Si ce dernier n'a joué aucun rôle positif, c'est parcequ'il était dirigé par des fonctionnaires manipulables dont la vrai préoccupation était de gagner les faveurs de Moscou, et cela au moment même où la Russie, ayant fait table rase de la révolution de 1917, assassinait méthodiquement ceux qui avaient survécu. Dans la sphère internationale, ce fait réactionnaire par excellence parmi tous ceux qui se sont produits au XX° siècle, se matérialisa par l'imposition à tous les partis liés à Moscou de la seule politique désormais valable pour le capitalisme d'Etat stalinien : la politique de guerre impérialiste diamétralement opposée à la politique de révolution prolétarienne. C'est pour cela que le Front Populaire fut accueilli les bras ouverts par les réformistes, les bourgeois et par toutes sortes de patriotes. Ce coup monté sortit la gauche «socialiste» de son bourbier. Les communistes se révélaient plus bourgeois et plus parlementaires qu'elle. Sous leur nouvel aspect, beaucoup plus en concordance avec la réalité que leur masque antérieur pseudo révolutionnaire, ils allaient jouer en Espagne le même rôle que Staline en Russie, même si le bénéficiaire immédiat de leur oeuvre allait être Franco.

Malgré le funeste présage de la machination front populiste, les masses, pleines de dynamisme et de leur expérience antérieure, ne se sont laissées encadrer qu'en apparence par le pacte pleinement capitaliste du Front Populaire. Elles ont élu ses candidats pour se débarrasser de la situation existante et pour libérer les 30.000 prisonniers politiques ; mais dès qu'elles passèrent à l'action elles ne firent aucun cas du programme front populiste. Immédiatement après les élections de février 36, les agressions se multiplièrent contre la propriété capitaliste et contre ses forces armées, qui constituent sa principale défense aux moments de crise révolutionnaire. La situation était si menaçante pour la millénaire société des possédants, que la réaction philo-fasciste elle-même se mit sous la protection du Front Populaire en tant que défenseur de l'ordre capitaliste.

En même temps, les principales institutions du capitalisme, armée, police, clergé, haute bureaucratie étatique et judiciaire, s'apprêtaient, sous la protection de la légalité front populiste, à imposer elles-mêmes leur ordre aux masses. Elles considérèrent le moment opportun en juillet 36, bien que depuis des mois elles se soient moquées du gouvernement sans que ce dernier n'ose lever la main sur elles.

Les 17 et 18 juillet, l'armée sortit dans la rue en croyant dominer facilement la situation. Informé dès le début du coup militaire, le gouvernement déclarait : «Une nouvelle tentative insurrectionnelle a échoué... Le gouvernement déclare que le mouvement est circonscrit à certaines villes de la zone du protectorat (Maroc), et que personne, absolument personne, ne s'est joint dans la péninsule à cette entreprise absurde». Evidemment, plus important que la révolte réactionnaire, était pour le gouvernement d'empêcher les masses de se ruer aux armes et d'attaquer les militaires d'elles mêmes.

A l'appui de cet impératif de toute direction politique non révolutionnaire et pour que personne ne doute de l'unité de critère entre le Front Populaire et son gouvernement, un communiqué conjoint des partis «communiste» et «socialiste» ajoutait : «Le gouvernement ordonne, le Front Populaire obéit». Si l'armée et le clergé n'ont pas triomphé immédiatement comme ils en étaient convaincus ce ne fut certainement pas grace au gouvernement du Front Populaire.

Le prolétariat avait en plusieurs occasions fait échouer des tentatives de coups d'état, le dernier en février 36, alors que le président de la république avait dèja signé le décret de proclamation de l'état de guerre. Bien que réprimé durement par le gouvernement de février à juillet, et attaqué par des bandes fascistes, son ardeur combattive était intacte, et les militaires la mirent en état insurrectionnel. L'attitude conciliante et capitulatrice du Front Populaire avait éxaspéré le prolétariat à un tel point que ce ne sont pas les organisations plus en marge de la coalition gouvernementale qui se préparaient à la lutte armée, mais également la majorité des ouvriers encadrés par les «socialistes» et les staliniens. C'est inutilement que la «Pasionaria» s'est accrochée au poste émetteur de la Radio pour taxer de provocateurs ceux qui entreprenaient d'eux-mêmes le combat armé contre les militaires. Une tentative d'incorporer quelques généraux franquistes au gouvernement, déchaîna une explosion des masses qui passèrent à l'insurrection ouverte, annulant toute possibilité de conciliation.

