Alarme, n° 12, avril-mai-juin 1981 (p. 12-14). PDF du numéro complet

Dans le passé les crises monétaires précédaient souvent une crise générale de l'activité économique: accumulation énorme de marchandises sans vente -même offertes à bas prix-, faillites en chaîne de banques et grandes compagnies et de trusts, catastrophes en bourse, licenciement de travailleurs en masse, chômage pour des dizaines de millions d'individus dans les pays industiels, vagabondage, avec toutes les misères et souffrances qu'entraîne tout cela pour ceux qui n'ont comme moyen de subsistance que la vente quotidienne de leur force de travail. C'est en cela que consiste pour le système capitaliste une crise cyclique ou de surproduction. Pour les nécessités de la population dans chaque pays et mondialement, il s'agit, au contaire d'une crise de sous-consommation.

Ce n'est pas qu'il y a trop de produits de consommation immédiate, trop de machines pour une augmentation ultérieure de la production, c'est que rien n'est consommable sans être acheté, réduisant la consommation à ce qui est gagné -pour une minorité exceptée, à peu de choses près, - et donc les investissements de capital.

Le système capitaliste se rapproche-t-il d'une crise de ce genre? La réponse ne peut en aucune façon concluante. Depuis la plus grave et dernière des crises cycliques, celle de 1929, il n'y a eu aucune répition de cette nature. Ce qui s'appelle récession est une diminution de l'accumulation élargie du capital, alors que la crise de surproduction se caractérise par la disparition temporaire de l'accumulation, au moins dans les branches importantes et aussi par la diminution du capital. Précisément à partir du New-Deal de Roosvelt le capitalisme, bien plus concentré et conscient de son fonctionnement, a appris à se diriger et à éviter les écueils. Ni ses investissements dans les multiples branches de l'économie, ni sa production annuelle, ni la capacité du marché, ni ses projets de future croissance n'ont lieu aujourd'hui de façon entièrement chaotique comme par le passé. De plus il dispose de mécanismes pour adoucir les conséquences de déséquilibres imprévus. En somme il a cessé d'être désarmé face aux lois économiques qu'il ignorait totalement. Nonobstant, les impondérables n'ont pas disparu surtout à l'échelle internationale, et certains sont absolument irréductibles au plus avisé des dirigismes. En conséquence, une crise de surproduction peut se produire mais avec moins de chance qu'auparavant.

Les mesures prises au temps de Nixon, qu'elles conjurent ou pas la transformation de la crise monnétaire en crise de surproduction, auront pour effet inffaillible d'accentuer le dirigisme économique, l'étatisme -même aux USA- et celui des Etats-Unis sur le reste du monde. Les USA ne prennent pas moins de mesures pour l'intérieur de leurs frontières que vers l'extérieur; supprimant la convertiblité du Dollar en Or, éxigeant une revalorisation des autres monnaies occidentales, imposant de nouvelles contingences douanières aux marchandises importées, non seulement ils essaient d'étendre leur propre commerce exterieur qui accapare plus de la moitié du commerce mondial, mais aussi ils assurent en faveur du dollar un avantage qui leur permet de couvrir une partie de leurs gigantesques dépenses militaires, et d'attirer pour le moins une partie de l'or qui est partie vers les banques européennes. Aucun gouvernement ne cessera de se soumettre parceque l'abri de l'économie yankee leur est indispensable pour envisager une future amélioration de leurs affaires; au sein de l'Organisation de Coopération et de dévelopement Economique, centre dirigeant principalement européen, on a parlé de "faire de nécessité, vertu."

Dans le pays même du dollar, accordant d'importants crédits aux nouveaux investissements, donnant la garantie de l'Etat à certaines grandes compagnies, gelant les prix et les salaires, l'emprise de l'Etat sur le Capital s'accroît en même temps que celui-ci - comme un tout - sur la classe travailleuse, qui paiera en définitive les pots cassés là-bas et internationalement. Il est à noter que la centrale syndicale AFL-CIO, en tant que partie prenante à l'engrenage de l'exploitation, a accepté à l'avance le gel des salaires et s'est compromise à ne pas susciter de grèves pendant le temps demandé, 90 jours, s'il s'était agi de 900 jours elle aurait fait de même.

Tous les groupes qui se disent révolutionnaires, de la IVº Internationale aux Conseillistes, posent comme inévitable une crise de surproduction et prétendent que nous sommes dèja en plein dedans. Ce qui les amène à l'assurer ce n'est pas une étude sérieuse et complète de la situation actuelle du capitalisme, alors que plus personne n'est à même de la faire bien que chacun emplit sur ce thème un nombre de pages important; non c'est un crédo sur l'incapacité du système à introduire dans sa rotation un ordre ou un désordre minime par rapport à ses propres valeurs. L'inconsistance d'une telle affirmation mériterait qu'elle soit ignorée si elle ne se doubalait d'un second crédo nettement plus pernicieux. Les mêmes groupes en effet voient tous dans la crise de surproduction l'environnement indispensable pour éveiller la conscience du prolétariat et faire la révolution; en réalité, ce second article de foi est cause et non conséquence du premier, l'ensemble ayant toutes les caractéristiques d'un dogme.

