L'Arme de la critique, n° 2, février 1986 (p. 19-24). PDF du numéro complet

La seconde guerre mondiale a pu éclater après l'écrasement du prolétariat, après vingt années de luttes internationales pour faire triompher le communisme, dont la perspective avait été ouverte en Octobre 1917.

La guerre, si elle a été et reste une solution aux crises économiques, est surtout un instrument d'anéantissement physique du prolétariat, c'est-à dire élimination non plus de richesse mais de potentiel de plus-value, de la source même de toute richesse. En même temps elle présuppose (à tort parfois, mais en général à raison) l'anéantissement de toute organisation ouvrière ou sa liquidation dans et par la guerre.

Aussi la guerre ne peut s'expliquer sans l'action déterminante des organismes anti-ouvriers ayant l'influence la plus forte sur les prolétaires après leurs défaites, conclues de la même façon que les batailles : en ordre dispersé.

En effet s'il est vrai qu'une révolution n'est que rarement vaincue par ses ennemis déclarés, mais bien plus souvent par ceux agissant en son nom, il est vrai aussi que les prolétaires n'acceptent facilement la guerre que si ceux qui agissent en son nom, et qu'ils reconnaissent ou repoussent, mais confusément, appellent à la défense nationale.

L'une des plus importantes questions de cette guerre est de comprendre comment les prolétaires ont pu être amenés sur les champs de bataille du côté hitlérien, fasciste, comme du côté stalinien, démocrate. La guerre étant un produit spontané de toute société divisée en classes, il est évident que le conflit entre trois grandes puissances, dans un monde capitaliste, c'est-à dire où la division en classes et l'exploitation sont plus marquées que jamais dans l'histoire et où ces relations sont mondiales, ne peut qu'entraîner la mondialisation réelle du conflit.

Par parenthèse, les guerres actuelles peuvent être considérées comme conflits virtuellement mondiaux, eu égard à l'imbrication des relations capitalistes mondiales et à la participation de troupes en provenance du monde entier (10 armées nationales au Liban par exemple, en 1984). Néanmoins, le monde entier ne se retrouve pas encore en un gigantesque champ de bataille où s'affrontent directement les plus grandes puissances du temps et leurs vassaux.

Le facteur nécessaire, bien qu'insuffisant à la mobilisation populaire, c'est-à dire à la dissolution du prolétariat, en vue d'un conflit armé, a indubitablement été le stalinisme. Dictateurs des contrées qui avaient connu les révolutions et contre-révolutions les plus puissantes, Hitler et Staline ne pouvaient engendrer, au cours de leurs amours tumultueuses, que la barbarie la plus profonde. Il est à noter que Hitler, produit d'une contre-révolution plus faible (bien que plus spectaculaire et plus connue pour ses massacres) n'a pas survécu à Staline, produit et acteur de la contre-révolution la plus silencieuse, la plus occultée et la plus violente que l'histoire ait jamais connue. La profondeur de la contre-révolution stalinienne est en proportion directe de la profondeur de l'assaut prolétarien d'Octobre 17.

De 1933 à 1945, Staline s'est allié deux fois à Hitler, la 1ère fois en déclarant «ennemi du prolétariat» ceux qui s'opposaient à l'élection de ce dernier (malgré les assassinats de militants du KPD par les SA) et en bloquant, avec la direction du KPD, la poussée de la base du parti vers la grève générale contre Hitler. La confiance en Staline et en la Russie «Socialiste», c'est-à dire la confusion ouvrière régnant en Allemagne par la contre-révolution, livrèrent pieds et poings liés les prolétaires allemands à la dictature national-«socialiste» pour mener une politique d'armement massif et de grands travaux, comme solution à la crise économique.

Malgré les distances prises lors de la création des Fronts Populaires, de l'écrasement des révolutionnaires en Espagne et de leur musellement en France, Staline est revenu chercher l'alliance de Hitler après avoir fait des avances aux démocraties pour qu'elles commercent plus sérieusement avec la Russie.

L'alliance conclue lors du pacte germano-russe signifiait le champ libre aux capitalistes allemands pour mener la guerre, à laquelle ils s'étaient préparés si ardemment, dans la mesure où elle les sauvait de la banqueroute si ce n'est du prolétariat. La conclusion pratique en était le dépeçage de la Pologne et l'invasion des états Baltes, la Finlande étant seule en mesure de repousser l'armée «rouge», impréparée et décapitée par les purges de 1936-1938. La Russie agissait là pour la première fois depuis Nicolas II en tant qu'impérialisme de stature mondiale, juste complément de son activité précédente en Espagne, où sa police politique et ses troupes avaient affronté les révolutionnaires et étranglé la révolution, pour la plus grande gloire de la République et le profit de Franco.

