Alarme, n° 35, janvier-février-mars 1987 (p. 1-7). PDF du numéro complet
De novembre 86 à janvier 87, le climat social français a vu sa courbe des températures grimper et contredire ce que Dame capitalisme prédisait : gel de la lutte de classe pour la "trêve des confiseurs". Mais bernique ! la lutte de classe allait au contraire montrer le bout de son nez avec une détermination et une combativité prolétarienne qui firent chaud au coeur. Cette brusque poussée du thermomètre social, initiée par la grève des marins et la protestation massive des étudiants-lycéens qui obtenaient le retrait du (maintenant fameux) "projet Devaquet", devait brusquement s'accélérer avec la grève à la SNCF. Cette irruption spontanée d'une fraction majeure et importante de la classe ouvrière, à l'inverse du mouvement estudiantin, allait filer une fièvre de cheval à l'ensemble de ceux pour qui le prolétariat n'est qu'un ramassis d'esclaves salariés et son exploitation docile bien juteuse : syndicats, patrons, Etat et bien sûr l'inévitable cohorte de parasites qui vivent de cette exploitation et n'ont à la bouche (ou à la plume) que légalisme, démocratie, unité nationale, pacifisme et autres grossièretés à l'usage du prolétariat.
Un mouvement spontané qui s'auto-organise
Inaugurée à Paris-Nord à l'initiative d'agents de conduite (ADC) syndiqués et non-syndiqués et décidée en Assemblées Générales (AG), la grève se propageait en 48 heures à l'ensemble du réseau. Opposition à une nouvelle grille des salaires récompensant le mérite et non plus l'ancienneté, amélioration des conditions de travail, augmentation des salaires seront mis en avant comme revendications par les ADC qui lancent leur mouvement sans que les syndicats y jouent un rôle quelconque et surtout sans qu'ils y puissent quoi que ce soit ! Bien au contraire ceux-ci s'emploieront à briser dans l'oeuf l'extension de la grève : la CGT se rendra célèbre par ses (maintenant fameux) "piquets de travail", la CFDT et la FGAAC (autonomes) diront oui du bout des lèvres tandis qu'E. Maire fera la navette entre Matignon et ses bureaux ; quant à FO, désavouant le conflit elle s'exprimera par la voix de Bergeron d'une manière tout aussi claire : "c'est une machine folle qu'on arrive plus à controler. C'est très grave !" Bref, conformément à leur fonction capitaliste d'encadrement-répression de la lutte prolétarienne, les syndicats s'emploieront à détruire, castrer et nier la volonté de lutte et d'auto-organisation des cheminots. Cette volonté nettement avouée de prendre en charge la grève sans les syndicats s'affirmera dans le développement de celle-ci, de nombreux prolétaires refusant les magouilles des appareils syndicaux accusés en outre d'être incapables de s'unir dans la lutte. Et c'est justement ce que la base réussira à imposer : la fameuse "union syndicale à la base" contre les directions "traîtres" chère ...aux gauchistes entre-autres. Fort de sa force, le mouvement s'organise : AG, comités de grève, élections de délégués révocables, piquets de grève, tandis que la grève fait tâche d'huile entraînant des sédentaires dans le conflit. Bientôt, toujours par souci de garder le contrôle de leur grève, les ADC créent une coordination nationale qui de leur propre aveu ne se veut pas "concurrente des syndicats" mais se met en place pour "maintenir à tous prix l'union et éviter la récupération" : "hier c'était la cacophonie, c'est aujourd'hui les AG où chacun respecte l'autre", dixit un cheminot de Sotteville-les-Rouen d'où l'initiative d'une coordination nationale était lancée en écho aux grévistes de Paris-Nord. Ainsi donc, la combativité des cheminots pour s'embarquer dans un conflit dur "contre les grèves de 24 heures qui ne servent à rien" organisées par les syndicats, ne faiblira pas et s'étendra même. Une seconde coordination nationale, inter-catégories celle-là, verra à son tour le jour et plus radicale que la précedente revendiquera sa place aux côtés des organisations syndicales pour la négociation. Cette dualité dans le mouvement entre la méfiance vis-à-vis des syndicats et leur reconnaissance comme interlocuteurs responsables alimentera pas mal de discussions parmi les grévistes et s'illustre assez bien par les propos d'un ADC de Grenoble : "les syndicats sont aujourd'hui nos partenaires. Le mouvement est parti de la base et reste conduit par elle. S'ils avaient repris en main notre action, j'aurais cessé la grève". Cette illusion sur le rôle des syndicats sera un des points centraux qui, avec le corporatisme dans lequel a baigné ce conflit d'un mois, non résolu par les cheminots précipitera leur défaite.
