Alarme, n° 16, avril-mai-juin 1982 (p. 9-10). PDF du numéro complet

Voila un an que la gauche est au pouvoir ; les profits, l'exploitation, la vente de notre force de travail restent les mêmes pour nous. Les mesures prises par le gouvernement nous attaquent régulièrement et directement. Avec les 39 H (cf éditorial d'Alarme n°15) nous travaillons plus pour un moindre salaire. Avec les nationalisations nous avons un nouveau patron qui critique la mauvaise gestion des précédents et qui rationalise la production, c'est-à dire qui embauche moins relativement aux capitaux investis, qui fait travailler plus, à des taches plus morcellées, à des postes plus isolés... Si ceux qui ont maintenant l'Etat pour patron ne sont pas licenciés, dans l'ensemble le chômage et le travail précaire s'étendent.

La puissance des appareils syndicaux est renforcée dans les entreprises afin de permettre concrètement les efforts et les sacrifices exigés par le gouvernement ; ces exigences n'étant que le reflet de l'Exigence du Capital : s'accumuler. Les syndicats ont un rôle primordial : ce sont eux qui - tout en essayant de maintenir une apparence critique - expliquent et font accepter des mesures comme le blocage des salaires (facile à réaliser pour les patrons) avec blocage des prix (célèbre pour son inefficacité) ou le chômage partiel, des licenciements importants, des réductions de salaires, de nombre de jour de congés payés, etc... Lorsque la "Base" se fache, ils fragmentent la lutte en une myriade de revendications "spécifiques", de grèves isolées dans le temps et l'espace ; le renforcement du syndicat se fait par l'émiettement de la force des prolétaires. Toute lutte pour ses propres intérêts n'est une lutte ouvrière pour des intérêts de classe - donc pour l'ensemble de la classe ouvrière - que si elle se situe en-dehors et contre les syndicats, dont l'objectif est que toute lutte reste enfermée géographiquement et politiquement dans un cadre restreint. En dernière instance, le syndicat défend toujours la structure syndicale et l'économie nationale ; par là-même, il attaque nos intérêts de classe. Dans ce cadre, toute victoire (temporaire) sur le plan matériel signifie une défaite sur le plan de l'organisation (en renforçant l'emprise syndicale), une démoralisation et une perte de confiance en soi.

Le syndicat oeuvre puissamment contre l'auto-organisation de la classe par son monopole de la communication dans les lieux de travail, entre ceux-ci et à leur extérieur, par son inertie démobilisatrice et ses calomnies contre ceux qui tentent d'organiser la lutte et de se préparer à l'affrontement avec l'Etat. Néanmoins, si la détermination des travailleurs est profonde (Pologne, Belgique) il ne peut, à lui seul, contenir l'affrontement.

La police et l'armée ont ce rôle et il faut dire que sur ce plan, notre gouvernement reste à la pointe du progrès. Vaillants défenseurs de l'Etat, de la Nation et de la Patrie, garants de l'Ordre et de la Propriété (privée ou d'Etat, nous en sommes toujours privés), ils sont aujourd'hui comblés. Ils sont fébrilement recrutés, ils ont droit à plus de fric, d'armes et de considération. Les gauchistes veulent même une police (et une armée) populaire et "ilotante". Ainsi les crânes d'oeuf des ministères philosophent sur l'ilotage, "l'insertion" des immigrés et leur "encadrement" (leur situation ne s'est guère améliorée depuis le 10 Mai, tant sur le plan du flicage que pour les expulsions) ou le remplacement de la prison préventive par le "travail au service de la collectivité". Nos ennemis continuent donc de pratiquer : "le travail rend libre" ; mais nous savons bien qu'ici : "la liberté, c'est l'esclavage".

C'est à l'oreille que l'on peut caractériser la gauche au pouvoir : Pin-Pon ! Pin-Pon ! les flics sont partout et font joujou avec leur nouveau matériel. Leur arrogance a encore cru et, ne se sentant peut-être pas assez défendus par le syndicat "autonome", ils se tournent vers les confédérations CGT, CFDT, FO, CFTC, etc... qui se posent comme les meilleurs défenseurs de la police. Celle-ci étant chargée - entre autres - de défendre le droit syndical, la boucle est bouclée : MORT AUX VACHES ET AU CHAMP D'HONNEUR ! (B. Péret)

En empirant ainsi nos conditions de survie, la gauche cherche à améliorer l'état de l'économie nationale et à faire face à la concurrence sur le plan international. Mais cette concurrence acharnée et permanente à laquelle se livrent les capitalistes les poussent invariablement à empirer ces conditions de survie. En effet, pour réaliser plus de profits il faut nous faire travailler plus et/ou en faire travailler moins d'entre nous. Et ce, si possible, en nous payant moins. Que nos salaires nominaux - la paie - diminuent de façon absolue (39 h payées au lieu de 40) ou qu'ils diminuent relativement à l'augmentation de la productivité ou encore que nos salaires réels ne "suivent" pas l'inflation : de toute façon nous sommes perdants et nous devons réagir.

Plus ou moins intense, cette attaque est permanente et c'est donc en permanence que nous devons y répondre avec notre arme : l'organisation. Tout ce que nous entreprenons doit tendre à empêcher l'accumulation du capital et l'accroissement de la plus-value extraite sur notre dos, pour s'attaquer à l'exploitation et au monde marchand. Mais dans ce combat, ce qui compte, c'est ce que nous arrachons, pas ce qui nous est concédé : 35 heures sans réduction de salaire, données tout de suite, ne constituerait pas une victoire ouvrière mais un succès de la bonne gestion capitaliste du gouvernement en place. En revanche, tout gain obtenu dans la perspective définie ci-dessus, aussi minime soit-il, s'il est obtenu par notre propre organisation, se réappropriant la communication entre travailleurs, l'affrontement avec l'Etat et la préparation de nouvelles luttes, constitue un combat se menant pour les intérêts de la classe ouvrière contre le capitalisme. En tendance, c'est ce qui apparait dans les luttes les plus dures, même si le syndicat y domine encore, ne serait-ce (parfois) que formellement. Notre rôle reste la participation (dans la mesure de nos moyens) à ces luttes afin de concrétiser ces "tendances", de critiquer toutes leurs faiblesses, de clarifier et d'aiguiser les antagonismes - surtout face aux syndicats - et de pousser à la centralisation de toutes les initiatives allant dans cette direction.