Alarme, n° 13, juillet-août-septembre 1981 (p. 13-24). PDF du numéro complet

La théorie révolutionnaire doit-elle être introduite dans la classe ouvrière de l'exterieur, comme le disait Lenine, ou bien doit-elle provenir du sein même de la classe?

Ni une chose, ni l'autre dans un sens strict, ou bien l'une et l'autre à la fois en leur attribuant un sens très différent de celui que leur donnent les partisans de ces deux conceptions. Il ne s'agit pas de thèse à proprement parler, mais de façon de voir ce qui, par accumulation de multiples facteurs sociaux, s'est produit. La querelle semble absurde, car cela fait un bon siècle que l'on parle de révolution prolétarienne et personne n'ignore que ni l'idée de celle-ci, ni la théorie communiste n'ont été découverte par la classe ouvrière. Mais cette querelle perd toute absurdité quand il s'agit de déterminer les relations entre révolution et organisation depuis n'importe quelle situation présente jusqu'à la dictature du prolétariat.

La bourgeoisie créa sa propre théorie révolutionnaire car, bien avant de s'approprier l'Etat, elle était déjà une classe possédante, et en général plus cultivée que la noblesse de la monarchie absolue. Le prolétariat, au contraire, n'est pas et ne sera jamais une classe possédante; pour être imprégné de culture, il doit cesser d'être prolétariat. Nonobstant, se demander si l'ensemble de la théorie communiste et sa praxis correspondante doivent ou non provenir des salariés est une absurdité encore plus grande que de se demander si la chimie, la physique, la génétique, l'automation, la cybernétique etc... doivent être ou non l'oeuvre du prolétariat. Car tout simplement, aucune science n'aurait atteint son développement actuel sans la présence de la classe ouvrière, ou plus précisément sans l'énorme richesse que sa position sociale l'oblige à créer et qui ne lui appartient pas. Bien que pour le moment toutes les sciences soient utilisées pour le contraindre encore plus, le développement de celles ci ne pourra être maximum et pleinement scientifique qu'à travers le prolétariat pour le communisme. Il existe donc une relation palpable entre le prolétariat et les sciences bien qu'il l'ignore, et la relation deviendra possession avec la supression du capitalisme.

La relation entre le prolétariat et la théorie révolutionnaire est beaucoup plus étroite, sans que la marge d'erreur dans cette relation importe car elle est simultanément marge de rectification et de developpement. Nous devrions parler de compénétration bien plus que de relation. Elle n'apparait pas, en effet, comme un savoir du capital dont le perfectionnement objectif réclame au bout du compte qu'elle se retourne contre lui — cas des sciences et de ses applications techniques — mais s'érige dès le début, insurgée contre la société fondée sur le capital et le salariat, s'enrichissant à travers les luttes du prolétariat contre le capital. C'est la condition de la classe ouvrière dans l'actuelle société qui provoque directement l'apparition de la théorie révolutionnaire. Sans le développement antérieur de la philosophie, des sciences humaines, des sciences exactes et de la société capitaliste elle même, cela aurait été impossible. Mais elle se serait avérée complètement impensable sans les luttes et insurrections des travailleurs, depuis les plus anciennes jusqu'à la conjuration des «égaux» de Babeuf, sans les rebellions comme celles de Lyon en 1830 et l'insurrection du proletariat, absolument remarquable dans presque toute l'Europe, à partir de 1848. C'est la relation entre les facteurs materiels, intellectuels et humains émanant du developpement historique et l'activité passionelle, subjèctive des travailleurs, non moins facteur de l'histoire, qui donnera comme fruit la théorie révolutionnaire. Il y a donc en elle à la fois interiorité et exteriorité du prolétariat, mais cela même qui se présente comme exterieur, non pas les hommes provenant d'autres classes mais le savoir, n'importe quel savoir, représente également son interiorité dans le devenir.

En raison de l'inexistence de son existence dans le monde industriel d'aujourd'hui, le prolétariat est l'anti-classe par antonomase, clé du communisme. Qui plus est, cette latence communiste laisse surtout voir, tant qu'elle ne se manifeste pas en acte, la stricte dépendance économique et culturelle de la classe vis-à-vis du capitalisme. Une telle dépendance interdit à la majorité des salariés la connaissance théorique sans laquelle il n'y aura jamais de révolution. Les exceptions individuelles qui pourraient exister à n'importe quel moment échappent, parce qu'exception, à la règle générale, tout comme les révolutionnaires issus de la bourgeoisie échappent à la condition bourgeoise. Dans un cas comme dans l'autre, il ne peut s'agir que de minorités. Et ainsi apparait dès le début une distinction entre LA CLASSE révolutionnaire et les révolutionnaires. Au point que, même si nous imaginions tous les révolutionnaires du passé, du présent et du futur comme provenant exclusivement du prolétariat, ils continueraient à être distincts de la classe révolutionnaire tant que cette dernière ne passe pas du potentiel au dynamique, de sa latence communiste à la transformation communiste de la société. En période dominée par la réaction comme celle que nous vivons depuis 1937, lorsque toute sorte d'escrocs et de garde-chiourmes du prolétariat se disent communistes, la barrière entre classe et révolutionnaires se fait encore plus infranchissable, et ce jusqu'à l'usure de la situation.

L'affirmation de Lenine dans «Que faire» est une simplification d'une autre simplification de Kautzky dans «Les trois sources du marxisme». La pensée plus érudite que dialectique de ce théoricien social-démocrate l'amenait à concevoir la pensée révolutionnaire comme une distillation pure de la science et de la philosophie applicable ensuite au mouvement ouvrier. Avec plus de bon sens, Rosa Luxembourg affirmait que Marx n'avait pas attendu d'écrire «Le Capital» pour devenir communiste mais que c'est parcequ'il était communiste qu'il fut capable de l'écrire. En effet, il en est ainsi; l'existence des luttes ouvrieres et en son sein l'existence de révolutionnaires étaient la condition primordiale de l'utilisation des sciences et de la philosophie pour élaborer la théorie révolutionnaire. La distinction entre classe révolutionnaire et révolutionnaires est imposée par le capitalisme qui l'élargit en periode de calme. Mais nier son existence c'est nier la possibilité de révolution sociale. Confier l'avenir à l'automatisme économico-social revêt de l'évolutionnisme.

