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Title: Coups d'éclairs sur l'Etat (suite et fin)
Description: Fin de l'essai de Munis sur l'Etat : l'Etat stalinien et ses apologistes, la réfutation de Lapierre et Clastres, et les conditions de l'anéantissement de l'Etat par la révolution communiste et la suppression de la loi de la valeur.
Author: G. Munis
Date: 01/05/1990
Category: L'Arme de la critique n° 6
URL: https://marxismo.school/hemeroteca/arme-de-la-critique/1990-05-coups-d-eclairs-sur-l-etat-suite-et-fin
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*L'Arme de la critique*, n° 6, mai 1990 (p. 3-14). [PDF du numéro complet](https://marxismo.school/assets/archivo/1958-93%20Hemeroteca%20del%20FOR/1985-90%20L%20arme%20de%20la%20critique/armedelacritique-n06.pdf)

De même que la concentration du capitalisme, au temps de la révolution russe, a transmis une forme économique, accentuée, à la contre-révolution russe, celle-ci à son tour, inspira le dirigisme occidental et dans son aspect politique, nous voyons son totalitarisme de Parti-Etat repris par presque tous les pays dits nouveaux. Dans ceux démocratiques,anciennement institutionnalisés, mille mesures et tracasseries dans l'ombre vident sans cesse le contenu de la démocratie bourgeoise, pauvre en elle-même. Mais la pire des répercussions de l'Etat stalinien est, sans conteste, la falsification de l'idée de socialisme elle-même. Partout à l'heure actuelle, elle est supplantée par la notion d'un Etat, capitaliste unique. Voilà le «socialisme premier» que l'archi-réactionnaire Spengler opposait au capitalisme individuel.

Derrière l'appât de l'expropriation de monopoles et de bourgeois, ce qui se projette, c'est le monopole du Parti-Etat. La relation capital-salariat, inséparable du système, devient alors bien plus insupportable et la décadence sociale descendrait encore des marches qui pourraient être décisives. Et il est indifférent, quant au fond, que cela advienne avec le parti unique ou par le biais du prétendu pluralisme, qui n'est avant tout que rengaine publicitaire et manoeuvre tactique. La concentration du capital réclamera toujours un totalitarisme politique proportionnel à elle-même.

En résumé, avec la concentration du capital, en Occident par sa circulation et sa reproduction élargies spontanées, en Orient par ses urgences anti-révolutionnaires, et dans les ex-colonies par leur enchaînement aux Grands et par mimétisme démagogique, nous nous trouvons face à un Etat qui connaît certes des différences territoriales (on ne peut dire nationales car dans bien des cas la nation a été imposée ou est en train de l'être), d'après les antécédents historiques, mais dont la fonction première, toutes les autres y étant subordonnées, consiste à imposer la reproduction élargie du capital, c'est-à dire un type d'association humaine caduc et entièrement pernicieux à présent.

L'analyse de l'Etat moderne autorise une grande prolixité, qu'on tienne ou non en compte ce qui précède. Dans cette ébauche, il ne faut plus abonder. Les indications données suffisent pour dépasser l'analyse et parler de l'anéantissement de l'Etat.

Devant cette perspective, depuis toujours celle du mouvement révolutionnaire, les avocats traditionnels de l'Etat, comme représentant immortel de la société, représentent peu de chose en qualité d'obstacle théorique, quelque soit leur savoir, et moins encore dans la pratique de la lutte de classes. Limitons-nous à citer, dans l'attente d'une réfutation plus générale, «*Vivre sans Etat ?*» de Jean William Lapierre (Ed. Esprit-Seuil 1977), où il répond au livre déjà cité de Pierre Clastres, «*La société contre l'Etat*». Monsieur l'agrégé de philosophie écrit : «Où et comment les conditions d'une société sans Etat sont-elles réalisables, fût-ce à long terme. Une économie d'abondance et une société de loisir dans une population stabilisée par la limitation des naissances, un mode d'organisation et de régulation sociales abolissant tout désir d'innovation dans tous les groupes sociaux, est-ce bien là un avenir possible pour l'espèce humaine ?» (p.360). Et à la page 371 : «... le dépérissement du pouvoir politique (...) on ne saurait l'attendre que d'une extinction de la capacité humaine d'innover, d'un épuisement de l'imagination par le triomphe de l'habitude ou du réflexe conditionné, d'un coup d'arrêt porté à l'historicité».

