Alarme, n° 17, juillet-août-septembre 1982 (p. 7-15). PDF du numéro complet
4ème partie
Anti-impérialisme
Acception truandée
Commence où finit ce qui est révolutionnaire. Sous couvert d'une lutte contre un impérialisme, en général le yankee, agit en faveur d'un autre, en général le russe, mais ce peut être également le chinois ou d'autres encore. Historiquement cette désignation apparait comme le résidu immédiat de la victoire du stalinisme en Russie, la suscitant comme tendence pseudo-révolutionnaire, et la fomentant entre les deux guerres. Inaugure officiellement une politique de puissance capitaliste au sein d'autres encore plus fortes, qui avec le temps et l'aide abondante des Etats-unis octroya à la Russie le rang de seconde puissance impérialiste.
Ce n'est pas la première fois, peu s'en faut, qu'un pays impérialiste ou désirant l'être, dit, agit et contribue à la lutte armée contre d'autres pays dont il convoitait la domination économique ou territoriale. A l'aube du capitalisme, ce fut la lutte de la France et de l'Angleterre contre l'Espagne, en mer, en Europe et en Amérique. L'Angleterre elle-même et les Etats-unis, alors en position d'aspirant appuyèrent à l'aide d'armes et de rhétorique propagandistique l'indépendance de toute l'Amérique Latine où bientôt l'impérialisme britannique allait être dominant. Les Etats-unis provoquèrent la lutte à leur tour contre ce dernier et à la fin du siècle devaient déclarer la guerre à l'Espagne et allait mettre la main sur les Philipines et Cuba au nom de la liberté et de la souveraineté nationale. Hitler en personne s'élevait d'indignation contre " les plutocrates " qui s'étaient partagés le monde sans rien laisser à l'Allemagne, c'est ce qui lui valu la sympathie de presque tous les nationalistes, depuis Peron jusqu'à Suekarno en passant par les fiers arabes. Il y a peu de temps encore, nous avons vu la France, à peine relevée militairement en Indochine par l'armée yankee, entoner son couplet anti-impérialiste. En somme, l'anti-impérialisme n'est qu'un aspect du combat inter-impérialiste. Lorsque ce combat se concrétise en guerre mondiale, l'anti-impérialisme se trouve de fait absorbé par l'un ou l'autre camp.
Ce qui caractérise les anti-impérialistes de maintenant est leur charlatanisme révolutionnaire en même temps qu'un esclavage total par rapport aux intérêts, aux notions et aux méthodes du capitalisme décadent et corrompu jusqu'à la puanteur. Ils prétendent construire des nations souveraines et grandes, ce qui fut l'oeuvre du capitalisme ascendant, alors qu'aujourd'hui il est urgent de supprimer les frontières et d'enfouir dans le passé toutes les grandeurs nationales ; ils sont fiers de leur patrie tout comme le bourgeois le plus obtus, le patriotisme étant l'un des pire toxiques de vieille réaction à extirper des consciences aliénées ; ils projettent l'industrialisation par l'étatisation de l'économie - ce qu'ils nomment socialisme - et quand ils arrivent au pouvoir ils établissent des méthodes de travail et d'exploitation encore plus dures que leurs prédécésseurs ; en somme ils parlent de révolution quand ils ne sont qu'une nouvelle réaction. Ils se trompent même là où ils sont sincères, car en retard de plus d'un siècle : l'aspiration à constituer une nation indépendante. Ils ne peuvent développer leur industrialisation capitaliste, ou ne serait-ce que la faire vivoter, qu'en se pliant à la puissance impérialiste occidentale ou orientale.
Rompre cette puissance est une impossibilité physique à moins de liquider la contradiction capital-salariat en faveur du second terme, seule souveraineté révolutionnaire et clef de la souveraineté de chaque individu dans une civilisation communiste mondiale. Mais ces messieurs appartiennent au facteur capital de cette contradiction. La seule chose qu'ils peuvent faire est de canaliser vers d'autres caisses capitalistes la plus-value arrachée aux travailleurs de leur pays sans compter celle qu'ils s'approprient directement. Même ainsi, la puissance économique internationale du capitalisme le plus fort, celui des Etat-Unis, récupère par mille chemins scabreux une partie de la plus-value absorbée par des tiers, même lorsqu'il s'agit de la Russie ou de la Chine. Les messieurs anti-impérialistes ne peuvent échapper à la condition d'agents du grand capital international.