Ce qui précède permet d'aborder le problème de la connexion entre classe et révolutionnaires, entre révolution et organisation, entre parti et dictature du prolétariat, non pas abstraitement en imaginant les conditions idéales, mais concrètement à partir de la situation de fait existante et de l'experience, qui ne dépendent d'aucun vouloir.

Le simplisme de l'interprétation citée de Lenine n'est pas l'unique origine de son centralisme démocratique dont on a tant parlé jusqu'à nos jours. A celle ci s'ajoute l'idée tactique de répondre à la discipline et à la centralisation imposée à la classe ouvrière dans les usines par une centralisation et une discipline parallèles, mais de signe opposé. IL NÉGLIGEAIT SANS S'EN RENDRE COMPTE QUE L'ACTION RÉVOLUTIONNAIRE DE LA CLASSE SE DRESSE POUR ABATTRE LES FORMES D'ORGANISATION ET D'OBÉISSANCE INSÉPARABLES DU SYSTÈME. De plus, il reste dans cette idée un relent de cette autre idée, à savoir l'utilisation révolutionnaire de l'Etat actuel, écartée depuis la Commune. En troisième lieu s'ajoute le travail politique illégal au sein de la Russie tzariste, qui excluait, dans la majorité des cas, les discussions et les décisions démocratiques. La direction, dans la pratique, était amenée à posséder encore plus de pouvoirs que le centralisme démocratique ne lui en octroie. Il en sera de même, par la force de la réalité répressive, dans n'importe quelle situation d'illégalité. Cependant le centralisme démocratique n'était pas un moyen pour répondre à une situation passagère. Il prétendait être, dans des conditions normales, la meilleure forme d'organisation des révolutionnaires et de son lien avec la classe ouvrière.

Moyennant l'experience, les pouvoirs octroyés à la direction centrale, le fussent-ils de congrés à congrés, se révèlent postérieurement despotiques et l'un des instruments les plus traumatisants de la contre-révolution en Russie. Les critiques formulées à leur époque par Rosa Luxembourg et par Trotsky ont eu la plus tragique des confirmations. Et ce ne fut pas une moindre erreur de ce dernier que d'avoir adhéré au centralisme démocratique et d'avoir maintenu cette adhésion même après l'instauration du pouvoir stalinien. Il s'en rendit compte peu avant de mourir assassiné, puisqu'il ressentit le besoin de rappeler, en l'approuvant, sa première et énergique opposition1. Cependant, cela n'a eu aucune conséquence pour ceux qui continuent à se réclamer du trotskysme. Plus incliné à désapprendre qu'à apprendre, dans cet aspect comme dans d'autres, le trotskisme continue de voir dans le centralisme démocratique un talisman organisationnel et l'utilise souvent comme massue.

Il est superflu de s'attarder ici sur la periode qu'inaugure la contre révolution stalinienne, car il ne s'agissait alors plus de centralisme démocratique ni d'une conception quelconque sur la relation entre classe et parti, mais de consolider la bureaucratie sur ses nouvelles positions économiques et politiques. Par conséquent, la brutale et réactionnaire dictature régnant encore en Russie n'intéresse dans cette analyse que dans la mesure où le centralisme démocratique contribua à son éclosion.

Le parti bolchévique n'identifia jamais dictature du prolétariat et dictature du parti. Le tambourinage «une seule classe, un seul parti» fut un stratagème de la contre-révolution. Par contre, même le décret qui interdisait les fractions au sein du parti bolchévique, redigé par Lenine, prenait la précaution d'avertir que la mesure n'était pas un principe révolutionnaire, mais un simple apprêt d'urgence et provisoire, pour sortir d'une difficulté. Semblable précaution est plus que cruel sarcasme aujourd'hui, mais cela n'empèchera pas d'être un témoignage important contre la conception du parti unique, quelque soit l'allure qu'il prenne. Nonobstant, les bolchéviques n'ont jamais eu une conception équivoque de la relation entre classe révolutionnaire et révolutionnaires, et tendirent bientôt, dans leur pratique quotidienne, à occuper en tant que parti la place du prolétariat. Lors de la cloture du Xe congrés, en 1921, la substitution était déjà plus complète que ce que croyaient Lenine, Trotsky, et les meilleurs militants, tant au sein de la direction que de la base. La base bolchévique elle même substituée par la direction, celle ci l'étant bientôt par le secrétariat d'organisation, où Staline était embusqué. Secrétariat qui irradiait et imposait un centralisme chaque fois moins démocratique.

C'est dans ce processus que le centralisme bolchévique joua un rôle néfaste. Grace au pouvoir que par statut il conférait à la direction, le secrétariat d'organisation fut en condition, grace à de simples affaires de secrétariat, de se débarasser d'hommes et de comités gênants, de les substituer par ses adeptes, de se fabriquer des majorités à volonté, d'isoler et de priver de recours oppositionnel les dirigants les plus marquants, à commencer par Trotzky; bref, en condition de s'assurer la direction exclusive, durable et si absolue qu'elle surpasse de beaucoup celle des pires despotes du passé.