L'Etat et les syndicats organisent la répression
Question : mais que fait donc le gouvernement !? D'abord il ne fait pas grand-chose parceque comme les syndicats il est surpris et débordé par les évenements et surtout il ne comprend pas pourquoi, malgré la trêve des confiseurs et les négociations prévues pour le 6 janvier avec les syndicats, cette masse d'incultes peut se foutre subitement en grève, sans préavis, en dehors des syndicats et créer ses propres organes de lutte. Et pendant une dizaine de jours, les grandes gueules "libérales" rabattront leur caquet non sans avoir essayé de monter l'opinion publique et les usagers (cette nouvelle race d'otages) contre les grévistes avec autant d'effet qu'un pet de nonne sur la surface d'un lac. Et malgrè le retrait informel de la (maintenant fameuse) grille des salaires au mérite, la grève prend encore de l'ampleur et se durcit même : blocage des voies, piquets de grève aux centres d'aiguillage, etc...
Mais au fur et à mesure que le mouvement s'amplifiait et se durcissait, le gouvernement Chirac entamait une partie de bras de fer avec les cheminots et jouait le pourrissement de la grève. La fin de la période des fêtes approchant, ses initiatives se feront plus violentes : campagne de presse dénoncant la politisation de la grève -argument que le PCF s'efforcera de crédibiliser en s'appuyant sur l'écoeurement de la classe ouvrière face à la politique, Lajoinie déclarant que le PC était en phase avec les travailleurs en lutte-, dénonciation d'actes de sabotage de l'outil de travail, intox à la reprise du travail à laquelle la CFDT se fera l'écho en appelant à la reprise ici ou là, tentatives de liguer les chômeurs et les salariés du privé contre ces priviligiés qui ne risquent pas leur place et qui remettent en cause la politique de lutte contre le chômage et l'inflation, etc, etc ! A cela viendra s'ajouter la présence plus musclée des CRS jusque là restés "cools" : 4000 représentants du désordre sont mobilisés pour débloquer les voies, substituant au gant de velours la matraque de plomb pour résoudre les problèmes du Fer. Cette offensive s'accompagnera de négociations avec les syndicats qui ayant claqué une première fois la porte au dialogue, intégreront la grève auréolée d'une combativité nouvelle. Cette manoeuvre leur permettait de reprendre l'initiative et de rejeter aux oubliettes les organes représentatifs que les cheminots s'étaient donnés, entourloupe à laquelle tout le monde se soumettra, gauchistes compris.
Question : mais que fait donc l'opposition !? Pour le PS le mot d'ordre est de ne pas politiser et c'est ce à quoi il se dédiera tout en portant quelques critiques de surface au gouvernement ; sur les cadeaux aux médecins, aux agriculteurs, aux grosses fortunes, le non-dialogue avec les syndicats...
Et Mitterand jouera sa propre carte en recevant deux délégués syndicaux cheminots, autant pour renforcer son image d'homme au dessus des partis garant de la cohésion nationale que pour faire fructifier son capital de candidat présidentiel. En résumé, le PS qui a matraqué, licencié, expulsé et sur-exploité la classe ouvrière française pendant cinq ans a tenu à la perfection son rôle pour inciter le prolétariat à lutter, oui, mais sans faire de vagues, pacifiquement dans le respect de la sauvegarde du redressement économique du pays. Seuls les aveugles pouvaient en attendre autre chose !
