Alarme, n° 6, octobre-novembre-décembre 1979 (p. 16). PDF du numéro complet
AUTANT DE VICTIMES QUE SUR LA ROUTE
Selon les chiffres publiés par le ministère de la santé, quinze mille personnes — au moins — se tuent volontairement chaque année en France, et les tentatives de suicide sont de huit à dix fois plus nombreuses. Le suicide tue chaque année autant que la route — soit une ville de l'importance de Senlis (Oise) rayée de la carte.
Parmi les pays de l'Europe occidentale, la France vient après l'Allemagne fédérale et la Suède, mais avant les Pays-Bas, pour son taux de mortalité par suicide: soit, en 1971, 22,4 suicides masculins (pour 100 000 habitants) et 8,7 suicides féminins.
Or, si le nombre de suicides réussis est resté constant en France ces dernières années, les tentatives, selon une enquête réalisée en 1974 par l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (INSERM), ne font que croître. D'après cette étude, un « suicidant » sur trois récidive, et le risque de récidive augmente à chaque tentative. D'autre part, le suicide frappe aujourd'hui plus souvent chez les jeunes de quinze à vingt-cinq ans: dans cette classe d'âge, 9 % des décès résultaient d'un suicide en 1975, contre 4,5 % en 1950. Et, phénomène nouveau et préoccupant, le suicide fait son apparition chez les enfants.
(Le Monde)
Quel drôle de monde que celui dans lequel nous survivons tant bien que mal!...
La barbarie sous toutes ses formes transpire de tous les pores de ce système décadent. Le suicide est la marque de l'une d'entre elles: la barbarie sous la forme du désespoir qui pousse l'individu, isolé et solitaire bien qu'entouré de gens, à attenter à sa vie. Et c'est dans des pays comme la France que cette forme de barbarie est des plus courantes, là où l'atomisation des rapports sociaux est poussée, là où la concurrence et la désunion entre les êtres est orchestrée par les moyens les plus sophistiqués et les mieux dissimulés, là où les familles, si ce n'est les divers membres d'une même famille, se recroquevillent sur elles-mêmes dans un confort à peine compensateur d'une vie sociale qui a presque complètement cessé d'être.
On parle souvent du suicidé comme d'un lâche qui n'a pas eu le courage d'"affronter la vie". Non, le suicidé est plutôt un désespéré qui ne voit pas de solution à la situation qu'il subit. Les problèmes qui l'assaillent, familiaux, professionnels, sentimentaux, etc..., sont tous liés d'une manière ou d'une autre à la société actuelle et leur solution ne peut donc qu'être sociale et politique. Ceci, c'est ce que ne comprend pas le suicidé. Il reste enfermé dans ses problèmes personnels sans arriver à les relier au cadre social. Mais ce qu'il perçoit de la manière la plus aigüe, c'est que la vie qu'il mène est misérable. Pour qu'il se rende compte de cela, il faut qu'il soit courageux; en tout cas, bien plus courageux que ceux qui le considèrent comme lâche et qui, eux, n'ont pas le courage d'affronter la réalité misérable de leur condition et se complaisent dans ce qu'ils considèrent, stupidement, être le bonheur.