Depuis l'époque où Spencer fulminait : «Tout socialisme comporte l'esclavage» (All socialism involves slavery), les arguments se sont affinés, mais à peine, vus de près. Ils sont de même apparentés à ceux de Berdiaef, qui opposait, à une paralysie de l'histoire due au socialisme, son noble accomplissement par le retour du Christ, à moins que ce ne soit par «la résurrection de la chair». Les variations sur le même thème surgissent comme un réflexe du cerveau de nombreux érudits de tous les pays. Leur bonheur consiste en ce que les pays dits socialistes leur donnent très largement raison. Même les néo-fascistes peuvent y puiser matière leur permettant de paraphraser l'idiotie de Hitler dans *Mein Kampf* : «Le marxisme, c'est la magie noire». Parmi ces érudits, même les plus respectueux du sérieux scientifique sont incapables de déclarer sans embages que les dits pays sont au socialisme ce qu'un défoliant est à la végétation. Violence répressive,étouffement de toute liberté, mensonge systématique et tout à fait prémédité ne disparaîtront là-bas qu'avec le démantèlelement préalable de l'Etat, et leur Etat ne peut être analysé que comme un cas particulier des Etats Occidentaux.

A la question de Lapierre sur où et comment d'une société sans Etat, on reviendra à la fin de ces coups d'éclairs. En attendant, qu'on observe comment le professeur suit les traces de Lévy-Strauss dans *Race et Histoire*, où il considère que l'actuelle mosaïque bigarrée du genre humain et de la société capitaliste favorise le désir d'innover et donc le progrès dans l'histoire. A l'instar de tant d'autres dont leurs loisirs leur ont permis de devenir ce qu'ils sont, ils passent outre un fait écrasant par son extension géographique non moins que par la grave privation mentale qu'il entraîne pour des centaines de millions de personnes, même dans les pays les plus cultivés : l'interdiction d'innover et tout simplement de savoir, par le décret de leurs conditions d'existence ; c'est le plus draconien et le plus inviolable de tous les décrets possibles. Le coup paralysant assené à l'histoire est une constante depuis des millénaires, car la majeur partie des personnes ont été placées hors d'elles, toujours engendrées et reproduites comme objets souffre-douleur du devenir. Et ce, non d'une manière quelconque, mais par et pour la minorité dominante et instruite, qui agit comme sujet, sujet bâtard donc.

En témoignent nombre de civilisations désagrégées par décadence ou détruites, s'étant avérées incapables de donner jour à rien de mieux. L'épuisement de l'imagination ne se produira jamais, sauf dépérissement physique de l'espèce ou retour à l'animalité. N'empêche, son étouffement est un phénomène d'intensité variable mais constant dans les sociétés de classes et Etat. Et c'est en elles que l'imagination de nombreux hommes savants voit un danger mortel pour la disparition de l'étouffement.

D'après Lévy-Strauss et Lapierre entre autres, la dialectique de l'histoire réclame la diversité de groupes culturels et de groupes sociaux, euphémisme qui désigne les classes et pays riches et pauvres. En-dehors de celà, ils ne voient que plate médiocrité, des cerveaux sans impulsions ni désirs parce que matériellement repus. Or, une des tragédies de tout le parcours des hommes consiste précisément en ce que la culture a eu depuis toujours, comme organes de connaissance et d'expression, des gens rassasiés, sans grandes préoccupations matérielles ou entièrement libres d'elles, grâce au travail des autres. Rendre tous les hommes exempts de cet abrutissant fardeau ne peut pas entraîner leur dépersonnalisation, puisqu'ils sont dépersonnalisés à des degrés différents et depuis toujours. Par contre on n'aperçoit pas d'autre moyen pour que tout un chacun découvre ses capacités optimales.

Le jeu dialectique entre le monde extérieur (le cosmos) et l'homme est entravé en permanence par la lutte à mort entre les hommes. Aussi longtemps qu'elle n'aura pas lieu de manière directe, sans ce dégradant impôt de sang, ignorance, exploitation, répression, les facultés essentielles de l'immense majorité resteront hermétiquement enfermées dans le subconscient.