L'attitude du PC se voudra un peu plus tapageuse et il n'aura de cesse de vilipender la "droite qui fait des cadeaux aux riches" et elle incitera à la poursuite de la grève pour des "revendications légitimes". Ses différentes gamelles électorales, sa perte de crédibilité dans ses propres rangs en trois années de cogestion capitaliste avec le PS le portaient davantage à monter au créneau pour, au nom de la lutte, glaner des voix dans l'electorat et briser, par CGT interposée, la grève des cheminots.
Et les syndicats alors !?
Surpris par la grève, ils ne tarderont pas à prendre le train en marche et noyauteront le conflit en provoquant des votes à bulletins secrets, secteur par secteur, incitant à la reprise dans tel ou tel centre, et surtout ils prendront appui sur le corporatisme des ADC pour laisser pourrir la grève. Mais la CGT ira plus loin, peut-être parcequ'elle avait tout à gagner à se montrer combative et radicale en comparaison des autres centrales syndicales, mais plus encore parce que pétrie de l'expérience de la répression ouvrière stalinienne, elle veut prouver à l'état qu'elle peut être la plus apte à récupérer et dévoyer les luttes et qu'il faut compter avec elle et sur elle. Krasucki, qui ira jusqu'à participer à un réveillon avec les cheminots du Mans, proclamera sa volonté de "voir le flot monter", c'est-à-dire que celui-ci vienne submerger les cheminots pratiquant en même temps le chantage à la solidarité active du reste du personnel de la SNCF. Autant dire que cette solidarité ne vint jamais si ce n'est par des manifs bidons et parsemées. Son attitude ne sera qu'un prétexte supplémentaire pour reprendre la grève en main en faisant oublier les "piquets de travail" du début, tandis que Krasucki en appelera de façon véhémente "à l'ouverture immédiate de négociations sérieuses". Le comportement général des syndicats, prévisible et conforme à ce qu'ils sont, s'est trouvé conforté par les cheminots eux-mêmes enfermés qu'ils étaient dans leur corporatisme.
Après quinze jours de grève le mouvement périclitait non pas à cause d'une perte de combativité mais essentiellement par son incapacité à s'ouvrir des perspectives nouvelles. De cette impasse, les syndicats tireront le meilleur parti pour déployer leur arsenal de sabotage, aidés en cela par les syndicalistes de base -trotskistes pour la plupart- dont l'activité anti-ouvrière tend de plus en plus à devenir prépondérante dans l'échec des différentes luttes que le prolétariat international développe contre le capital. Cette pratique de l'extrême-gauche, sur laquelle nous reviendrons plus en détail, nous amène au coeur de la grève à la SNCF parce qu'illustrant parfaitement le retard idéologique du prolétariat par rapport à son réel potentiel d'en finir avec l'esclavage salarié.
Les limites du mouvement : corporatisme contre extension et perspective communiste
Le phénomène nouveau dans la grève à la SNCF tient à la forme que les prolétaires se sont donnés pour prendre en mains et gérer leur lutte, reprenant ce que le mouvement étudiant avait initié. A cela vient s'ajouter le caractère offensif du mouvement se placant dans la perspective d'une réduction du temps de travail et d'une augmentation des salaires réels et rompant en ce sens avec dix années de luttes ramenées pour l'essentiel à résister aux licenciements et aux différentes politiques d'austérité que la gauche et la droite mettaient en oeuvre pour assainir l'économie capitaliste française. Ces deux données, majeures pour la lutte du prolétariat, constituent une lueur d'espoir de voir enfin la classe ouvrière renouer avec des attitudes de classe internationalement bafouée et humiliée par toute l'engence réactionnaire qui ne lui concède que le droit de s'auto-massacrer par la guerre, économique ou politique et de se soumettre à la bestialité d'un ordre mondial inhumain et caduque.
L'importance de l'auto-organisation telle qu'elle a été spontanément mise en place par les cheminots est cruciale à deux titres.
