Alarme, n° 29, juillet-août-septembre 1985 (p. 11-12). PDF du numéro complet

L'Afrique du Sud constitue aujourd'hui l'archétype du maléfice capitaliste. Elle est mise au ban des nations par les pires dictateurs qui trouvent enfin pire qu'eux et se soulagent quelque peu ainsi.

Très généralement cette situation est considérée comme anachronique, "sale" et dont la solution devrait être la Démocratie. Pour ce qui est de l'anachronisme, l'Afrique du Sud est un Etat où les prolétaires sont parqués dans des zones, des villes sinistres, d'où ils ne peuvent sortir que pour travailler. Leur circulation dans le pays est limitée et contrôlée par un passeport. Les chômeurs et les travailleurs innécessaires dans les villes sont massés dans des Etats fantoches, en fait des réserves, où il est même impossible de cultiver les produits alimentaires de base, vu leur exiguïté et aussi l'érosion des sols due à leur ancienneté d'utilisation. En maintenant ainsi un marché ouvert pour les seuls producteurs blancs, fermiers ou propriétaires, l'Etat préserve leur existence en tant que tels et se les soumet totalement.

Pour ce qui est des prolétaires blancs, une longue tradition d'hostilité et de protectionnisme syndical, afin de ne pas voire leurs salaires baisser à cause de la concurrence locale, les a entièrement couppé de l'énorme majorité des prolétaires, et les soumet à l'Etat tout aussi fortement que les agriculteurs.

En résumé, l'antagonisme qui tend la société en Afrique du Sud semble être celui des noirs contre les blancs, falsification de la contradiction sociale qui anime le monde, que certains n'hésitent pas à pousser outrancièrement en ajouttant que noir égale prolétaire, blanc égale capitaliste ou encore que tout ceci, c'est la lutte de la démocratie contre la dictature. Le fait que l'on reconnaisse les prolétaires comme noirs ne change rien au fond, car c'est juste le moyen utilisé pour les exploiter en tant que prolétaires.

Encore une fois, la situation nous est présentée comme spécifique, unique, en plus de son anachronisme et de son caractère intolérable.

Unique, certainement pas. En substance, un pays comme la R.F.A, avec ses réserves ouvrières en Turquie, Grèce, Italie et les ghettos correspondant sur son territoire, assortis d'un strict contrôle policier sur toute la société, n'est pas un "modèle" très éloigné de l'Afrique du Sud. Le Japon agit de même avec ses nationaux et surtout avec les immigrés coréens ou de l'intérieur comme les Burakumins (à ce sujet, lire le Bulletin de l'Union Prolétarienne, n°2 et n°6. (°)). Quant à la Russie, les prolétaires y sont aussi surveillés, ils doivent avoir un passeport pour passer d'une ville à l'autre, ils sont déplacés et concentrés au gré des "plans" et vivent aussi misérablement. Sans doute la fièvre des deux premiers producteurs d'or du monde les fait-elle se ressembler sur bien des points ! Les lois raciales, si arriérées qu'elles paraissent, n'ont été abolies aux U.S.A que dans les années 50-60, elles sont toujours en vigueur dans les faits et n'ont jamais empêché les Etats-Unis de gagner la guerre et de s'affirmer comme la première puissance économique du monde.

En fait, l'Afrique du Sud est un pays fondamentalement moderne, où le Capital est très fortement concentré, la classe ouvrière numériquement et qualitativement très forte, dont l'efficience est reconnue et dont les lois ne dérangeaient personne jusqu'à présent. Vu son importance économique, un Etat aussi arriéré qu'on nous le présente aurait provoqué et suscité des réformes amenant plus d'efficacité dans la production (l'efficacité capitaliste a une mesure : la production de plus-value...). Au contraire, sur plus d'un demi-siècle (en fait depuis 1910 !) ce qui allait devenir l'apartheid après la deuxième guerre mondiale s'est développé et amplifié, prouvant son caractère avancé, par sa similarité avec les plus grandes nations du monde. En fait, c'est le caractère racial, et parcequ'il est uniquement racial, des lois de confinement des prolétaires, qui est un vestige de la formation de cette nation et qui, comme tel, contredit son évolution d'une façon insupportable.