Cela établi, la pire catégorie d'ennemis de la disparition de l'Etat est celle qui, tout en l'admettant en paroles, renvoie sa réalisation à un avenir mythique, tout en faisant de l'Etat, pendant une durée indéfinie, le propriétaire maître et seigneur de tout et l'organisateur du communisme. Elle est bien plus dangereuse que l'autre catégorie, non point par son savoir, qui est indigent, mais par ses agissements d'hypocrisie préméditée, et avant tout par les positions organisatives qu'elle détient au coeur même du capitalisme, dont elle est partie constituante. Signalons les syndicats des partis «communistes» et «socialistes» riches et officialisés, en plus des pays peuplés de près de deux milliards d'habitants où sévit le despotisme étatique de partis policiers. Leur publicité est comparable, par le volume et le râbachage, à la publicité des monopoles multinationaux les plus forts. La monstruosité d'une telle supercherie n'a été dépassée par aucune autre antérieure.

Si l'Etat capitaliste est la condensation de toute la violence étatique et para-étatique depuis la proto-histoire, l'Etat dans les pays en question rassemble, agrandis, les bestialités, coups tordus et crimes caractéristiques de l'Etat bourgeois depuis sa naissance. Sa fusion avec le système économique structurel est indubitable et plus complète que dans aucun autre pays. Il n'y a chez eux aucun interstice entre la production et l'Etat, si ce n'est par fraude... Celui-ci apparait sans détours, sans voile et directement tout à la fois comme produit et organe opérateur du système économique. La relation cyclique mondiale : capital - salariat - capital accru, trouve là-bas, à l'un des extrêmes, l'Etat, comme investisseur du capital, à l'autre extrême, le même Etat, comme empocheur du capital accru par la plus-value ; au milieu : la classe ouvrière broyée. On cherchera en vain un schéme capitaliste au contours plus nets et une correspondance plus achevée entre la structure sociale et la superstructure politique.

Qu'un pareil Etat soit apparu après une révolution d'envolée communiste, c'est un problème qu'on ne peut considérer ici que tangentiellement[^1]. Le dépérissement et la mort de l'Etat après 1917 ne pouvait se produire sans passer de la révolution démocratique ou permanente à la révolution socialiste. La contre-révolution sous une forme non-bourgeoise, non moins, mais plus capitaliste, survint avant, détruisant du même coup l'objectif communiste et la révolution démocratique. Pour la première fois le monde eut sous les yeux une contre-révolution et un accroissement du capital sans classe bourgeoise. Ce fait nous apprend que si tout système bourgeois est capitaliste, tout capitalisme n'est pas bourgeois pour autant. Enseignement plein de signification pour comprendre la décadence du système capitaliste mondialement considéré. Par ailleurs, il permet, si l'on apréhende avec justesse les mesures et les erreurs des bolchéviques qui facilitèrent le reflux contre-révolutionnaire, de discerner bien mieux qu'autrefois les conditions qui amèneront la mort de l'Etat.

L'Etat russe est le premier promoteur de mensonges à l'égard de sa propre nature et de celle de l'Etat en général. Dans toutes ses versions, il s'agit de bourdes indignes d'être prises en considération, si ce n'est parce que, sans cesse propagées dans toutes les langues, elles se sont infiltrées dans la matière grise de maints intellectuels, et surtout parce qu'elles servent à opprimer ceux qui vivent sous cette férule.Au moment de la promulgation de la constitution de Staline -en réalité de Boukharine - alors qu'on préparait dans les coulisses les grands procès falsifiés de Moscou, Molotov révéla au monde, comme théorie, que l'Etat ne subsistait en Russie que pour la répression des voleurs et autres malfaiteurs, sans aucune fonction de classe. Presque simultanément, l'extermination physique ravageait les hommes de 1917 et des millions d'autres, non sans la collaboration de voleurs et malfaiteurs. Le Kremlin se redéfinit après comme une dictature du prolétariat, en même temps que mourraient dans les camps de travaux forcés ou à coups de pistolets dans l'occiput, 20, 30 ou 40 millions de prolétaires et que des milliers d'intellectuels et techniciens étaient réduits à la condition de parias. Plus l'Etat devenait brutal, plus lourd devenait l'esclavage des prolétaires, plus le Kremlin déployait d'obstination à répandre son mensonge dans le monde par tous les moyens, concussionaires aussi bien que publicitaires. La plus récente de toutes ses supercheries, «l'Etat de tout le peuple» (version Brejnef), s'apparente à la définition du hitlérien Schlidt, pour qui le politique, domaine privilégié de l'Etat, se résume dans la notion «ennemi, ami», définie par l'Etat lui-même.