Au premier parce qu'il confirme clairement que la classe ouvrière a la force et l'imagination nécessaires pour faire les choses par elle-même, qu'elle trouve dans la prise en charge des tâches à accomplir les moyens capables de renforcer sa détermination et prouve plus fondamentalement encore que les syndicats ne lui sont d'aucune utilité. Mais que par contre ils le sont pour la classe capitaliste qui n'a eu de cesse d'affirmer autant à "droite" qu'à "gauche" qu'il faut des syndicats forts, des "gens responsables". C'est dire que cette quasi unanimité capitaliste préfère avoir en face d'elle des organes qui ont largement fait la preuve de leur efficacité et de leur dévouement à l'économie nationale, à la démocratie, à la légalité et au marchandage de la force de travail prolétaire. Au second titre parce qu'il met en avant la faiblesse de la classe ouvrière tant au niveau de sa conscience de classe que de sa maturité pour rejeter l'esprit syndicaliste et son contenu capitaliste. La convocation d'AG, la révocabilité des délégués issus de celle-ci, la mise en place de comittés de grève qui sont apparus comme des points positifs de l'auto-organisation ont été aussi la démonstration que la forme sans le contenu peut se révéler stérile et négateur de la lutte du travail contre le capital. La spontaneité de la grève, aussi bien conséquence d'un ras-le-bol devant la dégradation des conditions de survie que nous impose le capitalisme, qu'une méfiance avouée vis-à-vis des syndicats officiels, s'inscrit davantage dans une phase de révolte que de réelle remise en cause de l'exploitation salariée. "On est traité de plus en plus comme des machines, pas comme des hommes" ! Cette protestation reflète plus le besoin de "vivre décemment" l'exploitation quotidienne que la conscience d'appartenir à une classe dont tous les individus ont des intérêts communs et dont l'affrontement avec le capital et son Etat implique la négation de spécificité de salarié de tel ou tel secteur ! Ce corporatisme dont le syndicalisme est le fer de lance et dans lequel le prolétariat se reconnait en grande majorité, porte en lui le renforcement de l'atomisation des prolétaires, les divise par secteur, les oppose entre chômeurs et actifs, immigrès et citoyens, favorise en conséquence la classe capitaliste qui ne trouve face à elle qu'une somme d'individus malléables et soumis. Ce n'est donc pas un hasard si les cheminots ont posé face au capitalisme ses faiblesses majeures comme étant leur force : pacifisme au moment des expulsions manu militari des CRS, non intervention contre les sociétés de transport qui ont assurées les départs à la neige respectant ce fameux "droit au travail" cher aux syndicats, apolitisme dans le sens le plus négatif en niant tout caractère de classe à la lutte, légalisme dans la mesure où ils ont toujours quémandé l'aval syndical, sectarisme enfin (particulièrement chez les ADC) contre d'autres prolétaires non cheminots et les organisations révolutionnaires systématiquement rejetées des AG. En fait, bercés par les illusions qu'entretiennent au sein du prolétariat gauchistes et syndicats, les cheminots ont mis à nu qu'une lutte -même très combative- ne peut rester dans la camisole corporatiste et que son issue passe par une extension qui prenne à contre-pied l'isolement catégoriel. L'illusion de vaincre par sa seule force mène tout droit à la récupération syndicale.
De son auto-organisation le mouvement a produit la pire chose qui soit : un syndicalisme parallèle aux organisations dèja existantes, syndicalisme dont les coordinations nationales produites par la base pour la base et noyautées ou initiées par l'extrême-gauche trotskiste seront l'expression centralisée. Dégager une perspective à une lutte -quelle qu'elle soit- ne peut se réaliser qu'avec le prolétariat dèja en lutte ou en l'appelant à la rejoindre, en créant des délégations vers les entreprises, en avancant des revendications qui englobent toute la classe, notamment les chômeurs. C'est ce que n'ont pas fait les cheminots alors qu'il existaient de réelles potentialités de le concrétiser : grève à l'EDF, à la RATP ou les ports, notamment Marseille où autant qu'à la SNCF la combativité était forte. C'est la leçon qui doit être tirée par la classe ouvrière, leçon qui ne sera retenue qu'en sachant reconnaître l'ennemi de classe -patrons, syndicats, PC, PS, extrême-gauche- et s'y affronter !