La campagne de Pologne fut illustrée par deux hauts faits d'armes : les chars d'assaut allemands réussirent à vaincre les cavaliers polonais ; l'armée russe réussit à assassiner plusieurs milliers d'officiers polonais venus se mettre sous ses ordres (Katyn).

La guerre se généralisa rapidement, offrant aux belligérants une issue, désirée ou non, conforme aux intérêts et aux possibilités du capital. Le cas de la France montre que les couches dirigeantes n'espéraient rien tant que la dictature hitlérienne, pour plusieurs raisons. Tout d'abord le Front Populaire leur avait fait peur : peur de l'éviction des propriétaires bourgeois par la propriété d'Etat ; et surtout ils avaient eu peur du prolétariat qui s'était manifesté plus ou moins explicitement en 1936. Enfin, le patriotisme de 1914 était pour l'instant bien mort, malgré tous les efforts de Blum, et si l'on devait faire la guerre avec des troupes peu sures, autant la perdre, et vite, avant qu'elles ne se lassent de la situation. En attendant de la perdre, les généraux français durent donc ne pas faire la guerre, et l'effort essentiel fut de soutenir le moral des troupes, plus nombreuses et mieux armées que les troupes allemandes en 1939, afin de ne pas heurter les sentiments pacifistes, sinon défaitistes qui animaient les prolétaires sur le front (qui allait bientôt devenir l'arrière).

Ce sentiment pacifiste se manifesta d'ailleurs très simplement après la raclée militaire de Mai-Juin 1940 (6 semaines !). Le boucher (côté français) gateux de Verdun se présenta pour signer en tremblotant un traité de paix dont aucune bourgeoisie nationale en place n'aurait voulu tant il était humiliant et tout le peuple français hurla Vive Pétain ! puisque c'était Vive la Paix !

Les couillons, ce furent les deux millions de prolétaires prisonniers, bons pour le travail dans les usines, scieries, champs, etc, en camps de travail. La bourgeoisie française, en s'effaçant devant le hitlérisme, montrait qu'elle avait au moins compris que la Nation n'existait plus.

A noter que l'appel TSF de Londres, d'un jeune général, moins bête alors que plus tard, De Gaulle, le futur «Père-la-chienlit» de 1968, passait dans l'indifférence la plus totale. Ce n'est qu'à partir de 1944-1945 que des centaines de milliers de gens prétendirent l'avoir écouté. Tant Marx avait raison de dire que le monde moderne crée plus de mythes en un jour que l'Antiquité en plusieurs siècles ! Pour une Jeanne d'Arc au XV° siècle, il y eu 100 000 citoyens à écouter De Gaulle et non seulement on ne les brûla pas comme de fieffés menteurs mais ils furent décorés !

De Résistance en France à ce moment, point. Les staliniens, pris par l'alliance avec Hitler (la «base» elle, resta en pratique divisée et une partie s'en tint, dans les faits à l'anti-fascisme tout aussi écoeurant et anti-ouvrier) appelèrent timidement au défaitisme contre-révolutionnaire, brillamment illustré par Thorez qui déserta... pour rejoindre Staline. Bien évidemment il n'y eu jamais d'appel du P«C» au défaitisme révolutionnaire, c'est-à dire d'essai d'organisation de fraternisation des troupes, et de révolte contre les dirigeants, les officiers de son propre pays, ni d'appels, dans les deux camps, à la grève et à l'insubordination dans tous les domaines.

La IV° Internationale bascula à ce moment là, dans l'ensemble, dans la défense nationale, et parmi ceux qui ne le firent pas en 1939, nombreux ceux qui le firent en 1941. Quelques rares groupes trotskystes, en Grèce (Lukas), au Mexique (Munis), en France (J. Costa, Bartat, le groupe «Arbeiter und Soldaten») refusèrent la défense nationale. Ils restaient trotskystes, et donc tout en considérant l'URRS comme un Etat ouvrier dégénéré, ils firent passer l'internationalisme prolétarien avant le soutien à l'URRS.

