Texte d'après : Procès-verbaux du Congrès de l'Association internationale des travailleurs réuni à Lausanne du 2 au 8 septembre 1867, La Chaux-de-Fonds, Imprimerie de la Voix de l'Avenir, 18, rue Léopold-Robert, 1867, suivis de : Rapports lus au Congrès ouvrier réuni du 2 au 8 septembre 1867 à Lausanne, La Chaux-de-Fonds, Imprimerie de la Voix de l'Avenir, 1867 ; exemplaire numérisé par Google Books, texte établi d'après la reconnaissance optique et corrigé sur les images des pages. Traducción al español. Les résolutions adoptées ne sont pas répétées ici : elles se trouvent dans la page du Congrès, Congrès de Lausanne (AIT), à laquelle renvoie une ligne en italique. La chronique allemande de J.-Ph. Becker dans le Vorbote est dans Bericht über den Kongreß der Internationalen Arbeiterassociation in Lausanne.

Première séance (lundi 2 septembre 1867, matin)

A 8 heures du matin, les délégués s'assemblent dans la grande salle du Casino.

Aviolat, de Lausanne, président du Comité d'organisation, souhaite la bienvenue aux délégués et appelle sur les travaux du Congrès la bénédiction de la Providence. Ces derniers mots soulèvent de vives protestations sur tous les bancs. L'incident n'a pas de suite.

Un bureau provisoire, composé de Murat, de Paris, Dupont, de Londres, Vasseur, de Marseille, Eccarius de Londres, Becker, de Genève, Bürkly, de Zurich, procède à la vérification des pouvoirs des délégués. Une discussion s'élève au sujet de quelques délégués envoyés par la Société industrielle et commerciale de Lausanne : cette Société ne faisant pas partie de l'Association internationale, on reconnaît à ces délégués le droit de participer aux discussions, mais non celui de voter sur des questions intéressant l'Association.

Le travail de vérification terminé, des cartes sont distribuées aux délégués, dont le nombre s'élève en ce moment à 50. Ce sont les citoyens :

Carter, James, parfumeur, membre du Conseil général, Londres.

Eccarius, George, tailleur, membre du Conseil général ; Tothill Street, S. W., Londres.

Walton, Alfred-A., architecte, président de la National Reform League, à Brecon, South Wales, Angleterre.

Lessner, Frédéric, tailleur, membre du Conseil général, délégué de l'Arbeiter Bildungs Verein ; Francis Street, 4, Gower Street, Londres.

Swann, Daniel, rubanier, Coventry,

Dupont, Eugène, ouvrier en instruments de musique, membre du Conseil général, délégué de la branche française ; Litchfield Street, Soho Square, Londres.

Marly, Jean, délégué des imprimeurs sur étoffes rue de la Côte, 5, Courbevoie (Seine).

Garbe, délégué de la Société des ferblantiers, rue Lévis, 65, Batignolles, Paris.

Pioley, délégué de la Société des mécaniciens, rue des Ecluses St-Martin, 45, Paris.

Reymond, délégué de la Société de résistance des imprimeurs-lithographes, rue Pernetty, 9, Paris.

Chemalé, métreur-dessinateur, rue de l'Ouest, 64, Paris.

Murat, mécanicien, rue St-Maur, 200, Paris.

Longuet, Charles, journaliste, délégué des Sections de Caen et de Condé-sur-Noireau, chez M. Talbot, dentiste, rue de l'Odéon, Caen (Calvados).

Schettel, mécanicien, rue de l'Hospice des Vieillards, Lyon.

Rubaud, Louis, imprimeur sur étoffes, Neuville-sur-Saône (Rhône).

Chassin, marchand de vins, rue Sainte-Anne, 8, Villefranche (Rhône).

Ailloud, tailleur, rue de l'Archevêché, 1, Vienne (Isère).

Vézinaud, bottier, rue des Menutz, 29, Bordeaux.

Vasseur, ferblantier, délégué des Sections de Marseille et de Fuveau, rue des Petits-Pères, 24, Marseille.

De Paepe, César, typographe, délégué des Sections belges, rue des Alexiens, 13, Bruxelles.

Tanari, Sebastiano, délégué des Sociétés de Bologne et de Bazzano.

Kugelmann, docteur en médecine, Hanovre.

Büchner, Louis, docteur en médecine, Darmstadt.

Klein, Charles, hôtelier, délégué des Sections de Cologne et de Solingen ; hôtel zu den drei Eidgenossen, Solingen (Prusse rhénane).

Treboux, Samuel, plâtrier, délégué de la Société des ouvriers en bâtiment, rue de Rive, 21, Genève.

Quinet, Ferdinand, tailleur de pierre, délégué de la Société des ouvriers en bâtiment, route de Carouge, Genève.

Monchal, Jules, graveur, quai du Seujet, 15, Genève.

Perron, Charles, peintre sur émail, rue Chantepoulet, 5, Genève.

Dupleix, relieur, Pélisserie, 4, Genève.

Blanc, professeur, rue Ancienne, 395, Carouge (Genève).

Gret, Isaac, tanneur-corroyeur, Cité-Derrière, 8, Lausanne.

Favrat, Philippe, agent d'affaires, Lausanne.

Aviolat, Marc, typographe, rue du Pré, 11, Lausanne.

Kästner, typographe, délégué de l'Union typographique, Lausanne.

Cuendet-Kunz, fabricant de pièces à musique, Ste-Croix (Vaud).

Guillaume, James, professeur à l'Ecole industrielle, délégué de la Section du Locle.

Vanza, Félix, comptable, délégué de la section de Saint-Imier (Berne).

Bürkly, Charles, tanneur, Zurich.

Krebser, Auguste, tailleur, Zurich.

Liwenthal, J., tailleur, place St-Laurent, 1, Lausanne.

Kircher, cafetier, délégué de la Société du Grütli et de la Société des menuisiers, Mercerie, 16, Lausanne.

Schlaifer, Franz, tailleur, délégué de l'Arbeiter Bildungs Verein, Lausanne.

Förderer, Bernard, coutelier, Yverdon (Vaud).

Gries, tailleur, délégué de l'Arbeiter Bildungs Verein, Vevey (Vaud).

Neubrand, Christophe, délégué de la Section allemande de la Chaux-de-Fonds (Neuchâtel).

Hafner, journaliste, délégué de la section de Morat (Fribourg).

Frey, tisserand, délégué de la section de Bâle.

Roth, Wilhelm, mécanicien, au Pasquart, Bienne (Berne).

Becker, J.-Ph., journaliste, Pré l'Evêque, 33, Genève.

Müller, Louis, cordonnier, rue Neuve, 21, Genève.

Outre ces délégués, sont encore admis à siéger au Congrès six délégués de la Société industrielle et commerciale de Lausanne, savoir, les citoyens :

Hoffmann-Rittener, négociant.

Juat-Sessler, négociant.

Bory-Mollard, banquier.

Kaiser, mécanicien.

Charton-Rochat, négociant.

Ruchonnet, avocat.

On passe à la nomination au scrutin secret du président du Congrès. Sont présentés : les citoyens Dupont, de Londres, et Murat, de Paris. Dupont obtient 29 voix sur 44 votants.

Sont nommés par acclamation : pour vice-présidents, Eccarius, de Londres, et Becker, de Genève, et pour secrétaires, Louis Büchner, de Darmstadt, Vasseur, de Marseille, Bürkly, de Zurich, et Guillaume, du Locle.

L'Assemblée décide de se réunir de nouveau à trois heures après-midi pour discuter les propositions qui lui seront soumises par le bureau, touchant la fixation de l'ordre du jour du Congrès.

La séance est levée à midi.

Seconde séance (lundi 2 septembre 1867, après-midi)

Délégué arrivé le lundi après-midi : Coullery, Pierre, docteur en médecine, Chaux-de-Fonds (Neuchâtel).

Présidence de Dupont, de Londres.

A 3 1/4 heures, la séance est ouverte par le président Dupont, de Londres, qui déclare préférer les actes aux discours, et s'abstient par ce motif d'en prononcer un.

Le procès-verbal français de la séance du matin est lu par Guillaume, du Locle, secrétaire ; il est traduit en allemand et en anglais et adopté après une légère rectification demandée par Chemalé, de Paris.

Ensuite, Chemalé, de Paris, propose, avant d'entrer en matière sur l'ordre du jour, de supprimer la différence qui existe dans les prix d'entrée de la salle pour le public, divisé en deux classes, l'une payant 50 centimes, et la seconde 30. Dupleix, de Genève, propose que les délégués se cotisent pour couvrir en tout ou en partie les frais de location de la salle, et que l'entrée en soit rendue gratuite pour chacun. Hoffmann-Rittener, l'un des délégués de la Société industrielle et commerciale de Lausanne, demande, ainsi que ses collègues, à participer à ces frais. — L'assemblée décide de rendre l'entrée de la salle gratuite pour tout le monde, et de couvrir les frais de location par une contribution imposée à chaque délégué. Sur la proposition de Coullery, de la Chaux-de-Fonds, il est également décidé de réserver, dans la partie de la salle destinée au public, quelques bancs spécialement pour les membres de l'Association internationale.

Le secrétaire Guillaume, du Locle, donne lecture des propositions suivantes formulées par le bureau :

1° Les délégués signeront la feuille de présence de chaque séance ;

2° Chaque membre doit, en demandant la parole, donner son nom ;

3° Chaque délégué aura dix minutes pour développer ses idées, et cinq minutes pour la réplique ;

4° Toute proposition doit être déposée par écrit sur le bureau, signée par son auteur.

Quelques délégués ne veulent pas de l'art. 3, et réclament la liberté absolue de la parole. Après une courte discussion, le bureau, sur la proposition de Büchner, de Darmstadt, secrétaire, modifie ainsi cet article :

« Un membre ne pourra parler qu'une seule fois sur une question, et n'aura la parole que pendant dix minutes. L'Assemblée pourra faire des exceptions. »

Les quatre articles sont alors mis aux voix et adoptés.

Les secrétaires donnent lecture, dans les différentes langues, du projet d'ordre du jour du Congrès, tel qu'il a été préparé par le bureau.

Une longue discussion s'engage à ce sujet, et d'abord sur les questions proposées par une assemblée populaire, tenue à Genève le 24 août 1867. Les voici :

« La privation des libertés politiques n'est-elle pas un obstacle à l'émancipation sociale du travailleur, et l'une des causes principales des perturbations sociales ?

» Quels sont les moyens de hâter ce rétablissement des libertés politiques ? Ne serait-ce pas la revendication par tous les travailleurs du droit illimité de réunion et de la liberté illimitée de la presse ? »

Perron, de Genève, demande que ces deux questions soient mises en tête de l'ordre du jour. Tolain, de Paris, Murat, de Paris, Chemalé, de Paris, combattent cette manière de voir ; ils voudraient même que les questions de Genève ne figurassent pas du tout à l'ordre du jour du Congrès, et proposent d'acclamer simplement cette déclaration, que la possession des libertés politiques est indispensable pour la revendication des libertés sociales.

Longuet, de Caen, dépose à ce sujet sur le bureau une proposition ainsi conçue :

« Le citoyen Longuet propose que la question présentée par les délégués de Genève soit purement et simplement votée par acclamation. Elle ne supporte pas la discussion dans une assemblée d'hommes qui reconnaissent pour unique règle la Vérité, la Morale et la Justice. Un peuple qui accepte volontairement la privation de la liberté se met consciemment ou inconsciemment en dehors de la Vérité, de la Morale et de la Justice. »

Büchner, de Darmstadt, et Lessner, de Londres, pensent que le Congrès n'a pas la mission d'indiquer aux différentes nations les moyens de conquérir les libertés politiques qu'elles ne posséderaient pas, et qu'une discussion sur ce sujet serait oiseuse.

Becker, de Genève, et Dupleix, de Genève, soutiennent les propositions de l'assemblée populaire.

Après une discussion où plusieurs orateurs abordent la question de savoir si l'Association internationale doit s'occuper de politique, et se prononcent les uns pour l'affirmative, les autres pour la négative, on met aux voix la proposition ci-dessous :

« Les questions proposées par l'Assemblée populaire de Genève seront-elles placées en tête de l'ordre du jour du Congrès ? »

21 voix répondent oui, 30 répondent non.

Les questions de Genève devront en conséquence conserver le numéro d'ordre que leur assigne le projet du bureau.

Avant que le Congrès aborde la discussion du projet d'ordre du jour, Chemalé, de Paris, dépose sur le bureau la proposition suivante :

« Il sera constitué autant de Commissions spéciales qu'il y a de questions particulières à traiter par le Congrès. — Les séances de ces Commissions ne seront pas publiques. Tout délégué pourra présenter et défendre ses propositions au sein de la Commission spéciale. »

Plusieurs délégués pensent que la création de ces commissions occasionnerait une perte de temps pour le Congrès, et que les rapports présentés par quelques Sections pourront tenir lieu des rapports que les Commissions auraient à présenter. D'autres délégués appuient la proposition de Chemalé, qui est adoptée.

L'heure étant avancée et la discussion sur le projet d'ordre du jour présenté par le bureau menaçant d'être fort longue, le Congrès décide de renvoyer le projet à une Commission, qui est composée des citoyens Becker, de Genève, Chemalé, de Paris, Coullery, de la Chaux-de-Fonds, Perron, de Genève, Schettel, de Lyon, Dupleix, de Genève, Guillaume, du Locle. Cette Commission aura à réviser le projet du bureau et à présenter un rapport le lendemain.

Ordre du jour pour mardi, 3 septembre :

A 8 heures du matin, rapport de la Commission sur l'ordre du jour.

A 2 heures du soir, lecture du rapport du Conseil général et des rapports particuliers des Comités centraux et des Sections.

La séance est levée à 7 heures.

Troisième séance (mardi 3 septembre 1867, matin)

Délégués arrivés le mardi matin : Tolain, ciseleur, rue Le Sage, 24, Belleville, Paris ; — Aubry, imprimeur-lithographe, rue de l'Amitié, 12, Rouen ; — De Beaumont, ciseleur en bronze, délégué du Crédit mutuel des ouvriers en bronze, rue de Paris-Belleville, 133, Paris ; — Kunkel, tailleur, délégué de la Section allemande de Neuchâtel ; — Gaspard Stampa, délégué du Comité central des associations ouvrières italiennes, Milan.

Présidence de Dupont, de Londres.

La séance est ouverte à 8 1/2 heures du matin par un appel des délégués.

Le procès-verbal de la séance du lundi après-midi est lu en français par le secrétaire Guillaume, du Locle, en allemand par le vice-président Eccarius, de Londres. Les délégués anglais présents comprenant l'allemand, il n'est point lu de procès-verbal anglais. Les procès-verbaux sont adoptés.

Chemalé, de Paris, rapporteur de la Commission nommée la veille, donne connaissance du projet d'ordre du jour élaboré par elle. Becker le traduit en allemand et Eccarius en anglais. Ce projet est adopté à l'unanimité des voix moins une.

Le Congrès procède ensuite à la nomination des Commissions qui auront à examiner chaque question et à faire rapport au Congrès. Ces Commissions sont désignées comme suit :

Première question. Quels sont les moyens pratiques de rendre l'Association internationale un centre commun d'action pour la classe ouvrière dans la lutte qu'elle soutient contre le capital ?

Commission de trois membres : Eccarius, de Londres, Becker, de Genève, Tolain, de Paris.

Seconde question. Comment les classes ouvrières peuvent-elles utiliser pour leur émancipation le crédit qu'elles donnent à la bourgeoisie et aux gouvernements ? — Crédit et banques populaires. — Monnaie et papier-monnaie.. — Assurances mutuelles. — Sociétés ouvrières.

Commission de neuf membres : Walton, de Brecon, Longuet, de Caen, Monchal, de Genève, Aubry, de Rouen, Ailloud, de Vienne, Kugelmann, du Hanovre, Bürkly, de Zurich, Schlaifer, de Lausanne, Stampa, de Milan.

Troisième question. Les efforts tentés aujourd'hui par les associations pour l'émancipation du quatrième état (classe ouvrière), ne peuvent-ils pas avoir pour résultat la création d'un cinquième état dont la situation serait beaucoup plus misérable encore ? — La neutralité ou réciprocité considérée comme base des rapports sociaux. Equivalence des fonctions. Solidarité. — Sociétés ouvrières.

Commission de cinq membres : Büchner, de Darmstadt, De Paepe, de Bruxelles, Murat, de Paris, Müller, de Genève, Garbe, de Paris.

Quatrième question. Travail et capital. — Chômage. — Les machines et leurs effets. — Réduction des heures de travail. — Division du travail. — Transformation et extinction du salariat. — Répartition des produits.

Commission de cinq membres : Dupleix, de Genève, Quinet, de Genève, Marly, de Paris, Schettel, de Lyon, De Beaumont, de Paris,

Cinquième question. Fonctions sociales. Rôle de l'homme et de la femme dans la société. — Education des enfants. — Enseignement intégral. — Liberté d'enseignement. — Phonographie.

Commission de cinq membres : Cuendet-Kunz, de Sainte-Croix, Guillaume, du Locle, Coullery, de la Chaux-de-Fonds, Blanc, de Carouge, Vanza, de Saint-Imier.

Sixième question. Définition et rôle de l'Etat. — Services publics, transport et circulation. — Intérêts collectifs et individuels. — L'état considéré comme justicier et gardien des contrats. Droit de punir.

Commission de six membres : Krebser, de Zurich, Chassin, de Villefranche (Rhône), Vasseur, de Marseille, Neubrand, de la Chaux-de-Fonds, Favrat, de Lausanne, Liwenthal, de Lausanne.

Septième question. La privation des libertés politiques n'est-elle pas un obstacle à l'émancipation sociale des travailleurs, et l'une des principales causes des perturbations sociales (chômage) ? — Quels sont les moyens de hâter ce rétablissement des libertés politiques ? Ne serait-ce pas la revendication par tous les travailleurs du droit illimité de réunion et de la liberté illimitée de la presse ?

Commission de cinq membres : Perron, de Genève, Pioley, de Paris, Reymond, de Paris, Vézinaud, de Bordeaux, Treboux, de Genève.

Huitième question. Adresse collective au Congrès de la Paix à Genève, de la part des Travailleurs réunis en Congrès à Lausanne.

Commission de cinq membres : Dupont, de Londres, Klein, de Cologne et Solingen, Bürkly, de Zurich, Hafner, de Morat, Rubaud, de Neuville-sur-Saône.

Neuvième question. Discussion sur le siège du Conseil général et sur le lieu du prochain Congrès.

La Commission sera nommée plus tard.

La séance est levée à 10 1/2 heures, afin que les Commissions puissent se mettre immédiatement à l'œuvre.

Quatrième séance (mardi 3 septembre 1867, après-midi)

Délégué arrivé le mardi après-midi : Raoux, Edouard, professeur, délégué de la Société phonographique de Lausanne.

Présidence de Dupont, de Londres.

La séance est ouverte à 2 heures. Les secrétaires donnent lecture des procès-verbaux en français et en allemand. Ils sont adoptés.

Chassin, de Villefranche, et Favrat, de Lausanne, déposent sur le bureau une communication par laquelle ils déclarent ne pouvoir accepter de faire partie de la Commission chargée d'étudier la sixième question, attendu que cette question est posée dans des termes qu'ils ne comprennent pas. — Après une observation du président, qui engage ces deux délégués à demander une explication à leurs collègues, le Congrès passe à l'ordre du jour.

Un secrétaire donne lecture d'une lettre de la Section de Moutier-Grandval (Berne), qui demande d'être tenue au courant jour par jour des délibérations du Congrès, et de recevoir les photographies des délégués. Le bureau répondra.

Le vice-président Becker, de Genève, donne lecture de deux lettres, l'une des tailleurs de Berlin, qui adressent leurs salutations fraternelles au Congrès, en regrettant de ne pas avoir pu y envoyer de délégué, et l'autre de l'Association ouvrière de Dresde, qui manifeste les mêmes regrets.

Murat, de Paris, dépose sur le bureau l'invitation suivante :

« Le Congrès invite les correspondants de journaux de vouloir faire remettre deux exemplaires des numéros contenant leur compte-rendu des séances, pour les archives et le compte-rendu général. »

Cette proposition n'est pas discutée.

Le secrétaire Guillaume, du Locle, donne lecture du rapport du Conseil général de Londres, sur sa gestion pendant l'année et sur la situation des diverses Sections de l'Association. Le vice-président Eccarius, de Londres, lit le même rapport en allemand. (Voir les Rapports.)

Le président de la Société typographique de Lausanne est admis à faire une communication au Congrès de la part de cette Société ; il apprend aux délégués que cette Association vient d'être condamnée par les tribunaux de Lausanne, comme coupable d'avoir débauché des ouvriers typographes. Le président de la Société typographique affirme qu'aucune pression n'a été exercée sur les ouvriers qui ont quitté leurs ateliers.

La proposition suivante est déposée sur le bureau par Perron, de Genève, et Guillaume, du Locle :

« Quelques cours de justice anglaises (Courts of law) ont décidé que le vol des fonds des Associations ouvrières (Trade's Unions) n'était pas punissable par la loi. Le Congrès de l'Association internationale des Travailleurs, réuni à Lausanne, déclare par un vote solennel que cette décision juridique est une infamie. »

Le président Dupont dit que le Congrès, s'il voulait stigmatiser des actes isolés, aurait à flétrir bien d'autres abus de pouvoir ; pour se borner à l'Angleterre, il cite le fait suivant : John Knight, laboureur, à Teaford, Sussex, a été condamné, le 2 mars 1867, à six semaines de prison pour avoir demandé une augmentation. Le président pense que le Congrès doit s'en tenir à combattre d'une manière générale le système d'injustice qui pèse sur les classes travailleuses.

Le citoyen Tolain, de Paris, propose, pour terminer cet incident, un ordre du jour motivé ainsi conçu :

« Le Congrès, considérant que les faits cités sont le résultat d'une organisation sociale que l'Association internationale a pour but de changer, en mettant la justice en pratique, passe à l'ordre du jour. »

Cet ordre du jour est adopté à une grande majorité.

Le Congrès entend ensuite la lecture de rapports sur l'activité des différentes Sections, présentés par les délégués De Paepe, de Bruxelles, Murat, de Paris, Rubaud, de Neuville-sur-Saône, Hafner, de Morat, Vanza, de Saint-Imier, Guillaume, du Locle, Vasseur, de Marseille, Aubry, de Rouen, Longuet, de Caen et de Condé-sur-Noireau, Vézinaud, de Bordeaux, Ailloud, de Vienne (Isère). (Voir les Rapports.)

La séance est levée à 7 heures.

Cinquième séance (mercredi 4 septembre 1867, matin)

Délégué arrivé le mercredi matin : Palix, Louis, tailleur, Lyon.

Président de Dupont, de Londres.

La séance est ouverte à 8 1/2 heures du matin par l'appel nominal.

L'ordre du jour appelle la suite des rapports des Sections. Le Congrès entend les rapports des délégués Tanari, de Boulogne, Stampa, de Milan, Coullery, de la Chaux-de-Fonds, Chassin, de Villefranche, Klein, de Solingen et Cologne, Monchal, de Genève, Kunkel, de Neuchâtel, Schlaifer, de Lausanne, Becker, de Genève, Gries, de Vevey, Roth, de Bienne, Frey, de Bâle, Kästner, de Lausanne. (Voir les Rapports.)

Murat, de Paris, communique au Congrès un compte-rendu de la première séance, inséré dans le numéro 208 de la Gazette de Lausanne ; ce compte-rendu rapporte le discours du citoyen Aviolat, de Lausanne, sans mentionner les murmures qui l'ont accueilli. Murat demande qu'une rectification soit envoyée à la Gazette de Lausanne par le bureau.

Cette proposition est adoptée à l'unanimité.

Le secrétaire Guillaume dit que, comme le Congrès n'avait à l'origine accordé aucune importance à l'incident Aviolat, le procès-verbal de la première séance ne faisait mention ni du discours ni des réclamations. Maintenant que cet objet fait l'objet d'une appréciation de la presse, il demande à être autorisé à intercaler dans le procès-verbal de la première séance les lignes suivantes, qui constateront ce qui s'est passé et empêcheront une falsification des faits :

« Aviolat, de Lausanne, président du Comité d'organisation, souhaite la bienvenue aux délégués et appelle sur les travaux du Congrès la bénédiction de la Providence. Ces derniers mots soulèvent de vives protestations sur tous les bancs. L'incident n'a pas de suite. »

L'intercalation de ces lignes dans le procès-verbal de la première séance est adoptée à l'unanimité.

Eccarius, de Londres, délégué du Conseil général, annonce que les comptes du Conseil sont déposés sur le bureau, où chaque délégué pourra en prendre connaissance. La discussion sur ce sujet est fixée à vendredi.

La séance est levée à midi.

Sixième séance (mercredi 4 septembre 1867, après-midi)

Délégué arrivé le mercredi après-midi : Lombard-Martin, professeur, délégué de la Société du Grütli de Delémont.

Présidence de Dupont, de Londres.

La séance est ouverte à 2 1/4 heures. Quelques bancs sont encore vides et le président proteste contre l'habitude qu'ont prise un certain nombre de délégués de ne pas se rencontrer à l'heure précise pour l'ouverture des séances. Il est fait ensuite un appel nominal.

Il est donné lecture des procès-verbaux de la quatrième et cinquième séance. Ils sont adoptés.

Chemalé, de Paris, dépose sur le bureau la proposition suivante :

« Je propose que 5 minutes après l'heure indiquée pour l'ouverture de la séance, il soit procédé à l'appel nominal. Constatation des présences sera faite et insérée au procès-verbal. Passé les 5 minutes, il sera déposé au bureau d'entrée une seconde liste de présence destinée à constater ceux qui seront arrivés après l'heure, mais qui, cependant, auraient assisté à la séance. »

Cette proposition est acceptée.

Sur la proposition d'un secrétaire, le bureau est chargé d'examiner quels seraient les moyens de faire autographier ou imprimer le plus promptement possible les procès-verbaux des séances du Congrès.

Il est donné lecture d'une lettre du citoyen Hugentobler, de Cortaillod près Neuchâtel, qui fait hommage au Congrès de vingt exemplaires de ses ouvrages traitant de l'extinction du paupérisme.

Le vice-président Becker communique un salut télégraphique de la Section internationale allemande de Genève.

Stampa, de Milan, propose que le Congrès adresse une invitation à Garibaldi, qui doit arriver l'un de ces jours à Genève pour le Congrès de la Paix. Le président Dupont pense exprimer l'opinion des délégués, en disant que nous recevrons avec joie le général Garibaldi au milieu de nous, s'il veut y venir, mais que ce n'est pas à nous à l'aller chercher. Carter, de Londres, fait observer que Garibaldi n'est pas seulement un homme politique, mais qu'il est président de 300 associations ouvrières en Italie, et qu'à ce titre le Congrès pourrait, sans manquer en rien à la dignité, lui adresser l'invitation de se joindre à nous. Stampa retire sa proposition.

L'ordre du jour appelle le rapport de la Commission nommée pour étudier la première question du programme.

Tolain, de Paris, donne lecture d'un rapport élaboré par la Commission. Comme ce travail n'est pas suivi de conclusions pouvant servir de base à la discussion, le Congrès invite la Commission à présenter dans la séance du lendemain des résolutions positives.

Les rapports des Commissions pour la seconde, la troisième, la quatrième et la cinquième question, ne sont pas encore prêts.

Vasseur, de Marseille, lit le rapport de la Commission pour la sixième question ; le rapport est également renvoyé à la Commission, avec l'invitation de formuler des conclusions.

Perron, de Genève, lit le rapport de la Commission pour la septième question :

« La privation des libertés politiques n'est-elle pas un obstacle à l'émancipation sociale des travailleurs, et l'une des causes principales des perturbations sociales (chômage) ? — Quels sont les moyens de hâter ce rétablissement des libertés politiques ? Ne serait-ce pas la revendication par tous les travailleurs du droit illimité de réunion et de la liberté illimitée de la presse ? »

(Voir les Rapports.)

Voici les conclusions de ce rapport.

Suivent les conclusions ; voir Déclaration sur la septième question (les libertés politiques).

Pendant que le rapport sur la septième question se traduit en allemand, la Commission pour la cinquième question annonce qu'elle a un rapport prêt sur un des objets qu'elle a dû étudier, la phonographie. Le rapport est lu par Guillaume, du Locle ; il consiste en un exposé des vices de l'écriture en général, de l'orthographe française en particulier, et des avantages que procurerait à la classe ouvrière une réforme rendant la lecture et l'écriture accessibles à tous. Le rapport conclut par cette proposition :

« Le Congrès, considérant qu'une simplification de l'écriture, qui rendrait la lecture et l'écriture facilement accessibles à tous, est une question du plus haut intérêt pour les classes travailleuses, engage les Sections à donner leur appui matériel et moral aux efforts accomplis dans ce but. »

(Voir les Rapports.)

Lessner, de Londres, proteste contre la manière dont les choses se passent à l'égard des Commissions. Le Congrès perd un temps précieux. Il demande que sa protestation soit insérée au procès-verbal.

La discussion sur les conclusions du rapport présenté par Guillaume est renvoyée à une séance prochaine, et l'on revient au rapport sur la septième question, dont la traduction est lue en allemand par Hafner, de Morat.

Les conclusions du rapport sur la septième question (libertés politiques) sont adoptées sans discussion, à l'unanimité moins deux voix.

Hafner, de Morat, présente, en allemand et en français, le rapport de la Commission sur la huitième question :

« Adresse collective au Congrès de la Paix à Genève de la part des travailleurs réunis au Congrès à Lausanne. »

(Voir les Rapports.)

Ce rapport se termine par une adresse ainsi conçue :

Suit l'adresse ; voir Résolution sur le Congrès de la paix, première partie.

La discussion est ouverte sur ce projet d'adresse.

Chemalé, de Paris. Tout en nous ralliant sans réserve aux conclusions du rapport, nous ne saurions laisser dans l'ombre un point spécial à la nation française, l'exonération du service militaire, l'achat de la liberté et de la dignité humaine. Les peuples ne sont point ennemis entre eux ; mais tant qu'une classe de la nation pourra en acheter une autre et la faire servir à la satisfaction de ses intérêts, la guerre ne cessera pas. S'il nous est permis d'évoquer un souvenir de notre histoire, l'invasion de 1814, on verra que le jour où Napoléon dut prendre son armée dans toutes les classes, lorsque la bourgeoisie dut payer de sa peau, la guerre devint impossible, la bourgeoisie refusa de la continuer. Nous insistons sur ce point et nous demandons qu'il en soit fait mention dans l'adresse au Congrès de la paix.

De Paepe, de Bruxelles. Je ne prends pas la parole pour combattre le projet dans son ensemble, mais pour combattre la phrase qui dit que nous voulons la paix pour arriver plus promptement à la réorganisation sociale. Il me semble que cette phrase énonce une idée fausse, consacre un cercle vicieux, parce que la paix ne peut être elle-même que le résultat de la réorganisation sociale. Si j'avais à exprimer mes sentiments au Congrès de Genève, je lui dirais : Nous voulons la paix comme vous, mais nous savons que tant qu'existera ce qu'on appelle le principe des nationalités ou le patriotisme, il y aura guerre ; tant qu'il y aura des classes distinctes, il y aura guerre. La guerre n'est pas seulement le fruit de l'ambition d'un monarque ; ainsi, dans l'expédition du Mexique, la véritable cause de la guerre, c'étaient les intérêts de quelques capitalistes : la guerre est le résultat du manque d'équilibre dans le monde économique, et du manque d'équilibre dans le monde politique. Si le Congrès de Genève croit pouvoir obtenir la paix dans l'état social actuel, il est illogique : qui veut la fin veut les moyens. (Approbation.)

Eccarius, de Londres, ne croit pas que l'abolition des remplaçants dans le service militaire doive avoir la paix pour résultat, témoin ce qui se passe en Prusse. Il parle dans le même sens que De Paepe. Le Conseil général de Londres a donné pour instruction à ses délégués de ne pas faire encore adhésion au Congrès de Genève, parce qu'il ne croit pas que ce Congrès ait l'intention de combattre les véritables causes de la guerre.

Tolain, de Paris, pense qu'il faudrait, avant d'adhérer au Congrès de la Paix, lui poser quelques questions bien nettes sur les réformes sociales. Si la réponse satisfait l'Association internationale, elle adhérera.

Eccarius explique ce qu'il vient de dire : le Conseil général désire que l'on n'envoie pas à Genève de délégués, mais il n'a pas d'objection contre une adresse.

Murat, de Paris, combat l'idée de Tolain. Au lieu d'adresser des questions au Congrès de Genève, il vaudrait mieux lui porter nous-mêmes nos résolutions ; nous verrons si elles sont acceptées.

Perron, de Genève, qui fait partie du Comité d'organisation du Congrès de la Paix, dit que ce Congrès partage entièrement les idées de l'Association internationale, comme le prouve son programme, et que la porte reste entièrement ouverte à nos principes.

Coullery, de la Chaux-de-Fonds. Je ne comprends pas que tous les délégués ne soient pas immédiatement d'accord sur une question comme celle-ci. Il vient de se passer une chose vraiment nouvelle : l'empereur des Français et le futur empereur d'Allemagne ont cherché à surexciter les peuples, à les pousser à la guerre ; le peuple n'a pas voulu ; c'est là un mouvement qui ne s'était pas encore produit. Je me suis dit alors : Je crois que les trônes s'écroulent et que c'est bientôt fini. Joignons-nous au Congrès de la Paix, qui veut l'abolition des armées permanentes ; ce sont les armées permanentes qui perpétuent les haines nationales ; ce sont ces estropiés de conscience et de bras et de jambes, portant des croix d'honneur sur la poitrine, qui excitent la haine des peuples les uns contre les autres. Ce sont elles qui maintiennent la tyrannie ; elles sont armées pour les despotes. Il faut désarmer les armées et armer le peuple souverain, en organisant les milices. On nous propose une adresse d'adhésion au Congrès de la Paix ; envoyez-la, cette adresse, que ce soit par la poste ou par un délégué ; j'irais moi-même, s'il le fallait, à pied, quand il y aurait 150 lieues à faire, marchant jour et nuit, afin de porter à temps au Congrès de la Paix l'adhésion du Congrès des travailleurs. (Approbation.)

Müller, de Genève, propose la résolution suivante :

« L'Association internationale des Travailleurs maintiendra son indépendance à l'égard du Congrès de la Paix ; néanmoins les membres de l'Association peuvent prendre part personnellement au Congrès. Le but de l'Association internationale de s'aider soi-même, sera maintenu ; tout secours étranger serait encore un lien d'esclavage et on nous forcerait d'accepter, malgré nous, des conditions. »

Schlaifer, de Lausanne, dit que c'est à la bourgeoisie de faire des concessions et de venir à nous et non à nous d'aller à elle.

Carter, de Londres. Nous aurons la guerre aussi longtemps qu'il y aura de l'ignorance, des nationalités, qu'il y aura une religion et un clergé. Combattons sans cesse l'ignorance ; combattons également le principe funeste des nationalités ; pour moi je n'ai pas de pays, tous les hommes sont mes frères. Combattons les prêtres et substituons à la religion du clergé la religion du bon Dieu et de la science ; les prêtres nous font lever les yeux au ciel pour mettre pendant ce temps les mains dans nos poches. (Rires d'approbation.)

Büchner, de Darmstadt. Le programme du Congrès de la Paix est clair, il poursuit un but particulier qui rentre dans notre but général. Dire au Congrès que nous sommes d'accord avec lui et que nous allons encore plus loin que lui, ne serait pas manquer à notre dignité. Le Congrès qui va se réunir à Genève sera un Congrès de la démocratie européenne ; il représente un grand mouvement : les peuples, qui étaient réellement ennemis il y a cinquante ans, à l'époque des guerres de Napoléon, se tendent maintenant la main. C'est notre devoir que de nous joindre à ce mouvement.

Dupleix, de Genève. Le Congrès de Genève a retardé d'une semaine l'ouverture de ses séances pour que les délégués du Congrès ouvrier pussent y assister. Si le Comité de Genève est un Comité bourgeois, s'il est notre adversaire, alors Monchal, Perron, Becker et moi, qui faisons partie de ce Comité, nous sommes des bourgeois ! Je m'étonne que dans un Congrès ouvrier on ne soit pas d'accord sur l'abolition des armées permanentes.

De Paepe, de Bruxelles, présente sous forme d'amendement au projet d'adresse l'opinion qu'il a émise dans la discussion.

Lombard-Martin, de Delémont, soutient la nécessité d'adopter le projet présenté par la Commission. Il dit que les idées de l'amendement de De Paepe sont contenues dans le troisième considérant. L'entente sur la question de la paix, dit-il, n'implique aucune abdication de nos opinions avancées ; mais il est des questions d'intérêt général sur lesquelles on peut être d'accord sans partager les nuances d'idées d'autres personnes. C'est pour le Congrès des Travailleurs un fait significatif qu'il se prononce nettement ; l'entente est complète, sauf un détail ; au nom de l'intérêt de l'humanité, des peuples, et en particulier des classes ouvrières, ne faisons pas de scission dans un cas semblable ; il n'y a point là de conciliation avec le bourgeoisisme dont on a parlé, et personne plus que moi ne s'opposerait à un tel fait. Ne nous faisons pas illusion, il faut, il importe, en ce moment plus que jamais, qu'une protestation unanime s'élève contre cet anachronisme qu'on appelle la guerre. L'importance d'un tel vote est rendue manifeste par ce qui se passe en ce moment en Suisse. Alors que le peuple travailleur s'y donne rendez-vous pour lutter contre les difficultés de l'économie sociale ou pour épargner l'argent et le sang des peuples, que font les rois ? Ils viennent eux aussi en Suisse, par l'intermédiaire de leurs délégués ; au nombre de 23 monarchies, ils sont rassemblés à Zurich dans un Congrès de vétérinaires, c'est-à-dire pour préserver non la vie des peuples, mais la vie des chevaux et des bœufs ! Vous protesterez, citoyens, contre cette injure lancée à l'humanité ; vous protesterez en votant, sans opposition de détail, pour les considérants qui vous sont présentés. Ce vote sera la pierre de touche du Congrès des Travailleurs.

Tolain, de Paris, dépose l'amendement suivant sous forme d'adjonction au projet d'adresse :

Suit l'adjonction ; voir Résolution sur le Congrès de la paix, seconde partie.

De Paepe se rallie à l'amendement Tolain.

L'adjonction proposée par Tolain est votée par 32 voix contre 14.

L'adresse elle-même est adoptée à l'unanimité.

La séance est levée à 6 1/2 heures.

Septième séance (jeudi 5 septembre 1867, après-midi)

Présidence de Dupont, de Londres.

La séance est ouverte à 2 heures cinq minutes par l'appel nominal.

Les procès-verbaux français et allemands sont lus et adoptés.

Le vice-président Becker, de Genève, donne lecture d'un salut télégraphique de l'Arbeiter Bildungs Verein de Leipsig.

Le président Dupont annonce que le citoyen Emile Acollas fait hommage au Congrès d'un exemplaire de son ouvrage intitulé : De la Révision des Codes, et le citoyen Raoux, professeur, de trois exemplaires de son ouvrage intitulé : Orthographe rationnelle ou écriture phonétique. Il est également annoncé que les délégués pourront se procurer l'ouvrage du citoyen Raoux, à moitié prix, chez son éditeur, à la libraire George Bridel.

Le secrétaire Guillaume dit qu'il résulte des informations que le bureau a prises concernant l'impression des procès-verbaux, qu'il serait impossible de la terminer avant le départ des délégués. Il invite les délégués à indiquer après la séance le nombre d'exemplaires auquel ils voudront souscrire ; pour le prix, il est impossible de le fixer d'avance d'une manière précise.

Schettel, de Lyon, dit qu'une chose a été oubliée hier dans la discussion sur le Congrès de la Paix, c'est que l'initiative de ce grand mouvement appartient aux ouvriers français et allemands, qui ont protesté contre la guerre par des adresses ; il demande qu'il en soit fait mention au procès-verbal.

La Commission pour la première question n'étant pas encore prête à présenter un rapport dans les trois langues, le Congrès décide de renvoyer à demain la discussion sur cette question, et adjoint à la Commission, sur la proposition de Lessner, de Londres, deux nouveaux membres, Longuet, de Caen, et Coullery, de la Chaux-de-Fonds. Dans le courant de la séance, Longuet, se trouvant empêché, est remplacé par Bürkly, de Zurich.

