Alarme, n° 5, juillet-août-septembre 1979 (p. 13-15). PDF du numéro complet
Traduction d'extraits de lettres d'un camarade américain.
La principale caractéristique de la totalité des confrontations qui ont eu lieu dans l'industrie, à dater de la grève des mines charbonnières de 1977-78, est le rejet grandissant du syndicalisme par les syndiqués. La collusion ouverte des bureaucrates syndicaux et des employeurs dans la manipulation et la répression du mécontentement ouvrier a rendu évident à tous les ouvriers, exceptés les cadres syndicaux corrompus, que les syndicats ne promettent rien pour défendre les ouvriers, que ce soit contre la chute rapide des salaires réels par l'inflation ou que ce soit contre le totalitarisme croissant du lieu de travail. Ce qui est nécessaire maintenant, c'est de comprendre qu'il n'y a pas d'autre voie pour les syndicats. La participation des syndicats dans l'abaissement du niveau de vie des ouvriers par le chômage croissant et l'inflation est inséparable du rôle des syndicats comme agents pour la vente de la force de travail. De plus, il est nécessaire de comprendre que même une augmentation des salaires à travers le syndicalisme a pour conséquence inévitable l'augmentation de l'exploitation des ouvriers -c'est-à-dire de plus grands profits pour les capitalistes-, puisque des salaires plus élevés signifient inévitablement une monnaie d'échange pour une plus grande subordination à un plus grand contrôle de la part des capitalistes.
La grève minière, qui est la première escarmouche, resta le seul épisode dans la période pour caractériser une rébellion significative des ouvriers contre les bureaucrates syndicaux. Depuis, toutes les possibilités de rupture radicale dans le consensus social ont été empêchées par les syndicats. Mais les syndicalistes sont mal à l'aise avec leurs succès. Le spectacle de l'alliance continue entre syndicats et employeurs a abouti au dégoût de millions d'ouvriers envers les syndicats. La voie est ouverte pour gagner les ouvriers à un programme d'attaque révolutionnaire du capitalisme, qui commence par une répudiation révolutionnaire du syndicalisme.
L'insuffisance radicale des traditionnels syndicaliste, "gauchiste", politique commence à se révéler dans certains conflits centraux. Par exemple, durant les 10 jours de grève nationale des camionneurs, (qui inclua les ouvriers du rail et amena à de considérables licenciements dans l'industrie automobile), la principale "opposition" groupant dans le Syndicat des Camionneurs, les Camionneurs pour un Syndicat Démocratique (Teamsters for a Democratic Union, TDU), qui arriva à être contrôlée par les Socialistes Internationaux de Tony Clifford, fut capable de gagner l'attention d'une large couche de la classe ouvrière. Les ouvriers syndiqués, à travers tout le pays, regardèrent le TDU comme leur guide. Mais les initiatives du TDU ne vinrent pas. Parceque le programme du TDU est loyal envers le syndicat, il a gardé une attitude humble durant la grève, cela pour ne pas saboter l'"unité". En fait, puisque TDU ne trouve rien à redire au syndicalisme en soi, son programme consiste en rien de plus qu'une tiède critique de l'évidente corruption personnelle des bureaucrates. Un imprimé du TDU, distribué dans tous les principaux garages de camions de la région de la Baie de San Francisco, avança des slogans du type "La base doit combattre pour un contrat décent parceque Fitz (Fitzsimmons, dirigeant du Syndicat des Camionneurs) ne le fera pas!". La stratégie du TDU consiste à appeler la base à pousser les bureaucrates vers la gauche. Ce n'est pas ce que les ouvriers camionneurs syndiqués veulent entendre, et pour cette raison TDU gaspilla la bonne volonté dépensée durant la grève. Les grèves peuvent seulement vaincre contre les syndicats, et les "gauchistes" qui essaient d'obscurcir ce fait ne méritent que le mépris des ouvriers. TDU émergea de la grève avec une audience réduite, en réponse à sa mauvaise volonté à combattre les illusions syndicalistes. L'opposition dans les rangs des syndiqués durant la grève se focalisa non autour des "socialistes" du TDU, mais autour des ouvriers du herschage de l'acier des industries de base du Nord-Est. Les herscheurs désobéirent à l'ordre de la direction internationale du syndicat des camionneurs de retourner au travail, et leur opposition fut assez affirmée pour que la direction internationale accorda formellement une approbation officielle à la grève des herscheurs de l'acier. Laissant les herscheurs de l'acier s'épuiser eux-mêmes, la direction internationale réaffirma alors son contrôle. Les herscheurs ne gagnèrent rien. Bien que la résistance des herscheurs à la fin de la grève négociée par le syndicat fut dictée uniquement par leurs intérêts corporatifs (puisque leurs conditions de travail sont couvertes par un "lien" indépendant à l'accord national de l'industrie du camionnage), les herscheurs furent considérés par le reste des camionneurs comme leurs représentants contre la direction internationale du syndicat. De façon significative, les herscheurs, dont la grève sauvage nationale de l'an dernier se marqua par des affrontements armés dans divers endroits du pays, ont tendu à rejoindre un syndicat clandestin opérant à l'intérieur du Syndicat des Camionneurs: la Fraternal Association of Steel Haulers (FASH). Les herscheurs ont encore perdu, parceque l'opposition aux bureaucrates à l'intérieur des syndicats et/ou à travers des syndicats doubles ne consolide en rien la position des ouvriers. Les ouvriers doivent quitter les syndicats et combattre contre eux. Jusqu'à ce qu'éclate une réelle révolte anti-syndicale, engageant des millions d'ouvriers, des grèves qui n'aboutiront pas, comme celles que nous avons vues se dérouler depuis la grève charbonnière, continueront à se déclarer. Les ouvriers doivent dépasser et dépasseront le passif dégoût présent vis-à-vis du syndicalisme, pour arriver à une protestation active.