Mais bien avant d'arriver à ces résultats, et même sans les obtenir, ils ont déjà rendu à l'impérialisme du dollar d'une part, à celui de la contre-révolution russo-chinoise d'autre part, le plus précieux des services : refuser la lutte de classe prolétarienne internationale par l'adoption de la lutte entre capitalistes. Amis ou ennemis, le jeu se joue entre truands.
Acception révolutionnaire
Inexistante dans un sens strict car les travailleurs de chaque pays, y compris les plus saccagés par un impérialisme, ont comme ennemi de classe immédiat leurs exploiteurs compatriotes, à travers lesquels seulement ils peuvent porter préjudice au capital impérialiste et susciter l'action du prolétariat des pays exportateurs de ce capital impérialiste. C'est la lutte du monde du travail contre le capital national et international qui, le détruisant, achévera l'impérialisme. Les révolutionnaires doivent se dépouiller de tout attribut national, se débarasser des tares patriotiques comme des poux, afin d'être à même d'organiser partout la rebellion des salariés.
" Toute lutte nationale est réactionnaire. Colonies ou métropoles, Russie ou Etat-Unis, les exploités doivent avoir pour objectif universel immédiat le combat pour la prise du pouvoir, l'expropriation du capital privé ou étatique, la socialisation internationale de la production et de la consommation " déclare le " Pour un Second Manifeste Communiste " du F.O.R.
Le problème posé dans des termes de classe (il n'y en a pas d'autres) les anti-impérialistes apparaissent corps et âme comme des menteurs, soldats volontaires ou mercenaires d'un autre impérialisme et pionniers d'une troisième guerre mondiale. Cela n'empêche pas qu'une partie d'entre eux soit à son tour trompée. De toute façon, un des premiers devoirs est de les mettre en évidence comme ennemis de classe du prolétariat. Ceux qui n'accomplissent pas cette tâche oublient, quand ils ne le trahissent pas complétement, le principe invariant : " Contre la guerre impérialiste, guerre civile. "
Rétorquer avec des textes de Lénine, Trotsky ou de la 3ème internationale est une pure tergiversation exégétique. Indépendamment des erreurs encourues dans ces textes - et pas seulement celles dues aux émasculations anti-impérialistes - les faits et coordonnées qui leurs servaient d'orientation ne sont plus valables aujourd'hui, ils ont changé ou disparu. Les coordonnées dont doit partir la pensée révolutionnaire dans l'actualité sont les suivantes :
1°) Le système de production capitaliste et sa distribution basée sur la vente de marchandises, dépasse les frontières et ressère sans cesse les amares qui lient les faibles aux forts. Mais le monde est une seule entité économique à partir de laquelle on doit élaborer le projet révolutionnaire.
2°) Le cycle de la civilisation capitaliste est clôt et ses résultats matériels sont suffisemment amples pour accomplir la révolution socialiste partout.
3°) La croissance industrielle des pays arriérés est toujours inférieure à celle des pays avancés sans que pour autant on puisse parler de développement de la civilisation capitaliste, ni d'émancipation des premiers par rapport aux seconds. La concession formelle d'indépendance n'implique même pas un affaiblissement de la puissance impérialiste, fait politique important sur lequel comptaient les résolutions des trois premiers congrès de la 3ème Internationale.
4°) Les révolutionnaires des pays arriérés doivent baser leur tactique et leur stratégie en tenant compte du développement économique actuel et possible des pays les plus industrialisés. Ils doivent viser, non à l'indépendance nationale, objectif réactionnaire, mais à l'unité d'une économie socialiste à établir dans tous les continents.
5°) Les révolutionnaires doivent agir comme si le monde entier était un seul pays.
6°) Toute lutte nationale est donc étrangère aux exigences de la révolution communiste mondiale et opposée à elle.
Janvier 1971. Publié dans Alarma n°16 ancienne série
Guerre de guerilla
Acception truandée
Prolongement militaire de la politique de puissance capitaliste mise en jeu par Moscou au son d'anti-impérialisme ou anti-fasciste, terme défini ci-dessus. L'introduction de ce changement ou mutation régressive eu lieu en sous-main, tout comme la transformation de la révolution russe en contre-révolution. Si cette dernière s'est révélée comme le fait réactionnaire le plus important de ce siècle jusqu'à présent, la guerre de guerilla a été un de ses instruments tactiques préférés, surtout là où l'instrument stratégique, l'appareil de guerre russe, n'entrait pas ou ne pouvait pas entrer en action.
