Texte d'après : Congrès international ouvrier socialiste tenu à Bruxelles du 16 au 23 août 1891. Rapport publié par le Secrétariat belge, Bruxelles, Imprimerie Vve Désiré Brismée, 1893, p. III-101 (archive.org), texte établi sur l'OCR de l'exemplaire numérisé, avec des corrections ponctuelles. Les rapports sur le mouvement ouvrier dans les différents pays (p. 103-237) et la liste des délégués (p. 238-248) ne sont pas reproduits ; les résolutions adoptées renvoient à la page du Congrès. Traducción al español.

Introduction

Le Congrès de Bruxelles peut être considéré comme le plus important des Congrès socialistes qu'il y ait eus depuis la fin de l'Association Internationale des Travailleurs.

Pour la première fois, on a vu réunis, en une assemblée, tous les groupements politiques et économiques des divers pays d'Europe, d'Amérique et d'Australie. La présence de ces différents éléments en une seule réunion internationale a permis de mettre fin au régime des congrès à origines diverses, qui rendaient impossible la cohésion de toutes les forces socialistes.

Il n'y aura donc plus désormais qu'un seul Congrès international ouvrier socialiste, au sein duquel se retrouveront tous les deux ans — c'est l'intervalle qui parait être adopté — les délégués de toutes les associations corporatives, économiques et politiques du monde civilisé, assemblés pour résoudre les questions importantes concernant la marche du socialisme et l'émancipation intégrale du prolétariat, sous sa triple forme : industrielle, agricole et intellectuelle.

Une unité d'action relative, évidemment, car la tactique ou la politique de la démocratie socialiste varie selon les pays, en résultera et produira de bons effets.

La seule présence, en une même salle, des trades-unionistes d'Angleterre et d'Amérique, des démocrates socialistes d'Allemagne avec leur contingent de députés et de délégués des groupements corporatifs, de tous les partis socialistes et de toutes les grandes organisations syndicales de France, des partis ouvriers démocrates socialistes de Belgique, de Hollande, de Danemark, de Suède, de Norwège, des socialistes du jeune et vivant parti ouvrier de Roumanie, des partis ouvriers socialistes d'Espagne et d'Italie, enfin de toutes les organisations démocrates socialistes et professionnelles de Suisse est une manifestation éclatante de la grandeur et de la puissance du mouvement ouvrier international. Il faut ajouter que l'adhésion, par écrit, des diverses fractions socialistes et unionistes d'Australie était arrivée.

De même que tous les partis ouvriers et toutes les fédérations démocrates socialistes étaient représentés au Congrès, on peut dire aussi que toutes les grandes branches de l'industrie y avaient leurs représentants. Les industries du fer, du bois, de la pierre, de la houille, du tissage, du filage, du vêtement, du tabac et les industries de luxe avaient leurs mandataires spéciaux, qui se mettaient d'accord en des assemblées particulières sur les divers points de leur organisation nationale et internationale. Les liens se sont ainsi resserrés entre tous les travailleurs des mêmes professions, sans distinction de race ou de nationalité.

Une procédure et une réglementation nouvelles ont été adoptées, simplifiant le travail par l'attribution à des sections, des différentes questions à l'ordre du jour ; les votes se sont faits par tête réduisant le temps des opérations chaque fois qu'il y avait possibilité; la vérification des mandats a été opérée en très peu de temps par les nationalités elles-mêmes et le Congrès n'a eu qu'à ratifier leurs décisions. De même aussi le bureau a été formé par les nations, qui choisirent ceux des leurs chargés de siéger au comité, ce qui assura la participation de toutes les nationalités au travail d'administration du Congrès.

La question de l'admission des anarchistes a été résolue définitivement. Pour siéger aux Congrès de la démocratie socialiste internationale, qui a son programme, sa politique et ses moyens d'action, il faut être socialiste, être partisan de l'organisation ouvrière, admettre l'action politique et l'intervention de l'État. Il ne faut pas de confusion entre l'anarchie et le socialisme, deux doctrines diverses qui, si elles poursuivent l'émancipation de l'Humanité, veulent y arriver par des voies différentes, en employant d'autres moyens de propagande.

Le Congrès de Bruxelles s'est séparé après avoir épuisé tout l'ordre du jour. Il s'est terminé au milieu d'un grand enthousiasme, un élan de fraternité amenait les délégués de tous les pays à se serrer la main, l'émotion était générale et le spectacle produit par cette assemblée des représentants du prolétariat du monde, confondus dans un même élan, était saisissant. Le souvenir de cette scène émouvante restera gravé dans la mémoire de tous les assistants.

Une tonnante Marseillaise, chantée en dix langues diverses par les congressistes, debout et découverts, a clôturé ce superbe Congrès de Bruxelles.

J. V.

Avant le Congrès

Le samedi, dès le matin, les délégués arrivent à la Maison du Peuple et sont reçus par les membres du Conseil général belge et du parti ouvrier bruxellois.

Des dispositions ont été prises par le comité organisateur pour l'hébergement des congressistes, comme pour l'expédition et la réception des correspondances.

Il y a un certain étonnement chez la plupart d'entre eux en se voyant ainsi accueillis dans un local socialiste appartenant au parti ouvrier et centre d'une vaste organisation.

On parle toutes les langues. D'anciens amis, des délégués qui se sont rencontrés aux Congrès antérieurs se revoient avec plaisir, c'est une fraternisatien générale.

Naturellement, chacun demande des renseignements sur l'importance du Congrès de Bruxelles et la participation des divers éléments. On est surpris et satisfait d'apprendre qu'il sera exceptionnellement nombreux comme groupes et partis représentés, ainsi que comme chiffre de délégués.

Vers la soirée, l'affluence augmente. Les délégués occupent les salles du rez-de-chaussée et sont fêtés par les socialistes bruxellois.

Un contingent de journalistes de tous les pays complète l'animation et donne un caractère spécial à cette foule cosmopolite.

Après échange de serrements de mains et de renseignements, on se sépare peu à peu. Chacun s'en va vers son hôtel, attendant la journée du lendemain et l'ouverture du Congrès.

La séance d'installation

La salle des fêtes de la Maison du Peuple est envahie par un public cosmopolite qui prend place dans le local orné de draperies et de bannières rouges.

Les drapeaux, cartels et insignes de tous les groupes ouvriers de Bruxelles sont placés le long des parois. La table est recouverte d'un tapis rouge avec l'inscription : Liberté, Egalité, Fraternité.

Au bureau siègent, comme président, le vieil internationaliste Laurent Verrycken, assisté de Jean Volders, secrétaire du Congrès, et des compagnons Louis Bertrand, Defnet, Vandendorpe et Vandervelde.

Dans la salle sont les notabilités de tous les partis socialistes du monde. Le prolétariat international est représenté par son élite.

Il est midi. Au nom du Conseil général du parti ouvrier belge et de tous les travailleurs associés de Belgique, le président Laurent Verrycken déclare le Congrès ouvert et souhaite la bienvenue aux représentants du prolétariat organisé du monde, qui viennent ensemble collaborer à la réussite de ces assises, et parmi lesquels il est heureux de constater la présence de toutes les fractions et nuances du socialisme du monde entier. Il espère que le Congrès travaillera pratiquement et ne s'égarera pas dans les discussions théoriques comme cela est arrivé parfois. On doit poursuivre la réalisation des questions ouvrières en vue de conquérir l'émancipation du prolétariat. Toutes les questions de personne ou de secte doivent être écartées au profit exclusif des solutions positives et pour le plus grand bien de la classe ouvrière universelle.

Ensuite, le secrétaire du Congrès, Jean Volders, secrétaire pour l'extérieur du Conseil général belge, ajoute à ce discours de bienvenue des explications sur l'organisation du Congrès de Bruxelles.

Il explique que le parti ouvrier belge, représenté au deux Congrès socialistes qui se tinrent à Paris en 1889, le premier rue Rochechouart et le second rue de Lancry, donnèrent mandat au parti ouvrier belge de convoquer à Bruxelles, en 1891, en s'entendant avec les organisations socialistes des divers pays, un Congrès international ouvrier socialiste.

Un des congrès avait donné mandat ferme à la Belgique, l'autre avait réservé à son bureau le choix entre la Belgique et la Suisse pour la tenue du Congrès; le premier de ces pays fut désigné, étant ainsi doublement mandaté.

On avait donc la possibilité de réunir, pour la première fois, en une seule assemblée internationale, tous les partis socialistes de tous les pays civilisés du monde.

La réussite est complète, la présence de toutes les délégations groupées ici, le prouve.

Nous avons, ce résultat obtenu, avant de discuter, gagné déjà une grande bataille.

Dès maintenant s'impose à tous l'important devoir d'obtenir de nouveaux succès en menant à bien les travaux de ce Congrès.

La Belgique est au confluent des diverses races industrielles et socialistes européennes. Elle a, par ses relations constantes avec l'Allemagne, la France, la Hollande et l'Angleterre, réunis, plus facilement que d'autres, tous les représentants du prolétariat présents à ce Congrès.

Depuis de longues années, c'est la première fois que ce grand bonheur et cette grande joie arrivent. Désormais l'habitude est prise, ces assemblées plénières du socialisme international seront possibles partout.

Nous constatons, de plus, au Congrès de Bruxelles, un autre résultat important. La venue simultanée des socialistes allemands de toutes les nuances et des délégués des Trades-Unions anglaises, en évolution vers le socialisme.

Ceci dit, réglons les questions d'organisation. On sera vite d'accord pour accomplir impartialement le double mandat reçu.

Déjà la bienvenue a été souhaitée brièvement mais chaleureusement et fraternellement aux congressistes, il faut se mettre à l'œuvre.

Chaque nationalité vérifiera, dans une salle à part, les droits de ses nationaux, sous réserve d'appel à la volonté souveraine du Congrès qui siégera à deux heures pour statuer sur ces appels. Elle désignera également ses délégués et traducteurs pour siéger au bureau du Congrès. Dans tous les pays où se trouvent différentes fractions socialistes, il est à désirer que ces fractions soient représentées. Ainsi la France doit désigner cinq ou six délégués, et nous souhaitons tous que, groupés sous notre drapeau rouge, ces délégués aient encore en France d'autres assemblées communes qui les réunissent tous pour le bien du prolétariat.

Lundi matin fonctionneront les sections et se fera la discussion du premier objet à l'ordre du jour.

Les nations sont invitées à déposer leur rapport qui servira de renseignement au Congrès et sera utile pour la publication du compte-rendu de Bruxelles, résumant et condensant tous les travaux du Congrès international.

La séance d'ouverture est décidée pour 2 heures et demie.

La séance d'ouverture

L'auditoire est nombreux. La vérification des pouvoirs, faite par les bureaux des nationalités, est confirmée, sauf quelques observations, par l'assemblée qui s'ouvre à 3 heures.

Le secrétaire Volders, après avoir donné connaissance de ces résultats, avoir fait connaître la liste des délégués choisis par chaque nationalité pour siéger au bureau, invite ceux-ci à prendre place.

Il constate avec satisfaction le nombre considérable des membres du Congrès venus des Parlements européens. Il y a quinze membres du Reichstag allemand, un du Riksdag danois, huit de la Chambre des députés de France, un Roumain, trois du Parlement anglais, un ancien membre du Parlement hollandais et Léon Defuisseaux, ancien membre de la Chambre belge.

La présence de ces députés et la composition brillante des délégations montrent l'importance du Congrès international de Bruxelles.

Il apprend à l'assemblée que les délégations sont ainsi composées :

Allemagne : Singer, président; W. Liebknecht, Auerbach, Fendrich, Lux, Wolkenberger, Otto Walster.

Angleterre : Herbert Burrows, Eleonore Marx-Aveling, James Holmes, William Torne, Unterwatts.

Autriche : Dr Adler, de Vienne, Roscher.

Belgique : Anseele, Verrycken, Vandervelde et Jean Volders.

Danemark : P. Knudsen, du Riksdag danois.

Espagne : P. Iglesias, délégué par le Congrès national espagnol.

Etats-Unis : A. Cahan et Hoehne.

France : Edouard Vaillant, Delescluze, Prudent-Dervillers, Allemanne, Jules Guesde, Ledain, Martin.

Hollande : Domela Nieuwenhuis.

Hongrie : Engelman, Kirschner.

Italie : Croce et F. Turati.

Pologne : Mendelssohn.

Roumanie : Constant Mile.

Suisse : Paul Brandt.

Le Congrès désigne deux présidents simultanés, Vaillant et Singer, pour cette séance solennelle d'ouverture.

Ed. Vaillant se lève et commence par signaler le caractère d'internationalisme de la nomination d'un ancien membre de la Commune de Paris et d'un député du Reichstag allemand, comme présidents de la séance inaugurale.

Il dit que c'est là une affirmation éclatante en faveur de la paix internationale des peuples, termine en montrant que tandis que les souverains cherchent à diviser les nations et à préparer la guerre, les socialistes, représentants de la classe ouvrière, travaillent à une œuvre de concorde pour assurer la liberté des peuples.

Ce discours est traduit ensuite en anglais et en allemand. Il en sera de même pour tous les discours.

Singer, au nom de la fraction socialiste du Reichstag et de la délégation d'Allemagne, exprime à son tour la volonté qu'ont les socialistes et les travailleurs allemands de s'unir avec les autres ouvriers sans distinction de race.

Cet accord qui se manifeste devant l'Europe est un fait heureux et important, qui sera fécond en résultats pratiques pour l'avenir. Le prolétariat international ne se laissera pas égarer par des questions de patriotisme. Il marchera uni au cri : Vive l'Internationale des Travailleurs.

Le citoyen Demblon, du Parti ouvrier belge, déclare qu'après ces paroles de paix et de conciliation entre l'Allemagne et la France, il faut que l'on sache combien les cœurs belges se sont brisés par le vide laissé parmi nous à la mort de César de Paepe, le véritable fondateur de l'Internationale. Il faut associer à son souvenir celui de Karl Marx, dont la fille est avec nous, et le nom de Benoit Malon, le père du socialisme scientifique français.

L'envoi d'un télégramme de sympathie à Lafargue et à Roger, emprisonnés l'un à Paris et l'autre à Mons, est décidé. Le Congrès exprime également des sympathies à toutes les victimes du 1er Mai.

La vérification des mandats

On aborde l'examen des rapports faits par les nations sur leurs délégations.

La Belgique compte 187 délégués représentant tous les syndicats et groupes des travailleurs belges. Trois groupes anarchistes bruxellois ont été refusés par la nationalité et en appellent au Congrès.

Le secrétaire demande si les anarchistes acceptent une organisation quelconque, comme le veulent les socialistes. Les anarchistes répondent négativement.

En leur nom, le citoyen Wysmans explique qu'à leur avis les anarchistes sont aussi des socialistes, plus avancés que les autres.

Ils veulent avoir leur mot à dire et exprimer leurs opinions sur les questions soumises aux discussions du Congrès.

La majorité doit les entendre développer leurs idées sur les moyens que les socialistes employent et se montrer tolérante.

En ne les admettant pas, on paraîtrait craindre leur participation au Congrès.

Un délégués anglais, Gilles, défend leur admission en disant que les Trades-Unionistes sont admis.

Le secrétaire Volders fait observer que les groupes anarchistes n'ont pas été invités et ont tous été prévenus de leur non admission.

On a appelé au Congrès toutes les associations et groupes qui acceptent le principe de l'organisation et celui de l'intervention de l'Etat. Le Congrès discutera des questions dont la solution implique l'action politique à laquelle les anarchistes sont étrangers et hostiles.

Nous formons un parti socialiste qui n'a rien de commun avec l'anarchie.

Un ordre du jour, présenté par la nationalité belge et excluant les anarchistes du Congrès, est voté à l'unanimité.

On continue ensuite la lecture de la liste des délégations des diverses nationalités.

L'Allemagne a 42 délégués, dont 2 femmes, envoyés par l'ensemble du parti socialiste allemand et par 91 organisations ouvrières.

L'Angleterre a 23 délégués représentant 199,300 membres et comprenant des délégations des Trades-Unions anciennes et nouvelles.

L'Autriche a 11 délégués qui ont 18 mandats, ils représentent le parti socialiste et toutes les corporations ouvrières.

Le Danemark a envoyé une délégation de trois personnes représentant la fraction corporative et la fraction politique du parti danois.

La France est représentée par les délégations de toutes les organisations socialistes et celles des fédérations syndicales. Il y a 69 délégués mandatés par 596 groupes politiques ou syndicats corporatifs.

La Suède et la Norwège sont aussi représentées par un délégué chacune.

L'Espagne a délégué le compagnon Pablo Iglesias, de Madrid, désigné par 40 groupes espagnols.

La Pologne, représentée par Mendelssohn, a 7 délégués qui affirment leur union avec le parti socialiste international. Il n'y a pas dans cette action la moindre pensée de revanche ou de conquête de nationalité.

La Roumanie est représentée par cinq délégués du socialisme organisé tant au point de vue politique qu'ouvrier.

La Suisse a six délégués, dont le compagnon Brandt énumère les diverses attributions et mandats.

L'Italie, représenté par Croce, adhère au Congrès par la présence de ce délégué, représentant les corporations et celle de Filippo Turati, qui est délégué par le Congrès du parti ouvrier.

A propos des Etats-Unis, qui ont six délégués, dont quatre ont été admis, un débat se produit. L'un des deux représente 143 Trades-unions, un troisième 30,000 juifs socialistes organisés, un autre, le Congrès international de Chicago.

Deux délégués se présentent comme mandataires de la même fédération, leur admission est soumise au Congrès.