Superficiellement, les relations de classes aux Etats-Unis continuent à rester sous contrôle. Sous la surface, la crise générale des relations sociales continue de mûrir. La crédibilité du gouvernement capitaliste a été sévèrement minée par l'accident nucléaire de Three Mile Island. La colère des masses contre le pouvoir des grandes compagnies est renforcée par l'inflation rapide et les profits records, particulièrement en Californie où le prix de l'essence a été augmenté d'un dollard pour environ 4 litres. La combinaison de l'inquiétude relativement au pouvoir nucléaire et de la rage vis-à-vis des monopoles pétroliers pourrait pousser les Etats-Unis dans une confrontation de classes des plus graves. En ce moment, pour la première fois dans l'histoire des Etats-Unis, la nationalisation de l'industrie la plus importante, l'industrie pétrolière, est en train d'être largement discutée... conséquemment une couche de leaders syndicaux "socialistes" est en train de se dévoiler. Les révolutionnaires sérieux aux Etats-Unis ont maintenant une grande opportunité devant eux. Le rôle des syndicats comme gardiens de la paix sociale doit être sans merci exposé, et aux propositions de nationalisation des industries doivent être opposés nos arguments pour la prise de l'industrie par les ouvriers eux-mêmes. Ce qui est nécessaire, c'est une large intervention sur le lieu de travail, avançant la révolte comme réponse à la tyrannie des entreprises et de l'Etat, les assemblées et comités comme une alternative aux syndicats.
La grande tension politique développée dans la société américaine est illustrée par l'émeute anti-policière de San Francisco qui a eu lieu le 21 Mai. Brièvement: en Automne dernier, Dan White, policier et conseiller municipal, assassina le maire de San Francisco, George Moscone, et un autre conseiller municipal, Harvey Milk. Harvey Milk était le premier fonctionnaire public ouvertement homosexuel qui soit élu à San Francisco, et l'acte de White a été ressenti comme une attaque pogromiste contre les homosexuels. Le 21 Mai, se clotura le procès de l'assassin par un verdict d'homicide volontaire et une sentence d'environ 3 ans de prison. La réaction de l'entière communauté radicale et libérale de San Francisco, incluant la plupart des jeunes ouvriers, fut à la fois de l'incrédulité et un sentiment d'injustice, du fait qu'un policier puisse commettre une grave atrocité terroriste et soit virtuellement impuni, tandis que si un homosexuel, un noir, une personne de langue espagnole, ou quelque ouvrier ou personne pauvre avait assassiné Dan White, une terrible réaction répressive aurait naturellement suivi. 5.000 personnes alors ont marché sur City Hall (Mairie), où elles ont détruit les vitres, mis le feu au sous-sol, se sont armées avec des barres de métal, combattirent et défirent la police trois fois, et brûlèrent au moins 20 voitures, des voitures de police pour la plupart. Une grande contre-attaque policière fut suivie par l'explosion de la foule dans la Market Street, la principale rue de la ville, où les vitres de plusieurs banques et grands magasins ont été cassées. Pendant toute la nuit, les manifestants et la police s'affrontèrent dans les rues.
Encore au sujet des syndicats, ajoutons que le Wall Street Journal du 29 Mai a annoncé que la plus grande entreprise de charbon bitumeux des Etats-Unis, Consolidation Coal, s'est retiré de la Bituminous Coal Operators Assn, le groupe industriel de négociation, afin de signer un accord séparé avec le syndicat minier UMW. Consolidation Coal dit qu'elle ne peut pas soutenir une autre longue grève et pense qu'un accord avec le syndicat relancera la productivité. En d'autres termes, ils montrent qu'ils ont réellement besoin des syndicats, peu importe ce qu'ils peuvent bien dire contre eux!