Alarme, n° 28, avril-mai-juin 1985 (p. 4-6). PDF du numéro complet

La reconversion navale avec son plan de liquidation de 20 000 postes de travail (plus 50 000 dans chez les sous-traitants et industries dépendantes) a provoqué la réaction des travailleurs des chantiers navals, en particulier au Pays Basque et en Asturie, où de violents affrontements ont eu lieu entre la police et les ouvriers.

A cette occasion les organisations de gauche, d'extrême-gauche et les syndicats se sont encore distingués par leurs activités nationalistes et liquidatrices de toute tentative de lutte ouvrière.

Le PSOE a bien entendu pleuré sur le sort des travailleurs en déclarant qu'il s'agissait là d'un "mal nécessaire", la gauche et l'extrême-gauche répliquant qu'il fallait "négocier et investir", la seconde réclamant à la première une "unité ouvrière" c'est-à dire, pour eux, syndicale.

La tactique syndicale a été très simple : traitement région par région et même chantier par chantier, le summum du radicalisme syndicaliste consistant à couper des voies de chemin de fer, des routes, à bloquer l'entrée d'une banque, à s'enfermer dans les ateliers, et à n'en sortir que pour manifester ou pour aller demander la solidarité à la mairie ou aux commerçants.

* * *

Nous présentons ici la conclusion d'un tract (diffusé au début de l'année) d'un groupe de camarades espagnols "Verdad Obrera" (*) dont l'évaluation du mouvement nous semble proche de la nôtre. Cependant il faut préciser que nous avons un désaccord avec eux sur la question de la crise économique de surproduction dont ils affirment l'existence et le caractère catastrophique et définitif pour le Capital.

Nous tenons ce texte en entier, en espagnol, à la disposition de tout lecteur intéressé.

* * *

Les objectifs des travailleurs, en tant que classe, ne leurs sont pas clairs. Ils veulent lutter contre les licenciements en s'accrochant à la logique — et les fondements — du capital, qui exige ces licenciements. IL NE SERT A RIEN AUX OUVRIERS DE PENSER, AVEC LA MENTALITE DU BOURGEOIS, A "MON" ENTREPRISE, A LA RENTABILITE, AU BENEFICE. Sauver la rentabilité capitaliste suppose notre sacrifice.

C'est pour cela que les travailleurs se débattent entre la soumission à la bourgeoisie et son gouvernement du PSOE et la protestation violente. D'une part, ils "exigent" (quelle "forte" parole) ... une négociation ! comme si l'on pouvait obtenir par là autre chose qu'une tromperie des négociateurs syndicaux, négociant comme d'habitude l'acceptation des licenciements. D'autre part ces mêmes travailleurs n'ont pas incendié des bus et des trains tant pour se défendre de la police, que comme démonstration de leur désespoir à ne pas être écoutés par leur "maître" le capital galicien, espagnol ou basque. Ce déploiement de violence montre bien de la combattivité, mais pas celle qui naît de la force, de l'unité, mais bien plutôt de l'impuissance et de la faiblesse, de la division et de la désorientation.

Nous avons vu la même chose à Euskalduna. Le comité d'entreprise, dans son communiqué publié le 24 décembre, se plaignait du traitement discriminatoire (plus de licenciements que dans les autres chantiers), du dédain de son potentiel technique, de ce que sa productivité était plus élevée que celle d'autres chantiers, de ce qu'on envoyait des navires à Séville et à Sestao ! (°) Comme on le voit il ne faudrait pas seulement licencier à Séville (Cadix ou Astano) pour "sauver l'industrie d'Euskadi", mais encore il faudrait frapper Sestao pour sauver Euskalduna. Bel exemple de solidarité et d'unité ouvrières ! Et tous — y compris l'EGIN — ont utilisé ces arguments (rentabilité, productivité, pétitions, etc) pour diviser les ouvriers par régions et jusque par entreprises.

La lutte prenant un tel objectif, il devient difficile, et de peu de sens, de l'étendre, d'obtenir l'appui des autres travailleurs, même s'ils sont dans la même branche d'industrie. Ainsi, ceux d'Euskalduna acceptent de s'enfermer dans l'entreprise et pratiquement de ne plus en sortir, ce qui finit par leur abattre le moral, au lieu de servir à accumuler des forces pour lutter et obtenir l'appui de la classe.