Une proposition de les admettre tous deux est déposée. L'un des délégués, le compagnon Sanial, refuse, affirmant être l'élu de 65,000 membres de Trades-Unions qui l'ont nommé quoique et parce que socialiste. Il demande qu'un comité spécial soit choisi pour juger entre lui et son compétiteur.

Le délégué Hoehn de Chicago parle des divisions suscitées entre les associations du socialisme américain, issues du dernier Congrès. Le mandat contesté appartient à une organisation socialiste régulière. Il n'y a pas à nommer de comité.

Le Congrès décide d'admettre les deux délégués.

La présentation de la liste des délégués de Hollande amène également une discussion.

Neuf mandats régulièrement présentés ont été validés. Un délégué d'une association de Rotterdam a été refusé. La citoyenne Cuypers, d'Amsterdam, déléguée d'une Société de femmes, qui ne s'occupe que de la question de l'émancipation de la femme et pas de questions sociales, a vu son mandat repoussé par sa nationalité.

Plusieurs membres de l'assemblée demandent que cette exclusion ne soit pas maintenue.

La citoyenne explique que le titre de la Société qu'elle représente est la justification de sa présence : « La femme libre », et n'a rien de bourgeois.

L'organisation distincte de la femme est nécessaire en Hollande plus que partout ailleurs, les partis d'hommes, qui combattent l'admission des femmes au Congrès, sont moins socialistes que la Société « La femme libre ».

Une déléguée allemande et une citoyenne anglaise interviennent, sur une interpellation de Domela Nieuwenhuis demandant si le groupe de la « Femme libre » considère l'homme comme l'ennemi. La citoyenne Cuypers répond négativement en faisant une déclaration socialiste.

Cette réponse clôt l'incident et la vérification des mandats se termine. Le Congrès s'ajourne au lendemain lundi pour siéger à la Salle St-Michel.

La séance du Lundi 17 Août

Le Congrès est transféré dans la grande salle Saint-Michel, rue d'Or, à proximité de la Maison du Peuple.

L'enceinte est garnie de draperies rouges, le bureau est orné d'un grand tapis de même couleur.

De longues tables sont dressées, les congressistes sont assis tout autour, ayant les plus grandes facilités pour écrire, prendre des notes et placer leurs documents.

Le bureau s'est réuni dans une place séparée pour prendre des mesures d'organisation et adopter le mode de division du travail. Les sections se forment afin de s'occuper chacune d'une question spéciale.

Ces préliminaires prennent du temps, il est plus de dix heures lorsque la séance s'ouvre.

Anseele, le socialiste gantois, préside avec le délégué Holmes, de l'Angleterre. Il rend compte à l'assemblée des dispositions prises par le bureau pour la réglementation du Congrès et la distribution du travail aux assemblées. Il y aura deux séances, le matin de 10 heures à midi et demi et l'après-midi de deux à cinq heures.

Les questions soumises aux sections seront discutées en dehors des séances, le rapporteur nommé aura 15 minutes pour lire les conclusions sur lesquelles la discussion sera ouverte.

Les questions de principe seront votées par nationalité et les questions administratives par les délégués.

Il y aura journellement deux présidents par chaque nationalité.

On annonce l'arrivée de nouveaux délégués français, anglais, autrichiens, suédois et italiens.

Un délégué italien, qui se présente sous le nom de Lévi, nouvellement débarqué, demande à être reçu au Congrès en vertu des principes qui ont été adoptés au Congrès de Milan. Ce délégué est en réalité Merlino, l'écrivain révolutionnaire bien connu, qui s'inscrit comme représentant de corporations ouvrières italiennes.

Le président Anseele, en vertu de la décision prise la veille refuse de l'admettre. Le délégué italien proteste et réclame le droit de siéger. Le docteur Adler, délégué autrichien, croit que c'est à l'Italie à se prononcer.

Le secrétaire Volders s'oppose à l'admission et au renvoi à la nationalité italienne, le Congrès s'est prononcé dimanche et sa décision fait loi pour l'avenir. Seulement comme Levi-Merlino a une délégation de corporations syndicales italiennes, il y a lieu de l'admettre. L'assemblée adopte et l'incident est clos.

On arrête ensuite les mesures pour l'ordre des discussions et la préparation des questions soumises à l'ordre du jour.

Un avis est adressé aux délégués des industries métallurgique, textile, du bâtiment et du vêtement, afin qu'ils se réunissent après la séance dans les locaux de la Maison du Peuple, pour jeter les bases d'une entente internationale et décider la tenue des séances fédérales pendant la durée du Congrès.

Toutes ces dispositions prises, la séance du matin est terminée et les congressistes se séparent pour aller prendre leur repas.

La séance du Lundi après-midi

La séance de l'après-midi, dont l'ouverture est retardée par la besogne de préparation des sections et du bureau, ne commence que vers 3 1/2 heures.

Comme les rapports ne sont pas prêts et qu'ils ne paraîtront que le lendemain, on décide le renvoi à cette séance. La deuxième section, qui s'occupe de l'organisation internationale, des coalitions et des grèves, se fond avec la dixième, qui est chargée d'organiser la statistique et la correspondance internationale, les communications entre groupements syndicaux, d'accord entre elles toutes deux présenteront une résolution commune.

Le secrétaire lit une série d'adresses et de télégrammes de sympathie venant d'Allemagne, de France, d'Autriche, d'Angleterre, d'Amérique et d'Australie. Il donne communication d'un long rapport de Lavroff, qui parle éloquemment de la situation du mouvement émancipateur de Russie, dont les propagandistes sont exposés au martyre, de l'énergie qu'il a fallu à ces dévoués, hommes et femmes, pour lutter contre un régime de fer et du courage qui leur est indispensable pour vivre à l'étranger avec peu de ressources.

Le vieux révolutionnaire russe assure aux délégués de tous les pays que les socialistes russes sont de cœur et d'âme avec le Congrès et souhaitent la prompte délivrance de l'Humanité.

Après un débat sur la manière dont les discussions doivent avoir lieu dans les sections et la prompte réunion de celles-ci, on décide de se mettre à l'œuvre le lendemain matin en abordant directement le premier point :

LA LÉGISLATION INTERNATIONALE DU TRAVAIL.

Avant de terminer la séance, Volders invite, au nom du Parti ouvrier belge, les délégués de tous les pays à participer à la réception du soir à la Maison du Peuple ; Anseele les engage à faire un voyage à Gand, pour visiter les installations du Vooruit.

La soirée de lundi à la Maison du Peuple

Le parti ouvrier bruxellois avait invité les congressistes le lundi soir à une réception intime. La salle des fêtes avait été préparée pour cette soirée.

Les murs étaient ornés de nombreuses bannières rouges. Tous les drapeaux, cartels et emblèmes des groupes étaient artistement disposés le long des parois.

Au fond de la salle, un buste, drapé de rouge, de la République sociale, derrière les trois grands écussons de la Fédération bruxelloise, le premier, sur fond rouge, portant un lion jaune brisant ses chaines, le second ayant cette inscription : «Place aux pauvres» et le troisième celle-ci : « Place au peuple travailleur ».

Un tapis rouge avec ces mots brodés : Liberté, Égalité, Fraternité, recouvre la table dressée sur la scène.

Des tables sont établies tout le long de la salle, des banquettes sont placées auprès et des nappes sont tendues sur toute la longueur.

Il y a place pour quatre cents personnes. Les congressistes ont répondu en foule à l'invitation ; ils sont pour tous les pays, la grande majorité. Tous les personnages en vue du mouvement socialiste sont présents.

Volders, qui préside, souhaite la bienvenue aux délégués des diverses nations. Le parti ouvrier belge est heureux de recevoir ainsi les représentants de tous les prolétariats organisés du monde et de servir de trait d'union à tous ces partis et organisations socialistes.

Après ces mots de cordialité, on entend des discours dans toutes les langues. Chacun vient, s'exprimant dans son langage, faire connaître la sympathie des travailleurs de son pays pour ceux des autres nationalités.

Il est impossible de reproduire même le résumé de ce qui a été dit. Il suffit de citer le texte des principales allocutions et le nom des orateurs.

Turati a prononcé une harangue éloquente et imagée concluant à la fraternité des peuples ; Ferroul a salué les socialistes morts ou emprisonnés pour la cause populaire; Constant Mille a évoqué, en roumain d'abord et en français ensuite, le souvenir de César De Paepe ; Vaillant a affirmé la solidarité des nations, Manfred Wittich a rappelé, en allemand la lutte de la Commune.

On a entendu ensuite Domela Nieuwenhuys qui a glorifié le socialisme en un beau langage ; Iglesias, dont l'énergique discours espagnol a soulevé les bravos ; Worms, de la fraction socialiste du Reichstag ; Hyndman, un de délégués trades unionistes ; un socialiste berlinois, des orateurs slaves et hongrois, enfin Hoehn et Cahan, des États-Unis, en un langage très vibrant.

Ces discours étaient entrecoupés de chants et d'airs de musique. La soirée s'est prolongée, animée et joyeuse jusqu'à 1 heure du matin. Tous les assistants ont chanté en chœur, dans leur langue, la « Marseillaise » et on a finalement, selon la mode des socialistes bruxellois, terminé par la « Carmagnole » , chantée et dansée par tout le monde.

La séance du Mardi 18 Août

Le matin, avant la séance, les commissions et le bureau se sont réunis, des rapports et des conclusions sur diverses questions sont préparées.

Des délégués de diverses nationalités sont arrivés et sont présents à l'assemblée.

La présidence est donnée à Lucien Sanial, des États-Unis, et à P. Knudsen, du Danemark.

Après avoir remercié le Congrès de les avoir appelés, son collègue et lui à la présidence, Sanial signale la situation des États-Unis, où, malgré la richesse de la nation qui produit 70 milliards et les institutions républicaines, les producteurs sont exploités.

Cette situation crée aux États-Unis, au point de vue du mouvement socialiste, une importance exceptionnelle.

Les socialistes américains ne failliront pas à leur devoir. Ils ont des organisations ouvrières puissantes et le socialisme s'infiltre partout dans les associations et dans l'opinion.

En Amérique, on a l'habitude des débats strictement parlementaires, le président se propose de conduire ceux-ci à l'américaine, invite les orateurs à déposer d'avance sur le bureau toute demande de parole et engage l'assemblée entière à écouter en silence les traductions des discours prononcés.

Baudin, député français, annonce qu'il vient de recevoir la nouvelle d'une grève formidable des tisserands de Wignehies, près Fourmies. Il ajoute que pour la répression de cette grève les troupes sont requises. Il estime que le devoir des députés français est de se rendre immédiatement à l'appel des grévistes et demande la permission de partir, à 1 heure, avec Dumay, Ferroul et Thivrier pour la région de la grève.

On applaudit chaleureusement, malgré la sensation produite par l'annonce de cette nouvelle.

Il surgit un incident à propos de l'admission de nouvelles délégations.

Un délégué des syndicats espagnols, Fernandez Gramos, se présente et est amené a se déclarer anarchiste.

Il dit être mandaté par des organisations ouvrières, une cinquantaine environ, créées pour soutenir la lutte du travail contre le capital. Il revendique pour les anarchistes tous les mouvements et tous les résultats révolutionnaires d'Espagne. Quant à lui, il croit plus méritants ceux qui vont, comme à Chicago, à la potence et au martyre, que ceux qui cherchent, par le socialisme des mandats et des places dans les assemblées politiques.

Volders, qui a annoncé la présence de ce délégué proteste fortement contre le système d'obstruction employé par les anarchistes, qui tous les jours servent un plat à leur façon. Il faut que cela cesse.

Pablo Iglesias, représentant du parti ouvrier espagnol, à la demande du président, dit que les groupes représentés par Gramos ont combattu avec acharnement la manifestation du 1er mai, en employant tous les moyens, même la calomnie.

Ces groupes n'admettent pas la législation du travail, dont l'étude est précisément l'objet du présent Congrès, ils n'ont donc aucune raison pour s'y faire représenter. Une approbation unanime salue ces paroles.

L'exclusion de Gramos et des délégués qui l'accompagnent est mise aux voix et votée, malgré leurs protestations, à l'unanimité des congressistes.

Ils se retirent bruyamment, en interpellant plusieurs membres de l'assemblée.

On aborde la première question de l'ordre du jour.

La législation du travail

  1. De l'état de la législation protectrice du travail, au point de vue national et international et des moyens à employer pour l'étendre et la rendre efficace.

Le compagnon Emile Vandervelde, de Belgique, a fait rapport au nom de la section chargée de l'étude de cette question.

Il constate que, d'après tous les pays représentés, rien n'a été fait depuis le Congrès de Paris. Un fait s'est produit, cependant, la réunion de la Conférence de Berlin.

Cette Conférence a eu pour résultat d'amener certains gouvernements, plus conservateurs que d'autres, à faire un pas dans la voie des réformes sociales. D'autre part, elle a permis à certains pays, dont la législation est moins imparfaite, de ne plus la perfectionner parce que les pays concurrents ont une législation moins bonne.

Aux États-Unis, on ne constate pas de progrès depuis deux ans ; plusieurs lois sociales des États du Nord et de l'Ouest ont même été déclarées inconstitutionnelles. Le seul résultat, c'est que la loi, qui depuis vingt-huit ans fixe à huit heures le maximum des heures de travail a été appliquée plus rigoureusement, et a été étendue aux agents des postes.

En Allemagne, on n'a presque rien fait, on s'est borné à préciser la réglementation du travail des femmes et des enfants.

En Autriche, il y a des projets sans conséquence sérieuse qui sont déposés, mais leur application sera inefficace.

En Danemark, un député socialiste a déposé un projet sur les huit heures de travail, dont le rejet est certain.

En Suède, tout se réduit à la nomination de trois inspecteurs de fabrique.

En Roumanie, il n'y a rien en fait de législation ouvrière.

En France, indépendamment de la loi sur les syndicats, d'ancienne date, on a voté une loi sur les délégués mineurs, sur le travail des femmes et des enfants et sur le contrat de louage. Il y a eu deux décrets, l'un instituant un Office du travail, spécialement chargé de la statistique, et l'autre instituant un Conseil supérieur du travail.

La Suisse est le seul pays où il y ait à signaler des réformes importantes : revision de la Constitution en vue d'assurer les ouvriers contre la maladie et les accidents du travail et décret fédéral étendant les lois sur les fabriques à tout établissement employant plus de cinq ouvriers.

En Angleterre, on a amélioré la situation des femmes et des enfants, le minimum de l'âge auquel peuvent travailler ces derniers est réduit à douze ans. Les huit heures de travail ont été appliquées aux tisserands, aux employés des chemins de fer et aux ouvriers mineurs.

En Hollande, on a voté une loi sur le travail des femmes et des enfants et rien de plus.

En Belgique, enfin, on a décrété des lois absolument insuffisantes, l'une sur le travail des femmes et des enfants, et l'autre instituant un Conseil de l'Industrie et du Travail, sans autorité et sans sanction à ses décisions.

Le rapporteur donne alors lecture de la résolution suivante émanant de la majorité de la première section :

LE CONGRÈS déclare : Que les lois et décrets promulgués dans les différents pays depuis les Congrès internationaux de Paris en 1889, ne répondent aucunement aux aspirations légitimes du prolétariat ;

Que si la Conférence de Berlin, de l'aveu même de ceux qui l'ont convoquée, a été réunie sous l'influence des Congrès socialistes — et doit être dans ce sens considérée comme une concession importante — ses délibérations ont démontré que les gouvernements actuels n'ont pas la volonté de réaliser des réformes, ni la conscience de leurs devoirs envers les classes ouvrières ;

Que d'autre part, les résolutions de la Conférence de Berlin ont servi de prétexte à certaines nations industrielles pour enrayer le développement de leur législation protectrice du travail, en invoquant les décisions prises à Berlin et la défectuosité de la législation des nations concurrentes — procédé que le Congrès condamne le plus formellement comme inspiré par des intentions déloyales et mauvaises ;

En outre, le Congrès constate que la législation actuelle n'est pas seulement défectueuse en elle-même, mais exécutée et appliquée d'une manière insuffisante, par conséquent, le Congrès adjure la classe ouvrière de tous les pays de lutter, avec toute l'énergie et tous les moyens de propagandes dont elle dispose, pour la réalisation du programme du Congrès de Paris — cette agitation dût-elle n'avoir pour le moment d'autre résultat que d'établir que la classe des dirigeants et des exploiteurs est l'ennemie de toute protection efficace du travail.

De plus, considérant qu'il est nécessaire d'imprimer une direction commune au mouvement socialiste international, spécialement en ce qui concerne la protection du travail, invite les organisations et partis ouvriers :

1° A organiser dans chaque pays une enquête permanente sur les conditions du travail dans ses rapports avec la législation protectrice ;

2° A échanger les renseignements nécessaires pour le développement et l'unification de la législation industrielle;

3° Enfin, le Congrès engage les travailleurs du monde entier à unir leurs efforts contre la résistance des partis capitalistes bourgeois et, partout où ils jouissent de leurs droits politiques, à refuser leurs suffrages à tous ceux qui ne s'engagent pas à soutenir ces revendications.

Après la lecture de cette résolution, la séance est levée et le Congrès s'ajourne à 2 heures.

Un incident

Pendant la suspension de la séance, deux des membres du Congrès, Merlino, dit Levi, délégué italien, et Chauvière, de Paris, ont été arrêtés et conduits au bureau de la Sûreté.

Merlino, écrivain remarquable, avocat à la Cour d'appel de Milan et fils d'un président de cette cour, a été mis en état d'arrestation, à la porte du Congrès, en vertu d'un arrêté d'expulsion pris contre lui. Il y a quelques mois, il avait collaboré à « l'Homme libre », feuille anarchiste publiée à Bruxelles, et avait, de ce fait, été expulsé, on l'a appréhendé pour rupture de ban d'expulsion.