On présente presque toujours comme preuve objective de ces affirmations la citation suivante de Marx: "A un certain stade de leur développement les forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production existants ou ce qui n'en est que l'expression juridique, avec les rapports de propriété au sein desquels elles s'étaient unies jusqu'alors. De garants du développement des forces productives qu'ils étaient, ces rapports en deviennent des entraves. Alors s'ouvre une époque de révolution sociale ". Cette citation ne se réfère en aucun cas à la crise de surproduction et la faire parler dans ce sens c'est faire un travail de confusion. Pas même une citation plus finement choisie démontrerait que le monde entre, aujourdh'ui, dans une crise de surproduction. MARX fait ici allusion à tout un mode de civilisation qui entre dans une crise inévitable et insoluble pour lui. Les crises de surproduction sont complètement différentes de ce phénomène; elles ne sont que des dérèglements passagers du système, dérèglements dont il s'est tiré plusieurs fois sans perdre sa viabilité sociale. Au contraire, la crise du système générée par la contradiction entre les forces productives et les rapports de production, une fois initiée, va en s'aiguisant sans répit et son unique solution consiste en un renversement révolutionnaire de l'ordre existant qui harmonise forces productives et rapports de production.

Les croyants en l'inéluctabilité de la crise de surproduction ne distinguent pas entre les deux types de crises. Tout au plus, ils présentent les manifestations de la crise de civilisation comme étant celles de la crise cyclique mais agravées et cela les conduit à considérer qu'il est indispensable pour la révolution que des dizaines et des centaines de millions de travailleurs soient réduits au chômage et à l'extrême misère. D'autre part ils pensent que si le capitalisme savait éviter la crise de surproduction et augmenter son potentiel, ce serait un signe de bonne santé qui ôterait toute actualité à la révolution. L'erreur est complète et est des pires que l'on puisse commettre. Elle indique que ceux qui tombent dedans ne voient pas clairement en quoi consistent les manifestations de la crise de la civilisation capitaliste, par conséquence ne savent pas quoi lui opposer ni comment lutter contre les unes et l'autre. Sans le dérèglement occasionné par la crise cyclique, il leur semble impossible que le prolétariat acquière une conscience révolutionnaire, et eux-mêmes se voient condamnés à vivre indéfiniment dans un cercle d'initiés.

C'est pour cela que le Credo leur est indipensable.

D'après nous, le capitalisme a la possibilité d'éviter la crise de surproduction, la répétition - qui serait là à une plus grande échelle - de celle de 1929. Mais seule l'expérience peut montrer s'il a ou pas toutes les cartes nécessaires pour le faire. Affirmer une ou l'autre à l'heure actuelle est caractéristique de têtes de linottes car lorsque les données qui permettraient de trancher entre les hypothèses seront accessibles, le danger de crise ou la crise elle-même seront passés.

Nous affirmons, au contraire, que nous ne désirons pas ce type de crise, parce que nous ne la considérons pas indispensable, ni même favorable à la révolution. Son premier effet serait de masquer le principal, la crise du capitalisme en tant que système de production, en tant que civilisation. Le problème et la revendication la plus urgente seraient alors l'obtention de travail dans n'importe quelles conditions, repoussant aux calendes grecques les autres revendications économiques et politiques directement érigées contre le système, les mêmes qui aujourd'hui peuvent et doivent être déffendues comme immédiates.

En troisième lieu, et en nous rapportant au plus important, la gigantesque extension de la misère qu'amènerait une crise de surproduction permettrait aux grands appareils politiques et syndicaux de s'imposer facilement à la masse affamée et de la conduire au capitalisme d'Etat. A la reprise de l'activité industrielle nous nous trouverions en présence d'un prolétariat beaucoup plus soumis qu'aujourd'hui au Capital, plus éloigné de la conscience révolutionnaire.

En dernier lieu, nous proclamons que la conscience révolutionnaire ne peut être engendrée que par une activité du prolétariat qui oppose des solutions socialistes à chacun des aspects du capitalisme dans son fonctionnement normal, le traîtant comme un système d'association humaine caduc, réactionnaire et pernicieux, ce qui est beaucoup plus facile en l'absence de crise de surproduction qu'avec. La banqueroute du système du système de civilisation basé sur le Capital et le Salariat, offre suffisament de motifs et de problèmes cincrets pour susciter la rebellion contre lui. Bien empotés sont les révolutionnaires qui ne le voient pas.

Mais le seul chemin réel par lequel un système de production et son organisation correspondante s'acheminent vers sa dissolution, sa métamorphose, c'est le développement historique de ses antagonismes immanents. C'est le secret du mouvement historique que les doctrinaires, optimistes ou socialistes ne veulent pas comprendre.

MARX