Tolain, de Paris, attire l'attention du Congrès sur un compte-rendu qui a paru dans le n° 209 de la Suisse radicale. Dans ce compte-rendu, un discours qui a été prononcé par le citoyen Stanislas Charnal, dans une soirée familière au jardin du Casino, complètement en dehors des séances du Congrès, est imprimé sous la rubrique Congrès ouvrier, de manière qu'on pourrait croire que le Congrès endosse la responsabilité des paroles du citoyen Charnal. Quelques lignes plus bas se trouve ce passage, où les faits sont rapportés d'une manière malveillante et inexacte :

« La séance du mardi soir est principalement consacrée à la lecture du compte-rendu de l'Association internationale de Londres. Ce compte-rendu signale les infamies auxquelles les travailleurs sont en butte de la part de la législation belge et anglaise, et de la part du gouvernement français. — L'assemblée indignée se fait l'écho des paroles énergiques prononcées à ce sujet par les citoyens Coullery, Blanc, Guillaume, Vanza et Dupleix.

« Mais l'intervention du citoyen Tolain et du président Dupont réussit à conjurer l'orage. »

Tolain demande que le bureau soit chargé d'envoyer une rectification à la Suisse radicale.

Adopté à l'unanimité.

Longuet, de Caen, demande qu'à l'avenir les questions du genre de celles qui viennent d'être soulevées, qui sont d'un intérêt purement administratif, soient discutées dans celles de nos séances qui ne seront pas publiques.

Le rapport de la Commission pour la seconde question n'est pas encore terminé.

De Paepe, de Bruxelles, donne lecture du rapport de la Commission pour la troisième question :

« Les efforts tentés aujourd'hui par les associations pour l'émancipation du quatrième état (classe ouvrière), ne peuvent-ils pas avoir pour résultat la création d'un cinquième état dont la situation serait beaucoup plus misérable encore ? — La mutualité ou réciprocité considérée comme base des rapports sociaux. Equivalence des fonctions. Solidarité. — Sociétés ouvrières. »

(Voir les Rapports.)

Le rapport conclut par les résolutions suivantes :

« 1° Le Congrès pense que les efforts tentés aujourd'hui par les associations ouvrières (si celles-ci se généralisent en conservant leur forme actuelle) tendent à constituer un quatrième état ayant au-dessous de lui un cinquième état plus misérable encore.

« 2° Pour obvier à ce danger, le Congrès pense qu'il est nécessaire que le prolétariat se convainque bien de cette idée : que la transformation sociale ne pourra s'opérer d'une manière radicale et définitive que par des moyens agissant sur l'ensemble de la société et conformes à la réciprocité et à la justice.

« 3° Néanmoins, le Congrès pense que tous les efforts des associations ouvrières doivent être encouragés, sauf à faire disparaître autant que possible du sein de ces associations le prélèvement du capital sur le travail, c'est-à-dire à y faire pénétrer l'idée de mutualité. »

De Beaumont, de Paris, parlant sur la première résolution, dit qu'il craint que l'on ne jette par là le découragement parmi ceux qui sont à l'œuvre. Les associations sont en progrès, elles arriveront à convaincre les moins convaincus ; il ne faut pas les décourager en leur faisant voir des choses qui ne se réaliseront pas, mais les laisser marcher sans continuellement leur inspirer des craintes et les entraver dans leur action par la peur de mal faire.

Murat, de Paris, répond à De Beaumont qu'avertir les associations d'un danger ne sera pas les décourager, mais les prévenir d'être prudentes.

Eccarius, de Londres, présente, comme adjonction à la première résolution, un amendement ainsi conçu :

« Le danger supposé d'un cinquième état, amené par les efforts actuels des associations ouvrières, s'évanouira à mesure que le développement de l'industrie moderne rendra impossible la production sur une petite échelle. La production moderne sur une grande échelle fusionne les efforts individuels et fait du travail coopératif une nécessité pour tous. »

Eccarius développe son amendement en exposant comment, en Angleterre, les propriétaires de fabriques sont de plus en plus contraints, par les nécessités de la grande industrie, à associer leurs ouvriers aux bénéfices et même à leur permettre de devenir co-propriétaires à côté du fabricant. Comme les ouvriers deviennent ainsi propriétaires d'une manière collective, il n'y a aucun danger de voir quelques-uns d'entre eux rester dans la condition du prolétariat et constituer un cinquième état ; ce danger ne serait à craindre que si la propriété, au lieu d'être collective, était morcelée.

Becker, de Genève, appuie l'amendement d'Eccarius, et cite à ce sujet le règlement établi par le Comité central allemand de Genève pour les associations de production faisant partie de l'Association internationale : ces associations ne peuvent employer aucun auxiliaire salarié, et doivent se composer de travailleurs associés tous sur le même pied ; une portion seulement des bénéfices réalisés est répartie entre les associés, le reste est mis de côté et constitue un fonds commun.

L'adjonction proposée par Eccarius est mise aux voix et adoptée par 21 votants contre 15.

La première résolution présentée par le rapporteur De Paepe est ensuite adoptée par 28 voix contre 4.

Les bancs s'étant insensiblement dégarnis, le président Dupont fait procéder à un appel nominal pour constater les absences. Dix délégués ne répondent pas à l'appel.

On passe à la discussion de la seconde résolution. De Paepe relit, comme développement de ces mots : « Des moyens agissant sur l'ensemble de la société et conformes à la réciprocité et à la justice, » le passage suivant de son rapport :

« Nous ne pouvons pas trancher ici la question de savoir quelles sont ces mesures d'ensemble, qui nous paraissent cependant si nécessaires ; mais nous croyons pouvoir indiquer, comme dignes d'être mis à l'étude par nous, certains moyens de réforme générale proposés par divers socialistes : la transformation de la banque nationale (banque de France, banque de Belgique, banque d'Angleterre, etc.) en banque de crédit gratuit ; l'entrée du sol à la propriété collective de la société ; l'abolition des héritages ab intestat à certains degrés de parenté ; l'impôt sur les successions en ligne indirecte, etc., etc. »

Chemalé, de Paris, dit que l'un des moyens que le rapport propose de mettre à l'étude, la transformation des banques d'état actuelles en véritables banques nationales, lui semble acceptable ; mais l'entrée du sol dans la propriété collective lui paraît une chose injuste et inapplicable.

Coullery, de la Chaux-de-Fonds, propose comme adjonction à la seconde résolution l'amendement ci-dessous :

« Pour arriver à ce but, nous ne voyons pour le moment qu'une seule espèce de moyen pratique au service des travailleurs, c'est la création et le développement, puis la fédération des sociétés coopératives sous leurs diverses formes possibles, afin d'arriver à l'échange des produits au prix de revient, ce qui affranchira de la spéculation et de l'usure le travail et les objets de consommation, et transformera un jour la société entière en une seule classe, la classe des producteurs-consommateurs. »

Sur une observation de Chemalé, de Paris, Coullery déclare réserver son amendement pour la troisième résolution.

Tolain, de Paris, parlant sur ces mots du rapport, « entrée du sol dans la propriété collective, » dit qu'il y a des propriétés qui peuvent devenir collectives, d'autres qui, par leur nature, doivent rester individuelles. La question vaudrait la peine d'être traitée à fond ; il trouve que le rapport s'exprime à ce sujet d'une manière trop vague, qui pourrait prêter à de fausses interprétations, et il propose ou de retrancher du rapport la phrase citée, ou de l'expliquer en la développant.

De Paepe, de Bruxelles, dit que l'entrée du sol à la propriété sociale n'a été indiquée dans le rapport que comme un des divers moyens d'ensemble proposés par certains socialistes et dignes d'être mis à l'étude, et nullement comme un moyen préconisé par le Congrès. Il ne comprend pas, alors qu'on admet comme pouvant rester dans le rapport, à titre de sujet digne d'étude, la transformation de la banque nationale en banque de crédit gratuit, bien que cette idée ne soit pas admise par toute l'assemblée, comment on demande la suppression de la simple indication d'un autre moyen d'ensemble, qui a autant de droits à être mentionné que le premier. Toutefois, dit-il, puisqu'on est entré en discussion sur cette question de la propriété foncière, je crois devoir exprimer ici ma manière de voir dans cette matière : j'appartiens, comme les citoyens Tolain et Chemalé, au socialisme mutuelliste qui veut réaliser dans toutes les transactions des hommes le principe de réciprocité ; mais je ne considère pas l'idée de l'entrée du sol à la propriété sociale comme ne pouvant pas s'accorder avec le mutuellisme, au contraire. En effet, que veut le mutuellisme ? Il veut que le produit du travail appartienne dans son intégralité au producteur, et que ce produit ne s'échange dans la société que contre un produit équivalent, c'est-à-dire ayant coûté la même somme de travail et de dépenses ; mais le sol n'est pas le produit du travail de personne, la réciprocité de l'échange ne lui est pas applicable. Pour que le producteur agricole soit traité sur le même pied que le travailleur industriel, il faut qu'il ne soit propriétaire que de ses produits, des produits qu'il tire du sol. Mais, dira-t-on, le travail du cultivateur ne consiste pas seulement à tirer du blé et autres fruits du sol, il améliore aussi le sol ; c'est vrai, mais pour cette seconde partie du travail du cultivateur, il suffit que celui-ci jouisse de la plus value qu'il a donnée au sol, et il n'est pas juste que pour cela il ait la propriété du fond qu'il n'a point créé. La propriété, c'est le droit d'user et d'abuser de sa chose, de la détruire si l'on veut ; ce droit, qui se comprend lorsqu'il est exercé par un producteur sur son produit, est absurde lorsqu'on veut l'étendre à ce qui n'est pas produit du travail de personne, mais néanmoins indispensable à la société entière. Il y a plus : le sol est la matière première de tous les produits, l'origine de toutes les richesses, car tous les capitaux proviennent des modifications successives que le travail fait subir au sol ; accorder à quelques hommes la propriété du sol, c'est donc rendre l'humanité entière tributaire de ces quelques hommes : si ces hommes ne cultivent pas eux-mêmes la terre, pourquoi auraient-ils droit sur le travail d'autrui ? si ces hommes cultivent eux-mêmes la terre, évidemment ce serait moins inique, mais il y a manque de garantie pour les autres hommes, parce qu'il suffirait à ces hommes de se liguer pour affamer le reste de l'humanité et ramener tous les maux engendrés par la propriété actuelle. C'est parce que je suis mutuelliste que je veux, d'une part, pour le cultivateur des garanties qui lui assurent, vis-à-vis de la société, le produit intégral de son travail, d'autre part, des garanties pour la société vis-à-vis du cultivateur : et c'est pourquoi le sol ne peut être la propriété que de la collectivité sociale, et le cultivateur ne peut en avoir que la simple possession, le droit d'user sans abuser. Le mutuellisme n'est pas seulement la réciprocité de l'échange, c'est aussi la réciprocité des garanties. La propriété sociale du sol, c'est du communisme, dira-t-on. Je le veux bien, le mot de communisme ne me fait pas peur ; de même qu'il ne peut y avoir de société absolument communiste, puisque même en Icarie on est au moins propriétaire individuel des objets que l'on consomme, de même il n'y a pas de société sans aucune propriété collective, ne fût-ce que la propriété des parcs et des édifices publics. Le communisme est donc un élément de toute société et il trouvera sa place dans l'avenir. Le tout est de voir à quoi il doit être appliqué : or, le citoyen Tolain dit qu'il veut que les canaux, les routes, les mines, soient propriété collective de la société ; je ne fais qu'étendre son idée à toute la propriété foncière.

Quant aux associations agricoles ou aux cultivateurs individuels, leur situation serait absolument la même que celle des compagnies ouvrières faisant valoir les chemins de fer, les canaux ou les mines.

Coullery, de la Chaux-de-Fonds. Chacun est libre d'exprimer ici toutes ses opinions, mais je ne crois pas cependant que ce soit le moment de discuter la théorie de la propriété. Les plus grands penseurs n'ont pas encore pu s'entendre à ce sujet. Occupons-nous de choses plus pratiques, des moyens de répandre les principes d'association et de coopération.

Murat, de Paris, déclare qu'il est d'accord avec De Paepe ; il pense que la phrase en discussion peut être maintenue dans le rapport, en la modifiant seulement comme suit : « l'entrée ou non du sol dans la propriété collective. » De cette façon chacun comprendra que nous n'affirmons pas un principe, que nous nous bornons à recommander l'étude d'une question.

Tolain, de Paris, propose de retrancher du rapport la phrase qui est l'objet de la discussion.

Cette proposition est adoptée par 27 voix contre 11.

De Paepe dit qu'en conséquence de ce vote, il s'abstiendra de présenter au Congrès une proposition dont l'avaient chargé les Sections belges.

La deuxième résolution est ensuite mise aux voix et adoptée à l'unanimité.

Discussion sur la troisième résolution.

Tolain croit qu'on pourrait concilier l'amendement de Coullery avec le texte présenté par la Commission, vu que tous les deux lui paraissent signifier à peu près la même chose. Il suffirait d'ajouter à la fin de la résolution les mots « et de fédération. »

Coullery maintient son amendement.

Le président Dupont fait voter sur la troisième résolution amendée par Tolain. Elle est adoptée sous cette forme sans opposition. L'amendement Coullery est ainsi écarté.

Coullery dit que, d'après la règle de toutes les assemblées délibérantes, on aurait dû voter sur son amendement avant de voter sur la proposition principale.

Le Congrès décide d'avoir une séance publique vendredi, à 8 heures du matin, pour entendre le rapport de la Commission pour la première question.

La séance est levée à 6 1/2 heures.

Huitième séance (vendredi 6 septembre 1867, matin)

Délégués arrivés le vendredi matin : Lange, délégué de Duisburg (Prusse rhénane) ; Specht, sellier, Yverdon.

Présidence de Dupont, de Londres.

La séance est ouverte à 8 heures du matin par un appel nominal.

Les procès-verbaux sont lus et adoptés.

Le président Dupont donne lecture d'une lettre du citoyen Ernest Lebloys, de Saint-Léonard, Haute-Vienne, qui envoie au Congrès 150 exemplaires d'une motion intitulée : La paix désarmée dans les deux mondes.

Le vice-président Becker donne lecture d'une lettre de sympathie envoyée au Congrès par plusieurs ouvriers de Copenhague.

L'ordre du jour appelle le rapport de la Commission pour la quatrième question :

« Travail et capital. — Chômage. — Les machines et leurs effets. — Réduction des heures de travail. — Division du travail. — Transformation et extinction du salariat. — Répartition des produits. »

(Voir les Rapports.)

Le rapport est présenté par Quinet, de Genève.

Murat, de Paris. Ce rapport ne contient aucune conclusion. Pour ce qui est de la grève, il ne croit pas qu'elle ait pour résultat une plus juste répartition des produits.

Coullery, de la Chaux-de-Fonds. La grève est d'une légitimité absolue au point de vue de la liberté individuelle ; si l'on me pose des conditions que je trouve injustes, j'ai certainement le droit de croiser les bras et de ne pas travailler ; sous ce rapport la grève est juste et sainte. Mais il faut faire comprendre aux travailleurs que la grève n'est pas dans leurs véritables intérêts et qu'ils sont les premiers à en souffrir. L'argent qu'on emploie à soutenir des grèves serait mieux employé à créer des associations de production.

Tolain, de Paris. C'est aller trop loin que d'appeler la grève une chose juste et sainte ; la grève est une guerre, nécessaire quelquefois, mais jamais juste.

Chemalé, de Paris, parle dans le même sens. Il ajoute que les machines, à l'heure qu'il est, sont nuisibles à la classe ouvrière, parce qu'elles sont détenues par les capitalistes ; il faut que l'ouvrier devienne propriétaire de la machine.

De Beaumont, de Paris, défend la grève comme une chose nécessaire ; elle est en outre utile pour donner aux ouvriers de l'union et le sentiment de leur force. Il dit à Coullery que les bronziers de Paris, auxquels celui-ci a fait allusion, n'ont pas choisi la grève, ils y ont été contraints.

Dupleix, de Genève, approuve la diminution des heures de travail ; avec le système actuel, l'ouvrier des manufactures attaché à la machine finit par devenir une brute. La grève est le seul moyen de résistance jusqu'à ce jour, mais c'est un moyen qu'il ne faut employer qu'en le condamnant.

Chemalé propose que sur la quatrième question on s'en réfère à la décision prise l'an passé au Congrès de Genève.

Le président Dupont en donne lecture :

Suit la déclaration ; voir Déclaration sur la quatrième question (travail et capital).

Perron, de Genève, dépose la proposition suivante :

« Comme conclusion pratique applicable à cette partie de la question qui demande la diminution des heures de travail, je propose la résolution que voici : « Entente de toutes les Sociétés ouvrières pour réclamer partout à la fois, dans le courant de l'année 1868, la diminution d'une heure de travail par jour. »

Eccarius, de Londres, parlant sur la proposition de Perron, pense qu'il faut procéder à cet égard comme pour la revendication des libertés politiques, en laissant chaque nation agir pour son compte.

Perron pense au contraire qu'une entente internationale est indispensable.

Tolain, de Paris, dit qu'il faudrait, pour que l'Association internationale pût agir avec efficacité dans ce sens, qu'elle eût pris plus d'extension ; il combat l'idée de Perron.

Perron dit que, considérant que l'Association internationale n'est pas encore assez forte pour organiser le mouvement général qu'il désire, il retire sa proposition.

Le Congrès décide à l'unanimité, comme conclusion du rapport sur la quatrième question, de s'en tenir aux décisions votées l'an passé à Genève.

Le vice-président Becker, de Genève, propose qu'après la discussion sur la première question, le Congrès mette à l'ordre du jour le choix de la ville où aura lieu le prochain Congrès et l'élection du Conseil général. Adopté.

Eccarius, de Londres, présente le rapport de la Commission pour la première question :

« Quels sont les moyens pratiques de rendre l'Association internationale un centre commun d'action pour la classe ouvrière dans la lutte qu'elle soutient pour s'affranchir du capital. »

(Voir les Rapports.)

Le rapport conclut à la modification de l'art. 3 des Statuts centraux et à l'introduction d'un nouvel article dans ces statuts, ainsi qu'à la modification des articles 4 et 12 des Règlements centraux.

Tolain, de Paris, membre de la Commission, présente un rapport de minorité, qui conclut à d'autres modifications.

Le Congrès, après une longue discussion, décide, sur la proposition de Coullery, de la Chaux-de-Fonds, de ne point apporter de modification aux statuts ni aux règlements pour éviter les frais de réimpression.

Il adopte ensuite, sous forme de résolutions, les dispositions règlementaires suivantes, qui résument les propositions de la majorité de la Commission :

Suit la résolution 1° ; voir Résolutions sur la première question (l’Association, centre commun d’action).

Sur cette proposition, Murat, de Paris, dit : « Chaque Section qui peut constituer un fonds de réserve et qui n'en aurait pas l'emploi immédiat, devrait le faire savoir au Conseil général qui le porte à la connaissance des Sections. Cela peut rendre un grand service à d'autres Sections, et mutuellement à celles qui auraient prêté les premières, sans que cela entraîne de grands frais. »

Suivent les résolutions 2° à 4° ; voir Résolutions sur la première question (l’Association, centre commun d’action).

La séance est levée à midi.

Neuvième séance (vendredi 6 septembre 1867, après-midi)

Présidence de Dupont, de Londres.

La séance est ouverte à 2 heures 5 minutes par l'appel nominal.

Le vice-président Eccarius, de Londres, présente les comptes du Conseil général. Sur la proposition de Longuet, de Caen, le Congrès vote à l'unanimité l'approbation des comptes et en donne décharge au Conseil général. Eccarius remercie le Congrès du vote d'approbation qui vient d'avoir lieu : c'est le seul salaire auquel puissent prétendre ceux qui consacrent leur temps à l'administration des sociétés ouvrières, heureux encore si, comme il arrive trop souvent, ils ne sont pas payés d'ingratitude.

Pioley, de Paris, donne connaissance au Congrès d'une lettre du sténographe de la Gazette de Lausanne, imprimée dans le n° 211 de ce journal ; cette lettre donne un démenti à la rectification envoyée deux jours auparavant par le bureau à la Gazette de Lausanne, et affirme que le discours d'Aviolat, invoquant la bénédiction de la Providence sur les travaux du Congrès, n'a soulevé aucun murmure parmi les délégués.

Bürkly, de Zurich, exprime les sentiments de l'unanimité des délégués, en disant : « La lettre qui vient d'être lue est un mensonge ; mais la déloyauté des journaux qui nous combattent ne doit plus nous étonner, habitués que nous sommes à la mauvaise foi de nos adversaires. La dignité du Congrès veut que nous passions simplement à l'ordre du jour ; ce serait donner de l'importance à la Gazette de Lausanne que de s'occuper à la rectifier encore. »

Cette déclaration est accueillie par une explosion d'applaudissements.

L'ordre du jour appelle le choix de la ville où résidera le prochain Conseil général. Londres est proposé par Bürkly, de Zurich, De Paepe, de Bruxelles, Becker, de Genève, comme réunissant le mieux les conditions demandées, qui sont en particulier la facilité des communications et la présence d'un groupe d'hommes appartenant aux diverses nationalités européennes. Murat dit que devant ces considérations, il renonce à demander pour cette année que le Conseil général change de ville.

Londres est adopté à l'unanimité.

On passe à la nomination du Conseil général. Chemalé, de Paris, propose de laisser la Section de Londres en choisir elle-même les membres, attendu qu'elle connaît mieux que nous les noms qui seraient les plus convenables. Eccarius, de Londres, insiste au contraire pour que le Congrès nomme lui-même le Conseil général, parce que cette élection donnera au Conseil plus d'autorité.

Le Congrès décide de nommer lui-même le Conseil général. Sont désignés pour faire partie de ce Conseil les anciens membres qui ont assisté régulièrement à ses séances, savoir : Besson, Bobcynski, Buckly, Carter, Dell, Dupont, Eccarius, Fox, Hariette Law, Howell, Hales, Jung, Lucraft, Lessner, Lassasie, Lafargue, Lawrence, Marx, Morgan, Maurice, Odger, Shaw, Stainsby, Williams, Weston, Yarrow, Zabicki. — Le Congrès ajoute à cette liste le citoyen Walton, de Brecon, South Wales.

Le Conseil général est autorisé à s'adjoindre d'autres membres, s'il le trouve nécessaire.

L'ordre du jour appelle la fixation du lieu où se réunira le prochain Congrès.

De Paepe propose Bruxelles. Longuet, de Caen, appuie cette proposition ; Bruxelles avait été désigné il y a deux ans comme devant être le lieu de réunion du premier Congrès ; on y avait renoncé à cause d'une loi sur l'expulsion des étrangers, qui venait d'être promulguée par le gouvernement belge et qui était dirigée contre quelques journalistes ; mais l'année prochaine cette loi ne sera plus en vigueur. Bruxelles est à proximité de la France et de l'Angleterre, et la présence du Congrès en Belgique stimulera puissamment le mouvement social dans ce pays. Eccarius, de Londres, se prononce aussi pour Bruxelles ; on peut y aller en un jour des principaux pays où existe l'Association internationale, excepté de l'Italie ; les délégués anglais y viendront plus nombreux, et il croit qu'il est important que les socialistes du continent se trouvent en contact plus complet avec les chefs du grand mouvement social en Angleterre.

Il est donné lecture d'une proposition signée Büchner, Kugelmann, Hafner, Becker, Neubrand, qui demande que Zurich soit choisi pour lieu de réunion du Congrès. Becker motive cette proposition en disant qu'il est bon que le Congrès change une fois de langue et se transporte en pays allemand ; Zurich est aussi un point central, et il y existe une Société de consommation qui offrira aux délégués l'hospitalité à bon marché.

Kunkel, de Neuchâtel, et Schlaifer, de Lausanne, parlent en faveur de Zurich. Chemalé, de Paris, et Tolain, de Paris, acceptent Bruxelles, à défaut de Paris, où des raisons majeures empêcheraient le Congrès de se réunir. Bürkly, de Zurich, déclare qu'il n'a point reçu la mission de demander le Congrès pour cette ville ; il croit au contraire que le Congrès sera mieux placé à Bruxelles, au centre du mouvement social.

L'Assemblée, à l'unanimité moins deux voix, se prononce en faveur de Bruxelles.

On passe à la lecture des rapports des Commissions.

Longuet, de Caen, présente le rapport de la Commission pour la deuxième question.

« Comment les classes ouvrières peuvent-elles utiliser pour leur émancipation le crédit qu'elles donnent à la bourgeoisie et aux gouvernements ? Crédit et banques populaires. — Monnaie et papier-monnaie. — Assurances mutuelles. — Sociétés ouvrières. »

Le rapport ne présente pas de résolutions formelles. Il affirme le principe de l'organisation mutuelliste du crédit en service public. Il recommande l'institution de Banques nationales fournissant le crédit gratuit, à prix de revient, à tous les producteurs qui présentent un gage réel. Il recommande également l'organisation des Sociétés d'assurances mutuelles, basées sur les principes de division des risques, de responsabilité personnelle et de proportionnalité selon les risques.

(Voir les Rapports.)

Les bancs s'étant dégarnis, le président fait faire un appel qui constate l'absence de quinze délégués.

A la demande de quelques délégués, la séance est suspendue pour un quart-d'heure.

A la reprise de la séance, il est fait un appel ; puis De Paepe lit, comme complément du rapport sur la seconde question, un travail qui a été fait sur cette question par la Section de Bruxelles.

(Voir les Rapports.)

Schlaifer, de Lausanne, recommande la fondation d'Associations de métiers, plus faciles à créer parce que les ouvriers d'une même profession peuvent mieux se connaître : de là sortiront des Associations de production, qui enlèveront au capitaliste les capitaux que le travail salarié lui rapporte. Les Associations qui ne voudraient pas encore produire devraient prêter les fonds dont elles peuvent disposer à d'autres Associations productives. Pour arriver à l'établissement du crédit, il faudra que les ouvriers souscrivent des actions ne rapportant pas intérêt ; le capital formé par ces actions servira à la création de banques du peuple.

Chemalé, de Paris. La question du crédit mutuel, réciproque ou gratuit, me semble tellement importante, que le Congrès ne doit pas regretter le temps qu'il emploie à cette discussion. C'est là la base de notre émancipation. Pour constituer le crédit, il n'est besoin ni de billets, ni de papier-monnaie ; il suffit que la production et la vente des produits soient assurés, ainsi que le remboursement de ces mêmes produits. Toute commande, en surexcitant la production, amène par une série de faits les mêmes conséquences que le crédit personnel. Les travailleurs, unis par un contrat réciproque, sont à la fois producteurs et consommateurs les uns pour les autres ; ils sont solidaires et directement intéressés à la réussite commune. Si les produits s'échangent contre des produits, toute commande en détermine une autre, et la circulation s'établira ainsi. En France, depuis longtemps tous les efforts de la classe ouvrière tendent à constituer par l'épargne le capital qui leur manque. Or, la mutualité ou réciprocité du prêt a pour but de favoriser ce mouvement. La question est trop grave pour que nous nous arrêtions à la théorie ; l'an prochain, nous viendrons avec des faits et ce sera par l'exposé de la comptabilité de la fédération du travail que nous démontrerons la possibilité du crédit mutuel, réciproque et gratuit. Quant à la centralisation du crédit, nous avons à objecter que le crédit n'est pas une chose palpable qu'on puisse emmagasiner ; crédit signifie confiance, on l'a déjà dit ; or la confiance ne se centralise point et l'Etat n'a là rien autre chose à faire qu'à assurer l'exécution des contrats. Les Sociétés ouvrières françaises sont en ce moment en voie d'établir la fédération du crédit ; c'est comptabilité et pièces en mains que nous prouverons la praticabilité de nos idées. La théorie en fait de crédit a fait son temps : place à la réalisation.

Walton, de Brecon. La question des voies et moyens à employer pour mettre le crédit au service des classes ouvrières, aussi bien qu'à celui des classes moyennes, est de la plus haute importance pour l'avenir des travailleurs. — Les classes ouvrières peuvent déjà se venir en aide à elles-mêmes en établissant un système de crédit mutuel ; mais en même temps il devrait être admis comme un principe fondamental que c'est le devoir de tous les gouvernements, de la part de l'Etat, de procurer au peuple un système solide et sûr de crédit.

Les classes ouvrières peuvent contribuer par elles-mêmes à la création du crédit dont elles ont besoin, en utilisant les fonds de leurs différentes associations de métier, de secours et de coopération par la formation de banques coopératives et l'échange des produits des diverses sociétés coopératives sur des termes équitables de crédit mutuel.

Voilà ce que peuvent faire les classes ouvrières pour se venir en aide à elles-mêmes ; mais, comme je l'ai dit, il faudrait proclamer partout que c'est le devoir des différents gouvernements d'aider les opérations industrielles du peuple, en mettant à sa disposition les moyens de crédit dont il a besoin. — Pour faire comprendre ce que j'entends par crédit de l'Etat, supposons un individu possédant 1000 francs ou une société coopérative possédant une propriété quelconque de la valeur de 10,000 francs. Cet individu ou cette société aurait droit, en donnant en garantie le capital qu'elle possède, à un crédit égal à cette garantie, ce qui aiderait considérablement le développement des opérations industrielles de la nation ; l'action coopérative prendrait ainsi les proportions d'une action nationale.

Sans doute il n'est guère permis d'espérer qu'aucun des gouvernements européens institue en ce moment un semblable système de crédit pour les classes ouvrières ; mais ce serait la tâche de l'Association internationale de créer, autant que possible, une opinion publique favorable à ce projet, afin d'agir sur les assemblées législatives dans le but d'obtenir la sanction législative pour un système de crédit aussi profitable et aussi salutaire. En attendant, pendant que nous chercherons à amener les différents gouvernements à ce que nous désirons, faisons tous nos efforts pour utiliser de la meilleure manière possible l'argent dont les classes ouvrières disposent dans leurs associations de métier et de coopération.

Eccarius, de Londres, ajoute à ce qu'a dit Walton, que les gouvernements n'institueront un crédit national que lorsque le prolétariat sera devenu le maître. Parlant sur les conclusions du rapport, il dit que les questions de gratuité ou de non-gratuité du crédit, de crédit par l'Etat ou sans l'Etat, sont des questions de pure théorie pour le moment ; mais il y a une chose qui nous touche de plus près et qu'il faut plutôt discuter, c'est d'utiliser immédiatement, à l'avantage des classes ouvrières, les capitaux que celles-ci possèdent déjà et qu'elles ont prêtés jusqu'à présent à la bourgeoisie et aux gouvernements. Les ouvriers anglais ont déposé dans les caisses de la bourgeoisie la somme énorme de 25 millions de livres sterling, c'est-à-dire 25 fois 25 millions de francs ; la bourgeoisie paie aux dépositaires un minime intérêt et spécule avec leurs capitaux. Retirons d'entre ses mains cet argent ; du même coup nous donnerons une arme aux ouvriers et nous en enlèverons une à la bourgeoisie. — Les conclusions du rapport de la Commission ne disent rien de pratique ; il semble que nous soyons dans une assemblée de professeurs allemands qui se perdent dans les nuages de l'abstraction. Il ne s'agit pas ici de théories, il s'agit des 25 millions de livres du prolétariat anglais. En conséquence, à la place des résolutions de la Commission, auxquelles il reproche d'être trop théoriques, Eccarius en présente d'autres. Ce que je vous propose, dit-il, ce ne sont pas des principes abstraits, c'est quelque chose d'aussi simple et d'aussi pratique que de couper une saucisse en morceaux.

Voici ces résolutions :

Suivent les résolutions ; voir Résolution sur la deuxième question (le crédit).

Eccarius explique les mots « indépendant des valeurs métalliques » en disant qu'à l'heure qu'il est la garantie du crédit, c'est le métal ; il voudrait que la terre, les machines, en général les richesses non-métalliques, servissent également de garanties propres à procurer le crédit.

Longuet, rapporteur, n'est pas opposé aux résolutions d'Eccarius ; il pense qu'on peut les ajouter comme conclusions pratiques à la suite des conclusions théoriques du rapport. Eccarius accepte cette manière de voir.

Aubry, de Rouen, avait d'abord voulu combattre la théorie de l'intervention de l'Etat en matière de crédit, exposée par Walton ; mais comme il ressort du discours d'Eccarius que l'Etat dont il s'agit est l'Etat transformé par le prolétariat, il n'a rien à objecter.

Lessner, de Londres, appuie ce qui a été dit par Walton et Eccarius, et ajoute qu'une caisse d'épargne entre les mains du gouvernement, comme la chose existe en Angleterre, est une institution des plus dangereuses ; elle rend l'ouvrier conservateur, elle lui fait craindre de voir le gouvernement renversé, parce que ses économies sont entre ses mains. M. Gladstone, qui se donne si haut pour un libéral, savait bien ce qu'il faisait en instituant une caisse d'épargne gouvernementale ; il savait qu'il enchaînait les ouvriers à la roue du char du gouvernement.

Carter, de Londres, dit que les banques nationales ne sont pas une chose indispensable ; les travailleurs possédant déjà des capitaux suffisants, il faut seulement qu'ils veuillent et sachent s'en servir ; il faut qu'ils créent des institutions nouvelles. Faisons du nouveau ; il ne faut pas bâtir de nouvelles maisons sur les anciennes, il faut tout construire à neuf.

De Paepe, de Bruxelles, défend les Sociétés de crédit mutuel qui ont été critiquées par le rapport de Longuet, du moins celles qui n'acceptent pas de membres honoraires ; elles lui paraissent être de véritables assurances basées sur le principe de la mutualité ; elles n'ont d'autre tort que de nommer secours ce qui devrait être appelé assurance.

Chemalé, de Paris, dit qu'il ne critique pas le principe des Sociétés de secours mutuels ; il leur reproche d'immobiliser des capitaux ; elles devraient ne point avoir de fonds en caisse, et ne demander d'argent aux associés qu'en cas de besoin.

Murat, de Paris, appuie Chemalé. Les Sociétés de secours mutuels peuvent avoir un petit fonds de réserve pour ne pas être exposées à demander aux sociétaires dans certains cas des primes trop élevées ; mais elles ne devraient pas en général accumuler des capitaux.

Les conclusions contenues dans le rapport de la Commission pour la deuxième question, auxquelles sont jointes les résolutions d'Eccarius, sont adoptées à l'unanimité.

L'ordre du jour appelle la discussion sur le rapport qui a été lu sur la phonographie (cinquième question).

Guillaume, du Locle, présente, comme conclusion de ce rapport, la résolution suivante :

« Le Congrès, considérant qu'une simplification de l'écriture, qui rendrait la lecture et l'écriture facilement accessibles à tous, est une question du plus haut intérêt pour les classes travailleuses, engage les Sections à donner leur appui matériel et moral aux efforts accomplis dans ce but. »

Bürkly, de Zurich. Pour les Allemands, de même que pour les Italiens et les Espagnols, la phonographie n'a pas autant d'importance, parce que chez ces peuples la langue écrite se rapproche passablement de la prononciation ; mais l'orthographe française et anglaise n'a aucun rapport avec la langue parlée ; là, ce qu'on appelle le droit historique règne encore dans l'écriture comme il règne dans la plupart de nos institutions politiques et sociales. Les phonographes demandent qu'on ne sacrifie pas au passé la génération d'aujourd'hui et qu'on fasse pour le français et l'anglais ce qui a déjà été fait pour l'allemand, l'italien et l'espagnol. Comme il est d'une haute importance pour l'instruction populaire de se débarrasser des études orthographiques, qui absorbent un temps précieux, j'espère que le Congrès donnera son adhésion aux tentatives de la phonographie française et déclarera qu'elle mérite d'attirer l'attention sérieuse des hommes de progrès.

Longuet, de Caen, dit qu'à son avis la phonographie ne devrait pas être soumise aux délibérations du Congrès : ce n'est pas une question économique, et le Congrès n'est pas un Congrès de grammairiens. D'ailleurs, il est évident que la majorité des délégués n'ont pas des éléments suffisants de discussion. Même dans le cas où nous serions un Congrès de grammairiens, nous ne pourrions pas résoudre la question au pied levé. — Pour son compte, Longuet ne croit pas à l'avenir de la phonographie, par la même raison qu'il ne croit pas à la création d'une langue universelle. Les langues se créent d'elles-mêmes dans l'humanité, peu à peu, lentement, et elles sont en somme l'expression des mœurs, du tempérament, des idées, et aussi des origines de chaque peuple. Ce ne sont pas les grammairiens qui font les langues, ce sont les peuples, puis les écrivains qui les perfectionnent et qui les fixent, au moins pour un temps. Les grammairiens ne viennent jamais que lorsqu'une langue est à son plus haut degré, à son apogée. Si les grammairiens faisaient les langues, elles seraient détestables ; c'est bien assez que par leurs sottes règles ils essaient de les momifier et de les abêtir. — A ce point de vue, Longuet est de l'avis des phonographes. Mais il ne croit pas à leur réforme, qu'il déclare chimérique, impossible, et ne simplifiant rien du tout. — D'ailleurs, il peut se tromper : François Arago a nié les chemins de fer et M. Pouillet le télégraphe électrique. Il est vrai qu'ils étaient académiciens. — Il conclut en déclarant que le Congrès ne peut être compétent et doit passer à l'ordre du jour.

Chemalé, de Paris. La modification proposée à l'orthographe actuelle amène la suppression des étymologies, sans lesquelles les recherches historiques touchant aux diverses transformations des langues deviennent impossibles. Le passé ne saurait nous enchaîner ; mais il est utile et très souvent nécessaire d'y rechercher les causes des faits accomplis et les phases diverses par lesquelles ont passé les peuples jusqu'à nos jours. Sans nous lier au passé, je crois qu'on ne rompt pas ainsi la chaîne des temps. Les langues ne se forment pas arbitrairement, et toute transformation demande le concours des mœurs et du temps. Je vote pour l'ordre du jour.

Vanza, de Saint-Imier, se prononce en faveur de la phonographie.

Tolain, de Paris, dit que ce n'est pas à un Congrès international que la réforme de l'orthographe française doit être discutée. Il n'est pas partisan de la phonographie ; on lui a communiqué des échantillons de l'écriture réformée, et il croit qu'avec ce système-là les parents ne comprendront plus ce qu'écriront leurs enfants.

Guillaume, du Locle, dit à Tolain que la phonographie est un acheminement à la création d'une langue internationale, dont les délibérations en trois langues du Congrès ont bien fait sentir le besoin. Il affirme également que la phonographie ne produirait pas la confusion dont Tolain a parlé ; dans la Suisse romande, l'écriture réformée est déjà devenue une chose pratique ; plusieurs sections de l'Association internationale s'en servent pour leurs procès-verbaux et leurs correspondances ; des essais ont été faits dans l'école et ont parfaitement réussi. Les enfants viennent plus vite à la phonographie que les hommes faits, parce qu'ils n'ont pas encore la faculté logique faussée par la routine de l'orthographe ; les hommes faits devraient bien sur ce point se laisser enseigner par les enfants. La mise à l'écart de l'étude de l'orthographe révolutionnera l'éducation ; on y gagnera un temps précieux qui pourra être employé à l'étude des sciences positives. Si l'on ne veut pas de tel ou tel système phonographique, au moins que l'on écarte l'orthographe officielle, qu'on laisse à chacun la liberté d'écrire comme il pourra, au hasard de l'alphabet, et qu'on anéantisse le préjugé absurde qui veut qu'un homme fasse une faute d'orthographe lorsqu'il écrit un mot conformément à la prononciation, c'est-à-dire qu'il écrive mal lorsqu'il écrit bien.

Eccarius, de Londres, explique aux délégués anglais l'objet de la discussion. Il pense qu'une simplification de l'écriture, dans quelque langue qu'elle s'exécute, est une chose utile au mouvement social, et il propose que le Congrès exprime par un vote sa sympathie pour cette réforme.

