Alarme, n° 30, octobre-novembre-décembre 1985 (p. 8-11). PDF du numéro complet
La crise économique, tout le monde en parle ; les uns pour faire passer la modernisation, clé du futur bonheur et du plein emploi, les autres, pour montrer qu'elle est irrémédiable et donc génératrice d'une remontée des luttes qui, conjuguées à l'avant-garde consciente, permettra le raz-de-marée révolutionnaire. Pour les uns la crise pousserait, malgré le mauvais moment à passer, à la relance de la croissance (le fameux 'Vivé la Crisé' d'Yves Montand), pour les autres elle représente une condition nécessaire et donc objective du déclenchement de la révolution (le fameux, mais moins connu, "Salut à la Crise" de Révolution Internationale). En fait il n'y a pas aujourd'hui de crise générale de surproduction bien qu'elle soit potentiellement possible tout comme la révolution avec ou sans crise économique.
Cet article n'a pas pour objet de définir ce qu'est une crise de surproduction (en fait de sous-consommation) car nous ne ferions que répéter certains écrits de Marx. Nous ne voulons traiter que du problème de la lutte de classe aujourd'hui et du rôle du chômage. Mais pour bien comprendre ce à quoi nous voulons en venir nous devons placer la situation actuelle dans son contexte historique, c'est-à dire qu'au lieu d'examiner à la loupe les courbes de croissance, de productivité et autres, il nous semble plus pertinent et plus juste de partir des paradoxes qui déterminent encore plus fortement aujourd'hui qu'hier la contradiction principale du capitalisme mondial : l'antagonisme entre le capital et le travail. Notre principale base économique pour estimer la situation politique mondiale, ce ne sont ni les difficultés du capitalisme, ni le chômage, ni les perspectives d'une reconversion industrielle et encore moins la prétendue crise du surproduction. Tout ceci ne serait que pur économisme, et donc de fait, une manière de se plier en fin de compte à la logique et à la contamination cérébrale que veut nous imposer le capitalisme. Notre base économique est plus large, la seule compatible avec la conception matérialiste et dialectique de l'histoire. Le capitalisme en tant que système social, indépendamment du bon ou du mauvais fonctionnement de son économie, a crée plus que les conditions nécessaires pour être balayé par la classe prolétarienne sur laquelle il repose. Le seul problème réel d'aujourd'hui est l'énorme décalage entre ce qui est rendu possible objectivement et la misérable condition subjective générale : c'est l'absence ou l'ignorance d'une pensée théorique révolutionnaire.
"Lorsqu'on parle d'idées qui révolutionnent une société tout entière, on énonce seulement ce fait que, dans le sein de la vieille société, les éléments d'une société nouvelle se sont formés et que la dissolution des vieilles idées marche de pair avec la dissolution des anciennes conditions d'existence."
K. Marx (Manifeste du parti communiste. 1847)
Les éléments d'une société nouvelle se sont formés il y a belle lurette parce qu'existaient déjà les conditions historiques de leur apparition, et depuis le XIX° siècle le prolétariat a montré de nombreuses fois qu'il était porteur de "la dissolution des anciennes conditions d'existence" et donc de la transformation radicale de la société. L'histoire moderne de la lutte des classes est jalonnée de victoires (dans le sens de l'affirmation de l'indépendance de classe) et de défaites suivies de périodes plus ou moins longues d'apathie au sein de la classe historiquement révolutionnaire : le prolétariat. La désorientation actuelle pour ne pas dire la passivité de notre classe dans bon nombre de cas, est due à l'immense impact contre-révolutionnaire répandu depuis Moscou par la force des armes ou celle de la propagande mensongère rendue possible par l'extraction de plus-value, l'exploitation, la sueur et le sang du prolétariat en Russie.
L'élan d'un mouvement internationaliste initié en Russie a eu des répercussions nettement révolutionnaires jusqu'en 1937 en Espagne alors même que la révolution avait été massacrée en Russie ; et c'est cette dernière qui détruira les armes à la main le mouvement révolutionnaire en Espagne livrant pieds et poings liés le pouvoir à Franco. La fameuse crise économique mondiale de 1929, malgré ses effets tant vénérés par bon nombre de révolutionnaires actuellement, n'a pu inverser le courant et au contraire a facilité l'écrasement du prolétariat à l'échelle mondiale, où ce dernier cherchait pitance et donc travail à tout prix allant jusqu'à renforcer par exemple les S.A. nazis en Allemagne. L'énorme décalage que quiconque peut constater entre les possibilités objectives d'une société débarassée des frontières et des classes sociales et l'etat actuel de la conscience révolutionnaire de classe n'est pas du directement ni à la crise économique de 1929 ni en soi à la gigantesque croissance des forces productives après la seconde guerre mondiale, mais bel et bien à ce que nous venons d'exprimer brièvement ci-dessus.
