Alarme, n° 29, juillet-août-septembre 1985 (p. 8-10). PDF du numéro complet
Il y a près de deux siècles, après la révolution française, les aristocrates revinrent car le climat social s'était calmé, et la "veuve" ne fut plus à l'oeuvre que pour les sans-culottes indociles. Les aristo exigèrent réparation, eu égard aux préjudices moraux et matériels de la révolution. C'était bien fini ! Le peuple de France se fendit d'un milliard de francs (à l'époque cela valait de l'or !). Aujourd'hui, pour que les immigrés partent, et parmi eux une majorité d'ouvriers, ce même peuple va se saigner d'un milliard de francs par an. O tempora, ô mores...
C'est formidable, c'est nouveau, ça vient de sortir, c'est le budget 86 du ministère de l'Intérieur, c'est-à-dire des flics et de la propagande réunies. Ca va cartonner, désormais les flics doivent être intelligents et comme ça ne s'invente pas on va gaver les poulets aux microprocesseurs. La droite le réclamait depuis 1981, Le Pen l'exigeait depuis toujours, le P"C" le demandait depuis 1984, enfin la Gauche a osé faire ce que personne n'osait : moderniser la police et la renforcer dans des proportions kolossales. Le policier nouveau sera beau, fort, intelligent, poli, honnête, avec de très nombreux collègues, bon tireur, bon informaticien, bon conducteur, très bien motorisé et chauffé. Et si après ça il n'est pas content il peut toujours passer à l'ennemi et se faire gendarme, c'est encore mieux !
Là réside la clef des programmes électoraux : à gauche, "plus de travail", à droite "moins de chômage" ; en choeur, "plus de flics !". Le gouvernement "socialiste" renforce le caractère policier, violent de la société. L'Etat se renforce, dans une logique qui dépasse de très loin celle du parlement. Le Capital se concentre toujours plus, et l'Etat pèse encore plus dans les rapports sociaux. Ce ne sont pas les "libéraux" (ce mot a-t-il encore un sens dans leur bouche de grands commis d'Etat) qui empêcheront ce phénomène, ils y poussent d'ailleurs.
Ce renforcement policier, parallèlement à la continuelle propagande sur "l'insécurité", contribue à policer un peu plus cette Nation. En fait, si l'évolution policière se poursuit et rien ne s'y oppose, la situation future risque d'être celle de la Suisse, de l'Autriche, ou de la RFA. En effet, c'est de là que viennent les modèles de modernité répressive, testés en grands sur une décennie au moins. L'îlotage, cher à Lutte Ouvrière, y a fait ses preuves et la police "populaire" peut compter sur les mouchardages des habitants. Pour les "grandes causes", la délation est organisée par la télévision. C'est propablement l'étape à venir en France, où à côté de l'état d'esprit du type "mort aux vaches" s'est développé un "les flics ne nous défendent pas".
En fait la politique menée a pour but d'empêcher toute forme de justice en dehors de l'Etat, qu'il s'agisse de milices de petits propriétaires (ou plutôt qui croient l'être) ou de zones urbaines et prolétaires généralement délabrées et rétives à toute "pacification" permanente par les forces de l'ordre. Ce déploiement logistique comporte un aspect de séduction : organisation de concours de smurf par les C.R.S, camps Trigano avec l'armée, animateurs de ceci ou de cela, campagnes publicitaires, bref les flics se branchent et tendent la main ; dans l'autre ils ont toujours le Colt 7,65. On peut invoquer plus d'une cause : criminalité, élections, difficultés économiques, agitation ouvrière, etc.
Pour ce qui est de la criminalité, elle est un pur produit de l'appropriation privée et de la division en classes, et nul système policier ne peut y remédier ; les policiers eux-mêmes sont amenés à mettre la main à la pâte. De plus le collègue-camarade-ministre de la Justice fait état d'une baisse de la criminalité, tout au moins reconnue. L'approche des élections est une bien plus sérieuse motivation. Il était temps de sacrifier réellement au délire verbal insécuritaire l'idéologie et la propagande sont des forces matérielles quand elles sont celles de l'Etat. En appliquant le programme de tous les partis politiques, le gouvernement pense leur couper l'herbe sous le pied et récupérer les votes des déçus du laxisme. On se demande bien en quoi la justice française est devenue laxiste depuis 1981, mais comme le soulignait déjà Marx, les moyens de communication modernes créent plus de mythes en un jour que toute l'Antiquité réunie. C'est sans doute un mauvais calcul car, ils doivent pourtant le savoir, il n'y a rien de plus mauvaise foi que les politiciens et les journalistes, et l'opinion publique bien manipulée renonce difficilement à crier au loup. Les difficultés économiques aussi peuvent susciter un tel investissement, absorbant quelques milliers de chômeurs, utilisant de la force de travail, créant de nouveaux équipements automobiles, informatiques, des bâtiments, de la bureautique, du textile (peut-être de nouveaux uniformes plus chics, plus chocs ?) etc. De plus cela limitera peut-être cette fameuse délinquance que le chômage gonfle, n'en déplaise au Garde des Sceaux.