De Paepe, de Bruxelles, dit que cette question ne devrait pas se traiter dans un Congrès international, puisqu'elle ne regarde que le français et quelques autres langues. Je suis Flamand, Néerlandais, dit-il ; or, en flamand on prononce toutes les lettres qu'on écrit : votre phonographie ne me concerne pas. D'ailleurs, cette question ne devrait pas se discuter dans un Congrès ouvrier, qui a des choses plus importantes à faire. — On nous dit que la suppression de l'orthographe (car c'est de cela qu'il s'agit) permettrait de consacrer, dans les écoles, plus de temps aux sciences naturelles : moi aussi, je proclame la haute importance des sciences naturelles, d'autant plus que les sciences naturelles constituent à mes yeux, avec la mathématique et la science sociale (histoire et économie), toute la science. On dit aussi que l'orthographe bourre de préjugés les jeunes cerveaux. Eh bien, si vous voulez gagner du temps dans l'enseignement, et si vous voulez détruire les préjugés, supprimez avant tout l'enseignement du culte, de tous les cultes religieux, car c'est là ce qui fausse surtout l'entendement. (Approbation unanime.)

Lombard-Martin, de Delémont. La question en discussion est importante, et le Congrès fait bien de l'agiter avec insistance pour qu'il n'y ait aucune ambiguïté. La réforme présentée sous le nom de phonographie a été élucidée par le rapport de Guillaume et par les divers discours prononcés. On peut affirmer sans risque de contradiction sérieuse, que c'est une question internationale et que c'est une question sociale, à laquelle est intéressée toute l'humanité et en particulier la classe des travailleurs. Le temps et l'argent leur manquent pour donner à leurs enfants l'instruction primaire, à plus forte raison l'instruction secondaire. La phonographie leur permet de surmonter cette difficulté. Personne ne le contestera, si l'on veut mettre à profit la lumière faite et tenir compte qu'avec la réforme proposée, au lieu de rester six ans à apprendre à lire et à écrire fort mal, l'enfant fera facilement et très-bien le même travail en une année.

Affirmer ce fait, c'est résoudre la question. Les contradicteurs de la phonographie se borneront à nier le fait lui-même ; ils peuvent le toucher du doigt avec la moindre réflexion. Nous n'avons pas ici à entrer à nouveau dans l'exposition des détails de la réforme et à nous livrer à une discussion pédagogique.

Tout ce qui est progrès est du ressort du Congrès, tout ce qui intéresse les classes ouvrières doit être favorisé par les délégués des sections. N'est-ce pas un progrès immense que de faciliter l'instruction populaire ? Est-ce que sans cette instruction nous pourrons assurer la marche de l'Association internationale, la révolution, la réorganisation sociale ? Evidemment personne ne le mettrait en doute. La Commission a donc bien fait de proposer au Congrès de donner un vote favorable à l'introduction de la phonographie.

Il faut observer à ce sujet qu'il ne s'agit pas d'une réforme utile seulement aux peuples qui parlent la langue française. La réforme est applicable à toutes les langues, même à celles qui passent pour être le plus rationnelles, et partout elle produit évidemment les mêmes résultats.

L'économie de temps réalisée sur l'enseignement de la langue maternelle permettra d'aborder ou quelque autre langue vivante, ou les sciences exactes, morales et sociales, indispensables aux réformes politiques, religieuses, économiques, à la révolution. En tenant compte de cela, on est amené à proclamer que la réforme graphique est la base de toutes les autres ; toutes les autres ne sont que partielles sans celles-là ; elles peuvent être admises par les citoyens favorisés de connaissances approfondies, soit par le hasard, soit par le fait qu'ils sont les fils de leurs œuvres ; mais elles ne seront point vulgarisées.

Rendre l'instruction facile, comme le fait la phonographie, c'est donc faciliter l'éducation morale, politique, ou plutôt sociale ; c'est un des plus puissants instruments, un des moyens les plus certains pour arriver à l'émancipation des masses, faire apprécier sans exception les bienfaits de l'association et acquérir les sympathies publiques au programme du Congrès, aux questions vitales qui sont débattues parmi nous ; c'est enfin donner satisfaction au besoin énergiquement précisé par De Paepe, faire reconnaître l'ineptie des histoires contenues dans les livres dits saints, délivrer le peuple de l'influence vingt fois séculaire et pourtant encore vivace de la superstition et du clergé qui la favorise.

Pour toutes ces considérations, pour bien d'autres que le temps accordé aux orateurs ne me permet pas d'exposer, je termine en appuyant au nom du progrès, au nom de l'humanité et de l'intérêt particulier du travailleur, le projet d'une manifestation de sympathie pour la réforme graphique.

Walton, de Brecon, pense que le Congrès ne doit pas discuter de question scientifique ; mais, en s'attachant seulement au principe sur lequel repose la phonographie, il estime que le Congrès aura raison de voter une résolution sympathique.

Perron, de Genève, dit que ceux qui combattent la phonographie sont précisément ceux qui disent ne pas la connaître, tandis que les délégués de la Suisse romande, qui ont étudié la question, se montrent tous partisans de la réforme proposée. Il espère que le Congrès se prononcera en faveur d'une idée qui n'est combattue que par ceux qui ne la connaissent pas.

Murat, de Paris, relevant ce que vient de dire Perron, lui répond que ce serait de la part des délégués français se couvrir du plus profond ridicule que d'encourager une idée qu'on déclare qu'ils ne connaissent pas. Il demande l'ordre du jour.

Coullery, de la Chaux-de-Fonds :

Je suis étonné de rencontrer dans cette assemblée tant d'opposition contre la phonographie. Cela provient probablement de ce que la question est mal posée ou mal comprise. Ne serions-nous pas d'accord si on nous demandait s'il ne serait pas à désirer que notre langue écrite fût plus simple, plus facile à écrire ? Avec notre orthographe, il est presque impossible de répandre l'instruction dans le peuple. On croit que tout homme est ignorant s'il fait une faute en écrivant. On veut donc apprendre aux enfants ce que personne ne sait et ne peut apprendre. J'ai étudié le latin et le grec, j'ai étudié la philosophie et la médecine, et je ne sais pas l'orthographe, et l'académie non plus. Les Etats et les citoyens auront beau faire des sacrifices pour l'instruction publique, le peuple restera ignorant tant que le programme des études sera composé de choses que l'on ne peut pas apprendre.

On dit que cette question n'appartient pas au Congrès des ouvriers. Je crois que nous devons nous occuper de tout ce qui peut contribuer à émanciper le prolétariat. D'ailleurs on nous a soumis une question d'instruction et nous avions à nous occuper de tout ce qui peut la faciliter.

L'histoire, les étymologies, tout cela sont des choses qui n'ont pas toute l'importance qu'on veut bien y attacher. Démosthènes savait sa langue, Homère aussi. Où avaient-ils étudié les étymologies de leur langue mère ? On peut connaître l'étymologie des mots et n'en pas comprendre le sens, et vice-versâ. Pourquoi ne pas écrire les mots en latin ou en grec suivant leur provenance et les prononcer en français ? Ce serait plus facile d'étudier les étymologies, et notre orthographe serait aussi rationnelle que celle que nous possédons. Je crois que nous devons nous prononcer pour une réforme de l'orthographe, afin que le peuple ne perde plus son temps à apprendre ce qui n'est pas apprenable, et pour que l'étranger ait plus de facilité à apprendre une langue qu'il désire savoir.

Walton, de Londres, présente la résolution suivante, à laquelle Guillaume déclare se rallier :

Suit la résolution ; voir Résolutions sur la cinquième question (l’enseignement), résolution 4.

Cette résolution est votée par 27 oui contre 11 non.

Murat, de Paris, demande qu'il soit constaté au procès-verbal qu'il a voté non.

De Paepe, de Bruxelles, dépose sur le bureau deux exemplaires d'une brochure intitulée : Examen de quelques questions sociales, remises par les travailleurs, membres du Cercle d'émulation de Bruxelles, ainsi que des Rapports et des Statuts de la part de la Société des Solidaires de Bruxelles.

A la demande du secrétaire Guillaume, le Congrès décide que les rapports des Commissions seront imprimés comme les procès-verbaux.

La séance est levée à 6 heures.

Dixième séance (samedi 7 septembre 1867, matin)

Délégués arrivés le samedi matin : Stumpf, Paul, mécanicien, délégué des sections de Wiesbaden et de Mayence ; Ladendorf, Auguste, professeur, de Berlin, délégué de la section de Magdebourg ; Allemann, typographe, délégué de l'Arbeiter Verein de Berne.

Présidence de Dupont, de Londres.

La séance est ouverte à 8 1/4 heures du matin par l'appel nominal.

Les procès-verbaux français des huitième et neuvième séances sont lus et adoptés. Le procès-verbal allemand de la neuvième séance est également lu et adopté.

L'ordre du jour appelle le rapport de la Commission pour la cinquième question :

« Fonctions sociales. Rôle de l'homme et de la femme dans la société. — Education des enfants. — Enseignement intégral. — Liberté d'enseignement. »

Une question spéciale, la phonographie, qui a dû être étudiée par cette même Commission, a été discutée la veille.

Voici les conclusions du rapport, qui est présenté par Cuendet-Kunz, de Sainte-Croix.

« 1° Enseignement scientifique, professionnel et productif.

« 2° Organisation de l'école-atelier.

« 3° Liberté de l'enseignement, tout en approuvant l'enseignement obligatoire et gratuit par l'Etat.

« 4° Organisation d'écoles primaires, secondaires et normales coopératives. »

(Voir les Rapports.)

Klein, de Cologne et Solingen, lit la traduction allemande du rapport.

Coullery, de la Chaux-de-Fonds, ajoute quelques considérations sur les points traités par le rapport.

Je prends la parole, dit-il, comme membre de la Commission. Je ne veux pas faire un rapport de minorité, parce que le rapport dans son ensemble m'a paru bien pensé et très bien fait. Cependant, si je l'avais écrit moi-même, quelques expressions n'y existeraient pas et les conclusions seraient un peu modifiées. Je n'aurais pas traité tout à fait de la même manière le rôle de la femme. Ce n'est pas dans l'histoire qu'il faut chercher à découvrir les aptitudes de la femme. L'histoire nous la montre victime, martyre, esclave. Et l'esclave de tous les sexes ne révèle pas ce qu'il est.

Cuvier, avec une parcelle d'os, avec une dent, reconstruisait un animal entier ; il lui rendait sa forme et révélait ses instincts, ses goûts et ses mœurs. C'est donc par l'anatomie que nous devons chercher à connaître la machine humaine. C'est par cette étude que nous deviendrons capables d'assigner à la femme son véritable rôle dans la société.

Je n'entrerai dans aucun détail. J'ai voulu indiquer le chemin à suivre pour juger la femme d'une manière scientifique, certaine. C'est en étudiant la construction de la machine que l'on peut découvrir pourquoi elle a été faite et quel effet elle doit produire.

L'orateur arrive aux conclusions du rapport. Il examine tous les différents systèmes d'instruction adoptés par les Etats pour s'arrêter à celui qui est mis en vigueur dans le canton de Neuchâtel, qu'il voudrait voir adopter partout avec quelques modifications, ce qui produirait le système suivant : point d'instruction religieuse à l'école, parce qu'il admet avant tout la séparation de l'Eglise et de l'Etat ; instruction gratuite, obligatoire et libre.

L'instruction doit devenir professionnelle dès l'âge de 10 à 12 ans et productive. Il faut qu'à cet âge l'étude et l'apprentissage soient combinés de façon à ce que l'enfant, en s'instruisant, apprenne un état et gagne quelque chose.

Et, dans tout cela, je veux que l'Etat, la collectivité, intervienne sans que cette intervention détruise la liberté individuelle, ni la liberté de conscience. C'est pourquoi je veux que l'Etat exige et donne à l'enfant une certaine dose d'instruction qui le mette à même de remplir plus tard les devoirs qu'exigera de lui la société ; mais je veux aussi que chacun soit libre de donner ou de faire donner à ses enfants la somme d'instruction qu'exige l'Etat. Et pour cela il suffit d'un programme officiel et d'examens qui constatent l'instruction des enfants à un âge fixé. L'Etat, alors, intervient de par la loi et par la force vis-à-vis de ceux qui négligent l'instruction de leurs enfants. Et voilà pourquoi nous demandons que l'instruction soit professionnelle, afin que l'enfant du pauvre apprenne un état en étudiant. Je répète que votre Commission même veut que la liberté de conscience du père soit respectée, qu'en conséquence l'Etat ne donne pas l'instruction religieuse.

Les conclusions du rapport ne contiennent rien relativement aux certificats ni aux diplômes, et pourtant la Commission avait approuvé ma manière de voir à ce sujet.

Les certificats, les diplômes, sont un reste du moyenâge, un signe d'esclavage, d'inégalité, de monopole et de privilége, non seulement en matière d'instruction, mais en quoi que ce soit. On ne sait pas pourquoi la révolution, en détruisant les maîtrises et les jurandes, a respecté les diplômes. Fait-on mieux les souliers là où les maîtrises et les jurandes existent qu'en France, qu'à Paris ? Instruit-on mieux en Europe qu'en Amérique ?

Il y a des savants qui ne peuvent rien enseigner. L'art de l'enseignement a sa source dans les dispositions naturelles.

Le diplôme, le certificat, la patente, sont contraires à la liberté, à l'égalité. Ils entravent les aspirations de celui qui n'a pu se les procurer et ne donnent aucune garantie à la société. Quand un ouvrier me montre ses certificats de bonne conduite et de savoir-faire, je le prie de les cacher, je ne veux pas les lire. A quoi bon ? S'il est honnête, je le verrai bien ; s'il sait travailler, je le verrai immédiatement ; s'il ne sait rien et s'il est immoral, voleur, je le verrai malgré ses certificats. Donc les certificats et les diplômes ne servent qu'à jeter de la poudre aux yeux des gens et ils rendent esclaves ceux qui les portent. Plus d'un a été obligé de commettre des bassesses pour les obtenir. En Amérique, les filles riches se font institutrices quelques années ; c'est honorable ; et là ces demoiselles se préparent à la plus noble profession, celle de mère. S'il fallait un diplôme, elles reculeraient devant les difficultés et les ennuis.

Les diplômes en médecine, pharmacie, etc., ont les mêmes inconvénients.

Il faut avoir le moyen de se les procurer ; le pauvre ne peut y parvenir, il faut trop de temps et d'argent. Et quelles garanties offrent-ils au public ? On peut avoir un beau diplôme et tout faire à rebours. Je répète qu'il y a des savants qui ne savent rien faire. On a vu de savants professeurs de médecine traitant très mal, estropiant tout, tandis que des rebouteurs guérissaient bien. Dans nos pays à diplômes, la confiance est aveugle. Un chirurgien peut remettre une jambe de travers sans qu'il vienne à l'idée de qui que ce soit qu'il a mal fait, qu'il est responsable : il a un diplôme. Un de nos pharmaciens peut se tromper et donner de la belladone pour du trèfle de marais. Que faire ? Il a un diplôme. Où est la sécurité ? Le pharmacien diplômé peut aller se promener et faire faire les recettes par un pommeau qui ne sait ni physique, ni chimie, ni pharmacie.

Les diplômes ne font que créer des monopoles et des priviléges ; nous devons combattre tous les priviléges. Et, d'ailleurs, il y a un principe que nous autres Européens ne comprenons pas encore : c'est le principe de la liberté individuelle. Je suis libre de faire instruire par qui je veux mes enfants. Je suis libre, étant malade, de rester sans remède et sans médecin ; je suis libre de mourir avec le secours d'un prêtre et d'un médecin, ou bien de faire cette dernière besogne sans tout cela. Je suis libre encore d'appeler à mon secours une vieille femme, de boire de l'eau de la Salette, de me faire soigner avec des paroles cabalistiques, des amulettes ; tout cela ne regarde pas l'Etat, cela ne regarde pas la police.

C'est ainsi que les Américains entendent la liberté ; mais cette liberté est limitée par la responsabilité personnelle qui donne bien une autre somme de garantie que tous les certificats et les diplômes du monde. Ah ! si celui qui tient une boutique de drogues pouvait, quand il se trompe, être condamné à 15, à 30 mille francs de dommages-intérêts ; si le médecin qui remet mal un membre pouvait être ruiné, cela donnerait plus de garantie au public que le diplôme. Que chacun fasse ce qu'il veut, à ses risques et périls ; mais que le péril soit grand et alors chacun sera sérieux ; mais chacun doit pouvoir suivre ses inspirations et remplir la mission à laquelle il se sent appelé. C'est avec ces libertés, limitées par la responsabilité personnelle, que les dispositions personnelles se révèlent, que les vocations se produisent, que toutes les facultés intellectuelles s'épanouissent.

Voilà pourquoi le peuple américain nous paraît extraordinaire ; voilà pourquoi il grandit chaque jour ; voilà pourquoi il nous étonne, et voilà pourquoi, vis-à-vis de lui, les peuples de l'Europe ne sont plus que des enfants ou plutôt des vieillards décrépits.

L'orateur finit en proposant aux conclusions de la Commission un amendement, d'après lequel tout le monde aurait le droit d'instruire sans diplôme.

De Paepe, de Bruxelles, donne lecture de deux rapports (majorité et minorité) élaborés par une Commission des sections belges, sur la position sociale des femmes.

(Voir les Rapports.)

Chemalé, de Paris, présente, à propos du travail des femmes, un extrait d'un rapport qui se trouve dans les bulletins de l'Académie de médecine de Paris (séance du 9 mai 1866), sur l'influence des machines à coudre sur la santé et la moralité des ouvrières. Il ajoute à ces données médicales des considérations sur l'emploi des machines au point de vue du socialisme.

(Voir les Rapports.)

Perron, de Genève, est d'accord avec Chemalé et De Paepe sur ce point, que l'émancipation de la femme sera le fruit de l'émancipation de l'homme ; il est d'accord aussi avec Coullery sur la question des diplômes. Mais il a des objections à faire à deux phrases du rapport. Cuendet a lu ceci : « Le nom de roi a beaucoup souffert, les peuples ont juré haine à la royauté ; le nom adorable de Dieu lui-même a importuné et importune encore toute une génération de philosophes sans philosophie, de faux savants et de patriotes cosmopolites qui tous ne semblent être nés que pour empêcher l'humanité de marcher à l'accomplissement de sa destinée. Le nom de père a beaucoup moins souffert, etc. » Chacun, dit Perron, a le droit de penser en philosophie tout ce qu'il veut ; mais il n'appartient pas à un rapporteur de qualifier les athées de philosophes sans philosophie, pas plus qu'il n'appartiendrait à un athée d'en dire autant des déistes ou des chrétiens. L'autre phrase est celle-ci : « Cette question est grave et solennelle. L'histoire, la psychologie et l'Evangile renferment tous les éléments d'une solution pratique, » Perron désire le retranchement des mots et l'Evangile. L'Evangile renferme quelques vérités morales, mais il renferme aussi des erreurs, des principes immoraux, comme celui-ci : « Soumettez-vous aux puissances établies, car les puissances établies viennent de Dieu. » Il ne faut donc pas, ainsi que le rapport a l'air de le faire, citer l'Evangile comme la source de la morale.

Perron dépose ensuite sur le bureau une résolution demandant la rédaction d'un Code de Morale, destiné à remplacer les livres qui servent aujourd'hui de base à l'enseignement de cette science.

Les réclamations de Perron sont appuyées par Longuet, de Caen, Guillaume, du Locle, Murat, de Paris, Tolain, de Paris, Chemalé de Paris.

Ces délégués pensent que le rapport, ayant un caractère officiel, ne doit pas contenir des appréciations philosophiques qui ne sont que l'expression des opinions personnelles du rapporteur.

Cuendet, rapporteur, déclare que, devant les observations qui lui ont été présentées, il est prêt à retrancher du rapport les deux phrases en discussion.

On passe à la votation des conclusions du rapport.

Longuet, de Caen, demande qu'il soit ajouté à la première conclusion ces mots :

« Et la mise à l'étude d'un programme d'enseignement intégral. »

La première conclusion, avec l'adjonction de Longuet, est adoptée à l'unanimité.

La seconde conclusion est également adoptée à l'unanimité.

Plusieurs amendements étant présentés à la troisième conclusion, et les auteurs de ces amendements paraissant n'être pas très-éloignés de s'entendre, cette conclusion est renvoyée à la Commission pour nouvelle rédaction.

La séance est levée à 11 1/2 heures, et le Congrès décide de se réunir de nouveau à 1 heure et demie.

Onzième séance (samedi 7 septembre 1867, après-midi)

Présidence de Dupont, de Londres.

La séance est ouverte à 1 1/2 heure par l'appel nominal. Le procès-verbal de la dixième séance est lu et adopté.

Vasseur, de Marseille, a la parole pour une communication. Le département français des Bouches-du-Rhône, dit-il, étant le plus exposé à la concurrence piémontaise, je demande au Congrès qu'il ait à rechercher un moyen de mettre un terme aux abus qui s'y commettent. Voici un exemple qui montrera l'urgence d'une intervention : les actionnaires des mines de houille des Bouches-du-Rhône ont fait bâtir des casernes dans lesquelles on force les Piémontais à venir demeurer avec leurs familles, ainsi que les employés français ; malheur à l'employé ou à l'ouvrier qui refuse de se soumettre à cette exigence arbitraire : ils sont chassés sans merci. Vasseur conclut en présentant les résolutions suivantes :

« Considérant que la classe ouvrière du département des Bouches-du-Rhône en général, de Marseille et Fuveau en particulier, est écrasée par la concurrence piémontaise et italienne ;

« Que les intérêts des mineurs principalement sont gravement compromis, sans qu'il soit pour cela donné une juste satisfaction aux ouvriers piémontais qui leur font cette concurrence désastreuse ;

« Le Congrès engage les ouvriers piémontais résidant en France ou ailleurs à se rallier aux principes de l'Association internationale des travailleurs ; car avant d'être Piémontais ou Italiens, ils sont des producteurs, et ils ne doivent pas plus que d'autres endurer la misère. »

Cette résolution est appuyée par Chemalé, de Paris, et Becker, de Genève. Sur une demande de Schettel, de Lyon, il est annoncé que les deux délégués italiens, Tanari et Stampa, absents en ce moment, ont été consultés, et qu'ils sont d'accord avec Vasseur.

La résolution de Vasseur est adoptée à l'unanimité.

Il est donné lecture d'une lettre de sympathie adressée au Congrès par le citoyen Nègre, de Castelnaudary, et d'une seconde lettre du citoyen Ernest Lebloys, qui fait hommage au Congrès de son ouvrage intitulé : « Quel gouvernement remplacera l'empire ? » et qui demande que sa motion concernant la paix désarmée soit prise en considération et discutée. Comme l'adresse au Congrès de la paix est déjà votée, il n'y a plus à revenir sur cette question et le Congrès passe à l'ordre du jour.

Suite de la discussion sur les conclusions du rapport sur la cinquième question.

Le rapporteur Cuendet-Kunz, de Sainte-Croix, dit qu'il maintient le texte de la troisième conclusion, avec une adjonction proposée par Coullery, de la Chaux-de-Fonds ; il n'a point trouvé de rédaction qui rendît mieux sa pensée. Voici la teneur de cette conclusion avec l'amendement Coullery :

« Liberté de l'enseignement, tout en approuvant l'enseignement obligatoire et gratuit par l'Etat, sans diplôme, sans patente, sans enseignement religieux. »

Chemalé, de Paris, ne veut pas de l'instruction par l'Etat. Ou bien l'Etat c'est la collectivité des citoyens, c'est nous tous, et alors la chose n'a pas de sens ; ou bien l'Etat n'est pas nous et alors il ne faut rien lui demander. Il formule la proposition suivante, en opposition à la rédaction maintenue par Cuendet-Kunz :

« Le Congrès affirme la liberté d'enseignement, tout en reconnaissant pour chaque père de famille l'obligation de donner à ses enfants l'instruction indispensable, sans préjuger en rien des moyens à employer. »

Longuet, de Caen, dit que la prétendue gratuité de l'instruction donnée par l'Etat n'existe pas ; c'est une véritable hypocrisie que d'en parler ; si les citoyens ne paient pas directement les frais d'école, l'Etat ne leur demande pas moins un impôt dont une partie est destinée à couvrir les frais de l'enseignement public. Longuet craindrait en outre que dans certains pays l'instruction entre les mains de l'Etat ne devînt un instrument politique et que le programme imposé par l'Etat à ses écoles ne fût un programme anti-révolutionnaire.

Tolain, de Paris, parle sur la gratuité de l'enseignement par l'Etat dans le même sens que Longuet. Il propose une troisième rédaction pour la troisième conclusion :

Suit la rédaction ; voir Résolutions sur la cinquième question (l’enseignement), résolution 3.

Coullery, de la Chaux-de-Fonds, dit que la gratuité n'est point chimérique, comme l'affirment Longuet et Tolain. C'est l'Etat qui fait les frais des écoles ; mais chez nous l'Etat c'est la collectivité de tous les citoyens ; ensorte qu'en faisant supporter les frais de l'enseignement à tous les citoyens, on se conforme aux principes de solidarité et de mutualité. Sans doute, en définitive le père de famille paie, mais il ne paie pas seul. Un père de famille qui paie fr. 150 d'impôt annuel à l'Etat, comme cela arrive souvent chez nous, ne pourrait pas, avec cette somme, faire instruire ses enfants ; l'Etat, c'est-à-dire la collectivité, fournit le surplus, ensorte qu'il n'y a, sinon gratuité complète, au moins allégement pour le père pauvre d'une partie des frais. En attendant que la démocratie sociale soit constituée, servons-nous des vieilles formes gouvernementales quand nous le pouvons.

Carter, de Londres. Je suis tout à fait d'accord avec le rapport, qui demande l'instruction obligatoire. De même que l'homme, en vertu de la loi humaine et en vertu de la loi de la nature, qui est plus haute encore, n'a pas le droit de tuer son enfant, de même il n'a pas le droit de tuer l'intelligence de son enfant par une fausse éducation ou par l'ignorance : c'est pourquoi nous proposons une loi obligatoire pour l'éducation de l'enfant.

Quelques mots d'explication particulière entre les auteurs d'amendements les mettent d'accord, après quoi la rédaction de Tolain est adoptée à l'unanimité.

Discussion sur la quatrième question du rapport :

« Organisation d'écoles primaires, secondaires et normales coopératives. »

Tolain, de Paris. Au Congrès de l'année prochaine, nous aurons à discuter la question de l'enseignement intégral, et cette discussion amènera probablement la suppression de ces distinctions d'écoles primaires et secondaires. Il propose le renvoi de la discussion et la mise à l'étude de cette question pour l'an prochain.

L'ajournement est adopté à l'unanimité.

Le vice-président Becker donne lecture de salutations fraternelles envoyées au Congrès par des assemblées ouvrières réunies dans cinq villes de Saxe, Zwickau, Merrane, Werden, Crimmitzschau et Leipzig, et d'un salut télégraphique de la Section de l'Association internationale de Tilsit (Prusse).

Le Congrès passe à la discussion de la résolution déposée sur le bureau par Perron, de Genève, dans la séance du matin, et dont voici la teneur :

« Considérant que les livres qui servent encore aujourd'hui de base à l'enseignement de la Morale contiennent de nombreuses erreurs de toute nature et des maximes dangereuses et contraires à la Morale, à la Vérité et à la Justice ;

« Que par suite l'éducation religieuse et politique donnée jusqu'ici au peuple consacre l'immoralité, le mensonge et l'injustice ;

« Qu'une Société qui tend à se régénérer doit posséder une formule précise des droits et des devoirs de tous et de chacun, qui soit la base du nouvel ordre de choses ;

« Considérant que cette formule n'existe pas ;

« Le Congrès décide :

« Qu'un Code de Morale commun à tous les peuples est d'une nécessité incontestable. Il recommande ce travail à tous ses membres, ainsi qu'à tous ceux qui, en acceptant les principes de la révolution française, ont rompu avec toutes les croyances religieuses. »

Chemalé, de Paris. Nous venons de voter une résolution qui exclut de l'école tout enseignement religieux ; il me semble que cela suffit. Quant à l'enseignement de la morale, c'est l'affaire de la famille, et nous n'avons pas à nous préoccuper des sources où les parents peuvent puiser les préceptes moraux.

Tolain, de Paris, parle dans le même sens que Chemalé. Il pense qu'il suffit d'empêcher que l'enfant ne reçoive des idées contraires à la Justice et à la Morale.

De Paepe, de Bruxelles, combat la proposition de Perron, non qu'il ne veuille pas de l'enseignement de la Morale, mais parce qu'il pense que, dans l'état actuel des esprits, la rédaction du Code demandé est impossible. Chacune des différentes philosophies propose à l'homme des motifs d'action différents : le déiste, qui croit à une vie future, qui place ses bonnes actions à intérêt, n'a pas la même morale que l'athée et le positiviste. A supposer même que la rédaction de ce Code fût possible, la codification de la Morale serait chose dangereuse ; car la Morale variant et se perfectionnant à mesure que les sociétés humaines progressent, nous ferions aujourd'hui ce qu'a fait l'Evangile il y a 18 siècles, et notre œuvre aurait dans l'avenir le sort que subit en ce moment celle du christianisme.

Coullery, de la Chaux-de-Fonds, pense au contraire qu'il est possible de rédiger un Code de Morale, parce que les principes moraux sont éternels. Ce Code n'existe pas ; jusqu'à présent les religions ont édité leur doctrine en trois volumes : Dogme, Morale, Culte, et les feuillets de ces volumes ont été si bien mêlés par le relieur, que tout est confondu. Il s'agit de retrouver dans ce pêle-mêle les feuillets de Morale, de les en extraire et de les éditer à part. Coullery propose que le Congrès ouvre un concours pour la rédaction d'un Code de Morale, et qu'un prix soit décerné à l'œuvre qui en aura paru la plus digne.

Cuendet-Kunz, de Sainte-Croix, parle en faveur de la proposition Perron et demande, comme Coullery, un concours avec un prix.

Eccarius, de Londres, résume la discussion en allemand et en anglais et appuie, pour son compte, la proposition de Perron.

Tolain, de Paris, voudrait que dans tous les cas on spécifiât mieux sur quelles bases on entend faire reposer la Morale qu'on désire ériger en code. La rédaction de la proposition est trop vague sur ce point : elle laisserait la latitude de chercher les bases de la Morale dans une conception a priori complétement en dehors de l'humanité ; or la Morale ne doit être prise que dans la raison humaine.

Lombard-Martin, de Delémont, appuie la proposition de Perron. Les livres de Morale qui existent aujourd'hui ne peuvent que fausser l'entendement, parce qu'ils supposent tous, comme fondement de la Morale, l'existence d'une cause première, Theos, Deus ou Dieu. On a dit que le livre qui nous manque était impossible à faire, faute d'accord entre les esprits ; mais je crois qu'il y a des points sur lesquels nous sommes tous d'accord, par exemple : « Le bien pour le bien, sans espoir de récompense. » Ce livre remplacera avantageusement toute une littérature dont nous sommes aujourd'hui inondés. Nos adversaires profitent de la liberté qu'ils doivent à nos principes pour répandre par myriades de petits livres où ils nous font la guerre ; c'est leur droit ; mais faisons comme eux et tâchons de vulgariser de notre côté les doctrines du progrès moderne.

Longuet, de Caen, parle dans le même sens que Tolain et propose un amendement ainsi conçu :

« Le criterium de la Justice, servant de base à ce Code de Morale, sera pris dans l'humanité et non en dehors d'elle. »

Perron, de Genève. L'ouvrage dont je demande la rédaction comblera une lacune vivement sentie maintenant dans beaucoup de familles. Les livres qu'on nous donne comme moraux, nous n'en voulons pas ; donc il nous faut en faire un à notre usage. Nous n'aurions pas la prétention d'imposer un manuel qui serait seul censé contenir la vraie Morale ; je voudrais seulement que le Congrès provoquât, en votant la résolution que je lui présente, un mouvement parmi les penseurs démocratiques ; on se mettrait à l'œuvre et plusieurs livres surgiraient sans doute ; chaque père de famille choisirait alors celui qui répondrait le mieux aux besoins de sa conscience. — Perron accepte, comme complétant son idée, l'amendement de Longuet.

Murat, de Paris. Le journal la Morale indépendante a précisément mis au concours la rédaction d'un ouvrage semblable à celui que demande Perron ; ce concours est ouvert jusqu'au 1er décembre 1867, et ceux qui auraient l'intention de faire un travail sur ce sujet pourraient adresser leurs manuscrits à ce journal. Pour nous, comme l'a dit De Paepe, je crois qu'en rédigeant un Code de Morale, nous créerions une secte.

Kircher, de Lausanne, repousse la proposition de Perron pour deux motifs : d'abord, la rédaction d'un Code de Morale est impossible, les hommes les plus éclairés n'étant pas encore d'accord sur beaucoup de points ; ensuite, en proclamant des doctrines anti-religieuses nous pourrions nous aliéner les sympathies de beaucoup de gens qui seraient disposés sans cela à se joindre à nous.

Walton, de Brecon, dit qu'il est libre-penseur pour son compte, mais qu'il ne voudrait pas que l'Association internationale se prononçât de la sorte en matière religieuse ; ce serait fournir aux classes officielles, où domine l'hypocrisie ecclésiastique, une arme dangereuse contre nous.

L'ordre du jour est demandé sur la proposition de Perron, amendée par Longuet. L'ordre du jour est mis aux voix et adopté par 30 votants contre 12.

Vasseur, de Marseille, présente le rapport de la Commission pour la sixième question :

« Définition et rôle de l'Etat. — Services publics, transport et circulation. — Intérêts collectifs et individuels. — L'Etat considéré comme justicier et gardien des contrats. — Droit de punir. »

(Voir les Rapports.)

Voici les conclusions de ce rapport :

Suivent les conclusions ; voir Résolutions sur la sixième question (l’État).

Longuet, de Caen, est d'accord avec ces conclusions, à la condition qu'il soit bien entendu que nous définissons l'Etat « la collectivité des citoyens ». A propos de l'organisation par l'Etat des chemins de fer, canaux, mines et services publics, il est bien entendu aussi que ces services ne seront pas administrés par des fonctionnaires de l'Etat, et Longuet insiste d'autant plus sur ce point, que cette observation s'applique également à la Banque nationale dont il a parlé hier dans son rapport sur la question du crédit. Il entend que les chemins de fer, canaux, mines, etc., soient construits, exploités ou administrés par des compagnies ouvrières, qui seraient chargées de livrer leurs services au prix de revient, sans pouvoir faire de bénéfices, c'est-à-dire soumises au principe général de mutualité.

De Paepe, de Bruxelles, prend occasion de ce que vient de dire Longuet pour ramener sa thèse de l'entrée du sol à la propriété collective. Il dit que la seule différence entre la théorie de Longuet et la sienne, c'est que Longuet accepte la collectivité pour le sous-sol, les chemins de fer, les canaux, tandis que lui veut l'étendre au sol tout entier.

Longuet. La propriété collective des chemins de fer, mines, etc., est nécessaire, tandis que celle du sol ne l'est pas.

De Paepe. Alors la différence qui nous sépare consiste en ce que je crois une des mesures aussi nécessaire que l'autre.

Chemalé, de Paris, revient sur la définition de l'Etat. L'Etat, dit-il, si l'on me permet une figure familière, c'est un mannequin destiné à tenir en respect les parties qui se sont engagées par contrat, ou plutôt, l'Etat c'est le contrat lui-même. Quant au droit de punir, Chemalé est d'accord avec le rapport : l'Etat actuel ne représente généralement pas la collectivité des citoyens, et on ne doit pas lui reconnaître le droit de punir et surtout de punir de mort. Il n'y a droit de punir que là où un contrat librement consenti n'est pas exécuté : le criterium de la culpabilité est le contrat. — Répondant à De Paepe, Chemalé combat la propriété collective du sol et son exploitation unitaire.

De Paepe, de Bruxelles. Chemalé se trompe s'il croit qu'en parlant de l'entrée du sol à la propriété collective j'ai voulu parler de son exploitation unitaire : rien n'est plus loin de ma pensée. Voici ce que j'entends : si la société doit, comme dit le rapport, prendre des garanties contre ceux qui détiennent les moyens de circulation et les mines, à plus forte raison doit-elle en prendre contre ceux qui font valoir le sol, car à la rigueur on peut se passer de mines et de chemins de fer, tandis que se passer du sol est impossible. — A l'égard du droit de punir, je pense comme Chemalé. La justice qui nous juge d'en haut, sans nous connaître, sans qu'il y ait eu contrat préalablement consenti, est mauvaise. On trouve déjà aujourd'hui des tendances vers une justice nouvelle, dans l'institution de l'arbitrage et des conseils de prud'hommes, parce que là le justiciable est jugé par ses pairs ; mais l'inégalité actuelle des conditions fait que, même de cette façon, il n'existe pas de garantie suffisante de justice.

Longuet, de Caen. Puisque la question de la propriété collective du sol revient incidentellement, je déclare que je suis, là comme ailleurs, partisan de la propriété individuelle, d'abord par des raisons politiques, parce que je craindrais, si le sol était propriété nationale, une influence fâcheuse de l'Etat ; ensuite parce que je crois la propriété individuelle plus favorable au développement de la personnalité. Mais par propriété individuelle je n'entends pas la propriété telle qu'elle est définie actuellement, le droit d'user et d'abuser ; j'accepte des restrictions à apporter à la propriété du sol ; j'admets, par exemple, que le propriétaire n'a pas le droit de laisser sa terre en friche. — On fait une distinction entre les divers instruments de travail, en disant : la machine est produite par l'ouvrier, donc elle lui appartient ; mais le sol n'est pas produit par le cultivateur, donc il ne lui appartient pas. Je reconnais qu'en effet il n'y a que les modifications, les améliorations du sol qui appartiennent réellement au cultivateur, parce qu'elles sont le résultat de son travail, et que le sol lui-même ne lui appartient pas, mais lui est donné par la société. Mais ce don que la société fait à l'agriculteur, la propriété de la terre qu'il cultive, celui-ci le paiera à la société sous forme d'impôt foncier.

Coullery, de la Chaux-de-Fonds. Je suis partisan de la liberté la plus absolue, et par conséquent de la propriété individuelle. Je pense du reste que des discussions théoriques comme celle qui s'engage en ce moment ne feront pas beaucoup avancer les choses et que les questions se résoudront d'elles-mêmes par le développement des institutions mutuelles. — Le sol est un instrument de travail ; il doit appartenir au travailleur au même titre que tout autre outil. Si l'on veut faire du sol une propriété collective, pourquoi ne pas étendre la théorie à tous les instruments de travail ? ce serait logique, mais ce serait absurde. L'individu doit être propriétaire de l'instrument de travail, quel qu'il soit ; il n'y a que certains moyens de circulation, les mines, etc., dont la propriété doive être collective. Celui qui demande l'entrée du sol à la propriété collective, demande l'état de choses qui existe en Turquie, laquelle ne s'en trouve pas mieux pour cela. Quant à la collectivité étendue à toute espèce de propriété, ce serait le rabougrissement de l'individu, et j'espère bien être mort avant qu'on en vienne là.

Tolain, de Paris. La restriction à la propriété foncière, dont a parlé Longuet, existe déjà : en effet, on fait payer l'impôt aux terrains en friche comme à ceux qui produisent, ce qui établit une distinction entre le sol lui-même, don de l'Etat au cultivateur, et en échange duquel il réclame une rente, et les modifications apportées à ce sol, lesquelles sont le produit du travail du cultivateur et par conséquent sa propriété. De Paepe dit que la société doit prendre des garanties contre ceux qui font valoir le sol ; mais, avec le maintien de la propriété individuelle, les garanties demandées existeront également : une garantie pour la collectivité, par un contrat consenti entre elle et le propriétaire du sol, qui assurera l'échange mutuel des produits, l'échange au prix de revient ; et, pour l'individu, la garantie que l'instrument de travail, voulût-il produire en dehors de la grande association, sera toujours à sa disposition. La formule de ma théorie, c'est : la terre pour l'agriculteur et le crédit pour l'ouvrier.