L'absence d'une conception claire et juste de l'unité dialectique proletariat-parti révolutionnaire aveugla les meilleurs bolchéviques, les empêchant de voir d'où provenait la contre révolution et les empêchant de réagir en conséquence. Ainsi, lorsque Lenine réalisa que Staline était un boucher déloyal très dangereux et que l'opposition politique entre ce dernier et Trotsky menaçait de couper le parti en deux, sa principale préoccupation fut d'éviter la rupture et de proposer comme remède (testament politique) l'augmentation du nombre des membres du comité central. Nous avons maintenant suffisemment de perspèctive historique pour affirmer que la scission aurait été tout au plus un moindre mal. En effet, bien que probablement cela n'aurait pas redressé la voie de la révolution, cela aurait forçé les contre révolutionnaires à sortir de leur repère et à se montrer en plein jour. Depuis bien avant, cela est aujourd'hui évident, il n'y avait pas d'autre solution que d'appeler la base contre la direction et le prolétariat contre le parti bolchévique. Déjà, dans l'insurrection de Kronstadt, les dirigeants virent une grave menace pour la révolution dans ce qui n'était qu'un bronchement et un avertissement, sans qu'ils aient aperçu, par contre, comment la contre révolution naissait dans leur propre parti et que la répression des insurgés la favorisait. Et ainsi, même lors de la constitution de l'opposition de gauche, Trotsky et les siens s'abstinrent de recourir à la classe ouvrière contre un parti qu'eux mêmes tenaient pour dégénéré. C'est que, de maniere subreptice, sans théorie nette, la supplantation de la classe révolutionnaire par le parti avait laissé des traces dans toutes les pensées. Par un tel chemin on put passer, sans solution de continuité apparente, du centralisme démocratique au centralisme le plus policier et réactionnaire de tous les temps.

Ce qui a été dit plus haut à propos de Kronstadt vaut, en moindre proportion, pour les autres oppositions soviétiques, comprenant par là celles qui ont défendu le pouvoir des soviets. Un régime prolétarien doit savoir traiter les problèmes internes à la classe différemment des bolchéviques, même lorsqu'il s'agit de déviations de droite dans certains de ses secteurs. Si la classe dans son ensemble est incapable de s'imposer à ces secteurs au sein des organes de pouvoir, l'imposition des révolutionnaires gouvernants n'y reussira pas plus. En voulant jouer le rôle de la classe révolutionnaire, ils s'érigent en pouvoir indépendant d'elle et ceux là même qu'ils prétendaient combattre s'infiltrent dans leurs propres organes comme une invasion de termites. Car en période de révolution il n'existe rien de plus accomodant et de plus hypocrite que les mentalités bourgeoises à la recherche d'une situation confortable. Et ce ne sont certainement pas des attributs exclusifs de la bourgeoisie.

Nonobstant, aucune des oppositions soviétiques aux bolchéviques ne mérite d'approbation politique, sauf pour la revendication de la liberté dans les soviets. Elles n'avaient même pas une vision nébuleuse de ce que devait être la révolution en Russie et encore moins internationalement. L'opposition ouvriere que cajolent tant quelques groupes aujourd'hui était en réalité une opposition de la bureaucratie syndicale, ce qui apparait dans leur programme. Kolontai et d'autres de ses leaders trouverent bientôt leur place dans la contre révolution. Mais dans la grande confusion qui régnait alors, nombre de révolutionnaires alarmés s'y réfugièrent. Ils allaient bientôt mourrir en Siberie en compagnie de ceux de l'opposition de Trotsky.

Avant de poursuivre, une reflexion internationaliste s'impose. Il est difficile de croire que la révolution russe aurait pu être sauvée une fois que la NEP libera les relations marchandes. Mais pouvait être sauvée la révolution mondiale, qui continua de roder d'un pays à l'autre jusqu'à l'Espagne de 1936-37. Si le prolétariat mondial avait assisté sans équivoque à la fin de la révolution russe, il aurait tourné le dos à Moscou et à ses partis, déjà disposés à lui lier les mains partout, et de nouvelles organisations révolutionnaires auraient surgi facilement. Il manqua en Russie quelque chose de semblable au 9 Thermidor français, lorsqu'au lendemain de la destitution du Comité de Salut Public, les têtes de ses membres roulaient dans les paniers de la guillotine et avec elles la révolution. Ce ne fut pas, bien entendu, la peur de la mort de la part des ennemis du stalinisme qui les empêcha de faire quelque chose qui marquat cette solution de continuité indéniable pour tout le monde et salvatrice pour la révolution internationale, mais l'identification de fait entre dictature de classe et dictature de parti. Cinquante années de catastrophiques défaites prolétariennes et d'une prostitution idéologique qui continue encore d'imprégner les consciences trouvent leur origine dans cette erreur.

Rien de ce qui précède n'empèche de nier catégoriquement que la contre révolution fût représentée d'avance par le centralisme démocratique ou qu'elle fût engendrée par son extrème application avec la suppression des partis et des fractions. Les faits se sont chargés de démontrer que de telles mesures ne prêtèrent pas service à la révolution mais à ses ennemis. Cependant, la contre révolution ne peut en aucun cas prosperer sans bases économiques et sociales. Ses bases lui donnent sa première impulsion; en les élargissant, elle progresse. C'est déjà dire que la contre révolution a pour origine le CAPITAL, non en le ramenant aux bourgeois, mais en le centralisant à discrétion de l'Etat. L'indétermination de la révolution russe, ni bourgeoise ni communiste, la faisait entièrement dépendre du passage de sa première phase démocratique (anti féodale) à la phase communiste où les instruments de production, production et distribution reviennent collectivement à la classe ouvrière. Loin d'atteindre cette phase, la révolution fait marche arrière officiellement avec la NEP et se désarme en se livrant à l'Etat qui allait disposer à sa guise de sa plus value existente et à venir. L'idée du repli stratégique de Lenine, un capitalisme d'état régi par la démocratie soviétique en attente de la révolution européènne, n'eut pas et ne pouvait même pas avoir un début d'application. Tout capitalisme est obligatoirement administré par ceux qui collectent la plus value. Dans ce cas, ce fut non seulement la bureaucratie qui proliférait depuis les comités locaux jusqu'au Kremlin, mais également des trafiquants en nouveaux et bons termes avec la bureaucratie grâce à la NEP, des bourgeois désireux de bien vivre, des techniciens et intellectuels qui avaient boycotté la révolution et jusqu'aux aristocrates faisant une humble révérence aux nouveaux parvenus. Telle fut la base sociale de la contre révolution.