Chauvière, conseiller municipal de Paris, était dans le même cas, il avait résidé en Belgique comme réfugié politique et, plus tard, venant pour faire de la propagande, avait été renvoyé à la frontière.

Chauvière obtint un sauf-conduit de huit jours, Merlino fut incarcéré, en attendant qu'on l'envoyât à l'étranger. Il fut, on l'apprit par la suite, conduit vers l'Angleterre.

La séance du Mardi après-midi

La séance est reprise à 2 1/2 heures, on continue la discussion de la première question.

Il y a dans l'assemblée une délégation des charpentiers de Londres, qui sont en grève, les délégués ont demandé à parler les premiers.

Burton, leur mandataire, raconte les détails de la grève qui dure depuis seize semaines, sans résultat. Elle a pour motif la journée de huit heures, la suppression des heures supplémentaires payées à part. Il réclame les sympathies et l'appui du Congrès et offre aux ouvriers hollandais, qui sont venus remplacer les travailleurs anglais, le retour gratuit dans leur patrie.

Auerbach, de Berlin, au nom de l'Association des employés de commerce, représentée la première fois dans un Congrès socialiste, demande à faire une communication.

Il est délégué des employés des deux sexes de Berlin, leur société revendique énergiquement les droits des employés qui sont dans une situation malheureuse.

Travaillant autant que les ouvriers, leur vie au comptoir est plus dure que celle de l'atelier, ils sont plus esclaves du capital que les ouvriers eux-mêmes, travaillant 15, 16 et 18 heures. Ils ont les mêmes intérêts que les autres prolétaires et adhèrent aux doctrines et aux campagnes du socialisme.

La question est renvoyée au bureau.

Un anarchiste bruxellois, qui s'est introduit dans la salle, interpelle l'assemblée, c'est le compagnon Pintelon, qui annonce que Emmanuel Levi, le pseudonyme de Merlino, a été arrêté, à la suite de l'indiscrétion d'un journal local.

Les délégués anarchistes, qui ont pénétré dans le local, réclament contre l'exclusion des délégués espagnols prononcée le matin, ils déclarent se retirer du Congrès et invitent les membres de celui-ci à assister au meeting anarchiste qui aura lieu samedi soir.

Des protestations s'élèvent de toutes parts.

Le président Sanial fait observer que ces citoyens peuvent se retirer si bon leur semble, mais que le Congrès n'a admis aucun délégué anarchiste. Ce n'est donc pas comme tels qu'ils s'en vont. Il propose donc qu'il y a lieu de passer à l'ordre du jour. L'assemblée adhère.

Un autre délégué des charpentiers anglais, Walker, de « l'Alliance des charpentiers », de Londres, dit que les vœux sortis des Congrès ne seront jamais réalisés par les législatures actuelles. En continuant à laisser siéger dans les Parlements les aristocrates et les bourgeois, les prolétaires n'obtiendront jamais rien.

En Angleterre, les classes dirigeantes ont donné une preuve récente de leur mauvaise volonté. Les délégués anglais à la Conférence de Berlin ont admis la réduction à douze ans de l'âge du travail pour les enfants, un de ces délégués a voté au Parlement anglais contre la loi mentionnant ce chiffre.

Il faut donc que les ouvriers prennent place eux-mêmes dans les Parlements. Ils doivent s'unir dans ce but. Il souhaite que les travailleurs s'entendent pour s'informer réciproquement des endroits où l'on demande des bras, de façon à ne plus se présenter en grand nombre là où ceux-ci sont en abondance, ce qui fait diminuer les salaires.

Les délégués allemands ont désigné Auguste Bebel pour prendre la parole sur la question. Il vient à la tribune et est acclamé. Il dit que les Allemands, qui sont pour la lutte des classes, ne croient pas que les efforts principaux de la démocratie socialiste doivent tendre seulement à améliorer la situation matérielle des ouvriers.

Le but primordial doit être de faire disparaître de la terre la société bourgeoise, il n'y a, sur ce point, aucune divergence.

L'homme qui préconiserait une autre tactique que celle ainsi indiquée, devrait quitter le parti.

Les socialistes allemands se sont ralliés au programme du Congrès de Paris ainsi qu'aux conclusions du rapport qui a été lu ce matin, parce que tout ce qui améliore la situation économique des ouvriers les rend plus forts, les prépare mieux à faire disparaître la bourgeoisie et les excite à vouloir davantage.

Incapable désormais de faire des réformes en faveur des ouvriers, la bourgeoisie est déjà réduite à leur faire de feintes concessions. Elle se trompe, si elle croit que ces concessions, notamment celles adoptées par la Conférence de Berlin, qui sont une manœuvre destinée à servir de dérivatif aux revendications ouvrières, enrayeront la marche des idées socialistes et le développement du mouvement ouvrier.

Le parti socialiste allemand a vu que la Conférence de Berlin n'a rien produit de sérieux, les projets de loi allemands qui en ont été la suite ont même aggravé la situation ouvrière en Allemagne.

Un des moyens à employer, c'est la conquête des mandats parlementaires afin de s'emparer du gouvernement pour s'en servir au profit de la cause de l'émancipation du prolétariat.

L'orateur, en ce qui concerne la partie de l'ordre du jour préconisant l'établissement d'une statistique et d'un échange de renseignements internationaux, estime que cette proposition est difficile à réaliser, les ouvriers n'ayant pas à leur disposition les moyens d'application dont disposent les gouvernements, peut-être les Allemands s'abstiendront-ils sur ce paragraphe.

En ce qui concerne le 3° de la résolution, engageant les ouvriers à n'accorder leurs voix qu'aux candidats qui s'engagent à soutenir les revendications des Congrès socialistes, l'orateur fait remarquer qu'en Allemagne les ouvriers n'élisent que les candidats adhérant purement et simplement au parti socialiste; il ne peut pas en être momentanément de même dans tous les pays, la situation des socialistes n'étant pas partout la même, les membres du Congrès comprendront dans ces conditions que les socialistes allemands s'abstiennent sur ce point.

Ce discours qui produit une impression profonde est longuement acclamé.

Incident

Volders demande à dire quelques mots au sujet de l'arrestation de Merlino, qu'on a attribué à une indiscrétion du «Peuple», alors que souvent, au Congrès et même dans la presse on a cité son nom. Il proteste contre l'imputation qui est faite, et engage le Congrès à envoyer une protestation contre l'arrestation illégale d'un citoyen dont on peut ne pas partager les opinions, mais dont tout le monde reconnaît la haute valeur. Volders dit qu'on lui a attribué personnellement cette indiscrétion; il n'a que ceci à répondre, c'est que depuis huit jours il n'a pas écrit un mot dans le journal, l'auteur de l'indiscrétion involontaire est un compagnon dont les opinions et les sympathies se rapprochent le plus de celles du délégué arrêté.

Il demande qu'une Commission, nommée par le Congrès, fasse des démarches pour obtenir la mise en liberté de Merlino.

Liebknecht intervient pour ajouter que si Merlino est mis en liberté à la suite des démarches qu'on vient de proposer, on pourra répondre aux anarchistes, qui récriminent en ce moment contre les socialistes, que ce ne sera pas la première fois que Merlino devra sa liberté aux socialistes.

Turati, le délégué italien, remercie Volders de ses paroles. L'arrestation de Merlino, qui est un homme de valeur et que les Allemands ont arraché aux griffes de la police impériale, est un scandale. Il était ici non comme anarchiste, mais comme délégué d'associations syndicales, cela aurait dû suffire à le mettre à l'abri des poursuites de la police belge. Le Congrès tout entier doit protester solennellement, affirmer sa sympathie pour Merlino qui, traqué par la police italienne, subit un exil forcé à raison d'un acte que tous nous nous honorerions d'avoir fait.

La protestation de Turati est votée à l'unanimité, par acclamations et la discussion est reprise.

André Gely, délégué des employés de commerce de Paris, se rallie aux déclarations du délégué des employés commerciaux de Berlin. Les employés de commerce, à l'égal des ouvriers, réclament la protection de la loi. Les employés sont les frères des ouvriers. Ils ont les mêmes intérêts, ils veulent donc marcher avec eux.

Tous les salariés sont solidaires. L'orateur termine en disant que les employés ont pour devoir et intérêt de s'associer.

Baehr, qui est délégué des ouvriers textiles allemands, signale la pénible situation de ces laborieux, travaillant de longues heures et mal rétribués. Il dit que la politique douanière de l'Amérique et de la plupart des gouvernements européens est désastreuse pour eux. Une organisation internationale des ouvriers textiles est nécessaire et une conférence spéciale se tiendra en dehors des séances pour arriver à ce but.

Cahan annonce l'arrivée d'un délégué du Socialist Club de Washington.

Pierron, délégué belge, propose de clôturer la discussion afin de ne pas perdre de temps, d'autres délégués protestent.

Le président consulte l'assemblée qui décide, finalement, de reprendre le débat le lendemain.

La séance est levée à 6 heures.

La séance du Mercredi 19 Août

La séance s'ouvre à 10 heures, Domela Nieuwenhuis, pour la Hollande, et Branting, pour la Suède, sont élus présidents pour la journée. Le premier s'excuse de la difficulté qu'il éprouve de comprendre les diverses langues employées au Congrès et souhaite qu'on arrive à avoir une langue universelle.

Célestin Demblon, qui remplace au secrétariat Volders, retenu au ministère par les démarches en vue d'obtenir la mise en liberté de Merlino, annonce l'arrivée de deux nouveaux délégués français, ce qui porte à 715 le nombre des groupes français représentés.

Une série de nouveaux télégrammes est parvenue des principales villes de l'Europe.

La discussion de la première question à l'ordre du jour est reprise.

Cahan, délégué des socialistes juifs d'Amérique, se plaint des termes de la résolution proposée au Congrès par la première section, qu'il approuve dans ses dispositions de principe, mais voudrait autrement précise et radicale. Le Congrès de Paris a été trop vague dans ses déclarations. Ici, on doit affirmer nettement la lutte des classes.

Il y a, dit-il, des bureaux de statistiques du travail. Leur organisation est défectueuse, notamment en Amérique. Avec Bebel, il reconnaît cependant la difficulté d'avoir des renseignements exacts et complets.

Quant à la participation aux élections, l'orateur dit que tous les candidats se déclarent toujours prêts à faire leur possible pour l'ouvrier. A l'avenir, ils devront préciser davantage, affirmer le besoin d'abolir le salariat, et exiger des candidats des promesses formelles. Les législateurs doivent être à notre service.

Adler, délégué des socialistes d'Autriche, examine en détail la situation des ouvriers de son pays. Toutes libertés leur sont refusées. Leurs intérêts et leurs tendances sont identiques à ceux de leurs frères d'Allemagne et il doit y avoir entre eux complète solidarité. Il y a cependant, en Autriche, une législation très avancée en faveur de la classe ouvrière, seulement ce sont des lois écrites et non appliquées.

La bourgeoisie a fait pour les lois du travail comme pour les denrées alimentaires : de la falsification partout.

L'orateur déclare que dans l'organisation internationale, il faut que chacun n'oublie pas le mouvement de son propre pays. Il approuve les paroles de Bebel, en Autriche, comme on est démocrate socialiste révolutionnaire, tous les moyens employés doivent tendre à la Révolution.

Incident

La délégation désignée pour aller au ministère de la justice voir le directeur de la sûreté publique est revenue.

Volders a la parole pour rendre compte au Congrès des démarches faites par les délégués spéciaux au sujet de l'incarcération de Merlino.

Le directeur de la Sûreté publique les a reçus et a eu avec eux une conversation brève, pas très courtoise.

Merlino n'a pas été, comme on le craignait, livré à l'autorité italienne, mais arrêté pour rupture de son ban d'expulsion. Il a été embarqué, dans ces conditions, mardi soir, à 4 heures, pour l'Angleterre. Il doit être arrivé en ce moment à Londres.

On applaudit cette nouvelle.

Domela Nieuwenhuis, président, propose, avant la reprise de la discussion, le dépôt de tous les amendements, afin qu'ils soient discutés avant la résolution de la section afin d'éviter des longueurs interminables.

Frankel, le socialiste hongrois, délégué de Paris, donne lecture d'un amendement et le développe ; il s'agit d'un considérant relatif à la lutte des classes à ajouter au projet primitif de résolution voté par la première section.

L'orateur appuie sur la distinction des classes. Il ne faut pas qu'on puisse croire, à un moment donné que, la classe ouvrière s'unira à la classe possédante. La condition réelle de l'émancipation ouvrière, c'est la conquête du pouvoir politique comme moyen d'amélioration économique.

Un autre amendement, déposé par les délégués anglais, recommande l'union des efforts de tous les salariés contre la domination capitaliste et conclut en disant que partout où ils possèdent leurs droits politiques, ils doivent s'en servir pour l'affranchissement du salariat.

Allemane, sous une forme nouvelle, demande par un troisième amendement l'affirmation de la lutte des classes sur le terrain politique et économique.

Adler amende la troisième partie de la résolution dans ce sens que les candidats doivent tous préciser leur adhésion au programme des Congrès socialistes pour pouvoir désormais obtenir les votes des socialistes.

Van Loo, de Bruxelles, demande de la précision ou tout au moins l'inscription des résolutions principales du Congrès de Paris, par exemple : la loi du travail réduit à 8 heures, femmes et adultes, enfants au-dessous de 14 ans, travail de nuit pour les femmes, repos hebdomadaire, instruction obligatoire, laïque et gratuite, entretien des enfants pauvres par les communes, minimum de salaire dans les travaux publics à stipuler dans les cahiers des charges.

Regnard, de Paris, en qualité de membre de la première section, explique que la résolution de cette section est limitée aux termes de la question posée dans l'ordre du jour, la section n'a pas eu la prétention de faire l'éducation socialiste des membres du Congrès.

La citoyenne Marx-Aveling propose le renvoi de tous les amendements au bureau.

Allemane dit que les amendements peuvent se résumer sans nouvelle formalité et être soumis au vote de l'assemblée.

Vandervelde demande que tous les amendements soient renvoyés à la première section. Une motion tendant à ce que les auteurs des propositions se réunissent et s'entendent pour formuler un seul amendement, est présentée également.

Vaillant déclare qu'il n'y en a qu'un, celui de Frankel, déterminant les intentions socialistes, qui dicte les résolutions, celui d'Adler est accepté par la commission.

Holmes, délégué des Trades Unions britanniques, annonce au Congrès qu'avant de prendre une résolution aussi grave que celle qui consisterait à accepter les amendements Frankel et Adler, il faut bien réfléchir. Ce vote serait la rupture complète avec les Trades Unions d'Angleterre. Il ne faut pas défaire à la légère ce qu'on a eu tant de peine à édifier.

Après le dépôt du nouvel amendement, il est décidé, finalement, que tous les amendements seront renvoyés à la section, qui s'entendra sur une résolution définitive, tenant compte des déclarations du délégué des Trades Unions, et présentera rapport à la séance de l'après-midi. A midi, la séance est levée.

La séance du Mercredi après-midi

La séance est reprise à 3 heures.

Le secrétaire Volders donne lecture d'une série de télégrammes venant de divers pays et exprimant des vœux pour la réussite du Congrès.

La délégation anglaise propose de faire une démonstration en faveur de la fraternité universelle des ouvriers sur le champ de bataille de Waterloo, mais en présence des observations d'autres nationalités, le projet est retiré.

Le président Domela Nieuwenhuis rouvre la discussion sur le premier point : la Législation du travail.

Vandervelde rectifie une partie de son rapport en ce qui concerne la Hongrie. Un des délégués hongrois ayant déclaré que la loi interdisant le travail du dimanche a produit de bons résultats, un autre délégué, Kirschner, conteste cette appréciation et assure que les patrons hongrois se sont arrangés de façon à regagner, pendant la semaine, le temps perdu le dimanche.

Le rapporteur déclare que c'est un argument de plus en faveur de l'établissement d'une enquête permanente sur le travail. Bebel la déclare impraticable. De semblables bureaux ont été institués dans d'autres pays. Ailleurs, les ouvriers ont établi des Bourses du travail. La première section vient d'adopter à l'unanimité le paragraphe relatif à l'enquête.

La proposition de Frankel et consorts, tendant à déclarer que les réformes réclamées par les socialistes ne sont que des moyens d'application destinés à préparer la Révolution sociale, a été adoptée également à l'unanimité par la section qui a proclamé la nécessité de la lutte des classes. Pour la première fois, socialistes révolutionnaires et trade-unionistes se sont trouvés d'accord pour proclamer la nécessité de la lutte des classes.

On acclame.

Il y a un fait nouveau, sans précédent : les socialistes du monde entier se sont groupés, suivant la parole de Karl Marx : « Prolétaires du monde, unissez-vous ! »

De longs applaudissements retentissent.

La section s'est mise d'accord sur un texte qu'elle soumet au Congrès, demandant le vote à l'unanimité, par acclamations. Ce texte est celui modifié par l'amendement Léo Frankel, et par l'amendement de la délégation anglaise, il est ainsi conçu :

Suit la résolution sur la législation du travail : voir la page du Congrès.

Cette résolution, soumise au Congrès, est votée par acclamations.

La question juive

De l'attitude que les travailleurs organisés de tous les pays doivent prendre concernant la question juive

Volders explique que le rapport sur la deuxième question n'est pas encore prêt. Il y a des dissentiments sur certains points au sein de la commission. On pourrait cependant commencer à discuter cette question, qui porte sur le droit de coalition, de ses garanties, des grèves, du boycottage et du mouvement corporatif au point de vue international. La minorité exposerait ses vues, sans préjudice des observations à présenter par la majorité. Toutefois il vaudrait mieux se mettre d'accord pour discuter le quatrième point, la question juive, sur laquelle le bureau présente rapport et qu'il est facile de trancher.

