Alarme, n° 7, janvier-février-mars 1980 (p. 6-7). PDF du numéro complet

Ca y est! C'est fait! Le 12 Décembre, 60% des salariés travaillant en France sont allés mettre leur bulletin dans l'urne. Mais, auparavant, que d'appels déchirants, alarmistes, tentateurs et menaçants de la part des syndicats. En effet, lorsque l'on additionne "défense de la condition salariée" et "votez" on obtient généralement: "syndicats". Ils furent les dieux de la foire.

Ce fut vraiment du grand art. Télévision, radio, journaux, tracts, affiches, discours, tournées de leaders; oui! on nous a gatés, rien ne fut épargné (surtout pas nos oreilles) pour qu'il y ait beaucoup de feuilles dans le trou. Ce fut presque aussi beau qu'une élection présidentielle.

La campagne, côté syndical, s'est articulée autour de deux thèmes majeurs: la nécessaire participation des salariés d'une part, le fait que les élections prud'hommales, par elles-mêmes, sont une victoire, d'autre part. La participation des salariés est nécessaire, car on a toujours besoin, les avise-t'on, d'un petit prud'homme chez soi. Ceux-ci sont là pour concilier employeur et employé lorsque l'un entre en conflit avec l'autre. Les conflits sont d'ordre divers mais ont généralement un rapport direct avec le respect ou le non-respect des "conventions collectives" (écrites ou tacites) par l'un ou l'autre parti. Les syndicats négociant les conventions collectives, ils sont intéressés à les faire respecter, en tant que "droit des travailleurs", afin de rester crédibles auprès de ces derniers. L'assurance qu'ils donnent, d'encadrer la classe ouvrière afin que ne soient émises que des revendications "raisonnables" et, qu'ainsi, ils sont des interlocuteurs responsables et valables, fait qu'en toute logique, ce sont eux et eux seuls qui siègent avec les représentants du patronat aux conseils de prud'hommes.

Or donc, on voit qu'après avoir négocié les conventions collectives (sinistre farce déjà dénoncée dans ALARME n°1: "La voix de son maître".), on négocie leur respect. Il n'est question que de négociations:

1°) Du cadre de l'exploitation

2°) Du respect de ce cadre

Pas de lutte surtout lorsque l'on sait que tout ce que les ouvriers obtiennent quand ils luttent (sur leur terrain, par leurs propres moyens) et donc, pour le moins, débordent les syndicats, est beaucoup plus concrêt que les propositions syndicales "responsables et conciliatrices". Dans l'arsenal du désarmement du prolétariat, les prud'hommes constituent un atout pour diminuer la combativité des travailleurs: "si vous avez des ennuis, ne vous inquiétez pas (lire: ne luttez pas): on vous prend en charge, on vous défend (lire: on vous désarme) aux prud'hommes. L'institution prud'hommale est donc très estimée des centrales syndicales qui se vantent chacune d'avoir "permis par son action, l'extention à tous les salariés, du droit de défense prud'hommale".

Mais ceci ne suffit pas à expliquer l'importance donnée aux élections qui viennent de se dérouler. Outre que c'est un événement permettant de cristalliser les luttes d'influence entre les centrales et de mesurer leur impact propre, elles permettent surtout, par leur pourcentage des votes exprimés, de mesurer leur représentativité auprès des salariés et donc leur force d'encadrement de la classe ouvrière.

Ni l'Etat ni les patrons ne s'y trompent lorsqu'ils déclarent "qu'il est normal que les cinq plus puissantes centrales syndicales obtiennent 95% des suffrages exprimés" (F.Ceyrac. Le 16/12/79). Pour eux, sans des syndicats puissants "Il n'y aurait pas d'interlocuteur valable, les ouvriers, mal encadrés, feraient n'importe quoi, ce serait l'anarchie" (Idem). Et Barre renchérit: "Les résultats des élections prud'hommales du 12 Décembre ont confirmé les espoirs que j'avais sur ce point. Nul ne peut nier la représentativité des syndicats ni leur rôle dans les relations sociales". (Cité par "les Echos" 11/01/80). C'est-à-dire qu'ils ont peur que lorsqu'un conflit individuel apparait entre un employé et un employeur, tous les employés se joignent à leur frère exploité sans respect des "conventions sociales". Ce serait ainsi une rupture avec l'isolement dans lequel le plonge la "résolution" de son problème par un organisme créé par le Capital. Il n'est effectivement pas question pour nous de nous laisser isoler par les forces du Capital (isolation par pays, corporations, sexes, races, ancienneté, etc...); obligés de lutter individuellement, nous ne pourrions qu'échouer.

Bien au contraire, chaque attaque personnelle contre un travailleur concerne tous les prolétaires et le succès de celui-ci dans son conflit dépend du niveau de solidarité de ceux-là. Aussi, face à ces appels réitérés à la conciliation, à l'abandon des décisions engageant notre devenir, aux mains des directions syndicales et patronales il faut réaffirmer que c'est à nous, prolétaires, de décider, d'agir et de s'organiser pour mettre fin à notre esclavage.

"Exiger du prolétariat que dans sa lutte à mort contre le capital il observe pieusement les principes de la démocratie politique, cela équivaudrait à exiger d'un homme qui défend son existence et sa vie contre des brigands qu'il observe les règles artificielles et conventionnelles de la boxe française, instituées par son ennemi et que son ennemi n'observe pas". (1° congrès de L'Internationale Communiste.)