Alarme, n° 17, juillet-août-septembre 1982 (p. 1-6). PDF du numéro complet

Pologne - Liban : à bas la nation

Entre Kremlin et Vatican

La rébellion du prolétariat polonais a montré des tournures nettement révolutionnaires, dont la transcéndance, insinuée dès le début, ne manquera pas de réapparaître, plus nette et plus vaste, dans l'avenir immédiat. Quoi que puissent imposer les sbires polono-russes, en dépit de l'église avec ses sacristains à la Walesa et Mazowiecki (1), malgré les arriérations religieuses et patriotiques de bon nombre d'ouvriers, ce grand combat fera date. Il dépasse très largement l'idée que les ouvriers s'en sont fait, et il heurte de plein fouet les intentions de ceux qui l'ont dirigé, qu'ils soient curés ou civils.

C'est la mobilisation la plus importante et la plus combative de la classe ouvrière depuis la révolution espagnole de 1936-37. Celle-ci clôt une époque en même temps qu'elle certifie comme contre-révolutionnaire le pouvoir de Moscou et les agissements de ses partis où que ce soit; celle-la reprend la lutte à mort contre Moscou, ses disciples et ses laquais, c'est-à dire contre la représentation directe du capitalisme en Pologne.

Depuis la grande grève de Gdansk, l'été 1980, l'avalanche irrésistible d'assemblées ouvrières et d'arrêts de travail mit à nu, soudain, l'impuissance du Parti Etat dictatorial, sitôt que la classe exploitée se dresse face à lui. Tout paraissait alors possible, y compris le maximum. Mais il y avait un décalage, une contradiction aussi flagrante qu'énorme, entre ce qui était intrinsèque au mouvement et l'expression orale et organique de celui-ci.

C'est ainsi que dès le début, la direction agit comme un butoir qui empêche la progression du mouvement et, de plus en plus, comme un facteur de désorganisation du prolétariat. Le coup de poignard du 13 Décembre, prévisible pour quiconque n'ignore pas la scélératesse du Parti-Etat, ne pouvait être évité, moins encore anéanti, que par une orientation clairement révolutionnaire et internationaliste de la rébellion ouvrière généralisée. Rien de plus impossible pour l'individu Glemp, primat apostolique et vraie direction du mouvement par le biais de ses brebis civiles en mal de syndicat "libre"... et de messes télévisées.

Ergo, tous ces messieurs qui depuis les accords de Gdansk sont apparus comme représentants ou conseillers de Solidarnosc, ont servi de marchepied pour le coup militaro-policier de Jaruzelski, c'est-à dire de Moscou et de son déliquescent parti polonais. Il fallait bien s'y attendre car l'Eglise - il faut le répéter - est une puissance réactionnaire aussi bien par ses intérêts que par ses idées. C'est grâce au stalinisme, encore plus réactionnaire qu'elle dans l'actuelle conjoncture historique, qu'elle peut se prétendre libérale.

C'est pourquoi, d'un point de vue rigoureusement athée et non moins rigoureusement révolutionnaire, la plus grande responsabilité pour le déroulement négatif de la lutte jusqu'au déclenchement de la répression, retombe sur ceux qui, ennemis aussi bien du stalinisme que de l'église, se sont avérés incapables de les mettre au pilori et de se détacher comme centre de ralliement des révolutionnaires.

Tout grand mouvement de la classe ouvrière, aussi large et prometteur qu'il soit, manque à ses débuts d'une notion claire de ses propres possibilités. Il va vers la défaite, et tombe finalement sous la répression de l'ennemi, s'il ne tire pas de sa propre dynamique une idée juste de ses carences. Alors on peut suivre rétrospectivement la trace de son échec jusqu'à sa toute première expression. En l'occurence, on doit dire du mouvement polonais que l'état de guerre, plus ce qui ne manquera pas de venir, était préfiguré dans la négociation de Gdansk.

Juste au moment où la classe ouvrière se trouvait remplie d'énergie et d'optimisme, ceux qui prenaient le devant comme ses amis et ses interprètes signèrent avec les délégués gouvernementaux un accord reconnaissant au parti dictateur le droit de continuer à chevaucher le pouvoir. Ils légitimaient ainsi les crimes dudit parti, tout en lui permettant d'en commettre d'autres, à sa discrétion. Les plaintes actuelles de ces gens-là ne sont que des larmes de crocodiles !

Tout de même, ce ne fut pas une erreur du mouvement dans son ensemble, mais une décision bien arrêtée des dirigeants du type Walesa et de ses conseillers visibles ou dans la pénombre : les évêques, Glemp, le Pape et plus en arrière plan les gouvernements et les syndicats occidentaux. L'Eglise n'ira jamais au-dela du très ancien : "Au César ce qui appartient au César et à Dieux ce qui appartient à Dieux", c'est-à dire à l'Eglise. Quoiqu'elle préfèrerait sans doute avoir affaire à une autre sorte de César, elle sait par une longue expérience, là ou ailleurs, que le COMECON et le Pacte de Varsovie ne l'ont pas empêchée de prospérer, et par dessus le marché de faire parader son humanitarisme, tout en servant de frein ou de soupape d'échappement, d'après les besoins du pouvoir.