Au surplus, la discussion ne sera pas longue. L'opinion est faite parmi les socialistes de tous les pays. Il faut cependant que, par déférence pour le délégué Cahan, venu expressément d'Amérique, on entende son rapport. Le bureau proposera ensuite son ordre du jour.

Cahan dit qu'il doit avant tout déclarer qu'il ne vient pas exposer les griefs de la race juive. Il se présente ici comme ouvrier représentant des ouvriers. Il sait que parmi les congressistes il n'y a pas de question militaire, puisque le socialisme n'admet pas de soldats. Cependant, les circonstances forcent à discuter la question militaire, il en est de même pour la question juive.

Il demande l'égalité pour tous. La question juive a amené une guerre civile qui a éclaté dans plusieurs pays. Les socialistes, dans cette guerre qu'on essaie d'allumer entre juifs et chrétiens, doivent prendre une attitude. Il faut exprimer notre sympathie pour les travailleurs juifs qui sont en guerre perpétuelle contre le système de marchandage qu'on organise contre eux en Amérique. Il faut abolir la lutte des classes qu'on poursuit contre eux.

Il y a, en Amérique, des syndicats qui refusent d'admettre des nègres parmi eux. S'il y avait des syndicats en Russie, ils refuseraient d'admettre les juifs. Tous les journaux russes attaquent les juifs et disent que les travailleurs socialistes détestent les juifs. On vous demande de déclarer que ce n'est pas vrai, que vous êtes les ennemis de tous les exploiteurs, qu'ils soient juifs ou chrétiens — des acclamations prolongées soulignent ces mots, — et que vous avez autant de sympathie pour les travailleurs juifs que pour les travailleurs chrétiens.

Ce sera une réponse aux calomnies de la presse russe, et ce sera pour les juifs un moyen d'avoir leur part dans l'émancipation du prolétariat. On acclame chaleureusement cette protestation.

Volders, rapporteur, déclare presque inutile une affirmation de sympathie pour les juifs persécutés dans différents pays. Une pareille proposition est superflue dans un Congrès socialiste. Partout les socialistes sont pour les opprimés contre les oppresseurs et pour les exploités contre les exploiteurs. Les opprimés et les exploités de tous les pays sont frères.

Il n'est donc pas nécessaire de demander au Congrès de stigmatiser les agissements des capitalistes de certains pays contre les juifs. La question juive n'a pour but que de servir de dérivatif à la question sociale et d'exciter les uns contre les autres des citoyens qui ont les mêmes ennemis, qu'ils soient juifs ou papistes.

Le martyrologe socialiste en Russie compte trop de noms juifs pour que nous soyons suspects de voir des ennemis dans les juifs russes.

La campagne antisémitique est l'invention du grand capitalisme, elle est sortie de la haine du capitaliste chrétien contre le capitaliste juif, plus habile que lui.

Un débat sur la question sémitique n'est pas nécessaire ici. Les applaudissements qui ont accueilli les paroles du compagnon Cahan prouvent assez notre sympathie et notre fraternité pour les travailleurs juifs. Le salut pour eux, c'est de se réfugier dans les rangs du parti socialiste international.

Ces paroles soulèvent de longs applaudissements.

Le texte primitif est amendé à la demande de la délégation anglaise qui voudrait, afin d'avoir l'adhésion de toutes les fractions, voir mettre partis ouvriers et socialistes au lieu de partis socialistes. Cette modification est adoptée par le bureau.

Ensuite, après une déclaration de Regnard, de Paris, qui, tout en constatant les ravages que font les juifs riches, ne veut pas qu'on persécute les juifs pauvres, et une observation d'Argyriadès, de Paris, prétendant qu'il faut désapprouver aussi les excitations de certains sémites, on admet d'ajouter philosémitiques au paragraphe qui parle d'excitations antisémitiques.

Avec ces amendements, la proposition est soumise au Congrès et votée à l'unanimité, par acclamations :

Suit la résolution sur la question juive : voir la page du Congrès.

Après ce vote, la séance est levée, au milieu d'une vive émotion.

La séance du Jeudi 20 Avril

Le Congrès s'ouvre à 10 heures.

Avant la séance, les délégués de toutes les organisations féminines se sont réunis pour examiner la possibilité d'une entente entre toutes les sociétés s'occupant des droits et intérêts de la femme.

Les deux présidents choisis sont Turati, pour l'Italie et Roscher, pour l'Autriche-Hongrie.

C'est Turati qui parle. Il remercie l'assemblée d'avoir choisi un président parmi les délégués du pays où fleurit l'oranger, mais où il ne fleurit pas pour le pauvre laboureur où, malgré la beauté du ciel, règne un si grande tristesse, surtout parmi les ouvriers agricoles. Sur cette terre, qui a été le champ de bataille du progrès, s'est formé un parti socialiste actif et énergique, qui va joindre fraternellement ses efforts à ceux des partis ouvriers des autres pays.

Il est heureux qu'on ait choisi pour présider avec lui cette séance un délégué autrichien. Tout le monde comprendra la signification de cette double alliance, qui se fortifiera encore. Dans notre enfance, on enseignait en Italie la haine de l'Autriche. Aujourd'hui on nous prêche l'adoration des «kaiserkoningen» et la haine des républicains français. Tout cela ne sert de rien. On ne dispose pas ainsi des sentiments d'un peuple.

Le peuple italien méprise toutes ces manœuvres, il se proclame le frère de tous les peuples, qui, comme lui, cherche à s'émanciper. Des acclamations prolongées saluent ce vibrant discours.

Le Congrès entreprend la suite de l'ordre du jour.

L'organisation, les coalitions et l'agitation

II. — Du droit de coalition, de ses garanties, des grèves, du boycottage et du mouvement corporatif au point de vue international.

X. — Organisation sérieuse et pratique : a) de la correspondance ouvrière internationale ; b) de la statistique ouvrière universelle ; c) de l'entente internationale entre les ouvriers de tous les métiers, par la création d'un Comité syndical par nation et un Comité syndical international ; d) de la communication régulière de renseignements divers, au moyen d'un almanach et d'un calendrier socialistes internationaux, traduits dans toutes les langues et paraissant annuellement; e) de la propagande et de l'agitation socialistes dans tous les pays.

On reprend la discussion de l'ordre du jour. La décision a été prise par les sections, d'accord avec le bureau et le Congrès, de fusionner l'article II, traitant du droit de coalition et du mouvement corporatif, avec l'article X, concernant l'organisation, la correspondance, la statistique, la propagande et l'agitation.

Cela admis, le débat s'ouvre.

Groussier, délégué français, rapporteur, déclare que la section a jugé les deux questions connexes.

La partie principale à examiner est le groupement de syndicats en vue de l'émancipation sociale des ouvriers.

C'est surtout dans ces organisations ouvrières que nous devons nous grouper pour changer la société. Elles doivent défendre avant tout les intérêts professionnels proprement dits et aussi servir de base à la société future. Il faut que ces associations aient des relations très étendues et possèdent des renseignements statistiques. Il est donc utile que les associations soient unis en fédérations nationales et internationales : les nationalités n'existent pas pour nous.

Les difficultés existent, dans un Congrès on doit déclarer où l'on veut aller. On a fait remarquer que les gouvernements défendront nos fédérations internationales cela ne fait rien, nos adhérents resteront.

Il faut nécessairement centraliser les renseignements que les fédérations peuvent fournir. On a proposé la création d'un comité syndical international.

L'organisation ouvrière n'est pas encore assez puissante pour cela. On peut instituer dans chaque pays un comité syndical, correspondant avec ceux des autres pays. Chaque pays restera libre de le composer à son gré.

La section a jugé, au sujet des grèves et du boycottage, seules armes des ouvriers, utile d'inviter les travailleurs à ne pas entamer de grèves sans s'être assurés qu'elles peuvent réussir et n'y recourir qu'avec de la prudence.

L'idée d'une législation du droit de réunion et de coalition doit être examinée, avant tout il faut que les associations ouvrières ne se localisent pas, et qu'elles aient des rapports suivis. La question ouvrière doit être une, et être résolue en même temps par les travailleurs des différents pays et des différents métiers. On applaudit le rapport et les conclusions suivantes déposées par le rapporteur au nom de la majorité de la section :

LE CONGRÈS,

Déclare que l'exploitation des travailleurs par la classe capitaliste leur impose le devoir de s'unir et de se coaliser pour préparer leur affranchissement.

A cet effet, ils devront s'organiser fortement, non seulement pour lutter contre le patronat, mais aussi pour établir les bases d'une société égalitaire.

Les travailleurs du monde entier sont tous solidaires et leurs groupements doivent briser les barrières dites nationales.

Au capitalisme international, ils ont le devoir d'opposer l'Internationale des travailleurs.

Ils devront, donc, dans les syndicats, entretenir des relations continuelles avec les syndicats similaires des autres pays, et préparer ainsi, par des fédérations corporatives internationales, le groupement des forces ouvrières du monde entier.

Les législations des différents pays supportant des entraves à la liberté d'association nationale et internationale, ils devront mettre en demeure les pouvoirs publics de faire cesser cet état de choses, mais devant surtout compter sur eux-mêmes pour faire aboutir leurs revendications ; ils devront, quoi qu'il advienne, réaliser cette union, seul gage du succès.

Considérant, d'une part, la difficulté présente d'organiser cette vaste association et, d'autre part, la nécessité d'établir immédiatement des relations entre les travailleurs des différents pays, il sera constitué dans chaque nation un secrétariat syndical, chargé de recueillir les statistiques et documents nécessaires à l'ensemble des organisations ouvrières.

La grève et le boycottage, étant actuellement les seules armes pour lutter contre le capital, les groupements corporatifs, qui devront y recourir, y procéderont avec énergie. Ils devront y être aidés par toutes les autres organisations et, principalement, par celles similaires des autres pays. Néanmoins, lorsque cela sera possible et que la dignité ouvrière n'en sera pas atteinte, les travailleurs devront plutôt recourir à l'arbitrage qu'à la grève.

Et, dans tous les pays, une propagande incessante et énergique devra être faite en faveur des organisations ouvrières, afin que tous les travailleurs s'unissent non seulement pour la lutte momentanée, mais surtout avec la volonté de poursuivre et d'atteindre leur émancipation définitive.

  1. ASSOCIATIONS CORPORATIVES

1° Des Associations syndicales purement ouvrières devront être fondées dans tous les pays et pour tous les métiers ; 2° Elles auront pour but la défense des salaires, la réduction des heures de travail et surtout la transformation du régime capitaliste actuel en un régime de répartition égalitaire des produits du travail; 3° Elles devront se fédérer par corporations similaires nationalement et internationalement. Ces fédérations corporatives nationales et internationales devront éviter de localiser leurs revendications, la question ouvrière étant une et ne pouvant être résolue que par l'entente et l'union de tous les métiers.

  1. CORRESPONDANCE, STATISTIQUE, PROPAGANDE

1° Les Associations professionnelles entretiendront des relations suivies avec les organisations similaires du même pays et des pays étrangers ; 2° Un secrétariat syndical sera constitué dans chaque pays, à l'effet de centraliser les renseignements, statistiques, etc., intéressant les associations et fédérations corporatives et de correspondre internationalement avec les autres secrétariats ; 3° Le rôle de ces secrétariats sera purement administratif ; 4° La plus grande autonomie est laissée aux différentes nationalités pour la constitution de ces secrétariats ; 5° Tous les ans un rapport sera publié, dans toutes les langues par les soins des secrétariats, sur la statistique et les résultats de la propagande corporative et socialiste; 6° Ceux des pays de même langue s'entendront pour publier un almanach commun destiné à faire de la propagande, surtout dans le prolétariat agricole.

La statistique portera principalement sur les points suivants :

1° Population ouvrière par métiers, âges, sexes, villes, départements, provinces, nations; 2° Conditions générales, hygiéniques, accidents du travail, règlements d'ateliers ; 3° Durée du travail ; 4° Salaire par jour, semaine, mois, année pour hommes, femmes et enfants ; 5° Mode de paiement ; 6° Amendes, retenues, mise à pied; 7° Chômage; 8° Rapports existant entre les métiers et les organisations syndicales de chaque pays ; 9° Grèves passées, leurs causes, leur but, leur coût et leurs résultats ; 10° Lois et conditions réglant les rapports entre le travail et le capital, coalition, arbitrage; 11° Placement des ouvriers par les syndicats, bourses de travail, et tout autre mode d'embauchage; 12° Déplacement du travail et ses causes ; 13° Quantité de production, de consommation, d'exportation, d'importation, de transit ; 14° Traités de commerce, octrois, douanes; 15° Emigration, immigration; 16° Nourriture : qualité, coût; 17° Logement : mode de payement, hygiène, cités ouvrières dépendant ou non de l'employeur; 18° Vêtements et autres objets de première nécessité ; 19° Mode d'éducation et d'instruction, écoles professionelles et moyennes d'instruction ; 20° Assurances, secours mutuels; 21° Mortalité, causes; 22° Travail des prisons ; 23° Nomenclature et adresses de tous les groupements ouvriers.

  1. Coalitions, Grèves, Boycottages

1° La liberté de coalition, strictement prohibée dans certains pays, restreinte dans d'autres, sera revendiquée par toutes les organisations ouvrières ; 2° La grève et le boycottage étant des armes à double tranchant, les organisations ouvrières ne devront y recourir qu'avec une grande prudence, surtout lorsqu'elles ne seront pas provoquées par les attaques patronales ; 3° La plus grande propagande sera faite pour que tous les travailleurs soutiennent les groupements ou fédérations qui entreprendront des grèves ; 4° Les groupements similaires des autres pays devront faire tous leurs efforts pour aider au triomphe des corporations en grève, soit par un mouvement analogue, soit en les soutenant moralement et pécuniairement ; 5° Les travailleurs devront se préparer par une forte organisation à l'éventualité d'une grève générale.

Renvoyé par la première section :

  1. LÉGISLATION POUR GARANTIR LES DROITS D'ASSOCIATION ET DE COALITION

Les travailleurs mettront les pouvoirs publics des différents pays en demeure d'adopter un projet de loi, relatif aux syndicats professionnels et dont les points principaux sont les suivants :

1° Tous les syndicats professionnels ayant pour objet l'étude et la défense des intérêts économiques de tous les salariés pourront, à leur volonté, se former en unions ou fédérations avec les syndicats appartenant, ou non, à la même profession ; 2° Ces unions ou fédérations pourront se relier suivant leurs intérêts avec les unions ou fédérations similaires des autres nationalités sous forme de fédérations internationales ; 3° Tout salarié doit faire partie d'un syndicat ; 4° Chaque syndicat devra recevoir dans son sein les étrangers au même titre que les nationaux ; 5° Il ne sera fait aucune différence entre les membres du syndicat en tant qu'étrangers ou nationaux pour les différents emplois d'administration nécessaires aux syndicats ; 6° Les syndicats et fédérations posséderont la personnalité civile ; 7° Le placement des travailleurs sera fait uniquement par l'intermédiaire des syndicats professionnels et des bourses du travail, dont ils ont la direction ; 8° Les travaux publics ne seront concédés qu'aux syndicats professionnels ouvriers. En cas de non acceptation d'un syndicat, ces travaux ne pourront être concédés qu'à des patrons n'occupant que des ouvriers syndiqués ; 9° Le droit de coalition sera garanti par la loi, des pénalités sévères seront édictées contre ceux qui porteront atteinte aux droits d'association et de coalition ; 10° Les lois contre l'Internationale, ainsi que toutes celles portant entrave à la liberté d'associations seront abrogées.

Boch, délégué allemand, présente alors le rapport de la minorité, la section n'ayant pas été unanime.

Il y a des difficultés pratiques qui s'opposeront à la réalisation du projet d'organisation internationale qui est soumis à l'assemblée. Les ouvriers allemands ont une position politique et économique toute spéciale. La majorité de la section ne l'a pas compris. Le projet serait excellent, s'il était réalisable, mais il ne l'est pas.

Les Allemands sont sincèrement internationaux. Ils ne peuvent cependant admettre une organisation centrale internationale, qui serait illégale d'après les lois de leur pays. Ils croient que le meilleur moyen d'établir une entente internationale serait d'instituer un secrétaire chargé de la correspondance entre les différents pays, ou d'établir un échange de renseignements, semblable à celui qui s'est fait récemment entre tisseurs et métallurgistes. Ce procédé serait très simple, c'est le seul auquel les socialistes allemands pourraient participer.

Au sujet des grèves, les socialistes allemands sont hostiles à toute grève générale.

L'orateur dépose la résolution suivante émanant, de la minorité :

LE CONGRÈS, Considérant : Que, dans les circonstances économiques actuelles, et à la suite des efforts des classes maîtresses pour amoindrir de plus en plus les droits politiques et aggraver les conditions économiques de la classe ouvrière, les grèves et les mises en interdit (boycottages) sont une arme indispensable aux travailleurs, soit pour repousser les attaques de leurs adversaires, tendant à empirer leur situation politique et sociale, autant que cela est possible dans la société actuelle ;

Considérant, de plus, que les grèves et les mises en interdit sont des armes à deux tranchants qui, employées mal à propos, peuvent être plus nuisibles qu'utiles aux intérêts de la classe ouvrière ;

Le Congrès recommande aux travailleurs de bien réfléchir et de bien examiner les circonstances dans lesquelles ils doivent user de ces armes, ainsi que de la façon dont ils doivent s'en servir.

