Alarme, n° 43-46, janvier-décembre 1989 (p. 1-3). PDF du numéro complet
Les changements importants qui se produisent dans les pays de l'Est suscitent de nombreuses interrogations. Pour le plus grand nombre, c'est la nature du régime qui change : abandon du stalinisme, du communisme, démocratisation. Ces mots donnent l'impression d'un changement radical, alors que fondamentalement, les mêmes ressorts (quand ce ne sont pas les mêmes hommes) gouvernent ces pays comme le reste de la planète.
Il faut réaffirmer que jamais ces pays n'ont été socialistes ou communistes. Bien au contraire et quel que soit le propriétaire des instruments de production, les prolétaires y sont restés de simples vendeurs de leur force de travail, des salariés.
La Révolution en Russie, a été menée à son point culminant par les bolchéviques. Mais elle n'est jamais allée jusqu'à abolir le salariat, qui est le rapport social essentiel du capital. Les révolutionnaires de l'époque comptaient sur le succès de la révolution en Allemagne pour se lancer dans la transformation communiste de la société. Ce succès ne venant pas, le pouvoir révolutionnaire s'est trouvé isolé en Russie. Une fois l'aiguillon et l'enthousiasme de la guerre civile passés, il n'est plus resté qu'un pays ruiné où les prolétaires étaient encore des prolétaires, des salariés. La réalité politique s'est ajustée au rapport social réel : le salariat. Aussi très rapidement, tout maintien de pouvoir ou même de contrôle ouvrier est devenu impossible et violemment réprimé, et ce, au nom du parti ouvrier. Le nom reste, mais la nature du parti bolchévique n'est plus la même, c'est désormais le parti de la contre-révolution. La révolution ayant échoué, il n'y a de place en Russie que pour le développement de la contre-révolution, sous la forme du capitalisme d'Etat, personnifié par Staline. Toutes les résistances furent vaincues, hors et dans le Parti, à l'extérieur et à l'intérieur de la Russie, qui devint le bourreau international du prolétariat, par l'imposture et la terreur employées à l'échelle planétaire.
L'impact de la contre-révolution stalinienne n'a en rien diminué avec le temps. Au contraire même, l'ultime victoire du stalinisme pourrait résider dans sa décomposition, dans la mesure où il est toujours identifié avec le communisme. L'insuccès politique et économique du stalinisme n'est rien, comparé à son succès policier et idéologique. Répresseur patenté et principal du prolétariat, il a répandu triomphalement son mensonge essentiel : l'identité de la Révolution Communiste avec le pouvoir capitaliste en Russie.
Aujourd'hui ce mensonge peut s'agréger au vieux mensonge de la bourgeoisie. A savoir que nous vivrions la fin de l'histoire, puisque l'humanité serait unanimement convaincue des bienfaits de la Démocratie, forme définitive, stable et satisfaisante de l'organisation des rapports sociaux. Voilà qui nous porterait à l'optimisme, lorsqu'on sait qu'à chaque fois que les capitalistes ont chanté les grand-messes à la gloire de la démocratie, ils ont du déchanter, sous les coups de boutoir du prolétariat, réaffirmant concrètement la lutte des classes et la perspective communiste de l'histoire. En proclamant l'égalité de tous, la démocratie proclame que les bureaucrates de l'Est et les managers de l'Ouest (et vice-versa) sont identiques, et que ceux qu'ils ont identiquement exploités, grugés et massacrés se vengeront sans faire de détail !
Aussi nous n'avons pas à saluer une quelconque libéralisation, mais toute tentative du prolétariat pour mettre à bas le vieil ordre salarial. Les libertés consenties ne nous concernent que dans la mesure où les prolétaires sont en mesure de s'en emparer pour les subvertir, et non pas de s'y engluer.
Après avoir servi de leurre aux prolétaires pendant des décennies, le stalinisme sert maintenant de repoussoir.
"Voici le communisme, résultat de la révolution prolétarienne, admirez-le !" entendait-on.
"Voici le communisme, résultat de la révolution prolétarienne, horrifiez-vous !" entend-on aujourd'hui.
Ce qui compte, pour tous ceux qui présentent le leurre démocratique aux prolétaires, c'est d'identifier communisme et contre-révolution stalinienne, semant ainsi la confusion au plus haut point et se gargarisant de Démocratie. Des P."C" à l'extrême-droite, des nationalistes aux écologistes en passant par les cléricaux et toutes les variétés de démocrates, ils n'ont qu'une seule crainte : que le prolétariat ne se laisse pas leurrer par la démocratie, l'égalité devant la loi, sous la dictature de la loi de la valeur.
" La contre-révolution stalinienne se caractérise par trois traits principaux : terreur policière, falsification de sa nature comme de celle de ses ennemis, et exploitation des travailleurs par le capital d'Etat. Forcée par une future attaque du prolétariat, elle reculera certainement sur le premier, peut-être jusqu'à consentir quelques libertés de type bourgeois, mais pour se cramponner à ses deux autres caractéristiques, surtout la troisième, fondement des deux autres et de tout ce que la contre-révolution comporte, jusqu'à la psychologie de ses théorisateurs, de ses délateurs et de ses bourreaux. Des "visages humains" sont certainement prêts, d'ores et déjà, pour une vaste manoeuvre de diversion de ce genre, car la révolte pourrait éclater à tout instant. Comme tout pouvoir menacé, celui de la contre-révolution stalinienne fera des concessions dont l'ampleur sera proportionnelle à la gravité du danger, mais il se reconstituera aussi longtemps que la propriété d'Etat n'aura pas été expropriée par l'ensemble des travailleurs et ses institutions dissoutes."
Parti-Etat. p.100 (G.Munis)
Or, s'il est un pays où les concessions démocratiques sont particulièrement importantes, c'est la Pologne, puisque l'opposition y est maintenant au pouvoir, à la suite d'élections législatives. La Pologne, thermomètre et baromètre de la Pérestroika et de l'agitation ouvrière. Les concessions ont été à la mesure du danger : dix années de combats, après trente années ponctuées de soulèvements et de luttes. Les prolétaires, entre bribes et balbutiements, essaient de reconstruire là un mouvement ouvrier, effaçant rageusement de leur chiffon rouge, les mensonges de plomb du Capital. Dans ces dernières années, aucun autre pays sous domination stalinienne n'a reçu de choc aussi fort de la part du prolétariat. Aussi, les réactions du prolétariat en Pologne, à la manoeuvre que les capitalistes ont mis en place, est-elle tout particulièrement importante pour l'avenir immédiat de notre classe.