La menace militaire russe, les compromis inter-impérialistes (Yalta, Postdam, etc.) étaient des arguments de choc pour induire la classe ouvrière à accepter comme inévitable le pouvoir existant. Ainsi fut présentée la situation non seulement par l'Eglise et ses pâtres dans les usines, les mines, les chantiers navals et les haut-fourneaux mais aussi par des athées tels que Kuron et Modzelewski, qui depuis des années avaient dénoncé le système comme réactionnaire.

La première conclusion qui s'impose à l'esprit doit donc être formulée comme suit : ce qui pour la masse ouvrière était une méprise induite par des hommes et des organisations jouissant indument de sa confiance, procédait, pour ces derniers, d'une conception anti-révolutionnaire du problème posé. Sur le terrain et depuis le grand combat de la Baltique, la révolte du prolétariat était si vaste et si puissante, que le pouvoir - stalinien, il faut le rappeler - se trouvait paralysé, impuissant. Il se voyait dans la nécessité de lacher quelques concessions, pour éviter que la masse des exploités ne lui tombe dessus et le supprime. Les représentants gouvernementaux à Gdansk, qui en fait ne représentaient rien, hormis leur propre abjection politique et personnelle, se sentirent sauvés lorsque la représentation ouvrière, Walesa en tête, formula ses revendications : droits syndicaux avec accès aux médias, autogestion, messes télévisées et autres balivernes. Loin d'avoir un caractère révolutionnaire, elles permettraient dans l'immédiat de préserver le pouvoir en place, et serviraient, le temps et les dirigeants syndicaux aidant, à démoraliser la classe ouvrière et la rendre passive, jusqu'au moment d'assener au mouvement un coup de traître. Tandis que le gouvernement érigeait des croix monumentales à la mémoire des ouvriers assassinés en 1970, il préméditait d'autres assassinats, surtout celui du mouvement prolétaire le plus transcendant depuis l'après-guerre.

En somme, les responsables directs de la perfide action Jaruzelski-Brejnief sont Solidarnosc et l'Eglise chrétienne son inspiratrice et utilisatrice. Que le stalinisme parle et agisse avec l'impudence et le despotisme observés - pour la nième fois - et ce depuis le début de la mobilisation ouvrière, c'était aussi naturel qu'inséparable de lui. Aucune personne digne de se dire révolutionnaire ne peut se considérer trompée, ni même quiconque sain d'esprit et honnête.

Il est le produit d'une contre-révolution, la plus barbare qui soit, et il ne changera pas essentiellement, quelque tonalité qu'il se donne, y compris l'eurocommuniste. Vouloir le démocratiser serait une bévue stupide, si ce n'était pas, la pluspart des fois, un leurre. Cependant, à supposer que l'Eglise et son syndicat ussent obtenu entière satisfaction à leurs demandes le capitalisme étatique n'en serait pas moins sain et sauf, et le prolétariat exploité.

Il est tout de même vrai que, par rapport au totalitarisme subi sous l'Allemagne nazie - sans parler de Pilsudski - et ensuite sous la Russie stalinienne, le prolétariat polonais ressentait les droits démocratiques capitalistes comme une rafale d'air frais. Pour cette raison même, les lui présenter comme une panacée ou comme une solution tant soit partielle à ses problèmes, c'était abuser de sa confiance et user sa combattivité, afin de lui couper la route vers la seule solution véritable : la prise du pouvoir, des armes et de l'économie, la dissolution du Parti-Etat et de tous ses organes d'exécution.

La spontanéité du mouvement polonais ne tendait pas vers la création d'un syndicat, quel qu'il soit. Partout, ses assemblées étaient l'équivalent des soviets russes de 1905 et 1917, des conseils ouvriers allemands peu après, des soviets chinois de 1926, des assemblées prolétariennes et des comités-gouvernement espagnols de 1936. Elles étaient donc, à l'opposé des syndicats, des organismes dont le développement et le devenir réclamaient impérativement leur propre pouvoir politique, introducteur lui, de l'organisation communiste de la société.

Nul n'ignore que les gouvernants polonais, singeant leurs maîtres, se disent communistes ; c'est là précisément la plus impérative des raisons pour les marquer au fer rouge comme escrocs idéologiques. L'effet d'une telle dénonciation dans le prolétariat des deux blocs militaires, chez les parias du globe, aurait été énorme et d'une transcendance bénéfique incommensurable. Tout autrement, l'église et ses brebis laïques, Solidarnosc aussi tôt constitué, se soumirent explicitement et très respectueusement au pouvoir des escrocs; bien pire, ils s'engagèrent à ne pas l'attaquer, et offrirent à ces mêmes escrocs de le partager. Kania avoua à Walesa dans un élan de cynisme : "Nous deux, nous sommes les maîtres de la Pologne".