Le Congrès considère surtout comme absolument nécessaire que la classe ouvrière s'organise corporativement (syndicalement), afin que par leur masse et par les ressources dont les travailleurs disposent, ils puissent atteindre, après être bien préparés, leur but d'une façon complète.

En conséquence, le Congrès recommande à tous les travailleurs de soutenir énergiquement les organisations corporatives (syndicales), et il proteste contre toutes les tentatives gouvernementales et patronales pour entraver, de quelque façon que ce soit, le droit de coalition des travailleurs.

Pour assurer le droit de coalition, le Congrès demande que l'on abroge les lois qui y portent atteinte et fait aux travailleurs un devoir d'agir énergiquement pour atteindre ce but.

Comme une union internationale des organisations des différents pays, dans les circonstances actuelles, n'est pas possible, le Congrès recommande aux organisations de chaque pays de manifester leur sentiment de solidarité, en cas de besoin, par une assistance mutuelle ; la forme de cette manifestation étant laissée à l'initiative de chaque pays.

Aveling, délégué anglais, parle au nom de soixante-dix corporations, comprenant soixante-dix mille hommes.

Il combat la création du comité international du travail, il estime que le projet, tout en étant de nature à plaire, est difficile à réaliser pratiquement. Il ne voudrait pas d'organisation centrale.

Il préconise la création de secrétaires internationaux dans chaque pays, chose faite en Angleterre. Il n'est rien de plus utile pour l'entente des travailleurs de tous pays. L'orateur termine, au milieu d'applaudissements enthousiastes, en déclarant que l'Internationale n'est pas morte, mais qu'elle est bien vivante.

Le président Turati lit un amendement de Fauviaux, délégué du Borinage, stipulant l'obligation pour les ouvriers venant travailler dans un autre pays, de se faire inscrire aux syndicats nationaux et de se soumettre à leurs règlements, sous peine d'être déclarés traitres et bannis du travail par tous les moyens. Des protestations s'élèvent contre cette dernière stipulation.

Delescluze, délégué français, accepte la proposition des Allemands avec un amendement stipulant la constitution de syndicats centraux nationaux, mais sans s'astreindre à une organisation unique et rigoureuse, en tenant compte des exigences locales.

Singer propose qu'on procède à la discussien générale sans perdre de temps à discuter des amendements, qui devront être successivement déposés et concentrés par la commission, afin d'arriver à une solution qui rallie autant que possible toutes les opinions.

Les socialistes allemands déclarent accepter l'amendement Delescluze.

Allemane réclame l'audition de la minorité, l'amendement en question n'étant pas l'amendement de tous les Français.

Roscher, le délégué autrichien, président, dit qu'il y a un malentendu. La discussien générale aura lieu, mais les projets et amendements seront tous renvoyés à la commission.

Le débat se prolonge en toutes langues, il est assez confus, Volders propose de le terminer et de fixer pour l'après-midi l'ordre du débat, de telle manière qu'on limitera à deux orateurs par nation, un pour et un contre, la discussien générale de la question.

La séance est levée à midi et demi.

La séance du Jeudi après-midi

On reprend la séance à 2 1/2 heures, après qu'il y a eu réunion des sections et du bureau pour l'organisation de la discussion et la préparation des résolutions relatives aux questions à examiner.

Le secrétaire donne lecture d'une longue série de télégrammes et d'adresses, venant principalement d'Allemagne.

Le président Turati lit une lettre du compagnon Merlino, qui donne des renseignements sur son expulsion et son voyage. Il fait des communications relatives à l'ordre de discussion.

Vandervelde annonce le projet de l'organisation, pour fin octobre prochain, à Bruxelles, d'un Congrès socialiste international d'étudiants et anciens étudiants.

La discussion est reprise.

Delporte, délégué de Belgique, déclare que le désaccord n'est pas aussi grand qu'on a pu le croire. Dans la pensée de la commission, il ne s'agit pas de créer un secrétariat central pour tous les pays, mais un secrétariat général par pays, concentrant toutes les communications nationales. Le désaccord ne porte plus que sur le mode d'organisation de ce secrétariat. D'après la majorité, le bureau ne devait s'occuper que des syndicats, tandis que la minorité voulait l'étendre à toutes les formes de la question sociale.

Une fédération internationale des syndicats serait une œuvre incomplète, qui n'examinerait qu'une face de la question. La fédération, bornée aux organismes socialistes, serait également incomplète. Il faut une grande organisation comprenant tous les éléments de renseignements et de statistiques.

La question ouvrière sollicite le concours de toutes les intelligences. Le Congrès, s'il peut laisser aux différents pays l'autonomie la plus complète, peut émettre son avis sur la meilleure façon de procéder.

Il n'y a pas accord non plus sur la grève générale. On pourrait arriver à s'entendre par l'émission d'un vœu en faveur de toutes les grandes grèves.

L'orateur dépose sur le bureau deux amendements qui seront joints aux autres. Ils sont relatifs aux points qu'il a soulevés.

Dazinski, délégué polonais, est présent au Congrès pour déclarer l'impuissance des Polonais à organiser des associations ouvrières, mais pour manifester leurs sympathies aux organisations des autres pays. En Russie le droit d'association n'existe pas, les délégués de la Pologne concluent donc qu'il faut permettre à chaque nation de s'organiser comme elle le peut.

En Allemagne et en Autriche, les Polonais marchent la main dans la main avec les socialistes des deux pays. Ils lutteront toujours avec enthousiasme et feront leur devoir pour mettre à exécution les résolutions prises par le Congrès.

Vlieggen, délégué hollandais, reconnaît la nécessité d'une organisation internationale. Il avait toutefois espéré autre chose que des vœux stériles. Il se prononce nettement pour l'organisation des secrétariats nationaux.

Toutes les statistiques sont sujettes à caution. La meilleure, à son avis, est la statistique officielle, sous le contrôle des corporations ouvrières, comme Domela Nieuwenhuys a demandé de rétablir en Hollande.

L'orateur proteste contre le maintien du truck-système, par lequel les industriels imposent à leurs ouvriers l'acquisition des outils et des denrées d'alimentation à l'usine ou à l'atelier.

Parnell, délégué anglais, représentant des Chambres syndicales comptant ensemble 315,000 ouvriers, parlant au nom de la délégation, reconnaît que le salut de la classe ouvrière dépend d'une organisation internationale universelle qui doit être l'œuvre des travailleurs eux-mêmes. Les bourgeois socialistes, qui ont des principes acquis, pourraient plus utilement employer leur énergie à convertir la bourgeoisie.

Il faut qu'il y ait dans chaque nation un centre de ralliement pour l'échange des statistiques nationales, condensant les renseignements internationaux.

L'orateur parle de l'esprit de fraternité qui doit animer tous les ouvriers les uns envers les autres.

En Angleterre, on ne croit pas généralement à la possibilité de l'organisation de la grève générale. Si tous les ouvriers entraient dans les syndicats, il n'y aurait plus de grève possible.

Les intérêts de tous les travailleurs sont communs, les décisions à prendre par nationalité sont bonnes pour toutes les nations. L'organisation nationale est désirable et l'orateur se rallie à l'amendement, sous la seule réserve de la possibilité de réalisation, proposant la création d'un secrétariat central du travail pour chaque pays.

Pokorny, délégué d'Autriche, trouve que le Congrès international ne peut pas décider plus qu'on ne peut réaliser. En Autriche, les comités centraux seraient immédiatement poursuivis par la police. Il faut donc se restreindre à ce qui est possible. On doit moins parler et agir, chacun selon ses moyens et selon ses forces.

Turati, président, assure au nom du bureau que l'amendement Delescluze rallierait toutes les nationalités. Il faudrait, dans ces conditions, pour abréger, entendre cet amendement.

Delescluze rappelle qu'il y avait le matin une pyramide d'amendements, le sien, a eu le bonheur de rallier l'avis de tous les pays. La France l'admet aussi, malgré ses préférences et ses aspirations, à cause de la différence de législations des divers pays.

L'orateur donne lecture de son amendement, qui se rapproche de la résolution proposée par les socialistes allemands. Il déclare que toutes les nations s'y rallient. Des protestations s'élèvent de la part de la délégation belge.

L'orateur explique qu'il a cru à l'adhésion de la Belgique parce qu'il avait vu les noms de Vandervelde et d'Anseele parmi les adhérents. Quant à l'Angleterre, qu'il a cité aussi, il faut dire toute la Grande-Bretagne.

Roscher, président, propose la clôture et le vote par nationalité.

Groussier réclame et dit qu'il faut laisser répondre la commission, qu'on n'a pas encore entendue.

Le Président dit que si on est d'accord de clore la discussion, on doit respecter le vote.

Groussier proteste contre la clôture en disant que c'est illégal.

On vote, la majorité des mains levées est pour la clôture. La commission, les délégués français et belges protestent. Il y a du tumulte et on ne peut s'entendre.

Le Président apprend, le bruit diminuant, que l'Allemagne a adopté l'amendement Delescluze à l'unanimité, l'Autriche également et qu'il consulte l'Angleterre qui, également, adhère à l'unanimité.

Volders, au nom de la Belgique, demande de ne voter que sur le texte définitif de l'amendement imprimé. On ne pourra pas, de cette manière, dire ainsi qu'on aura, par un moyen quelconque, essayé d'étouffer la discussion. L'adhésion du Congrès est acquise.

Groussier apprend que la commission s'y rallie, mais demande que les traductions soient exactes et concordantes.

On vote finalement sur la proposition Volders qui est adoptée. La séance est levée à six heures du soir et le vote définitif fixé au lendemain à l'ouverture de la séance.

La séance du Vendredi 21 Août

Il est 10 1/4 heures quand la séance s'ouvre. Ainsi qu'il a été annoncé jeudi après-midi, le vote sur la résolution définitive de la deuxième section se fera avant toute discussion.

Les deux présidents désignés sont Constant Mille, pour la Roumanie, et Jeppesen, pour la Norwège.

Mille remercie le Congrès de l'honneur qu'il lui a fait, étant jeune encore, et au parti ouvrier roumain, également en pleine jeunesse, de l'appeler à présider la séance importante dans laquelle on discutera la question du militarisme.

Le président flétrit le militarisme qui pèse d'un poids très lourd sur l'Europe et amène la bourgeoisie française à incliner la République française devant le tsar blanc, rouge du sang des martyrs nihilistes. On applaudit. L'orateur ajoute, en ce qui concerne la Roumanie, que la moitié du budget est consacrée aux dépenses militaires. Les paysans, eux, plus malheureux que ceux d'Italie, arrivent à ne gagner que cinq centimes par jour et habitent des huttes pires que les demeures des troglodytes.

Ces paroles provoquent une vive émotion parmi l'assemblée.

Un groupe de délégués français demandent d'accélérer les travaux et raccourcir les discussions, afin qu'on finisse samedi.

Les garçons limonadiers bruxellois invitent les délégués de leur corporation à une réunion qui aura lieu la nuit, à minuit et demi, au Cygne.

Sanial, délégué américain, qui représente des groupes d'alimentation, y prendra la parole.

Dumay, le député au Parlement français, est revenu de Wignehies, près Fourmies.

Il annonce que les grévistes sont calmes, malgré d'incroyables provocations. Un ouvrier a été renvoyé pour cause de propagande syndicale ; ses camarades se sont mis en grève ; des traîtres sont venus les remplacer. Les ouvriers qui travaillaient ont demandé aux patrons de sortir une demi-heure plus tôt pour aller huer ces faux frères, refus a été opposé et le lendemain tous sont sortis sans permission pour leur faire un charivari. Le jour suivant, pour ce fait, seize cents ouvriers étaient renvoyés.

Les livrets ont été déposés chez le maire et un demi-bataillon est venu de Lille occuper la commune. Thivrier et Baudin sont repartis pour Paris informer le président du Conseil. Les députés socialistes ont organisé deux réunions dans lesquelles ils ont fait connaître les décisions du Congrès. Quatre mille citoyens et citoyennes ont accompagné la députation à la gare remettant douze bouquets pour le Congrès. Des applaudissements éclatent. L'orateur déclare qu'il a promis que, soit ici, soit chez eux, les congressistes feront acte de solidarité.

Une collecte s'organise aussitôt dans la salle.

Le vote va se faire sur la résolution définitive de la deuxième section.

On annonce, du bureau, que les carriers de Sprimont ont envoyé un délégué.

Les nationalités ont accepté la proposition des socialistes allemands, modifiée par Delescluze, la plupart à l'unanimité. Il y a quatre opposants, formant la minorité parmi les délégués belges et trois parmi la délégation française.

On passe à l'appel des nationalités et toutes répondent affirmativement. Le texte adopté est ainsi conçu :

Suit la résolution sur le droit de coalition, les grèves et le mouvement corporatif : voir la page du Congrès.

Cette résolution étant adoptée, des applaudissements enthousiastes soulignent cette approbation. Le Congrès passe ensuite à la discussion de la question du militarisme.

Le militarisme

De la position et des devoirs de la classe ouvrière vis-à-vis du militarisme.

La commission a nommé deux rapporteurs, un de nationalité allemande, Wilh. Liebknecht, et un de nationalité française, Ed. Vaillant, qui, tous deux, s'exprimeront sans qu'il y ait de traduction, l'accord existe sur la manière d'envisager la question du militarisme.

Liebknecht, qui prend la parole d'abord, déclare que la commission a été presque unanime. Il n'y pas eu de divisions entre Français et Allemands. On ne devait pas craindre que des socialistes français fussent animés du désir de revanche contre l'Allemagne, on n'en a pas fait mention, il n'en a pas été dit un mot. La question de l'Alsace-Lorraine n'est pas une question socialiste.

Il y a eu des propositions de provoquer, en cas de guerre, la grève et l'insurrection des soldats. Elles sont faites par des délégués dont les pays ne subissent pas le poids écrasant du militarisme des nations ayant un régime militaire absolu, on les a écartées.

Un projet a été soumis afin que, dans tous les pays, la Fête du 1er mai fut, non seulement celle du travail, mais aussi celle de la fraternité des peuples.

Un Congrès socialiste ne peut prendre à ce sujet l'attitude d'un Congrès de philanthropes bourgeois. Il y a une guerre qui se poursuit toujours, c'est la guerre des classes, la guerre entre les peuples n'en est qu'un aspect. L'ennemi du travailleur allemand n'est pas le citoyen français, c'est le bourgeois allemand. Au contraire, le prolétaire français est son allié. La bourgeoisie allemande voudrait bien le désarmement, mais elle a besoin de son énorme armée permanente pour résister au prolétariat allemand. Des applaudissements retentissent.

Une guerre, auprès de laquelle celle de 1870 ne sera qu'un jeu d'enfants, menace et pourra faire reculer la civilisation d'un siècle. Le prolétariat doit l'empêcher par une propagande incessante, afin d'épargner au monde cette épouvantable catastrophe en assurant le triomphe du socialisme. La seule garantie contre les désastres du militarisme réside dans l'organisation socialiste.

On acclame longuement ce discours.

Vaillant, renouvelant la déclaration de Liebknecht, dit qu'il n'a pu être question dans la commission de questions territoriales. Le socialisme, en effet, par son avènement, assurerait à chaque pays son autonomie, ainsi que le droit de disposer de lui-même.

Il faut arriver à la suppression des armées permanentes. Le Congrès de Paris s'est prononcé, il y a deux ans, pour la nation armée comme mesure transitoire. On doit condamner absolument le militarisme et faire connaître les raisons pour lesquelles on le condamne. C'est le régime capitaliste qui maintient partout l'état de guerre entre les classes, comme entre les peuples.

On n'a pas à faire le tableau des maux que cause le militarisme, les impôts écrasants, l'encasernement, la démoralisation qui en résultent. En combattant le capitalisme, nous combattons le militarisme ; on encaserne les prolétaires pour maintenir la servitude de l'usine. Les travailleurs doivent avoir en haine les manœuvres chauvines destinées à servir de dérivatif à la question sociale, ils ont pour devoir d'attaquer les alliances que les gouvernements bourgeois contractent pour maintenir l'état de choses actuel. La triple alliance est condamnable, mais il faut infliger une flétrissure aux chauvins français qui, grotesques et criminels, revenus aux traditions césariennes, par une union monstrueuse, ont prostitué la République au tsar, pendeur de nihilistes.

En 1870, on acclamait la paix à Paris, tandis qu'au Reichstag les socialistes allemands protestaient contre l'écrasement de la France. Le socialisme, depuis, a grandi. Il ne doit pas y avoir de moyens devant lesquels on devrait reculer pour empêcher la guerre, il faudrait montrer au besoin, par des actes, que les socialistes iraient jusqu'au bout. On ne peut prescrire aux socialistes de chaque pays l'attitude à prendre.

Une résolutien générale condamnant le militarisme, laissant à chacun le choix des moyens à employer pour le combattre est donc soumise au vote. Il est entendu également que non seulement, dès maintenant, on s'y attaquera par tous les moyens d'agitation et de propagande, mais qu'au jour d'une déclaration de guerre, les socialistes feraient tout leur devoir.

Des applaudissements chaleureux saluent la fin de cette déclaration.

Le texte de l'ordre du jour de la section est ainsi formulé :

Suit la résolution sur le militarisme : voir la page du Congrès.

Le président propose la clôture de la discussion et le vote de la résolution. La majorité des congressistes appuie, mais des protestations se font entendre, notamment de la part des délégués hollandais.

Domela Nieuwenhuis, au nom de la Hollande, dit qu'on ne peut pas étouffer le débat et que les socialistes hollandais ont à présenter et défendre une résolution contenant des idées qu'on doit laisser librement émettre.