De Paepe, de Bruxelles. Je réponds d'abord à Coullery, qui est un si grand ami de la liberté individuelle que l'idée de toute propriété commune lui fait horreur, que ce qu'il a dit ne va pas seulement à mon adresse, mais à celle de Tolain, de Chemalé et de Longuet, qui demandent la propriété sociale des grands instruments de travail : routes, canaux, chemins de fer, mines, banques, etc. Mais je dirai à Coullery que moi aussi je suis ami de la liberté individuelle, et comme il n'y a pas de liberté sans l'affranchissement de l'estomac, pas de liberté sans le pain, je demande une sauvegarde de ma liberté individuelle contre ceux qui détiendraient les sources du pain. Coullery dit que la propriété collective du sol existe déjà en Turquie. Cela n'est pas ; en Turquie le sol appartient au sultan. Comprenez donc bien que je ne voudrais pas que le sol fût propriété sociale aujourd'hui, par exemple en France ou dans n'importe quel pays, avec sa constitution politique actuelle ; j'aimerais encore mieux la propriété individuelle, même sous sa forme présente : non, je ne puis admettre la propriété collective du sol que dans une société mutuelliste. Coullery a dit encore : Si l'on veut faire du sol, instrument de travail du cultivateur, une propriété collective, pourquoi n'exige-t-on pas la même chose pour tous les instruments de travail ? — Pourquoi ? C'est parce qu'avant la société il y a le droit de l'individu, comme vous l'avez très-bien dit ; or, la plupart des outils et instruments de travail sont des produits du travail, et vous n'avez pas le droit, vous société, de mettre la main sur ce qui est mon produit (ou le produit d'un autre travailleur contre lequel j'ai échangé le mien), car mon produit c'est mon travail, et mon travail c'est moi-même. Mais il n'en est pas de même du sol, qui n'est pas un produit. — A Longuet, je réponds ceci : Vous demandez la propriété foncière individuelle comme garantie de la liberté de l'individu contre l'oppression de la collectivité ; mais alors c'est la propriété complète, la propriété romaine avec son droit d'user et d'abuser ; sans cela la garantie est illusoire. Ensuite, pour que cette garantie de la liberté politique ne soit pas un privilége, il faut que tous les citoyens la possèdent, que tous aient leur part de propriété foncière ; mais alors ou nous serons tous cultivateurs (ce qui est absurde), ou il y aura des parties de terre arable qui ne seront pas cultivées (ce qui est un vol à l'humanité), ou il y aura des terres qui seront cultivées par ceux qui n'en sont pas propriétaires (ce qui est la propriété actuelle avec le fermage). — Enfin, à Tolain et à ceux qui disent : « Les instruments de travail doivent être propriété individuelle, sauf les mines, les canaux, les chemins de fer, etc. », je réponds en ajoutant simplement « et le sol » ; je ne fais qu'élargir l'exception. Tolain a donné cette formule de sa théorie : « terre au paysan et crédit à l'ouvrier ; » je dis, moi : « crédit au paysan et crédit à l'ouvrier. »

Longuet, de Caen. On peut objecter à ma théorie qu'il y aura inégalité entre l'ouvrier et l'agriculteur, puisque ce dernier se trouve propriétaire de son instrument de travail sans l'avoir produit. Mais cela n'est pas, et je dis au contraire qu'il y aura mutualité entre l'ouvrier et le détenteur du sol, puisque le don gratuit du sol sera repris par l'impôt foncier. Le système que je défends assurera la liberté politique, en créant une classe nombreuse d'agriculteurs propriétaires du sol.

Chemalé, de Paris. La garantie de la société contre le cultivateur demandée par De Paepe, c'est le contrat, c'est la mutualité des échanges. L'agriculteur ne sera pas assez idiot pour laisser sa terre en friche, car il doit échanger ses produits contre des produits, et il y a pour lui aussi des besoins de l'estomac. Au reste, sur cette question, la pratique montrera quel sera le meilleur système.

Coullery, de la Chaux-de-Fonds. Le cas du sol laissé volontairement en friche par ses propriétaires ne se présentera jamais. Mais si cela même devait arriver, personne n'a le droit d'ordonner à un homme de cultiver son terrain s'il n'en a pas envie, pas plus qu'on n'a le droit de défendre à un homme de consommer au-delà d'une certaine limite. Toute théorie semblable, je l'appelle tyrannie collective.

La discussion continue. Eccarius, de Londres, Lessner, de Londres, Stampa, de Milan, Stumpf, de Wiesbaden et Mayence, Ladendorf, de Berlin, Becker, de Genève, se prononcent en faveur de l'entrée du sol à la propriété collective. Les orateurs allemands et anglais insistent en particulier sur la loi historique qui pousse partout à la formation de la grande propriété. La question des limites que l'association pose à la liberté individuelle est aussi discutée.

L'heure avancée ne permettant pas d'arriver à des conclusions sur ces différents points, il est décidé à l'unanimité que la question de la propriété sera mise à l'étude pour le prochain Congrès.

Les conclusions du rapport sur la sixième question sont ensuite adoptées à l'unanimité.

Toutes les questions qui formaient le programme du Congrès ayant été discutées, il reste à fixer le programme du prochain Congrès.

Chemalé, de Paris, présente pour ce programme les questions suivantes :

1° Organisation du crédit. Comptoirs d'échange. Papier-monnaie. (A traiter au point de vue pratique, en formulant des statuts.)

2° Les machines et leurs effets.

3° Enseignement professionnel intégral. — Programme d'éducation rationnelle.

4° Statistique ouvrière.

5° L'égalité civile, politique et sociale.

6° Livrets ouvriers.

De Paepe, de Bruxelles, présente de son côté les questions suivantes :

1° Le sol, les canaux, les routes, chemins de fer, etc., doivent-ils être propriété sociale ou propriété individuelle ? — Et comment devraient-ils être exploités pour le plus grand avantage de l'individu et de la collectivité ?

2° Des grèves, de la fédération des sociétés de résistance (ou Trade's Unions) dans le sein de l'Association internationale, et de la constitution d'un conseil d'arbitrage pour les grèves.

Ces questions sont recommandées au Conseil général, à qui est laissé le soin d'arrêter le programme définitif du prochain Congrès.

Chemalé, de Paris, dépose encore les propositions suivantes :

1° Toute section qui voudra présenter à la discussion du prochain Congrès une question en dehors de celles qui viennent d'être proposées pour le programme, devra le faire savoir au Conseil général avant le 31 mars prochain.

2° Tous les mémoires ou documents relatifs aux questions mises à l'ordre du jour devront être adressés à la section spécialement chargée d'organiser le Congrès, jusqu'au 25 août au plus tard.

Ces propositions sont adoptées.

Le Congrès décide de se réunir encore une fois à huit heures du soir.

La séance est levée à six heures et demie.

Douzième séance (samedi 7 septembre 1867, soir)

Présidence de Dupont, de Londres.

La séance est ouverte à huit heures du soir par l'appel nominal.

Palix, de Lyon, Schettel, de Lyon, Chassin, de Villefranche, Rubaud, de Neuville-sur-Saône, et Ailloud, de Valence, déposent sur le bureau une protestation contre un acte arbitraire de la police de Tournon. Voici cette protestation :

« La section de Lyon a à se plaindre d'un abus de pouvoir de la part d'un commissaire de police de Tournon (Ardèche).

« Ce Monsieur, ayant appris qu'une section se formait dans cette localité par l'intermédiaire de la Section de Lyon et des sections voisines, s'est permis de faire arrêter le citoyen Richard, délégué lyonnais. Mais après diverses explications fournies par ce dernier, le commissaire a pourtant eu la courtoisie de le relâcher. Quelques jours après, il faisait comparaître devant lui les adhérents de Tournon et leur faisait déposer leurs cartes. Donc, abus de pouvoir.

« C'est pour ce motif que le délégué Palix et ses co-signataires réclament du Congrès une protestation énergique contre un employé d'administration qui, en outre-passant son mandat, a paralysé l'initiative individuelle et les intérêts moraux et matériels d'un nombre important de citoyens. »

Le Congrès, à l'unanimité, déclare se joindre à la protestation formulée dans cette pièce.

Conformément à ce qui a été décidé à l'ouverture du Congrès, les délégués versent chacun la somme de 2 francs pour couvrir les frais de location de la salle des séances. Le total des versements s'élève à fr. 124.

Tolain, de Paris, demande s'il y a encore d'autres frais.

Favrat, de Lausanne, répond qu'il y a encore au moins une soixantaine de francs de frais divers.

Coullery, de la Chaux-de-Fonds, dit que ces derniers frais ne regardent pas le Congrès et qu'ils seront supportés par les sections de la Suisse romande.

Les divers ouvrages qui ont été déposés sur le bureau pendant la durée du Congrès sont ensuite distribués aux délégués.

De Paepe, de Bruxelles, demande des explications sur le moyen de mettre en pratique le crédit international pour les ouvriers qui se déplacent.

Rubaud, de Neuville-sur-Saône, demande des explications analogues.

Chemalé, de Paris, dit que la chose est mise en pratique à Paris de cette façon : on ne remet pas à l'associé de l'argent, mais on met sur son carnet un visa, qui lui donne droit auprès d'une section étrangère à un crédit de.....

Coullery, de la Chaux-de-Fonds, donne les mêmes renseignements. Il dit que d'ailleurs le règlement général est assez explicite sur cette question.

Chemalé, de Paris, propose de voter des remerciements à la Section de Lausanne, au nom du Congrès international.

Cette proposition est adoptée à l'unanimité.

Des remerciements sont aussi votés aux citoyens Guillaume, secrétaire français du Congrès, et Dupont, président du Congrès, qui se sont acquittés avec tant de zèle de leur rude tâche.

Le procès-verbal est lu séance tenante par De Paepe, de Bruxelles, qui a rempli pour cette fois les fonctions de secrétaire ; il est adopté.

Le séance est levée à 9 heures.

Certifié conforme aux originaux signés par le bureau : L'un des Secrétaires : James Guillaume.

Journée du dimanche 8 septembre

Le dimanche 8 septembre, à 9 heures du matin, les délégués, drapeaux et musique en tête et accompagnés des sociétés ouvrières de Lausanne, s'embarquèrent à Ouchy sur un bateau à vapeur pour faire la promenade au château de Chillon, annoncée dans le programme.

Au retour de cette intéressante excursion, un banquet réunit à 4 heures les délégués et les membres de la Section de Lausanne dans la grande salle du Casino. A ce moment arrivèrent les citoyens Odgers et Cremer, de Londres, membres du Conseil général de l'Association internationale, et délégués par la Reform League anglaise au Congrès de la paix ; ils étaient venus jusqu'à Lausanne pour pouvoir serrer encore la main à leurs amis réunis. Le banquet terminé, des discours et des chants prolongèrent la fête jusqu'à onze heures du soir.

Une partie des délégués avait quitté Lausanne le soir même pour se rendre à Genève au Congrès de la Paix, qui s'ouvrait le lundi 8 septembre. La plupart de ceux qui étaient restés les rejoignirent à Genève le lendemain matin. L'adresse votée au Congrès de la Paix par le Congrès des travailleurs fut présentée par une délégation composée des citoyens Tolain, de Paris, De Paepe, de Bruxelles, et Guillaume, du Locle.

Tableau de présence des délégués

Les chiffres qui suivent les noms indiquent le nombre d'appels qui ont été manqués par les délégués pendant le temps qu'ils ont siégé au Congrès. Il a été fait en tout 15 appels réguliers.

DéléguéAppels manquésDéléguéAppels manqués
Dupont—Blanc4
Lessner5De Paepe3
Kugelmann10Gret3
Büchner10Favrat3
Bürkly5Aviolat6
Liwenthal3Rubaud2
Schlaifer5Vézinaud—
Neubrand2Kästner—
Förderer—Vanza1
Gries4Dupleix1
Kircher5Chemalé—
Hafner—Murat2
Frey—Ailloud2
Krebser4Chassin1
Müller3Schettel2
Becker5Tanari1
Eccarius3Vasseur2
Carter10Klein5
Walton5Coullery—
Swann1Tolain2
Treboux2Aubry2
Quinet—Kunkel1
Monchal—De Beaumont1
Perron—Stampa—
Marly—Raoux12
Garbe—Palix2
Pioley—Lombard-Martin3
Reymond1Lange4
Longuet7Specht1
Guillaume—Stumpf1
Cuendet-Kunz1Ladendorf1
Roth3Allemann—

Rapports lus au Congrès

Seconde partie du volume, avec sa propre page de titre : Rapports lus au Congrès ouvrier réuni du 2 au 8 septembre 1867 à Lausanne, La Chaux-de-Fonds, Imprimerie de la Voix de l'Avenir, 1867.

Rapport du Conseil général

I. Devoirs imposés par le Congrès de Genève (septembre 1866)

Les devoirs qui furent imposés au Conseil général par le Congrès de Genève sont les suivants :

1º Le Congrès adopta une résolution, autorisant les délégués anglais à faire les démarches nécessaires auprès des directeurs des postes en Suisse, en France et en Angleterre, pour obtenir une réduction pour le transport des lettres et imprimés.

Le ministre suisse fut d'accord avec la délégation sur tous les points proposés par elle, mais il fit remarquer que le gouvernement français entravait toute réforme en ce sens.

En France, les délégués ne purent obtenir audience du directeur des postes.

En Angleterre, le gouvernement ne consentit qu'à recevoir un mémoire exposant les faits. Ce travail fut rédigé par le Conseil général, qui attend une réponse.

2º La publication des travaux du Congrès, avec les lettres et mémoires, en plusieurs langues ;

3º La publication d'un bulletin périodique, dans les différentes langues, renfermant tout ce qui pouvait intéresser l'Association internationale ; de fournir toute information concernant le travail dans les différents pays, et des rapports sur les sociétés coopératives et sur la position sociale des travailleurs ;

4º Le Conseil général fut aussi requis de faire une enquête statistique sur le travail, contenant des rapports détaillés et spéciaux sur chaque branche de l'industrie et de l'agriculture et embrassant tous les pays civilisés.

Pour mettre le Conseil à même de remplir ces devoirs, une cotisation annuelle de 30 centimes par membre fut votée par le Congrès, ainsi qu'une rémunération de 2 livres par semaine pour le secrétaire général ; le choix de ce dernier fut laissé au Conseil général.

Lorsqu'après le retour des délégués, le Conseil commença ses travaux, il reçut la nouvelle que plusieurs documents importants avaient été saisis à la frontière française, sur la personne de Jules Gottraux, par les agents de police.

Le secrétaire général fut requis d'écrire au ministre de l'intérieur en France pour obtenir la restitution des dits documents. Cette lettre étant restée sans réponse, une demande fut adressée au ministre des affaires étrangères anglais ; lord Stanley envoya les instructions nécessaires à lord Cowley, ambassadeur anglais à Paris, pour obtenir la restitution des documents.

Au bout de quelques jours, ces documents nous furent rendus avec un paquet de journaux : La Tribune du Peuple, lequel paquet avait évidemment dû être saisi sur une autre personne.

Cet incident occasionna au Conseil un retard de plusieurs mois pour la publication des travaux du Congrès.

Les documents furent remis au sous-comité, afin qu'il préparât le rapport officiel.

Le Conseil général n'ayant pas d'argent pour payer le secrétaire général, le travail incomba aux membres assez dévoués pour l'accomplir en dehors de leurs travaux ordinaires, ce qui nécessita plus de temps.

Lorsque ce travail fut fait, le plus bas prix qui fut demandé pour l'imprimer fut de fr. 1000 pour 1000 exemplaires en une seule langue.

Pour que le Conseil général exécutât la résolution du Congrès, une dépense immédiate de fr. 3000 était nécessaire ; l'argent en caisse à ce moment se montait à fr. 22.90.

Le Conseil général fit un appel aux sociétés anglaises adhérentes pour le paiement des cotisations.

Les Cigariers de Londres et les Rubaniers de Coventry et du Warwickshire seuls répondirent.

Le Conseil exécutif de ces derniers, avec un zèle à remplir ses obligations que nous devons signaler, sans argent en caisse et ayant la plupart de ses membres sans travaux, fit une levée de fonds extraordinaire parmi ceux qui travaillaient.

Le Conseil général ayant épuisé tous les moyens pour publier le rapport du Congrès, tant en France qu'à l'étranger, accepta du citoyen Collet, le rédacteur du Courrier International et du Workingman, l'offre de le publier dans ces deux journaux hebdomadaires, en français et en anglais ; il s'engagea en outre à faire stéréotyper les clichés pour pouvoir publier ce rapport en brochures et à partager avec le Conseil général tous les bénéfices, quoiqu'il acceptât d'avance pour lui toutes les pertes.

A l'annonce faite par ces journaux de la publication du Congrès de Genève, le gouvernement anglais, qui depuis plusieurs années les laissait paraître sans obstacles, trouva le prétexte pour en interrompre la publication, en demandant au citoyen Collet de fournir deux cautionnements de plusieurs milliers de francs. Cette formalité retarda jusqu'au 9 mars la publication. Depuis, le citoyen Collet a su, de source certaine, que cet incident avait eu lieu à l'instigation du gouvernement français.

Ceci, joint à la saisie du mémoire des délégués parisiens, fait voir clairement le parti auquel s'est arrêté le gouvernement français à l'égard de l'Association internationale.

Les numéros du Courrier international contenant ce rapport furent envoyés gratis à tous les correspondants de l'Association. La traduction en allemand fut forcément laissée de côté, le Conseil général n'ayant aucune facilité pour la faire.

Quoique le tout soit stéréotypé, le manque de fonds a empêché, jusqu'à ce jour, la publication en brochures, ce qui est cependant demandé avec instance par tous nos correspondants.

Pour tourner ces difficultés, un des membres du Conseil avança 100 francs pour l'impression de 1000 exemplaires des carnets, contenant le Pacte Constitutif et les Règlements : 800 de ces carnets furent envoyés, mais ils furent saisis par la police française ; cette perte vint encore aggraver la situation du Conseil général, situation d'autant plus précaire qu'il était harcelé de toutes parts pour la dette de plus de mille francs, contractée en 1865 et 1866 ; car bien que le Congrès de Genève eût reconnu cette dette solidaire, il n'avait indiqué aucun moyen efficace pour l'éteindre.

Dans ces circonstances, il était de toute impossibilité pour le Conseil de publier aucun rapport ou bulletin périodique, ainsi que l'avait voté le Congrès ; la conséquence fut l'abandon forcé de l'enquête statistique pour l'année 1867, car, pour être efficace, cette enquête ne peut être restreinte aux sociétés adhérentes, elle doit embrasser toutes les branches de la production dans toutes les localités. Ce travail, demandant des pertes de temps considérables et des dépenses très-élevées, ne pouvait être fait par le Conseil général dans la situation pécuniaire où il se trouvait.

II. Rôle de l'Association Internationale des Travailleurs dans la lutte entre le Capital et le Travail

Les nombreux services rendus par l'Association dans les différentes luttes entre le capital et le travail, dans les divers pays où elles ont eu lieu, démontrent suffisamment la nécessité d'une telle association. Lorsque les ouvriers refusaient d'accepter les conditions arbitraires des capitalistes anglais, ceux-ci les menaçaient de les remplacer par des bras appelés du continent. La possibilité d'une pareille importation a suffi plusieurs fois pour faire céder les ouvriers. L'action du Conseil a empêché que ces menaces ne fussent faites publiquement comme autrefois. Lorsque de pareils faits se présentent, il suffit de la plus légère indication pour déjouer les plans des capitalistes. Survient-il une grève ou un lock-out 1, parmi les sociétés adhérentes à l'Association, les ouvriers de tous les pays sont immédiatement informés de l'état de choses, et conséquemment mis en garde contre les offres des agents des capitalistes. Néanmoins, cette action n'est pas seulement circonscrite aux sociétés adhérentes, car le concours de l'Association est acquis à toutes celles qui le réclament.

Parfois les capitalistes réussissent à attirer quelques ignorants qui les abandonnent aussitôt qu'ils sont instruits de leurs droits et de leurs devoirs.

Le capital ne considère l'ouvrier que comme une machine à production, rien de plus ; le dernier lock-out de vanniers de Londres en offre un exemple frappant. Voici les faits. Les patrons vanniers de Londres déclarèrent à leurs ouvriers qu'ils eussent à dissoudre leur société et à accepter une diminution dans un délai de trois jours, leur annonçant que faute de ce faire par eux, à l'expiration de ce délai, les ateliers leur seraient fermés. Devant un fait aussi brutal, les ouvriers se révoltèrent et déclarèrent ne pas accepter ces conditions ; les patrons avaient prévu le cas, car des agents étaient partis pour la Belgique et ramenaient des ouvriers... Ces ouvriers furent parqués sous les arches du chemin de fer, dans un des quartiers de Londres (Bermondsey). Là ils devaient travailler, manger et dormir, sans sortir, afin d'éviter tout contact avec les autres ouvriers. Mais le Conseil général parvint à franchir le cordon sanitaire institué par les patrons, et, par un stratagème, s'introduisit auprès des ouvriers belges ; le lendemain ces ouvriers ayant compris leur devoir retournaient en Belgique, indemnisés de leur temps perdu par la société des vanniers de Londres. Comme ils partaient, arrivait justement un autre bateau chargé d'autres ouvriers ; mais cette fois ils furent reçus par nous et ils repartaient par le bateau suivant. Il fut impossible après cela aux patrons de se procurer d'autres ouvriers : le résultat fut que les patrons se virent forcés de laisser les choses telles qu'elles étaient précédemment.

En conséquence de l'appel fait par le Conseil aux sociétés anglaises, les bronziers de Paris reçurent un appui moral et matériel dans leur grève ; d'un autre côté, les tailleurs de Londres reçurent un pareil appui des ouvriers du continent.

Le Conseil intervint avec autant de succès dans la grève des terrassiers, treillageurs, coiffeurs, zingueurs et graveurs sur bois.

III. Section anglaise

A. Propagande

En Angleterre, si la propagande n'a pas été aussi active que l'année dernière, les raisons en sont faciles à déduire de ce qui suit : ce n'est jamais par l'initiative du gouvernement qu'un pas est fait dans la voie libérale, ce n'est que lorsque de longues agitations ont passionné les masses qu'il cède enfin à la pression populaire, témoin la question de réforme électorale et du droit de réunion dans les parcs.

Les travailleurs anglais attachent une grande importance, avec raison, à la question électorale ; ils sacrifient leur temps et leur énergie à organiser d'imposantes manifestations, dont la force morale en impose au gouvernement et le force à donner satisfaction au vœu populaire.

Pendant qu'ils réclamaient énergiquement leurs droits de citoyens, il était impossible au Conseil général d'appeler l'attention des ouvriers sur les questions sociales, dont ils n'entrevoyaient l'issue que dans un avenir lointain.

Les membres anglais du Conseil général, qui devaient le plus nous aider dans notre œuvre de propagande, ne pouvaient se tenir à l'écart de ce mouvement que nous avions créé et qu'ils devaient conduire. Le succès a répondu à leurs efforts, et l'année 1867 sera à jamais célèbre dans les annales de la classe ouvrière anglaise.

Cependant, si la propagande n'a pas été aussi active qu'elle aurait dû l'être, par les raisons que nous avons données ci-dessus, elle ne fut pas arrêtée un seul instant. Les formalités à remplir pour obtenir l'adhésion des sociétés ouvrières demandent beaucoup de temps ; la constitution démocratique des Trade's Unions ne permet pas au Comité exécutif de prendre une décision sur une question importante sans que toutes les branches l'aient préalablement discutée.

Voici le mode à suivre pour obtenir l'adhésion d'une société. On écrit au comité le but de la demande. Le Comité fixe un jour pour recevoir une députation. Si la question est prise en considération, le Comité la soumet à ses branches ; alors il faut attendre un, deux et souvent trois mois avant de connaître le résultat. Il ne faut pas conclure de ce que nous venons de dire que le comité d'une société puisse seul proposer ou rejeter une proposition, car très souvent des branches ont adhéré à l'Association internationale sans la participation du comité.

Depuis le Congrès de Genève, plus de vingt des grandes sociétés ouvrières ont accueilli favorablement les députations du Conseil général ; il en attend le résultat de jour en jour. D'autres sociétés ont remis leur adhésion à un temps plus opportun ; une seule a refusé son adhésion, se basant sur ce que l'Association internationale s'occupait de questions politiques.

B. Cotisations

Cette question a occupé pendant longtemps le Conseil général. Pendant que cette question était en litige, le Comité exécutif des maçons se joignait à l'Association et votait une cotisation annuelle de 1 livre.

En mars 1865, une députation fut envoyée par le Conseil général à la Conférence des cordonniers anglais, où la résolution suivante, proposée par les délégués de Birmingham et de Hull, fut votée à l'unanimité : « La Conférence accepte les principes de l'Association internationale, déclare s'y joindre et engage tous les membres présents à faire tous leurs efforts pour les propager. » La question de la cotisation fut soulevée, mais non résolue. Quelque temps après, le Conseil général décidait qu'un diplôme d'adhésion serait remis à toute société qui se joindrait à l'Association ; la société devait payer un droit d'entrée de 5 shillings 2 et le Conseil général laissait à la libéralité des sociétés de décider dans quelles proportions elles pourraient nous aider.

L'argent donné par les sociétés était un don de leur part pour défrayer le Conseil général des frais de délégation au Congrès de Genève.

Le Comité des cordonniers donna 5 livres à cet effet.

Afin de régulariser cette situation, le Conseil général proposa une cotisation uniforme pour chaque membre.

Le Congrès de Genève décida que la cotisation annuelle serait fixée à 30 centimes.

Après le Congrès, les délégations envoyées par le Conseil près des sociétés anglaises rencontrèrent un obstacle insurmontable dans le prix élevé de cette cotisation.

Dans cette situation, le Conseil décida, dans sa séance du 9 octobre, d'abaisser à 5 centimes la cotisation annuelle. La Société des cordonniers (Amalgamated Cordwainers Association) nous annonça que la résolution qui avait été prise dans la Conférence de 1865 avait été retirée par la Conférence de 1867 ; cette résolution était de souscrire pour une somme annuelle de 5 livres.

Le Comité exécutif des maçons nous donna 1 livre pour l'année 1867, comme il l'avait fait déjà pour l'année 1866 ; mais il ne nous a pas encore annoncé si toute la Société était adhérente ou non.

La Société des cordonniers comptait l'année dernière 5,000 membres, celle des maçons de 3,000 à 4,000.

Deux appels ont été faits par le Conseil, pour le paiement des cotisations pendant l'année 1867, à toutes les sociétés adhérentes. Quelques-unes ont payé, d'autres ne l'ont pas encore fait ; mais aucune, excepté celle des cordonniers, n'a décliné ses obligations.

La Société des charpentiers et menuisiers réunis a, tout récemment, pris la résolution de contribuer pour 2 livres par an aux fonds du Conseil général. La question se discute en ce moment dans les branches pour savoir si toute la Société fera partie de l'Association internationale. Cette Société, qui compte plus de 9000 membres, a des branches dans toute l'Angleterre, le pays de Galles, l'Ecosse et l'Irlande.

Voici la liste des Sociétés adhérentes anglaises et les sommes versées par elles dans le courant de l'année écoulée depuis le dernier Congrès.

Fonds versés par la Section britannique.

1866 Livres1866 Shillings1866 Sous1867 Livres1867 Shillings1867 Sous
Arbeiter Bildungs Verein2
Branche française de Londres49
Section centrale des exilés polonais410
Exécutive des ouvriers maçons1
Première Loge des ouvriers maçons8
Les ébénistes (Alliance)101134
Les ébénistes (West-End)517
Les relieurs83176
Les tonneliers66
Comité exécutif des cordonniers5
Section des cordonniers (Darlington)5
Section des cordonniers (Nottingham)521
Les cigariers519
Les rubaniers de Coventry519
Les coffretiers154
Les cordonniers de Kendal518
Les cordonniers pour dames (West-End)610
Les ouvriers tailleurs de Londres3
Les tailleurs de Darlington518

Sociétés affiliées depuis le Congrès.

Entrées (shillings)Cotisations LivresCotisations ShillingsCotisations Sous
Les vanniers de Londres5
Les imprimeurs sur étoffes du Lancashire5218
Les carrossiers de Londres5
Les tapissiers pour carrosserie (Globe)5110 ½
Id. id. (Crown)55
Les tisserands (tissus élastiques)55
Les terrassiers unis5
Les vernisseurs pour ameublement5
Facteurs d'orgues521
Dessinateurs et graveurs sur bois5
Comité exécutif des charpentiers2
Corroyeurs Unis
Ferblantiers

Fonds votés pour la délégation.

LivresShillingsSous
Cordonniers pour dames (West-End)410
Cigariers de Londres11
Les tisserands (tissus élastiques)1

La différence qui existe entre les deux années pour les fonds peut s'expliquer par cette raison : en 1866, les sommes furent votées pour envoyer des délégués à Genève, tandis que cette année les fonds ne sont affectés qu'aux frais d'administration.

L'année dernière, comme nous l'avons déjà dit, nous avait créé des dettes ; ces dettes, le Conseil général les a amorties le plus qu'il lui a été possible.

La raison pour laquelle les sociétés adhérentes n'ont pas encore payé leurs cotisations et pourquoi d'autres n'ont pas encore voté des fonds pour le Congrès s'explique par la stagnation du travail, les nombreuses grèves, les lock-out et surtout par le mouvement électoral, puis en dernier lieu par la grève des tailleurs de Londres, laquelle absorbe en ce moment les ressources des Trade's Unions.

Le Conseil général a reçu de nombreuses lettres de sociétés qui constatent cet état de choses et regrettent de ne pouvoir nous aider pécuniairement.

IV. Sections continentales et américaines

France

La mission du Conseil général est de correspondre avec les branches individuelles dans les pays où des lois restrictives empêchent de former un centre d'action avec sécurité : telle est, par exemple, la situation de la France.

On a déjà vu plus haut que toutes les tentatives faites par le Conseil général, pour faire entrer en France les carnets contenant les Statuts et Règlements de l'Association internationale, avaient échoué par le fait de l'autorité française qui s'est emparée de notre propriété quand aucun motif ne justifie cette violation du droit. Mais les entraves apportées par l'administration française ne s'arrêtèrent pas là. Ce fut en vain que nos correspondants demandèrent l'autorisation de faire imprimer nos Statuts et Règlements : le refus le plus obstiné fut toujours la seule réponse qu'ils obtinrent.

Le Comité lyonnais, qui, en 1866, avait pu avoir des réunions de plus de 500 membres, ne put, après le Congrès de Genève, obtenir de réunion générale.

La courageuse persévérance des membres lyonnais auprès des agents administratifs a eu pour résultat de démontrer aux plus aveugles jusqu'à quel point le gouvernement français voulait l'affranchissement du travailleur.

Chose remarquable à constater, ces entraves, ces tracasseries mesquines, n'ont pas arrêté un instant le progrès de notre association.

Vienne (Isère), qui atteignait à peine le chiffre de 80 membres, en compte aujourd'hui plus de 500.

A Neuville-sur-Saône, une de nos branches a fondé une Société coopérative de consommation et a, par ce fait, appelé les ouvriers des campagnes à la pratique de la vie sociale, chose à laquelle on les considérait jusqu'alors comme antipathiques.

Notre correspondant de Caen nous annonce que dans cette ville l'union des travailleurs s'affirme chaque jour davantage. Grâce à cette entente, les Bourreliers, les Mécaniciens, les Tanneurs, les Selliers et les Forgerons, etc., ont pu obtenir la diminution d'une heure de travail par jour, sans réduction de salaire.

A Fuveau (Bouches-du-Rhône), l'Association internationale compte de nombreux adhérents parmi les mineurs, dont la récente grève a fait tant de bruit.

A la date du 5 août dernier, le Conseil général recevait la nouvelle de la formation d'un Comité à Fuveau même. Ce résultat est dû à la courageuse propagande du citoyen Vasseur, membre du Comité de Marseille, qui nous écrivait le 21 juillet dernier : « Une lutte est engagée entre le capital et le travail, lutte à la fois triste et comique : d'un côté une bande d'administrateurs et d'employés faisant la propagande en voiture pour détourner les ouvriers de l'Association internationale, et de l'autre une poignée d'hommes énergiques et de dévouement, luttant sans cesse contre les attaques de nos adversaires et faisant circuler des idées d'indépendance et de justice dans les rangs des travailleurs. » Puis il ajoute en terminant : « Nul pouvoir humain ne pourrait arracher les idées d'émancipation que nous avons jetées dans le pays, car nos adversaires ont à combattre deux choses bien difficiles à vaincre : le droit et la volonté. »

En résumé, le travailleur comprend que vouloir c'est pouvoir, et qu'il ne doit compter que sur lui-même pour son complet affranchissement politique et social.

Voici la liste des branches existantes au dernier Congrès et le montant des sommes versées par elles en 1866 et 1867.

Sommes verséesLivresShillingsSous
Paris4
Caen1
Lyon1112
Bordeaux39
Rouen45
La Guadeloupe
Vienne576
Neuville-sur-Saône153
Pantin
Saint-Denis
Puteaux
Neufchâteau
Lisieux
Condé-sur-Noireau
Harcourt-Thierry
Granville
Argentan
Nouvelles branches formées depuis le Congrès
Les relieurs de Paris144
Castelnaudary
Auch
Orléans
Nantes
Villefranche
Marseille
Fuveau
Le Havre
Alger

Suisse

En Suisse, nous avons reçu seulement les correspondances du Comité central. Là, comme en Angleterre, le travail de l'Association internationale est de faire adhérer les sociétés ouvrières et d'obtenir le plus possible d'adhésions particulières ; seulement nous ferons remarquer qu'en Suisse les sociétés ouvrières comprennent moins de membres dans chacune d'elles qu'en Angleterre.

Voici le nom des villes où des branches ont été formées :

Genève, Carouge, Lausanne, Vevey, Montreux, Neuchâtel, la Chaux-de-Fonds, le Locle, Sainte-Croix, Saint-Imier, Sonvillier, Bienne, Moutier, Beaucourt, Zurich, Wetzikon, Bâle, Berne, Tramelan, les Breuleux et les Bois.

Argent reçu de ces branches en 1866 et 1867.

Sommes verséesLivresShillingsSous
Genève (Section romande)4
Genève (Section allemande)179
Chaux-de-Fonds24
Locle1710

Belgique

Rapport du Secrétaire correspondant pour la Belgique au Conseil général de l'Association internationale des Travailleurs.

Citoyens,

Ma correspondance avec la Belgique date de la grève des vanniers. J'écrivis à ce sujet une lettre au citoyen Vandenhouten, qui a paru huit jours après dans la Tribune du Peuple ; je lui donnais avis, au nom du Conseil général, du départ de Londres d'un agent des patrons vanniers pour embaucher des vanniers belges ; je lui disais que la puissance de notre organisation devait déjouer les plans de cet agent et que la solidarité obligeait les ouvriers belges de refuser tout embauchage, afin d'assurer la victoire à leurs frères anglais.

J'informai ensuite le citoyen Vandenhouten du rembarquement des quelques vanniers belges venus à Londres sur la foi de promesses faites, mais non tenues par les patrons, et des sentiments fraternels des vanniers anglais ; je faisais ressortir dans cette lettre combien l'action du Conseil général avait contribué au triomphe des ouvriers sur les patrons.

J'eus avec le citoyen Brismée une correspondance au sujet de l'impression du compte-rendu du Congrès de Genève. Cette correspondance ne put aboutir à rien, dans ce sens que, sur l'avis du Conseil général, je lui demandai un crédit qu'il ne pouvait faire. Ma dernière lettre à ce sujet resta sans réponse ; sans doute il en coûtait trop au citoyen Brismée, dont le dévouement est bien connu, d'être obligé de nous refuser formellement ; c'est ainsi que j'interprète son silence.

J'ai envoyé au citoyen Vandenhouten une lettre du Conseil général au sujet des cigariers belges, en le priant de donner à cette lettre toute la publicité possible ; je fis de même pour les résolutions du Conseil général au sujet de la visite du czar à Paris. J'ai informé le bureau de Bruxelles de la décision du Conseil général au sujet de la grève des tailleurs de Londres, recommandant aux tailleurs belges de ne point venir à Londres pour travailler dans les ateliers en grève, et à tous les ouvriers belges de faire acte de solidarité en aidant matériellement les tailleurs de Londres.

J'ai envoyé à Liége au citoyen Dewitte, faubourg Saint-Gilles, nº 6, et à Bruxelles au citoyen Vandenhouten la circulaire du Conseil général au sujet du Congrès de Lausanne, avec prière de lui donner la plus grande attention et la plus grande publicité.

Enfin j'ai fait tout ce que le Conseil m'a dit de faire et j'ose dire que je n'ai jamais reçu aucun reproche de la Belgique. Je joins à ce bref rapport les quelques lettres que j'ai reçues. Quant aux frais de correspondance, j'ai cru que je pouvais parfaitement faire ce petit sacrifice pour l'Association.

Salut et fraternité !

BESSON.

Allemagne et Italie

L'Allemagne est encore dans un état anormal, peu favorable au développement de notre Association. Cependant le citoyen J.-Ph. Becker, président de la Section allemande à Genève, a réussi à y fonder plusieurs branches, sur lesquelles nous n'avons quant à présent aucun détail particulier.

En Italie, des sociétés ouvrières sont régulièrement constituées à Naples, Milan et Gênes; nous sommes en correspondance avec elles, mais aucune cotisation ne nous est encore parvenue.

Amérique

En Amérique, deux nouvelles branches ont adhéré à l'Association internationale ; nous sommes en correspondance avec le Labour National Union's Committee (Société nationale du travail), ainsi qu'avec le président de l'International Ironmoulders' Union (Union internationale des fondeurs en fer).

Rapport annuel du Secrétaire pour l'Amérique, attaché au Conseil général de l'Association internationale des travailleurs. (Septembre 1866 au 27 août 1867.)

Le premier événement qui appartient à mon ressort après mon entrée dans la position de secrétaire pour l'Amérique, a été l'arrivée, en Angleterre, du numéro pour le mois de septembre 1866 du Ironmoulder's International Journal (journal international des mouleurs en fer), publié à Philadelphie par W.-H. Sylvis, en même temps président de l'Union internationale des mouleurs en fer.

Ce numéro contenait un rapport étendu du premier Congrès national des travailleurs des Etats-Unis, qui venait d'être tenu à Baltimore dans le courant du mois précédent. Un résumé des procès-verbaux de ce Congrès et les résolutions prises ont été reproduits dans le Commonwealth (République) de Londres, dans le cours d'octobre 1866. Il ressortait de là que le Congrès de Baltimore avait appris la réunion prochaine d'un Congrès analogue des travailleurs de l'ancien monde à Genève et qu'il avait voté à l'unanimité que la Commission exécutive de l'Union nationale des travailleurs, organisée par le dit Congrès, était autorisée à envoyer un délégué au Congrès européen des travailleurs pour 1867, c'est-à-dire à Lausanne.

Par le même journal, j'appris que le secrétaire pour l'étranger de l'Union nationale des travailleurs était un citoyen nommé William Gibson, dont l'adresse aurait été New-Haven, dans le Connecticut. Ce n'est que depuis le commencement d'août de cette année que j'ai découvert que l'on s'était trompé sur l'adresse du citoyen Gibson, laquelle est Norwich (Connecticut) et non pas New-Haven. Cette erreur de la part des compilateurs du rapport du Congrès a été presque fatale aux opérations de mon département.

Au reste, je n'essayai pas à l'instant d'entrer en correspondance avec le secrétaire Gibson, parce que je pensais que le début de cette correspondance devait être l'envoi du compte-rendu officiel des transactions du Congrès de Genève. Les causes du retard de la publication de ce rapport ont été déjà racontées dans le compte-rendu général du Conseil général.

Vers décembre 1866, le citoyen Orsini s'approcha du Conseil général et nous communiqua les noms de cinq socialistes européens demeurant à New-York, avec lesquels il nous pria d'ouvrir une correspondance. Il nous pria encore de leur envoyer des pleins pouvoirs pour agir dans l'intérêt de l'Association dans les Etats-Unis.

Cinq lettres, accompagnées de pleins pouvoirs dans le sens indiqué, ont été expédiées aux cinq citoyens nommés par Orsini, mais ni moi ni le Conseil général nous n'avons jamais reçu de réponse à aucune de ces lettres.

Ainsi, ma première ouverture échoua. Orsini, du reste, a fait savoir au Conseil général que l'on commençait à prendre beaucoup d'intérêt à notre Association à New-York et que Wendell Phillips, le grand orateur abolitioniste du Massachusetts, avait fait l'offre de donner des conférences au profit de la caisse de notre Association, dès que l'on lui eut montré que les objets et les chefs de l'Association étaient dignes de ce dévoûment.

Orsini ajouta que James Stephens, le démocrate et patriote d'Irlande, s'était fait inscrire à New-York au nombre des membres de notre Association.