En Europe, la Gauche Communiste, issue de la Fraction Abstentionniste d'Italie, sut ne pas capituler et maintint avec courage et obstination, dans cette sombre période, le principe communiste d'internationalisme prolétarien et de défaitisme révolutionnaire.

Les staliniens, après la défaite de 1940, pactisèrent en fait avec les autorités, tant pétainistes que hitlériennes, et l'«Humanité» continua régulièrement d'être publié. Certes, il y eu d'assez graves problèmes avec les occupants mais en fait le P«C» ne broncha pas, toujours à cause du pacte germano-russe et des consignes de Staline.

Celui-ci était totalement persuadé que jamais l'armée allemande n'attaquerait la Russie, en dépit de tout «bon sens» et des innombrables sources d'information confirmant de manière indépendante l'organisation d'une grande offensive à l'Est, dès 1940. On sait qu'il y eu plus de 80 sources de cet ordre et il est connu que Staline n'accepta de réaliser l'offensive qu'une fois la Wermacht presque aux portes de Moscou. En fait cette attitude n'est pas si aberrante qu'on veut bien le dire, et la suite a démontré que c'était plutôt l'ouverture d'un front à l'Est qui était une erreur militaire. Cependant les nécessités-mêmes de la guerre et de l'expansion capitaliste qu'elle entraînait en Allemagne, impliquaient la ruée sur des territoires riches en produits alimentaires (Ukraine) en matières premières (pétrole de Bakou) ou en produits industriels (rails, wagons, etc) et surtout en main d'oeuvre à très bon marché.

Si Staline s'est fait tromper, c'est qu'il ne voyait pas pour quoi Hitler ne s'associerait-il pas avec lui pour longtemps afin de faire un co-développement capitaliste. Il se basait pour cela sur la compatibilité totale entre les deux régimes politiques et sur l'orientation allemande, très poussée, vers la concentration du capital dans les mains de l'Etat, presque identifié au parti National-«Socialiste». Ce que le génial petit père des peuples n'avait pas prévu, c'est que les ressources de la Russie exciteraient les capitalistes allemands et qu'en particulier, ils avaient adopté comme devise «Notre meilleur capital, c'est l'homme», formule lapidaire qu'il avait énoncée et qui prenait tout son sens, une fois accolée au plus célèbre «le travail rend libre». Il suffisait de savoir que l'homme-capital libère du capital, de même qu'il libère de la sueur et de l'énergie en travaillant.

Le résultat du génial Staline, tant vanté par Aragon, fut que cette offensive allemande alla jusqu'à Stalingrad (2500 Km de percée !) mais nous y reviendrons plus loin.

Avec l'attaque à l'Est, débute la Résistance. Le P«C»F avait enfin un motif valable de refuser l'occupation allemande, et de satisfaire sa base, longuement éduquée à l'antifascisme et au Front Populaire anti-communiste, et qui réclamait «de l'action». L'attaque justifiait la défense de la «patrie des travailleurs» et la «libération du sol national» dans un élan d'union sacrée qui aujourd'hui encore, fait taire tous les hommes de droite devant le P«C».

Dans la foulée la IV° Internationale jetait définitivement aux orties l'internationalisme prolétarien et prenait fait et cause pour la Russie, se condamnant et condamnant ses militants à être à la traine du stalinisme jusqu'à ne plus être que son filet rabatteur dans la même activité contre la révolution. D'innombrables militants trotskystes furent fusillés par les staliniens dans les maquis (et à la fin de la guerre) en récompense des services rendus à la Russie, et les trotskystes n'en continuent pas moins à défendre inconditionnellement la Russie... la souplesse de «l'Etat ouvrier dégénéré» est sans limite, ayant subi des «déformations bureaucratiques» en tout sens (un peu plus ou un peu moins d'étatisation) depuis lors.