La véritable explication se trouve au niveau le plus bas. «Le peuple tout entier», comme par ailleurs la «coexistence pacifique» (initiative du plus notoire des flics, Staline en personne), sont des formules-pièges adaptées à la mentalité de technocrates, intellectuels de gauche et bourgeoisie fanée, à ceux qui sont appelés (par Moscou) à devenir la charpente de futurs Etats satellites «du peuple tout entier». La motivation profonde de telles vacuités n'est autre que la puissance militaire de la Russie et de son Bloc militaire.

Le stalinisme cabochard de l'Etat chinois n'est qu'un calque de celui de la Russie, avec des éclaboussures de l'Empire Céleste. Il est pertinent de le rappeler, surtout parce que sa collaboration-alliance avec les Etats-Unis et le Japon offre une preuve incontestable de la réalité d'un Etat mondial uniforme pour l'essentiel, d'alliances militaires et de rôles économiques interchangeables. Le «Tigre de papier» dont Mao-Tsé Dong avait parlé est devenu «griffes d'acier», sauvegarde de la Chine «socialiste» face à la Russie «socialiste».

Pour ce qui est des staliniens éhontés de l'Europe occidentale ou d'ailleurs, qu'ils restent ou non dans leurs partis, le pesant fardeau de leur propre passé leur interdit de rien dire de sérieux sur l'Etat en général, et sur l'Etat russe en particulier. Il faut les observer rapidement. Les italiens, les premiers des «pluralistes», et *aussi* ceux qui reçoivent le plus de millions et de privilèges de leur capitalisme national, écrivent dans *Il marxismo e lo Stato*, que les oeuvres de Marx renferment «une théorie générale de l'Etat» qui devrait être développée. D'autres ont prétendu, non moins gratuitement, qu'elles contiennent en germe la bestialité stalinienne. L'Etat est éternel pour ceux qui parlent de la sorte, il peut être transformé, pas supprimé. Depuis de longues années en vérité, le parti de Togliatti et de Berlinguer voit dans les entreprises de l'Etat italien, des foyers de socialisme, bien dans la ligne de son projet de capitalisme d'Etat. En France, Ellenstein allège comme tant d'autres le poids de sa conscience en postulant un socialisme démocratique tout en proposant de considérer l'Etat russe «comme produit par l'histoire», comme qui considère qu'un veau est un produit de la parturition de la vache. Son collègue et philosophe, Althusser, porte son effort de penseur jusqu'à voir dans l'oeuvre de Staline le résultat «d'une erreur économiste». L'argument ne vaut pas plus que le démonologique «culte de la personnalité». En Espagne, Carillo et sa suite, troisièmes en mal (apparent) de rédemption des péchés, braillent d'avantage, mais à l'instar de *tous* ceux qui se sont prosternés devant Staline et ses successeurs, il se trouvent, de ce fait et du fait de leurs propres oeuvres, moralement et intellectuellement dans l'incapacité de découvrir la vérité et de la proclamer.

Sans considérer l'Etat russe et l'oeuvre de Staline comme le moteur et le résultat d'une contre-révolution qui sauva aussi le capitalisme occidental, on ne peut énoncer que des tromperies. C'est pour cela que le stalinisme survit à la mort de Staline, et qu'il vivra aussi longtemps que son oeuvre. Il est présent même dans les velléités démocratiques des dissidents. Leurs critiques, comme hier la dénonciation de Khroutchev, ne dépassent pas les bornes d'une critique stalinienne du stalinisme. En acceptant comme sincères les paroles des «pluralistes», leur souhait serait un capitalisme d'Etat façon moscou, rendu décent avec la feuille de vigne occidentale.

Un livre de Nicos Poulantzas, «*L'Etat, le pouvoir, le socialisme*» (Ed. PUF 1978), permet de voir à l'insu de l'auteur, la néfaste influence du stalinisme, et même d'en avoir la filiation formelle. Poulantzas ose parler de disparition de l'Etat, mais dans un avenir si éloigné, qu'il la supprime en tant que projet concret, d'actualité immédiate post-révolutionnaire. En réalité, il supprime aussi la révolution, mettant à sa place «la voie démocratique vers le socialisme». Et ce qu'il entend par socialisme n'est autre que la propriété d'Etat flanquée de l'autogestion. Il s'agit pour lui de modifier peu à peu l'Etat actuel et pas du tout de le démanteler, grâce à des foyers d'autogestion et à d'autres positions que la classe ouvrière occuperait. Il se situe à droite du réformisme austro-marxiste du premier après-guerre, et son argumentation théorique est bien inférieure.

