Alarme, n° 31-32, 1er semestre 1986 (p. 6-8). PDF du numéro complet
Deux grèves dans le secteur nationalisé, et qui plus est dans le service public, ont fait parler d'elles ces derniers temps : celle de la SNCF (trains), et celle de la RATP (métro), non à cause de leur durée, mais parce que la paralysie d'un seul de ce secteurs répercute directement sur "la vie de tous les jours" des "citoyens paisibles" se rendant sur le lieu de leur exploitation, d'autant plus que dans les deux cas il n'y avait pas eu de préavis de grève.
Indépendamment du contenu même des revendications des grévistes, la totalité des journaux capitalistes (du parisien libéré à le Monde en passant par Libération) ont amplement grossi la colère du bon populo (revenant de vacances pour la grève de la SNCF, ou se rendant au turbin ou retournant du boulot pour la grève de la RATP). Irresponsabilité, prise d'otages, abus du droit de grève etc... sont les mots et expressions qui revenaient le plus, sans oublier bien sûr le très connu "de quoi se plaignent-ils, eux ils ont la sécurité de l'emploi".
Si ces deux grèves spontanées ont pu être mal vues par une bonne quantité de gens, c'est en grande partie à cause des grèves (non-grève ou sabotage de la lutte serait plus correct) qu'ont souvent organisées les syndicats, et qui sont très justement ressenties comme des actions qui lassent ceux qui sont poussés à les faire, et qui exaspèrent ceux qui les subissent.
Mais cette fois, et indépendamment des revendications, le mouvement a éclaté en marge de la volonté syndicale, et dans les deux cas s'est étendu à quasiment toute la corporation. Comme pour toute grève sauvage, c'est cet élan de solidarité qu'il faut souligner, en même temps que le potentiel énorme qui existe au sein de la classe travailleuse et exploitée pour qu'elle affine et renforce en même temps la conscience et la force que lui confère sa simple position dans les rapports sociaux de production. Il est donc clair que la classe exploitée, le prolétariat, ne peut et ne doit pas réagir comme toute la classe capitaliste aimerait qu'elle réagisse : en êtres isolés, en citoyens, en individus mécontents de ne pouvoir utiliser une marchandise (train, métro dans ce cas) qu'ils payent avec l'argent gagné à la sueur de leur front. Mais bien au contraire utiliser les mêmes méthodes sur son lieu direct d'exploitation, seule façon d'une part d'imposer ses légitimes revendications, d'autre part de les relier aux revendications d'autres secteurs en grève et enfin par là-même de s'affirmer par la lutte comme une même classe en brisant les séparations catégorielles, sectorielles, nationales et internationales.
Donc de façon générale la grève sauvage ou spontanée, sans préavis de grève et en dehors des spécialistes de la négociation-défaite représentée par le syndicalisme sous toutes les latitudes, est un moyen que doit et devra utiliser la classe ouvrière pour affirmer son union grandissante jusqu'à ses ultimes conséquences : l'insurrection prolétarienne et la dicature de classe pour en finir avec toute exploitation et donc avec les classes elles-mêmes.
Ceci étant, s'il est vrai que comme méthode, ces deux dernières grèves ont montré une bonne voie à suivre, il n'en est pas moins vrai que malgré le mécontentement général du prolétariat, et les faibles grèves éparses et controlées à un moment ou à un autre par la camisole de force syndicale, elles ont été catégorielles, et par là-même limitées et plus facilement circonscrites dans et par le capitalisme.
La force capitaliste la plus présente en milieu ouvrier, malgré sa baisse en nombre de militants, est bien entendu le syndicalisme, qui bien qu'attentive en tant que flic de la masse exploitée, peut se laisser surprendre de temps en temps par des mouvements incontrolés qu'elle s'empresse dans la plupart des cas de prendre en marche pour mieux les arrêter et les ramener au bercail syndical. Leur attitude lors de ces deux grèves a été remarquable, bien que facile de par le pauvre contenu des revendications, et l'acte le plus fumeux, le plus répugnant et le plus abjecte fut la distribution au public d'un tract signé CGT intitulé "excusez-nous". Si le célèbre stalinien Thorez proclamait "il faut savoir arrêter une grève", le syndicat de sa même tendance aujourd'hui proclame "excusez-nous s'il y a eu une grève les prochaines fois nous saurons l'éviter", c'est-à-dire l'arrêter avant même qu'elle ne commence. Le syndicat avoue de lui-même une chose que ses partenaires sociaux (Patron, Etat) savaient déjà. Les mouvements syndicaux sont des non-mouvements, les grèves syndicales des non-grèves, qui servent à canaliser le mécontentement ouvrier et à fatiguer des ouvriers par des actions bidons.
Mais quand un mouvement éclate sans l'accord syndical, branle-bas-de-combat, les états majors se mobilisent, s'empressent de trouver une table et des chaises, s'assoient autour ; ce qui n'est qu'une amicale discussion entre citoyens respectueux du même ordre social est reproduite par les médias sous la forme de quelques invectives, quelques déclarations bien percutantes faisant croire aux "grévistes" à l'inimitié profonde entre les spécialistes de la table ronde, l'accord est signé, le tour est joué, le capital a gagné, et fait croire aux ouvriers que les syndicats les ont bien défendu et ont obtenu le maximum vu "la mauvaise conjoncture économique mondiale". Et si les grévistes ne sont pas contents et veulent continuer la lutte, tant pis pour eux, on les aura prévenu, la porte est grande ouverte ; vers la sortie pour les provocateurs irresponsables, et vers l'entrée pour les innombrables chômeurs qui attendent de pouvoir se faire exploiter.
