Alarme, n° 31-32, 1er semestre 1986 (p. 5). PDF du numéro complet

Il fait froid et l'ankylose s'installe dans les foyers français.

"Vive l'ennui" titre Libération qui pour en rajouter souligne la pauvreté d'une campagne électorale hypnotique. Le discours politique et son incarnation poudrée endimanchée lassent sans pour autant cesser de captiver les esprits gelés.

C'est la France triste, dirait Tapie, le célèbre promoteur de la France gaie, moderne, entreprenante, créatrice, et surtout apolitique. Quel contraste ! Avec la France gaie, non seulement on rit et on chante, mais en plus on agit sur tous les fronts. Cependant pour se ranger sous sa bannière bigarrée, il faut tempérer ses élans politiques et ne plus répéter à des fins partisanes, que la patrie est en danger. La France gaie ne connait ni la peur, ni les problèmes insolubles. Elle est agressive et généreuse, individualiste et sociale.

Qui oserait lui reprocher son insolence et son ingratitude de turbulante fille de la Patrie ? Personne, car en effet si la France gaie ne mache pas ses mots, elle au moins ne ménage ni ses efforts, ni ses intimes convictions pour propulser la Nation au Hit Parade de la concurrence capitaliste internationale. Il faut le dire, la France gaie est avant tout pragmatique, et c'est la raison pour laquelle, elle méprise les grands idéaux et qu'elle prête si facilement les flancs à toutes les confusions idéologiques ou à toutes les modes. Que lui importe l'amalgame répugnant du socialisme et du capitalisme, de l'individualisme et de l'arrivisme, de l'internationalisme et de l'anti-racisme, du progrès social et de la soupe populaire. Par conséquent la France gaie n'est pas non plus exclusive, pour peu que l'on respecte, contre toute théorie de classe, la devise ambitieuse : "la fin justifie les moyens", n'est-ce-pas messieurs Coluche, Harlem Desir, E. Maire et autres ?

Et puis la France gaie pourrait être puissante car légions sont ceux qui, de l'extrême droite à l'extrême-gauche, appliquent sa maxime tribale.

"Si seulement ils cessaient leurs querelles !" renchérit en gémissant le prolétaire devant son téléviseur. Et la France gaie de s'emporter tout à coup : "Pauvre idiot, décidément tu ne comprends rien. C'est toi la France triste".

La France triste c'est celle de ceux qui triment ou chôment pour l'accumulation d'une richesse que les gais-lurons de la réussite sociale s'approprient toujours plus au nom de la distraction et de la jouissance publique. C'est celle de ceux pour qui l'Etat, le patronat et les syndicats s'échinent en négociant une exploitation à la carte qui accroît les profits et parfait notre chère démocratie. Et la France gaie d'entonner son refrain paillard : "Hé prolétaire, sinistre boulet nécessaire, ton existence est une injure à la société et elle transforme la joviale fièvre patriotique en une monotone lamentation stérile. Aussi puisque nous ne pouvons pas par intérêt, te détruire, tu deviendras flexible et tu serai chaque fois plus la proie des caricatures d'humanité dont nous assurons le commerce. Hé, vile marchandise, que vive longtemps l'exploitation capitaliste grâce à laquelle nous, les profiteurs, détruisons ta volonté et pompons ton énergie".

Alors, prolétaire, n'est-il pas doux l'air du temps, et ne nous engage-t-il pas à sortir enfin de notre torpeur ? C'est juste, mais que le sacrifice indispensable à cette révolution soit à la hauteur de notre misérable condition. Etranglons donc par nos revendications anti-capitalistes, cette patrie et tous ses défenseurs qui asphixient l'humanité. Que l'air du temps rythme par son échos martial, la guerre de classe internationale pour laquelle nous exercerons notre dictature et nous détruirons les inégalités sociales. Qu'un monde sans classes advienne.

"C'est nous les damnés de la terre..."