On demande d'une part la lecture de cette proposition, d'un autre côté la clôture de la discussion. On lit d'abord la résolution hollandaise, ainsi rédigée :

LE CONGRÈS, Considérant : Que les divergences nationales ne sont jamais dans l'intérêt du prolétariat, mais dans celui de ses oppresseurs ;

Considérant que toutes les guerres modernes, exclusivement suscitées par la classe capitaliste dans son intérêt, sont un moyen, dans ses mains, pour briser la force du mouvement révolutionnaire et consolider la suprématie bourgeoise par la continuation de l'exploitation la plus honteuse ;

Considérant qu'aucun gouvernement ne saurait invoquer comme excuse qu'il a été provoqué, attendu que la guerre est le résultat d e la volonté internationale du capitalisme ;

Le Congrès international ou vrier socialiste de Bruxelles déclare que les socialistes de tous les pays répondront à la proposition d'une guerre par un appel au peuple pour proclamer la grève générale.

Après cette lecture, la clôture est rejetée par la majorité de l'assemblée.

Le dépôt est annoncé d'un amendement du délégué français Rouanet relatif aux causes politiques de la grève. Cet amendement sera discuté avec les autres, lorsque la discussien générale sera close.

Le débat recommence sur le fond de la question et la proposition de la délégation hollandaise.

Domela Nieuwenhuis débute en critiquant la proposition de la section. Il est facile d'obtenir l'unanimité dans une assemblée, il suffit pour cela de présenter une proposition rédigée en termes très vagues et n'ayant guère de signification.

La proposition de la section est faite dans ces conditions. Le pape pourrait l'accepter, si on y changeait un seul mot, celui de socialisme en celui de christianisme. La fin de l'ordre du jour rejette sur la classe dirigeante, devant l'humanité et l'histoire, la responsabilité des guerres futures. Elle ne peut s'émouvoir de pareille protestation platonique. Elle rejette sur la classe laborieuse cette même responsabilité. On croirait voir deux gamins se querellant et se rejettant réciproquement une faute, faisant rire à leurs dépens.

Il faut toujours dire la vérité à ses amis. Il n'y a pas, à notre avis, les sentiments internationaux préconisés par le socialisme, chez les frères allemands. Il y a eu une grande émotion partout, parmi les socialistes, à la suite du fameux article de Vollmar. Des protestations se produisent sur les bancs de la délégation allemande.

On doit croire que cela est un danger pour le parti. Il faut repousser partout tout chauvinisme et rejeter toute distinction entre les guerres offensives et défensives. Les diplomates, s'ils le désirent, font déclarer une guerre qu'ils ont décidée.

La résistance passive est des plus efficaces. Ainsi, toute l'énergie de Napoléon ne parvint pas à avoir raison de la résistance des « Polsbrookers » qui refusaient de servir dans l'armée. Quand on leur mettait un fusil dans les mains, ils le laissaient tomber. On dut finir par les reléguer dans les ambulances.

Il n'y a pas à oublier que les gouvernements ont contre les socialistes une haine bien plus féroce que celle qu'ils ont les uns contre les autres, même quand ils sont en guerre. Il ne faut pas que les socialistes s'entretuent pour les gouvernements. En refusant de combattre, tout ce qui peut leur arriver, c'est de risquer d'être mis à mort, tandis que s'ils vont à la bataille, ils sont sûrs d'être tués.

Les ouvriers commencent à penser, leurs fils entrent dans les armées. Il en résulte que les classes dirigeantes sentent déjà leur puissance s'ébranler. Il faut dire franchement qu'on doit préférer la guerre civile, entre prolétariat et bourgeoisie, à la guerre entre nations. La décision de guerre ne peut pas être dans les mains des gouvernements, mais dans celles des peuples, qui, eux, ne veulent pas la guerre.

Il faut lutter contre le militarisme, qui est un des moyens dont le capitalisme se sert pour maintenir sa suprématie. Il ne se soutient que par les baïonnettes, lorsqu'elles deviennent intelligentes l'ordre bourgeois est perdu. Frédéric le Grand a dit que si ses soldats pensaient, aucun ne resterait dans les rangs.

Le triomphe du prolétariat sera la paix universelle. En ayant du courage, de l'énergie, de la persévérance, la guerre n'éclatera plus. Les gouvernements, en déclarant la guerre, commettent un acte révolutionnaire, les peuples ont le droit et même le devoir d'y répondre par la révolution.

Après ce discours, fort longuement applaudi, terminé à midi trois quarts, le Congrès s'ajourne à l'après-midi.

La séance du Vendredi après-midi

La séance est ouverte à 2 1/2 heures.

Bordo, délégué des associations anglaises de mécaniciens et chauffeurs, trades-unionistes socialistes, présente des observations au sujet de la législation sur la marine. Il cite le fait d'un capitaine d'un vaisseau hollandais qui nourrissait si mal ses matelots, dans l'intérêt des capitalistes propriétaires du bateau, que plusieurs sont devenus malades, l'un d'eux a refusé de travailler. Le capitaine l'a tué alors d'un coup de revolver. Les trois cents passagers anglais qui se trouvaient à bord se sont fait débarquer à Boulogne, ils ont envoyé une plainte au gouvernement hollandais, mais elle n'a eu aucune suite, le capitaine continue à naviguer.

L'orateur invite les marins à se fédérer en syndicats, afin d'obtenir une loi qui défende aux capitalistes d'assassiner les matelots placés sous leurs ordres.

Le secrétaire donne connaissance d'une série de lettres, d'adresses et télégrammes, il annonce l'arrivée de six délégués français.

Un télégramme annonce la mise en liberté du citoyen Arunblat, rédacteur d'un journal socialiste du Danemark, condamné à dix mois de prison pour délit politique.

L'ordre du jour est repris, la discussion sur le militarisme continue.

Vaillant, un des deux rapporteurs, réplique à Domela Nieuwenhuis. La rédaction de la proposition soumise par la section au Congrès a été adoptée après un débat ayant établi l'impossibilité d'arriver à une autre rédaction.

Il y a des nations qui se trouvent dans des conditions spéciales. Les délégués qui appartiennent à ces pays, et qui sont les adversaires déclarés et résolus de la guerre, sous peine de s'exposer à des désagréments et des difficultés à leur retour, ne peuvent se rallier qu'à un texte très net, mais qui convienne à tout le monde.

On veut faire tout ce qui est possible pour empêcher la guerre, comme la délégation hollandaise, isolée dans la commission, non point par des paroles, mais par des actes. La proposition soumise à l'assemblée par la majorité de la commission, laisse la liberté aux socialistes de toutes les nations d'agir comme ils l'entendent pour le maintien de la paix en menant l'action qu'ils veulent contre la guerre, si elle éclatait par suite de double ou triple alliances faites par les gouvernements bourgeois.

Pour le vote de cette question, il faudrait arriver à l'unanimité, afin que l'entente des socialistes soit établie. Précisément par la manière dont elle est rédigée, elle permet l'adhésion de toutes les nationalités.

Le président Mille donne la parole à Liebknecht, également rapporteur. Quelques protestations s'élèvent, venant de la délégation hollandaise et de quelques délégués français, réclamant la clôture.

Liebknecht explique que les Allemands ayant été attaqués dans le discours de Domela Nieuwenhuis, il fallait y répondre et rétablir la réalité des faits. Sur une interruption de Domela Nieuwenhuis demandant s'il pourrait répliquer et sur la déclaration affirmative du président, l'incident est clos. La parole est accordée au rapporteur allemand.

Liebknecht rappelle que Domela Nieuwenhuis a prétendu que si le mot socialisme était, dans la résolution proposée, remplacé par celui de christianisme, le pape pourrait l'accepter. On ignorait jusqu'ici que le pape s'était rallié à la lutte des classes.

Le délégué hollandais a attaqué la proposition en lui reprochant d'être un tissu de phrases. Il n'y a pas de phrases dans le rapport, mais phraser, c'est prononcer de grands mots, ne contenant pas d'idées réalisables : la grève générale, opposée à la déclaration de guerre, est de la phraséologie.

La révolution, dont l'orateur hollandais a tant parlé, on ne l'annonce pas, quand on la veut réellement, on la fait. Il en est ainsi de bien des choses diverses, qu'on exécute mais qu'on ne prédit point à l'avance.

Domela Nieuwenhuis a préconisé qu'au moment de la déclaration de guerre, on devrait engager les peuples à faire la grève militaire. Ceux qui feraient cet appel n'auraient pas le temps d'exécuter leur projet, car ils seraient pris et fusillés avant d'avoir pu agir. Il est donc utopique de croire à la possibilité de réaliser ce moyen.

Les attaques dirigées contre les socialistes allemands sont injustes. Ils ne sont pas chauvins, ainsi qu'on le leur reproche, ils le sont moins que n'importe quels autres socialistes. Le parti socialiste allemand a prouvé, en diverses circonstances, qu'il n'était pas atteint de chauvinisme.

En 1870, lors de la guerre, les socialistes allemands l'ont combattue au prix de leur liberté et de leur vie. Ils ont souffert cette fois, chefs et soldats, pour leurs idées, comme cela leur arrive souvent, car ils savent se sacrifier pour le socialisme et pour leurs convictions.

En certains pays, comme la Hollande, on n'est pas bien placé pour se prononcer contre la guerre, si elle éclate, la situation n'est pas la même pour les nations exposées à des conflits. Il est autrement difficile dans des pays comme la France et l'Allemagne, où des millions de combattants peuvent, à un moment donné, être jetés les uns sur les autres, de faire de la propagande déclarée contre la guerre.

Au lieu de parler sans cesse de révolution, il vaut mieux travailler à l'amélioration du sort du prolétariat et fortifier l'organisation ouvrière, c'est ainsi qu'on sert efficacement la cause populaire.

Domela Nieuwenhuis a parlé de chauvinisme, on pourrait lui dire qu'il a été chauvin. Une interruption ironique de Domela Nieuwenhuis se produit, le rapporteur allemand, un moment interrompu, reprend en disant que le socialiste hollandais ne rira plus lorsqu'il aura parlé.

Il signale qu'en 1870, lorsque les socialistes allemands s'efforçaient d'empêcher la guerre, tandis que plusieurs d'entre eux étaient compromis, un journal hollandais, dirigé par Domela Nieuwenhuis, attaquait violemment les démocrates socialistes allemands; il y a là du plus détestable chauvinisme. Il faut tâcher d'arriver à une formule permettant à tous d'y adhérer, celle de la section est dans les conditions voulues, la résolution de la délégation hollandaise est inacceptable et absurde. Le Congrès ferait son devoir en acceptant la proposition de la section. De longues acclamations accueillent ces paroles.

Le président annonce que Domela Nieuwenhuis, ayant demandé la parole pour répondre à des attaques personnelles, il la lui accorde immédiatement, d'autant plus qu'il était inscrit pour répliquer aux rapporteurs.

Domela Nieuwenhuis déclare que Liebknecht l'ayant accusé d'avoir commis des inexactitudes, il n'en a point cité. Il n'a pas été dit que tous les socialistes allemands étaient des chauvins. Les procédés consistant à accuser un homme de mensonge sans fournir la preuve ne sont pas de la dignité d'un homme comme Liebknecht, il n'est pas digne non plus d'un homme comme Domela Nieuwenhuis d'y répondre.

La vérité c'est qu'il a été affirmé que parmi la démocratie sociale allemande, il y avait des chauvinistes. On a cité des faits et indiqué l'article de Vollmar.

Une interruption de Volders se produit, faisant remarquer que dans tous les pays il y a des chauvins à la Vollmar.

Domela Nieuwenhuis continue, exprimant l'opinion qu'il n'est pas nécessaire de vanter les sacrifices que les socialistes allemands ont fait pour leurs convictions.

Tous les partis socialistes ont enduré des persécutions et des souffrances pour la cause du peuple. Il vaut mieux ne pas s'en glorifier dans les assemblées, se contentant d'avoir accompli son devoir.

Il termine au milieu des applaudissements, en se ralliant, au nom des délégués hollandais, à l'amendement proposé par la délégation anglaise.

Jean Volders explique que la difficulté de trouver un texte acceptable par la majorité des nations et du Congrès, provenait non d'une différence d'opinion, mais de situation et de faits. Il résulte de la position réciproque de deux des grands pays représentés, que leurs délégués peuvent accepter seulement des résolutions qui, tout en laissant la plus grande latitude aux socialistes des autres nations, comme à eux-mêmes, ne les entraînent pas à de graves désagréments.

La proposition de la section, sur laquelle on est parvenu à s'entendre, a le grand avantage de permettre à chaque parti socialiste d'agir dans son pays selon les circonstances spéciales et sa tactique. Il est possible à la Hollande, par exemple, comme à d'autres pays favorables au système de Domela Nieuwenhuis, d'employer les moyens préconisés par l'orateur hollandais. Chaque nationalité conserve la liberté et la responsabilité de ses agissements.

La section a la conviction d'avoir accompli une œuvre acceptable en obtenant des Allemands et des Français une déclaration de solidarité en faveur des résolutions flétrissant et condamnant la guerre. Il ne faut pas l'oublier en discutant la proposition qui doit, si le Congrès veut accomplir une grande œuvre, être adoptée par l'acclamation de l'assemblée.

On applaudit fortement cette déclaration.

La clôture de la discussien générale est demandée. Quelques délégués protestent contre le président auquel ils reprochent d'avoir permis des personnalités, d'avoir laissé parler longtemps des orateurs et de ne pas avoir clôturé le débat.

Le président Mille, répond, aux applaudissements de l'énorme majorité des congressistes, qu'il est, dans ce débat difficile, resté impartial et a tout fait pour empêcher la discussion de s'aigrir, il a la conscience d'avoir fait son devoir.

On aborde la discussion des amendements, il est entendu que les orateurs se borneront à une simple présentation.

Prudent-Dervillers, délégué français, dépose un amendement à la résolution de la section, assignant aux guerres des causes non seulement économiques, mais dynastiques, il propose et déclare que la forme républicaine est la plus favorable à l'évolution socialiste, qui doit mettre fin à l'ère des guerres.

Gilles, délégué anglais, lit l'amendement de sa nationalité, auquel s'est rallié la Hollande.

Il est disposé à voter la résolution de la majorité de la commission, mais avec une addition discutée et adoptée par les socialistes anglais et hollandais. Cette addition comporte la menace d'une grève générale, si la guerre vient à éclater. Il ne s'agit pas d'une grève de soldats, pour compromettre bien des membres de ce Congrès, mais une grève d'ouvriers, mesure légale amenant forcément l'établissement de l'arbitrage international, désiré par tous les philanthropes.

Il propose l'annexe suivante :

LE CONGRÈS, Recommande aux travailleurs des différents pays d'opposer à la déclaration de guerre un appel au peuple en faveur d'une grève générale, en attendant que l'on obtienne le règlement des guerres par un arbitrage international, et invite les membres des Parlements à déposer des propositions réduisant les budgets de la guerre.

Branting, délégué de Suède, trouve la résolution trop générale. Pour préciser, il propose une addition ayant pour objet de réduire les 4 milliards de livres sterlings consacrés annuellement aux armées permanentes, dont il faut poursuivre la suppression. Quant à la grève générale, en Suède, il serait ridicule de la proposer, le pays est trop éloigné du théâtre de la guerre pour qu'une déclaration de guerre européenne puisse justifier la grève générale.

L'amendement suivant, déposé précédemment, est présenté et développé par le délégué parisien Rouanet :

LE CONGRÈS,

Considérant :

Que la guerre et le militarisme n'ont pas pour causes uniques de leurs manifestations des causes économiques ;

Que si l'antagonisme des classes et les compétitions économiques peuvent être considérées comme des facteurs importants des conflagrations internationales, la guerre a souvent pour cause des intérêts politiques ou dynastiques ou des prétentions nationales illégitimes ;

Que si la suppression de l'exploitation capitaliste et l'avènement de la République sociale universelle doivent avoir pour corollaire naturel la cessation des guerres, en attendant que ce but, d'une réalisation peut-être encore lointaine, soit atteint, il importe de prévenir les causes immédiates de guerre ;

Que ces causes immédiates ne peuvent être prévenues que par l'adoption d'un programme défini de politique internationale et de voies et moyens appropriés à ce programme.

Déclare qu'il est opposé à la guerre, et qu'il y aura lieu, au prochain Congrès, d'élaborer le programme de politique internationale conformément aux buts et tendances de la démocratie socialiste.

En attendant, fait appel aux travailleurs du monde entier pour réagir énergiquement et incessamment contre toutes les velléités de guerre et les alliances qui les favorisent, et pour hâter, par le développement de l'organisation internationale, le triomphe du socialisme.

Volders, au nom de la section, réplique aux auteurs des amendements.

L'amendement hollandais est dangereux pour les socialistes des différents pays, il ne peut être accepté, car il faut un vote unanime, si possible.

L'amendement anglais, en spécialisant un moyen, diminue la portée générale de la résolution, qui permet aux partis socialistes d'employer tous les moyens qu'ils jugent propres et efficaces.

Il est inutile de déclarer d'avance de quelle façon le socialisme attaquera la guerre ou s'efforcera de s'opposer à sa réalisation.

L'introduction du mot République, proposée par Prudent-Dervillers, est superflue, le socialisme comprend la suppression de la monarchie comme de tous les rouages et institutions d'essence capitaliste, servant à la domination du capitalisme, ajouter ce mot, rendrait plus difficile, pour plusieurs nationalités, l'acceptation de l'ordre du jour amendé.