On a beaucoup répété que l'acceptation de la suprématie politique stalinienne était une feinte indispensable pour se soustraire à la menace russe. Faux ! entièrement faux ! et d'autant plus faux que le péril d'invasion armée semblait plus proche dans le temps et plus important du seul point de vue militaire. Tout d'abord, parce que l'Église ne veut pas reconnaître que le système dans lequel et duquel elle vit est celui d'escrocs organisés en capitalisme d'Etat. Deuxièmement, parce que cette même Église a aussi ses fondements, en Pologne et ailleurs, dans l'exploitation économique et la mystification des grandes masses. Troisièmement, parce qu'une invasion d'un tel genre, russe, polonaise ou autre, trouvera une victoire certaine à moins que les ouvriers fourrés dans l'uniforme ne se révoltent contre leur propre gouvernement.

Il s'agit alors d'une lutte devant être menée par l'internationalisme prolétarien, quelque chose d'entièrement étranger aux cerveaux rabougris qui, par le truchement des sacristies et des cercles patriotards, tendaient autour de la classe ouvrière, une barrière de fils barbelés. Ils sont en effet aussi ennemis de l'internationalisme que l'Etat-major du Kremlin.

Quatrièmement et enfin, parce que quelques soient les circonstances d'une grande lutte ouvrière, seul l'internationalisme peut mettre en branle l'action convergente et anationale des exploités.

Tout au contraire et au mépris de son propre nom, Solidarnosc chercha - et obtint - l'aide des ennemis avérés et dissimulés de tout prolétariat : les gouvernements occidentaux et leurs garde-fous syndicalistes. L'appel en faveur de la constitution de syndicats "libres" lancé à l'adresse de la zone russe alors qu'il ne restait à Solidarnosc que quelques jours d'existence légale, était du même acabit que ses manèges politiques et ses parlottes en occident. Il était en réalité destiné à de futurs leaders syndicalistes, les uns en émigration, les autres dans la clandestinité. Il ne contenait pas un seul mot proposant aux exploités la lutte contre le système économique. Il avalisait ainsi l'incessante falsification de Moscou sur le "socialisme réel" ! La popularité dont Solidarnosc jouissait avait sa source dans une grande dupperie rendue très aisée par le totalitarisme asphyxiant caractéristique du système russe. La base économique de celui-ci, à savoir la concentration étatique du capital du fait de la contre-révolution (Staline et successeurs) ne peut tolérer aucune liberté politique sans risque de s'effondrer. C'est ainsi que le prétendu "rôle socialiste des syndicats" consiste à faire le garde-chiourme du Parti-Etat auprès de la classe ouvrière : Produire, produire sans mot dire !

Solidarnosc aspirait à dire son petit mot, à la manière de la C.F.D.T. française, son paradigme, ou d'un quelconque syndicat en occident, même stalinien. Il voulait discuter avec les propriétaires du capital - en l'occurence avec l'Etat de la contre-révolution - des conditions dans lesquelles la classe ouvrière serait exploitée, et des avantages et droits dont jouiraient en échange messieurs les dirigeants syndicalistes. C'est ce qu'on appelle le consensus.

Le rôle des syndicats dits libres ne peut être que celui-là. Différence : au sein de la contre-révolution stalinienne les syndicats sont des exploiteurs directs du prolétariat, en tant que copropriétaires du capital étatique. Les syndicats prétendus libres tirent avantage de la même exploitation, en partie directement, en partie indirectement, et en toute occasion servent de bouclier au capital en empêchant la révolte de la classe contre sa condition de marchandise. Solidarnosc en a fait tout autant et jusqu'à maintenant a réussi à donner le change.

Une conviction s'impose au prolétariat : aucun syndicat ne jouera un autre rôle que celui de serviteur du capital ou de capitaliste lui-même. Indéniablement, ils tirent tous leur plus ou moins grande richesse de là. Il faut le répéter mille fois, car c'est là un concept fondamental, entre autres, pour éliminer de l'histoire humaine les sociétés d'exploitation. Le grand équivoque social qui permit à Solidarnosc de ravir l'enthousiasme du prolétariat, ne trompa pas un seul instant le pouvoir stalinien. Il n'ignorait point que l'enthousiasme refluerait au fur et à mesure que Solidarnosc montrerait son refus de l'attaquer révolutionnairement et qu'alors il serait en mesure de jouer du poignard. Les faits sont irréfutables. Cependant, dans de telles circonstances, à côté de la démoralisation due à des dirigeants fallacieux, il arrive toujours qu'une partie de la classe ouvrière, au lieu de s'abandonner au découragement et de reculer, apprend, tire des conclusions positives, indique la route en avant. C'est ainsi que dans les zones les plus combattives du pays les ouvriers se sont posés ouvertement la nécessité de s'armer et d'arracher le pouvoir politique aux brigands de la "Nomenklature".