Les trotskistes au secours du capitalisme
Lutte Ouvrière et la Ligue Communiste Révolutionnaire, deux organisations trotskistes importantes en France, ont été partie prenante dans la grève des cheminots et dans les deux coordinations nationales : la première dans celle dite "Daniel Vitry" inter-catégories, la seconde dans celle des ADC-Paris-Nord. Leur intervention et leur participation dans ces organes de lutte que s'étaient donnés les grévistes ont été indispensables pour la maintenir sur le vil terrain corporatiste.
La pratique de ces organisations ne peut apparaitre clairement que si l'on prend en compte ce qu'elles sont réellement : des groupes qui défendent et aspirent au capitalisme d'état, qui véhiculent de ce fait un mensonge outrancier quant à la nature de l'état russe auquel il décerne le label de "socialisme" alors que le rôle de celui-ci depuis 60 ans consiste à étouffer toute tentative du prolétariat révolutionnaire vers son émancipation. Dans la même optique, leur défense du syndicalisme s'inscrit dans la même perspective du dévoiement du prolétariat de son terrain de classe, alors que syndicalisme et communisme sont deux anti-thèses dont chacune est la nécessaire condition de la disparition de l'autre. Ces deux aspects politiques que l'extrême-gauche affirment comme "ouvriers" ne sont en fait que les retombées de la contre-révolution russe qui a réussi à faire oublier que la classe ouvrière a donné naissance aux Conseils ouvriers en 1917 avec la volonté d'en finir avec son exploitation de classe dont le salariat est aujourd'hui le garant sur toute la planète. A la lumière de ce qui vient d'être exprimé, le rôle anti-ouvrier du trotskisme n'étonnera que ceux qui n'ont de la classe ouvrière et de son rôle historique qu'une vision réduite à celle d'une masse de manoeuvre qui recevrait la "vérité révolutionnaire" de professionels, alors que cette vérité ne peut provenir que d'une pratique différente contre le syndicalisme, les nationalisations, la hiérarchie, ou n'importe quelle tare nationaliste que les trotskistes de tout poil contribuent à maintenir parmi les rangs du prolétariat.
L'activité trotskiste durant la grève cheminote aura pour principe de maintenir à la grève son côté spécifique : "les revendications ne concernent que la SNCF, il ne faut pas sortir de là" ! Ensuite, leur discours quant à l'extension de la lutte sera encore une fois celui de l'extension... à la SNCF pour Lutte ouvrière : "Les travailleurs des autres secteurs savent ce qu'ils ont à faire ; ce n'est pas à nous de le leur dire. Nous ne sommes pas des donneurs de leçons !" Ce refrain que la LCR reprendra de manière encore plus sectaire -après qu'elle aura pris le contrôle de la coordination de Paris-Nord- sous prétexte de ne pas se faire récupérer par les syndicats, d'éviter les provocations ou en flattant les ADC pour leur capacité à vaincre seuls, s'agrémentera d'un refus quasi systématique d'envoyer des délégations vers la RATP, les PTT, l'EDF ou des entreprises du secteur privé. Mais, et c'est le plus important, les délégués de base trotskistes ont sans cesse ramené la méfiance des ouvriers envers les syndicats à une reconnaissance de ceux-ci. Tout en participant aux critiques contre les directions et leur lacheté ou trahison, les délégués de base feront tout pour avaliser les organisations syndicales en les parant du label ouvrier et du rôle de défenseurs des intérêts de la classe ouvrière. L'attitude de Lutte ouvrière sera pour sa part plus ambigüe, son aspiration à créer son propre syndicat sous le couvert de la Coordination nationale laissant croire que son radicalisme critique envers les syndicats officiels était une remise en cause de ceux-ci alors que toute sa pratique démontrera le contraire : elle se montrera plus combative certes mais toujours sur le terrain du corporatisme, et il n'y aura rien d'étonnant à ce qu'elle réclame sa place aux côtés des syndicats pour négocier. Cette défense du syndicalisme malgré le septicisme de prolétaires plus lucides, le renforcement du corporatisme dans la lutte, l'épuisement des grévistes dans des actions finalement stériles (blocage des voies, manifs devant les directions de la SNCF, pétitions etc) est marquée du sceau de la négation de la lutte, de son extension et de son contenu de classe. Qu'une grève importante éclate, telle la grève des mineurs anglais en 83 ou au Danemark en 85 et plus récemment en Belgique au printemps 86, sans les syndicats et aussitôt les chiens de garde trotskistes surgissent pour museler le mouvement, lui donner une direction propre à l'envoyer mourrir sur le fumier capitaliste. La classe ouvrière devra tout aussi nécessairement que contre les syndicats se battre contre leurs fers de lances actuels : le trotskisme ! De la volonté affirmée par les coordinations nationales de "négocier aux côtés des syndicats" ou "d'en aucun cas se substituer à eux" le cordon ombilical des syndicats et de l'extrême-gauche a son origine au même endroit : le nombril capitaliste. C'est ce cordon que devra déchirer le prolétariat pour se réaproprier une lutte de classe à la hauteur de son formidable objectif : le communisme !