En mars 1867, le compte-rendu des transactions du Congrès de Genève, en anglais, commença de paraître dans l'International Courier, de Londres. Dès que quatre numéros de cette série eurent paru, c'est-à-dire en avril, j'expédiai ces quatre numéros de l'International Courier à quatre personnes, savoir : une série au secrétaire Gibson, à son adresse supposée ; une autre série à W.-H. Sylvis ; une troisième au rédacteur de la Voice, journal quotidien publié à Boston (Massachusetts) et dévoué aux intérêts des ouvriers, et une quatrième au rédacteur du Workingman's Advocate, de Chicago (Illinois), l'organe principal des ouvriers des Etats occidentaux de l'Union américaine. J'ai accompagné les journaux expédiés au secrétaire Gibson d'une lettre qui exprimait la haute importance attachée par le Conseil général à une intimité de rapports et à une fréquence de communications entre lui et la Commission exécutive de l'Union nationale des travailleurs.

Cette lettre est restée sans réponse et je n'ai reçu nul accusé de la réception des journaux. L'explication très simple de cet insuccès est que la lettre et les journaux avaient été adressés à New-Haven au lieu de Norwich.

L'expédition de ces documents n'a produit qu'un seul bon résultat. Le rédacteur de l'International Courier, à Londres, a commencé vers le mois de mai de recevoir des exemplaires du Workingman's Advocate, de Chicago, et un échange des deux journaux a eu lieu. A partir de cette époque, le rédacteur de l'International Courier, Joseph Collet, a donné à ses lecteurs toutes les semaines des extraits des colonnes du Workingman's Advocate, de Chicago.

La publication du compte-rendu des transactions du Congrès de Genève a été terminée le 1er mai ; j'expédiai la suite de ce compte-rendu aux quatre adresses susmentionnées.

Des extraits de ce compte-rendu ont été reproduits dans le Workingman's Advocate, de Chicago. Je n'ai aucun moyen de savoir si l'un ou l'autre des deux autres journaux en ont inséré des extraits ou ont fait des observations à son égard.

Pendant le cours du printemps, le Conseil général, sur la demande du bureau de correspondance de Lyon, s'est occupé de la question de l'émigration aux Etats-Unis d'un grand nombre des tisseurs en soie de cette ville. Le bureau de Lyon nous avait appris que beaucoup de tisseurs en soie, mécontents de leur sort chez eux, avaient envie d'émigrer aux Etats-Unis pour y implanter leur industrie. Seulement, ils désiraient savoir si quelques capitalistes américains voudraient avancer les frais de voyage et de premier établissement. Sur ces entrefaites, le Conseil général m'a chargé d'écrire à ce sujet à plusieurs journaux d'Amérique et à plusieurs hommes d'Etat. J'obéis à ces ordres ; les lettres furent portées en Amérique par un Polonais, nommé Koszek, qui partait pour New-York. Point de réponse encore une fois ! Je n'ai jamais reçu de nouvelles de Koszek depuis son départ.

En juin, j'ai été chargé par le Conseil général d'écrire à W.-H. Sylvis pour demander de l'aide pour les tailleurs de Londres qui s'étaient mis en grève. J'ai écrit le 11 juin. Je saisis cette occasion pour exprimer à Sylvis mon chagrin de ce que je n'avais pas reçu un mot de réponse du secrétaire Gibson. Je le priai de me donner le nom et l'adresse d'un autre membre du Comité de l'Union nationale des travailleurs.

Sa réponse, datée du 25 juin, me fit part des raisons pour lesquelles les métiers en fer américains n'étaient pas en état de secourir les tailleurs grévistes de Londres. Il me communiqua également le nom et l'adresse de William-J. Jessup, de New-York, un zélé promoteur de l'Union nationale des travailleurs.

Dès que j'eus communiqué cette lettre au Conseil général, le Conseil me chargea d'écrire sans retard à William Jessup pour lui apprendre la date du Congrès de Lausanne et pour lui dire le plaisir que le Conseil général éprouverait de voir à Lausanne un délégué américain. En conséquence, j'écrivis le 19 juillet. Dans ma lettre je racontai les circonstances ayant trait à mes efforts impuissants à propos du secrétaire Gibson et en même temps j'expédiai à Jessup le compte-rendu officiel du Congrès de Genève.

A cette lettre j'ai reçu une réponse datée du 9 août. Cette réponse constate la satisfaction que Jessup a ressentie du projet de communiquer avec les travailleurs du continent et de la Grande-Bretagne. Il regrette les délais qui ont eu lieu en conséquence de la méprise, quant à l'adresse du secrétaire Gibson. Il regrette aussi que la date de la réunion du Congrès de Chicago (le 19 août) soit si rapprochée de celle du Congrès de Lausanne, qu'il sera trop tard pour qu'il soit possible d'envoyer un délégué en Europe. Toutefois, j'ai lu récemment un article du Workingmans Advocate de Chicago qui déclare que la question d'envoyer un délégué à Lausanne sera une des premières qui fixeront l'attention du Congrès de Chicago.

Il me promet de communiquer ma lettre du 19 juillet au Congrès de Chicago, « à cause de son importance » et d'expédier au Conseil général les journaux qui contiendront le meilleur compte-rendu des procès-verbaux du Congrès de Chicago. Il dit qu'il veut continuer sa correspondance avec le Conseil général, quand même il ne serait pas réélu au poste de vice-président de l'Union nationale, parce qu'il est encore secrétaire pour la correspondance de l'Union des travailleurs de New-York. Il accueille ma proposition d'échanger avec lui les journaux qui sont les organes des classes ouvrières. Tel est un abrégé imparfait de sa lettre intéressante et chaleureuse.

Au commencement de ce mois, le citoyen Marx m'a remis une lettre de F.-A. Sorge, qui annonçait la formation d'une branche de notre association à Hoboken, New-Jersey.

Vers le même temps, le rédacteur de l'International Courier de Londres m'a montré l'adresse (en brochure) de la Commission exécutive de l'Union nationale des travailleurs aux ouvriers des Etats-Unis, à l'effet d'en convoquer les représentants au Congrès de Chicago. Sur la couverture de cette brochure je trouvai le nom et l'adresse en manuscrit du secrétaire William Gibson, et alors seulement je compris que j'avais été induit en erreur à l'endroit de son adresse. Je déplore la perte de temps précieux produite par cette erreur. Pour me consoler, je répète le proverbe : « Mieux vaut tard que jamais! »

Voilà le récit de mes tentatives, qui n'ont guère, jusqu'à présent, été couronnées de succès. Toutefois, je laisse les choses dans une position pleine de promesses pour l'avenir.

Je dois toucher maintenant à deux autres sujets.

Les efforts des ouvriers américains pour se conquérir plus de temps libre, efforts qui sont connus sous le nom du « mouvement de huit heures » fixèrent l'attention du Congrès de Genève. Ainsi je ne crois pas déplacé de récapituler très-succinctment ce que je sais sur le progrès qu'on a fait à cet égard pendant les derniers douze mois. L'agitation a mûri avec une grande vitesse et a trouvé un écho immédiat dans le Corps Législatif à Washington et dans les assemblées législatives des états particuliers. Dans la Chambre des députés fédérale, un projet de loi pour les huit heures concernant les travaux entrepris par le gouvernement fédéral, n'a été ajourné que par égalité de voix.

Plusieurs des législatures d'Etats ont statué que, en l'absence d'un contrat spécial, le jour de travail ne consiste qu'en huit heures. Dans l'Etat de New-York, cette loi a été votée, mais les ouvriers de New-York n'ont pas encore osé demander qu'elle soit exécutée. Les ouvriers de cet Etat se sont tout récemment réunis dans un congrès spécial, à l'effet de délibérer sur la conduite qu'ils doivent tenir dans ces circonstances. Enfin on a résolu qu'une demande universelle et simultanée pour l'exécution de la loi sera faite le premier novembre prochain, sans réduction de salaire si possible, mais en acceptant une réduction s'il est nécessaire. La majorité des délégués, à en juger par les discussions, manifestent leur assentiment à une réduction de salaire.

Dans l'Etat de Californie, on n'a pas encore voté une loi pour les huit heures. Néanmoins, pendant les 19 mois qui ont précédé juillet dernier, le système des huit heures y a prévalu en effet. Les derniers renseignements de cet Etat disent que les patrons se sont mis en grève contre le nouvel ordre de choses, et qu'une grande cessation de travail a été la conséquence de ces tentatives réactionnaires.

Je suis bien aise d'annoncer au Conseil qu'à partir du 1er janvier prochain, l'affranchissement d'une lettre ordinaire sera réduit de la moitié, c'est-à-dire de un shilling à six pence. Je parle exclusivement des lettres échangées entre le Royaume-Uni et les Etats-Unis. Un traité à cet effet vient d'être conclu entre les deux gouvernements.

PETER FOX,

Secrétaire pour l'Amérique, auprès du Conseil général de l'Association internationale des travailleurs.

V. Remarques générales

L'année écoulée depuis le dernier Congrès a été signalée par un incessant combat entre le capital et le travail : en Amérique, en Angleterre, en France, en Belgique, les grèves, les lock-out et la persécution contre les travailleurs ont été à l'ordre du jour.

Le capital persécute le travailleur avec tenacité et violence, car il sent instinctivement que le jour est proche où le travail prendra la place qui lui est légitimement due.

Une Société, dans les Etats-Unis, a dépensé 70,000 dollars pour défendre le droit à la vie contre les envahissements du capital.

En Angleterre, il a été décidé dans les Courts of Law (cours de justice), que le vol des fonds des Trade's Unions (unions ouvrières) n'était pas punissable. Une commission d'enquête officielle sur les Trade's Unions a été instituée en vue de les détruire ou tout au moins de les entraver.

Le dernier procès fait par les patrons tailleurs de Londres aux ouvriers, la condamnation des ouvriers tailleurs de Paris, le massacre des ouvriers mineurs à Marchiennes (Belgique), sont des faits qui démontrent clairement que la société n'est composée que de deux classes hostiles l'une à l'autre, les oppresseurs et les opprimés, et que la solidarité entre tous les travailleurs du monde peut seule nous donner l'affranchissement intégral, qui est le but que poursuit l'Association internationale des travailleurs.

Nous terminons par ces mots : « Travailleurs de tous les pays, unissons-nous ! »

Au nom du Conseil général :

ODGERS, président.

ECCARIUS, secrétaire général.

W. DELL, trésorier.

SHAW, secrétaire trésorier.

Secrétaires correspondants :

E. DUPONT pour la France.

K. MARX pour l'Allemagne.

ZABICKI pour la Pologne.

A. JUNG pour la Suisse.

P. FOX pour l'Amérique.

BESSON pour la Belgique.

CARTER pour l'Italie.

P. LAFARGUE pour l'Espagne.

HANSEN pour le Danemark.

Rapports des sections

Un fort petit nombre de sections seulement ont présenté des rapports au Congrès, et nous n'imprimons ici que ceux qui nous ont été remis par écrit par les délégués.

Section belge

Le rapport du Conseil général, en ce qui concerne la Section belge, peut être complété en peu de mots. Cette Section, peu nombreuse au commencement de l'année 1867, est aujourd'hui dans une situation déjà brillante et qui promet plus encore pour l'avenir. A la suite de grèves, bon nombre d'associations ouvrières se sont affiliées à la Section bruxelloise ; à Gand, une fédération de 23 sociétés ouvrières est en pourparlers avec la Section bruxelloise, et tout fait espérer que l'affiliation à l'Internationale de ce groupe des ouvriers gantois ne tardera pas à se faire ; le même mouvement se fait à Anvers, principalement avec l'Association des menuisiers ; à Liége, nous n'avons jusqu'ici que des adhésions individuelles, mais là aussi, par l'intermédiaire de l'Association des marbriers de Bruxelles (qui est en relations avec l'Association des marbriers de Liége), nous ne tarderons pas à former une sous-section. De plus, à Bruxelles, outre les associations de résistance déjà fédérées, des membres de l'Internationale constituent en ce moment dans leurs professions respectives, par exemple parmi les mécaniciens, les serruriers, les fondeurs, etc., et parmi les ébénistes, des associations qui ne manqueront pas de s'affilier. Enfin une société de consommation, établie à Saint-Gilles, est également représentée dans notre Section.

Croyant que les deux questions du Conseil général de Londres composaient seules l'ordre du jour du Congrès, la Section belge a mis ces questions à l'étude et a chargé son délégué De Paepe de donner lecture des Mémoires rédigés sur ces questions. Le délégué termine en demandant au Congrès de pouvoir lui donner connaissance de diverses parties de ces Mémoires, lorsque les différentes questions qu'il traite seront mises en discussion.

Le délégué, CÉSAR DE PAEPE.

(On trouvera plus loin les parties des Mémoires belges qui ont été lues au Congrès.)

Section de Paris

Cette Section compte 600 membres depuis le 1er décembre 1866. La cotisation étant fixée à 10 centimes par semaine, il était dû pour chaque membre, du 1er décembre 1866 au 31 août 1867, une somme de fr. 4; total fr. 2400. Sur cette somme totale, fr. 1261.05 ont été versés. Nous espérons que les sociétaires qui n'ont pas encore payé leurs cotisations, le feront prochainement, ce qui nous mettra à même de liquider nos comptes. En attendant, voici le bilan de notre Section :

Recettesfr. 1261.05
Dépenses courantesfr. 1217.10
Dépenses pour imprimés et emprunt510.—1727.10
Différence constituant un déficit defr. 466.05

Ce déficit sera couvert par la somme de fr. 1139.95 qui reste à percevoir.

L'un des délégués, MURAT.

Relieurs de Paris

Citoyens,

Comme l'année dernière, nous aurions voulu nous faire représenter au Congrès pour discuter avec nos collègues de tous les pays les intérêts généraux des travailleurs, c'est-à-dire nos intérêts généraux ; mais les circonstances dans lesquelles nous nous trouvons ne le permettent pas. Nous le regrettons.

A défaut de délégué, nous vous envoyons, par cette lettre, quelques observations que nous avons à présenter sur la marche de l'Association.

Et d'abord, pourquoi le Conseil général n'a-t-il pas publié le compte-rendu officiel du Congrès de Genève ?

Pourquoi n'a-t-il pas davantage publié le bulletin promis par les statuts (art. 5, § 2) et le règlement (art. 2) ?

Cependant l'art. 1er du règlement dit : « Le Conseil général est obligé d'exécuter les résolutions du Congrès. » Si donc il est obligé d'exécuter les résolutions du Congrès, il doit être bien plus obligé encore d'exécuter les statuts et le règlement, qui sont l'œuvre du Congrès et sont obligatoires pour tous.

Il nous semble entrevoir la réponse du Conseil général : « Le manque d'argent. » Mais alors les 30 centimes que chaque membre de l'Association internationale devait verser, ne l'ont-ils pas été ? D'après les calculs du dernier Congrès, ces 30 centimes devaient largement suffire à couvrir tous les frais et permettre même l'amortissement de la dette du Conseil général.

Quoi qu'il en soit, et quelle qu'ait été la situation financière faite au Conseil général, nous regrettons qu'il n'ait pas au moins publié un numéro du bulletin ; les statuts n'indiquent pas que le bulletin doive avoir 20 ou 30 pages, on pouvait donc ne publier qu'une seule feuille, c'eût été une faible dépense et d'un bon effet ; peut-être bien que ce commencement de résultat aurait amené au Conseil général beaucoup de cotisations.

Cette publication était d'autant plus nécessaire que la correspondance écrite a été très insuffisante si nous en jugeons d'après nous ; nous n'avons même pas reçu le programme du Congrès que le Conseil général doit dresser et envoyer à tous les bureaux correspondants.

Nous ne voulons pas exagérer nos critiques, nous comprenons que la tâche devait être rude pour le secrétaire correspondant avec la France ; le système politique sous lequel nous vivons ne permettant pas la création d'un bureau central, c'était beaucoup d'avoir à correspondre avec une cinquantaine de sections et nous comprenons qu'il ait pu faire la chose par à peu près, vis-à-vis de nous surtout, sachant que quelques-uns des nôtres pouvaient avoir des renseignements au bureau de Paris; mais cela était au moins très irrégulier. Aussi, pour rendre la tâche plus facile à notre secrétaire correspondant du Conseil général, nous nous permettrons de lui donner un conseil: dans la plupart des cas, lorsque les communications à faire ne sont pas spéciales à un bureau, mais au contraire intéressent tous les bureaux, il pourrait autographier sa lettre, c'est-à-dire l'écrire lui-même sur du papier autographique avec de l'encre autographique et la faire tirer ensuite par un lithographe à 30 ou 50 exemplaires, autant qu'il en serait besoin ; cela coûterait peu et diminuerait considérablement la besogne, il ne lui resterait plus qu'à ajouter à la main ce qui serait particulier à chaque section.

On ne se figure pas assez les avantages qu'il y aurait à entretenir une correspondance sérieuse et suivie ; rien ne nuit plus à la propagande et à l'action des quelques hommes qui entreprennent de répandre l'idée que l'absence entre leurs mains de pièces de conviction, de preuves d'un commencement de résultat. Après les avoir bien accueillis tout d'abord, ne voyant rien surgir on finit par douter.

Bien d'autres sections, sans doute, ont ressenti les inconvénients que nous signalons ; aussi espérons-nous que les délégués prendront de sérieuses mesures pour qu'à l'avenir cela ne se renouvelle pas.

Nous avons encore un point d'interrogation à poser au Conseil général : pourquoi n'a-t-il pas envoyé plus tôt aux sections le programme du Congrès ? Il nous semble que, pour étudier les graves questions sociales que soulève notre affranchissement, un mois est plus qu'insuffisant. A notre avis, aussitôt un Congrès terminé, le Conseil général devrait s'enquérir auprès des sections des questions à mettre à l'étude pour le Congrès suivant et faire ensorte de formuler le programme au moins six mois à l'avance.

Ne pouvant aller au Congrès, nous aurions voulu au moins envoyer, sous forme de mémoire, notre opinion, c'est-à-dire le résultat de nos études sur les questions à l'ordre du jour, mais nous n'en connaissons pas le texte ; il nous serait donc difficile de les discuter, en supposant que le temps nous eût permis de le faire. Nous préférons nous en remettre à la sagesse des délégués présents au Congrès ; mais nous insistons pour qu'à l'avenir les sections aient une connaissance exacte de l'ordre du jour du Congrès, longtemps à l'avance, afin qu'elles puissent, d'une façon ou d'une autre, faire connaître leurs idées et cela à l'avantage de tous.

Recevez notre salut fraternel.

Pour la Société des ouvrières et ouvriers relieurs : La Commission administrative, VARLIN, président.

Section de Rouen

Citoyens et chers collègues,

L'influence désastreuse qu'exerce l'administration politique de la France et la centralisation financière sur le moral des classes ouvrières dans les villes de province, se fait encore bien plus sentir sur les populations courbées sous le joug abrutissant du monopole industriel. Rouen, en particulier, subit ce terrible despotisme ; tous les efforts que nous avons faits jusqu'alors pour répandre dans les classes ouvrières de nos contrées les idées de mutualité et de justice ont été presque vains, aucune société coopérative n'a encore pu se fonder et tout essai de ce genre vient se briser contre l'isolement dans lequel se trouve l'ouvrier rouennais. Il n'existe dans notre ville que des sociétés de secours mutuels, organisées par l'administration et dirigées par le clergé et la bourgeoisie ; la crainte du pouvoir et du chômage est tellement puissante qu'elle empêche toute tentative personnelle. Cependant nous avons l'espoir d'arriver à vaincre une partie de tous ces obstacles, grâce au concours que nous apporte la bienfaisante influence de l'Internationale.

L'appel que nous venons de faire aux ouvriers de notre arrondissement, qui aurait dû être fait il y a longtemps, mais que des circonstances indépendantes de notre volonté ont empêché, a rencontré partout un accueil favorable.

Nous espérons, avec le concours de vous tous, citoyens, arriver enfin à faire comprendre qu'il n'y a aucun salut pour les travailleurs en dehors de la solidarité.

Nous prions notre délégué d'adresser nos remerciements au Conseil général de l'Internationale et à la Commission parisienne pour le dévouement qu'ils ont apporté dans l'extension des principes que nous propageons depuis quinze ans.

Nous nous rallions complétement au programme économique de nos amis de Paris et prions nos collègues de leur aider à le faire passer dans la pratique, autant que nous le permettra l'organisation politique des nations.

Convaincus que la lutte entre le travail et le capital ne pourra cesser qu'à la condition de faire disparaître la prélibation de ce dernier et sachant que les moyens à employer sont peu faciles à mettre en pratique, surtout en France et sont d'une nature fort complexe, nous nous associons à toutes les tentatives qui seront faites en vue de triompher économiquement des entraves que le monopole politique et financier nous oppose.

Nous pensons que nous ne pourrons réussir qu'à la condition de développer la mutualité par les sociétés de crédit, la formation de sociétés coopératives, et de faire ce qu'à Paris les sociétés ouvrières essaient de fonder dans l'organisation de la fédération du travail. Jusqu'à présent nous nous étions beaucoup plus occupés de faire connaître nos aspirations au point de vue théorique que pratique ; il est temps, nous le croyons, d'essayer ce dernier point. Nous ne nous dissimulerons pas toutes les difficultés qui vont surgir et les impossibilités qu'en bien des circonstances nous rencontrerons ; mais il importe avant tout de nous affirmer, et, pour faire cela, il faut essayer tous les moyens en notre pouvoir pour faire disparaître le salariat qui les asservit.

Nous prions nos collègues d'éviter tout essai qui pourrait s'écarter des moyens propres à constituer relativement la valeur, que nous regardons comme le point culminant de l'économie sociale. C'est en vue de cette vérité économique que nous combattons depuis si longtemps, parce que nous sommes convaincus qu'il n'y aura d'émancipation complète que le jour où nous connaîtrons la valeur des produits ; le vol alors aura disparu dans les échanges et la responsabilité sera vraiment une réalité pour chacun, parce que tous auront des droits compensant leurs devoirs.

La grève et les sociétés de crédit, comme nous l'avons dit plus haut, arriveront à créer la corporation et à faire connaître la moyenne des salaires, connaissance à laquelle nous attachons un grand prix, parce que seule elle peut nous donner la valeur du produit, et que nos échanges ne peuvent être vraiment justes qu'à cette condition. Empressons-nous d'ajouter, afin de n'être pas en contradiction avec nous-mêmes, que nous n'acceptons la grève que comme instrument de guerre ; autrement nous la condamnons en principe, parce qu'elle ne résout pas le problème de la vente des produits au prix de revient, problème que nous cherchons tous à résoudre parce que tous nous savons que le parasitisme ne disparaîtra que le jour où chacun livrera les produits de son travail selon la quantité d'heures qu'il aura dépensées à sa confection, et c'est pour arriver à la moyenne de ces heures de travail que nous acceptons la grève, parce qu'elle aide la constitution de la corporation, qui, formée, constituée sur les bases de l'Economie sociale, n'aura aucun des inconvénients qu'elle avait avant 1789, et que nos adversaires cherchent à vouloir lui reconnaître aujourd'hui, chaque fois que nous l'appelons à notre secours.

Nous vous prions aussi, chers collègues, de vouloir bien, dans la formation des sociétés coopératives de production et de consommation, recommander aux intéressés qu'ils fassent tous leurs efforts pour faire intervenir dans leur organisation le principe que les produits s'échangent contre des produits et qu'il y a contradiction entre travailleurs de faire cet échange avec prélibation, à moins que, vu la situation précaire du prolétariat, il ne soit stipulé que le bénéfice réalisé sera destiné à accroître les forces de la Société en vue d'augmenter son capital, outils ou marchandises ; autrement nous ne serions que des boutiquiers d'une nouvelle espèce et n'apporterions aucune idée susceptible de nous faire prendre au sérieux par les ouvriers désireux de s'occuper de leur affranchissement.

C'est à cause de cela que les sociétés de ce genre qui ont essayé de se fonder à Rouen ont disparu ; presque toutes faisaient appel au capitaliste pour les aider à se former, et toutes, subissant l'influence de la prélibation, n'ont pas tardé à apprendre que toute organisation nouvelle doit apporter avec elle un principe nouveau.

Voilà, chers collègues, la pensée qui domine chez la majorité de ceux qui s'honorent d'être membres de l'Internationale, parce qu'ils sont certains que de cette Société sortira l'émancipation positive des ouvriers de tous les pays et qu'enfin l'humanité s'appartiendra.

Sans esprit de parti, de secte ni d'église, vos frères de Rouen ont toujours cru que l'extinction certaine du prolétariat n'était pas ailleurs que dans les idées qu'ils viennent de vous soumettre ; cependant, s'ils se trompaient, ils verraient avec plaisir l'exposition d'idées et de moyens plus propres à améliorer le sort de notre classe, et s'empresseraient de les accepter et de les faire connaître à tous les ayants-droit.

C'est dans cette disposition d'esprit, chers collègues, que nous avons l'honneur de vous exprimer notre sincère gratitude et que nous faisons des vœux pour le succès de notre cause.

Vos tout dévoués collègues, membres du groupe rouennais.

Rouen, le 30 août 1867.

Le délégué, E. AUBRY.

Section de Villefranche (Rhône)

Pour arriver par le plus sûr moyen à l'extinction de l'exploitation et de la misère, le travailleur a cherché à se former en société, soit internationale, soit par la voie de la coopération, en société alimentaire, de boulangerie et de production.

La Section internationale de Villefranche se compose de 50 membres dans ce moment. Le bureau est formé, et nous pensons correspondre avec nos frères de tous les pays.

Plusieurs de nos membres appartiennent à des coopérations de production, qui se joindront plus tard à nous pour ne faire qu'une même famille. Ce n'est que cette solidarité qui sauvera l'humanité.

Le délégué, CHASSIN.

Section de Neuville-sur-Saône

Habitants de la campagne, nous venons exposer nos sentiments en ce qui touche la rénovation sociale que renferme la force initiatrice de notre Association internationale des travailleurs, à laquelle nous sommes heureux et fiers d'appartenir.

Ayant compris que les efforts violents ne pouvaient utilement aboutir, et que notre époque était essentiellement vouée aux problèmes pacifiques et intelligents, nous émettons avec sincérité et conviction les vœux suivants :

Premier vœu. — L'Association internationale des travailleurs, nettement définie dans ses aspirations par les travaux du Congrès qu'elle a tenu à Genève du 3 au 9 septembre 1866, ne peut et ne doit être que le lien devant réunir tous les travailleurs sans distinction, n'ayant eux-mêmes en vue que leur émancipation par les moyens pratiques.

Nous désirons donc en conséquence que, fidèle à son programme, elle ne soit que l'expression de ce mouvement en étendant par tous les moyens pacifiques et en rapport avec les lois des différents pays, son cercle d'activité ; certains que nous sommes de son succès.

Ce lien ne peut s'établir d'une manière sérieuse et profitable à tous que d'une manière, en constituant un capital ouvrier pouvant se mettre en opposition au capital privilégié, que nous considérons comme notre seul et unique ennemi.

Second vœu. — Que ce capital ouvrier soit formé par tous les membres adhérents à l'Association internationale, par des efforts individuels et égaux pour tous ses membres. Ces efforts se traduisant par une cotisation fixe, mensuelle et uniforme, et ne pouvant être élevée ou abaissée que par un Congrès réuni par les soins du Conseil central de notre Association.

Troisième vœu. — Que ce présent Congrès veuille bien s'occuper de la fixation de cette cotisation, ainsi que de la règlementation et de l'emploi de ce capital international ouvrier, que nous considérons comme absolument nécessaire.

Quatrième vœu. — Que l'avenir de l'Association internationale dépendant de la compréhension de ses sublimes principes, elle cherche à faire la lumière par tous les moyens utiles parmi tous les travailleurs par l'instruction, et cela par la création d'un organe que l'on appellerait le moniteur de l'Association internationale.

Que, d'un autre côté, elle invite tous ceux de ses membres, qui, les circonstances aidant, auraient acquis quelques connaissances, à les communiquer à leurs camarades qui en sont privés, et cela d'une manière gratuite et toute familière. En un mot qu'elle organise par la voix de la fraternité bien entendue l'instruction mutuelle par tous ses membres.

Nous insistons principalement sur cette condition d'avenir, nous, hommes des campagnes, généralement ignorants. Car, nous l'avons entendu dire bien souvent, l'instruction ennoblit le cœur en élevant l'esprit.

Cinquième vœu. — L'Association internationale (bureau de Paris), posant dans son programme diverses questions qu'elle se propose d'étudier dans son Congrès, telles que la question de la mutualité, de ses rapports, du travail des femmes et des enfants, de la formation des sociétés de secours, des droits des veuves et des orphelins, nous réservons nos pensées sur ces divers sujets ; notre éloignement des travaux intellectuels de ce siècle ne nous permettant pas actuellement de répondre avec discernement.

Mais, dans notre simple bon sens, nous croyons que si nous devons aspirer à une amélioration sociale quelconque, ce ne peut être que par l'ensemble de toutes les volontés tendant toutes au même but, et que nous ne pouvons mieux affirmer l'excellence de notre problème de rénovation ouvrière, qu'en ne demandant rien aux classes privilégiées pas plus qu'aux gouvernements.

Que nous ne devons accepter parmi nous que des travailleurs, c'est-à-dire des ouvriers manuels, ne pouvant compter sur la réussite de notre entreprise sociale, que par l'ensemble des intérêts communs à tous. Nous sommes du reste certains qu'il est impossible de concilier les intérêts de l'exploitant avec ceux de l'exploité, ceux de celui qui produit avec ceux de l'inutile.

Et la chose est tellement impossible, que nous croyons dans notre faible bon sens que c'est faute d'y avoir songé un instant qu'est venu l'insuccès qui a signalé jusqu'à ce jour tous les mouvements tentés par la classe ouvrière en vue de son émancipation.

Ainsi, pour nous pas de milieu ! et surtout un capital ouvrier international.

Le délégué, LOUIS RUBAUD.

Section de Vienne (Isère)

Cette Section a été fondée en 1866, avec un noyau de 52 membres. Trop faible pour envoyer à cette époque un délégué au Congrès de Genève, elle n'en a pas moins progressé, quoiqu'elle n'ait pu recevoir les livrets par les raisons que le Conseil central a données dans son rapport à ce sujet, ce qui a fait qu'un certain nombre de membres se sont retirés. Elle est cependant arrivée maintenant au chiffre de 500 adhérents, qui paient 30 cent. de cotisation mensuelle, plus un apport de fr. 1.25 comme mise d'entrée. Elle a envoyé au Conseil général de Londres la somme de 75 francs en à-compte sur la cotisation centrale ; elle doit encore fr. 75 dont elle s'acquittera. Avec son épargne elle a l'intention de fonder une société de crédit mutuel.

Le délégué, ALPHONSE AILLOUD.

Sections de Marseille et Fuveau

La plus ancienne de ces deux Sections date seulement de la fin de juillet dernier. Il a donc fallu à leurs membres tout le dévouement dont ils sont capables pour envoyer un délégué au milieu de vous, quoique venant à peine de se constituer. Ils ne font pas de promesses ; leurs devoirs, ils les connaissent et les accompliront ; leurs intérêts, ils les comprennent et travaillent pour cela. Ils vous aideront pour leur part à terminer l'édifice que vous avez si courageusement commencé.

Le délégué, J. VASSEUR.

Section de Bordeaux

Cette Section est faible, eu égard à la population de la ville qu'elle représente; elle ne compte que 57 membres. Chacun d'eux verse une mise mensuelle de 50 centimes, destinée à couvrir les frais d'impression pour la propagande. La Section a remis au Conseil général de Londres tout ce qui lui était dû ; elle a en outre fait entrer dans l'Internationale une association coopérative de production d'ouvriers voiliers et une association de tailleurs de Bordeaux.

Le délégué, VÉZINAUD.

Comité central italien

Les renseignements que je puis vous donner sur les sociétés italiennes seront incomplets, faute des moyens qu'il faudra adopter si nous voulons étaler nos forces grandioses vis-à-vis de nos ennemis. Je dépose au bureau de la présidence mon projet à cet égard.

En Italie, avant 1859, il n'y avait de sociétés ouvrières que dans le Piémont. Dès lors, elles se sont étendues dans toute l'Italie, et nous en comptons au moins six cents, formées de plus d'un million d'associés ; mais comme il arrive dans tous les pays monarchiques (n'importe s'ils sont constitutionnels, car la France aussi a une constitution), les privilégiés ont toujours empêché que les sociétés ouvrières ne s'occupassent d'autre chose que de secours mutuels. Beaucoup de sociétés chez nous sont dirigées par des protecteurs qui les comblent de bénéfices matériels, à condition qu'elles ne s'occupent pas de politique, qu'ils se réservent exclusivement pour eux.

Des hommes de cœur ont réussi, dans le 9e Congrès des Sociétés ouvrières d'Italie qui a eu lieu à Florence, à faire décréter le contraire, c'est-à-dire que les ouvriers sont des citoyens qui veulent et qui doivent s'occuper de la chose publique. Ensuite nous avons cherché, dans le dernier Congrès, qui a eu lieu à Naples, à grouper les sociétés dans une fédération, qui laisse à chacune d'elles son autonomie, et qui demande à chaque associé une cotisation annuelle de 10 cent. Un Conseil de cinq membres devait représenter toutes les associations italiennes dans les affaires d'intérêt général. Mais la mort de quelques-uns de ses membres et d'autres contrariétés n'ont pas permis au Conseil, auquel j'appartiens, de faire tout son devoir. La réunion des forces ouvrières en une Association internationale est vivement combattue par ceux qui craignent de voir le prolétariat devenir une puissance, et notre Conseil a rencontré de ce côté une opposition presque insurmontable. Cependant, lorsque l'Association internationale des travailleurs se constitua, je trouvai de mon devoir, en ma qualité de membre du Conseil, d'y faire adhésion, et je m'occupai dès lors d'obtenir les adhésions des diverses et nombreuses sociétés ouvrières italiennes ; j'espère d'autant plus réussir, que les délibérations du Congrès de Genève ont retenti favorablement en Italie et que les ouvriers, dont la situation est de jour en jour plus pénible, en sont venus à n'espérer plus rien du gouvernement tel qu'il est à présent.

Ce qu'il nous faut, ce qui sera utile à l'émancipation des classes ouvrières, ce sera d'avoir des statistiques auxquelles on devra donner toute la publicité possible. Les ennemis des ouvriers connaîtront quelles sont nos forces, qu'ils prétendent combattre. Nous-mêmes nous prendrons confiance, parce que nous nous sentirons liés à des millions d'individus qui demandent comme nous la justice et leur droit.

Ces statistiques nous feront savoir également combien de manières on peut utiliser la coopération.

En Italie, il existe plusieurs banques populaires, ainsi que des associations coopératives de production et de consommation. Mais, faute de liaison et d'entente, le papier-monnaie qui se fait à Milan, par exemple, n'est pas reçu dans une ville voisine, qui en émet pour son compte particulier.

A Milan, la banque populaire fait des opérations pour un million et demi. Il existe 38 sociétés ouvrières, qui comptent ensemble 30 mille membres. La société générale a un capital de fr. 120,000. — Dans plusieurs sociétés, on a des écoles, on apprend la musique, on donne des prix. — Nous avons un consulat qui dirige 28 sociétés. Cinq magasins de consommation sont ouverts.

A Gênes, les sociétés ouvrières jouissent de toute leur indépendance ; il existe des sociétés de coopération, de production ; mais pas de banque populaire ni de magasin de consommation. Ces sociétés ont pour direction commune un consulat qui, je crois, a fait directement son adhésion à l'Association internationale.

Le délégué du Conseil central des associations ouvrières d'Italie, GASPARD STAMPA.

Sections de Bologne et Bazzano

La Société ouvrière de Bologne compte environ 600 membres. Elle a à peu près les mêmes statuts que les autres sociétés ouvrières d'Italie. Elle publie un journal populaire intitulé l'Ouvrier. Elle a aussi créé une école. Elle alloue à ses membres un franc par jour en cas de maladie ; les frais de médecin et de pharmacie sont à la charge de la société. Elle fait marcher une boulangerie et débite les farines aux confrères.

La Société de Bazzano compte 120 membres, et, sans être affiliée à celle de Bologne, a à peu près les mêmes règlements. On travaille en ce moment à fédérer entre elles toutes les sociétés ouvrières italiennes.

Nos deux sociétés font comme vous le vœu qu'il soit possible de réaliser la fraternité et la solidarité des associations ouvrières du monde entier. Je vous apporte de leur part le salut de la plus sincère fraternité.

Le délégué, SEBASTIANO TANARI.

Comité central allemand

Ce groupe comprend les associations suivantes :

Genève. Section. Sociétés de relieurs et de charpentiers. Association coopérative de production des brossiers.

Vevey. Arbeiter Verein.

Yverdon. Section et Arbeiter Verein.

Neuchâtel. Section et Société de tailleurs.

Chaux-de-Fonds. Section et Société de tailleurs.

Morat. Section.

Münster. Section.

Zurich. Section. Société de tailleurs et de tailleurs de pierre.

Bâle. Section.

Eptingen. Section.

Gæppingen. Arbeiter Verein et Association coopérative de production des tisserands.

Mayence. Section.

Solingen. Section et Association coopérative de production des ouvriers en acier.

Cologne. Section et Société de tailleurs.

Duisbourg. Section.

Magdebourg. Section.

Berlin. Section et Société de tailleurs.

Brunswick. Section.

Wolfenbüttel. Section.

Darmstadt. Arbeiter Verein.

Leipzig. Résidence du Comité central de la Société des cigariers allemands. Cette Société, forte de 10,000 membres, a adhéré à l'Association internationale par une décision du Congrès tenu par elle à Eisenach le 14 août 1867.

Dresde. Section.

New-York. Section allemande.

Ces diverses sections et associations représentent un total d'environ 30,000 membres.

Dans plusieurs villes d'Allemagne des sections sont en voie de formation, et des sociétés existantes sont en ce moment en pourparlers avec le Comité central pour adhérer à l'Association internationale.

La Section allemande de Genève, qui est le siége du Comité central, et qui compte 200 membres, possède en commun avec la Section française un local de réunion qui sert de restaurant et qui fournit aussi du vin en gros aux membres des sections. Les bénéfices de cet établissement, où ont lieu les séances de comité et les assemblées générales, ne sont pas partagés ; on les emploie à soutenir les créations de l'Association internationale, à la propagande et à l'instruction de la jeunesse.

Les deux sections de Genève ont également fondé en commun une association coopérative de production des ouvriers en brosses, qui chemine très bien. Elles possèdent en outre une caisse de secours pour les malades, qui fonctionne depuis 18 mois et qui a déjà fait beaucoup de bien.

Tous les dimanches, de 8 heures à midi, il se tient dans le local des sections un marché, qui est ouvert à tous les produits des sociétaires, ainsi qu'à ceux des associations coopératives. La section expose pour son compte tout espèce d'articles de ménage. Le profit de ce marché est également employé dans des buts d'utilité commune.

Le groupe des sections de langue allemande a créé depuis le 1er janvier 1866 un organe central, le Vorbote, qui a 1300 abonnés et dont l'existence au point de vue matériel est assurée.

Ce groupe de sections est organisé d'une manière solide et sérieuse, comme on peut le voir par ses statuts particuliers. Ces statuts feront voir que le groupe est constitué sur les principes de solidarité et de mutualité ; chaque section est en même temps une agence, et le Comité central une agence générale, qui cherchent à faciliter la vente et l'échange des divers produits qui peuvent être fabriqués au sein de l'Association, et à organiser un crédit réciproque. Tous les établissements créés par les sections doivent être leur propriété exclusive, et leurs bénéfices seront employés à la formation d'associations coopératives de production. Les associations de production ne pourront employer d'auxiliaires salariés que dans des cas exceptionnels, et une partie de leurs bénéfices sera réservée pour aider à la formation d'autres associations. On a ainsi essayé de passer de la théorie à la pratique, et plusieurs des questions que le Congrès de cette année va discuter ont déjà reçu dans notre groupe une solution pratique.

Le président du Comité central, JOH.-PH. BECKER.

Section de Bâle

La Section de Bâle a eu, depuis sa fondation, une lutte des plus vives à soutenir contre les chefs d'industrie ; néanmoins elle existe encore, mais sans avoir pu se développer beaucoup. Elle a réussi à fonder à Eptingen (Bâle-Campagne) une section qui possède déjà un magasin de consommation. Le manque d'ouvrage et la timidité des ouvriers les ayant retenus loin de nous, notre nombre n'est encore que de 34, et comme le manque de travail a empêché plusieurs d'entre nous de remplir leurs obligations, nous avons une dette de fr. 27, provenant principalement de frais d'insertion dans les journaux.