Ceci étant précisé, et nous continuerons à le faire sous différentes formes dans toutes nos publications à venir, nous pouvons aborder maintenant la question de la lutte de classe et du chômage aujourd'hui. Dans le même manifeste que nous citons au début de cet article, il est dit que : "le résultat véritable de leur lutte (celle des prolétaires. Ndr) est moins le succès immédiat que l'union grandissante des travailleurs". Nous réaffirmons cette idée émise en 1847 mais non sans tenir compte des changements survenus au sein même du système de domination capitaliste. En effet, depuis, des organismes tels principalement les syndicats sont devenus de par leur nature intrinsèque des organes de régulation capitaliste et la principale force policière au sein d'une classe qui pour consolider son union grandissante doit et devra les piétiner chaque jour plus fort. L'indépendance de classe et par conséquent la révolution sociale ne seront force matérielle qu'à ce prix. Mais le syndicalisme n'empêche pas l'union grandissante du prolétariat uniquement par son dirigisme bureaucratique, fait que bon nombre de lèche-bottes du stalinisme plus connus sous le nom de trotskistes pourraient reconnaître. En effet la forme bureaucratique est elle-même l'aboutissement d'un contenu spécifiquement capitaliste.
Les 'revendications' syndicales font en fait partie de la programmation capitaliste ; une réduction des heures de travail est ainsi en relation avec un accroissement de l'exploitation, une hausse des salaires avec une hausse des prix etc. Les "revendications" syndicales ont donc pour objectif de cacher ou de permettre un accroissement de l'exploitation et la continuité de la paupérisation relative (et même absolue pour les secteurs non viables pour l'économie capitaliste) du prolétariat. Ce qui n'empêche pas que le syndicat, acculé par une radicalisation de la classe ne reprenne certaines de ses consignes, pour mieux le mystifier, de la même manière que le capitalisme est prêt à faire des concessions pour reprendre la situation en main et en fin de compte écraser le prolétariat. De façon générale le syndicalisme nous impose, au nom de l'immédiatisme et de la 'lutte revendicative', son réalisme capitaliste, avec toutes les luttes bidons et les négociations qu'il sous-tend. Ce que le capitalisme accepte du haut de la dictature qu'il impose à la société, ce sont des partenaires sociaux tout aussi responsables que lui devant le salariat qui l'alimente. Ce qu'il n'accepte pas ou qu'il doit parfois subir la peur au ventre, c'est la lutte du prolétariat en tant que classe antagonique qui se dresse face à ses intérêts.
D'autre part, s'il est vrai que pour le prolétariat dans son ensemble la lutte quotidienne est "l'école de guerre du communisme" en tant que révolutionnaires produits et à la fois facteurs agissant, nous ne pouvons défendre objectivement des actions qui divisent notre classe ou/et qui renforcent notre ennemi au nom du très célèbre adage "ne pas se séparer de la masse", car de fait c'est le capitalisme qui nous en sépare à l'aide de tous ses partis dits ouvriers et de ses syndicats, ce avec l'immense panoplie de moyens dont il dispose ; de la calomnie la plus cynique au coup de force des bonzes syndicaux.
