Alarme, n° 33, juillet-août-septembre 1986 (p. 1-2). PDF du numéro complet
Le gouvernement est décidé à redonner à la Nation française tout l'éclat qu'elle mérite. Pour cela, il s'attaque à deux graves problèmes : le chômage et la sécurité.
La sécurité comme chacun le sait, est menacée par l'anti-France ; pour la garantir, des mesures viennent renforcer la répression des immigrés (qui ont le tort de ne pas être français, en plus d'être étrangers). L'entrée en France et le séjour seront soumis à d'élastiques conditions (en plus de l'instauration du visa pour les touristes) : justifier de revenus en France, ne pas constituer une menace pour l'ordre public, s'assimiler aisément à la population locale, sont autant de formules dont l'interprétation libre (liberté oblige !) est laissée aux forces de police. Chômeurs et grévistes sont comme d'habitude visés et menacés d'expulsion. L'expulsion elle-même n'est plus un acte judiciaire mais administratif, réalisé sur simple arrêté préfectoral. De plus, dans un respectable souci d'égalité des droits entre immigrés et français, la vérification d'identité est légalisée (comme si la police avait besoin d'être légalisée !) et la garde à vue peut être portée à 4 jours pour présomption de terrorisme (élasticité désormais banale...). Enfin pour mettre tout le monde d'accord, il y aura une nouvelle carte d'identité, dite infalsifiable, mais dont l'instauration permettra un contrôle général de la population.
Visiblement il y a là une inquiétude quant à l'instabilité sociale due au chômage croissant. Cependant de nouvelles mesures sont ou vont être prises pour juguler le chômage (en plus de l'embauche de flics...). Sur ces deux fronts, tous les gouvernements, qu'ils soient de droite ou de gauche, pratiquent la même orientation depuis une décennie au moins. Après avoir appelé les chômeurs à devenir patrons, artisans, commerçants, le gouvernement les appelle à devenir domestiques : "petits boulots", "travail à domicile" ainsi qu'à travailler à mi-temps ou même être licencié à mi-temps. Cet appel aux petits travaux et à moins de travail signifie bien sur moins de salaire mais la menace a été clairement exprimée : c'est cela ou rien car de toute façon il y aura toujours assez de chômeurs non indemnisés pour espérer un boulot de ce genre. De plus, les travailleurs auront des postes de plus en plus précaires avec les facilités qui seront données pour l'embauche temporaire. Ces mesures ne font que renforcer une tendance déjà amorcée ou reconnaître des faits déjà établis, mais elles révèlent l'idéal du Capital : des prolétaires domestiques ou accourant au travail comme des chiens à la soupe, embauchables ou licenciables à merci et de capitalistes récompensés de ce qu'ils considèrent être de la charité par des diminutions d'impôts.
La reconnaissance officielle de l'utilité publique des travaux serviles prolonge celle des TUC, TIP, etc, et de la servilité publique des jeunes prolétaires. Bien sur rien de tout cela ne se fait sans être négocié avec les syndicats, qui expriment toutes les nuances allant de oui-mais (CFDT) à non (CGT) en passant par peut-être pas (FO).
Seule la CGT promet la "lutte", c'est-à-dire des actions bidons isolées et brèves, au nom de la défense de l'emploi, des acquis et des entreprises. Les prolétaires les plus combatifs, s'ils suivent ces consignes, réclameront donc "au mieux", le droit à l'exploitation "comme avant" car tout ce qu'ils pourront dire ou faire contre l'exploitation (précaire ou bien assise) ils devront le faire en-dehors et contre les syndicats. En effet ces derniers ne font que négocier plus ou moins violemment les conditions auxquelles les prolétaires sont vendus ou mis au rebut et faire accepter ces conditions du capital par les travailleurs. La "rentrée des luttes", sur le terrain revendicatif de la défense de l'emploi, de l'exploitation salariée et du corporatisme, n'est qu'une supercherie de plus montée par les syndicats pour écoeurer ceux qui ont encore le coeur à se battre.
Le Capital nécessite des licenciements, le travail temporaire, précaire, pour résoudre ses problèmes de valorisation, de baisse du taux de profit, etc. Mais ce faisant il replonge les prolétaires dans des conditions plus dures et les rend encore plus indifférents ou hostiles à leur travail, à la production. Si le chômage croît, il peut s'attendre à des troubles qui même s'ils ne vont pas loin, gènent son bon fonctionnement. Ainsi par exemple, la colère des travailleurs des entreprises Arnault, au Havre, début Septembre. A l'anonce d'un licenciement massif, les ouvriers ont mis le feu aux batiments, aux cris de "si l'entreprise doit nous faire crever, qu'elle crève avec nous !", sans que les syndicats ou le patron puissent les arrêter. Certes, briser les machines manifeste l'impuissance et l'inorganisation des prolétaires, mais cette réaction collective se situe certainement plus près d'une pratique ouvrière que n'importe quelle manifestation violente ou non, pour la défense de l'entreprise.
A l'inverse, si par hasard l'augmentation du nombre de flics et de larbins (plus tous les mouchards qui se recrutent là) réduisait le chômage, ce serait le chantage à l'emploi qui perdrait de sa force et de nouveaux conflits qui se prépareraient. Il n'y a pas de solution capitaliste à ces contradictions (sinon la guerre) parce qu'elles se résument toutes au fait que le capital a besoin de prolétaires pour créer de la valeur, que la productivité croissante implique moins de travail humain dans les produits et donc moins de valorisation du capital, d'où une course sans fin entre de moins en moins de prolétaires produisant de plus en plus de marchandises qui finiront par ne plus vendre et de l'autre côté, la mort des entreprises si elles ne licencient pas en augmentant la productivité. Aucun discours sur les "créateurs d'emplois" ne saurait masquer la réalité des "créateurs de richesses", exploités et bafoués.
Se soucier de "son" entreprise, de "sa" profession, de "sa" nation ne peut que nous faire rester les jouets des mouvements du capital, manipulés par les syndicats et incapables de manifester nos propres intérêts. Refuser la moindre solidarité avec les nécessités du bon fonctionnement de ce système, qu'il s'agisse de licenciements, de productivité, de contrôle policier, c'est là le minimum que nous devons mettre en avant pour commencer à nous battre. S'organiser contre tous les appareils qui ne vivent que grâce à notre passivité, qu'il s'agisse de la police en uniforme ou non (syndicats), déterminer les objectifs et les méthodes de lutte en les soumettant à la nécessité d'une société sans classes, sans se laisser intimider par les chiens de garde du capital, tel est notre besoin immédiat, dont la mise en avant démontrera et réalisera l'unité du prolétariat.