Ceux qui précisément, ont injecté le venin diviseur et nationaliste, ont voulu occulter toute cette profonde faiblesse dans les positions de fond, par l'utilisation de lance-pierres, etc.

Cette violence a été le reflet, non seulement de l'auto-défense ouvrière contre la répression, mais surtout de la position désespérément sur la défensive pour sauver "son" entreprise. Cet isolement réel fut ce qui encouragea la répression brutale du gouvernement et de sa police. A partir de là, les limitations de la lutte d'Euskalduna furent manifestes, sans l'écran de fumée du syndicalisme guerillero. Beaucoup de bruit pour rien. Empêtrés dans une confusion profonde par les syndicats et la gauche modérée ou radicale, TOUS nationalistes et diviseurs du mouvement ouvrier, les travailleurs ont dû traiter avec le Fond (pour la reconversion et l'emploi. ndlr.).

Les bilans de LAB et EMK démontrent qu'ils continueront à pousser les travailleurs sur les mêmes brisées, avec toute leur apparence radicale et de syndicalisme de base. ELA et les CCOO serviront encore plus clairement le capital, permettant les licenciements ouvriers, sous couvert d'"opposition" au PSOE et à l'UGT.

L'expérience que nous devons recueillir d'Euskalduna ne consiste pas en ses consignes erronées ni sa violence désorientée, mais en sa tentative (trop tardive, hésitante et peu convaincue) d'unir sa lutte à celles de Fabrelec, Artiach, TCSA. Là se trouve notre véritable force. Là se trouvent les bases pour l'offensive qui pourra faire plier le capital, son Etat, le PSOE.

Nous devons ETENDRE et UNIFIER nos luttes à partir des intérêts généraux de la classe (qui ne connaissent ni frontières ni passeports) : AUCUN LICENCIEMENT, PLUS DE SALAIRE ET ALLOCATIONS PERMANENTES — OU DU TRAVAIL — POUR TOUS LES CHOMEURS. Ces trois consignes doivent regrouper tous les ouvriers — au travail ou chômeurs — contre l'offensive capitaliste. Et cela doit se comprendre comme un processus de LUTTES, non comme une grève générale d'un jour ou deux, et limitée à tel secteur ou telle région.

DEHORS LES SYNDICATS ! ASSEMBLEES ET COMITES REVOCABLES ! COORDINATION DES LUTTES ! PIQUETS DE PROPAGANDE POUR ETENDRE LA LUTTE ! NE LA LAISSONS PAS DANS LES MAINS DES SYNDICATS !

* * *

L'ensemble des consignes nous semble correct et décrit un cadre d'intervention et d'organisation pour la classe ouvrière.

Cependant nous émettons quelques réserves quant à la revendication de l'allocation permanente ("subsidio indefinido"). En effet, elle est plus démobilisante qu'unifiante par la consécration qu'elle effectue, de la séparation entre chômeurs et actifs ; de plus elle n'est pas une attaque du procès de production du capital. Le mot d'ordre de travail pour tous, d'autre part, s'il est unifiant, doit signifier pour nous un rejet explicite du droit au travail, et plutôt une revendication de "droit" à la paresse, par la diminution du temps et de la productivité du travail, la multiplication des postes, la suppression des activités parasitaires ou néfastes et la constitution de forces capables de l'imposer.

Par ailleurs, il est évident que dans la lutte-même, un tel cadre nécessite un contenu défini. En effet, il faut non seulement donner des orientations unifiantes pour la classe et destructrices pour l'accumulation du capital, mais aussi définir les mesures qui concrétisent cette orientation.

Cela signifie une lutte politique contre les appareils policiers et l'expropriation des commissariats, locaux syndicaux, sièges des partis. Cela implique aussi la paralysie (et non le blocage des portes) des banques, des bourses, bourses du travail, acteurs principaux des licenciements, gestionnaires cyniques de l'exploitation et de la misère dans le monde.

Comme corollaire, l'expropriation des biens de consommation et leur répartition générale assure la survie des travailleurs et la sensibilisation et l'extension de la lutte aux autres prolétaires.

C'est ce contenu qui permet en retour la coordination et la centralisation plus forte de la lutte, et une nette définition des frontières de classe.

(°) Euskalduna se trouve à Bilbao et Sestao est voisin, Séville en revanche se trouve en plein sud de l'Espagne.

(*) pour tout contact avec "Verdad Obrera", écrire, sans autre mention à : apartado 1598, 20080 San Sebastian, Espagne.