Quant à l'amendement qui parle des causes dynastiques, il est plus vrai de dire que les causes des guerres sont économiques, que les monarques ne sont que des jouets ou des polichinelles dont les capitalistes tirent les ficelles. Les motifs politiques et dynastiques qui influent sur la guerre ne sont pas de la même importance, l'auteur de l'amendement le constate, que les raisons économiques.

Le résultat de la guerre de 1870 a été la conquête de l'Alsace-Lorraine, que l'Allemagne prévoyait devenir une source de revenus, il a été aussi la conclusion du traité de commerce de Francfort imposé à la France par l'Allemagne.

Au Nouveau Monde, les guerres sont économiques et le seront de plus en plus. Les conflits des pays commerciaux et coloniaux résultent également de la même cause. Le socialisme seul peut triompher de la guerre. L'orateur termine en demandant le vote unanime du Congrès.

Quelques auteurs d'amendements insistent pour avoir encore la parole, le président consulte l'assemblée qui refuse et prie la délégation polonaise qui se trouve dans des conditions particulières, de ne pas prendre part à la discussion.

On passe au vote.

La proposition de la délégation hollandaise, amendée par la délégation anglaise, est mise aux voix, par nationalité.

L'Allemagne, l'Autriche, la Belgique, l'Amérique, l'Italie, l'Espagne, le Danemark, la Hongrie, la Roumanie, la Pologne, la Norwège, la Suède et la Suisse votent contre.

L'Angleterre, la France et la Hollande votent pour.

La proposition est donc repoussée.

La résolution proposée par la section est ensuite mise aux voix par nationalité.

La Hollande s'abstient. Les quinze autres pays l'adoptent, treize d'entre eux la votent à l'unanimité de leurs délégués.

Des salves répétées d'applaudissements accueillent ce vote.

Volders demande que le Congrès ratifie cette résolution par acclamations. Le vote vient d'établir que nous sommes tous unanimes à ne reconnaître qu'une seule patrie : l'Humanité, un seul ennemi : le Capitalisme ! Un tonnerre d'acclamations souligne cette proposition.

Domela Nieuwenhuis constate que la résolution de la section n'a pas réuni l'unanimité.

La séance est levée à sept heures et la décision est prise d'avoir, le lendemain matin, séance à dix heures précises afin de terminer l'ordre du jour.

La séance du Samedi 22 Août

Il s'agit de terminer, durant cette dernière journée, la discussion en épuisant l'ordre du jour. Plusieurs questions doivent encore être examinées, des décisions doivent être prises avant la clôture du Congrès.

On décide, afin que toutes les nationalités aient été représentées au bureau, qu'il y aura quatre présidents : Jean Volders, pour la Belgique ; Pablo Iglesias, pour l'Espagne; Carl Brandt, pour la Suisse et Dazynski, pour la Pologne. La direction effective des débats est confiée à Volders, avec mission expresse de conduire les deux séances de façon à résoudre les derniers points à discuter.

Vandervelde, qui remplace Volders au secrétariat, donne lecture de lettres et télégrammes, des employés de Berlin, de la Fédération du personnel des omnibus de Londres et enfin d'un groupe socialiste de la Butte-Montmartre, qui proteste contre l'idée d'avoir organisé une comédie ridicule à Waterloo, alors que cette démonstration n'a pas lieu. Le président fait observer qu'il est ridicule d'envoyer de pareilles balivernes à un Congrès.

Dumay rend compte de la collecte faite la veille au profit des grévistes de Wignehies. Elle a produit 660 fr. 80 centimes. Diverses sommes sont encore remises au bureau et vont être expédiées avec le reste.

Volders avant d'ouvrir le débat fait appel à l'assemblée pour que tout le monde facilite la discussion afin qu'on aboutisse. Il faut activer l'œuvre si grande et si belle du Congrès, se séparer avec la conscience du devoir accompli et la certitude d'avoir, en collaborant à une œuvre commune, resserré les liens unissant les travailleurs de tous les pays du globe.

On doit donc employer cette dernière journée sans perdre de temps en stériles discussions et en longs discours. L'assemblée approuve.

Pierron, délégué belge, communique à l'assemblée le résultat des réunions de métallurgistes. On doit se féliciter de l'association des ouvriers de l'Ancien et du Nouveau Monde qui formeront entre eux une fédération internationale pour la défense de leurs intérêts.

Baehr, délégué allemand, rend compte des conséquences des assemblées tenues par les délégués de l'industrie textile des divers pays représentés. On a jeté les bases d'une organisation internationale qu'on développera par la suite.

Parnell, délégué anglais, annonce que l'entente s'est établie entre les différentes organisations de travailleurs du bois représentées au Congrès.

Sanial, délégué américain, annonce que les boulangers d'Amérique demandent que l'on tienne l'année prochaine, soit à Hambourg, soit à Francfort, un Congrès de tous les métiers relatifs à l'alimentation.

Volders apprend que le parti socialiste de Roumanie aurait voulu voir soumettre au Congrès la question de la propagande socialiste parmi les populations agricoles. Il faut remettre cette question à un prochain Congrès.

La délégation polonaise a proposé d'étudier la création de boulangeries municipales, cette question essentielle ne peut faire l'objet d'une résolution internationale, elle doit être étudiée par les organisations socialistes des divers pays et revenir devant un prochain Congrès.

Le président invite les délégués à donner sans retard la liste des membres de leur délégation, de fournir au bureau les rapports et renseignements relatifs à leur nationalité afin de faciliter l'impression du compte rendu du Congrès, de fixer une part proportionnelle dans les frais de cette publication et de communiquer l'adresse du mandataire chargé d'être en correspondance avec le secrétariat du Congrès.

Ensuite Volders apprend à l'assemblée que la cinquième et la sixième question sont retirées de l'ordre du jour. Elles sont ainsi conçues :

V. — De l'usage du parlementarisme et du suffrage universel au profit de la cause ouvrière socialiste, de la tactique à employer pour arriver à l'émancipation des travailleurs, et des moyens à mettre en œuvre pour la réaliser. (Hollande.)

VI. — De l'alliance des partis ouvriers socialistes avec les partis bourgeois.

Un accord s'est établi entre les diverses nationalités représentées au bureau pour écarter ces deux questions, sur la solution desquelles une entente est presque impossible, la situation variant selon les diverses nations. La cinquième question ayant été proposée par la Hollande, un des délégués de cette nation proteste en disant que le bureau a voulu étouffer la discussion et qu'il faudra attendre avant de discuter semblables propositions que l'aspect des congrès soit plus révolutionnaire et internationaliste. Les autres délégués hollandais repoussent cette appréciation.

Singer défend le bureau du reproche d'avoir voulu étouffer la discussion. La question du parlementarisme était essentiellement nationale, elle ne devait en aucune façon être discutée dans un congrès international. C'est l'avis du Congrès.

Burton, délégué anglais ne craint pas de discuter une question qu'on débat tous les jours en Angleterre, mais nul ne veut se lier par une discussion internationale.

Le Congrès aborde la septième question :

Le travail aux pièces et à forfait

VII. — De la suppression du travail aux pièces et à forfait.

Le rapporteur Bertrand, délégué belge, résume en quelques mots les inconvénients et le danger de ces systèmes dont la conséquence est d'avilir les salaires et d'établir une concurrence désastreuse entre les travailleurs d'une même profession. Il dit qu'il ne faut pas de discours mais proposer simplement une résolution :

Suit la résolution sur le travail aux pièces et à forfait : voir la page du Congrès.

Beving, cigarier hollandais, fait observer que dans tous les pays, le salaire suit une progression inverse de celle de la production.

L'ouvrier se trompe quand il pousse à la production. Le meilleur régime est l'égalité des salaires. Les ouvriers les plus faibles doivent vivre comme les autres. Les travailleurs auront toujours à se plaindre, ils ne seront satisfaits que par l'obtention des solutions socialistes, en attendant, la suppression du travail aux pièces serait chose nécessaire, surtout pour les cigariers.

Valadon, délégué français, approuve les conclusions de la section. Il y ajoute des considérations et des renseignements sur le marchandage dans l'industrie du bâtiment à Paris, ainsi que sur l'exploitation des ouvriers par les patrons qui les payent en dessous des prix de séries. Il demande qu'on proteste contre le marchandage.

Walker, délégué anglais, est envoyé au Congrès spécialement pour protester contre le marchandage et le travail à la pièce. D'après lui, il y a une erreur dans la résolution proposée, ce n'est pas le meilleur ouvrier qui établit le prix du salaire, mais l'ouvrier qui travaille le plus vite, c'est-à-dire, en général, qui travaille le plus mal.

Le travail à la pièce a les plus graves défauts. Il a notamment pour effet de fragmenter le travail au point que l'ouvrier n'est plus qu'une machine, perdant ainsi toute valeur personnelle. Le travail à la pièce multiplie les accidents du travail, à cause de la hâte qu'il provoque.

Vlieggen, délégué des Pays-Bas, formant la minorité de la section, condamne aussi le travail aux pièces, mais n'en croit pas la suppression possible. Tant que le capitalisme durera, le travail aux pièces existera. La résolution proposée le reconnaît ; elle se borne à un vœu stérile qui n'aura pas de suites pratiques. Il n'est pas pratique de demander des choses impossibles.

Pierrard, délégué belge, n'est pas satisfait du dernier paragraphe, qui met sur le même pied le travail à la pièce et le marchandage, celui-ci étant plus mauvais.

Il croit qu'il faudrait ajouter à la résolution une phrase disant que le système du marchandage, produisant des conséquences plus désastreuses encore, doit disparaître par un refus absolu.

Il ajoute que lorsque l'ouvrier a acquis une certaine habileté, le patron réduit son salaire parfois de 25 p. c. Il y a là un véritable vol commis au préjudice de l'ouvrier, dont son activité même fournit le prétexte.

Cahan, le délégué américain, dit qu'il représente trente mille travailleurs juifs, qui sont les plus grandes victimes du marchandage. Ils touchent quinze ou seize dollars par semaine, mais en réalité ils sont payés à la pièce, car le patron exige qu'on fasse un nombre de pièces déterminé. Quatre hommes travaillant ensemble, doivent faire seize paletots par jour. Il arrive que le samedi on sait à peine terminer la besogne qui devait être achevée le mardi. Les semaines ont quinze jours par le système contre lequel il invite le Congrès à protester.

Bertrand n'accepte pas l'amendement parlant du marchandage car on ne peut, dans l'état actuel, forcer les ouvriers à refuser d'une façon absolue ce système.

La discussion est close et la résolution, soumise à un vote du Congrès, est adoptée à l'unanimité moins une voix.

La question féminine

La question de la femme n'était pas à l'ordre du jour, mais, soumise par les déléguées des groupes féminins au bureau, elle a été introduite et sera discutée après la septième question.

Singer, qui est d'accord avec les déléguées ouvrières, dit que le Congrès a pour devoir d'engager les partis socialistes à insérer dans leurs programmes l'égalité complète des deux sexes. Ils doivent réclamer, ainsi que le propose une résolution signée des citoyennes W. Drucker, E. Hirer, Louise Kautsky, Anna Kulischoff et O. Bader, qu'on accorde à la femme les mêmes droits civils et politiques qu'à l'homme.

Les socialistes ne distinguent ni entre les nationalités ni entre les sexes. Ils veulent l'émancipation de l'humanité entière, de la femme comme de l'homme.

Les socialistes allemands particulièrement ont éprouvé combien est efficace l'appui des femmes, elles ont été pour beaucoup dans les succès des socialistes.

Il espère que le Congrès votera à l'unanimité cette résolution, qui a pour but de donner la liberté aux femmes de toutes les classes. Des applaudissements unanimes soulignent ce point.

Vandervelde, en annonçant qu'un amendement signé par Mortelmans, délégué anversois, vient d'arriver au bureau, proclamant l'égalité absolue des deux sexes et demandant l'abrogation de toutes les lois qui sont contraires à cette égalité, préfère cette résolution, car elle n'implique pas comme celle défendue par Singer, que la femme a le droit d'occuper les mêmes fonctions que l'homme. Il est partisan de l'égalité des deux sexes, mais estime que la femme doit rester à son foyer et ne peut être contrainte d'occuper les mêmes emplois ou de faire les mêmes travaux que l'homme. On proteste dans la salle en disant que ce n'est pas socialiste et la citoyenne Drucker demande la parole.

Mortelmans déclare que l'on a mal interprété son ordre du jour, semblable à celui de Singer, auquel il se rallie. La discussion est close.

La résolution suivante proposée par le bureau, d'accord avec les déléguées, présentée par Singer est mise aux voix.

Suit la résolution sur la question féminine : voir la page du Congrès.

Elle est adoptée à l'unanimité moins trois voix et des applaudissements vigoureux éclatent.

Volders invite le Congrès, avant de suspendre la séance, d'acclamer les citoyennes de tous les pays qui ont fait aux Congressistes l'honneur et le plaisir d'assister aux débats.

Des acclamations retentissent et les déléguées sont ovationnées.

La séance du Samedi après-midi

Le Congrès reprend ses travaux à 3 heures.

Le président Volders annonce que les marins tiendront, l'an prochain, un Congrès international à Bordeaux et que des nouvelles adresses par les trades unionistes d'Amérique et d'Australie, notamment, sont arrivées au Congrès.

Vandervelde, secrétaire, en votant la rectification de Mortelmans et en constatant la désapprobation rencontrée à la précédente séance par sa déclaration sur les droits de la femme, fait observer qu'il entendait que pour les droits civils il y ait égalité absolue, mais qu'il se réserve sous le rapport des droits politiques.

Le secrétaire donne ensuite lecture d'une série de télégrammes et de lettres venant des divers pays d'Europe et félicitant le Congrès de la réussite de ses travaux. Un photographe est autorisé à photographier le Congrès.

On arrive à la huitième question.

Le Premier Mai

VIII. — Célébration internationale du 1er Mai, consacrée à la fois au principe des Huit Heures, à la réglementation du travail et à l'affirmation universelle du prolétariat pour le maintien de la paix entre nations.

Pettersen, délégué danois, rapporteur, développe un projet de résolution proposée par la commission. Celle-ci s'est mise d'accord sur la fixation du 1er Mai, qu'on voulait d'abord fixer au premier dimanche de mai.

Les Allemands et les Anglais se sont ralliés, sur ce point, à la demande des Français. La démonstration aura toujours pour objet principal la revendication de la journée de huit heures.

Elle a le caractère d'une démonstration économique et doit le conserver. Il dépose, au nom de la section, la résolution suivante :

LE CONGRÈS, Afin de conserver au Premier Mai son véritable caractère économique de revendication de la journée de huit heures et d'affirmation de la lutte des classes;

Décide :

Qu'il y a lieu d'avoir une fête unique pour les travailleurs de tous les pays ;

Que cette fête aura lieu le 1er Mai ;

Recommande le chômage partout où cela n'est pas impossible.

Un Délégué, qui déclare avoir demandé quatre fois la parole inutilement, se plaint amèrement du système d'étranglement qui domine, et se retire, sous les éclats de rire, pour échapper à cette atmosphère qui l'étouffe.

La discussien générale est close, sur la proposition de Bebel.

Burrows, délégué anglais, fait remarquer qu'il y a deux textes différents à la proposition. C'est à la demande des Anglais et des Allemands que la déclaration de la résolution a été faite.

Vaillant fait ressortir des différences entre le texte français et le texte allemand. Le texte français ne vise que la journée de huit heures, il faut, d'après lui, ajouter au caractère économique le caractère socialiste, en le disant formellement dans tous les textes. Il propose d'ajouter à la revendication de la journée de huit heures, le maintien, par tous les moyens, de la paix universelle.

Volders demande qu'on se rallie au texte allemand contenant, en effet, l'affirmation de la solidarité internationale. Il est indispensable, d'ailleurs, qu'on s'entende sur les textes des diverses langues.

La citoyenne Marx-Aveling explique, par la collation des textes, qu'il n'y a pas d'erreur capitale et qu'au fond l'accord est complet.

Une proposition émanant de la délégation française demande suppression du mot « fête » pour le 1er mai. Ce jour-là doit être une protestation et une manifestation, mais non une fête, tant que les prolétaires, écrasés par le capitalisme, n'auront pas obtenu satisfaction. Cette sous-proposition est ainsi conçue :

LE CONGRÈS, Considérant :

Que le caractère de fête ne saurait être donné à la manifestation du 1er mai tant que les travailleurs n'auront pu obtenir la réalisation de leurs revendications, notamment la journée de huit heures ;

Décide de maintenir à cette manifestation un caractère rigoureux de protestation et non de fête, qui actuellement ne peut se justifier;

Sous ce bénéfice, laisse à chaque pays le soin de choisir librement la date de la manifestation ;

Invite en outre les ouvriers à se désintéresser des fêtes religieuses et des fêtes patronymiques des différents métiers.

Vanloo, délégué belge, répondant à Singer, qui veut le renvoi à la section, dit que celle-ci s'est prononcée, en parfaite connaissance de cause, pour le texte français, traduit par Bebel et par Aveling. Il ne faut pas profiter de prétendues différences de texte pour produire les amendements repoussés et abandonnés. On doit voter pour le texte français pur et simple sur lequel les votes de la section ont été émis.

De nouveaux textes s'ajoutent.

Le président fait remarquer cette confusion, dit qu'il faut passer au vote en remplaçant « fête » par « démonstration » selon le vœu manifesté par la majorité du Congrès. Il consulte d'abord les nationalités sur l'amendement Vaillant consistant à ajouter au caractère économique de la journée du 1er Mai une manifestation en faveur de la paix. L'Allemagne, la France, la Suisse, la Pologne, la Hongrie, soit cinq nations, sont favorables, les onze autres nations votent contre et la proposition a été repoussée.