Le délégué, FREY.

Section de Morat

Cette section, formée depuis six mois, compte 28 membres, tous, de langue allemande. Il sera formé un groupe français. Plusieurs sociétés agitent la question d'adhésion à la section.

Le délégué, HAFNER.

Section allemande de Neuchâtel

Cette section s'était réduite à un très petit nombre de membres, par suite du départ de plusieurs de ses fondateurs. La proposition fut faite alors de constituer les ouvriers des différentes professions en sociétés particulières, dans l'espoir de faire avec plus de succès au sein de ces sociétés de la propagande pour l'Association internationale.

Ensuite de cette décision, deux sociétés de métier furent formées parmi les tailleurs et les cordonniers. La Société des tailleurs adhéra promptement à l'Internationale. La Société des cordonniers agite en ce moment la question d'adhésion.

Le délégué, KUNKEL.

Arbeiter Bildungs Verein de Lausanne

Cette société se compose des branches suivantes : une société de consommation, qui compte actuellement 60 associés ; une association de secours en cas de maladie ; une section de gymnastique ; une section de chant ; une caisse d'épargne ; une caisse de secours pour les associés qui voyagent. — La société compte 80 membres ; elle possède une bibliothèque de 400 volumes, et du mobilier. — Il s'est également fondé à Lausanne une Société de tailleurs, qui compte 80 à 100 membres, ainsi qu'une Société de cordonniers et une Société de menuisiers.

Par nos soins, sept autres associations ont été fondées dans diverses localités.

Le délégué, SCHLAIFER.

Section de Vevey

Notre section continue à progresser d'une manière satisfaisante, et nous espérons éveiller de plus en plus parmi les ouvriers l'intérêt pour le but de l'Internationale.

Le délégué, GRIES.

Section de Cologne et Solingen

(Ce rapport a dû être abrégé pour l'impression.)

Ces deux sections sont encore faibles numériquement, pour plusieurs motifs, dont l'un est l'entrave que les lois prussiennes ont apportée à la constitution de sociétés affiliées à l'Association internationale. Cependant, comme premier fruit de notre activité, nous pouvons signaler la fondation d'une association coopérative de production, établie entre des ouvriers en fer et en acier à Solingen.... Continuons nos efforts pacifiques pour nous affranchir du joug qui pèse sur les classes ouvrières ; mais si le capital et les gouvernements persistent dans leur opposition aveugle, s'ils refusent de nous laisser nous associer librement, alors nous aurons recours à la force et nous montrerons au monde que, chez les ouvriers, le sentiment national a fait place au sentiment international.

Le délégué, KLEIN.

(Le rapport de la Section de la Chaux-de-Fonds a été présenté verbalement par le délégué, le Dr Coullery. Celui-ci avait promis de le rédiger ; mais il n'a pu le faire, se trouvant en prison pour délit de presse au moment où l'on a tiré cette feuille.)

Section du Locle

Cette Section, qui s'est constituée en décembre 1866, compte environ 70 membres, et elle est en bonne voie de progrès. Les sociétaires versent une cotisation mensuelle de 50 cent. qui sert en partie à payer le journal la Voix de l'avenir, dont l'abonnement a été rendu obligatoire. Il s'est fondé, dans le sein de la Section, une Association de Crédit mutuel; le capital en est formé par des cotisations hebdomadaires de 50 cent. La Section va s'occuper de la création d'une école mutuelle du soir, destinée aux apprentis et aux adultes ; elle étudie la question de la réunion par groupes des ouvriers des diverses parties de l'horlogerie.

Le délégué, JAMES GUILLAUME.

Section de Saint-Imier

La Section de Saint-Imier, organisée par les soins du Dr Coullery (1865), fut d'abord présidée par le citoyen Jolissaint, devenu plus tard membre du Conseil exécutif de Berne. Notre section se composait à l'origine de 200 membres et plus. Il semblait que tout le monde voulait en être ; mais comme la plupart des membres s'aperçurent bientôt que les personnages principaux étaient plus qu'indifférents ou peut-être étrangers aux questions qui concernaient uniquement l'organisation du travail, et que ces mêmes hommes étaient au contraire d'une ardeur extrême pour toutes les questions politiques à l'ordre du jour, ils se retirèrent peu à peu et sans bruit, ne voulant pas servir d'instrument et de piédestal à des hommes dont on ne connaissait pas les desseins.

La société périclita ainsi et se trouva réduite à quelques 20 membres, dont la moitié au plus payaient leurs cotisations et assistaient assidûment aux assemblées de la section. Quelques-uns parlaient même de dissoudre la société, lorsque inopinément deux ou trois bonnes recrues se présentèrent et furent admises dans la société avec une grande satisfaction.

On réorganisa la section sur de nouvelles bases, le Comité fut renouvelé en entier et, sur ces entrefaites, la société fut invitée par les sections de Sonvillier et de la Chaux-de-Fonds à assister à une réunion aux Franches-Montagnes, où la Section de Saint-Imier eut l'occasion de se montrer d'une manière avantageuse. Dès lors, notre société prit faveur dans le public et le nombre des membres s'augmenta dans une progression rapide. Aujourd'hui elle compte 112 membres. Les séances sont régulièrement fréquentées et remplies par des discussions intéressantes sur les diverses questions d'économie sociale qui touchent de près à la classe ouvrière, qui concernent son bien-être matériel et moral et son avenir, comme par exemple : « Des besoins de l'homme. Comment prend naissance le capital. En quoi consiste-t-il réellement ? Qu'est-ce que la coopération ? Comment pourrait-on l'appliquer à l'industrie horlogère et l'organiser pour cette industrie ? Histoire des assurances sur la vie. Différence entre les assurances mutuelles et les compagnies d'assurances. En quoi les assurances mutuelles pourraient être utiles aux travailleurs. »

Et tout récemment : « Quels seraient les moyens de remédier à l'abaissement des salaires, à la crise actuelle, et d'empêcher les fraudes commerciales ? Des paiements au comptant, sans escompte et en espèces. Comment ce mode de paiement peut-il s'introduire actuellement dans l'industrie horlogère sans nuire aux fabricants, aux ouvriers eux-mêmes et à la liberté commerciale ? Etablissement de tribunaux de prud'hommes. »

Pour populariser ces diverses questions, les répandre dans le public et les faire discuter par tout le monde, la Section de Saint-Imier, conjointement avec celle de Sonvillier, prit l'initiative d'une grande assemblée populaire qui eut lieu le 21 juillet sur la place Neuve à Saint-Imier.

Là furent discutées en plein air ces diverses questions, des rapports intéressants sur la situation furent lus. Un Comité général fut nommé par cette assemblée pour mener à bien les résolutions prises.

Ce Comité, composé de personnes de tous les rangs et de toutes les confessions, doit réaliser les décisions suivantes : paiements au comptant, sans escompte et en espèces ; révision de la loi sur les poursuites pour dettes et les faillites ; établissement de conseils de prud'hommes ; surveillance sur les abus et les fraudes commerciales et industrielles, et recherche de moyens propres à les empêcher sans nuire à la liberté individuelle et du commerce.

Ce Comité est encore à l'œuvre à l'heure qu'il est, et l'on a lieu d'espérer qu'il parviendra à mener sa tâche à bonne fin.

Le délégué, FÉLIX VANZA.

Section de Bienne

La Section de Bienne est une section de langue française. Elle s'est reconstituée il y a trois mois avec 80 membres. Elle s'est occupée principalement d'une question qui concerne l'industrie horlogère : le paiement au comptant et sans escompte.

La section est en relation avec les autres sections du Jura bernois et du canton de Neuchâtel, et marche très bien.

Le délégué, GUILLAUME ROTH.

Union typographique de Lausanne

Cette société, affiliée à l'Association internationale, forme une section de l'Union typographique suisse, qui a pour but principal le maintien des prix, le secours en cas de chômage et de grève et principalement l'assistance des ouvriers typographes qui, par l'âge ou par les infirmités, sont devenus invalides, ainsi que celle des veuves des sociétaires. La Société compte 65 membres.

En général notre société veut l'amélioration de l'état social des typographes par le développement matériel et moral de chaque individu. Dans les derniers temps, nous nous sommes occupés de la question des apprentis, dont l'abus nous a forcés d'en venir à faire un règlement et à prendre des mesures énergiques à ce sujet. Nous nous sommes entendus avec tous les patrons de Lausanne, excepté une seule maison, celle de M. Georges Birdel, où nous avons été forcés de proclamer la grève qui existe encore aujourd'hui depuis six mois. Pendant ce temps nous avons pu reconnaître que, si les ouvriers veulent obtenir de bons résultats, il ne suffit pas d'être fort matériellement, mais qu'il faut surtout être fort moralement. Aussi avons-nous rencontré beaucoup d'embarras dans plusieurs affaires judiciaires, dans lesquelles nous avons été condamnés en plusieurs instances. Malgré cela, la Société typographique n'a pas perdu courage et, appuyée par ses soeurs du pays et de l'étranger, elle persistera dans sa tâche pénible, mais juste et légitime.

Le délégué, KÆSTNER.

Première question

Rapports des commissions du Congrès sur les questions du programme.

Quels sont les moyens pratiques de rendre l'Association internationale un centre commun d'action pour la classe ouvrière dans la lutte qu'elle soutient contre le capital ?

La Commission pour cette question se composait de trois membres : Eccarius, de Londres, Becker, de Genève, et Tolain, de Paris, auxquels furent adjoints plus tard Coullery, de la Chaux-de-Fonds, et Bürkly, de Zurich.

Le rapport de cette Commission, fait dans la huitième séance du Congrès, ayant été présenté verbalement par Eccarius, il ne nous est possible de donner que les conclusions votées par le Congrès à la suite de la discussion.

Le Congrès décida d'adopter, sous forme de résolutions, les dispositions règlementaires suivantes :

Suivent les résolutions ; voir Résolutions sur la première question (l'Association, centre commun d'action).

Deuxième question

Comment les classes ouvrières peuvent-elles utiliser pour leur émancipation le crédit qu'elles donnent à la bourgeoisie et aux gouvernements ? Crédit et banques populaires. — Monnaie et papier-monnaie. — Assurances mutuelles. — Sociétés ouvrières.

La Commission pour cette question se composait de neuf membres : Walton, de Brecon, Longuet, de Caen, Monchal, de Genève, Aubry, de Rouen, Ailloud, de Vienne (Isère), Kugelmann, du Hanovre, Bürkly, de Zurich, Schlaifer, de Lausanne, Stampa, de Milan. Elle a présenté son rapport dans la neuvième séance du Congrès.

Rapport de la commission

Citoyens,

La question soumise à l'étude de votre Commission était celle de savoir comment les classes ouvrières peuvent utiliser pour leur émancipation le crédit qu'elles donnent à la bourgeoisie et au gouvernement.

A une question ainsi posée, une réponse directe était facile : Le moyen pour les classes ouvrières d'utiliser le crédit qu'elles donnent à la bourgeoisie et au gouvernement, c'est de cesser de le leur donner et de se le donner à elles-mêmes.

Mais nous n'avions pas seulement une réponse à faire, nous avions aussi des voies et moyens à indiquer ; c'est ce qui a fait l'objet de nos travaux.

Si nous supposons un état où le producteur serait tout, où tout serait organisé en vue du travail et de la production, il est clair que là, chaque citoyen étant à la fois créditeur et crédité, le moyen le plus simple pour les travailleurs d'avoir le crédit, ce serait de l'organiser en service public fait par l'Etat, expression de la collectivité, comme doit l'être tout service public, à prix de revient, et par conséquent sans intérêt ni bénéfice, puisqu'une collectivité ne peut bénéficier sur elle-même.

Mais, nous dira-t-on peut-être, comment la Banque nationale pourra-t-elle donner crédit sans intérêt, puisqu'il lui faudra faire entrer en ligne de compte dans ses frais généraux l'intérêt du capital qui devra servir à ses opérations ?

A cela, nous répondrons que pour opérer la Banque n'aura pas besoin de capital, et nous en trouvons la preuve dès maintenant dans la façon dont fonctionne la Banque de France.

La Banque de France fut créée sous Napoléon au capital de 90 millions. Croit-on donc que ce sont ces 90 millions fournis par ses actionnaires qui ont permis à la Banque d'opérer depuis sa fondation, et s'imagine-t-on que l'intérêt exigé par la Banque soit l'intérêt de ce capital de 90 millions ? Non, ce n'est pas à l'aide de son capital, ce n'est pas à l'aide de son encaisse métallique, que la Banque peut donner crédit, mais bien à l'aide de son portefeuille qui est souvent de quatre, cinq, six cents millions et s'élève même plus haut. Et ceci est si vrai que plus faible est l'encaisse métallique de la Banque, plus fort est son portefeuille et plus actives sont ses affaires: en un mot, plus la situation générale est prospère. Lorsqu'au contraire l'encaisse métallique est énorme, le portefeuille est dégarni. Alors la situation des affaires est mauvaise.

Or, qu'est-ce que le portefeuille de la Banque ?

Le portefeuille de la Banque se compose des valeurs de tous ses clients mises en circulation et acceptées, qui représentent un gage réel. Ce sont donc les clients de la Banque qui se font crédit à eux-mêmes.

A quoi servent alors les actionnaires, la compagnie monopoleuse ? A rien, si ce n'est toutefois à se faire payer fort cher par le public un service qu'ils ne lui rendent point.

Ce service que la Banque actuelle nous met à haut prix, la Banque nationale pourra le donner à prix de revient à tous les producteurs échangistes, associés ou isolés, qui présenteront des garanties suffisantes, c'est-à-dire un gage réel.

Par une série de réformes économiques, dont nous indiquerons quelques-unes, comme la réduction de l'impôt d'au moins 50 p. cent, l'organisation des chemins de fer, canaux, mines, en services publics à prix de revient et comme conséquence le bon marché des transports et des matières premières ; la création de banques de crédit foncier et agricole destinées surtout à faire passer la terre dans les mains de celui qui la cultive par un système d'annuités facile à établir du moment où la suppression de l'intérêt serait devenue loi de l'Etat; par cette série de réformes économiques, disons-nous, le nombre des producteurs capables de fournir un gage réel s'accroîtra chaque jour et comprendra bientôt toute la nation.

Voilà quelle serait, avons-nous dit, la meilleure organisation du crédit dans un Etat où tout serait fait en vue du travail, de la production.

Mais cet Etat où le travail devient la base même du contrat social, n'est-ce pas celui dont cette Association a pour but de préparer, de hâter l'avénement ?

Nous avons donc pensé que nous devions d'abord, avant tout autre examen de la question, affirmer le grand principe théorique de l'organisation mutuelliste du crédit en service public.

Il nous restait ensuite à examiner comment on pouvait le mieux, non seulement propager le principe théorique, mais dès maintenant entrer autant que possible dans son application.

Sur ce point un projet a surtout fixé l'attention de la Commission; c'est celui du bureau de Paris, qui a proposé de grouper en une société générale de crédit gratuit et réciproque toutes les sociétés ouvrières créées ou à créer.

Il nous a semblé que cette société générale de crédit, si elle se conformait toujours strictement à ces principes de gratuité et de réciprocité, serait comme le type réduit et, pour ainsi dire, l'embryon de la grande institution définitive qui, sous le nom de Banque nationale, devra plus tard assurer le crédit à toute la collectivité.

Un des côtés les plus saillants de cette fédération du travail, comme l'appellent aussi les auteurs du projet, c'est qu'elle respecterait complétement l'autonomie de toutes ses branches. Par là encore elle serait digne de servir de modèle à la Banque nationale, qui elle aussi, à notre avis, devra laisser à ses succursales une certaine latitude, sans qu'elles puissent pourtant jamais s'écarter de leurs principes constitutifs : réciprocité et gratuité.

Assurances mutuelles

Nous avions aussi à nous occuper des assurances mutuelles. Nous avons pensé, citoyens, que c'était là que la Mutualité trouvait une de ses applications les plus faciles, les plus heureuses et les plus fécondes. En effet, nul besoin de capital, si ce n'est pour une légère avance destinée à couvrir les premiers frais.

Il n'était pas dans notre rôle d'entrer dans tous les détails techniques de l'assurance mutuelle. Nous avons dû nous borner à recommander dans leur organisation les principes de division des risques, de responsabilité personnelle et de proportionnalité selon les risques, en faisant toutefois remarquer que ces derniers principes ne doivent pas, dans l'état actuel, être absolus, mais qu'il faut les tempérer par le principe moins précis de solidarité générale.

Ainsi, certains hommes courent, par la fonction même qu'ils remplissent dans la société et qui est souvent des moins rétribuées, des risques de mort nombreux; il serait, croyons-nous, mauvais et même injuste de leur enlever sous forme de prime une trop forte partie de leur rétribution déjà souvent insuffisante.

Ce que nous tenons particulièrement à dire sur l'assurance mutuelle, c'est que de sa généralisation dépend surtout la régénération de nos consciences. C'est l'assurance mutuelle surtout, appliquée à tous les risques, qui nous fera sortir définitivement de l'insolidarité actuelle. Par elle nous saurons que le risque de l'un est le risque de l'autre, le péril d'un seul le péril de tous, et c'est elle seule qui nous amènera à la vraie notion de la Fraternité.

La Mutualité appliquée à toutes nos relations sociales, c'est là, croyons-nous, le principe sauveur qu'il faut opposer à l'insolidarité actuelle. Aujourd'hui, la guerre est partout : dans nos cerveaux, dans nos consciences et aussi dans nos affaires. La maxime de barbarie : homo homini lupus (l'homme est un loup pour l'homme) entre chaque jour plus avant dans la pratique économique. Des hommes préfèrent courir le risque d'être ruinés, deshonorés même, et garder aussi la chance bien faible d'arriver à l'oisiveté, à l'opulence.

C'est cette tendance à l'insolidarité, qui s'est accusée toujours davantage depuis le jour où, proclamant la liberté du travail et de l'industrie, la Révolution détruisit le système des corporations, — c'est cette tendance qu'il faut combattre, sans pourtant nous emprisonner de nouveau dans les moules étroits brisés par nos pères, en lui opposant partout le principe de Mutualité, qui nous préservera à jamais des dangers de l'insolidarité et de l'égoïsme, sans nous exposer aux incertitudes de la Fraternité, aux indivisions du communisme, ce principe enfin qui n'est plus un pur sentiment, mais bien l'expression exacte et rigoureuse de la justice.

Tant que ce principe ne sera pas la règle de nos rapports économiques, il ne faudra pas compter sur l'affranchissement des misérables. Des associations nombreuses de producteurs pourraient se former, elles pourraient devenir puissantes, peut-être même sortir victorieuses de la lutte contre le privilége capitaliste. Mais, dans ce cas même, à peine leur victoire serait-elle achevée, à peine leur ennemi commun serait-il écrasé, qu'elles devraient recommencer la lutte entre elles, si elles avaient pour but de faire des bénéfices au lieu de chercher, comme l'association mutuelliste, le juste prix, la simple rémunération du travail.

L'Association n'est par elle-même qu'une force neutre, un moyen de lutte; elle serait impuissante à affranchir l'humanité, si elle n'était soumise à un principe supérieur de haute morale et de droit qui seul peut la rendre efficace et triomphante.

Charles LONGUET, rapporteur.

A la suite du rapport de la Commission, De Paepe, de Bruxelles, a donné lecture d'un travail sur la même question, dû à la Section belge.

Rapport de la section belge

Comment les classes ouvrières peuvent-elles utiliser pour leur émancipation le crédit qu'elles donnent à la bourgeoisie et aux gouvernements ?

A la lecture de cette question, les économistes de l'école de Malthus, partisans de la libre concurrence, du laissez-faire et du laissez-passer, se sont récriés et ont naïvement ou fallacieusement rectifié de la manière suivante l'erreur qu'ils supposaient exister dans la position du problème. Nous citons l'Economiste belge, journal de M. de Molinari (10 août 1867, n°16) :

« Comment les classes ouvrières peuvent-elles utiliser pour leur émancipation le crédit qu'elles DOIVENT à la bourgeoisie et aux gouvernements ? »

Les classes ouvrières ne doivent rien à la bourgeoisie ni aux gouvernements dont elles ne reçoivent rien. Ce sont elles au contraire qui leur font crédit, puisque le travail seul paie l'impôt en entier et puisque le travail seul crée la matière et le gage du crédit.

Nous ne chercherons pas à faire à nouveau cette preuve pour convaincre l'Economiste belge, la bancocratie et le gouvernement ; nous n'avons pas à nous occuper de ce débat au sein de l'Association internationale, composée de travailleurs ; nous demanderons seulement à l'ouvrier :

Qui vous fait crédit à vous qui êtes salariés ?

Qui vous fait crédit à vous qui n'avez ni instruments de travail, ni matière à façonner ?

Qui vous fait crédit à vous qui êtes les éternels exploités de la bourgeoisie et des gouvernements ?

Et la réponse ne se fera pas longtemps attendre :

C'est nous qui vous donnons crédit à vous, bourgeois oisifs et gouvernants, qui, sans nous, sans notre travail quotidien, demain n'existeriez plus. C'est nous qui créons tout, c'est vous qui vivez de ce que nous créons.

Nous vous faisons crédit sous toutes les formes :

En ne recevant notre argent qu'à la fin de la semaine, de la quinzaine, le plus souvent du mois, tandis que notre maigre salaire de tous les jours est placé en compte-courant aux banques par les patrons qui bénéficient de l'intérêt de sommes qui nous appartiennent. Dans les grands établissements industriels qui occupent des trois ou quatre mille ouvriers, on va jusqu'à porter comme produit cet intérêt pris sur le salaire.

En laissant prélever sur nos salaires des retenues destinées à constituer des caisses de secours, de prévoyance, d'assurances, de pensions, etc., etc. Ces caisses ne servent qu'à former des capitaux nouveaux, créés au moyen de réductions de salaires calculées habilement. L'intérêt qu'ils rapportent sert à toute autre destination ou à une destination inconnue, la bourgeoisie et les gouvernements ayant eu bien soin de s'en réserver l'administration.

Souvent ces capitaux, dans les moments de crise ou bien quand le taux de l'escompte est fort élevé, font l'office des banquiers. Nous n'avons plus à en faire la critique ; ne lisions-nous pas encore dans le rapport de la chambre de commerce de Charleroi que, malgré le taux élevé des salaires, la classe ouvrière de ce pays était dans un état voisin de la misère, et l'on nous assure que le capital des caisses de prévoyance, de secours, de pensions, etc., etc. de ce bassin industriel, s'élève à 9 millions ! Les services qu'elles rendent sont donc nuls. Ce rapport paraissait quatre mois après les massacres de Marchiennes.

Les classes ouvrières font encore crédit à la bourgeoisie et aux gouvernements en plaçant dans les différentes caisses d'épargnes le peu d'argent qu'elles ont économisé en vue de parer aux accidents, maladies, etc., etc...

En payant des primes aux sociétés d'assurances constituées d'après le système actuel, qui est celui de l'anarchie économique.

En achetant des rentes sur l'Etat ou des obligations d'emprunts communaux qui donnent l'espoir de gains illicites. Les gouvernements affichent impudemment ces honteux scandales qui s'appellent loteries. La loi, faite par eux, défend aux citoyens cette spéculation, comme contraire aux mœurs, et eux-mêmes préconisent ce système afin de se procurer à bas prix et par petites sommes l'argent que leur refuseraient en gros et à ce taux les capitalistes et les banquiers, qui savent à quoi s'en tenir sur la valeur réelle de ces emprunts ou plutôt de ces exploitations.

Il faut appeler l'attention des économistes sérieux sur cette nouvelle manière d'emprunter, par petites sommes et petits versements. Ce sont là de véritables souscriptions nationales par lesquelles les gouvernements ne demandent plus crédit, mais aumône ; et ce nouveau système de petites souscriptions est d'autant plus favorable à la consécration des priviléges tyranniques du capital et de l'Etat qu'il intéresse plus de gens au maintien de l'ordre actuel. C'est ainsi que le machiavélisme gouvernemental se crée des soutiens au sein des classes mêmes qui par leur nature seraient les plus intéressées à un changement de système.

La bourgeoisie renchérit à son tour sur l'exemple qu'on lui donne. Elle s'est mise à spéculer sur ces spéculations. Elle institue ce qu'elle appelle des banques d'épargne, qui acceptent des versements mensuels s'abaissant jusqu'à un fractionnement de cinq francs, portant intérêt à 4 et 5 % ; ces fractions minimes, véritables coupures d'obligations bien minimes par elles-mêmes puisqu'elles ne sont émises qu'à 100, 80, 40 et même 25 francs en Belgique, participent aux différents tirages et aux primes qui s'élèvent jusqu'à 100,000 francs. En Suisse, on a même émis des obligations d'emprunts-loteries au taux de douze francs !

La bourgeoisie, avec la complicité des gouvernements qui accordent aux sociétés instituées à cet effet l'anonymat et le bénéfice d'une réduction d'impôts, fait bâtir des maisons ouvrières vendues aux travailleurs moyennant des retenues hebdomadaires sur leurs salaires. C'est une manière adroite de rétablir une glèbe nouvelle et de créer de nouveaux serfs de la féodalité industrielle.

D'autres spéculateurs, plus adroits encore, attirent à eux les petites épargnes en facilitant l'achat de propriétés foncières, le plus souvent incultes, au prix d'un versement mensuel de vingt francs. Il s'en suit petit à petit des agglomérations de population qui, à un moment donné, causent une augmentation de valeur de ces terrains telle que leur prix est centuplé : c'est ainsi que la philanthropie est devenue elle-même une excellente spéculation.

Il faut que les classes ouvrières comprennent enfin que chaque sou placé à la caisse d'épargnes, que chaque pièce d'argent confiée à tel ou tel banquier ou placée dans n'importe quelle opération financière, que tout intérêt qu'elles perçoivent de ces différents placements, que toutes ces institutions : monts de piété, asiles, crèches, chauffoirs, ouvroirs, cités ouvrières, hôpitaux, hospices, refuges, workhouses, écoles gratuites, secours à domicile, consultations gratuites, maternités, quinze-vingts, tontines, cantines, sociétés de patronage, enfants trouvés, soupes à cinq centimes, pharmacies pour les pauvres, couvents, etc., etc., que tout cela ne sert qu'à river plus solidement chaque anneau de la chaîne qui les tient en esclavage. Toutes ces pompeuses créations ont pour corollaires les prisons et les casernes.

Que faire pour briser cette chaîne de misère qui s'étend de jour en jour ?

Il faut, au lieu de faire crédit à la bourgeoisie et aux gouvernements, que les classes ouvrières se créditent elles-mêmes ; il faut qu'elles substituent aux commandites du capital la commandite du travail par le travail.

Comment réaliser cette révolution ?

Nous croyons que le crédit devrait être un service public, que la banque nationale devrait être transformée en banque de crédit gratuit, mais nous croyons cette mesure peu pratique pour le moment. En attendant, nous proposons de créer une association générale ouvrière de crédit mutuel, basée sur la réciprocité, la gratuité, la justice.

« En 1848, dit Proudhon 3, j'ai prouvé dans de nombreuses publications que, le principe de justice étant la réciprocité du respect ; le principe de l'organisation du travail dans une société bien constituée, la réciprocité du service ; le principe du commerce, la réciprocité de l'échange ; le principe de la banque, la réciprocité de l'escompte ; le principe du prêt devrait être la réciprocité de prestation, d'autant mieux que le prêt n'est au fond qu'une forme de l'escompte, comme l'escompte est une forme de l'échange, et l'échange une forme de la division du travail.

« Organisons, disais-je, d'après ce principe, le crédit foncier, le crédit mobilier, et toute espèce de crédit. Dès lors, plus d'usure, plus d'intérêt, ni légal, ni illégal : une simple taxe, des plus modiques, pour frais de vérification et d'enregistrement, comme à l'escompte. L'abolition de l'usure, si longtemps et si vainement poursuivie par l'Eglise, s'accomplit toute seule. Le prêt réciproque ou crédit gratuit n'est pas plus difficile à réaliser que l'escompte réciproque, l'échange réciproque, le service réciproque, le respect réciproque, la JUSTICE. »

Si, en effet, le crédit gratuit ou prêt réciproque n'est pas difficile à réaliser dans une société basée sur les principes du mutuellisme, il n'en est pas de même tant que la classe ouvrière, qui est la seule classe rénovatrice, n'est pas généralement pénétrée de l'idée de justice ou du moins ne la met pas encore en pratique.

Voyons donc ce que c'est que le crédit mutuel.

Le mot crédit signifie confiance. On se fait généralement une fausse idée de ce qu'on appelle crédit, parce que ce mot s'entend de deux manières différentes. Il y a d'abord le crédit personnel : c'est un prêt fait à une personne en la probité de laquelle le prêteur a foi, à laquelle il fait une avance de fonds parce qu'il est sûr de sa fidélité, parce qu'il a confiance en elle, en cet ami peut-on dire, puisque dans ce cas c'est le prêteur qui s'est porté lui-même caution. Mais en affaires on n'entend pas ainsi le crédit, on n'accorde pas confiance à l'homme, on n'a confiance qu'au gage. C'est une deuxième espèce de crédit qui s'appelle le crédit réel. Le crédit réel repose non-seulement sur la parole du crédité, mais encore sur la marchandise, le gage, l'hypothèque, le nantissement. Le crédit réel résulte d'une opération commerciale sérieuse, qui a lieu par suite d'échange de valeurs, tandis que le crédit personnel n'est en réalité aujourd'hui que le résultat d'un acte charitable, un secours. Il faut donc bien saisir la différence qu'il y a entre ces deux crédits pour comprendre toute la différence qu'il y a entre une société de secours mutuels, comme il s'en trouve tant parmi les classes ouvrières, et une société de crédit mutuel. L'organisation du crédit mutuel et gratuit réalise ce rêve des économistes : l'union du crédit personnel et du crédit réel. Dans le système de la réciprocité, le crédit personnel n'est plus une aumône, c'est un échange, c'est le droit.

Qu'est-ce donc que le crédit mutuel ?

Quand les commerçants, négociants, emprunteurs, quand les banquiers, capitalistes, prêteurs, pratiquent le crédit réel, ils conviennent d'un prélèvement, d'une rémunération, qui prend les noms d'intérêt, commissions, pertes de place, etc., etc. Ce sont de véritables primes qui, dans les escomptes du commerce, s'élèvent jusqu'à 15 % chez les banquiers réputés honnêtes. Ce sont ces prélèvements qu'il s'agit de supprimer au moyen de la mutualité, aussi bien pour les escomptes du commerce que pour les prêts sur hypothèque, gages et nantissements, faits à l'agriculture et à l'industrie.

Le crédit mutuel est donc le crédit accordé sans prélèvements d'intérêt, le crédit gratuit n'entraînant pour l'emprunteur d'autres frais que ceux d'administration, évalués à 1/2 ou 1/4 pour cent, mais engageant celui-ci à pratiquer le même système de crédit vis-à-vis de ses prêteurs. Avec le crédit mutuel toute supériorité économique disparaît, l'échange est substitué à l'aumône, et l'égalité politique est assurée.

Pour en arriver à réaliser l'idée de cette société générale de crédit mutuel, le moyen immédiat et pratique est de commencer par créer une banque de crédit mutuel.

Nous avons déjà parlé de cette institution dans la réponse à la première question, nous allons tâcher d'en donner les détails, d'indiquer son fonctionnement. Nous n'avons pas la prétention d'appliquer un remède souverain en instituant cette banque de crédit mutuel, nous ne poursuivons qu'un but, le même que celui du fondateur de la Banque du Peuple en 1849, celui de travailler par des exemples de détail à l'instruction économique des classes ouvrières ; mais il n'en est pas moins vrai que la création d'une banque de ce genre est le point de départ et la condition sine quâ non de toutes les autres réformes.

L'établissement d'une banque du peuple, d'une banque d'échange ou d'une banque de crédit mutuel — quel que soit le nom que nous lui donnions, pourvu que l'idée de réciprocité, de gratuité, de justice ait présidé à sa constitution — est une institution des plus difficiles à réaliser, tant que nous vivrons sous l'empire des lois actuelles ou des lois préconisées par les économistes partisans du système de la libre concurrence, du laissez-faire et du laissez-passer. Ce que nous pouvons obtenir en Belgique, si les classes ouvrières sont bien pénétrées de l'idée de mutualité, c'est une banque fonctionnant dans des conditions exceptionnelles et qui ne peut être qu'un moyen de transition pour l'organisation de la société future. Nous n'en croyons pas moins utile de dire ce que devrait être la banque de crédit mutuel, si elle pouvait se constituer sans avoir égard aux lois restrictives sur le monopole et sur le timbre, qui aujourd'hui nous obligent à apporter aux vrais principes du crédit certains adoucissements dont nous parlerons plus loin.

La banque de crédit mutuel serait une institution destinée à réaliser l'échange et la circulation des valeurs au pair, sans prélèvement aucun en faveur du capital.

La banque ferait l'escompte des valeurs commerciales et des avances aussi bien aux travailleurs isolés qu'aux associations ouvrières ; elle favoriserait l'organisation de celles-ci, ainsi que la formation des grandes entreprises, telles que créations de docks, bazars, etc., etc.

Le service de la banque se fait avec le papier de banque. La monnaie métallique est supprimée, sauf comme monnaie d'appoint.

Tous les associés s'obligent par leurs signatures à recevoir le papier de banque.

La banque mère favorise l'établissement d'institutions du même genre en province et dans les campagnes ; elle travaille à la décentralisation de ses services par la création de banques de crédit foncier, de crédit agricole, etc., basées sur les même principes de réciprocité et de gratuité.

La banque réduit le taux de son escompte et de son intérêt à ce qui est absolument indispensable pour couvrir ses frais d'administration et les risques, de manière que ce taux diminue de plus en plus avec l'extension de ses affaires.

Tels sont les principes fondamentaux de la banque de crédit mutuel et gratuit. Innombrables en seraient les conséquences bienfaisantes; bornons-nous à dire que le résultat final serait : anéantissement de la misère, réconciliation de l'homme avec l'homme, fin de la guerre.

Malheureusement les révolutions ne se font pas de plein saut, la banque de crédit telle que nous la concevons n'est pas réalisable avec l'idéal de perfection que nous voudrions lui donner.

Il y a des obstacles légaux qui sont :

1º Le privilége de certaines banques d'émettre des billets.

2° La loi sur le timbre (loi belge du 20 juillet 1848) qui nécessite absolument l'emploi d'un certain capital métallique pour solder cet impôt vexatoire sur la circulation.

Voici donc les modifications transitoires qu'il faudrait admettre jusqu'à ce qu'une propagande infatigable ait contraint le gouvernement à enlever les obstacles qui s'opposent à la libre extension du crédit populaire.

Avec l'argent donné par les membres de l'Association de crédit mutuel en échange de bons de la banque jusqu'à concurrence de la somme nécessaire, nous créerions le capital social de cette banque dont chaque association, chaque souscripteur, deviendrait actionnaire et aurait droit ainsi à un crédit réciproque.

Ce capital social servirait d'abord à faire l'escompte des valeurs au taux maximum de 2 % en attendant qu'on puisse le réduire au simple coût des frais d'administration.

Ce capital social servirait ensuite à organiser des docks, à établir des magasins et entrepôts où les produits seraient exposés, mis en vente ou échangés contre d'autres produits. La banque émettrait des warrants de garantie représentant la valeur des dépôts, lesquels warrants s'échangeraient à leur tour contre des chèques, créés par la banque dont nous parlerons plus bas et qui sont destinés à devenir notre papier-monnaie.

La banque organiserait un syndicat chargé de régler les conditions auxquelles se ferait l'échange des matières premières entre les producteurs. Ce syndicat serait nommé par les déposants eux-mêmes. Ces entrepôts supprimeraient ainsi beaucoup d'intermédiaires dispendieux et inutiles.

Le capital social servirait encore à acheter aux travailleurs leurs instruments de travail, à créditer les associations de production, à faire enfin toutes les avances nécessaires à l'industrie et à l'agriculture.

Il nous faut ici indiquer notre moyen d'échange, notre papier-monnaie, notre billet de banque en un mot.

Le chèque serait notre billet de circulation. Il serait mis en circulation par les souscripteurs même de la banque qui s'en serviraient comme billet de banque et par les producteurs qui auraient recours à notre institution. Nous ne tenons pas du reste à ce nom de chèque, parce que le papier que la loi appelle de ce nom est en réalité un billet de banque, mais un billet de banque rapportant intérêt. Aussi est-on en voie de supprimer le billet de banque ordinaire et même les espèces métalliques, en Angleterre surtout où le chèque est d'un usage commun.

On se fait généralement une fausse idée de ce que représente le billet de banque. On croit communément que sa principale valeur est dans la représentation des espèces métalliques déposées dans les caves de la banque nationale. Il y a erreur et erreur profonde. Le métal déposé ne représente que le tiers des billets émis, les deux autres tiers ont pour garantie la confiance seulement que le public accorde à ce papier-monnaie. Aussi, à la plus légère crise, la dépréciation arrive immédiatement et l'on court à la banque pour se faire rembourser en espèces sonnantes. La banque alors paie bien lentement, bien lentement, à son aise, en pièces de cinq et de dix francs en or, de façon à n'opérer de remboursement que pour cent à cent cinquante mille francs par jour. Mais le jour pour elle commence à 10 heures du matin pour finir à 2 heures de l'après-midi. En dehors de ces quatre heures sacramentelles, la caisse est fermée. Nous avons vu pratiquer ce système en Belgique pendant la crise de 1866. Il fallait des protections spéciales pour obtenir d'être payé en pièces de vingt francs.

Les espèces métalliques du reste tendent à n'être plus considérées dans les transactions commerciales que comme des appoints. Nous l'avons dit plus haut. Une statistique récente prouve que sur un million de francs faits en paiements par une maison de banque anglaise, les espèces et mandats sur la poste n'ont concouru à ces paiements que pour la somme de 20,709 francs ; les neuf cent soixante-dix mille et des francs restants ont été payés par des lettres de change pour 422,000 francs, des chèques à vue pour 510,000 francs, des billets de banque pour seulement 45,000 francs.

L'échange des produits contre des produits tend donc à se réaliser. C'est qu'en effet la libre circulation des produits contre leur valeur réelle dépend de l'élimination de la monnaie métallique. La monnaie métallique, par sa valeur intrinsèque, cause à elle seule déjà une inégalité dans l'échange.

« Le chèque est un bon à vue détaché d'un livre à souche et donné, sur le banquier qui a ouvert un compte, par le débiteur ou payeur au créancier ou à la personne qui doit recevoir. Les chèques sont devenus en Angleterre une monnaie courante, une véritable monnaie fiduciaire. Le chèque est essentiellement à vue et au porteur. » (Extrait du dictionnaire de Littré). Le chèque actuel rapporte intérêt par suite du compte courant du porteur. (Voir sur le chèque la loi belge de 1865.)

Notre chèque, contrairement au chèque en usage, ne rapporterait pas intérêt, puisque nous proclamons la gratuité du crédit. Nous n'avons pas à revenir sur cette question et à prouver que le billet de banque de la Banque nationale en Belgique, comme celui de la Banque de France, en France, est un moyen de faire payer deux fois l'intérêt de leurs encaisses à leurs clients avec l'argent desquels ces banques font l'escompte ; nous dirons seulement que nos chèques auront une garantie plus sérieuse que celle des billets de banque actuels qui ne reposent que sur le monopole que lui accorde l'Etat, parce que nos chèques représenteront, en sus du capital social, de la marchandise, du produit façonné, ouvré ou manufacturé, surtout si, par l'établissement de docks, magasins ou entrepôts, nous parvenons à supprimer cet intermédiaire parasite qui s'appelle le commerce et qui vole 125 % de la consommation à la production.

Mais, nous objectera-t-on, votre chèque tend à établir la liberté des banques, puisque vous attaquez le monopole de la fabrication des billets.

