Alarme, n° 10, octobre-novembre-décembre 1980 (p. 16-18). PDF du numéro complet

LE CAPITAL de KARL MARX résumé et accompagné d'un APERCU SUR LE SOCIALISME SCIENTIFIQUE par Gabriel Deville (Bibliothèque Socialiste, Flammarion).

En assurant à tous les organismes humains part égale devant les possibilités d'éducation et d'exercice, loin de réaliser l'uniformité, le socialisme fera germer et accentuera les inégalités naturelles, musculaires ou cérébrales. Ce sont là des différences que, quand même ce serait possible, le socialisme scientifique se garderait bien d'effacer, sachant que cette hétérogénéité est une des conditions essentielles du perfectionnement de l'espèce.

Tant que l'égalité sociale devant les moyens de développement et d'action, déduite des tendances intimes de la production moderne, ne sera pas établie, proclamer le droit de l'homme à être libre équivaut à accorder libéralement à un paralytique la permission de marcher. Avec cette égalité seule, la liberté, autrement dit le jeu de tous les organismes humains suivant leur volonté consciente, deviendra une réalité.

Le socialisme veut la liberté entière de l'homme, mais ici il ne faut pas qu'il y ait d'équivoque. Il n'est pas de mot plus élastique que le mot de liberté, c'est un pavillon qui couvre toute espèce de marchandises.

Sous prétexte de liberté des cultes, les champions du plus radical des libéralismes toléreraient en tout état de choses les pratiques religieuses, c'est à dire le danger avéré du viol intellectuel des enfants, risquant d'être mis par leur cerveau déformé dans l'impuissance morale d'exercer sciemment leur faculté de vouloir.

D'autre défendent une liberté du père de famille, qui n'est souvent qu'un attentat légitimé contre l'enfant empêché de devenir normalement ce que sa nature comporte.

Au nom de la liberté du travail, on consacre la liberté pour le capitaliste d'exploiter à sa guise le travailleur, et pour le travailleur l'obligation de se soumettre.

Ces libertés, prodigalement accordées à quelques-uns, sont aussi fondées que le serait la liberté pour l'aiguilleur de manoeuvrer les aiguilles et d'opérer les changements de voie au gré de ses caprices.

La liberté est pour chacun, non le droit, qui ne signifie rien, mais le pouvoir moral et matériel de satisfaire ses besoins naturels ou acquis. Dérivant de l'égalité devant les moyens de développement et d'application des facultés organiques, en d'autres termes, de l'universalisation de l'instruction et de la socialisation des forces productives, elle implique l'action commune, la solidarité.

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Nous sommes partisans du recours à la force pour arriver à la liberté, de même qu'on a recours dans certains cas pathologiques à la camisole de force pour amener la guérison. Une fois guéri, en état de santé, on a la liberté entière des mouvements ; tant qu'on est malade, il peut y avoir défense de remuer pour la partie du corps dont les mouvements compromettraient la santé générale. Si, dans la période de traitement qu'exigera la modification de l'ordre social, refuser la liberté à ceux dont l'action pourrait mettre en péril notre réorganisation, c'est être autoritaire, nous sommes autoritaires. Nous voulons procéder autoritairement contre la caste ennemie, nous voulons supprimer les libertés capitalistes qui entravent l'épanouissement des libertés ouvrières.

Mais qu'ici les jésuites rouges ou tricolores ne dénaturent pas notre pensée. L'autorité que nous affirmons utile, n'est point l'autorité césarienne des individualités, quelles que soient ces individualités, sur la masse, c'est l'autorité de la masse sur les individualités qu'elle emploie, c'est l'action directe des intéressés, l'autorité du prolétariat et non sur le prolétariat. Cette autorité de l'ensemble de ceux qui ont intérêt à être libres, ne saurait être pour eux oppressive, à moins d'admettre l'oppression des gens par eux mêmes. La dictature de classe devra régner, jusqu'au jour où la liberté possible pour tous pourra, sans inconvénients pour personne, être reconnue à tous.

