Alarme, n° 40-42, avril-décembre 1988 (p. 10-13). PDF du numéro complet
Cela fait une vingtaine d'années que la classe ouvrière polonaise affronte régulièrement le Parti-Etat en dépit des manigances de l'«opposition» cléricale, syndicale et prétendue démocratique. En 1970-71, alors que Walesa est encore un inconnu, probablement déjà admirateur du pape et de Pilsudski (le dictateur militaire des années 30), la classe ouvrière propage la grève générale en réponse à une forte augmentation des prix des produits de première nécessité. Mais ce n'est pas tout ; faisant face à la répression qui commence à s'abattre sur elle, elle s'élance à l'assaut des locaux du Parti et des commissariats dans lequels elle ravit des armes. Dans quelques endroits même, la revendication d'un «Pouvoir Ouvrier» apparait. L'Armée, équipée de tanks et d'hélicoptères, intervient et dans les grandes concentrations industrielles comme Gdynia et Gdansk, les affrontements font des centaines de morts du côté ouvrier. Néanmoins le gouvernement cède et annule l'augmentation des prix.
C'est en 1976 qu'il réattaque mais cette fois il propose que l'augmentation des prix soit discutée dans des assemblées ouvrières convoquées par les membres du Parti. De ces fameuses assemblées, surgit soudainement et violemment la contestation et le 25 juin 1976, se produisent des incidents identiques à ceux de 1970. À Radom principalement, une localité industrielle proche de Varsovie, la violence atteint à nouveau son comble ; pillages des magasins réservés à la bureaucratie, lynchages de fonctionnaires du Parti, barricades, combats contre les troupes d'élite de la police acheminées par avion, rappeleront dans cette ville les émeutes de six ans auparavant. Pour la seconde fois le gouvernement doit reculer et annuler l'augmentation des prix. Quatre ans plus tard, en 1980, il tente de récidiver et c'est encore la grève qui lui répond, d'abord des ports de la Baltique puis de tout le pays. Des assemblées et des comités ouvriers indépendants du Parti, surgissent et parfois, comme dans la région de Lodz, ils organisent le ravitaillement de la population, éliminant ainsi les sempiternelles queues devant les magasins. Le mouvement est profond et tenace.
Le pouvoir impuissant voit sa répression battue en brèche par des grèves de solidarité mais aussi par des menâces de sabotage. Cette manière de voir peut paraître idyllique surtout si l'on sait que l'église catholique, qui s'interpose immédiatement, bénéficie d'une popularité certaine. Mais les faits sont là qui ne s'accomodent pas de l'esprit évangélique. Avant de continuer cette rétrospective, il faut bien comprendre que le mouvement de 1980 intervient à la suite de dix années de contestation et qu'aux plus forts moments de celle-ci, le prolétariat affiche nettement dans l'action des tendances subversives, et ce indépendamment de ce qu'il pense et croit. Jusqu'en 1980, à des degrés divers et bien que non exprimé comme un objectif à atteindre, armes, pouvoir, économie sont à la portée de sa rebellion. Le ronron des gouvernements occidentaux, de leurs syndicats et des gauchistes autour de Solidarnosc, aurait tendance à nous le faire oublier. Et pour cause, pour ces gens-là, et avec certitude pour les deux premiers cités, il s'agit d'enfouir le plus formidable mouvement récent de notre époque, qui de plus démystifie la nature «socialiste» ou «ouvrière» des pays de l'Est. Ceci étant dit, nous pouvons continuer.
En 1980 donc, la direction du mouvement, le comité inter-entreprises de Gdansk avec à sa tête Walesa, se constitue en un syndicat soit-disant libre et indépendant du pouvoir. Mais en réalité, il est inféodé à l'église catholique qui, 25 ans auparavant, a recouvré biens et privilièges grâce à Gomulka, le chef d'Etat polonais de l'ère Kroutchev en Russie. De toute façon, pour aussi «libre» qu'il se prétende, un syndicat est une organisation capitaliste. La différence entre Solidarnosc et les syndicats d'Etat du régime polonais, c'est que les seconds sont directement acheteurs de la force de travail tandis que le premier veut s'instituer en détenteur unique de cette force qu'il aura mission de vendre. Mais poursuivons.