Le vote a lieu ensuite sur la date. Il s'agit de se prononcer sur le 1er Mai et de savoir si ce jour doit être adopté par tous les pays. On vote, quinze nations sont pour et une, l'Angleterre, contre, préférant la démonstration le dimanche suivant le 1er Mai.

Lorsque le résultat est connu et que la résolution définitive est adoptée une acclamation s'élève.

Le nouveau texte adopté est le suivant :

Suit la résolution sur le Premier Mai : voir la page du Congrès.

Le président Volders, en constatant que les congressistes ont acclamé cette résolution, dit qu'il ne faut pas se contenter de l'applaudir, mais qu'il faut l'appliquer et les démonstrations du 1er Mai doivent devenir de plus en plus générales et de plus en plus importantes.

Le délégué autrichien Roscher exprime la satisfaction de la décision prise, qui enlèvera la détermination de ses compatriotes.

Les délégués anglais déclarent que la différence de date par eux stipulée par raison de tactique, n'enlève rien à leur adhésion complète à la manifestation, qui réunit ainsi l'unanimité des nations.

Le titre uniforme du parti

IX. — Adoption d'une désignatien générale uniforme pour indiquer le groupement de tous les partis ouvriers du monde. (Le Comité révolutionnaire central de Paris propose : Parti socialiste international : le Parti ouvrier belge : Parti ouvrier socialiste international.)

Il y a maintenant comme neuvième point à l'ordre du jour, la question de la désignation d'un titre uniforme pour les partis ouvriers.

Il est impossible d'entamer la discussion de cette question dont la maturité n'est pas venue, ainsi que l'indique Volders, qui propose au nom du bureau le renvoi à un autre Congrès.

Il est proposé ensuite et adopté que les Secrétariats du travail s'occuperont non seulement de la statistique corporative, mais également de la correspondance et des renseignements socialistes politiques.

Le délégué allemand Auerbach se plaint vivement des attaques violentes et calomnieuses dirigées par la « Gazette de Cologne » contre le Congrès et stigmatise la conduite de ce journal demandant l'exclusion de son représentant.

Le président Volders en traduisant ce discours y ajoute les mêmes critiques contre le «Patriote» de Bruxelles, qui a diffamé le Congrès et couvert d'invectives les congressistes. Les représentants de ces journaux n'ont pas à être admis dans nos assemblées puisqu'ils n'y viennent que pour mentir et outrager les gens.

Il est intolérable que des journalistes accueillis au Congrès le dénigrent de parti pris ainsi que ceux qui y participent.

Au surplus, ces attaques odieuses ne peuvent atteindre le Congrès et les congressistes, ils sont au-dessus de ces violences et de ces calomnies.

Si les congressistes ont à se plaindre de certains journaux, il y a par contre à adresser des remerciements à d'autres, qui ont rendu des services. Les métallurgistes, à qui la citoyenne Marx-Aveling a servi de traducteur, tiennent à la remercier publiquement.

On arrive à la onzième question, mais des réclamations sont venues du bureau de la presse, afin qu'il n'y ait pas de confusion une explication est nécessaire.

Volders explique que tout à l'heure, en traduisant les paroles d'Auerbach, et en citant lui-même un autre journal, il n'a pas entendu généraliser. Journaliste lui aussi, il reconnaît aux adversaires le droit d'attaquer les socialistes. Seulement, ce que pas un ne peut faire, sans supporter la punition de la mauvaise action qu'il accomplit, c'est de travestir nos débats et de nous faire passer pour des énergumènes et de malhonnêtes gens. Les paroles prononcées contre la presse ne visent que le journal cité, et une seule feuille de Bruxelles, dont les représentants ont abusé de l'hospitalité que nous leur avions accordée. Les autres membres de la presse, même ceux qui sont nos adversaires, ne doivent se considérer en rien visés par les paroles qui ont été prononcées tout à l'heure.

On passe à la question du prochain Congrès international.

Le prochain Congrès

XI. — Demande et proposition d'un Congrès à Chicago, en 1893, et manifestation internationale en cette ville ; désignation de la date et de l'époque du prochain Congrès ouvrier socialiste international.

Les délégués américains, par l'organe de Hoehn, demandent que le prochain Congrès ait lieu à Chicago en 1893, à l'époque de l'exposition.

Le président Volders observe qu'il est malheureusement impossible, dans l'état actuel, qu'un Congrès international socialiste se tienne en Amérique, si un Congrès américain se réunit à Chicago, les partis ouvriers y participeront dans la mesure du possible, afin de démontrer la sympathie que nous avons pour les socialistes américains et la reconnaissance que nous éprouvons pour leur participation au Congrès de Bruxelles.

Sanial, délégué américain, remercie le président de ses paroles de sympathie pour les Américains. Il comprend l'impossibilité signalée, mais il espère que chaque nationalité de l'Europe enverra une délégation au Congrès que les socialistes américains tiendront probablement à Chicago, en 1893. Des applaudissements retentissent.

Hoehn, le délégué de Chicago, appuie ces paroles dans le même sens et la proposition de Sanial est adoptée. On acclame les délégués américains.

Ensuite, on arrive à la fixation du pays où sera convoqué le prochain Congrès international ouvrier socialiste. Il est décidé, sur la proposition du bureau, que le prochain Congrès international se tiendra en 1893, en Suisse, le choix de la ville étant laissé au parti ouvrier suisse. Acclamations.

Brandt, délégué suisse, remercie et promet que la Suisse s'efforcera de faire tout son possible pour que d'ici à 93 la Suisse socialiste avance encore dans la voie du progrès. Applaudissements.

Il est décidé, sur la proposition du président, que ne pourront participer au prochain Congrès, comme à Bruxelles, que les associations acceptant ces deux principes : l'intervention de l'Etat et l'organisation.

Tailor, délégué des trades unions de Londres, espère que le parti ouvrier suisse choisira, pour siège du prochain Congrès, Genève, qui est la forteresse de la liberté et le refuge de tous les proscrits politiques.

Brandt, délégué suisse, répond qu'il faut laisser choisir la Suisse, qui fera son devoir pour assurer la réussite du Congrès.

Fauviau, délégué belge, engage les nationalités représentées à soutenir les revendications du prolétariat belge réclamant le suffrage universel.

Raymond Lavigne, délégué de Bordeaux, a déposé une proposition, contresignée par un délégué anglais et ainsi conçue :

Suit la résolution sur les travailleurs de la mer : voir la page du Congrès.

Le président Volders annonce que les efforts persévérants des socialistes russes permettent d'espérer qu'il y aura, au prochain Congrès, des représentants du prolétariat russe organisé, non plus des Russes réfugiés à l'étranger, comme ceux qui siègent ici, mais des Russes venant de Russie. Des acclamations retentissent. Argyriadès donne lecture d'un rapport ayant trait à la mise à la charge de la commune et de l'Etat des enfants pauvres. Il réclame la mise à l'ordre du jour de cette question au prochain Congrès.

La fin du Congrès

Volders dit que sa mission ainsi que celle de ses collègues du bureau est finie, l'ordre du jour est épuisé. Les congressistes peuvent se retirer avec la conscience du devoir accompli et la certitude d'avoir participé à une grande œuvre.

On a vu pour la première fois les représentants de toutes les organisations ouvrières du monde, réunis en une vaste assemblée, prendre des résolutions et malgré des différences de race et de tactique, établir l'accord entre eux, préparer l'avenir et proclamer le principe de la lutte des classes.

Il faut pour assurer, dans cette lutte, le triomphe de la classe ouvrière qu'elle s'organise. Elle doit continuer la tradition des grands Congrès, comme celui de Bruxelles, montrant sa capacité et sa volonté d'arriver à son émancipation.

On sort de cette assemblée internationale plus fort, plus uni, plus solidaire que par le passé. Chacun retournera chez soi avec l'assurance de la victoire prochaine du prolétariat. Au futur Congrès, on se retrouvera plus puissants et mieux trempés pour les batailles du présent et de l'avenir.

Bebel, en se félicitant de la grandeur et de la dignité du Congrès, en souligne l'importance considérable. Il montre le spectacle admirable donné par tous ces prolétaires aux classes possédantes et dirigeantes, obligées de reconnaître la force ouvrière.

Il constate que le Congrès de Bruxelles a été le plus beau et le mieux réussi. Au nom de ses amis, il adresse des remerciements et des félicitations au bureau, infatigable dans son labeur et au Parti ouvrier belge. Il remercie particulièrement Volders qui, non seulement a vaincu toutes les difficultés que présentait la réunion de ces éléments divers, mais a assuré la bonne marche des travaux et la solution de toutes les questions à l'ordre du jour. Bebel donne en même temps une poignée de mains à Volders, puis ils échangent fraternellement une accolade au milieu des applaudissements enthousiastes des délégués.

L'éminent orateur allemand termine en disant qu'on doit attendre le plus grand bien du Congrès de Bruxelles pour le socialisme international.

Un tonnerre d'applaudissements éclate à la fin de son discours.

Chauvière, qui parle au nom de la délégation française, n'a pris que peu de part à ce Congrès, par suite de circonstances indépendantes de sa volonté. Maintenant qu'il est fini, il reste à remercier, non pas le gouvernement qui a mal reçu les délégués, mais la délégation belge qui a réuni les représentants de tous les partis socialistes du monde pour prononcer le grand pacte de la Révolution sociale.

Le mot d'ordre désormais est : « Guerre au capital ». Il sera aussi : « Guerre à la guerre » et par tous les moyens possibles.

Les socialistes doivent défendre l'égalité sociale.

Ils doivent préparer la Commune révolutionnaire des peuples, après avoir salué la Commune vaincue de 1871

Au nom des Français, il accomplit le même devoir que Bebel en remerciant la délégation belge, qui a trouvé assez de force pour réunir tous les éléments socialistes, afin de sceller ensemble le grand pacte de la fraternité universelle. Une acclamation formidable éclate.

Burrows, ajoute pour l'Angleterre ses remerciements au Parti ouvrier belge et au secrétaire, au nom des millions d'ouvriers opprimés de l'autre coté du détroit.

Les Anglais n'ont aucune divergence de sentiments. Ils se sont montrés impatients, mais c'est parce qu'ils veulent agir, montrer combien ils aiment leurs frères et combien ils aspirent au moment désiré du règne de la justice et de l'égalité dans tous les pays du monde.

On acclame ce discours.

Volders déclare le Congrès clos.

Il envoie, au nom du Parti ouvrier belge, un fraternel salut aux Congressistes et espère que les délégués des partis ouvriers se retrouveront plus tard au Congrès de Zurich.

Il propose, pour terminer le Congrès de Bruxelles, qui a resserré les liens de solidarité entre tous les prolétaires du monde, de se lever et de chanter, chacun dans sa langue, l'hymne révolutionnaire international : la Marseillaise.

Tous les délégués sont debout et découverts.

Une émotion indescriptible règne, les chapeaux et les mouchoirs s'agitent et de cette foule s'échappe vibrant et tonnant le Chant des Révoltés, le Chant de la Révolution sociale.

Ainsi se termine le Congrès international ouvrier socialiste de Bruxelles, du mois d'Août 1891.

Après le Congrès. Excursion à Gand

La réception

Les socialistes gantois avaient invité pour le dimanche, le Congrès étant terminé, les congressistes à une excursion à Gand afin d'être reçus dans ce centre socialiste et visiter les installations du Vooruit, la grande coopérative.

Un très grand nombre de délégués de tous les pays, à qui le parcours gratuit avait été offert par le Parti ouvrier, répondirent à l'invitation.

On arrive à Gand dans la matinée. A la gare, une réception très enthousiaste fut faite par les socialistes gantois, assemblés en masse avec musique et drapeaux rouges.

La ville est pavoisée de drapeaux tricolores pour la réception des membres d'un Congrès néerlandais. Une large banderolle sur laquelle on souhaitait la bienvenue aux étrangers avait ainsi double usage.

Aussitôt les congressistes débarqués, un cortège se forma, Anseele et Van Beveren le dirige, et on part, clairons sonnant, vers le Vooruit.

Une foule composée des délégués étrangers et belges ainsi que des socialistes gantois, se précipite dans la Salle des fêtes, pavoisée de rouge, on remarque parmi les assistants Liebknecht, Bebel et Singer, Malon, Vaillant, Guesde et Allemane, Aveling et la citoyenne Marx-Aveling, Sanial, Adler, Mille et Mann, Brandt, Knudsen et Branting, Turati, les Mendelsson, une foule de socialistes connus.

Au bureau siègent : Anseele qui préside, Hardijns, Van Beveren, Laurent Verrycken, Goetschalk, Demblon, Volders et d'autres délégués de l'étranger ainsi que des membres du Conseil général.

Anseele souhaite la bienvenue aux étrangers dans cette ville qui fut l'un des berceaux du socialisme international et où l'on est heureux de recevoir les représentants de la classe ouvrière de tous les pays. Il rappelle que l'on a vu flotter des drapeaux tricolores et explique à quelle occasion. Ce n'est pas le drapeau du prolétariat, dit-il, car lorsque celui-ci sera triomphant, il le déchirera et enverra le noir à la bourgeoisie, qui devra porter le deuil du pouvoir qu'elle occupe ; le jaune au clergé, car c'est la couleur de la bannière papale, le rouge, enfin, sera pour le peuple qui en fera le drapeau de tous les travailleurs.

Chauvière, enfant de Gand, dit-il, exprime, au nom de la délégation française, les sympathies des socialistes de France pour le superbe mouvement socialiste belge qui a ses foyers à Bruxelles, à Gand et dans toutes les grandes villes. Il constate que l'esprit d'émancipation se manifeste et que l'heure approche où la masse, se soulevant contre l'oppression dans tous les pays, renversera ses oppresseurs.

Après Volders qui parle pour le Conseil général, Molkenbuhr, délégué allemand, répond au nom de la délégation de son pays en disant que les Allemands étaient heureux d'affirmer dans cette cité socialiste la solidarité internationale de tous les prolétaires.

James Holmes, délégué anglais, constate que les idées socialistes, nouvellement implantées et difficilement introduites en Angleterre, pénètrent dans les cœurs et les cerveaux. En un langage très élevé, il indique quelle transformation s'opère dans les esprits, quel changement se fait parmi les ouvriers, animés de la volonté d'améliorer leur situation par tous les moyens et d'arriver à la transformation sociale, pour le plus grand bonheur des hommes.

D'autres orateurs prennent la parole au nom des différents pays, mais l'heure passe et après une Marseillaise exécutée par l'Harmonie et accompagnée par tous les assistants, on se sépare pour aller dîner et visiter ensuite les installations du Vooruit.

Le banquet

Une invitation à diner était adressée par le Parti ouvrier gantois aux Congressistes étrangers.

Bon nombre de socialistes de Gand sont inscrits et s'attablent avec les délégués.

Le banquet se donne dans l'immense salle du Valentino, où des tables sont dressées et occupées par trois cents convives.

On mange de bon appétit ce diner démocratique. L'animation est générale, on profite de la dernière occasion où l'on est réuni pour s'entretenir amicalement entre gens de différentes nationalités.

L'heure des toasts sonne. Anseele parle le premier et porte la santé des socialistes étrangers venus pour discuter les intérêts de la classe ouvrière et qui ont pris des décisions de nature à servir la cause des prolétaires.

Il y a des délégués parlant toutes les langues, il est entendu que les divers orateurs qui toasteront s'exprimeront en leur langage.

On entend successivement Bebel en allemand, Vaillant et Guesde en français, Mille en roumain, Iglesias en espagnol, Turati en italien, Sanial et Burrows en anglais, Domela Nieuwenhuis en néerlandais et d'autres tchèques, Scandinaves et polonais chacun dans leur idiome.

La visite

Le banquet est terminé. On se rend par groupes aux établissements du Vooruit : café, magasins, fabrique de pain, débit de charbon et ateliers de production, les étrangers sont surpris de voir l'importance des affaires de la coopérative gantoise.

Ils avaient visité également les installations de la Maison du Peuple, de Bruxelles, au cours de la semaine précédente, ils avaient vu également le café et les grandes salles, les magasins, la fabrique de pain, les boucheries, de cette manière ils pouvaient constater l'importance du mouvement coopératif. On leur avait donné des renseignements sur les immenses installations du Progrès à Jolimont, le plus grand producteur de pains du pays, sur celles d'Anvers, Verviers, Liège et d'autres villes.

L'explication a été donnée également de l'emploi d'une partie des bénéfices au profit de la propagande socialiste. Les délégués étrangers prenaient des notes, afin de faire un rapport dans leur pays sur l'utilité de la coopération, établie selon les principes du socialisme.

Le départ et l'arrivée à Bruxelles

On se reforme en cortège et on part du Vooruit, musique en tête, vers la gare. Là, on se sépare en s'adressant des adieux et en souhaitant de se revoir encore. Le train s'ébranle, on est en route pour Bruxelles.

Devant la gare du Nord, la place est noire de monde, le Conseil général, d'accord avec le Comité fédéral, a convoqué les membres du parti et les travailleurs à faire escorte aux délégués étrangers.

Un cortège aux lumières est formé, des drapeaux rouges, des cartels et des transparents le sillonnent, des airs de musique retentissent, l'enthousiasme est grand.

On part vers la Maison du Peuple, où l'on entre aux sons de la Marseillaise, exécutée par la Fanfare ouvrière placée devant le local, les manifestants acclament les congressistes, ceux-ci répondent et remercient de l'accueil qu'ils ont reçu.

A l'intérieur, toutes les salles sont envahies, on échange des souhaits et on se sépare à une heure tardive, ce fut la fin du Congrès de Bruxelles.