Nous répondrons à cela : personne plus que nous n'est partisan de la centralisation du crédit. Nous ne voulons pas plus de la liberté des banques que de la liberté de l'intérêt, mais comme ni les gouvernements, ni la bourgeoisie ne veulent constituer leurs banques nationales sur le principe de justice, il faut bien que les classes ouvrières constituent, à côté de ces banques privilégiées qui les exploitent, une banque du travail qui soit leur antagoniste et leur ennemie acharnée en tous points. Il faut donc dans notre conception que le chèque tue le billet de banque. L'état de concurrence et d'anarchie économique dans lequel nous vivons autorise cette guerre. C'est parce que nous avons foi dans la victoire du travail sur le capital que nous demandons des armes pour commencer la bataille sur le terrain des banques, comme nous l'avons commencée sur le terrain du salaire en nous servant des grèves et en faisant des associations de maintien de prix, et comme nous jurons de la continuer, cette guerre, partout où nous pourrons intervenir avec la moindre chance de réussite. Cette déclaration nous vaudra encore les injures de nos adversaires et de la presse gouvernementale et bourgeoise ; nous n'avons qu'à leur répondre par ce proverbe qui appartient au système de réciprocité : œil pour œil, dent pour dent. Puisqu'ils sont au pouvoir, qu'ils commencent eux-mêmes les réformes. Ce n'est pas que nous attendions d'eux quelque chose, il y a trop longtemps que nous attendons pour cela; ce n'est pas que nous leur demandions à eux quelque chose, puisque nous avons pris la ferme résolution de ne devoir notre salut qu'à nous-mêmes et à notre initiative spontanée ; c'est pour éviter que les blessures qui vont résulter de ces combats soient trop longues à guérir, c'est pour éviter que la guerre dure trop longtemps. Les colliers, les chaînes et les muselières rendent les chiens enragés.

Nous résumons donc ainsi notre réponse à la seconde question.

Si les associations ouvrières et les travailleurs individuellement veulent porter un coup mortel au capital, il faut qu'ils deviennent actionnaires, c'est le mot, d'une banque de crédit mutuel qui leur offrira, outre la garantie personnelle de sa constitution basée sur les principes de mutualité, de réciprocité, de crédit au travailleur, la facilité d'obtenir gratuitement des produits ou des matières premières, quoique les différents producteurs et échangeurs soient inconnus entre eux. Et que demande cette banque ? Que ses actionnaires, associés ou clients, fassent circuler ses chèques, s'en servent dans toutes leurs opérations et refusent au besoin tout autre espèce de papier-monnaie.

Arrivés au terme de notre tâche, nous allions rédiger les statuts provisoires de cette banque de crédit mutuel, lorsque nous avons été agréablement surpris, à la lecture des journaux français, par la rencontre d'un projet de société générale de crédit mutuel. C'est la réalisation complète de notre projet. Telle est la justice et la force de l'idée mutuelliste que, sans se concerter avec les ouvriers belges, les ouvriers parisiens travaillaient dans le même sens qu'eux à la constitution de la même société.

Ce projet rédigé par les ouvriers français, sous le nom de Fédération des sociétés ouvrières, ne s'arrête pas à la constitution d'une banque de crédit mutuel. Il englobe toute la question du crédit en général.

Devant cette manifestation nous n'avons qu'à attendre, et fort peu de temps même, puisque tout cela va se réaliser immédiatement. Notre devoir est de donner connaissance de cette fédération du travail.

(Suivent les statuts projetés de la Fédération du travail.)

Tel est, compagnons, le rapport sur la seconde question que la section belge a l'honneur de vous soumettre.

Les rapporteurs : CÉSAR DE PAEPE, L. FONTAINE, ALPHONSE VANDENHOUTEN.

Le Congrès a adopté, comme conclusions du rapport de la Commission et de la discussion qui a suivi sa lecture, les résolutions suivantes, présentées par Eccarius, de Londres :

Suit la résolution ; voir Résolution sur la deuxième question (le crédit).

Troisième question

Les efforts tentés aujourd'hui pour l'émancipation du quatrième état (classe ouvrière) ne peuvent-ils pas avoir pour résultat la création d'un cinquième état dont la situation serait beaucoup plus misérable encore ? — La mutualité ou réciprocité considérée comme base des rapports sociaux. — Equivalence des fonctions. — Solidarité. — Sociétés ouvrières.

La Commission pour cette question se composait de cinq membres : Büchner, de Darmstadt, De Paepe, de Bruxelles, Murat, de Paris, Müller, de Genève, Garbe, de Paris. Elle a présenté son rapport dans la septième séance du Congrès.

Rapport de la commission

Les efforts tentés aujourd'hui par les associations pour l'émancipation de la classe ouvrière peuvent se résumer dans ce que l'on a appelé le mouvement coopératif. Or, le mouvement coopératif, dans sa phase actuelle et dans les différentes formes sous lesquelles il s'est manifesté, société soi-disant de crédit mutuel, société de consommation, société de production, reconnaît encore le vieux principe de la productivité du capital, c'est-à-dire du droit de prélibation du capital sur le travail, et le met largement en pratique.

Ainsi, dans les sociétés de crédit, telles que les caisses d'avances de M. Schulze-Delitsch, en Allemagne, ou le Crédit au travail de M. Beluze, à Paris, les fonds produisent d'abord un intérêt, puis des dividendes proportionnels à l'apport de chaque associé. Or, comme cet apport est inégal, il en résulte nécessairement que ceux dont l'apport est le plus considérable ne tarderont pas à s'enrichir (pourvu toutefois qu'ils n'aient pas trop eux-mêmes recours à la caisse, car alors l'intérêt qu'ils paient à la caisse pourrait bien aller jusqu'à annihiler l'intérêt et le dividende qu'ils reçoivent), et que tous ensemble finiront par améliorer un peu leur situation aux dépens de la masse des prolétaires sur qui le paiement de ces intérêts et dividendes retombe en dernier ressort.

Dans les sociétés de consommation, ou bien les associés achètent les produits pour les revendre avec profit pour eux au public consommateur, ou bien ils se répartissent seulement entre eux les produits achetés. Dans le premier cas, c'est tout bonnement un intermédiaire collectif qui se substitue au commerçant ; dans le second cas, deux situations peuvent se présenter : ou bien ces sociétés seront restreintes à quelques hommes, et alors elles n'auront aucune influence sur la situation de la masse et ne feront qu'améliorer la condition de quelques-uns ; ou bien ces sociétés s'étendront à la masse, et alors leur effet final sera nul, car elles ne tarderont pas à amener une baisse de salaire proportionnelle à la diminution de prix des objets de consommation, parce que la concurrence entre les travailleurs, l'offre des bras toujours plus grande dans la société actuelle que la demande, fait que le salaire, pour la majorité des ouvriers, tend toujours à se réduire au minimum pour procurer le strict nécessaire.

Dans les associations de production, il y a généralement, pour la répartition des bénéfices, la part du capital et la part du travail, et quelquefois même, comme au phalanstère et dans la célèbre Société des pionniers de Rochdale, la part du talent. Ne parlons pas de la part du talent, parce que les associations qui font entrer cet élément en ligne de compte pour la répartition forment une exception, mais parlons de la part du capital ; celle-ci se compose : d'abord d'un intérêt fixé d'avance, puis d'un dividende proportionnel aux affaires réalisées et à l'apport de chacun en capital. Or, comme cet apport varie généralement avec les associés, à côté de tel associé dont la part due au travail est, par exemple, représentée par 10 et la part due au capital par 1 (ou même par 0), il est tel autre associé dont la part du travail est 1 et la part du capital 20, par exemple 5 à titre d'intérêt et 15 à titre de dividende ; il en résulte que ceux des associés dont la part du capital devient de plus en plus grande, se voient bientôt dans la possibilité de vivre de leur revenu, et c'est ce qui est arrivé en effet dans mainte association.

D'autres fois, il n'y a pas de part du travail dans la répartition, et, une fois les salaires et les intérêts payés, les bénéfices sont répartis proportionnellement au nombre d'actions, ou, d'une manière plus générale, proportionnellement à la quote-part du capital de chacun dans l'entreprise : même résultat que pour le cas précédent. De plus, la plupart des associations de production emploient, sous le nom d'auxiliaires, de véritables ouvriers salariés, avec cette différence qu'ici le patron, au lieu d'être individu, est une collectivité. D'ailleurs, la plupart des associations de production actuelles se constituent entre quelques ouvriers privilégiés qui s'éloignent systématiquement de leurs collègues, et elles ne veulent pas s'étendre jusqu'à englober des corps de métiers entiers, d'où déjà une division du prolétariat.

Enfin, pour terminer cette critique, nous ajouterons que, mises à part les inégalités que nous venons de signaler dans la constitution intérieure de ces trois sortes d'associations, le vice fondamental de ces sociétés est dans leur manière d'agir vis-à-vis du reste de la société, et ce vice consiste en ceci : c'est qu'au lieu d'échanger les services et produits au prix de revient, toutes elles ont en vue de faire des bénéfices, d'accroître leur capital social, d'arrondir leur caisse ; et plus une association augmente ainsi son capital et ses bénéfices, plus les économistes bourgeois l'encouragent et plus les gens aux vues étroites s'extasient. Mais ces bénéfices ne pleuvent pas du ciel comme la manne du Seigneur, il faut bien qu'ils soient prélevés sur quelqu'un, et ce quelqu'un c'est le public ; or, la partie de ce public qui vit elle-même de profits, d'intérêts, de fermages, de loyers, a bien soin de se rattraper sur le travail, de sorte qu'en définitive les bénéfices réalisés par les associations sont prélevés sur la masse des prolétaires qui se trouve en dehors de ces associations. C'est ainsi que ces bénéfices constituent une nouvelle exploitation du travail qui vient s'ajouter à l'ancienne exploitation bourgeoise. Il doit s'en suivre effectivement, si ces associations se généralisent : d'une part, la création d'une nouvelle classe composée des sociétaires qui se partagent ces bénéfices ; d'autre part, la création d'une autre classe composée de ceux sur qui ces bénéfices sont prélevés, et qui serait évidemment plus misérable que jamais, puisqu'elle serait plus exploitée. Il y a donc là une tendance réelle à la constitution d'un nouvel état privilégié à côté du tiers-état ou bourgeoisie, à la constitution d'un quatrième état.

Mais ici se présente un curieux spécimen des nombreuses contradictions de l'économie politique, contradictions qui n'existent pas seulement dans des mots, mais dans des faits. A côté de cette tendance à la création d'une nouvelle classe intermédiaire entre la bourgeoisie et le prolétariat, une autre tendance non moins positive, et pourtant opposée, se manifeste : c'est la tendance à la constitution de deux classes uniques, séparées par un abîme, l'une très-riche, l'autre très-pauvre. Cette tendance est due à deux grands phénomènes économiques qui sont corrélatifs, qui marchent parallèlement, qui sont tour à tour et réciproquement cause et effet l'un à l'égard de l'autre, et dont l'existence devient chaque jour plus apparente :

C'est, d'une part, le développement de la force collective, les envahissements de la grande industrie sur la petite industrie, le remplacement des petits ateliers par les grandes usines, des petites échoppes par les grands magasins, résultat nécessaire des développements de la division du travail et de l'introduction incessante des machines. C'est, en un mot, la constitution de la féodalité industrielle.

C'est, d'autre part, la centralisation des capitaux entre quelques mains, l'anonymat pratiqué sur une échelle de plus en plus vaste, l'écrasement du petit capital par le gros capital, des pièces de cent sous par les millions ; tandis que les mille francs du petit bourgeois forment deux mille francs au bout de quatorze ans à raison de 5 %, avec les intérêts des intérêts, le million des Rotschild forme au bout de quatorze ans deux millions, sans compter les dividendes qui sont autrement énormes et qui, capitalisés de nouveau, produisent une somme fabuleuse. C'est, en un mot, la constitution de la féodalité financière.

Or, avec le remplacement des petits ateliers où un homme travaillait seul avec quelques aides ou apprentis, par les grands ateliers où travaillent des légions de salariés, il est évident qu'une foule de petits bourgeois, de petits industriels et d'ouvriers travaillant à leur propre compte, retombent dans le salariat, et, avec la centralisation des capitaux, il est évident aussi que la concurrence entre les capitalistes n'étant plus aussi grande, le monopole se substituant à la concurrence, les petits capitaux ne peuvent plus lutter et le petit bourgeois, après toute une série de déconfitures, de ruines et de faillites, tend à retomber peu à peu dans le prolétariat.

Donc : tendance à la constitution d'une nouvelle classe moyenne et tendance à la suppression de la classe moyenne actuelle, voilà le double et singulier spectacle que nous présente en ce moment le monde économique. Reste à savoir maintenant laquelle de ces deux tendances est la plus forte : reste à savoir surtout si la nouvelle classe moyenne, une fois constituée, ne subirait pas le sort de l'ancienne, c'est-à-dire ne serait pas forcée à son tour ou de monter dans la classe tout à fait ploutocratique si elle le peut, ou sinon de redescendre dans le prolétariat, et si par conséquent l'existence de cette classe moyenne ne serait pas purement temporaire.

Mais quoi qu'il en soit, temporaire ou non, il y a là un danger auquel nous devons chercher les moyens de parer. Quels sont ces moyens ?

Tout d'abord, remarquons que la question telle qu'elle nous a été posée par le Congrès est double.

1° La question parle d'un quatrième état qui serait intermédiaire entre le tiers-état ou bourgeoisie et le prolétariat devenu alors cinquième état ;

2° Elle demande si ce cinquième état ne serait pas plus misérable encore qu'auparavant.

Pour éviter la réalisation de ce dont parle la seconde partie de la question, il suffit que les associations de crédit, de consommation, de production, au lieu de faire des bénéfices prélevés toujours sur la masse des prolétaires, ne fassent pas de bénéfices et par conséquent n'appauvrissent pas le prolétariat ; or, pour cela, il faut que ces associations soient basées sur le principe de mutualité, il faut que les membres pratiquent entre eux la réciprocité du prêt, de l'escompte, des assurances, des garanties, des services et des produits, en échangeant tous les produits et services quelconques pour ce qu'ils valent, c'est-à-dire pour ce qu'ils ont coûté comme travail et comme dépenses, ou plus clairement comme frais de consommation du producteur et comme frais d'outillage et de matières premières.

Quant à la première partie de la question, nous devons bien avouer que lors même que les associations existantes seraient toutes basées sur le principe de la réciprocité, les membres de ces associations, en trouvant dans l'application de leur principe une amélioration de leur sort, n'en constitueraient pas moins, non pas une nouvelle classe exploitante (puisqu'ils ne prélèveraient de tribut sur le travail de personne), mais toujours une nouvelle classe intermédiaire entre la bourgeoisie capitaliste et l'immense plèbe restée en dehors de ces associations, en un mot un quatrième état ayant au-dessous de lui un cinquième état. Pour obvier à la formation de ce quatrième et de ce cinquième état, nous croyons donc qu'il ne suffit pas de mettre en pratique même les plus purs principes de justice d'une façon isolée, sur une échelle toujours plus ou moins restreinte, dans quelques groupes particuliers, en quelques coins de la société, mais qu'il faut absolument employer des mesures générales, de ces mesures qui s'appliquent de prime-abord à l'ensemble de la société, qui fassent immédiatement sentir leur action sur toute la collectivité sociale.

Nous ne pouvons pas trancher ici la question de savoir quelles sont ces mesures d'ensemble, qui nous paraissent pourtant si nécessaires ; mais nous croyons pouvoir indiquer, comme dignes d'être mis à l'étude par nous, certains moyens de réforme générale proposés par divers socialistes : la transformation de la banque nationale (banque de France, banque de Belgique, banque d'Angleterre, etc.) en banque de crédit gratuit, l'abolition des héritages ab intestat à certains degrés de parenté, l'impôt sur les successions en ligne indirecte, etc., etc.

Cependant, il ne faudrait pas conclure des considérations auxquelles nous venons de nous livrer, que nous regardons le mouvement coopératif sous sa forme actuelle, nous ne dirons pas comme nuisible, mais comme inutile. Il est toujours bon de voir les travailleurs se grouper, de les voir chercher pratiquement et par eux-mêmes une amélioration de leur sort, dussent-ils se tromper dans leurs essais ; à ce point de vue le mouvement coopératif est à nos yeux la grande école où le travailleur s'initie aux questions économiques, c'est le plus puissant levier du progrès social. — D'ailleurs, au milieu d'une société bourgeoise et anarchique, où règne le chacun pour soi et où l'accumulation des bénéfices les plus illicites s'appelle avoir l'entente des affaires, il était impossible que les associations ouvrières ne commençassent point par imiter le vice général. C'était à la fois une nécessité logique et une nécessité économique ; c'était une nécessité logique, parce que l'esprit humain ne procède jamais que par évolution graduelle, en rattachant par quelques points ses conceptions nouvelles à ses conceptions anciennes ; c'était une nécessité économique, parce que les premières associations ayant à se constituer un capital pour lutter contre les entreprises des bourgeois, ne pouvaient et ne peuvent encore souvent, à cause de leur isolement, arriver à obtenir ce capital qu'en bénéficiant sur le prêt, sur la production ou sur la vente des produits.

César DE PAEPE, rapporteur.

A la suite du rapport de la Commission, Chemalé, de Paris, a donné lecture d'un travail sur l'Equivalence des fonctions. Le voici :

De l'équivalence des fonctions

Parler aujourd'hui de l'équivalence des fonctions, c'est presque tomber dans l'absurde. Après avoir, dans l'intérêt de la production, divisé le travail, on est venu à spécialiser chaque opération et à en faire en quelque sorte un vrai métier. C'est ainsi que dans la mécanique nous trouvons des fondeurs, des forgerons, des tourneurs, des ajusteurs, des monteurs ; puis, en redescendant l'échelle, viennent les chauffeurs, les frappeurs, les taraudeurs, les perceurs, les riveurs. Chez les serruriers, on n'en trouverait peut-être pas un sur cent qui soit en état de faire une serrure de toutes pièces ; les uns forgent, les autres liment, ferrent — autant de spécialités différentes qui, limitant l'exercice de l'intelligence, finissent par limiter les facultés et abêtir l'ouvrier. Chez les constructeurs, même division : les tailleurs de pierre, les poseurs, bardeurs, pinceurs, ficheurs, limousins, maçons, etc. Que de fois un ouvrier, invité à faire un travail de sa profession, répond : Ce n'est pas ma partie. Cependant, il a donné pour rien trois années de son temps à un entrepreneur qui lui a, au bout de ce temps, remis un livret qui devrait être en quelque sorte un diplôme, le signe de sa capacité et de sa liberté, et qui n'est que le signe de sa servitude.

On comprend qu'au milieu d'un tel chaos, il soit nécessaire d'établir des contre-maîtres, des directeurs, des maîtres ; qu'il y ait lieu de les rémunérer en proportion du besoin qu'en a l'entrepreneur ; mais un tel état de choses ne saurait durer plus longtemps. L'excès de la division nous force à revenir sur nous-mêmes et à rechercher les moyens d'arrêter la mécanisation de l'ouvrier. Il est temps, grand temps de revenir aux principes. L'homme, selon sa constitution physique et intellectuelle, est plus apte à remplir certaines fonctions que certaines autres ; cela est incontestable. L'éducation qu'il recevra a pour but de lui révéler ces aptitudes.

Ce qu'on a appelé la polytechnie de l'apprentissage, l'enseignement intégral ou professionnel, n'est pas forcément la pratique de tous les métiers, mais la connaissance des principes scientifiques et industriels nécessaires à l'exercice d'une profession. Certes, personne ne possède l'encyclopédie des connaissances humaines, pas même les bacheliers ès-sciences, si savants qu'on les suppose ; mais tout homme peut et doit connaître les principes généraux de la science et leurs principales applications aux diverses branches de l'industrie ; il doit également connaître l'emploi des outils et moyens communs à un grand nombre de professions ; sans cela, il ne pourra utilement choisir la partie qui lui convient, et il en résultera une déperdition considérable de forces, au grand détriment de l'individu lui-même et de la collectivité.

Le travail considéré comme une peine a été de tout temps un signe d'infériorité. Le manœuvre est inférieur à l'artisan ; l'artisan, au commerçant ou à l'ingénieur ; l'ingénieur est moins considéré que l'artiste, qui est à son tour subalterne du millionnaire. Tout s'évalue à prix d'argent, même la dignité humaine. Voilà la photographie sans retouche de la société actuelle.

Or, si nous écartons le riche oisif, que nous pouvons ranger dans la catégorie des êtres inutiles, et le plus souvent nuisibles, qu'apercevons-nous ? L'humanité composée d'une série d'êtres qui tous, pour une part plus ou moins grande, concourent à la création des services matériels ou intellectuels nécessaires à la vie ou à la perfection de l'homme, à l'exaltation de sa dignité.

Ces services peuvent être divisés en un nombre plus ou moins considérable de catégories. Les uns sont nécessaires, les autres utiles.

Prenons d'abord comme point de départ les fonctions industrielles. Au sommet, nous trouvons l'ingénieur, l'architecte, le grand directeur d'industrie. L'ingénieur, appliquant les lois de statique, d'équilibre, celles de la résistance des métaux et de la puissance de la vapeur et de l'électricité, combine ces différentes forces et crée une machine. Cet homme a rempli une fonction utile ; il a droit à une rémunération proportionnée au service rendu. Mais ce moteur resterait éternellement à l'état de projet sans le concours des praticiens : forgerons, fondeurs, tourneurs, ouvriers travaillant le bois, le fer, le cuivre, l'acier. L'ingénieur a recours à ces travailleurs d'un autre ordre, qui exécutent et souvent rectifient la pensée première. Ces deux grandes catégories, d'inventeur ou d'initiateur et de praticiens ou manouvriers, se divisent elles-mêmes en un nombre infini de fonctions ou métiers nécessaires les unes aux autres.

D'abord, le savant a cherché ou constaté les grandes lois naturelles qui président à l'évolution des forces. Ses aptitudes spéciales l'ont attaché à cette fonction ; mais le bûcheron a pour lui abattu du bois ; tous les services dont il a eu besoin ont été créés par d'autres ; maçons, charpentiers, couvreurs, mécaniciens, peintres, ont construit et embelli son habitation ; laboureurs, vignerons, maraîchers, ont produit pour lui des services en échange de ceux qu'il a créés et offerts.

L'ingénieur, à son tour, applique les lois découvertes par le savant. Il expérimente mathématiquement, et il devient par rapport au savant un praticien, un ouvrier.

L'ouvrier manuel arrive enfin et exécute définitivement la pensée des deux premiers.

Auquel revient, s'il vous plaît, le mérite de la production réelle de la machine ? Est-ce au savant ? non, à coup sûr : il a apporté sa part à l'œuvre, voilà tout. L'inventeur ne peut pas plus réclamer la palme que l'ouvrier qui a exécuté. Tous ont coopéré à l'entreprise. Toutes ces fonctions s'engrènent les unes les autres, et se complètent les unes par les autres. — Lequel cependant est le plus nécessaire, du savant, de l'inventeur, ou de l'exécuteur ? Sans science, pas de machines, dira-t-on. C'est vrai ; mais aussi, sans artitisans, pas de machines, répondra-t-on ; — et nous concluons que tous ces éléments sont indispensables à la réalisation du progrès, et que toutes ces fonctions sont, nous ne disons pas égales, mais équivalentes, et qu'il appartient à ces travailleurs d'ordre différent, de rechercher entre eux, de bonne foi, prenant la justice et la solidarité, en un mot la mutualité des services pour bases, la loi de répartition qui doit présider à l'échange de leurs valeurs réciproques.

L'un découvre la force élastique de la vapeur ; sa découverte est inutile sans un autre qui l'applique ; mais un troisième arrive et donne corps et puissance à la pensée. Voilà la vérité !

Le premier gardera pour lui sa découverte, le second son invention, si le troisième, lésé dans la répartition des produits, refuse l'exécution.

Or, l'équivalence des fonctions peut seule, croyons-nous, en réunissant ces hommes pour la création d'un service, permettre à la collectivité, comme à chacun d'eux, de profiter des résultats acquis.

Remarquons qu'il ne s'agit point ici d'égaliser les parts, mais de les proportionner aux services rendus. Supposons pour un instant la machine une fois construite, évaluée après débat contradictoire, du consentement des vendeurs et des acheteurs, à 100 ; la part de la main d'œuvre et des matières premières comptée pour 50, il reste 50 à partager entre les deux initiateurs : l'un recevra par exemple 30, l'autre 20. — Mais on ne découvre pas tous les jours une propriété nouvelle de la matière, on n'invente pas à chaque instant une combinaison des forces : d'où nous tirons cette conséquence, que même dans l'hypothèse de cette répartition, il n'y a pas à craindre que l'écart des conditions soit assez grand pour qu'on puisse redouter une inégalité réelle. — (Enseignement intégral.)

Mais, dira-t-on, tout le monde voudra être ingénieur, directeur de travaux, ou grand entrepreneur ; chacun choisira les fonctions agréables. — Oh ! cela n'est pas à craindre, et voici pourquoi. Il ne suffit pas de prendre un titre pour vivre : — cela peut avoir lieu dans notre société monopolisée, mais nous comptons bien qu'il n'en sera pas toujours de même. Un jour viendra où, pour pouvoir consommer quelque chose, il faudra avoir produit une valeur égale à celle demandée. Or, un savant qui ne découvrirait rien, tout comme un manœuvre qui ne travaillerait pas, courrait grand risque de mourir de faim. De même, celui qui s'obstinerait à produire des services que personne n'accepterait à l'échange, se verrait exposé à consommer ses propres produits ou à changer de profession, à moins qu'il ne se décidât à périr d'inanition.

Telle est la loi de mutualité. Le produit s'échange contre un produit d'égale valeur, ou bien il y a tromperie, escroquerie, vol.

Nous n'avons pas à nous préoccuper des capacités ; nous ne pouvons qu'évaluer les produits. Tel qui est ou peut être capable de produire 100, pourra très légitimement ne produire que 10 ; il est parfaitement libre : mais il ne recevra qu'en raison de ce qu'il offrira. Les talents ne nous regardent pas ; il ne nous appartient d'évaluer que les produits, et c'est notre droit.

Pour que le service soit réciproque, il faut que l'entrepreneur remette à l'ouvrier autant que l'ouvrier lui offre.

Ainsi, que réclame l'ouvrier ? Il l'a dit cent fois : Vivre en travaillant. Il veut le salaire égal au produit.

Attendu que l'ouvrier ne peut se passer de capitaux, et le capitaliste de travailleurs.

Nous reconnaissons tous la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen comme la base de la société.

Or elle affirme l'égalité des personnes (art. 2, décl. des 27 juillet et 31 août 1789) : « La nature a fait les hommes libres et égaux en droits. »

D'où nous déduisons : L'égalité des personnes et des droits implique l'égalité civile. L'égalité civile à son tour a pour conséquence l'égalité devant l'échange. Ce qui veut dire que lorsque deux ou un plus grand nombre d'hommes ont employé leurs forces à la création de services, ils les échangent entre eux sans faire entrer dans le prix autre chose que ce que tous, d'un commun accord, considèrent comme juste.

E. CHEMALÉ.

Le Congrès a adopté, comme conclusions du rapport de la Commission et de la discussion qui a suivi sa lecture, les résolutions suivantes :

Suivent les résolutions ; voir Résolutions sur la troisième question (les associations ouvrières et le « cinquième état »).

(Le second alinéa de cette résolution a été proposé par Eccarius, de Londres.)

(Les derniers mots de cette résolution « et de fédération », y ont été ajoutés sur la proposition de Tolain, de Paris.)

Quatrième question

Travail et capital. — Chômage. — Les machines et leurs effets. — Réduction des heures de travail. — Division du travail. — Transformation et extinction du salariat. — Répartition des produits.

La Commission pour cette question se composait de cinq membres : Dupleix, de Genève, Quinet, de Genève, Marly, de Paris, Schettel, de Lyon, De Beaumont, de Paris. Elle a présenté son rapport dans la huitième séance du Congrès.

La Commission reconnaît que les machines sont, de tous les moyens employés jusqu'à ce jour, les plus puissants pour arriver au résultat que nous cherchons à obtenir, c'est-à-dire l'amélioration matériell de la classe ouvrière ; mais que, pour y arriver, il est de toute urgence qu'à l'aide des banques de crédit mutuel et par l'association, le travail s'empare de ces moyens de production pour les faire servir au bénéfice de tous, et qu'ils ne restent plus entre les mains du capitaliste qui, jusqu'à ce jour, ne s'en sert que pour ses propres intérêts, au détriment de la classe ouvrière, tant sous le rapport moral que sous le rapport matériel, par l'emploi d'un grand nombre de femmes et d'enfants dans les fabriques.

Les machines supprimant un grand nombre de bras, doivent être mises en équilibre avec le nombre des travailleurs, par une diminution des heures de travail, afin que chacun puisse être occupé et puisse par ce fait consommer ; c'est ce qui n'a pas eu lieu jusqu'à ce jour et ce qui a amené une perturbation si grande par l'usage des machines qui fournissaient des produits en quantité supérieure à la consommation.

Par suite de l'invention des machines, on est arrivé forcément à la division du travail pour pouvoir livrer des produits égaux tant sous le rapport de la confection que sous celui du prix de vente à ceux produits par des machines. Malheureusement, on a par ce moyen tué toute émulation chez l'homme et annulé complétement sa liberté en le faisant passer lui-même à l'état de machine, qui se trouve être la propriété de celui qui l'emploie et le tient complétement sous sa dépendance.

Le capitaliste a bien soin de sustenter la machine ; mais il fait le contraire avec le travailleur, à qui il ne donne pas même de quoi se suffire ; pour lui la machine est tout, l'homme rien qu'un accessoire. Que lui importent les privations de tous genres que l'ouvrier subit par suite de la modicité de son salaire ? pour lui, son but est de donner peu et de retirer beaucoup ; par suite de cela, grande misère pour la masse et grande richesse pour quelques-uns.

L'association seule est à même de remédier à cet état de choses en faisant une répartition égale du travail et du bénéfice, et elle supprimera le salariat en rendant chacun intéressé.

Nous concluons, par les raisons ci-dessus, que le travail, par tous les moyens possibles, doit prendre la place du capital. Un des moyens employés jusqu'à ce jour c'est la grève. Nous reconnaissons que c'est un moyen brutal, qu'il faut éviter autant que possible ; mais la position faite au travail oblige souvent d'y avoir recours.

Celui qui possède n'abandonnera jamais son privilége qu'y étant contraint par la force, c'est pourquoi ce moyen violent est employé.

Avec ce système organisé, nous pouvons arriver à supprimer l'effet désastreux des machines et à paralyser le chômage ; mais tous nos efforts doivent se diriger vers la création d'institutions de crédit mutuel.

Ferdinand QUINET, rapporteur.

Le Congrès a adopté, comme conclusion de ce rapport et de la discussion qui a suivi sa lecture, la résolution suivante, qui avait déjà été votée par le Congrès de Genève l'année précédente :

Suit la déclaration ; voir Déclaration sur la quatrième question (travail et capital).

Cinquième question

Fonctions sociales. Rôle de l'homme et de la femme dans la société. — Education des enfants. — Enseignement intégral. — Liberté d'enseignement. — Phonographie.

La Commission pour cette question se composait de cinq membres : Cuendet-Kunz, de Sainte-Croix, Guillaume, du Locle, Coullery, de la Chaux-de-Fonds, Blanc, de Carouge, Vanza, de Saint-Imier.

Deux rapports furent présentés par la Commission : l'un traitant l'ensemble des questions posées, l'autre ne traitant qu'une question particulière, la phonographie.

Le rapport d'ensemble fut lu dans la dixième séance du Congrès.

Citoyens,

Parmi toutes les questions nombreuses soumises aux délibérations du Congrès, la cinquième est une des plus importantes et des plus difficiles à résoudre, parce que l'homme est plus pauvre en ressources morales qu'en ressources matérielles. Nous remercions sincèrement le Bureau de Paris de l'avoir formulée.

Un rapport complet sur cette question exigerait un temps fort long dont nous ne disposons pas. Votre Commission a dû se borner à tâcher de faire ressortir les principes susceptibles d'une application immédiate. Nous demandons de l'indulgence de la part des délégués, et particulièrement de nos chers amis de Paris, qui ne seront peut-être pas toujours satisfaits des termes employés.

La rénovation sociale étant basée sur le principe de la mutualité et sur l'équivalence des fonctions, doit, pour devenir possible et pratique, avoir pour base la fraternité, qui ne se rencontre que dans les cœurs honnêtes et généreux. Les égoïstes s'excluent eux-mêmes des bienfaits de la fraternité. Si tous les hommes étaient animés de cette fraternité, la rénovation sociale serait facile et prompte, ou plutôt elle ne serait pas à faire. Il faut donc trouver la source d'où jaillira à grands flots cette fraternité.

C'est en vain que les prédications les plus éloquentes se feront entendre, si elles ne pénètrent pas dans le sein de la famille, qui forme la principale base de l'édifice social.

C'est encore en vain que la famille existera, si la femme, qui en est l'âme, n'est pas traitée avec respect, bienveillance et justice. — Les erreurs et les préjugés sur la femme et ses facultés morales et intellectuelles se rencontrent dans tous les pays et dans toutes les classes de la société. Ces erreurs et ces préjugés ont passé dans les lois, formulées par qui ? par l'homme, ce superbe protecteur de la compagne de sa vie, sans laquelle l'existence, non seulement n'aurait aucun charme, mais serait impossible. — Les questions qui se rattachent à la condition sociale des femmes ont préoccupé les légistes et les philosophes ; mais, hélas ! sans résultats sérieux, parce que légistes et philosophes ont basé leur raisonnement sur cette erreur capitale, à savoir l'infériorité de la femme.

Un grand capitaine des temps modernes a dit : « L'avenir des peuples dépend des mères de famille. » S'il a dit vrai (et on ne peut en douter), la condition sociale de la femme doit être envisagée comme élément primordial d'ordre, de progrès et de bonheur pour l'humanité. Cette question est grave et solennelle. L'histoire, la psychologie4 renferment tous les éléments d'une solution pratique : donc à l'œuvre, cœurs sympathiques et généreux. — Ecoutons la voie éloquente de l'auteur de l'Histoire morale des femmes : « Parlerons-nous du passé ? C'est toujours, c'est partout, c'est dans le midi comme dans le nord, chez les Juifs comme chez les Romains, sous Brahma comme sous Mahomet, c'est par générations entières et ininterrompues que les femmes sont allées tomber sous les mêmes coups et mourir de la même douleur ! frappées non pas seulement dans leur corps, mais dans leur âme, dans leur intelligence, dans leur dignité ; deshéritées pendant une longue suite de siècles du droit d'agir et de vivre, elles se sont vues condamnées à remplir en subalternes les rôles sacrés de filles, de femmes et de mères ; et condamnées par qui ? par leurs protecteurs naturels. C'étaient leurs pères qui les deshéritaient, leurs maris qui les opprimaient, leurs frères qui les dépouillaient, et leurs fils qui les gouvernaient. »

La femme appelle naturellement la famille. Eh bien! au milieu de tant d'institutions qui périssent, parmi tant d'autorités qui succombent, il reste encore une chose impérissable et une autorité qui se tient plus haut que toutes les autres ! Le plus grand nom sur la terre, c'est le nom de père ; la plus grande chose, c'est l'autorité paternelle : tels sont les éléments créateurs et conservateurs de la famille. Le nom de roi a beaucoup souffert, les peuples ont juré haine à la royauté5 le nom de père a beaucoup moins souffert : heureusement c'est encore un nom d'autorité et de respect.

Les regards, fatigués des scènes douloureuses et scandaleuses de la vie présente, aiment à se reporter sur le doux et touchant spectacle de l'intérieur de la famille, où le père et la mère élèvent de concert leurs enfants dans la vertu. Quoi de plus grand et de plus beau dans la société humaine ! La famille, c'est la pierre angulaire de tout l'édifice social. C'est dans la famille qu'apparaît le plus magnifique et le plus touchant reflet de la puissance divine qui crée, de la sagesse qui gouverne et de l'amour qui soutient et console. La famille ! c'est le sanctuaire auguste de l'autorité qui crée et de l'éducation qui élève ; c'est le foyer vivant et inextinguible de deux des plus nobles sentiments qui soient dans le cœur, la reconnaissance et le respect. La famille ! objet immortel, premier et dernier but des sollicitudes du Créateur et des lois divines, comme il devrait l'être de l'homme et des lois sociales. La famille ! mais ce sont les noms les plus doux qui puissent retentir à l'oreille de l'homme ; ce sont les affections les plus pures ; ce sont les premières affections de la vie, les joies les plus pures ; ce sont les premières amitiés de la vie, les joies les plus confiantes et les plus naïves, les vertus les plus aimables. C'est au sein du foyer domestique que doivent prendre naissance toutes les vertus pour se développer plus tard dans la vie pratique, sociale.

Sans la famille, il n'y a point pour l'homme de développement complet, harmonique. C'est aussi le refuge consolateur des cœurs attristés, des âmes angoissées et désespérées. C'est enfin l'humanité en miniature, et son modeste théâtre pourrait suffire à occuper la plus vaste ambition : dans son sein on trouve activité et travail, souffrances et consolations, paix et bonheur. C'est la source de la fraternité.

La femme, par sa nature physique et morale, est naturellement appelée aux fonctions paisibles et minutieuses du foyer domestique : c'est là son département. Nous ne croyons pas qu'il soit utile à la société de lui donner encore un autre ministère. Si la femme du prolétaire pouvait devenir député à la Chambre, la soupe du travailleur pourrait bien manquer de sel. Comme mère, la femme est la première éducatrice de l'enfant, mais à la condition expresse que le père agisse comme force dirigeante. Les premières impressions exercent un puissant effet, soit au physique, soit au moral, et préparent l'avenir de l'homme ; c'est pourquoi l'éducation doit commencer au berceau, et doit, par un système rationnel bien entendu, accompagner l'homme pendant tout le cours de la vie pratique. L'éducation doit tendre au développement complet et harmonique des facultés morales, physiques et intellectuelles de l'homme. Une bonne éducation doit produire une volonté virile, énergique et libre, une intelligence éclairée, dépouillée de préjugés, un cœur incliné à tous les sentiments de bienveillance, de justice et de fraternité. L'éducation domestique doit être l'objet des plus tendres sollicitudes de la part des parents.

Aucune réforme matérielle n'est possible avant les réformes morales par la famille, l'éducation et l'instruction.

L'éducation de la première enfance doit être plus particulièrement confiée à la femme, dont la douceur et la tendresse sont bien en rapport avec cet âge. En Amérique, où l'éducation est très en honneur, on dit que dans quelques Etats les filles des bourgeois se vouent par honneur à l'enseignement : c'est leur candidature aux fonctions matrimoniales. Il convient de confier l'éducation à l'homme dès la seconde enfance, ou l'âge de 7 ans. Comme père, comme citoyen, comme instituteur, éducateur, l'homme doit toujours combattre pour la liberté et pour la fraternité.

Le programme d'enseignement doit comprendre dès le début l'étude des objets qui tombent sous les sens, afin de former dès l'enfance l'être intelligent à la réflexion, à l'observation, et d'imprimer tout d'abord de la rectitude à l'esprit. Tout le système d'éducation doit tendre à former des hommes libres et généreux. Ce n'est pas ici la place de présenter un plan d'études. Nous nous bornons à en indiquer le principe. Permettez-nous de signaler un vice capital des programmes actuellement adoptés. Ils ont tous le tort, chargés ou non, comme résultat pratique, de rendre les facultés actives paresseuses, d'engourdir le sens moral, de rendre l'intelligence inepte, la volonté indécise, le jugement faux : en un mot de faire des esclaves, — précisément parce que les objets d'enseignement sont d'un caractère trop abstrait, et nullement en rapport avec la nature et l'intensité des facultés de l'enfant.

Les salles d'étude doivent être vastes, bien éclairées et bien aérées. L'enseignement doit être scientifique, professionnel, et tendre à être productif; il doit commencer déjà dès la seconde enfance. L'école ne doit pas être seulement une vaste salle d'études, mais un vaste atelier, pour y développer toutes les facultés intellectuelles et manuelles de l'enfant. Il est clair que l'enseignement professionnel doit être appliqué avec opportunité, et ne pas être pratiqué à un âge trop tendre, trop faible. L'expérience a démontré en Suisse (mais en petit) que par une bonne organisation on pourrait mettre les élèves des deux sexes à même d'exécuter un travail productif avant l'âge de seize ans, sans aucun danger pour les forces physiques et sans mettre en souffrance le développement intellectuel et moral.

Si le système de l'école-atelier était adopté, il aurait l'avantage immense de favoriser l'essor des aptitudes et de dessiner les vocations, outre l'avantage matériel, non moins grand, comme production. Nous connaissons des cas, isolés il est vrai, où le jeune humme ou la jeune fille, sans avoir négligé une étude assez générale, étaient à même de gagner déjà deux francs par jour en atteignant l'âge de 15 ou 16 ans. Ce qui a été obtenu en petit, on pourrait l'obtenir en grand : il faut seulement vouloir.