Les courants et auteurs nommés, et d'autres qui seront signalés dans un ouvrage postérieur sur ce thème, parlent en l'air, souvent avec un ton académique peu engageant. Ils exhibent une bibliographie copieuse, mais ils sont toujours en marge de l'expérience pratique, c'est-à dire, des hauts et des bas, des victoires partielles et des déroutes du prolétariat mondial ; comme si elles n'avaient pas existé. Même de l'expérience russe, ils ne tirent que des conclusions négatives,rassurantes pour le capital, anésthésiantes pour la classe ouvrière. Or depuis 1914, première guerre mondiale, cette expérience est très riche et permet de dégager des éléments importants en vue de la disparition post-révolutionnaire de l'Etat.

La nécessité de démanteler l'Etat capitaliste, le plus clair des enseignements de *La Commune*, est allée s'accentuant en proportion au gigantisme militaro-policier du même Etat, et à la concentration du capital. L'expérience de la révolution russe, et vingt ans après celle de la révolution en Espagne, permettent un important progrès à la théorie : l'organisme de force ou Etat résultant de la révolution prolétarienne ne peut pas devenir propriétaire de l'économie sans vite tourner à la contre-révolution. Celle-ci rencontra en Russie la facilité de la propriété accaparée par l'Etat et de l'exténuation de la classe ouvrière. Ce ne fut pas le cas en Espagne, mais les organismes coercitifs de l'ancien Etat, subrepticement reconstitués (par le parti de Moscou et avec les armes de Moscou, soit dit en passant) réussirent à désarmer le prolétariat, à l'exproprier,acte réalisé par le truchement de la nationalisation. Et grâce aussi à des circonstances politiques dont l'exposé n'a pas sa place ici[^2]. La propriété d'Etat entraîna également la contre-révolution dans la zone rouge, et sa répercussion dernière fut la victoire de Franco. Les deux expériences sont irrécusables.

A l'origine, l'Etat était la conséquence du saccage de l'exploitation systématique, non point son créateur ; la disparition de celle-ci ne sera pas d'avantage son oeuvre, mais procède en droite ligne de cette disparition. Postuler un Etat organisateur du socialisme, quelque fondement social qu'on lui attribue, c'est une intention non plus négative ou opportuniste, mais, au regard de l'expérience, réactionnaire de fond en comble. C'est d'autant plus évident que la capacité de production réalisée à ce jour, et la capacité potentielle de la science moderne, permettent d'aboutir en peu de temps à la disparition des classes quant à leur fondement économique. Il suffira de bousculer l'embarras paralysateur et corrupteur qu'est l'exploitation. Ce «*bousculer*» embrasse, il va de soi, au-delà de la bourgeoisie, des monopoles, l'Etat actuel, tous les organismes para-étatiques, lois, etc. qui veillent sur l'exploitation, la règlent ou l'épaulent à l'aide du *consensus*, de la négociation et autres arrangements, tacites ou non, plus ou moins rétro-historiques. Les démanteler, tel est l'aspect négatif de la révolution -négatif de ce qui était avant - condition préalable pour que l'aspect positif s'élance en avant. De même que la violence et le saccage entre les primitifs s'institutionnalisa à la fin en Etat, les conséquences ultimes d'une telle violence, le monstrueux Etat moderne et le saccage réglé par le rapport social capital-salariat, réclament aussi de la violence pour en finir avec. Telle est la tâche de la dictature du prolétariat, synonyme exact de révolution communiste. Le pénible terrain bourbeux parcouru depuis la sauvage extranéité multi-réciproque jusqu'à celle de la lutte de classes, du nationalisme, de l'impérialisme et des armements atomiques, débouchera par le dit chemin révolutionnaire, sur une humanité sans avidités opposées ni conflits, une humanité libre.