L'instrument est toujours en consonnance avec l'objectif historique. A l'objectif historique du prolétariat, la révolution mondiale, correspond l'organisation de sa propre rebellion comme instrument à partir des principaux centres sociaux, les villes. A l'objectif de la contre-révolution stalinienne, la domination territoriale ou commerciale d'autres pays, ne pouvaient correspondre que des méthodes militaires, car elles sont aussi antithétiques à la lutte des exploités qu'adéquates à la lutte de ses exploiteurs.
Ayant compris cela, les hommes du Kremlin, en guise de première tentative, mirent Mao-Tsé-Tung en action une fois la révolution prolétarienne chinoise vaincue grâce à eux et au très intime collaborateur d'alors : Chiang-Kai-Chek. Tous les praticiens et théoriciens postérieurs de ce procédé, de Mao à Guevara en passant par Tito et Giap sont des cadets de l'Etat-Major russe. Aussi, sont fonction d'intérêts et de projets contraires à la révolution communiste, les diverses désignations attrape-nigauds qui ont été données au procédé : GUERRE POPULAIRE OU REVOLUTIONNAIRE, ENCERCLEMENT DES VILLES PAR LA CAMPAGNE et des PAYS RICHES PAR LES PAYS PAUVRES, GUERRE DE LIBERATION NATIONALE, GUERILLA URBAINE.
Déjà Mao, et Tito en Europe, doivent leur pouvoir à la dernière guerre impérialiste; ce dernier grâce à l'aide anglo-américaine plus que russe, l'autre grâce à l'abstention des Etat-Unis, qui reconnurent auparavant le droit, à Staline, d'étendre son influence en Chine. Tous ceux qui voudront prendre la peine de jeter un oeil dans les bibliothèques de périodiques découvriront dans les journaux de l'époque le rapport d'un ambassadeur itinérant américain qui conseillait à son gouvernement de couper tout ravitaillement militaire et financier à Chiang-Kai-Chek, ce qui fut fait. Alors l'armée de Mao entreprit la promenade militaire que la propagande grossit par la suite pour la transformer en "longue marche". Les mouvements guerilleros et nationaux postérieurs sont invariablement, partout où ils ont eu ou auront lieu la conséquence de la guerre impérialiste et des préparatifs d'une nouvelle.
Les conquêtes territoriales et économiques de la Russie sont très importantes certes, mais celles des Etats-Unis le sont plus encore par la domination, sans la nécessité d'une occupation militaire stricte, de la quasi-totalité de l'économie mondiale. La Russie a atteint le niveau de grande puissance impérialiste en seconde, mais très en arrière de la superpuissance représentée par Wall Street, le Pentagone et la Maison Blanche. Non obstant, les Etat-unis ne se heurtent à la Russie qu'en tant que grande rivale à prendre en considération. Pékin aura beau vociférer sur la complicité des deux puissances, la prochaine guerre mondiale, si elle a lieu, aura lieu entre elles principalement. Ceci dit, la disproportion du potentiel belliqueux et économique si défavorable à la Russie - sans parler ici de ses problèmes internationaux - lui impose une tactique à long terme, destinée à diminuer la disproportion en enlevant aux U.S.A. des positions stratégiques et économiques.
De là, l'appui aux mouvements anti-impérialistes, politiques ou de guerilla, quelqu'en soient les auteurs, quand elle ne les crée pas elle-même, du moment qu'ils causent des préjudices et des problèmes à sa rivale. Dans cet ordre tactique s'incluent des faits aussi différents que l'appui au Vietnam du Nord, au Pakistan, au monde arabe comme ensemble racial, l'accord avec la politique extérieure du gaullisme, les tractations politiques et financières avec l'Allemagne Fédérale, le protectorat russe sur Cuba, la vente d'avions et d'armes aux militaires grecs, la proposition faite au Japon de participer économiquement à l'exploitation de la Sibérie (cela étant dirigé également contre la Chine), la cordiale et rentable relation avec Subarte en Indochine, etc... Que la Russie et ses partis aient retiré leur appui aux guerillas en Amérique Latine (et Castro également) signifie seulement qu'elle peut tirer un profit plus important de l'anti-américanisme des militaires et oligarchies, pour le moment du moins. C'est ce qui apparait clairement en Bolivie et au Pérou.