D'autre part, si la bourgeoisie s'était montrée incapable de faire SA révolution et d'étendre SON système en Russie, ce n'était pas seulement dû à la menace communiste représentée par le prolétariat, mais également au fait que le développement du capital privé était déjà dépassé par la concentration dans les grands trusts internationaux et dans l'Etat. La contre révolution stalinienne découvrit empiriquement que la forme capitaliste d'Etat était la plus éfficiente, tant pour éloigner la révolution communiste que pour rivaliser avec le capitalisme international. Cela même qui permit la prise du pouvoir par le prolétariat dans un pays arrieré, bourré d'anachronismes économiques, sociaux, religieux, etc..., permit ensuite à la contre révolution de concentrer le capital jusqu'au degré maximum consenti par le système capitaliste dans son ensemble. Deux mouvements dialèctiques de sens opposé se produisirent en Russie, l'un vers la révolution communiste, en passant par la révolution démocratique faite par le prolétariat, l'autre vers le capitalisme d'Etat, délaissant la propriété individuelle. La révolution ne fut que politique, la contre révolution ne devait être que politique mais non pour cela moins sanguinaire.

Et, une fois de plus, sur le terrain économique, l'identification entre classe et parti joua un rôle contre le prolétariat et contre les révolutionnaires, et s'ajoute à cela par la suite l'assimilation entre propriété socialiste et propriété étatique, alors pure falsification. En conséquence, sont à refuser les méthodes organiques du bolchévisme et toute sustitution de la classe ouvrière par une ou plusieurs organisations combinées. De plus, le plus riche enseignement que révolution et contre révolution nous offre en Russie, c'est l'impossibilité de faire une révolution en deux temps, démocratico-bourgeois le premier, et socialiste le second. Le capitalisme s'ouvrira toujours un chemin si, dès le début, on ne tarit pas sa source: la production et la distribution fondées sur le travail salarié. Sans commençer par là, la révolution permanente est autant une chimère fébrile que la permanence de la révolution. Ce qui doit compter pour chaque prolétaire, c'est le niveau industrièl du monde, et non celui de «sa» nation uniquement.

De mal en pis, le centralisme démocratique se transforme presque en une fumée de juristes bourgeois aux yeux du centralisme organique de la tendance inspirée par Bordiga. Son simple énoncé indique que le terme «démocratique» a été proscrit avec mépris, laissant comme simple domiciliaire le centralisme. L'autre terme, «organique», n'ajoute rien sinon qu'il redonde. Uni au premier, l'expression ne signifie rien de plus que centralisme centraliste. C'est cela en effet ce que veut exprimer cette tendance qui se délècte en durcissant les erreurs du bolchévisme et en les arborant comme panacée révolutionnaire.

Dans la démocratie, elle voit une entrave à la révolution et pour le prolétariat, car est-ce que la validité révolutionnaire d'une théorie ou d'une mesure concrète peut être décidée par majorité de voix? Voilà là une découverte du bordiguisme. Personne, en effet, ne peut répondre oui à une telle lapalissade. Mais en faire la base d'une conception organique, c'est affirmer implicitement que la validité d'une théorie peut et doit être décidée par une minorité, avec ou sans vote. Le bordiguisme esquive le problème en nous garantissant sans sourciller que «si les directives données sont justes, il ne peut y avoir de conflits entre la base et la direction». Ce n'est pas pour rien qu'il s'agit d'un centralisme ORGANIQUE, c'est à dire d'une relation entre base et centre du parti, entre prolétariat et parti, entre gouvernants et gouvernés après la révolution, qui se régule elle même, comme un métabolisme corporel. Voilà encore une autre découverte du bordiguisme qui permet à ses fidèles le plus hautain et vide mépris d'une démocratie qu'ils croient avoir dépassé scientifiquement avec de telles stupidités.

Bien au contraire, ce qui saute aux yeux, c'est qu'il peut y avoir conflit avec des directives justes, comme il peut ne pas y en avoir avec des directives érronées. Mais la classe ouvrière, les organes du pouvoir, le parti, sont vus par le centralisme organique comme une ruche où, sauf accident secondaire, tout marche à la perfèction pour autant que la répartition hormonale entre les femelles ouvrières, les faux bourdons et le centre de la ruche, la reine, conserve les doses et la qualité requise. Dans le cas présent, il faut mettre, cela s'entend, à la place des hormones, la pensée révolutionnaire secrétée par le centre, la direction du parti. L'effet a la même valeur et la même inéluctabilité qu'une réaction chimique. Cette assimilation d'un parti révolutionnaire et de la classe ouvrière à un organisme ou une colonie d'organismes animaux relève entièrement du naturalisme, non de la dialèctique materialiste, et si elle a des antécédants philosophiques, ce n'est certainement pas dans le mouvement révolutionnaire.

L'ancienne philosophie chinoise établissait une relation naturelle ou spirituelle constante entre l'Empire et l'Empereur, et postulait la même unicité de salut ou de dégénéréscence, d'éfficacité ou de torpeur, qui rend illusoire et superflue toute forme de démocratie ou de contrôle de dirigeants. Semblables organismes appliqués à ce qui constitue un complexe physiologique, c'est le savoir du despotisme oriental; on le trouve également en Inde et il a encore certaines lueurs dans les liens qui, durant le moyen age, unissaient les vassaux au seigneur. Le bordiguisme le ragaillardit avec des elixirs prolétarisants et économistes, et nous les met sous le nez comme s'il s'agissait d'une pure effluve marxiste. Et cela jusqu'au délire.