Concrêtement à quoi assiste-t'on aujourd'hui : la restructuration industrielle liée aux nécessités de l'accumulation du capital se débarrasse de secteurs anciens, caduques parce que non rentables, ce qui provoque une augmentation de l'armée de résèrve constituée par les chômeurs. Mais d'un autre côté malgré les difficultés le capital continue de s'accumuler. Il y a accumulation de richesses à un pôle et accumulation de misère relative ou absolue à un autre pôle, de la même façon que l'existence de pays riches implique l'existence de pays pauvres. La tension sociale résultant de cette situation spécifique (restructuration) du capital n'engendre pas automatiquement une conscience révolutionnaire de classe, d'autant plus qu'aucune organisation révolutionnaire ne peut prétendre aujourd'hui avoir un réel impact au sein du prolétariat. Ce fait malheureux nous le devons aux loyaux services que la contre-révolution russe a donnés au capitalisme mondial. Les forces réactionnaires en milieu ouvrier coupent court à toute perspective remettant en cause l'exploitation même de la force de travail, et annulent toute solidarité de classe pouvant consolider la seule union prolétarienne qui ébranlerait le monde, cette union qui ne doit s'occuper que de ses intérêts, refusant la parcellisation de la lutte, la séparation entre travailleurs et chômeurs, entre nationalités, sexes, etc. Cette ou ces séparations sont facilitées par la peur de perdre le poste de travail pour ceux qui en ont un, et l'obsession d'en trouver un pour ceux qui n'en ont pas. Au moment des licenciement peut se "déchaîner" ainsi le grondement d'un prolétariat soumis d'avance aux exigences-mêmes du capital, de son économie, de ses entreprises, de "sa nation". Jusqu'à longtemps il n'y a pas eu de réponse collective et solidaire de la part du prolétariat contre l'attaque que perpétue ce système meurtrier. Les grèves contre les licenciements sont sectorielles ; quand on licencie dans la sidérurgie, l'automobile se tait et vice versa. Même si le nombre de licenciés est réduit par les luttes dans un secteur, c'est à une défaite ouvrière que nous assistons en fait, tout en considérant qu'à travers la lutte certaines franges du prolétariat aient pu avoir tendance à se radicaliser.
Tout le monde craint le chômage, et le bon vieux travail salarié apparait comme une libération alors qu'il en est la cause et que c'est par son abolition que l'humanité pourra mériter ce nom. Ce système basé sur le profit poursuit sa course folle alors que notre classe n'arrive pas à répondre correctement avec la force potentielle que lui confère sa position sociale dans les rapports de production. Or pour répondre au capital, le prolétariat a besoin de sa conscience et de sa force, non point de charité ou de contemplation ouvriériste.
En tant que prolétaires révolutionnaires nous vivons la même situation que nos frères de classe, et nous devons nous faire remarquer non par un suivisme moutonnier mais par ce qui nous caractérise ; notre volonté communiste qui s'appuie non sur une géniale idée utopique mais sur les possibilités concrêtes de leur réalisation. Nous devons donc partir de la nécessité urgente du communisme pour poser les problèmes aujourd'hui, et non l'inverse, ce qui nous circonscrirait dans le cadre même du capitalisme. Si des chômeurs constituent des comités ils ne doivent pas le faire en tant que chômeurs mais en tant que prolétaires admettant des camarades qui travaillent. Ils doivent de par leur possible mobilité, imposer la solidarité de classe à ceux qui se trouvent dans le bagne de la production, car c'est de l'attitude classiste de ces derniers que dépend la constitution d'une force sociale capable de s'imposer. Nos revendications ne peuvent avoir pour objet "d'améliorer" le système basé sur notre exploitation, elles ne peuvent par conséquent pas tenir compte des possibilités de l'économie capitaliste de l'entreprise, de la nation, des cartels, trusts, ou de l'Etat, mais au contraire être dirigées contre eux. Il faut par conséquent s'organiser pour montrer notre force et notre conscience sur des axes revendicatifs qui attaquent l'accumulation du capital d'une part et qui préfigurent en même temps les mesures nécessaires à la dictature du prolétariat et à l'abolition du salariat. Nous ne voulons pas de la répartition de la misère (chose que propose le syndicat des chômeurs) mais profiter directement de la richesse produite par notre classe. Sur les lieux de travail, les prolétaires doivent non seulement lutter contre les licenciements mais ils doivent combattre pour la réduction massive des heures de travail et pour une augmentation de leur salaire réel en demandant l'incorporation de leurs camarades sans travail. Possible ou impossible à réaliser, l'important c'est qu'après chaque lutte victorieuse ou défaite, le capital sache qu'une classe prend chaque fois plus conscience de sa force, de cette force que la camisole de force syndicale veut anéantir. Et ce n'est pas un hasard si un syndicat de chômeurs est apparu en France et organise des actions et des manifestations qui tendent à briser le moindre esprit de révolte, et surtout la moindre volonté de lutte active et conjointe entre chômeurs et travailleurs ayant un poste où se faire exploiter.
Revendiquer, se défendre, OUI, mais pour ne plus avoir à le faire ; pour que le capitalisme et tous ses serviteurs tremblent devant le spectre du communisme, de Washington à Moscou, de Pékin à Istamboul, de la Havane au Salvador.
Nous ne somme ni des mendiants ni des gueux. Nous sommes une classe qui doit réaffirmer son existence pour mieux se détruire et en finir avec les Etats, les frontières et les classes sociales !