Toujours est-il que l'avancée victorieuse des troupes allemandes ne pouvait se faire sans grands risques (coupure des lignes de communication) sur les immensités russes ou sahariennes. De plus l'effort de guerre impliquait un effort industriel sans précedent et donc une mobilisation massive de la main d'oeuvre sur les territoires dominés politiquement. Déjà l'utilisation des prisonniers de guerre ne suffisait plus. Aussi les populations civiles furent-elles déplacées, (déportées) vers des centres industriels d'Allemagne, ou vers les emplacements des centres à construire. Les populations visées en premier lieu furent la population allemande, puis slave et principalement russe et parmi eux tous la population juive. Ensuite les pays occidentaux occupés connurent le Service du Travail Obligatoire (STO) doublé d'un service du travail pour les volontaires, attirant des travailleurs en Allemagne, généralement qualifiés, par de hauts salaires et des avantages de nature diverse. La population laborieuse d'Allemagne fut alors soit sous régime policier, soit en camp de travail, reproduisant de façon moderne les conditions de l'accumulation capitaliste du début du XIX° siècle avec une sauvagerie accrue, bien que dépassée depuis : salaire réduit au minimum impliquant la mort d'épuisement après utilisation maximum de la force du travailleur, augmentation de la plus-value extraite à la fois par l'allongement de la journée de travail et par l'intensification de la productivité.

Le maximum de plus-value pour le minimum de salaire : la guerre ne met pas en parenthèses le fonctionnement du capitalisme ; au contraire elle l'exalte et le met à nu. Concurrence mortelle entre exploiteurs, destruction massive de capital y compris et surtout sous forme humaine (potentiel de richesse), utilisation au maximum de productivité du capital restant : les horreurs de la guerre sont contenues dans le fonctionnement normal du capitalisme.

La concurrence entre impérialismes rivaux signifiait aussi la guerre pour le pétrole et les puits de Bakou ou du Moyen-Orient. Des forces considérables furent jetées dans la balance par les empires disposant d'importantes bases loin de leur métropole, ce qui n'était le cas ni de l'Allemagne, ni du Japon. En effet, seules la Russie et la Grande-Bretagne (avec un croupion français) étaient en mesure de le faire et purent ainsi arrêter l'avance des troupes allemandes à Stalingrad et à El Alamein.

Si le lieu de la bataille d'El Alamein s'explique par la course au pétrole entre impérialismes rivaux, en revanche, Stalingrad se trouve hors de la route de Bakou et est enfoncé de 2500 Kilomètres dans le territoire russe à partir de l'Ouest, où a attaqué le Reich. Si les troupes allemandes ont pu pénétrer si loin sur le «territoire sacré de la Patrie»Soviétique«, russe», c'est que par dizaines, voir par centaines de milliers, les soldats russes se sont rendus sur leur propre territoire, à des troupes d'invasion. Les populations civiles ont accueilli Hitler en libérateur et les soldats ont pratiqué le défaitisme plutôt que de défendre le «socialisme» ! Preuve éloquente entre mille autres de ce que la classe ouvrière et les paysans ont subi pendant la période d'accumulation gigantesque de capital, qui va en Russie de 1921-23 à la guerre, sous la botte policière et sanguinaire de la contre-révolution la plus puissante de l'histoire, à l'échelle de la révolution et des révolutionnaires qu'elle a su vaincre. Les prolétaires russes, en se rendant à l'ennemi, prouvèrent que le stalinisme avait su briser toute volonté révolutionnaire, qu'il était haï de la population et que les prolétaires essayaient comme ils le pouvaient, de profiter (croyaient-ils !) de l'ébranlement du pouvoir provoqué par la percée de la Wermacht.

Si l'on compare la Russie de la 1ère et de la 2ème guerre mondiale, on trouvera tout d'abord une analogie assez forte : un prolétariat qui a crû en nombre, mais tout aussi miséreux, exploité et concentré, et une paysannerie qui est toujours la plus grosse part de la population, qui possède des terres (microfonds) et est salariée en même temps, et qui a plus souffert en 20 ans qu'en 2 siècles de tsarisme. Mais on s'aperçoit en fait qu'entre les deux «avant-guerres» la situation sociale est bien différente. Sous le capitalisme d'Etat, peu à peu, la classe ouvrière s'est tue. Plus de luttes, plus la moindre organisation, plus la moindre idée ou information. Il n'y a plus rien de ce qui constitue l'expérience vivante du prolétariat, sa vie-même. La coupure avec la révolution et le communisme est telle que pour les jeunes prolétaires, qui n'ont pas connu la révolution ni même son souffle, ces deux mots sont irrémédiablement associées au stalinisme, la forme la plus brutale de la tyranie du capital.

Aussi, les soldats les plus déterminés contre le régime ne purent-ils qu'osciller entre défaitisme révolutionnaire et défaite pour finir par se regroupper autour d'un officier, Vlassov, qui essayait de mettre sur pied une armée pour renverser Staline, lutter contre Hitler et instaurer... la démocratie. Il proposa ce plan aux USA, qui le refusèrent, faisant confiance à Staline pour sa capacité à mobiliser les énormes troupes dont eux-mêmes sentaient le besoin. Ils contraignirent ainsi Vlassov à l'alliance avec l'Allemagne et c'est pourquoi la moitié des troupes de Paulus, à Stalingrad, furent russes, associées aux troupes allemandes.

