Alarme, n° 24, avril-mai-juin 1984 (p. 4-5). PDF du numéro complet
A l'appel de l'inter-syndicale CGT, CFDT, FO, FEN, CFTC, CGC, et grâce au financement et facilités offertes par la banque populaire de Lorraine et la SNCF entre autres, les lorrains sont allés vanter les mérites de leur acier au coeur des beaux quartiers de la capitale française. Le formidable déploiement publicitaire débuta place de la Nation, et il y a longtemps que nous n'avons pu constater dans la rue une telle unanimité syndicale et politique.
Unanimité, tel est bien le mot pour décrire cette foule, et l'exclusion démagogique d'élus de droite par le service d'ordre ou par quelques gauchistes ne change rien à l'affaire. Par le mot d'ordre stalinien " la Lorraine vivra " toutes les forces " vives " de la région étaient concernées. Preuve en est le financement même de cette manifestation ainsi que la présence dans le cortège de toutes les couches intermédiaires de la société (cadres, commerçants etc...). Face à cette unité interclassiste, qui relègue au second plan l'affrontement entre les différentes chapelles politiques du capitalisme, nous feignions de nous demander où étaient passés les sidérurgistes enragés de la veille. Il est à noter toutefois que certains sidérurgistes combatifs n'ont pas pu, ou n'ont pas voulu participer à la manifestation en raison de son organisation même (interdiction des armes de toutes sortes, barre à mine, frondes, boulons ; fouilles par le syndicat des manifestants au départ de la Lorraine, inscription des participants à la bourse du travail, etc... Malgré cela les sidérurgistes étaient présents et au début au moins tout aussi enragés à ... brailler, avec la CGT, les pires slogans chauvins et capitalistes, du " produisons français, consommons français, au dépassé " allez les verts (fausse note offerte par les centaines de litres de bière de maître Krasuki) en passant par les remerciements à l'égard du Crédit Lyonnais et de diverses banques. Bref ! une étape lorraine du Tour de France ! La présence de l'étrangère FGTB belge était-elle une blague française du meilleur cru, destinée à égayer un cortège qui fatiguait, ou bien était-elle un témoignage vivant de solidarité anti-ouvrière à l'image de l'impudique CGT Talbot elle aussi présente ? La LCR qui boudait la procession nationaliste connait surement le fin mot de cette triste devinette, elle qui fut la seconde composante, grâce à ses militants cédétistes de Talbot, du sabotage d'un mouvement.
Enfin, sous le regard discret et compatissant de la police française, tout ce joli monde un peu éprouvé par les kilomètres à pied, a pu atteindre le champs de Mars où l'attendaient cars et collations. Buvons encore une dernière fois.
Ceci dit, une infime minorité, pas même une dizaine d'individus, semblait ne pas reconnaitre chez les CRS des camarades de toujours. N'aurait-il pas été dommage de se séparer sans la rituelle légère envolée de canettes vides et de se priver par la même du bouquet d'un somptueux feu d'artifice ? C'est incontestable, mais l'illumination dut être un peu trop puissante pour ce sidérurgiste de Neuves Maisons qui invectivait judicieusement un des collègues cégétiste : " Si toi tu es licencié, le syndicat lui ne le sera pas ".* Cette simple et juste phrase montre sans ambiguïté le caractère contre-révolutionnaire de toutes les manifestations orchestrées par les syndicats et de celle du 13 avril en particulier ( le premier mai de cette année fait même largement minable dans le genre ). En effet, du refus d'être licenciés, c'est-à-dire d'être les éternels déshérités d'un système qui nous conçoit uniquement en producteurs de profits, les sidérurgistes lorrains sont passés à la défense de leur industrie. Partant de là, il est logique qu'ils défendent l'unité d'exploitation plus forte qui englobe leur industrie, la région et enfin la NATION. Du même point de vue capitaliste, les impératifs de la Nation prévalant sur tous les autres (Mitterrand : " Il ne sera toléré aucune revendication sectorielle ") il est dans l'ordre des choses que les sidérurgistes aillent gonfler les effectifs de l'ANPE. Somme toute, la signification du 13 avril, c'est cela et rien d'autre. Quant aux syndicats, la nation ne risque pas de les faire chômer. Ils sont trop précieux, non seulement comme défenseurs de l'économie nationale, mais aussi comme diviseurs du prolétariat. " La défense de l'acier lorrain " clamaient-ils, ou comment atiser la concurrence entre prolétaires. Aussi le 13 avril, les sidérurgistes lorrains crachaient au visage de ceux de Fos et d'Allemagne, comme il n'y a pas si longtemps les ouvriers des chantiers navals français arrachaient leurs pains quotidiens aux ouvriers des chantiers navals yougoslaves par l'exigence d'une production nationale. Enfin de manière plus générale, les ouvriers d'industries différentes finissent par s'ignorer totalement (voir l'isolement des conflits dans l'automobile).
Dans une telle situation, si le refus du licenciement n'est pas un moyen d'augmenter la solidarité de classe comme cela devrait être, ses interprétations et ses finalités les plus réactionnaires finissent par l'emporter (défense de l'industrie, droit au travail, défense de la région etc...) et finalement avillissent encore plus les ouvriers. Actuellemnt les ouvriers creusent frénétiquement le trou où le capitalisme tente de les enterrer en se battant entre eux pour saisir le manche de la pelle. La " désyndicalisation " pour l'instant n'inverse malheureusement pas le mouvement et ne diminue pas l'influence des appareils. D'ailleurs E. Maire, chaud partisan de l'Austérité et second économiste de France après R. Barre, peut pérorer sur " la crise du syndicalisme ", il n'en affirme pas moins les objectifs contre-révolutionnaires généralement atteints du syndicalisme : " il n'y a plus de classe ouvrière unifiée... si on va vers des corporations de plus en plus fortes ou les salariés garantis s'enferment de leurs côtés, vous aurez en face les salariés qui se sentent abandonnés qui entreront en conflits contre les salariés garantis ".
Ce n'est pas en participant à des manifestations comme celle du 13 avril que les ouvriers affirmeront leurs intérêts communs : en finir avec cette société d'exploitation qui nous dépouille de toutes les satisfactions et de toutes les jouissances ( pas même celle de se retrouver ensemble autrement que parqués dans un atelier, un stade ou une manifestation autorisée par les flics et contrôlée par les syndicats ). Cette nécessité implique qu'il ne saurait subsister parallèlement à notre combat une quelconque force capitaliste. Ceci vise particulièrement les syndicats que nous devons dès aujourd'hui anéantir.
* Ou encore, ce sidérurgiste de Rehon, cité par Libération du 13/4/84, déclarant que : " Je ne vais pas à Paris pour chanter la marseillaise, ni pour manifester dans le calme et la dignité. Ras-le-bol d'être pris pour un con. On a foutu la merde à Longwy, ça n'a servi à rien. A paris ça ne sera pas la même histoire. De toute façon on a plus rien à perdre, on est déjà baisé d'avance ".