A moins de se leurrer par des préjugés terminologiques, ou de tomber dans le piège du «chemin démocratique», force est de reconnaître que la révolution sociale doit être imposée comme une rebellion victorieuse quelconque. L'humanité n'a connu que des régimes dictatoriaux à des degrés différents. Les communautés primitives elles-mêmes devaient payer tribut aux despotismes, qui les toléraient sous cette condition. La démocratie bourgeoise a été la moins brutale de toutes les dictatures, quoique son fondement soit l'absolutisme du capital sur le travail. A l'inverse de toute autre, l'imposition révolutionnaire met fin au joug millènaire pour fonder une liberté à la mesure de tous les hommes, et non pas de minorités manipulatrices.

Dans *La société contre l'Etat*, Clastres se trompe de chemin lorsqu'il croit percevoir chez certains groupes primitifs un rejet de l'Etat, comme s'ils avaient la prémonition de son caractère oppressif. Ainsi son argumentation est facilement annulée par Lapierre, dans *Vivre sans Etat?*. Il signale que les sociétés primitives sans Etat sont de dimension réduite et restent immobiles depuis toujours. Tout de même, l'argumentation de Lapierre est incomplète et par ailleurs adaptée à son refus de croire que l'Etat puisse être supprimé dans des sociétés hautements développées.

Clastres ne prête aucune attention à l'importance économique et oppressive des raids de rapine entre les primitifs. Cela l'empêche d'élucider le pourquoi de l'apparition de l'Etat et il n'entrevoit même pas le comment de sa disparition future. Le titre de son ouvrage est trompeur, car il fait référence aux primitifs et pas à la société contemporaine. De son côté, Lapierre n'attache à l'inexistence de l'Etat chez certaines ethnies, d'autre importance que celle de cause et démonstration de leur propre primitivisme. L'idée de disparition de l'Etat moderne lui semble une idée de rêveurs. Mais les arguments qu'il présente transforment le songe en cauchemard. Il convient de le citer encore afin de répondre à sa question sur les conditions de disparition, qui ne sont pas celles qu'il réfute chez Clastres, mais celles que nous avons tous les jours sous les yeux. Voici ses mots : «Le dépérissement de toute forme de pouvoir politique spécialisé, l'avènement de nouvelles 'sociétés sans Etat', ne sauraient être attendus que d'un imprévisible coup d'arrêt de l'histoire et d'une sorte d'évolution régressive de l'espèce humaine vers son atomisation en petites sociétés closes et homéostatiques.» Tout en nous assurant que dans un tel cas, l'inventivité de l'homme mourrait, il conclue que toute «conduite déviante aura été définitivement inhibée par l'empreinte de bonnes habitudes.Le conformisme social ne pourra plus être ébranlé» (pages 365 à 371).

Tout d'abord, de là découle que les sociétés avec Etat, la nôtre très particulièrement, ne connaissent pas de régressions, ou seulement de courte durée et de peu de gravité ; que l'intelligence humaine trouve en elles un terrain fertile ; que sous l'autorité de l'Etat, l'homme est, ou tend à être non-conformiste, et 'last but not least', que le coup anti-civilisateur dans l'histoire, résulterait de la disparition de tout corps politique spécialisé.

On croirait que Lapierre n'a pas entendu parler des innombrables régressions imposées à l'histoire depuis qu'histoire il y a, entre autres de la décadence de la civilisation gréco-romaine, qui s'étale jusqu'au XII° ou XIII° siècle. Toutes ont été introduites par un renforcement de l'Etat - non par sa disparition- c'est-à dire par le corp politique spécialisé. Dans l'actualité aussi, quiconque peut observer des signes de décadence, tous favorisés, lorsqu'il ne sont pas créés, par l'Etat. On peut en dire autant du conformisme. Qui donc en a besoin, plus que ce corps superlativement spécialisé? Que l'on regarde où et quoi que ce soit, l'Etat favorise, organise le conformisme par de multiples moyens : coercitifs, publicitaires, culturels, vénaux. Si bien que dans nombre de cas, les innovateurs lui rendent personnellement hommage. Mais toute innovation dépassant les limites matérielles du système est rejetée, sans égards aux moyens employés. En outre, des centaines ou des milliers de silos menacent de mort l'humanité jour et nuit, à chaque minute. Et ceux qui savent, au lieu d'ameuter le public pour l'empêcher, s'adonnent sans inquiétude à leurs études «innovatrices». Les physiciens, les mathématiciens, les ingénieurs, etc. qui inventent et fabriquent les armements atomiques et autres, ne sont-ils pas, eux aussi, de nauséabonds innovateurs, conformistes et vénaux ?