La répprobation vient de ce que cette pétrification ancestrale, en focalisant sur elle une contestation violente, menace la stabilité du modèle général, utilisé sous diverses formes par les autres Etats.

La nouveauté réside dans le caractère de la contestation. Jusqu'à présent, la dictature (car la dictature du Capital ne s'exerce pas démocratiquement là-bas) était le seul rempart face aux luttes ouvrières, dont la principale limitation était justement le racisme/anti-racisme. Mais aujourd'hui, leur caractère organisé et la nature des organisations qui ont lentement emmergé dans les conflits, posent une autre alternative. En effet, les prolétaires n'ont aucunnement retiré de leurs luttes une organisation combattant sur un terrain prolétarien. Au contraire, celles qui se sont présentées et qui ont pris la tête des luttes, sans être apparamment remises en question, sont soit libérales, soit staliniennes, et se présentent comme démocratiques, pour le suffrage universel et contre la dictature du prolétariat.

Dans l'affrontement qu'elles mènent désormais contre la dictature, elles peuvent espérer obtenir le soutien de tel ou tel Etat étranger, d'autant plus que le caractère blanc du régime semble condamné. Les syndicats sont en proie aux dissensions internes (ce qui ne les empêche nullement de bloquer la grève des mineurs) mais l'A.N.C et l'U.D.F (African National Congress, la plus ancienne formation d'opposition, et Union Democratic Front) sont aujourd'hui les tendances qui vont s'affronter pour le pouvoir. L'A.N.C, plus marquée par l'influence stalinienne, vise en fait à une association pro-Russe avec l'Angola et le Mozambique, pour constituer une pièce majeure, un formidable "Dominion" russe, grâce à ses possibilités économiques et militaires ; par son prestige et son orientation "radicale", en fait capitaliste d'Etat, elle est l'ennemi le plus dangereux du prolétariat.

L'U.D.F, conglomérat de centaines d'organisations, est un candidat sérieux à la succession ; elle représente la seule force à peu près démocratique et elle tend à être soutenue de plus en plus par les U.S.A, qui ne peuvent plus tant soutenir un pouvoir blanc provoquant trop de tensions, et qui ne peuvent soutenir les pro-russes. Dès lors elle est l'ennemi de l'équipe Botha, puisque pour l'instant ils ne peuvent se réconcilier sur le dos du prolétariat : il en sera ainsi tant qu'il ne prendra pas pour son compte, l'initiative de l'offensive.

En effet, malgré la violence des luttes, grèves, émeutes, etc, malgré les appels incessants à la prise du pouvoir (surtout de la part de l'A.N.C), les organisations noires défendent la démocratie ou le stalinisme, et constituent le premier ennemi du prolétariat. Celui-ci se trouve dans une situation où la prise du pouvoir et la réorganisation sociale (occupation et culture collective des terres, réquisition des logements et non des bidonvilles, réorganisation du travail surtout minier, chantage à l'or et aux diamants, impulsion du même mouvement dans les régions minières des pays frontaliers : Angola, Zaïre, Mozambique, Botswana, etc) sont à portée de main à condition de s'armer et dans une certaine mesure, déjà hors de portée immédiate, faute d'organisation indépendante sur cette base.

Les prolétaires, en s'insurgeant contre la vie qui est la leur, même particulièrement, remettent en question leur situation dans les rapports sociaux de production et ces rapports eux-mêmes. Potentiellement ils posent le Communisme, la libération de l'humanité, où qu'ils soient, dès qu'ils attaquent ce système. Le succès de ces tentatives dépend de la puissance et de la clarté des organisations dont il se dote à cet effet. Aujourd'hui, en Afrique du Sud ou ailleurs ces organisations font cruellement défaut et à chaque mouvement social, toutes les forces du capital sont mobilisées pour empêcher, en fait pour reculer, la constitution du prolétariat en classe pour soi.

Car c'est le pire danger qui justifie toutes ces manoeuvres nationales et internationales, syndicales, staliniennes, démocratiques, et bien sur anti-racistes. Ce danger, c'est ce fameux spectre qui hante le monde, c'est le communisme porté par le prolétariat révolutionnaire.

(°) Union Prolétarienne c/o librairie l'Herbe Rouge, 1 bis rue d'Alésia 75014 Paris.