Cette tendance représentait, avec plus de netteté et de conscience, la pulsion initiale des assemblées vers le pouvoir, pas du tout vers un quelconque syndicat. Le dilemne ainsi ébauché était - et il sera le même dans l'avenir et pas seulement en Pologne - entreprendre la suppression du travail salarié, pierre angulaire du capitalisme, ou étayer celui-ci à l'aide du consensus syndical.

C'était là une raison de plus pour déclencher la répression policière. L'invasion russe devint une réalité par ce truchement. Elle devait revigorer le Parti-Etat agonisant, mais aussi offrir à tous les Walesa et Glemp de Solidarnosc-Eglise une retraite honorable, tout en les gardant en réserve. Depuis 35 ans, le Parti au pouvoir et l'église chrétienne, acoquinés malgré certains tiraillements, sont la clef, la relation politique essentielle de l'Etat polonais qui lui, n'est qu'une des métastases du cancer représenté par la contre-révolution russe. Nier ce fait est caractéristique des mentalités réactionnaires, ou aveuglées par l'ignorance, proies faciles des premières. L'ancienne bureaucratie ointe des huiles lustrales et autres bons beurres joue en Pologne, par rapport à la bureaucratie ointe de son propre chef "populaire", le même rôle que cette dernière joue en Occident par rapport aux oppresseurs traditionnels. Les méthodes diffèrent, mais pas tellement.

Par contre, il est de la plus haute importance de remarquer que l'une et l'autre sont complémentaires au système. Ces opposants fictifs peuvent même devenir gouvernement, c'est-à dire régime politique, lors des crises importantes, mais pour sauvegarder le système dont ils intègrent la texture économique et sociale. Dans l'Espagne de 1936, le parti stalinien et ses associés, qui contrèrent la révolution dès les premiers jours, semblaient tout de même des ennemis irréductibles du fascisme clérico-militaire commandé par Franco. La stricte vérité est que sans leurs discours déroutants et chatrants, le masse ouvrière auraient vite rendu compte de la faction clérico-militaire-fasciste et du capitalisme comme système.

En Pologne, Solidarnosc et le clergé ont rendu au stalinisme le même grand service.

Jamais il ne pourra en être autrement car les intérêts bassements matériels, les mentalités des uns comme des autres - et jusqu'à leurs rivalités - sont solidement implantés dans l'exploitation de l'homme par l'homme, qui fait leur pâture. La panique devant la révolution leur inspire les fadesses démocratico-bourgeoises susceptibles de mater la puissance combattive des masses et de leur vider la cervelle. En pleine activité du prolétariat, alors qu'on entendait roder les tanks russes tout autour, Moscou avouait pour faire peur à la réaction non stalinienne : "Les gouvernements occidentaux ne savent-ils pas où peut conduire d'encourager des mouvements comme celui de Pologne ?".

Parce qu'ils le savaient aussi bien que le Kremlin, leur soutient fut pour Solidarnosc et l'Eglise, qui empêchaient le mouvement prolétarien de découvrir son propre être, nécessairement révolutionnaire. Il y avait donc convergence entre le Kremlin et les occidentaux, le Vatican en tête. Elle était simultanément condition et produit de leur rivalité inter-impérialiste.

Néanmoins, quelque chose de très positif s'est produit en Pologne et cela continuera. Le prolétariat s'est lancé dans la lutte avec une unanimité exemplaire.

Il s'agit de l'activité de la classe ouvrière en faveur d'elle même, la plus importante depuis la révolution espagnole. On y voit percer, malgré le noir écran des soutanes, par-dessus les préjugés patriotiques, la reprise du combat contre le capitalisme sous sa forme la plus mystificatrice, celle abritée sous la contre-révolution stalinienne. Celle-ci supprima le mouvement vers la révolution mondiale peu avant la dernière guerre impérialiste; en Pologne refait surface ce même mouvement et devant lui la contre-révolution stalinienne recule.

Pas d'avenir pour les exploités sans échapper à l'étau Kremlin-Vatican.

Mars 1982

Traduit d'Alarma n°13

(1) L'un des intellectuels conseillers de Solidarnosc, directeur de l'hebdomadaire syndical autorisé par le pouvoir et, signe révélateur, ami personnel du très polonais Woijtila, Pape de son état. Il est interné et traité, comme Walesa et autres calotins, avec tous les égards du à leurs accointances ... et à ce qu'on attend d'eux.