Immédiatement, le syndicat «libre» récemment créé s'agenouille non seulement devant Dieu mais aussi devant le Parti, dont il n'est absolument pas question de contester le rôle dirigeant. «Nous n'attaquons ni la milice, ni l'appareil du Pouvoir... nous ne menacerons ni le gouvernement, ni le Parti, ni le Socialisme, ni les alliances signées...» déclarent Walesa et Solidarnosc, qui multiplient de surcroit les déclarations patriotardes. En février 1981, ils vont même jusqu'à conclure une trêve de trois mois avec le gouvernement. Depuis les bancs de la classe ouvrière, les premiers cris de trahison fusent et la contestation s'installe à l'intérieur même de Solidarnosc. Toutefois, imbibée de préjugés nationalistes et religieux, mais surtout privée de perspectives d'envergure, la classe ouvrière ne sait plus que faire et elle obéit malgré tout à l'ordre de trêve. Le 13 décembre 1981, c'est pieds et poings liés par Walesa & Co, qu'elle est livrée au coup d'Etat militaire du général Jaruzelski.
Il faut attendre 1988 pour qu'elle se ressaisisse de façon significative, sans aucune consigne syndicale ni papale. Nous sommes en avril-mai, la grève éclate à Bydgoszcz dans les transports, à Nowa-huta dans la sidérurgie et à Gdansk sur les chantiers navals. Rapidement, le gouvernement cède de substantielles augmentations de salaires, ce qui lui vaut d'être tancé par un certain Jacek Kuron, un athée partisan de Solidarnosc qui, il y a vingt ans déclarait que le régime polonais était réactionnaire et capitaliste. Nous le citons : «les autorités ont répliqué par une méthode suicidaire, concessions salariales et refus de toute négociation avec les comités de grève. En d'autres mots, elles ont encouragé les revendications salariales sans se donner les moyens de stopper la grève». Dans le même sens, nous aurions pu aussi citer Walesa, mais cela suffit pour montrer la collusion évidente des intérêts capitaliste entre le pouvoir et l'ensemble de la prétendue opposition.
Cela ne peut pas échapper à la classe ouvrière et pourtant, la grève qui réapparait en aout et qui s'étend à tout le pays, porte en tête de ses revendications la légalisation de Solidarnosc. Résumons la suite. A la fin du mois, au plus fort du mouvement, Walesa stoppe la grève sous les huées de nombreux ouvriers. Il n'a rien obtenu en échange, mais dès lors, en toute impunité, il parade à qui mieux mieux comme un véritable chef d'Etat capitaliste, se payant même le luxe de faire acclamer Thatcher en visite en Pologne. En octobre, à l'annonce de la fermeture des chantiers navals de Gdansk, il réussit de plus à briser dans l'oeuf une riposte spontanée. Au regard de la décennie 70/80, il est indéniable que la vigueur du prolétariat polonais a diminué sous le poids de la direction qui lui a été imposée et qu'il a acceptée. Toutefois, gardons-nous de toute conclusion hâtive.
Rien en Pologne, depuis vingt ans, ne peut être compris si l'on suppose que la dynamique des évènements repose uniquement sur la volonté des ouvriers de faire aboutir telle ou telle lutte revendicative à caractère économique. Le levain de l'agitation sociale réside aussi et surtout dans la haine du pouvoir stalinien. Ajoutons à ceci que ce dernier se fait passer pour socialiste, escroquerie sagement entretenue par les gredins de l'«opposition», et nous comprendrons les raisons du «succès» de l'Eglise et de Solidarnosc. Nous mettons le mot succès entre guillemets car le succès lui-même n'est pas aussi profond qu'on veut nous le faire croire.
