Alarme, n° 34, octobre-novembre-décembre 1986 (p. 14-16). PDF du numéro complet
Le 28 juillet dernier, l'anniversaire du gouvernement capitaliste d'Alan Garcia s'est célébré au rythme de la Liberté, de l'Egalité, de la Fraternité et de la Marseillaise. Le bilan de ce gouvernement -afilié à l'Internationale "Socialiste" "renouvelée"- se solde par une croissance toujours plus forte de la répression et de l'activité coutumière des militaires : l'intimidation, la violence et l'assassinat. C'est dans ce cadre qu'il faut situer l'attaque violente et l'extermination des "présumés" détenus sendéristes dans les trois prisons de Lima. La cruauté, les méthodes utilisées par le camp des forces de répression, en particulier à la prison "del Fronton", montrent d'un côté la préoccupation d'exterminer physiquement les terroristes du Sentier Lumineux, et de l'autre, c'est la réponse du gouvernement à la même cruauté et violence que ce mouvement a déchaîné dans chaque ville, village ou hameau paysans. L'objectif du Sentier Lumineux est d'obliger des hommes, femmes et enfants à lui obéir et en particulier au camarade-président Gonzalo, guide et penseur de la création de la nouvelle démocratie au Pérou.
Les racines du Sentier Lumineux, pour les sociologues, historiens et autres "intellectuels", se trouvent dans le vide qui sépare le développement économique occidental de la ville et celui de la campagne. Ajoutez un soupçon de question raciale entre le blanc, le créole descendant de l'espagnol oppresseur, dénigrant et soumettant l'indien d'autrefois devenu le misérable d'aujourd'hui, et vous obtiendrez naturellement comme sauce de cette salade, l'apparition du Sentier Lumineux, réaction à l'occident et à la classe blanche-créole qui détient le pouvoir. Cependant cette explication, et d'autres de la même veine, ne nous permet pas d'approcher les causes réelles de son apparition, nous donnant seulement une interprétation superficielle dans le cadre d'un capitalisme vu comme phénomène d'une oppression millénaire circonscripte à l'Etat péruvien.
L'existence du Sentier Lumineux, comme celles d'autres groupes terroristes en Amérique du Sud ou en Europe, est indubitablement due à l'échec de la révolution russe et au poids de la contre-révolution stalinienne qui continue encore consciemment de désorienter la classe ouvrière. Cet échec comporte une séparation majeure entre les bases matérielles qu'offre le système capitaliste décadent et l'être humain. C'est-à dire entre la croissance des forces productives et l'absence de développement social pour et avec les hommes. Cette raison rend la nécéssité de la révolution communiste encore plus impérieuse ainsi que la nécéssité d'affirmer que les bases matérielles de cette révolution sociale sont largement assez mures pour qu'elle soit, elle seule, à l'ordre du jour. Nous allons traduire concrètement ces idées qui paraissent abstraites et générales et pourraient donner l'impression que nous nous éloignons du sujet.
L'industrialisation des années 60 permit un développement quantitatif et qualitatif de la classe ouvrière, une plus forte sélection et conscience de ses intérêts de classe. Cependant, d'un côté les staliniens et les apristes (de l'A.P.R.A. : Alliance Populaire Révolutionnaire Américaine) dans les syndicats et de l'autre les trotskystes -pro-castristes- pesèrent chacun à leur manière de tout leur poids contre la transformation de la classe en soi en classe pour soi. Dans les années 70, le P"C" appuie à fond toutes les réformes capitalistes entreprises par le gouvernement militaire, déclarant comme toujours que "l'heure de la révolution commence par le haut". Pour leur part, les trotskystes de tout poil ont appuyé publiquement à quelques pirouettes près, toutes ou presque toutes les réformes du programme capitaliste du gouvernement militaire. Ceci montre l'absence de tout contenu révolutionnaire dans le programme trotskyste depuis déjà quelques décades. Dans les années 80, la crise institutionnelle de l'Etat s'agrave, bonne occasion pour que les partis de gauche les syndicats et les gauchistes la résolvent au profit de la démocratie capitaliste, suffocant rapidement les grèves et manifestations contre le régime avec un Pacte entre ces organisations et le gouvernement pour établir une assemblée constituante.
Cette claire et nette option pour la démocratie du capital empêchera d'un côté la cristallisation d'un pôle révolutionnaire et de l'autre elle activera encore plus la désertion hors des organisations citées, d'éléments et de secteurs qui commençaient à se radicaliser à la fin du régime militaire. Le résultat en fut une désorientation plus grande de la classe, conséquence d'une plus forte audience de Sentier Lumineux. Ce dernier se présentera comme une réponse, c'est-à dire à ceux qui regardent vers la démocratie du capital, de ceux qui envisagent la révolution. D'une manière opposée et également contraire aux intérêts du prolétariat, les staliniens, maoïstes, trotskystes etc, nous présentent le Pérou comme le siège d'une lutte entre la démocratie capitaliste qu'ils disent représenter, et le Sentier Lumineux. Cependant, loin de tout cela, le prolétariat continue de se battre sur tous les fronts malgré ses "propres" dirigeants et les limites que le capital lui impose : grèves dans les mines, les services publics, la santé, l'enseignement, etc.