Le bordiguisme a des mérites incontestables. En premier lieu, avoir maintenu durant la guerre une attitude internationaliste. En second lieu d'avoir toujours dénoncé le stalinisme sans aucun atermoiement, malgré le fait de l'avoir traité de réformiste, ce qu'il n'est pas, et également d'avoir reconnu en Russie un capitalisme d'Etat, bien que sur ce point son analyse laisse à désirer. Il n'est pas question de lui ôter cette valeur. Mais il faut lui dire catégoriquement NON lorsque, à force de présomption, il s'auto sacralise le Parti Historique de la Révolution, comme qui dirait les révolutionnaires de sang bleu, la crème des crèmes, les seuls aptes à dire et décider ce qui est ce qui n'est pas juste dans la théorie et dans la pratique... et à nous l'imposer si jamais un jour le pouvoir lui tombait entre les mains. Car la dictature du prolétariat, c'est la conception bordiguiste, et elle ne peut être que la dictature exercée par le parti, cerveau de la classe même par délégation, puisque le parti lui même dépend de son «centre», cerveau des cerveaux. Le bordiguisme se couronne donc lui même avec sa plus grande découverte: c'est lui le parti historique du prolétariat, c'est à lui d'assumer la dictature et à lui seul; le doute même constitue un attentat opportuniste contre le Parti, donc contre le prolétariat en tant que classe et donc contre la révolution elle même. A force de se subjectiviser comme tendance révolutionnaire, il s'écarte du marxisme et tombe à plat dans un pontificalisme rédempteur. Par un tel chemin, c'est plus qu'évident, le prolétariat continuera d'être objet et non sujet de l'histoire, jusqu'à sa disparition dans un communisme que lui aurait donné philantropiquement, gracieusement et qu'il le veuille ou non, le parti en question. Même en supposant que cette organisation, ou n'importe quelle autre, fût inattaquable du point de vue révolutionnaire, la prétention n'en serait pas moins absurde et pratiquement une vulgaire usurpation. Car le Parti Historique ne pourra jamais être que le prolétariat lui même en action révolutionnaire. Aucune organisation ne réussira à lui faucher cette fonction sans la détruire, car ce qui porte le mouvement d'une classe, son devenir, n'admet aucune camisole de force, ni d'imposition partidiste, pour aussi savantes et raffinées qu'elles fussent. Ce mouvement, c'est la conquête de la liberté face à la nécessité et par conséquent, c'est seulement avec la liberté du prolétariat que se réalisera la dictature du prolétariat, transition vers la liberté de tous les humains. Et soit dit en vain pour eux, que les bordiguistes déposent leur ridicule et idéaliste prétention d'être les oints de la tâche révolutionnaire des masses travailleuses. Dans le cas invraisemblable qu'ils réussissent à gouverner, leur dictature commençerait à jouer immédiatement un rôle réactionnaire, malgré tout ce qu'avant ils auraient fait de positif. Heureusement, ce danger n'existe qu'à peine. Leur conception est rebutante, et eux même ne comptent pouvoir nous faire le présent de leur prolétarissime savoir gouvernant que le jour du dernier craquement du capitalisme avec la baisse catastrophique du taux de profit. C'est à dire le jour où il n'y aura plus de commerce capitaliste possible. On est ou l'on est pas scientifique.

«La révolution n'est pas une affaire de parti», décréta Otto Rhule en son temps avec la gauche allemande; et des années plus tard, Pannekoek le détailla dans son petit livre «Le communisme des conseils». Chez eux, la conception bordiguiste du parti s'inverse en une conception conseilliste de non parti, qui aujourd'hui se reproduit par ci par là dans des groupes de militants échaudés par l'expèrience russe, bien qu'en général sans l'affinage révolutionnaire des premiers.

Examinées avec rigueur, il ne s'agit pas de deux concèptions diamétrales, mais d'une même manière de poser le problème, de façon naturaliste, qui part, dans un cas, de la théorie révolutionnaire comme absolu historique incarné par le parti, dans l'autre cas d'une virtualité empirique du prolétariat, èlevée également à l'absolu historique moyennant les conseils. Selon ce que l'on choisit, la garantie de la révolution communiste est dans le Parti ou dans les conseils. Et de la même façon que le naturalisme de la conception bordiguiste procède d'une assimilation du prolétariat et du Parti à un complexe physiologique, celui de la conception conseilliste emmure ce même complexe entre les limites de la classe ouvrière, en excluant tout parti. Aux yeux des premiers, la démocratie est une dérision, alors que dans sa forme ouvrière ou conseilliste, elle est le suprême pour les seconds, l'agent exclusif de la révolution et du communisme.

Une difficulté insurmontable de l'idée conseilliste consiste en ce que sa première mesure devrait aboutir à l'interdiction de tout parti, décapitant du même coup son fameux agent révolutionnaire: la démocratie ouvrière. Tout regroupement d'individus par affinités d'idées ou de conceptions théoriques est un parti. Les anarchistes, malgré leurs dénégations, ont toujours été un parti politique. Ni les conseillistes ni aucun groupe se prévalant d'une théorie ou d'une autre ne constituera jamais un cas particulier. Ce qui fait que la conception de non parti amènerait les conseillistes à exercer eux même la dictature et non le prolétariat, de la même manière que les bordiguistes, qui avant tout la réclament pour eux.