Premièrement, l'Eglise a officiellement pignon sur rue, ses chapelles s'alignant à côté des maisons du peuple ou autres centres du culte du Parti. Ce privilège ne peut manquer de choquer l'esprit révolté en butte à un Etat totalitaire. Deuxièmement, les sermons de l'Eglise sur la liberté d'opinion ne font illusion que parce que le stalinisme a opposé socialisme et liberté. Partout ailleurs où le stalinisme n'est pas au pouvoir, ils font nettement moins recette. Quant à Solidarnosc, en tant qu'officine cléricale, cela ne vaut guère mieux. Enfin, nous savons que le sentiment d'avoir été trahi par l'une et par l'autre ne cesse de grandir dans la classe ouvrière. Pour que ce sentiment se transforme en rebellion ouverte et en accusation directe de l'Eglise et de Solidarnosc, non comme des traîtres, mais comme alliés objectifs du gouvernement contre la classe ouvrière, il faut que la nature-même du régime soit dénoncée pour ce qu'elle est : non pas socialiste, mais capitaliste. L'obstacle est essentiellement d'ordre idéologique et hérité de la contre-révolution stalinienne. La perspective demeure elle, révolutionnaire.
De ce que nous venons d'exprimer se déduit l'axe d'une intervention révolutionnaire en Pologne. A bas le Parti-Etat capitaliste et par conséquent, à bas l'Eglise et Solidarnosc. Aujourd'hui plus qu'il y a dix, quinze ou vingt ans, il est dangereux de focaliser l'attention du prolétariat polonais sur la lutte revendicative pour l'augmentation des salaires, la diminution des prix, etc. Ces revendications ne sont pas révolutionnaires pour elles-mêmes, en tant que telles. Nous l'avons montré dans notre rétrospective, dans le feu de l'action, le prolétariat tend même à les dépasser et à imposer sa propre gestion (Lodz 1980). A quoi bon le tirer encore en arrière, alors que cela a déjà été toute la force d'une organisation syndicaliste et réactionnaire comme Solidarnosc. Nous avons dit, dans un numéro antérieur de notre revue, à propos du mouvement de 1980, que la spontanéité du prolétariat polonais ne tendait pas vers la création d'un syndicat, mais vers la création d'organes d'un pouvoir prolétarien, comparables entre autres aux soviets russes de 1905 et aux comité-gouvernements espagnols de 1936.
C'est vers cette tendance que la classe ouvrière doit à nouveau s'acheminer, contre toute espèce de syndicat. Lui conseiller de s'accrocher à la lutte revendicative sous prétexte que Walesa et le Vatican dévoient celle-ci sur le terrain démocratique, est donc totalement absurde. La lutte revendicative n'acquiert pas plus de contenu révolutionnaire parce que d'un autre côté, le prolétariat manifeste crucifix et drapeau national en tête. Prétendre le contraire signifie ni plus ni moins flatter le prolétariat pour mieux s'aplatir devant ses préjugés réactionnaires, dont par ailleurs on exagère la profondeur de l'enracinement. En un mot, c'est se priver de moyens pour l'objectif visé, la lutte politique, car les illusions démocratiques capitalistes ne sont pas combattues du seul point de vue qui peut prétendre à l'efficacité, à savoir celui de la révolution socialiste.
De plus, il faut bien faire attention à ne faire aucune concession idélogique au pouvoir stalinien car des concessions pourraient être faites sous couvert de ne soit-disant pas en faire au prolétariat. Entendons-nous donc ; les idées socialistes ne s'opposent pas à la soif de liberté d'un prolétariat maintenu sous un joug totalitaire, et rappelons-nous que cette soif, pas seulement la faim, l'a conduit à prendre les armes en 1970 (Notons au passage que les grèves d'aout 1988 sont parties du secteur le mieux rétribué de la classe ouvrière polonaise : les mineurs...). Bien ! Ce que le prolétariat doit comprendre, c'est que la plus large démocratie, confisquée dans tout type d'Etat capitaliste, réclame sa dictature de classe. Le discours anti-démocratique, pour lui-même, c'est-à dire s'appuyant sur un matérialisme rabougri, est inapte à conduire cette lutte politique. Cette dernière doit nécessairement véhiculer un contenu social de même calibre. A la gestion capitaliste d'Etat et à la planification de la pénurie pour la classe exploitée, il faut opposer la gestion socialiste et la planification de la satisfaction des besoins par le prolétariat lui-même, à l'exclusion de l'Etat, d'un Parti ou d'un syndicat.
A l'heure où la contestation secoue les pays de l'Est, un parti révolutionnaire en Pologne devrait se hisser à la hauteur des possibilités existantes. Ce serait son unique force pour engager la lutte de classe à briser les frontières à l'Est, mais aussi à l'Ouest. Vive la révolution mondiale !