Hormis le caractéristique épisode Vlassov, les managers du Parti-Etat n'oublièrent pas que des centaines de milliers de prolétaires avaient préféré se rendre sans combattre plutôt que de périr pour la patrie, même «socialiste». Même de cette façon, les prolétaires russes signifiaient au monde qu'en Russie, il n'y avait plus rien qui valut la peine d'être défendu !

Le résultat fut que jamais Staline n'accepta d'échanger de prisonniers et que ceux-ci libérés, ils furent tous déportés y compris ceux libérés par les américains, qu'Eisenhower s'empressa de renvoyer à Staline, son indéfectible allié.

Le pouvoir stalinien ne colmata l'hémoragie de troupes que lorsqu'il réfléchit au problème : avoir beaucoup de soldats signifiait avoir la paysannerie, proprement martyrisée par le petit père des peuples. Pour les martyrs, s'adresser à l'Eglise. L'alliance fut scellée et en gage de bonne volonté on baptisa l'opération «Grande Guerre Patriotique», appellation jamais révisée depuis puisqu'ouvertement capitaliste. Même pour la forme, on ne l'appela jamais «socialiste» (C'est cette alliance-là qui rendit Staline si sûr et isola Vlassov).

«Jadis, le sacrifice d'un enfant était un rite mystérieux du culte de Moloch, mais il n'était pratiqué qu'en des occasions particulièrement solennelles, peut-être une fois par an, et puis Moloch n'avait pas une prédilection particulière pour les enfants des pauvres.»

K. Marx. Adresse inaugurale à l'AIT

Le Capital, et particulièrement dans sa forme militaro-industrielle, a un besoin immense de sang et de chair, jeune et vigoureuse. L'énorme effort du capital concentré en Allemagne, pour la suprématie mondiale, s'est donc concrétisé par un pompage de la main d'oeuvre de plus en plus important vers les centres où le capital était le plus concentré. D'où l'instauration du STO dans les territoires occupés. En France, cette mesure détermina des centaines de jeunes prolétaires à la fuite dans le maquis ou au sabotage de la production. Ces tentatives primaires de résistance étaient un mélange de deux composants. L'un, national, patriotique, capitaliste ; l'autre, ouvrier, internationaliste. Les forces organisées qui pouvaient structurer ce refus étaient surtout le P«C», quelques gaullistes et les trotskystes, qui eux, avaient jusqu'à la guerre incarné d'une certaine façon l'internationalisme. Toutes ces forces oeuvrèrent dans la même direction, c'est-à dire briser le timide potentiel ouvrier qui était apparu là et le canaliser, de force le cas échéant, vers la défense nationale. Le P«C», en isolant les immigrés révoltés dans des unités spécialisées où des militants sûrs encadraient de tout jeunes gens, déforma et détruisit systématiquement tout germe de lutte anti-capitaliste et tout travail internationaliste, jusqu'à faire de ces groupes des fanatiques anti-allemands, négation totale et sinistre de l'internationalisme prolétarien. Les MOI-FTP du groupe Manouchian et autres, furent récompensés de leur fidélité au P«C» selon son habitude : ils furent usés jusqu'à la corde puis abandonnés (ou livrés ?) à l'ennemi du jour, permettant ainsi aux staliniens d'exhiber quelques héros bleu-blanc-rouge pur porc à la «libération».

Le prolongement de la guerre, les revers des forces de l'Axe, qui laissaient présager le retour de la paix capitaliste, favorisa le mécontentement dans les pays occupés mais aussi en Allemagne-même de la part de la population, qui endurait de dures privations et dont les enfants mourraient toujours plus nombreux. Ces disparitions s'additionnent d'ailleurs toujours en une somme de héros, tant le capital est capable de transgresser les lois arithmétiques pour ses besoins, additionnant ce qu'il faudrait soustraire et soustrayant ce que l'on penserait devoir additionner (qu'il s'agisse des souffrances des «héros» ou d'un bulletin de salaire !).