Toutefois le comble est qu'on nous parle d'un danger de dégénérescence mentale, sinon physique de l'homme, comme conséquence de la disparition de l'Etat, cet organisme qui freine le devenir depuis des décénies, au prix d'hécatombes, par des guerres et des répressions. A Lapierre qui demande quand et comment seront réunies les conditions dont on parle, il faut répondre :

1 - La toute-puissance illimitée, monstrueuse, de l'Etat lui-même, est telle qu'il peut se permettre ce que bon lui semble (avec et sans «raison d'Etat», cette impunité garantie du crime), paré de ses lois ou malgré elles. Sauf s'il est démantelé, il perfectionnera le processus despotique et finira par déclencher l'extermination depuis les silos et sous-marins. Cette situation est à tel point indéniable, que tout individu ou organisation se trouve aujourd'hui devant l'obligation politique et morale d'appeler à la destruction de l'Etat. C'est celui-ci qui serait mis en évidence, comme accusé, criminel devant n'importe quel tribunal, sans parler du bien inconnu «tribunal de l'Histoire». Il est pertinent de rappeler à cet endroit, la boutade attribuée à Einstein, en dépit de sa responsabilité dans la fabrication de la bombe atomique : «Si la prochaine guerre est atomique, la suivante se ferait avec des arcs et des flèches».

2 - La production de biens de consommation, alimentaires,ou d'un usage quelconque dans la vie, d'outillage industriel,etc., n'atteint qu'un volume et perfection exigues, en raison de leur forme mercantile, de l'achat et de la vente imposés par les bénéfices du capital et de son Etat. Ces mêmes bénéfices réclament des arsenaux (plus de quatre cent mille millions de dollars par an, au moment où ces lignes sont écrites - 1978), des produits d'une mauvaise qualité préméditée, de la corruption, de la pollution et de multiples nuisances. L'indigence extrême, la maigreur squelettique et la mort par le fléau de la famine, sont le sort de 1000 millions de personnes, ce qui ne pourrait pas arriver dans le cas d'une production pour la consommation, sans vente. Et on ne sortira pas d'une telle situation aussi longtemps que la demande de produit aura pour mesure la capacité d'achat. Même s'il y avait une amélioration, les dénivelés seraient encore énormes et non moins nuisibles.

3 - Les millions d'hommes des pays industrialisés qui travaillent à la production sont toujours exposés au chômage, au travail soumis à un cycle épuisant. Ils manquent de métier, et de la possibilité d'acquérir des connaissances, par leur peu de temps libre, non moins que par imposition économique (salaire) ... et par bon vouloir gouvernemental. Ils peinent pendant huit ou dix heures à l'usine, tandis que la science, dont l'application entière et scientifique est interdite par les bénéfices du capital, est en mesure de réduire à très peu le temps de travail socialement nécessaire, avec un rendement quantitatif et qualitatif très supérieur.

4 - La millénaire séparation des hommes en cultivés et incultes, travailleurs manuels et intellectuels, est devenue en ce moment du siècle une absurdité aussi flagrante que le voyage vers la Chine, de caravansérail en caravansérail. Le savoir intellectuel peut être le fait de tous par la suppression du capital et de l'Etat, sans autres limites que les aspirations individuelles, tandis que le savoir-faire manuel pourrait récupérer, sans que personne se voit condamné à le subir, ses capacités perdues. Le temps pour organiser tout cela ne compte pas comme empêchement. Le fait est que culture, science, recherches, sont en train de se prostituer au service direct ou indirect de l'Etat, qu'elles dégradent leur propre condition et celle de la société en général. Elles sont facteurs objectifs de décadence, alors que leurs potentialités sont facteurs objectifs de progrès. C'est ce que, édulcorant la vérité, on appelle actuellement «malaise social». Dès lors l'aliénation commence à prendre l'aspect d'un assoupissement intellectuel et d'une perversion dans les cercles dirigeants, des hommes d'Etat jusqu'aux leaders syndicaux.