De toute façon, rien d'important ne peut arriver contre l'impérialisme du dollar, que cela provienne de gouvernants ou de détachements armés transformés en armée, sans que ce ne soit capté par la Russie. La Chine, qui s'égosille en voulant faire pareil, se verra frustrée. Ainsi la Corée du Nord lui échappe et à Hanoï sa voix est moins écoutée que celle de la Russie. On peut assurer que la Chine ne recueillera que les miettes du festin inter-impérialiste dans la péninsule indochinoise... à moins que les Etat-Unis ne lui laissent une place pour contrecarrer la pénétration russe.
Uniquement dans le domaine mondial de l'effort inter-impérialiste et comme travaux d'approche vers une autre guerre, on comprend l'apparition et la signification des guerillas, ainsi que leur transformation en guerres limitées. C'est une règle invariable, pour ne pas dire loi du mouvement historique lui-même, qu'elles ne surgissent qu'en absence d'une activité révolutionnaire des masses, ou alors immédiatement après leur écrasement. Mao entreprend ses activités militaires une fois la révolution chinoise liquidée avec sa complicité. En Grèce, en 1944, le stalinien Markos fit de même après que son parti eut collaboré avec les trouppes anglaises et personellement avec Churchill pour étouffer dans le sang une insurrection qui réclamait "tout le pouvoir au prolétariat". Ho-chi-minh liquida les armes à la main la commune de Hanoï, assassina son principal dirigeant Tha-Tuh-Tao, pactisa ensuite avec les trouppes françaises pour liquider prioritairement les fugitifs de Hanoï, qui constituaient des grouppes armés. En Indonésie, Tan Malaka et ses partisans, qui défendaient la révolution, furent encerclés et assassinés par une coalition de staliniens et militaires dirigés par Soerkano, philofasciste notoire. En Algérie, il ne se passait rien, si ce n'est la découverte d'importants gisements de petrole dont la domination (Occident, Orient ?) est en train de se décider. Enfin, à Cuba, Castro et Guevara entrèrent dans la Sierra Maestra avec de l'argent et de la propagande Yankee, sans rapport avec l'activité des exploités et en se montrant incapables de la susciter. Ce fut la fuite de Batista, imposée par l'ambassadeur américain, qui entraina la grève générale et permit à Castro de faire une entrée magnifique à la Havane. Quelques années plus tard, la joyeuse clameur de la multitude s'était transformée en pleurs.
Le cas de Cuba est certainement le meilleur pour corroborer ce qui a été dit précédemment. Castro et Guevara n'étaient pas des hommes de Moscou, mais des patriotes ordinaires et comme tels des bourgeois de formation et d'intention. Leurs projets démocratiques ne dépassaient pas ceux de Batista au début de sa carrière, quand il était sergent et qu'il pris le pouvoir. Mais ils se trouvèrent prisonniers de Moscou aussitôt qu'ils voulurent laisser tomber les béquilles de l'impérialisme du dollar. Pour l'Etat-Major moscovite, son implantation à Cuba a eu une importance stratégique qui dépasse de beaucoup l'importance économique et à partir de là, pour les Etat-unis également. Le parcours maximum qu'un guerillero peut effectuer va d'un centre de gravitation impérialiste à un autre.
Il faut préciser des aspects et des conditions concrêtes de guerilla, dont l'abondante littérature de Far-West politique ne parle jamais. En premier lieu, ces guerillas n'existent pas dans un sens propre (voir acception révolutionnaire), mais en tant que pelotons armés venant de l'extérieur du pays ou préparés de l'extérieur, quand il ne s'agit pas d'armées permanentes. C'est une armée que constitua Mao-Tsé-Tung, dont la retraite était protégée par la frontière russe et par laquelle il était ravitaillé; même chose pour l'Algérie entourée de pays arabes; ce fut également une armée pour Ho-Chi-Minh, avec la Chine pour soutien et l'orographie si favorable de la jungle. Le contact avec une frontière complice est décisif pour les prouesses des guerillas "anti-impérialistes". Cela permet à l'armée de "libération", non seulement un soutien logistique constant mais aussi un refuge en territoire neutre lorsqu'elle est attaquée, pour réapparaitre une fois hors d'atteinte. Sans la condition frontalière tout tombe à l'eau; c'est ce qui arriva à l'armée de Markos, dont les sanctuaires - comme on dit - se trouvaient en Yougoslavie. Lors de la rupture de Tito avec Moscou, les "libertadores" se volatilisèrent.
