Alarme, n° 48, 1er semestre 1993 (p. 8-9). PDF du numéro complet

Le coup d'Etat avorté en Russie a clarifié une situation longuement murie que nous avions déjà largement analysée. L'atonie de l'armée et l'inexistence du Parti, conséquence de la défaite de la Russie face aux USA (cf Alarme n°47 sur les causes de la défaite) ont permis ou permettront aux cadres et aux individus les plus dynamiques de se recycler rapidement dans d'autres structures, plus à même, désormais, de représenter, de gérer et de défendre le Capital sur ces territoires.

Après 70 ans de bons et loyaux services, le Parti-Etat n'est plus capable d'assurer la conservation du capital en Russie. De plus, il a très largement assuré sa fonction contre-révolutionnaire. Celle-ci a pu connaître des phases plus ou moins aigües, où elle a été accomplie par l'assassinat simple et massif de prolétaires et de révolutionnaires. Cependant le projet contre-révolutionnaire fondamental est resté constant et rigoureux : identifier la révolution à la contre-révolution, identifier le communisme au Goulag, au Parti-Etat. L'effondrement de ce dernier devient "donc" celui du communisme, "donc" de la Révolution, "donc" de toute tentative d'émancipation humaine face au capital, à l'exploitation et l'oppression. Rebelles, révoltés et révolutionnaires de tous les pays, suicidez-vous !

Bien évidemment, quiconque ayant subodoré la nature capitaliste de la Russie (1) ne peut que mépriser l'enfilage de bêtises sur collier de mensonge avec lequel on chercher à nous domestiquer. Le stalinisme n'a jamais totalement soumis la classe ouvière et celle-ci a détruit le stalinisme en fin de compte. Mais il a détruit toutes les formes d'organisation que le prolétariat s'était donnée dans sa lutte contre le capital, ne laissant que des organisations révolutionnaires infimes et éparses, mises de fait dans l'incapacité de profiter de l'affaiblissement de la dictature moscovite.

L'implosion du Parti-Etat ne provoque donc pas la terreur de ses sbires mais leur ruée jubilatoire vers de non moins sinistres refuges : démocrates, fascistes et nationalistes, avec un zeste de chaque pour chacun, mâtiné peu ou prou de racisme et de xénophobie, voilà la pépinière où refleurit le fumier stalinien. A la tête de miliciens transcaucasiens, au sein de Pamiat ou autour d'Elstine, on trouve le même moule d'inhumanité et de mensonge.

Contrairement aux inepties colportées par la caste journalistique, tous ces nouveaux dirigeants ont appris l'efficacité sous la férule du Parti, de l'Armée ou du KGB. Travailler efficacement ne signifie surtout pas produire utilement sous le règne du capital, où bureau-, techno-, et auto-crates pullullent comme la vermine sur de pauvres hères. Leur fonction n'était que de barrer la route à la subversion, de garder le capital. Aujourd'hui ils ne sont plus en mesure de le faire. Ils ont perdu face aux prolétaires qui les haïssent et les considèrent comme des oppresseurs. Ils ont gagné et rempli leur fonction en faisant croire, au moins temporairement, que toute révolte produirait de nouveaux Staline.

Cette efficacité-là, ils la reconvertissent essentiellement dans la gestion productiviste du capital. Immédiatement ils sapent leur fragile victoire car ils n'ont qu'un mot d'ordre, qu'une consigne et qu'une issue pour les prolétaires : l'exploitation. L'accroissement de l'exploitation, le démarrage de licenciements massifs et l'augmentation vertigineuse des prix ont déjà eu raison des illusions prolétariennes sur les bienfaits de l'indépendance nationale et de la démocratie. De plus, l'indispensable liberté d'action consentie à tous, nécessaire à l'élimination du Parti-Etat, a aussi profité aux prolétaires et les a encouragé à s'organiser.

Que tombent les statues et que l'on laisse enfin pourrir l'exécrable momie de Lénine. Ceux qui le font dans l'euphorie démocratique ne font que balayer les produits despotiques du "Réalisme Socialiste" et se préparent déjà en fait, désillusionnés et combattifs, à reprendre les idées centrales communes à Lénine et aux autres révolutionnaires communistes : plutôt le défaite de son pays que celle de sa classe, aucune concession aux démocrates. De l'échec de la révolution à partir de la Russie, ils tireront les mêmes leçons que le prolétariat révolutionnaire du monde entier : nécessité de la destruction des syndicats (y compris de ceux qui surgissent et veulent singer Solidarnosc) et plus profondément, du salariat, sur lequel repose la puissance de ce vieux monde nauséabond.

AOÛT 91

(1) Et le capitalisme, sous différentes formes politiques, n'a jamais disparu de Russie, même entre 1917 et 1921. cf "Parti-Etat, Stalinisme, Révolution" de G.Munis ed. Spartacus.