Que les Alliés l'aient su ou non, peu importe. Toujours est-il que dans la même logique de destruction ils bombardèrent les quartiers les plus populeux des villes industrielles. Hambourg, Cologne, Dresde, Düsseldorf flambèrent et aucun propagandiste mercenaire n'a songé à comptabiliser ces centaines de milliers de cadavres «civils» comme des héros. Pourtant ces morts comptaient double : il s'agissait de détruire des créateurs de capital excédentaire et des négateurs potentiels de capital. Il en sera de même au Japon, qui sera terrorisé, dans la crainte que ne se répètent les conditions de 1917-18 dans les pays vaincus.

Avec l'avancée des Alliés, les buts politiques précis des vainqueurs sont apparus. D'une part, pour les USA, un arrosage fantastique de dollars, d'hommes, de matériel, bref le début d'une véritable O.P.A sur l'Europe et l'économie mondiale. D'autre part, pour la Russie, la conquête territoriale, la mise au pas et à sac de ses futurs satellites.

Le ton fut donné à Varsovie lorsque l'Armée «Rouge» laissa se faire massacrer sous ses yeux les insurgés, avant de pénétrer dans la ville rasée et abandonnée par les allemands. L'insurrection nationaliste de Varsovie n'était pas directement menée par le P«C», il y avait donc intérêt à laisser massacrer les opposants qui en même temps obligeaient l'armée ennemie à quitter le terrain.

L'entrée de l'armée «rouge» en Allemagne fut une grandiose démonstration de son caractère libérateur ; en deux mots ce ne furent que pillage et viol. Ce mode particulier de «libération des peuples» représentait la libération d'une tension terrible accumulée en Russie, dont le pouvoir n'avait tenu que grâce à l'ignominie de l'envahisseur, qui avait réussi à être pire que Staline et grâce aux USA qui avaient acheté au prix fort les vingt millions de prolétaires et paysans russes qui étaient allés mourir sans trop broncher.

A peine la terreur militaire inhérente à la guerre s'était-elle estompée que des violents conflits sociaux éclataient ; plus ou moins confus, parfois manipulés par les staliniens mais parfois dirigés aussi contre eux (comme en Grèce), ils ne furent matés que par l'étroite association du stalinisme et des USA ou de ses satellites. Un des cas les plus célèbres fut la Commune de Hanoï, dirigée par un trotskyste, Ta-Tou-Tao, qui fut désarmée et livrée à l'armée française par Ho-Chi-Minh, l'ignoble hochet des gauchistes de tout poil deux décennies après.

Les quelques actes internationalistes de la période d'occupation furent sciemment occultés. Entre autres, la fraternisation et l'édition d'un bulletin commun «contre la bourgeoisie, allemande ou française» par un groupe d'ouvriers et de soldats allemands, en Bretagne : «Arbeiter und Soldaten». Malgré des faiblesses et des illusions trotskystes sur la Russie, contradictoirement avec la haine de «la bureaucratie parasite», cette activité authentiquement internationaliste et défaitiste révolutionnaire montre le type d'action communiste réalisable, passant totalement à côté de la fausse alternative Résistance/Collaboration.

Le groupe de J. Costa, fondé à Angers, défendit aussi l'internationalisme et le défaitisme révolutionnaire. Composé essentiellement de rescapés de la Révolution espagnole ayant réfusé de lutter pour la France, contre le fascisme, en échange d'une levée d'emprisonnement, il dut lutter contre les staliniens espagnols ou français. Ce groupe refusa l'entrée dans la Résistance nationale, se déclarant pour les méthodes d'action ouvrières comme la grève à condition qu'il soit explicitement exprimé que la nationalité des patrons n'avait aucune importance et que les prolétaires n'avaient pas de patrie.

Ces quelques exemples, parmi d'autres, de défaitisme révolutionnaire, soulignent la continuité et la validité actuelle de ce principe. Même dans les pires conditions, il doit être inébranlablement maintenu. Même terriblement minoritaire, il peut être pratiqué, à l'échelle où l'on se trouve, et se manifester concrètement.

Il doit d'autant plus être affirmé aujourd'hui que le monde marchand est toujours moins dissociable, toujours plus unifié et que la concurrence capitaliste signifie des guerres impérialistes en permanence. L'absence de séparation fondamentale entre paix et guerre capitalistes implique que le défaitisme révolutionnaire est à l'ordre du jour, et doit être pratiqué contre «sa» propre économie «nationale», qu'elle soit militaire ou non, préventivement à tout conflit.