C'est seulement dans les pays de faible extension territoriale, là où une seule bataille peut s'avérer décisive, que des détachements militaires ont la possibilité de prendre le pouvoir sans frontière-sanctuaire. De toute façon, leur existence dépend encore longtemps de l'aide en armes et en munition de l'extérieur et de la spoliation de la population. Telle est l'histoire jamais racontée de tous ces chefs guerilleros. Au sein même de ces détachements armés, et cette situation empirant au fur et à mesure qu'ils se transforment en armées, les relations sont des rapports de subordination complète devant le commandement auto-désigné, avec toutes les conséquences de discipline et de répression inhérentes au militarisme, jusqu'au droit de vie et de mort sur le soldat sans grade. Le CHEF doit être révéré, respecté et obéi sans broncher; le CHEF doit être admiré par ses soldats comme un super-homme. Lui fabriquer cette auréole est un des principaux gobe-mouches du "guerillerisme" actuel, comme on peut le vérifier dans le livre creux de Debray "Révolution dans la révolution", et même par le ton de la lettre de Guevara que son chef a faite connaitre 6 mois après sa disparition. Même si cette lettre est une falsification, chose probable, la manière dont elle a été écrite démontre l'architecture mentale de ses auteurs. Lorsque les travailleurs, dans une révolution, prennent les armes et combattent, ils établissent entre eux des relations de militants à militants, non de subordonnés à chef. C'est ce qui se passa dans les milices ouvrières espagnoles de 1936 et dans toute troupe révolutionnaire, depuis les "têtes rondes" anglaises.
Le recrutement de nouveaux soldats est une chose particulièrement infâme dans ce genre de guerre. Guerre imposée en réalité, les commandements ont recours à la violence et même à la terreur pour augmenter leurs effectifs. Même là où ils jouissent d'un certain nombre de recrues volontaires, comme en Algérie et au Vietnam, ils n'ont pas reculé devant des attrocités du type nazi - ou stalinien, ils se valent - en prenant des mesures de représailles contre les récalcitrants et leurs familles, contre des villes et des villages. En territoire français, le parti de la "libération" tortura et assassina des algériens d'autres partis et ceux du leur qui se refusaient à cotiser. Le nombre d'algériens ainsi envoyés au cimetière dépasse probablement celui des victimes de la répression française. Au Vietnam les méthodes de recrutement étaient les mêmes.
D'autre part, la dite guerilla urbaine est un strident contre-sens inventé exprès pour embobiner. Il s'agit, tout simplement, du terrorisme si pratiqué contre le tsarisme et autres tyrannies, et en Espagne même au 19° et au début du 20°. La similitude est pourtant de forme et non de fond. Le terrorisme du passé était pratiqué par des gens de bonne foi, irréprochables, qui assenaient leurs coups sur les responsables les plus hauts placés d'une tyrannie; ils ne prétendaient pas imposer leur domination et ne se donnaient pas les airs messianiques du terrorisme urbain actuel. Ce dernier est circonscrit dans le schéma de la guerre de guerilla "anti-impérialiste", etc... il contribue consciemment à exacerber la répression gouvernementale et comporte des desseins tortueux aussi bien nationalement qu'internationalement. Leurs coups de main, rapts, assauts, attentats à la bombe, sans aucun rapport avec les problèmes du devenir historique, ne créent au sein de la classe ouvrière aucun mouvement politique. Par contre, dans leur milieux les ambitieux font carrière.
Voilà ce que nous dit, sur le but de la guerilla, l'homme si souvent vanté au nom de Guevara : " La possibilité du triomphe des masses populaires en Amérique Latine apparaît clairement sous la forme de guerre de guerilla faite par une armée de paysans qui détruit la structure de l'ancien monde colonial". Après l'absurde "guerre de guerilla faite par une armée", ce qui nous est offert, c'est "l'encerclement des villes par la campagne", "des pays riches par les pays pauvres", c'est "la pensée Mao-Tsé-Tung", balbutiements de médium inspiré par Staline.