Avant de le situer au stade post révolutionnaire, le projet conseilliste présente un défaut qui l'empèche d'être réalisable. L'apparition des organismes ouvriers ou conseils doit être, selon leur conception, bien antérieur au moment de la prise de pouvoir politique, et doivent disposer, encore au sein de la société capitaliste, de conditions maximales de liberté durant un temps indéfini. Sans elle, en effet, il serait impossible que par leur propre experience et délibération, étrangers à l'experience et à la théorie du ou des partis révolutionnaires, les conseils arrivent au moment et à la décision de la prise du pouvoir, ne parlons pas d'autres décisions de plus grande envergure. En imaginant un tel cas possible, la révolution elle même devient superflue. La transformation du capitalisme en communisme serait un processus réformiste, évolutif et non révolutionnaire. Tant et si bien que l'empirisme inventeur des conseils devrait se perpétuer jusqu'à la disparition des classes et de ses innombrables conséquences. Au nom d'une experience — qui à bon compte se limite à l'être tant bien que mal — la révolution et la contre-révolution russes, le conseillisme jette par dessus bord toute la théorie et l'experience révolutionnaire acquises au cours d'un siècle et demi, théorie et experience que recueillent, ne serait-ce que fragmentairement, et avec des erreurs, les tendances révolutionnaires.

D'autres parts, il est loin d'être indubitable et encore plus loin d'être obligatoire que les organes ouvriers de pouvoir ou conseils s'organisent avant l'anihilement du pouvoir capitaliste, et ce ne sont pas les tendances révolutionnaires actuelles, trop attachées, malgré tout, au modèle russe, qui y changeront quelque chose en vivant suspendues à leur création. Une révolution est une chose trop profonde et protéique pour être sujette à des règles de déroulement. C'est là où apparait la spontaneité et non dans ce que prétend le soit disant spontanéisme.

Au cours de la révolution allemande de 1918-1919, où surgirent des conseils par répercussion des soviets russes, ces organes furent médiatisés tout de suite par diverses tendances pseudo ou semi-révolutionnaires. Au lieu de progresser experimentalement, ils firent marche arriere jusqu'à annuler leur potentialité révolutionnaire. En Chine, ils ne s'imposèrent pas non plus à l'ordre de dissolution de Staline via Mao Tse Toung et compagnie. Par contre il n'existait pas un seul conseil en 1936 en Espagne avant que le prolétariat ne mette en mille morceaux l'armée nationale et avec elle toutes les structures capitalistes. S'appelant comités, ils apparurent, non comme la condition de l'action insurrectionnelle, mais comme son résultat instantané. Pendant plusieurs mois, ils gagnèrent localement des prégoratives économiques et politiques, se réduisant ensuite jusqu'à leur extinction, due à la même insuffisance révolutionnaire que dans les cas cités. L'exemple espagnol démontre encore mieux que les autres la fausseté de la conception conseilliste, mais quant à l'apparition des organes de pouvoir, elle tendra probablement à se répéter avec des variantes, chose qu'insinua la situation de Mai 68 en France.

En résumé, manquant d'inspiration révolutionnaire sûre, pour aussi loin qu'ils aillent, les conseils ou organes ouvriers de pouvoir ne sont qu'un épisode important de la lutte des classes, MAIS CIRCONSCRIT DANS LE CAPITALISME OU RAMENE A LUI, comme le démontre le cas de l'Espagne et, bien que d'une autre façon, celui de la Russie. Par sa propre nature, l'existence dès conseils et donc son experience ne peut se prolonger très longtemps sans attendre le premier but révolutionnaire: déraciner le capitalisme. La relation classe théorie révolutionnaire (dans son aspect agissant conseil parti) n'est pas une greffe artificielle de deux facteurs d'origine distincte, mais la manifestation dialectique, l'unité duelle d'un même devenir historique. Elle seule ouvrira la porte, grâce à la révolution et au communisme, à une unité dialectique superieure, entre la nature et l'éspèce humaine.

On peut reprocher avec raison que les partis sont coupables de la défaite des conseils, fait illustré par les conseillistes à l'aide des empreintes de la révolution russe. Quelques unes de ces empreintes sont retouchées, mais cela n'enlève rien au fait que les bolchéviques, s'accaparant les soviets, se substituèrent au prolétariat en tant que parti et facilitèrent la contre révolution, cela même qu'ils voulèrent éviter. Sans considerer ici la particularité de la révolution russe, le défaut se trouve dans la conception qu'ils avaient du parti et des organes de pouvoir. Ce défaut appelle un autre genre de conception, mais réaffirme, au lieu de l'annuler, l'unicité nécessaire entre organes de pouvoir et parti. Sans les idées des bolchéviques sur la révolution mondiale, les soviets n'auraient jamais exercé le pouvoir, ne serait ce qu'un instant. En bien ou en mal, cette relation existera toujours, car il n'existera jamais de pratique révolutionnaire DURABLE sans idées, ni d'idées révolutionnaires VALABLES sans pratique.

Les conseillistes croient avoir découvert le remède infaillible contre la bureaucratisation, comme si le virus ne pouvait infecter les conseils autant qu'un parti, un ouvrier non moins qu'un intellectuel. La classe en tant que telle ne peut se bureaucratiser, mais une partie de ses composants le peut. Les exemples abondent. Le remède doit s'attaquer aux causes et non aux effets. Là où il existe des fonctions spécialisées à réaliser, distinctes de celles de la vie quotidienne de la majorité, le virus bureaucratique croitra d'autant plus facilement, relativement à l'honneteté révolutionnaire de ceux qui les réalisent. Car la cause principale de la bureaucratisation, dispositions psychiques comprises, se trouve dans la satisfaction artificielle, purement vaniteuse, que les hommes cherchent pour couvrir l'absence de satisfaction individuelle véritable, et la carence de personnalité auxquelles ils ne peuvent echapper dans la société d'exploitation. C'est une manifestation de l'aliénation de l'homme et elle ne disparaitra complètement qu'avec la mort de cette dernière. Ce qui importe, c'est qu'une révolution structure la société de manière à faire disparaitre la loi de la valeur et l'Etat. Avec la désalienation qui en résultera, les satisfactions bureaucratiques et les graves dangers qu'elles comportent s'èstomperont.