Le recours à la force, à la révolution, par la classe qui, afin d'être libre, est obligée de conquérir les moyens de l'être, ne sera pas autre chose que la force retournée par les exploités contre les exploiteurs.

La minorité possédante a placé ses monopoles sous la protection d'une force capable de réfréner les tentatives de révolte de la majorité déshéritée ; c'est dans l'existence de classes antagoniques, qu'on trouve la raison d'être des armées permanentes, qui ne sont que la permananence de la force nécessaire à la sécurité de la classe privilégiée -la Belgique, par exemple, a une armée permanente quoique sa neutralité ait été établie par les puissances européennes- et qui ne disparaitront qu'avec leur cause.

Si l'armée permanente est, dans toute sa brutalité, l'organisation de la force à laquelle n'hésitent jamais à s'adresser les fondés de pouvoir de la caste propriétaire en péril, la légalité n'est que la force systématiquement coordonnée en sentences. Entre l'emploi de la force brutale et l'emploi de la force méthodique, il n'y a qu'une simple question de forme ; le résultat est le même. Qu'on soit assommé sauvagement ou conformément aux règles de la boxe, on n'en est pas moins assommé. La loi n'est que la consécration de la force chargée de maintenir intacts les privilèges économiques de la caste possédante et dirigeante ; et c'est en opposant victorieusement la force à la force, en brisant violemment, par conséquent, cette forme de la force qu'est la légalité, qu'une classe inférieure parvient à son affranchissement.

Si notre but, la socialisation des forces productives, est une nécessité économique, notre moyen, la force, est une nécessité historique.

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Pour modifier l'homme et ses institutions, il faut commencer par modifier le milieu économique dont ils sont le produit. Bien que conforme aux conditions économiques du moment, une transformation sociale telle que l'abolition de l'esclavage aux Etat-Unis et l'abolition du salariat actuellement chez nous, ne s'opère pas sans perturbation violente. L'ordre de choses ancien, matrice de l'organisme supérieur appelé à le remplacer, ne subit pas sans résister l'éclosion des éléments nouveaux qu'il a engendrés : tout enfantement est accompagné d'effusion de sang.

Et ce n'est pas en parlant au nom du droit qu'on pourrait éviter de recourir à la force. Les temps sont passés où, en soufflant dans leurs trompettes, les Hébreux faisaient tomber les murs de Jéricho, les périodes les plus ronflantes sur le droit et la justice ne détacheraient pas une pierre de la forteresse capitaliste. S'il est vrai au point de vue subjectif que la force ne peut pas constituer un droit en réalité il en est autrement ; la force constitue le droit en ce sens que tout droit qui n'a pas la sanction de la force, est confiné dans le domaine spéculatif.

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En matière de révolution, nous ne prêchons pas l'art pour l'art, comme ces fantoches à la Pyat, révolutionnaires d'opéra-bouffe, tutoyant le peuple, faisant parler la poudre en style amphigourique et ne prenant que la poudre d'escampette, portant des toasts à de petites balles mais ayant soin de "partir avant que les fusils ne partent". La révolution n'est pas notre but, elle n'est que le moyen que nous imposent les circonstances pour l'atteindre.

Ce que nous poursuivons, ce n'est pas l'instauration par un coup de force d'une forme sociale dont nous avons le plan dans la tête, c'est le remplacement de l'ordre capitaliste par l'ordre dont les éléments, ainsi que cela a été précédemment montré, se développent chaque jour d'avantage dans le sein même de l'ordre actuel. Cette transformation est subordonnée à la prise de possession préalable du pouvoir politique. La classe ouvrière doit s'emparer par la force de ce pouvoir qui, entre ses mains, sera l'instrument de l'expropriation économique de la bourgeoisie et de l'appropriation collective des moyens de production.

Nous signalons que G. DEVILLE dans un post-scriptum à la préface de son livre, déclare avoir changé de position sur la violence. Nous ignorons les causes et les motifs argumentés de cette décision, mais nous vous renvoyons au livre (que nous n'avons pu trouver) dans lequel il développe cette nouvelle position : Principes Socialistes.