Ce n'est certes pas l'agitation ouvrière qui va empêcher les camarades-ministres de dormir. Cependant l'exemple anglais a pu les laisser rêveurs. D'autre part la police anglaise a appris en cinq ans tout ce que l'armée en Irlande pouvait lui enseigner et peut maintenant en remontrer aux meilleures polices anti-émeutes (officiellement on ne parle pas des syndicats, mais en organisant les batailles là où elles servaient le moins, ils ont rendu un fier service à la couronne). Rien de tel que la C.E.E pour développer le sens de la coopération dans ce domaine : cela fait partie de l'espace policier européen et les C.R.S formés à l'école de Jules Moch (x), de la guerre d'Algérie et de la grande trouille de mai 68, sont toujours friands de nouveauté. Que voulez-vous, ce sont de grands enfants ! Pourtant s'il en est qui croient encore que les polices ou les armées arrêtent définitivement les prolétaires en lutte, d'autres responsables, patronaux ou hauts fonctionnaires, savent que ce sont les syndicats et les partis "ouvriers" (ou à défaut cette bonne vieille église) qui font capoter les luttes.
En fait, toutes ces raisons particulières, conjoncturelles, se conjuguent pour renforcer et manifester la cause générale, structurelle. A savoir que plus le capital se concentre aujourd'hui, plus il manifeste une impossibilité de développement, plus le militarisme et la bureaucratisation se développent, plus l'Etat envahit tous les aspects des relations sociales, expulsant et stérilisant toute trace d'humanité en elles.
Cet envahissement militaire, policier, économique, de la société par l'Etat, illustre le caractère parasitaire, nocif au développement social, y compris bourgeois mais surtout humain, de la croissance économique et la persistance de ce système. C'est cette contradiction avec ses propres fondements et justificatifs historiques (démocratie, libre-échange, anti-localisme, socialisation des hommes... par l'argent etc) et le heurt de cette contradiction avec celle que posent la maturité économique du système et l'irruption révolutionnaire du prolétariat contre celui-ci, qui définissent le capitalisme comme décadent. Ce mouvement, entamé à peu près avec le siècle, impose manifestement comme unique solution aux contradictions qui l'animent, la suppression des conditions de travail, consommation et vie imposées au prolétariat mondial, qui créent, constituent et reconstituent la civilisation actuelle.
Dans cette optique, celle de l'abolition du salariat, quelque soit la paie, une des premières exigences pratiques de toute lutte ouvrière (que nous définissons comme antagonique et contradictoire à la lutte syndicale, et non induite par le dépassement de cette dernière) est de disperser les forces de police et d'armée envoyées par le pouvoir ouvrier, populaire, démocratique, républicain, ou fasciste... Accepter des modes de luttes qui contournent cette question ou qui la négligent ouvertement (défense passive, enfermement sur le lieu de travail ou même au niveau de la nation, grèves de la faim, etc) c'est se préparer à la défaite sans lendemain, c'est se laisser désorganiser préventivement. Il va de soi que les syndicats, en cultivant l'inefficacité du combat, suppriment ce dernier au profit de la négociation sur le dos des camarades-travailleurs et sont de fait et depuis longtemps la meilleure police parmi les prolétaires.
Il peut y avoir des affrontements avec la police, mais il n'y aura pas d'affrontement avec l'Etat tant que les syndicats ne seront pas reniés et attaqués par les travailleurs.
L'organisation par et pour nous-mêmes, par désignation de délégués révocables, sans tenir compte des règlement intérieurs, contre tout sacrifice pour l'économie nationale, en rejet de toute négociation pacte ou contrat, en opposition à toute usurpation syndicale de l'action et de la parole, donnera aux échauffourées ce contenu de lutte contre l'Etat qui fait encore défaut dans la plupart des mouvements aujourd'hui.
C'est le premier pas qu'il nous faut franchir.
(x) Ce flic de choc, ministre "socialiste" de 1945 à 1952 et à l'Intérieur de 47 à 49, vient de mourir. Noske au petit pied, il fit donner la troupe pour mater les grèves de 47-48, arma à cette occasion la police et renforça considérablement son enfant chéri : les C.R.S.