On pourrait arguer, certes, que depuis 1936-37 le prolétariat ne donne guère signe de vouloir se révolter contre sa condition en s'élançant contre l'Etat et le capitalisme. Il ne le donnera pas tant qu'il reste prisonnier des organisations politiques et syndicales qui, au nom du socialisme, du marxisme ou de la simple amélioration du système, lui vident le crâne et resserrent sa chaîne salariale. N'empêche que la nécessité plane près de nos têtes et n'arrête pas de devenir plus évidente. Un brusque sursaut de rebellion pourrait introduire à tout moment une nouvelle période révolutionnaire. La probabilité en augmentera, non pas avec le chômage, ni avec une crise de surproduction, si grave soit-elle, mais au fur et à mesure que passe dans le domaine de tout le monde l'horripilante vérité sur la Russie et ses imitateurs, et donc la fausseté constante de ses partis à l'extérieur.

Empêcher la réapparition d'un pouvoir bureaucratique après une future révolution est une préoccupation fréquente à l'heure actuelle, non sans raison. Or les mesures recommandées (conseils ouvriers sans partis politiques, démocratie des partis ouvriers au sein des conseils, révocation à volonté des délégués et des comités) n'ont avec l'intention qu'une relation secondaire ou inexistante. Préoccupations et mesures de forme ne suffiront jamais à empêcher un retour en arrière, qui ne pourrait être que bureaucratique et capitaliste d'Etat. Il faudra que dans le fonctionnement-même du système social naissant, quelque chose barre la route à toute contre-révolution. Ce quelque chose ne peut être que la rupture radicale de l'ancienne relation sociale capital-salariat, qui engendre la plus-value, c'est-à dire l'exploitation, fondement du système actuel, donc de l'Etat. Le montant colossal de ce qui constitue la plus-value, une fois confié à un organisme post-révolutionnaire, quelqu'il soit, deviendrait le foyer, l'aliment de la contre-révolution. Il n'est pas question, non plus, d'abandonner son administration aux travailleurs, par unités ou par branches de production, ce qui serait la meilleure version autogestionnaire. Elle introduirait une rivalité funeste entre groupes qui amènerait l'exploitation par les plus puissants.

Le bureaucratisme et d'autres maux enfoncés dans les mentalités et dans la réalité actuelles, ne pourront être entièrement évités dans aucun cas. Mais on peut certainement empêcher qu'elles se répercutent en domination et exploitation des uns par les autres, en attendant que se généralise la nouvelle mentalité dégagée du communisme. La clef n'est autre que le rapport susdit entre l'homme et la nature, entre instruments de travail et travail, entre production et consommation. La suppression de la loi de la valeur y est implicite. A moins d'implanter cette relation sociale nouvelle, déjà communiste, la contre-révolution trouvera toujours manière de grimper, quoi qu'on fasse. Et réapparaîtra un Etat encore plus destructeur que l'antérieur.

Le produit excédant du travail (relativement à un cycle antérieur) devra être assigné eu égard à la disparition des classes, entre un relèvement de la consommation immédiate et la création de nouveaux instruments de travail et de culture, à l'échelle nationale, en attendant l'intégration dans le continent et dans le monde. La disparition du prolétariat est l'unique démonstration probante de la disparition des classes et de la coercition sociale.

Depuis la horde et les tribus très primitives à l'affut d'autres hordes et tribus, jusqu'aux Etats ultra-centralisés actuels, à l'affut de bénéfices partout dans le monde, et donc auprès de leurs co-nationaux, les ruptures de continuités survenues, aussi bien dans les méthodes de saccage que dans celles de l'oppression politique, n'ont été rupture que relativement à ce qui existait avant. Mais par rapport à l'homme en tant qu'espèce exempte de particularités de tribu, nation, race, il y a ininterruption, ou par concordance avec les connaissances physiques, il y a un continu-discontinu. Mais celui-ci est lui-même de nature opposée au continu-discontinu que représentera la rupture définitive d'avec la succession de systèmes de domination. Avec lui le discontinu rompt également avec le continu antérieur ; il inaugure un complexe humain supérieur, opposition directe et complément du Cosmos.

La Ciotat, août 1978. — G. Munis.

[^1]: Ceci est exposé dans «Parti-Etat, Stalinisme, Révolution». Editions Spartacus. Paris 1975.

[^2]: Ceci est exposé dans *Jalones de derrota, promesa de victoria (teoria y critica de la revolucion espanola)* Ed.ZYX.Madrid 1977.