A partir d'une semblable niaiserie, l'émancipation du prolétariat n'est pas l'oeuvre du prolétariat lui-même mais ... des paysans. Les esclaves salariés seraient secourus par le "minifundio" capitaliste. Telle est la découverte théorique de ces messieurs anti-impérialistes.
En fait, réaffirmons-le, il ne s'agit point d'une théorie ou d'un principe, mais d'une stratégie militaire dressée pour faire passer l'axe impérialiste de l'Ouest à l'Est. Les guerillas ne promettent l'écartèlement des latifundias en microfundias que pour les transformer ensuite en propriété capitaliste étatique, de même que pour les industries, les habitants de la campagne devenant ainsi des salariés. Loin d'être brisées les structures capitalistes sont par ce moyen réorganisées et revigorées au maximum. Si, laissant libre cours à l'imagination, après les quatre ou cinq Vietnam que demandait Guevara, nous assistions à l'effondrement de l'impérialisme américain, nous verrions également la plus-value mondiale, qui aujourd'hui afflue vers lui, changer de direction vers la Russie ou la Chine si les vicissitudes entre ces deux dernières se soldaient à l'avantage de la seconde.
Acception révolutionnaire
Inexistante à notre époque. Lorsqu'elle en avait une dans le passé, elle fut révolutionnaire bourgeoise. Aujourd'hui dans le cas où l'armée d'un pays serait détruite par l'armée d'un autre pays qui s'installerait donc comme occupant, la défense nationale ne pourrait exister que par l'adoption de la forme de guerilla ou de résistance nationale. Celles-ci ne sont qu'un aspect irrégulier et provisoire de l'ancienne armée. D'autre part, l'acceptation de la défense nationale a toujours été comprise par les révolutionnaires comme une désertion face à l'ennemi de classe. Ce n'est pas parce que "leur" pays a été vaincu et occupé qu'ils vont l'accepter dans sa forme irrégulière.
Faire partie d'une guerilla dans le "maquis", la forêt vierge ou la montagne, c'est pratiquer la même défense nationale qu'en s'engageant comme volontaire dans l'armée nationale. En poussant la rigueur théorique à l'extrême, la différence - pour aussi énorme qu'elle paraisse - entre la moins experte des guerillas et la guerre classique ou thermonucléaire est juste quantitative, d'aucune façon qualitative. Et l'aspect quantitatif diminue pour disparaître en définitive, en tenant compte que l'une peut entraîner l'autre et qu'elle servit d'avant-poste pour cela dans le passé. Ce fut le cas de la résistance nationale yougoslave, française, italienne, polonaise, etc... ainsi que de la nouvelle entente entre Mao-Tsé-Tung et Chiang Kai-Chek pour lutter "contre l'envahisseur" japonais et en même temps contre la révolution. A travers cette sorte de défense nationale, on passa à la défense nationale régulière et à la conservation d'un capitalisme qui n'avait plus aucun droit à la vie. C'est de tout cela que provient le bourbier dans lequel se trouve le prolétariat.
La guerilla est une méthode de lutte bourgeoise compatible avec le développement du capitalisme, l'indépendance nationale et la révolution démocratico-bourgeoise. Tel était sa raison d'être dans le passé, avec ou sans succès, et sans tenir compte des cas particuliers comme celui des chouans, serfs contre la révolution française. Le cas le plus classique est celui des guerillas espagnoles à partir de 1808, et qui donnèrent son nom à cette méthode. Au début (voir ce que Marx a écrit dans "la révolution espagnole") c'étaient des groupes d'hommes volontairement unis pour accomplir des actions-surprises contre les trouppes françaises et qui se dispersaient après chacune d'entre elles, chaque homme retournant à son travail quotidien. Lorsqu'elles furent permanentes et acceptèrent de se subordonner aux armées alliées anglo-espagnoles, elles mitigèrent leur aspect révolutionnaire. Les dites guerillas aujourd'hui, n'ont rien à voir avec celle dont nous venons de parler. Comme à notre époque, il n'existe nulle part la moindre possibilité de révolution démocratico-bourgeoise, ni même d'indépendance nationale les pseudo-guerillas deviennent l'armée si elles trouvent les facilités logistiques indispensables, apparaissent face au prolétariat, simplement et tragiquement comme un appareil guerrier conquérant lancé sur lui et donc comme une force policière.