L'origine de Sentier Lumineux se situe lors de la dispute entre les staliniens russes et chinois. Ainsi dans presque tous les pays les P"C" vont se scinder, suivant leurs maîtres respectifs. La fraction d'Abimaël Gonzalo ne restera pas longtemps dans le groupe pro-chinois et formera son propre groupe, rompant pour des différences d'appareil sans contenu idéologique. Le groupe sendériste, formé par des étudiants provinciaux de l'Université San Marcos (Lima) et d'Ayacucho, appuiera la fraction de la "bande des quatres" en Chine et non celle au pouvoir, détail important que nous développerons plus loin.
En effet le programme de Sentier Lumineux semble être du "pur" maoïsme. Le Pérou serait un pays semi-féodal, la conséquence en étant la nécessité de l'union des quatre classes contre l'impérialisme (américain). De là il découle que le sujet révolutionnaire est le paysan et que dans la lutte, il enseignera à la classe ouvrière le chemin de la révolution. La classe ouvrière est donc trop faible et incapable de lutter pour ses intérêts et pour ceux des autres classes. C'est avec ce contenu que le Sentier Lumineux prétend être le seul parti de la révolution, qui conduira les masses à la victoire finale. Ce parti est tout, pense pour tous et est indestructible. Bien sûr, toute cette analyse est complètement fausse. Si par exemple en 1917, des révolutionnaires ne prenant en compte que la disproportion numérique de la paysannerie et du prolétariat russes, doutaient de la possibilité d'une révolution prolétarienne et socialiste, nier aujourd'hui cette possibilité c'est se mettre complètement du côté des défenseurs du capital. Les sendéristes, maoïstes et autres staliniens ont en commun de définir la révolution (lorsqu'ils s'y réfèrent !) comme capitaliste et par étapes. Bien évidemment les conditions matérielles de la révolution socialiste sont mures partout aujourd'hui.
Au Pérou, comme dans le monde entier, il n'existe pas de zone qui n'ait été intégrée au système capitaliste, au sein duquel et en réaction à celui-ci, se trouve la seule classe potentiellement révolutionnaire, le prolétariat. Le prolétaire subit la négation de son existence comme être humain dans son expression extrême d'exploitation et d'aliénation, n'étant considéré que comme une marchandise de plus dans la relation sociale inhumaine du Capital et du Travail. La négation par le prolétariat de la négation de sa vie que lui fait le Capital, équivaut à l'affirmation du communisme comme expression de la fin de son exploitation et de la libération de l'humanité.
Cette nécessaire explication est à verser à la démonstration de ce que la seule classe révolutionnaire et motrice de la révolution, c'est le prolétariat et non la paysannerie, qui a toujours lutté pour ses intérêts personnels, l'obtention d'un lopin de terre, contrairement aux intérêts sociaux et internationalistes du prolétariat cherchant à en finir avec l'exploitation dans et hors les frontières nationales. Qui plus est, les paysans en armes ont joué dans presque toutes les occasions le rôle de la contre-révolution en contrariant les aspirations communistes du prolétariat.
De cette façon, le Sentier Lumineux et toutes ces fractions du capital qui soutiennent que la paysannerie ou les classes moyennes sont ou peuvent être considérées comme une classe révolutionnaire, se retrouvent hors et contre le mouvement communiste. Par ailleurs, il est aisé de vérifier que dans l'éventail des différentes formations de gauche allant du stalinisme aux trotskystes en passant par le sendérisme, il y a un trait commun, celui de la prise du pouvoir politique par le Parti-Etat. La conséquence naturelle en serait leur incrustation comme caste parasitaire et exploiteuse dont la perspective serait la continuité du système capitaliste dans son expression la plus décadente : le capitalisme d'Etat.
Un autre aspect important à remarquer, c'est que même dans la situation hypothétique où le Sentier Lumineux préconiserait une autonomie et une indépendance politiques vis-à-vis des USA et de la Russie, ce ne serait qu'une tromperie de plus, l'attrape-nigaud de ceux qui sèment des illusions sur un groupe stalino-maoïste archaïque, bestial et retardataire. La polarisation est toujours plus forte entre les blocs russe et américain. Ils ne sont pas pour autant en contradiction car c'est le même système capitaliste d'exploitation qui les unit ; cependant cela n'empêche pas la lutte entre les deux blocs pour la domination du monde. Si le Sentier Lumineux n'est encore compromis avec aucun bloc impérialiste, il sera néanmoins obligé de le faire, n'étant pas une organisation révolutionnaire, mais bien stalinienne et disposée à pousser à l'extrême l'exploitation du prolétariat, laissant intact le système capitaliste.
Il faut établir clairement qu'aujourd'hui au Pérou, la lutte ne se circonscrit pas entre la démocratie et Sentier Lumineux, qui ne sont que deux fractions du capital. Le prolétariat existe bien mais il est désorienté par la pression de l'Etat et surtout de "ses" directions contre-révolutionnaires stalino-trotskystes. Il a cependant montré sa capacité de lutte à travers de multiples manifestations. Le prolétariat doit se dégager et lutter contre ces directions pour pouvoir étendre ses luttes dont le contenu forgera un programme communiste de revendications sans rupture jusqu'à la révolution sociale, attaquant de plein fouet le système capitaliste par sa base matérielle.