Aucune tendance conseilliste, nouvelle ou ancienne, ne semble s'être rendue compte que les conseils ouvriers ne sont qu'une forme organisationnelle passagère, provisoire, de même que la domination sociale de la CLASSE ouvrière. Si cette dernière doit disparaitre, unique preuve de l'accés au communisme, les conseils ou organes de pouvoir également. Ils ne dureront donc que le temps nécessaire à la disparition de l'empreinte infâme des classes. Par contre, le regroupement d'individus par tendances, c'est à dire PAR PARTIS, acquerra plus d'importance et de fécondité grace à la culture généralisée qui mettra de coté la millénaire division entre travail intellectuel et travail manuel. Il ne s'agira pas, bien sûr, de partis au sens actuel du terme, avec des intérêts materiels opposés, ou simplement de prestige, mais de grands courants de pensée, en lutte loyale pour telle ou telle solution à tel ou tel problème. La société actuelle stéréotype les hommes par catégories, diminue, supprime ou pervertit la personnalité de chacun. Par contre, l'individualisation maximale de chacun, qui s'étendra et s'affirmera au fur et à mesure de l'organisation du communisme, mettra en jeu les capacités de choix et de création dans tous les domaines, capacité dont aujourd'hui personne ne dispose. La division et le combat entre partis auront lieu sans amoindrissement matériel et moral, et favorisera le devenir collectif. Bien avant, les conseils se seront dissous, comme les classes, dans le conglomérat humain.

Des deux termes de l'unité dialectique: conseils-parti (prolétariat-théorie révolutionnaire dans sa forme générale), l'un est périssable alors que l'autre ira en se revivifiant et en se diversifiant en contenu et nombre au fur et à mesure de l'approfondissement et de l'élargissement de la connaissance de l'humanité, en tant que terme antithétique complémentaire du monde exterieur. Pour cela même, il est important de réaffirmer encore plus fortement qu'aucun parti ne pourra se substituer aux conseils ou les manipuler, sans les détruire et se détruire lui même comme facteur révolutionnaire. Uniquement par facilité d'expression, et en incorporant diverses nuances en une seule couleur, on peut parler de parti au singulier, de la même manière que le Tiers Etat pris comme parti avant la révolution française. Bien que l'on puisse supposer que dans certains cas la révolution soit inspirée principalement par un seul parti ou qu'elle s'identifie à lui, il possede en lui même divers germes de plusieurs autres partis dont les contours se profilent dans la période post-révolutionnaire. Ils peuvent également surgir en marge. N'importe comment, la lutte de tendances au sein des organes ouvriers de pouvoir doit etre complètement libre et sujette à la majorité. La dictature de la bourgeoisie sur la société a sa plus haute expression dans l'exercice simultané ou succéssif du pouvoir par plusieurs de ses partis. Le prolétariat est beaucoup plus homogène que la bourgeoisie. Sa cohésion materielle augmentera après la prise du pouvoir, en même temps qu'elle cessera d'etre une classe et que se multiplieront les possibilités de prendre des initiatives dans le domaine social comme dans n'importe quel autre. La pluralité des partis lui sera d'autant plus propice qu'elle préfigure la gamme infinie de la connaissance désaliénée et qu'elle préfigure également la conquète de la liberté face à la nécéssité, soit dit sans demander d'excuses aux détraqueurs de la liberté au nom de la dictature du Parti. La dictature du prolétariat n'a rien à voir avec la tyrannie individuelle ou collégiale. C'est une situation sociale induite, comme le courant d'un circuit élèctrique dans un autre, par la relation de classes antérieures, en conséquence provisoire, et au lieu d'en exclure la démocratie, on doit lui donner toute sa véracité et une ampleur méconnue auparavant.

Donc, il est important, bien que non décisif, de définir ce que l'on doit entendre par parti révolutionnaire. Parler de révolution et de communisme pour un futur plus ou moins lointain est du charlatanisme pervèrs dans certains cas (stalinisme avoué ou honteux) et dans d'autres cas un conservatisme économiste attardé. Les premiers cherchent intentionnellement le capitalisme d'Etat; pas les seconds, mais ils y tomberaient par vice de conception et atavisme. Il ne suffit pas non plus d'accepter et de défendre le pouvoir politique des conseils ouvriers, l'armement de la classe et la socialisation de l'économie, il faut préciser encore en exigeant:

a) Que le pouvoir des conseils ne soient pas assimilés à celui d'un ou de plusieurs partis,

b) Que l'armement de la classe exclue la formation d'une armée ou d'une police professionnelle,

c) Que la socialisation signifie rendre à la société les instruments de production, indirects et auxiliaires inclus (centres d'enseignements, d'information,...), cela par l'intermédiaire de la classe ouvrière dans son ensemble, et l'attaque immédiate et irrémédiable de la loi de la valeur (échanges d'équivalents) jusqu'à sa disparition médiate, le tout en contraposition à la propriété d'Etat et à n'importe quel contrôle ouvrier ou autogestion.

situés dans ces lignes générales, doit s'incliner. Par contre, il doit appeler aux armes contre quiconque les transgresse, même s'ils sont majoritaires, et contre ceux qui prétendent assumer à leur compte la tache communiste du prolétariat.

Nonobstant, ni ce qui est dit ici, ni aucune autre éventuelle précaution ne constituera une garantie certaine face au danger contre révolutionnaire, pas même le droit d'insurrection bien établi. Tant que ne tomberont pas, jusqu'à leur disparition, les relations capitalistes de distribution, qui présupposent celles de production, le danger existera. De là, le fait que toute révolution à venir doit, AVANT TOUT, se préoccuper d'en finir avec le travail salarié, assise de la déstructrice loi économique de la valeur et de toutes les valeurs morales du capitalisme, outre ses corruptions décadentes et stupidement présentées comme révolutionnaires.