Le 19 juillet 1936 la fureur du combat entre les masses travailleuses et l'armée avec ses curés et ses fascistes retentissait dans tout le pays. Et l'armée nationale, meurtrière, suprême représentation de l'Etat capitaliste fut vaincue, anihilée dans la bataille. Elle ne resta debout qu'en peu d'endroits, là où les représentants gouvernementaux réussirent à empêcher le prolétariat de s'emparer d'un minimum d'armes. La date est restée inscrite parmi les plus exemplaires du prolétariat international.

Le 20 juillet 1936, l'étoile du matin rutilait d'un nouvel éclat. Fusil à l'épaule, le prolétariat entrait en possession de l'économie et du pouvoir politique, annonce d'une nouvelle société, sans classes ni oppression. Des milliers de Comités-gouvernement tissaient la transformation révolutionnaire.

Pour les empêcher de mener à terme leur oeuvre, la réaction mondiale se coalisa par dessus les rivalités nationales impérialistes. Une partie appuya directement l'armée, pendant que l'autre incitait le Front Populaire à reconstituer les forces répressives du capitalisme, défaites par l'insurrection prolétarienne. Les armes russes étaient envoyées pour créer, avant tout, une force de police à lancer contre le prolétariat, en même temps que le pétrole vendu à Mussolini approvisionnait les avions et les troupes de Franco. Lorsque le Front Populaire et son principal parti d'alors, celui de Moscou, se trouvèrent plus et mieux armés que les masses travailleuses, ils entreprirent une campagne en faveur de la réconciliation avec les généraux et les fascistes. Pour persuader ces derniers ils lancèrent ces consignes : «Ceux qui exproprient sont des voleurs ; les milices ouvrières sont des tribus de sauvages ; ceux qui parlent de révolution socialiste sont des provocateurs» et d'autres du même acabit ou pis encore. La cause principale de la victoire de Franco réside dans cette campagne qui finalement réussit à reconstituer l'Etat capitaliste. En plus, la reconstitution nécessitait le consentement, même à contre-coeur, de l'anarcho-syndicalisme et du POUM.

Jamais dans l'histoire de l'Espagne il n'y eut un élan créateur aussi vaste et aussi digne de l'Homme que celui qui aboutit à la défaite de l'armée nationale et des autres institutions capitalistes. Léon Trotsky disait peu de mois avant d'être assassiné par ceux-là même qui livrèrent le pouvoir à Franco : «Le prolétariat espagnol a prodigué assez d'énergie pour faire la révolution pour l'étendre à l'Europe».

«Ce qui lui a manqué, lui commentai-je, c'est de se rendre compte que les hommes de Moscou ne représentaient plus la révolution de 1917 mais la contre-révolution». En précisant davantage, ce qui lui a réellement manqué, c'est une organisation orientée par cette idée de façon pleinement conséquente. En effet, à partir du soulèvement de Catalogne (mai 1937) contre le gouvernement et ses réactionnaires inspirateurs russes et pro-russes, dire stalinien ou fasciste était la même chose pour les ouvriers et les révolutionnaires.

Entre le 14 avril 1931 et le 19 juillet 1936, le cours des événements peut se résumer ainsi : d'un simple vote contre la monarchie à la révolution prolétarienne, de la candide inexpérience à la conscience de la nécessité historique.

La chute du régime de Franco inaugurera un nouveau cycle révolutionnaire, déjà en gestation dans les mouvements de grève. Une fois encore, les masses tendront fortement à prendre le pouvoir et l'économie, à entreprendre la révolution communiste. Mais les mêmes partis d'hier lui barrent la route, et d'autres la lui barreront sous une nouvelle apparence. Les uns s'efforceront d'imposer le capitalisme d'Etat en le nommant Démocratie populaire ou Socialisme, les autres d'imposer un capitalisme bigot pseudo démocratique. Ce ne sera pas un obstacle pour que, dans le cas d'une domination de ces derniers, les premiers collaborent avec eux selon l'exemple italien et inversement selon l'exemple polonais. Le Vatican et son concile sont en train de faciliter ces arrangements. Plus que dans la période 1931-1937 la victoire de la révolution nécessite le regroupement du prolétariat dans un parti radicalement opposé à ces tentatives et qui ait déduit toutes les conclusions de l'expérience espagnole et mondiale. Le Ferment Ouvrier Révolutionnaire est dèja un exposant théorique d'un tel parti.

G. MUNIS.

Mai 1965.