Luttes immédiates et révolution communiste
Les grèves qui se sont succédées tant chez les marins, à la SNCF ou à la RATP ont mobilisé un nombre important de prolétaires empreints d'une réelle combativité mais le caractère massif de ces luttes ne peut faire oublier l'évidente faiblesse de la classe ouvrière aujourd'hui, classe atomisée et loin de se battre sur son terrain de classe. Cette faiblesse est en grande partie le fruit de 50 années de main-mise syndicale sur les luttes que l'échec de la vague révolutionnaire de 1917/1937 a amplifié et à laquelle l'extrême-gauche a apporté sa contribution servile. Cette pratique et cette idéologie réactionnaires sur lesquelles vient buter depuis trop longtemps la lutte du prolétariat international a dévoyé bon nombre de prolétaires vers l'impasse de fausses perspectives et de revendications capitalistes :
- soumission aux besoins de l'économie nationale
- au parlementarisme et son alternative "droite-gauche"
- à la défense de la hiérarchie sociale par le salaire
- acceptation de la sur-exploitation au nom de l'entreprise et sa survie
- acceptation de pseudo réduction du temps de travail qui sont en fait autant de gains de productivité pour le capital, etc...
La lutte immédiate du prolétariat pour arracher au Capital les moyens d'assurer sa propre survie et améliorer "l'ordinaire" de sa condition d'exploité est la route par laquelle il trouvera les moyens de développer cette "union grandissante" indispensable à sa victoire définitive, à la condition de mettre en avant des tâches et des revendications sans solution de continuité avec celles de la révolution communiste et la dictature du prolétariat :
- moins de travail et plus de paie
- incorporation des chômeurs à la production
- droit de parole, d'organisation et de grève au prolétariat
- refus des grilles salariales et des hiérarchies et concurrences entre ouvriers qu'elles impliquent
- refus des consensus sociaux, de la défense de la patrie et de l'économie nationale.
C'est sur ce terrain là, que ni les cheminots, ni les marins ni les agents de la RATP ou de l'EDF n'ont voulu se placer si ce n'est que vélléitairement, que se gagnera l'enthousiasme de la classe ouvrière pour la solidarité de classe et la révolution sociale.
Qu'aucune jonction n'ait été opéré entre les secteurs en lutte indique encore que même affaiblis par les couleuvres qu'ils ont fait avaler à la classe ouvrière -notamment durant la gestion du capitalisme français par la "gauche"- les syndicats ont encore le pouvoir de juguler la révolte ouvrière, pouvoir réhaussé par l'apathie de la "classe dans son ensemble" qui n'a su ni n'a pu emboîter le pas aux grévistes et s'est contentée d'attendre d'hypothétiques mots d'ordre syndicaux ou la solidarité tombant du ciel.
Néanmoins, la brèche ouverte à la SNCF par la "base" prenant en charge la lutte et la faisant vivre en dehors des syndicats (hélas ! pas contre eux) marque l'esprit des luttes à venir d'une expérience d'indépendance organisationnelle de la classe ouvrière. C'est cette expérience que devront reproduire les prolétaires les plus conscients en l'amplifiant et en la vitalisant par un contenu de classe prenant le contre-pied syndical en développant des revendications communes à l'ensemble de leur classe. La naissance d'une société sans classes, sans frontières et sans exploitation de l'homme par l'homme deviendra alors une perspective claire.