En cette qualité, et par leurs objectifs nationaux et internationaux, les petits tyrans de la "guerre populaire" n'ont que la seule perspective de servir de pions dans la lutte réactionnaire entre blocs impérialistes. Les révolutionnaires ne peuvent sous aucun prétexte, se prêter à ces lugubres magouilles. Ils savent que via Moscou ou via Pékin, on fait le jeu de l'impérialisme américain, de la même façon que via Washington, on fait le jeu de Moscou et de Pékin. Car la préoccupation première des uns et des autres consiste à empêcher la révolution prolétarienne de se dresser, condition clé pour qu'ils puissent se disputer entre eux la domination économique et policière du monde.
Le bavardage anti-impérialiste devient donc un acte pro-impérialiste en général, et la démagogie sur la guerre révolutionnaire une guerre impérialiste locale. Les guerillas comme celles qui se formèrent en Espagne juste après la victoire de l'armée franquiste méritent une autre appréciation. Elles n'obéissaient pas à un projet perfide et elles n'exhibaient aucune prétention de libération. Elles furent, tout simplement, le produit de l'instinct de conservation. Ses membres ne pouvaient pas sauver leur vie d'une autre façon. Et lorsque, la tuerie de 1939-45 finie, le stalinisme essaya de les utiliser pour ses propres objectifs, selon le modèle de la résistance, de la défense nationale, il fit tout ce qu'il put pour les maintenir et les agrandir artificiellement, au lieu de sauver ses hommes. Il y introduisit le venin de sa propre fausseté et aggrava la répression franquiste. Ce fut un des épisodes les plus abominables du stalinisme espagnol, et il n'en est pas avare.
Enfin et indépendamment de toute considération politique, les guerillas n'ont pas d'application durable dans les conditions guerrières du monde. Encore plus quand il s'agit des pseudo-guerillas manipulées par Moscou ou Pékin ou leurs partisans. La révolution communiste est un processus d'apprentissage combattif et idéologique des exploités, qui doit se faire obligatoirement sur les lieux de travail et en relation directe avec la suppression du caractère capitaliste des moyens de production, ce qui n'a rien à voir avec la nationalisation comme nous l'avons vu antérieurement. Un des premiers apprentissages dans cette direction, c'est que Moscou et Pékin représentent la face orientale de l'ennemi de classe, à combattre avec autant d'acharnement que la face occidentale. Les mesures que prendrait une révolution communiste en Russie ou en Chine ne se distingueraient en rien d'important, et disons le bien fort, en rien d'économique, de celles qu' prendrait aux U.S.A. ou dans d'autres pays. Devant cette tâche, les voeux d'une révolution purement politique en Russie et pays frères, avec lesquels un trotskysme sans nerf et au crâne vide nous fait bailler, sont un vain chuchotement réformiste.
Socialisme à visage humain ?
Acception truandée
Une des dernières nouveautés tapageuses mise en circulation par la truanderie politique contemporaine. On ne peut pas dire si elle provient d'une cervelle stalinienne ou de ses alliés "progressistes" occidentaux. Peu importe. Il faut remarquer par contre, qu'il s'agit d'une reconnaissance explicite de la nature bestiale des régimes dits à tort socialistes. Elle était en pleine vogue pendant le court laps de temps où Dubcek a exercé le pouvoir en Tchécoslovaquie. Elle a des partisans partout où le stalinisme domine, même en Russie et en Chine et elle jouit presque de l'unanimité du stalinisme non-gouvernant. Pour l'un, c'est un obstacle politique à mettre en branle face à une attaque du prolétariat, pour l'autre c'est un excipient pour faire avaler sa drogue aux travailleurs qui se méfient de lui, et surtout aux organisations bourgeoises qu'ils pensent utiliser comme marche-pied avant de les absorber, car ils croient pouvoir dominer la classe ouvrière, quoi qu'ils fassent et quoi qu'ils disent, par la force de l'encadrement syndical et policier. Exemple : avec son masque humain, Santiago Carillo a atteint la "hauteur" (Carillo dixit) d'un "pacte pour la Liberté" avec les proches collaborateurs et ex-ministres du plus grand assassin parmi lesquels Ruiz Simenes n'est pas le pis. Avec son vrai visage il aurait du se contenter de quelques charognes déplumées.