Dans le cas de grèves du service public, qui touchent directement des usagers de la même classe et de condition moyenne similaire à celle des grévistes, il faut absolument rendre le mouvement le plus populaire possible. C'est ce qui manque même dans le cas de ces deux dernières spontanées. Car bien que sauvages et donc décidées par les travailleurs eux-mêmes, ces deux grèves par exemple n'ont pas rompu, par atavisme, avec la mentalité et certaines méthodes syndicales. Que dans un premier temps la grève s'étende à la quasi totalité de la corporation est une bonne chose si ce n'est pas par esprit corporatiste. En effet tout mouvement authentique dans un secteur montre de fait aux autres secteurs que la condition moyenne de la classe exploitée est la même partout. Mais rien ne doit empêcher, bien au contraire, le secteur en grève de forcer une constatation trop souvent vécue passivement, en appelant l'ensemble de la classe à se montrer solidaire en impulsant conjointement des revendications unificatrices qui ne manquent pas. Et dans le cas de grèves à la SNCF, RATP les moyens ne manquent pas de populariser la grève, par exemple par la parole directe. Il est bien sûr nécessaire de convoquer des assemblées en dehors et contre la structure castratrice du syndicalisme, mais il serait encore plus intéressant que les grévistes se servent du pouvoir qu'ils exercent de fait pour appeler les usagers bloqués à connaitre, à discuter à se solidariser de la grève, sans que ces derniers passivement comme toujours doivent attendre le compte-rendu qui leur sera fait de la grève et des dommages que ça leur a causé par les médias au service du système qui les exploite. Ce genre d'expérience, c'est-à-dire le retour à des grèves qui tant par leur forme que par leur contenu méritent enfin leur nom, ne peut à court terme que redonner confiance au prolétariat dans sa totalité. Il faut insister sur cela et non s'extasier devant tout ce qui bouge, si en tant que révolutionnaires nous voulons contribuer à dépasser le niveau actuel des luttes éparses, non solidaires et limitées. Nous vivons à un moment de l'histoire de l'humanité où toutes les conditions matérielles sont amplement réunies pour raser cette société immonde ; et imposer la seule issue possible pour l'espèce humaine : le communisme. Cela, seule la classe prolétarienne est à même de le réaliser, encore faut-il qu'à travers sa lutte elle se rende compte de sa force et de sa capacité. Encore faut-il que les faibles forces révolutionnaires ne se situent pas, en pratique, en dessous ou au même niveau, que l'ensemble de la classe à laquelle elles appartiennent historiquement et pratiquement.
En effet qu'on le veuille ou non, il existe une différence quantitative et qualitative entre l'ensemble de la classe prolétarienne et les minorités révolutionnaires organisées. Cette différence se réduit ou augmente selon le niveau et l'intensité de la lutte du travail contre le capital.
Entre la lutte quotidienne et la lutte consciente pour le communisme il n'y a pas de relation linéaire ou mathématique. Les révolutionnaires doivent s'efforcer par leur combat d'impulser des mots d'ordre qui cassent la dynamique du capital à tous les niveaux qui sont de fait entremêlés : politique, organisationnel, économique et social.
Contre l'organisation syndicale du côté capitaliste, organisation indépendante de classe (assemblée souveraine, délégués révocables à tout instant...)
Contre les revendications sujètes à la bonne marche de l'économie nationale, d'entreprises, de Trusts, d'Etats ou de l'économie mondiale, attaque de l'accumulation du capital obtenue par la plus-value extorquée de notre force de travail.
Contre le pouvoir dictatorial du capitalisme sous toutes les latitudes, dictature de classe révolutionnaire pour l'abolition des classes sociales.
Il n'y a pas de mur en béton entre la lutte immédiate et la lutte historique du prolétariat pour le communisme. Ceux qui pensent que le fait de revendiquer pour ne plus avoir à le faire, est une phrase creuse qui ne tient pas compte de la réalité sociale, sont réactionnaires et au mieux des imbéciles.
En effet, l'unité du prolétariat est nécessaire pour balayer le mode de production actuel. Mais confinée dans le cycle attaque du capital/défense prolétarienne, cette même classe, même si elle obtient certaines revendications, n'en reste pas moins un jouet entre les mains du système qui l'exploite si elle ne l'abat pas. Les révolutionnaires, en tant que fraction plus décidée et consciente de la classe travailleuse, doivent pousser à l'affrontement contre l'exploitation elle-même, non pour l'amoindrir mais pour la supprimer.
Si cela c'est de l'idéalisme ou de l'utopie, nous laissons les matérialistes vulgaires patauger dans leur scientifisme mal digéré et nous combattons leur mépris envers une classe sociale qu'ils croient incapables de réfléchir. L'idée quand elle se base sur un fait réel, c'est-à-dire sur la possibilité de transformer de fond en comble une société bien précise, est une force matérielle. Nous appelons donc tous les prolétaires qui n'acceptent pas leur condition à continuer leur lutte indépendamment des grèves ponctuelles ou des radicalisations possibles en militant dans des organisations politiques qui voient la classe comme un tout au niveau mondial, et qui veulent précisément transformer ce monde dans sa totalité.
A LA LUTTE !