RÉSUMONS: La distinction entre classe révolutionnaire et les révolutionnaires, si visible en période de léthargie politique, commencera à se résorber avec la révolution et se dissipera avec l'actuelle ornière économico-culturelle, qui montre en dernière analyse d'où elle procède. Ce ne seront pas les révolutionnaires et en conséquence leurs partis qui s'éteindront, mais c'est la société entière, enfin en possession d'elle même et par son fonctionnement propre, qui sera révolutionnaire.

Quand à la structure organique particulière d'un parti révolutionnaire, nous ne pouvons nous la représenter qu'inspirée par les tâches post-révolutionnaires, telles qu'elles sont exposées ici, et desquelles surgissent d'elles même les tâches révolutionnaires. La stratégie engendre la tactique, la finalité prépare ses propres moyens. Il n'est pas nécessaire, et cela ne correspond pas à cet exposé, de formuler les statuts d'un parti. Mais par contre il est opportun d'établir quelques points importants, sur lesquels l'expérience témoigne.

  1. A l'exception de ce qui pourrait servir à la répression policière, la polemique politique ou théorique doit etre publique, et non interne, réservée aux affiliés. Même lorsqu'elle aura lieu dans des bulletins spéciaux, ceux-ci doivent être mis à la disposition de tout travailleur, avec ou sans tendances. La pensée révolutionnaire ne se concilie avec aucune sorte d'ésotérisme, ni même un ésotérisme formel tel que «pour nos militants seulement».

  2. Le droit de fraction doit être garanti par les règles de l'organisation, jusqu'à la limite compatible avec cette dernière.

  3. Dans tous les organismes élus, les minorités doivent être représentées proportionnellement, depuis l'èchelon local jusqu'au mondial s'il existe.

  4. La sélèction de comités doit se faire par vote direct jusqu'à l'extrème limite permise par les possibilités de relation entre désigneurs et désignés éventuels, évitant par là la désignation d'un comité restreint par un autre ou plusieurs comités élus par vote direct ou de second degré.

  5. Le congrès élit la direction du parti, et elle même, s'il y a lieu, une commission restreinte pour s'occuper des affaires courantes, mais sans pouvoir de décision.

  6. Aucun comité n'aura la faculté de s'incorporer par décision propre de nouveaux membres, même provisoirement, tant qu'il n'y a pas consentement des militants ou de leurs délégués. Ce droit, comme celui de destitution, revient constamment et exclusivement aux militants.

  7. L'expulsion d'une section ou d'une fraction doit se décider à la majorité des deux tiers. La direction aura seulement le droit de formuler une pétition d'expulsion. S'il s'agit d'individus, la direction aura la faculté de suspendre leurs activités exterieures en tant que membres du parti, jusqu'à la décision définitive des assemblées, mais sans pouvoir les priver entre temps des droits d'expression et de vote.

  8. Comme règle générale, d'où l'on peut en tirer d'autres très concrètes, il faut éviter que la direction soit en condition de prendre des mesures d'organisation et d'attitudes politiques qui, une fois décidées, soient difficiles à rectifier; il faut se prévenir contre le fait accompli. Ce n'est pas la marche forcée pour l'ensemble des militants qui fait la force d'un parti révolutionnaire, mais leur commune inspiration combattive, politique, théorique, philosophique et morale. C'est elle qui donnera une cohésion et une force d'irradiation qu'aucun règlement disciplinaire ne peut atteindre.

  9. Il doit être écrit que le parti est un instrument et une partie de la classe révolutionnaire, sans qu'il puisse dans aucune circonstance prendre sa place ni réaliser son rôle historique. LA CONFIANCE DE LA CLASSE, IL FAUT LA GAGNER; EN LA DÉCRÉTANT, ON LA DÉTRUIT. Par contre, le droit de faire appel à la classe contre le ou les partis, le sien y compris, doit être garanti.

Ce qui pousse la classe ouvrière à la révolution et au communisme, ce ne sont pas ses connaissances théoriques, ni une aspiration idéale, mais la nécessité de cesser d'être une classe salariée, une classe, sans plus. Une telle nécessité est chaque jour plus étouffante et palpable, et coincide avec un devenir superieur pour l'humanité. Tout ce qui lui fait obstacle est faux, suspect, ou encore pire, abjecte dissimulation d'arrivistes... ou de gens déjà arrivés.

Si entre cette nécessité révolutionnaire de la classe, résumé de son rôle historique, et les révolutionnaires de diverses provenances, s'interposent des idées, des tactiques et des stratégies apprises, ils devront les jeter par dessus bord pour mériter le nom de révolutionnaires.

En Espagne en 1936, une phrase de Durruti devint célèbre: «Nous renonçons à tout, sauf à la victoire». De là partit la glissade anarchiste au coté du stalinisme, et de ses alliés qui disaient: «d'abord la guerre, après la révolution». Tout autre aurait été le développement de cette situation, si les anarchistes avaient rèctifié le tir, en disant: «Nous renonçons à tout, sauf à la révolution et au communisme».

L'Etat capitaliste aurait été formellement aboli et le pouvoir serait resté, intégralement, aux mains des comités, gouvernement de la classe ouvrière.

Ainsi donc, la devise de ceux que l'on peut considerer comme révolutionnaires malgré leur conservatisme d'école doit être: «Nous renonçons à tout, sauf à la révolution et à la suppression du travail salarié, fer de lance du communisme.»

Dans cette tache se trouve le lien et la fusion finale de la classe et des révolutionnaires. Dépasser la distinction, c'est dépasser la théorie, ce qui ne peut être réalisé qu'en la transformant en réalité sociale.

  1. Cf.: Nos Taches Politiques (1904). ↩