On ne peut pas juger le stalinisme par ce qu'il dit, mais par ce qu'il fait quand il est au pouvoir. Dans aucun pays où il gouverne il y a la moindre liberté, ni pour les travailleurs, ni pour personne. La grève est beaucoup plus difficile et entraine des conséquences plus graves que sous Franco (récemment : Pologne). Même dans la Tchécoslovaquie de Dubcek il n'y a pas eu un seul jour de liberté pour la classe ouvrière et les révolutionnaires durent rester dans la clandestinité. Le "Printemps" si célébré n'a pas permis l'éclosion de quoi que ce soit de contraire au capitalisme existant. Même les sociaux-démocrates qui ne cherchaient qu'à servir l'Etat sans avoir peur des répressions futures, furent contenus. Et s'il y a des travailleurs et des révolutionnaires en général qui prirent certaines libertés, pas un seul jour elles ne furent légales. La liberté permise était pour renforcer la domination bancale du Parti; Dubcek et les siens le répétèrent presque chaque jour. Loin de tout cela, ce dont il s'agit pour la liberté révolutionnaire du prolétariat, de tous ceux qui ne sont pas des réactionnaires staliniens ou classiques, c'est de détruire ce Parti, son Etat, son capitalisme. Pour couper court à un mouvement qui aurait pu aller jusque là, les divisions blindées russes envahirent la Tchécoslovaquie.
Acception révolutionnaire
Inexistante. Non seulement il y a redondance lorsqu'on dit socialisme à visage humain, ou encore socialisme libertaire, mais cette redondance est une mystification dans la bouche de ceux qui prétendent que le système de propriété des pays de l'Est est socialiste. Si un jour l'un de ces pays décrètait et respectait les libertés appelées "droits de l'homme", ça n'en serait pas moins un système capitaliste démocratique basé, comme tous les autres, sur la liberté d'exploiter le travail salarié. La propriété socialiste, au contraire, commence par la suppression de cette liberté dont l'existence donne aux instruments de production leur nature capitaliste, quelque soit l'étiquette dont se dote le pouvoir. Tous les amis du stalinisme attendent ce jour comme celui de leur propre rédemption, certainement pas celle du joug de l'exploitation qu'ils ne subissent pas, mais des trahisons, des crimes qu'ils ont commis avec lui ou qu'ils ont couverts. De là leur extase devant le "socialisme à visage humain". Il est exclus qu'un tel cas se présente. La période historique que nous vivons et la nature étatique du capitalisme oriental empêchent là-bas l'existence stable d'une démocratie capitaliste. Elle pourrait par contre apparaître comme moment d'indécision entre le combat révolutionnaire du prolétariat, qui se trouve sûrement en gestation, et la contre-révolution gouvernante. Elle disparaitrait pour laisser place à la situation antérieure ou pour céder le pas à la révolution communiste. L'odieuse caste dictatoriale ne l'ignore pas ; c'est pourquoi elle laisse subsister en son sein les tendances dites humaines, bien qu'en les écartant car demain, lorsque les masses en rebellion les assiègeront, elles seront l'ultime recours contre elles.
Le socialisme n'a pas à se justifier en se disant à visage humain ou humaniste. Nous laissons cela aux gens placés dans la hiérarchie qui sont dans la possibilité d'exercer sur les hommes, dans le travail, dans la vie privée et politique, un pouvoir coactif plus ou moins limité en droit ou discrétionnaire. Le socialisme, c'est beaucoup plus que cela; c'est l'homme débarassé de toutes les entraves sociales et mentales imposées par d'autres hommes, c'est la liberté à partir du premier souffle d'existence pour l'égalité complète des possibilités, c'est l'impossibilité de devoir vendre sa force de travail et de création pour vivre, c'est l'épanouissement de chaque individu par sa participation dans le ou les travaux qu'il désire, c'est la liberté et la démocratie devenues une exigence fonctionnelle de la civilisation, c'est l'humanité en possession de ses facultés cachées et aliénées. Tel l'énergie de l'astre diurne ou tel l'apparition de la vie sur la Terre, il n'a pas besoin de se justifier et ne reconnait aucun Dieu. Tout le reste n'est que tromperie.
Fin
Avril 1971. Publié dans Alarma n°17 ancienne série