Alarme, n° 39, janvier-février-mars 1988 (p. 10-11). PDF du numéro complet

Le fait de pouvoir voter est encore considéré généralement comme un privilège, un droit si précieux que l'usage en fait un devoir. L'Etat, ne reculant devant aucun sacrifices, promeut même régulièrement l'exercice de ce droit (inscrivez-vous ! votez pour qui vous voulez mais votez !) qui permet le renouvellement de quelques uns de ses cadres à différents niveaux.

Malgré la faiblesse des enjeux (un peu plus ou un peu moins de dirigisme étatique, autant de pauvres, etc.) l'envoutement des urnes reste très fort et l'immense majorité des citoyens (en France tout au moins) vote. C'est que les électeurs, y compris une bonne partie du prolétariat croient voir encore dans le suffrage universel un bienfait.

La principale qualité qui le justifierait, c'est de donner l'égalité à tous. Or justement c'est là son défaut le plus criant, ou tout au moins le plus immédiat. En effet, que signifie l'égalité entre les travailleurs et ceux qui les exploitent ? Simplement, celà suppose que l'on gomme les antagonismes de classe au profit d'une prétendue communauté qui le justifierait. Mais c'est bien là le problème, puisque ce qu'on désigne comme communauté est la domination du capital sur la masse de prolétaires, et il ne s'agit plus que de savoir qui va gérer le mode de production actuel. Dès lors il est évident que la « communauté » est fondamentalement celle des exploiteurs puisqu'elle n'a pour tâche que le renouvellement de quelques élites gestionnaires de l'exploitation. En votant les prolétaires se dissolvent en citoyens tous égaux devant la loi. Cette loi qui est faite pour protéger les intérêts et la propriété des classes possédantes ; ces classes qui tirent leur pouvoir de l'exploitation, l'extorsion de la plus-value, la loi de la valeur.

Cependant le mouvement ouvrier ne s'est pas toujours opposé à la participation électorale (si l'on excepte les anarchistes). En particulier il a développé une longue lutte pour le suffrage universel, et s'est amplement servi des campagnes électorales pour s'organiser. Que l'on songe à la campagne « des banquets » de 1848 où les blanquistes étaient bien présents. Si une partie du mouvement ouvrier s'est fourvoyé en accordant plus d'importance aux élections et aux lois qu'à la lutte directement révolutionnaire (et en s'y opposant même), il n'empêche que nombre de révolutionnaires ont vu dans les agitations électorales une occasion supplémentaire de se faire entendre et de développer l'organisation de la classe.

Surtout, si les révolutionnaires du 19° siècle n'ont pas rejetté toute participation électorale, c'est que celle-ci permettait l'élimination des scories des modes de production précédents (ainsi la classe des très réactionnaires propriétaires fonciers) et concèdait dans le même mouvement, des libertés politiques précaires certes, mais permettant au prolétariat de sentir se constituer sa force. Le développement du capitalisme a eu alors, par ce biais, des répercussions favorables à la classe ouvrière.

Mais dès que la force du prolétariat lui a permis de poser internationalement la question de la révolution, de la prise du pouvoir et de la transformation du mode de production, le développement du capitalisme n'a plus eu le moindre impact bénéfique pour lui. Alors que sa classe pose directement la tâche historique de l'instauration du communisme, toute proposition de lutte qui n'y mène pas directement revient à faire un pas en arrière sur l'évlotution historique, et donc est réactionnaire. Avec l'ouverture de la période révolutionnaire de ce siècle, il ne peut y avoir de développement capitaliste. Les prolétaires et les révolutionnaires en particulier ne peuvent plus qu'abattre ce système.

Toute force, toute institution restant dans le cadre du capital est condamnée au mieux à l'aménager, au pire en devient un pilier, comme il en a été des syndicats.

Ainsi aujourd'hui, participer, fut-ce du bout des lèvres, à l'institution électorale, revient à estimer que le prolétariat peut en tirer un bénéfice, par exemple organisationnel. En fait c'est non seulement se retrouver très en deçà des tâches à accomplir, mais c'est tout bonnement s'y opposer. En effet, non seulement l'électoralisme (sous toute ses formes, y compris les plus « radicales ») propage l'illusion de l'égalité, mais l'escroquerie qui consiste à laisser supposer que la révolution communiste n'est pas la seule tâche à l'ordre du jour. Le dévoiement de forces dans ce sens s'oppose à l'organisation de la classe ouvrière pour la réalisation de cette tâche.

Aussi, parmi toutes les forces électorales, n'y a-t-il pas de partis plus mensongers que ceux qui se prétendent révolutionnaires. Mais de plus, ce sont forcément eux qui trouvent le plus en porte-à faux vis-à-vis de la réalité. Et c'est ainsi que toute leur tactique de récupération de l'électorat du Parti Stalinien a fait long feu. Les électeurs de gauche qui sont déçus ne se jettent pas dans les bras de Laguiller, Juquin, Krivine, Boussel-Lambert mais dans le giron de l'extrême-droite. L'électoralisme n'a en rien renforcé la classe ouvrière, bien au contraire, et on a vu plus haut pourquoi.

Les énergies ainsi dépensées s'opposent à la constitution d'une organisation de classe capable de formuler les tâches à la hauteur des possibilités de l'époque, et de favoriser la renaissance de la combattivité du prolétariat.