Toutefois il conviendrait de ne pas faire commencer le travail manuel avant l'âge de douze ans, afin de préparer insensiblement l'élève au travail professionnel.

Donc, l'enseignement doit être scientifique, professionnel et productif. Mais à qui demander cet enseignement ?

Comme il importe à la société toute entière que chacun de ses membres reçoive un minimum d'instruction, nous croyons que l'instruction doit être obligatoire et gratuite, et donnée par l'Etat ; mais comme d'un autre côté, l'Etat ne sera pas assez complaisant et dévoué, surtout dans certains pays, pour former une école, par exemple une école-atelier, il doit y avoir, à côté de l'enseignement obligatoire par l'Etat, place libre pour tous ceux qui désirent former une école à leurs frais. Alors, avec la liberté, nous formerons des écoles-ateliers coopératives. Car l'enseignement scientifique, professionnel et productif ne sera jamais organisé que par les amis de la liberté, de la fraternité. Presque tous les gouvernements sont sympathiques aux erreurs traditionnelles, à l'ignorance et aux ténèbres intellectuelles. Jamais l'Etat, avec ses armées de fonctionnaires, ne fera jaillir le soleil de justice et de liberté sur les masses en répandant l'instruction. Ainsi on ne peut rien espérer de lui actuellement : d'ailleurs il a fait ses preuves au fâcheux détriment d'un grand nombre de générations ; lisez l'histoire, et jugez.

Eh bien ! puisque nous faisons de la coopération pour la production, pour le crédit, pour la consommation, encore une fois, faisons de la coopération pour l'instruction, ce puissant levier de l'émancipation du travailleur : faisons de la coopération pour former des instituteurs capables de guider les nouvelles générations sur le chemin de la liberté, dernier but des aspirations de l'homme. Votre Commission fait des vœux ardents pour que chacun mette la main à l'œuvre pour l'instruction, afin qu'au prochain Congrès nous puissions dire avec honneur : Nous, prolétaires, nous avons aussi nos écoles-ateliers.

La phonographie ou orthographe rationnelle est appelée dans un prochain avenir, croyons-nous, à coopérer puissamment à la rénovation sociale qui fait l'objet de nos délibérations. Un rapport spécial vous sera présenté sur cette importante question.

CUENDET-KUNZ, rapporteur.

A la suite du rapport de la Commission, le Congrès entendit la lecture de deux rapports (majorité et minorité) élaborés par une Commission de la section belge. Ils furent présentés par De Paepe, de Bruxelles.

Rapport de majorité

A part l'intervention de la loi pour limiter les heures de travail des femmes employées dans l'industrie, intervention qui n'existe pas en Belgique et que nous sommes bien obligés d'admettre, puisque le travail prolongé des femmes est assimilable au meurtre que la loi défend et réprime ; à part cette mesure qui est du ressort de la jurisprudence plutôt que de l'économie sociale, nous n'avons à présenter aucun moyen actuellement et immédiatement applicable pour améliorer la triste situation des femmes livrées aux travaux industriels. Nous croyons que la place actuelle de la femme n'est pas dans l'atelier ou dans l'usine, mais dans le ménage, dans l'intérieur de la famille. Or, pour arriver à placer la femme dans ce milieu de la famille, qui est le sien, nous ne pouvons que nous efforcer d'améliorer la position de l'ouvrier mâle. Toute autre mesure économique, qui voudrait agir directement sur la situation du salariat féminin, serait sans doute une œuvre généreuse, parviendrait peut-être à améliorer un peu la condition de certaines ouvrières, mais aurait aussi, à nos yeux, le tort grave de consacrer une position anormale et de prolonger une situation contre nature en lui donnant un vernis d'équité et de rationalité.

Nous le déclarons sans hésitation : à nos yeux la femme n'est pas producteur dans l'acception économique du mot, c'est-à-dire un créateur de valeurs destinées à la circulation, d'objets destinés à sortir du groupe familial pour servir à la consommation publique, de produits échangeables dans la société contre d'autres produits. Si la femme se lance aujourd'hui dans la production, dans l'industrie, c'est parce que notre organisation sociale l'empêche d'obéir à ses dispositions naturelles ; mais nous qui voyons les conséquences de cet état de choses, nous devons protester contre le travail industriel de la femme et nous ne pouvons l'admettre ni dans la société actuelle, ni surtout dans la société réorganisée. Et voici pourquoi :

1° Dans la société actuelle, nous ne sommes pas partisans du travail de la femme dans l'industrie, parce qu'il contribue à faire baisser le salaire de l'homme. Lorsque la femme, poussée par la misère, se jette dans les travaux industriels et vient faire concurrence à l'homme, elle effectue les travaux pour un moindre salaire, soit parce que ses besoins de première nécessité étant moins grands, elle peut à la rigueur se contenter de moins que l'homme, soit parce que la plupart des travaux manuels exigeant une force physique assez rare chez la femme, du travail ne lui est accordé qu'à la condition d'être moins bien rétribué que celui de l'homme. Par suite de cette concurrence, l'homme est obligé de consentir à une réduction de salaire, et le résultat final de cette lutte entre l'homme et la femme est pour tous deux un accroissement de misère. C'est un espoir trompeur qui pousse la femme à chercher une amélioration de la position de sa famille en se jetant dans l'industrie, en livrant concurrence à l'homme. Tandis que le salaire des femmes tend, d'une part, à élever le budget de la famille, d'autre part, il diminue bientôt ce même budget en faisant baisser le salaire du père, du mari, du fils ou du frère. De sorte que l'on peut dire avec M. de Girardin que la femme qui travaille dans l'atelier, la fabrique ou la manufacture, loin d'ajouter aux ressources du ménage, les tarit, car elle fait baisser le salaire.

Mais ici on nous dira peut-être qu'il est juste de s'opposer à ce que la femme vienne faire concurrence à l'homme dans des professions propres à ce dernier et qu'il faut la retirer de ces industries-là pour la vouer uniquement aux industries qui lui conviennent ; mais à cela nous répondrons que le nombre des mé tiers que la femme est apte à exercer est tellement restreint, que si l'offre des bras de toutes les ouvrières prenait exclusivement direction vers ces métiers-là, bientôt les salaires y descendraient tellement bas que les femmes y mourraient de faim. Jetez un coup-d'œil sur l'état des salaires chez les couturières et surtout chez les denteilières et les fileuses, par suite de la concurrence, et demandez-vous ce que deviendraient ces salaires si cette concurrence était plus grande encore6.

2° Dans la société actuelle, nous ne sommes pas partisans du travail de la femme dans l'industrie, non seulement parce que le salaire de la femme est compensé par la baisse du salaire de l'homme, mais encore parce qu'il occasionne une autre perte réelle pour la famille, parce que la femme qui travaille à l'atelier doit laisser son ménage sans direction et ne peut entretenir convenablement son intérieur.

3° Dans la société actuelle, nous ne sommes pas partisans du travail de la femme dans l'industrie, parce qu'il tend à perpétuer l'ignorance. Nous savons que les ouvrières sont souvent complétement ignorantes, mais lors même qu'elles savent lire et écrire et ont des notions de grammaire et d'arithmétique, les ouvrières n'ont pas le temps d'apprendre à leurs enfants le peu qu'elles connaissent. Est-il possible qu'une femme qui travaille pendant 12 heures par jour, qui, de plus, peut avoir une longue distance à parcourir pour aller à son atelier ou retourner chez elle, puisse donner des leçons à ses enfants ? C'est pourtant de cette manière que l'ignorance se perpétue : des familles entières sont illettrées parce que la mère n'a pas eu le temps de les instruire.

4° Dans la société actuelle, nous ne sommes pas partisans de l'emploi des femmes dans l'industrie, parce que le travail industriel des femmes, surtout dans les mines et les manufactures, est une cause de dégénérescence pour la race, soit en empêchant la mère de nourrir ses enfants de son propre lait, soit en exténuant les forces de la femme. Qui ne connaît les faits révélés en ces derniers temps par les statistiques médicales au sujet des maladies et de la mortalité des enfants remis entre les mains des nourrices ? Qui ne sait aussi que la bonne constitution de la mère est la première condition de vitalité pour l'enfant, et que la plupart de nos industries ruinent singulièrement la santé et la beauté de la femme. « Quel est, dit l'économiste Blanqui, le voyageur qui n'a pas été frappé de la supériorité physique des femmes d'ouvriers de Marseille et de Bordeaux sur celles de Rouen et de Lille ? On dirait que ces femmes appartiennent à deux races différentes, tant les premières l'emportent sur les autres par leur beauté naturelle. » Elles souffrent moins ou elles ont moins souffert, parce qu'elles ne sont pas, comme les premières, enlevées à leur intérieur pour se livrer dès l'enfance aux travaux de l'industrie. Telle est, d'après Blanqui, la raison de cette supériorité relative7.

Il y a quelques jours, l'Académie de médecine de Belgique a envoyé à tous les médecins de nos districts industriels une série de demandes sur les résultats de l'emploi des femmes dans certaines industries, et la manière dont ces questions sont formulées prouve assez combien le danger est imminent ; on y demande, entre autres choses, quelle est la part du travail des femmes sur la dégénérescence physique de certaines populations ouvrières, c'est-à-dire sur les progrès de l'étiolement, de la consomption, de la phthisie et du rachitisme, et sur la diminution de la taille moyenne, diminution si nettement accusée par les relevés des Conseils de milice de nos cantons manufacturiers.

5° Enfin (ceci est le point essentiel) dans la société réorganisée, dans une société normale, nous ne pouvons comprendre le travail de la femme dans l'industrie, parce qu'il nous paraît incompatible avec les destinées de la femme, avec le rôle qu'elle est appelée à remplir. « Les attractions, disait Fourier, sont proportionnelles aux destinées. » Voyons quelles sont les attractions physiques et intellectuelles de la femme, en d'autres mots quel est l'état particulier de son organisme et la tournure particulière de son esprit.

Au point de vue de l'organisme, nous ne dirons pas précisément, comme Michelet, que la femme est une malade perpétuelle ; mais il n'en est pas moins vrai que dans certains faits dûs aux particularités de l'organisme féminin (l'éclosion brusque de la puberté, la crise périodique de la menstruation et le malaise général qui l'accompagne ordinairement, la grossesse, l'enfantement, les couches, l'allaitement, le sevrage, et plus tard le retour d'âge), il est difficile de fixer la limite entre l'état physiologique et l'état pathologique, et que ces fonctions organiques empêchent la femme de se livrer à tout travail opiniâtre ou suivi, tels que ceux de l'industrie. Mais ces fonctions qui rendent la femme impropre au travail industriel sont précisément celles qui seules la rendent propre à la maternité.

Au point de vue des facultés affectives, qui ne sait que la femme se distingue par la délicatesse de ses sentiments, par sa tendresse, sa sensibilité, son amour des enfants ? et au point de vue des facultés mentales, la science et la pratique journalière ne sont-elles pas d'accord pour nous dire que la femme est généralement inférieure à l'homme comme force cérébrale et que son entendement se rapproche davantage de celui de l'enfant ? Or, ces caractères particuliers qui placent la femme dans un rang secondaire comme capacité industrielle, la rendent au contraire supérieure à l'homme comme éducatrice de la première enfance.

Conformément aux lois de la nature, il faut donc considérer toute femme comme destinée à devenir épouse et par conséquent ménagère, puis mère, et par conséquent chargée de l'éducation et de l'instruction initiale de ses enfants, et si toutes n'arrivent pas aujourd'hui à cette destinée, il faut en accuser et les préjugés sociaux qui amènent tant d'unions mal assorties, et la misère, mère de la prostitution, et le progrès des mœurs malthusiennes ; en un mot, il faut en accuser l'ordre social actuel.

Or, si la femme est destinée à être épouse et ménagère en même temps qu'à donner à l'enfance les premiers soins physiques et les premières idées, n'est-il pas vrai qu'elle doit posséder une instruction complète, instruction théorique d'une part, afin que l'épouse soit à la hauteur des idées de l'époux et que la jeune famille ne soit pas tiraillée par deux influences antagonistes et aussi afin que la mère puisse diriger avec intelligence et rectitude les développements de l'enfant ; instruction pratique d'autre part, afin que la femme soit au courant de tous les travaux qui concernent l'entretien du ménage et de la famille.

Or, sans vouloir donner ici des chiffres précis et invariables, on peut considérer cette instruction complète comme pouvant aller jusqu'à 18 ou 20 ans, en consacrant les six dernières années (c'est-à-dire à partir de l'âge de 12 ans) à l'étude des six grandes sciences fondamentales : mathématique, astronomie, physique, chimie, biologie et sociologie, et à l'acquisition d'idées générales sur les différentes sciences concrètes qui s'y rattachent, le tout concurremment avec l'apprentissage du ménage et des arts qui s'y rapportent : art culinaire, modes, couture, etc. Et voilà la femme arrivée à l'âge nubile, du moins dans nos climats. Suivons-la maintenant dans la nouvelle situation qui l'attend.

D'après les données des statisticiens, 4 enfants est le nombre moyen par famille, et un intervalle de 3 ans environ entre les différents enfantements nous paraît être une condition physiologique pour la complète vitalité de l'être (9 mois de grossesse, 1 an d'allaitement ou un peu plus, 1 an de repos pour la mère), ce qui conduit la femme à 30 ans ; ajoutez ensuite 18 à 20 ans dépensés à l'éducation de ses filles, c'est-à-dire jusqu'à l'époque où ces dernières sont appelées à devenir épouses et mères à leur tour, et vous arriverez vers la cinquantaine, c'est-à-dire à un âge critique pour la femme, à un âge d'ailleurs où la femme, si elle était producteur, commencerait à avoir des droits à la retraite dans un système d'assurances mutuelles.

Mais la veuve ? dira-t-on. — Nous disons, avec le Mémoire des délégués français au Congrès de Genève, que le veuvage est un accident à couvrir par la mutualité des assurances, et qu'il n'enlève d'ailleurs pas à la femme ni le désir ni le devoir d'élever ses enfants et l'empêche dès lors d'aller à l'usine ou à l'atelier.

Oui, mais la veuve jeune et sans enfants ? — Celle-là rentre dans la catégorie des jeunes filles.

Et les femmes mariées qui n'ont pas d'enfants ? — Cela ne les dispense pas de faire leur ménage et de soigner leur mari.

Et la fille qui se voue au célibat ? Oh ! celle-là, nous ne la comprenons pas, du moins dans une société bien organisée ; nous ne pourrions l'expliquer que comme une monstruosité, et Geoffroy Saint-Hilaire a démontré que les monstres ne font que confirmer la loi naturelle ; déjà avant lui le proverbe avait dit que l'exception confirme la règle.

Et après tout, pour celles que les occupations du ménage ou de la maternité n'absorberaient pas, comme pour celles qui malgré l'âge nubile ne prendraient pas époux immédiatement, n'est-il pas encore des fonctions sociales qui conviennent mieux à la femme que les travaux de l'industrie ? Ne faudra-t-il plus élever les orphelins et assister les infirmes ?.... Lorsque l'activité humaine est dirigée vers la guerre et que la société est organisée militairement, la femme n'est pas militaire ; à part quelques viragos, comme une Judith ou une Jeanne d'Arc, elle n'apparaît alors au milieu des champs de bataille que comme sœur de charité ; eh bien, lorsque l'activité humaine sera dirigée entièrement vers la production et que la société sera organisée industriellement, tout nous fait présumer que la femme ne sera pas plus industrielle qu'elle n'était militaire, mais alors aussi il y aura des blessés, des malades et des invalides, et nous croyons qu'une éducation qui aura développé intégralement les facultés de la femme lui fera faire par dévouement à l'humanité, au milieu des armées industrielles, ce qu'elle fait aujourd'hui par mysticisme au milieu des armées de la destruction.

Tels sont les motifs économiques, physiologiques et moraux qui nous font condamner l'immixtion de la femme dans l'industrie. Mais qu'il soit bien entendu que c'est de la liberté seule et non de la contrainte ou de l'autorité que nous attendons la réalisation de ces principes. Etudier le phénomène économique du travail industriel des femmes pour en dégager les résultats dans la société normale, voilà uniquement ce que nous avons voulu faire. En cela nous sommes restés fidèles à ce précepte de la philosophie positive : étudier les phénomènes pour en découvrir la loi, et, par la connaissance de la loi, arriver à la prévision des événements ; en d'autres termes : observer pour savoir, et savoir pour prévoir.

Et qu'on ne vienne pas nous dire que nous voulons réduire la femme à un rôle inférieur, à des fonctions subalternes peu nobles, que nous voulons en faire, comme on l'a dit, une machine à faire des enfants. D'abord, ce n'est pas nous qui voulons quoi que ce soit dans cette question, c'est la nature même des choses, ce sont les nécessités organiques et sociales. S'il était vrai que la femme valût moins que l'homme et que son rôle naturel fût moins noble que celui de l'homme, qu'y pourrions-nous ? Mais nous ne disons pas que la femme vaut moins que l'homme ; nous disons que si la femme est inférieure à l'homme comme force physique et comme facultés mentales, elle lui est supérieure comme grâce corporelle et comme facultés affectives : donc ces deux êtres se valent, s'équilibrent, se complètent mutuellement. C'est parce que la femme est supérieure à l'homme comme grâce et comme sentiment, qu'elle lui est supérieure comme première institutrice et comme gardienne des enfants ; c'est parce que l'homme est supérieur à la femme comme muscles et comme cerveau qu'il lui est supérieur comme producteur ; d'où nous concluons que la fonction par excellence de l'homme est la production et la fonction de la femme la maternité avec les conséquences qu'elle entraîne. Oui, machine à faire des enfants plutôt que machine industrielle ! Mais pourquoi employer des termes méprisants pour désigner des choses respectables ? Si nous considérons avec raison le travail industriel comme une noble fonction, que dire de la maternité ? S'il est beau de créer des produits, est-il moins beau de créer des producteurs ? La maternité ! c'est par là que la femme s'élève et s'impose au respect de tous ; c'est par là qu'elle tient dans sa main l'avenir de l'humanité, qu'elle relie les générations qui s'en vont aux générations qui se lèvent, qu'elle établit à travers les siècles l'unité du genre humain ; bien plus, l'évolution qui s'accomplit dans son sein, c'est l'évolution même du monde organique dans la production lente et progressive des divers types de chaque espèce ; on a dit que l'homme était un microcosme, un petit univers. mais c'est surtout de la femme qu'on peut dire qu'elle est pour nous le symbole de l'immense Nature ! Quelle mission plus sainte que de concevoir un enfant, de le porter dans son sein, de lui donner la vie au risque de la perdre soi-même, de lui donner une seconde fois la vie en le nourrissant du lait maternel, de l'aider à marcher ses premiers pas et à balbutier ses premiers mots, d'allumer dans son cœur le premier amour et dans son cerveau la première idée, de former son caractère, de l'initier d'une manière simple (comme la femme seule peut le faire) aux sublimes vérités de la science, d'en faire enfin un homme ! trouvez-nous une mission plus grande et plus belle ? Dans l'antiquité, la matrone romaine commandait à tous le respect et la vénération ; au moyen-âge, le catholicisme plaça sur les autels une mère avec son enfant dans les bras ; nous, les petits-fils du XVIIIe siècle et les hommes du XIXe, aurions-nous donc moins que l'antiquité, moins que le moyen-âge, le sentiment de la dignité de la mère ? Nous ne pouvons le croire.

Nous dirons donc, pour terminer, que nous n'attendons l'affranchissement de l'ouvrière que de l'affranchissement de l'ouvrier, et que pour nous cet affranchissement consiste en ceci : arracher la femme à l'industrie pour en faire une ménagère, l'arracher à la prostitution pour en faire une épouse et une mère, l'arracher à l'ignorance et à la superstition pour en faire l'éducatrice de l'enfance. Toute autre émancipation de la femme, telle que l'ont entendue certaines écoles socialistes, répugne à la dignité du travailleur.

Les rapporteurs : A. VANDENHOUTEN. L. FONTAINE. C. DE PAEPE.

Rapport de minorité

Les anciennes religions ont considéré le travail comme un châtiment : aujourd'hui l'homme y voit sa véritable destinée. Dès lors le travail devient un droit sacré qui ne peut être dénié à personne, et que la femme peut revendiquer au même titre que l'homme, car en lui seul elle trouvera l'indépendance et la dignité.

Bien des objections ont été soulevées pour écarter la femme de ce droit commun et proclamer ainsi sa déchéance. Nous allons examiner les plus spécieuses :

1° L'emploi des femmes dans l'industrie fait baisser le salaire des hommes. Ceci n'est qu'un résultat de l'organisation actuelle du travail. On pourrait aussi bien dire que l'emploi d'un trop grand nombre d'hommes met les salaires à vil prix, et en conclure qu'il faut limiter le nombre des travailleurs et rétablir les anciennes corporations. Un moyen bien simple d'obvier à l'inconvénient signalé, c'est de comprendre les femmes dans le système futur de l'organisation du travail.

2° L'immoralité des ateliers actuels. Elle provient de diverses causes étrangères au travail en lui-même ; par exemple de la pression exercée par des maîtres et des contre-maîtres libertins ; de l'insuffisance du salaire, qui pousse la femme à la débauche ; de l'ignorance, qui ne lui laisse en partage que les plaisirs des sens.

3° La faiblesse de la femme. Si l'homme a la force en partage, en revanche la femme a la dextérité : le champ qui reste à celle-ci est donc bien vaste, et les machines qui diminuent tous les jours la part de la force, augmenteront encore le nombre des métiers qu'elle pourra pratiquer.

4° La maternité. La femme, destinée au mariage, dit-on, n'aura pas le temps de travailler. A cela l'on répondra qu'elle peut ne pas se marier, être veuve sans enfants, ou avoir élevé les siens. Puis, il faut retrancher de la besogne de la femme mariée tout ce qui pourra mieux se faire, par la division du travail, dans des établissements spéciaux, comme la préparation des aliments, le lavage, le repassage, la confection des vêtements, l'éducation des enfants en âge de fréquenter l'école gardienne. L'incapacité du travail ne subsistera donc pour la femme que durant les derniers mois de la grossesse et les trois premières années de l'enfant. La femme durant cette époque sera entretenue soit par son mari, si le mariage doit subsister, soit par une caisse spéciale, destinée à cet usage.

Si nous admettons la moyenne de quatre enfants pour chaque femme, et que nous décomptions largement quatre années pour chaque enfant, cela ne fera jamais que seize années enlevées au travail, et encore pas complétement. Il restera donc dans la vie de la femme une part suffisante à consacrer au travail.

Libre après cela à un homme, s'il désire avoir une femme qui s'occupe exclusivement de son ménage, de la nourrir par son seul travail à lui : mais au moins qu'elle ne soit pas forcément liée à lui par la nécessité, et, si elle veut s'en séparer, qu'elle puisse retrouver dans l'exercice de sa profession, une existence indépendante.

Conclusion. L'association internationale des travailleurs doit s'efforcer de développer chez les femmes les associations qui n'existent actuellement que pour les hommes, et les engager à se fédérer avec ces dernières, afin de lutter de commun accord pour l'émancipation du travail qui seule pourra leur assurer une commune indépendance.

Les rapporteurs : P. ESLENS. HINS. P. ROBIN.

Chemalé, de Paris, donna également communication au Congrès d'un travail sur le même sujet, à l'occasion de l'influence exercée par les machines à coudre sur les ouvrières. Le voici :

Extrait des Bulletins de l'Académie de médecine de Paris. — Séance du 9 mai 1866.

Il y a un peu plus de trois ans, une femme que j'avais connue jusqu'alors douée des attributs d'une santé florissante, se présentait dans mon cabinet avec un amaigrissement et une altération des traits qui révélaient une atteinte profonde portée à l'organisme. Quelle était la cause de ce changement funeste survenu dans sa santé ?

Depuis 7 à 8 mois, du matin au soir, elle travaillait au moyen d'une machine à coudre.

Toutefois, ce cas intéressant, si grave qu'il fût par lui-même, comme il était unique, ne m'autorisait pas suffisamment à remonter et à conclure des effets à la cause qui les avaient produits... Aussi je me contentai de me tenir en éveil de ce côté et de chercher... Or, dans le courant de l'année dernière, je trouvai à l'hôpital Saint-Louis trois cas semblables à celui-là. Cette année, depuis le 1er janvier, dans le même hôpital, j'en ai trouvé cinq autres....

Il y a trois mois environ, deux femmes entièrement inconnues l'une à l'autre et travaillant dans des ateliers différents, se présentèrent le même jour à ma consultation du samedi.

La première, blonde, lympathique, les joues creuses, blêmes, décolorées, le corps amaigri, le dos voûté, nous accusa de violentes douleurs épigastriques, des digestions pénibles, des pertes blanches continuelles et un état général de malaise, de débilitation et d'épuisement. Elle nous dit, d'elle-même, qu'elle attribuait tous ces accidents à la machine à coudre : avant d'entrer dans l'atelier où elle faisait mouvoir la machine, elle était vigoureuse, grasse, fraîche, bien portante, sans la moindre trace de leucorrhée, et, depuis 7 ou 8 mois qu'elle se livrait à ce genre de travail, elle avait vu sa santé s'affaiblir, son embonpoint se perdre, ses forces s'en aller, les flueurs blanches apparaître et devenir de jour en jour plus abondantes.

« Du reste, nous dit-elle, je ne suis pas la seule à souffrir ainsi : plusieurs ouvrières de mon atelier sont malades comme moi et par la même cause : le mouvement continuel des membres inférieurs, l'ébranlement, le balancement de tout le corps, les épuisent et leur donnent comme à moi, des douleurs de dos, d'estomac, et surtout des pertes blanches..... Un grand nombre d'entre elles éprouvent fréquemment une excitation génitale assez vive pour les mettre dans la nécessité de cesser momentanément tout travail......, et d'avoir recours à des lotions d'eau froide. »

La seconde malade qui se présenta à cette même consultation était une femme robuste, brune, au teint coloré, au tempérament sanguin. Elle travaillait à la machine à coudre chez un de nos plus grands industriels ; sa santé avait toujours été bonne, excepté depuis son entrée dans l'atelier, où elle était restée un an environ. Sous le rapport des phénomènes d'excitation génitale, ses réponses étaient affirmatives :

« Sur 500 femmes qui travaillent dans mon atelier, me dit-elle, il y en a au moins 200 qui, à ma connaissance, éprouvent les mêmes effets que moi. Aussi la population de cet atelier se renouvelle-t-elle sans cesse : les mêmes ouvrières n'y peuvent pas rester bien longtemps ; c'est un va-et-vient continuel de femmes qui entrent bien portantes et de femmes qui en sortent amaigries et débilitées. »

Le samedi suivant, toujours à ma consultation publique, même cas avec quelques différences relatives aux désastres produits.

Enfin, à ma consultation d'hier (5 mai), s'est présentée une autre jeune femme chez laquelle le désastreux contre-coup de la machine à coudre avait retenti principalement sur la poitrine. Faut-il s'étonner qu'elle ait perdu l'appétit, qu'elle soit devenue gastralgique, qu'elle ait rapidement maigri, et que, finalement, elle ait été prise d'une toux sèche, incoercible, et d'un pronostic peut-être fâcheux.

Je voulais, Messieurs, appeler votre attention de la manière la plus sérieuse sur les inconvénients d'une machine qui a le triste privilége d'être doublement dangereuse, car, en même temps qu'elle nécessite une activité musculaire au-dessus des forces de la femme, contraire, par conséquent, à l'équilibre et à l'harmonie de ses fonctions physiologiques, elle développe, dans certains cas, les habitudes les plus pernicieuses pour la santé.

Il y a là, Messieurs, une question de l'ordre le plus élevé, puisqu'elle touche en même temps à la morale et à la santé publique. Lorsque ces graves intérêts sont en cause, c'est au médecin surtout qu'il appartient de signaler le péril, car personne ne sait mieux que lui combien il est important de ménager les forces humaines, et combien sont désastreuses les conséquences du vice.

M. le docteur Vernois et M. le docteur Thibault ont rapporté des faits analogues.

A la suite de ces rapports, il a été question d'interdire ou de supprimer les machines à coudre. C'est le seul remède qu'une philantropie impuissante ait trouvé pour prévenir le retour de tels accidents.

Supprimer cette machine ! mais qui donc a droit d'imposer des bornes à l'intelligence et à l'activité humaine. Si cette idée eût jamais pu germer dans le cerveau d'un travailleur, les gouvernements et les grands industriels, assistés de tous les savants en titre, de l'académie des sciences morales et politiques, des professeurs officiels et de tous les satisfaits, se fussent écriés au vandalisme, et la plus énergique répression se fût bientôt jointe à l'anathème. Il y a là un grand mal, et faute de vouloir remonter la chaîne des faits, on prétend couper court à ce mal en brisant un des anneaux!

Le socialisme ne procéde point ainsi : il affirme que les grandes lois auxquelles l'humanité doit son existence et sa conservation ont été violées, et qu'il faut reconstituer l'économie sociale sur sa véritable base — à chacun ses fonctions selon les aptitudes et les forces que lui a départies la nature. — Ne voyez-vous pas, vous crie-t-il, que la mortalité des nourrissons, la décrépitude du genre humain, la dépopulation des campagnes, l'immoralité croissante, l'arrêt dans l'accroissement de la population, et tous les autres phénomènes de dégénérescence signalés par la science ont une seule et même cause, ou plutôt que ces symptômes sont à la fois et tour à tour causes et effets. L'impuissance de votre réglementation est depuis longtemps démontrée. D'une part, vous ne pouvez vivre sans libertés politique, commerciale, agricole et industrielle ; d'autre part, ces libertés entraînent à leur suite une foule de maux qui conduisent la société à sa perte. Ce n'est point la cupidité des industriels qu'il faut accuser ici. Entraînés dans le tourbillon des affaires, soumis, par le fait même de la liberté, à une concurrence effrénée, obligés de modifier de jour en jour leurs instruments de travail et leurs moteurs, ils ne peuvent s'arrêter sans se perdre, et par suite livrer à la plus effroyable misère tous ceux qui vivaient et végétaient à l'ombre de leur monopole.

La grande loi de solidarité a été violée, la répartition des fruits du travail a été livrée à l'agiotage et à l'arbitraire ; le laissez-faire, laissez-passer a lancé ses racines dans les profondeurs du monde industriel, nous a couverts de ses innombrables rameaux, à l'ombre desquels se débattent des travailleurs de tout âge et de tout sexe, exténués de fatigue et mourant de misère.

Les machines, éléments de la puissance et de la richesse publiques, n'ont fait que de rendre plus précaire encore la vie de l'ouvrier. Faut-il pour cela détruire ces instruments de progrès et maudire leurs possesseurs ? Non, non ! mille fois non ! Changez les bases de la répartition, et ces puissants engins de production et de bien-être vont pour ainsi dire se transformer.

D'oppresseurs qu'ils étaient, ils vont devenir libérateurs. Le travailleur, affranchi de la grosse besogne, va exercer son intelligence et s'élever jusqu'aux premiers degrés de l'échelle dont il occupe aujourd'hui le dernier barreau.

E. CHEMALÉ.

Le Congrès a adopté, comme conclusions du rapport de la Commission et de la discussion qui a suivi sa lecture, les résolutions suivantes :

Suivent les résolutions ; voir Résolutions sur la cinquième question (l’enseignement).

(Les mots « mise à l'étude d'un programme d'enseignement intégral » ont été adoptés sur la proposition de Longuet, de Caen).

(Le texte de cette troisième résolution a été rédigé par Tolain, de Paris).

Le rapport sur la phonographie fut lu dans la sixième séance du Congrès.

Rapport

Il y a un an, le Congrès de Genève a exprimé par un vote sa sympathie pour les personnes qui travaillent à la réforme et à la simplification de l'écriture française. Aujourd'hui, la question vient se poser de nouveau, d'une manière plus formelle, devant le Congrès international des travailleurs, et les sections jurassiennes, qui ont fait placer cet objet à l'ordre du jour de cette session, désirent obtenir du Congrès, non plus seulement un simple vote de sympathie, mais, s'il est possible, un vote d'adhésion complète, ainsi que des mesures ayant pour but de généraliser la propagande de la réforme orthographique.

Nous ne doutons pas, messieurs, que beaucoup d'entre vous ne soient déjà familiers avec les objections que bon nombre d'écrivains et de philosophes ont faites à l'orthographe française, et avec les tentatives de réforme qui se sont déjà produites à différentes reprises. Nous croyons utile néanmoins, comme la discussion qui va s'ouvrir pourra avoir quelque retentissement, de la faire précéder d'un exposé des vices que la logique reproche à l'orthographe française, et des principes qui doivent présider à la création d'un bon système d'écriture.

On comprendra les motifs qui nous font borner ce rapport à l'orthographe française. L'orthographe anglaise aurait grand besoin aussi d'une simplification, nous le savons, et de louables efforts ont déjà été tentés dans ce but. Les orthographes allemande, italienne et espagnole, sans être parfaites, sont cependant moins vicieuses que la nôtre. Lorsque des hommes de progrès prendront, dans ces diverses langues, l'initiative d'une réforme, nous espérons que l'Association internationale leur prêtera le même appui que nous réclamons pour nous. Mais pour le moment, c'est sur l'orthographe française seule que nous fixons notre attention ; et le système d'écriture que nous aurons l'honneur de vous présenter, et qui nous semble approprié aux nécessités de la langue française, n'a pas la prétention de satisfaire aux besoins des autres langues et de pouvoir être appliqué sans modification à toute langue quelconque. Pour dire d'entrée toute notre pensée, nous ne croyons pas à la réalisation pratique d'un système d'écriture universel ; nous pensons que chaque langue, d'après sa nature particulière, doit se faire son alphabet propre, et nous ne voyons d'autre moyen d'arriver à l'écriture universelle que la création d'une langue universelle.

I

Qu'est-ce que l'écriture ?

C'est la représentation de la parole au moyen de signes.

La grande habitude que nous avons de nous servir de l'écriture fait que nous ne sentons plus combien est merveilleux ce procédé, qui permet de fixer pour l'éternité la voix fugitive ; familiers dès notre enfance avec cet art admirable, nous ne songeons plus à l'effort de génie qu'a demandé la création de cette chose si simple, l'alphabet. Cette même habitude nous empêche de nous rendre compte d'une manière exacte de la nature véritable de l'écriture, de ses vrais principes.

Pour arriver à une notion juste de ce que doit être l'écriture, il faut nous transporter en imagination chez les peuples encore enfants, à l'origine des langues.

La première idée qui se présenta à l'esprit de ceux qui voulurent figurer les choses au moyen de signes, fut certainement de les dessiner. On avait à représenter un bateau, un râteau ; on en dessinait grossièrement l'image. Cette écriture-là n'en est pas une encore : elle représente la chose et non le mot. En face de ces dessins, un Latin, un Allemand, un Français liront chacun dans leur langue : bateau, Schiff, navis ; pecten, Rechen, râteau.

On songea ensuite à représenter le son même des mots, et en cherchant les moyens d'y arriver, on s'aperçut que les mots étaient formés de fragments, qu'on appelle aujourd'hui des syllabes, et que les mêmes syllabes revenaient assez fréquemment dans des mots différents. On imagina alors de désigner chacune de ces syllabes, chacun de ces éléments des mots, par un signe particulier. Dans ce système, le mot ba-teau serait écrit au moyen de deux signes ; le mot râ-teau aurait été formé de deux signes également, et le signe de la seconde syllabe de râteau eût été le même que celui de la seconde syllabe de bateau. Le nombre des signes nécessaires pour représenter toutes les syllabes d'une langue s'élève à cinq ou six cents.

Enfin on s'aperçut que les syllabes elles-mêmes pouvaient se décomposer en des éléments plus simples, les voyelles et les consonnes. On distingua dans la syllabe ba la consonne b et la voyelle a ; dans la syllabe teau, la consonne t et la voyelle o, etc. Ces éléments des syllabes étaient beaucoup moins nombreux que les syllabes elles-mêmes : il fut possible de les représenter tous au moyen de trente à quarante caractères. Ce fut l'alphabet.

Ceux qui inventèrent le premier alphabet suivirent naturellement ce principe logique : « Pour chaque son un signe ; pour les mêmes sons les mêmes signes. »

Ce principe s'impose, il ne se démontre pas. On peut refuser de l'admettre et rendre ainsi toute discussion impossible. On peut refuser aussi d'admettre que deux fois deux font quatre, et rendre de la sorte tout calcul d'arithmétique impossible. Il y a autant de bon sens à l'une de ces négations qu'à l'autre.

C'est au nom de ce principe que nous condamnerons l'orthographe française.

(Pour abréger, nous supprimons ici la partie du rapport qui contient la critique de l'orthographe française. Cette suppression peut se faire sans inconvénient, les défauts de cette orthographe n'étant contestés par personne.)

II

Mais qu'y faire ? dira-t-on. Il serait bien difficile de la corriger ; et puis, à quoi bon ? C'est un mal, il est vrai, que notre écriture soit vicieuse, mais est-ce un si grand mal ?

Un si grand mal ! — Veuillez examiner avec nous quelle est l'influence de notre système d'écriture sur l'éducation de la jeunesse, et vous verrez si ce mal ne mérite pas d'attirer toute l'attention des hommes sérieux.

On envoie un enfant à l'école. Il y arrive avec une intelligence droite, disposée naturellement à faire des raisonnements justes, à tirer des conséquences logiques. La tâche de l'école doit être, semble-t-il, de développer cette jeune intelligence, d'affermir cette jeune raison. Voyons comment elle s'y prend.

L'enfant apprend l'alphabet. Quand il a mis dans sa tête la valeur des voyelles et des consonnes, il commence à épeler. Il a pris au sérieux, le pauvre petit, les règles qu'on lui a enseignées, et il va les appliquer avec une confiance naïve.

Le maître écrit au tableau : beau ; et l'enfant, parfaitement sûr qu'il a raison, épèle b-e-a-u, béaü.

— Comment, béaü ! s'écrie le maître. B-e-a-u font bô, et non béaü.

— Mais, dit l'enfant, quand on met ensemble e, a, u, cela doit faire éaü, et non pas ô.

— Non, dit le maître. Ces trois lettres séparées s'appellent, il est vrai, e, a, u ; mais réunies, elles font ô.

— Et pourquoi est-ce ainsi ? demande l'enfant.

Que voulez-vous que l'autre réponde ? Il n'a point de raison sensée à donner, c'est l'enfant qui est dans le bon sens et dans la logique. Il ne pourra donc invoquer que l'argument de ceux qui n'en ont point, et il dira gravement :

— C'est l'usage !

— Mais, dira encore l'enfant, j'ai appris dans l'alphabet à écrire le son o ainsi : o. Pourquoi donc n'écrit-on pas bo au lieu de beau ?

— C'est l'usage ! dit le maître.

On écrit encore au tableau le mot pot. L'enfant épèle : p-o-t, pott.

— Comment, pott, s'écrie le maître. C'est po qu'il faut dire.

— Mais, dit l'enfant, puisque je mets un t, il faut bien le prononcer, et dire pott.

— Non, dit l'autre, on ne le prononce pas, on dit po.

— Alors, dit l'enfant, il ne faut pas l'écrire.

— Oui, dit le maître, il faut l'écrire et ne pas le prononcer.

Comme cet enseignement-là doit développer les facultés logiques du pauvre enfant !

On écrit au tableau les mots file et fille, et on lui dit que le premier, s'écrivant par un seul l, doit se prononcer file, tandis que le second se prononce par l mouillé parce qu'il prend deux l. L'enfant rencontre ensuite le mot ville ; il applique la règle qu'on vient de lui donner, et le lit en mouillant les l.

— Non, dit le maître, tu te trompes : ce mot-là se prononce fille (avec l mouillé), mais celui-ci se prononce vile.

— Pourquoi donc ? dit l'enfant.

— C'est l'usage !

Tout cela est risible. Mais trouvez-vous que ce soit seulement risible ? Songez-vous à ce qui doit se passer dans l'esprit de l'enfant, qui voit ainsi renverser toutes les règles du bon sens, au nom de l'usage, que son maître lui affirme être plus fort que la raison ? Nous voyons, pour nous, dans cette belle leçon d'orthographe, le premier échelon d'un système qui aboutit à ôter, non pas à l'enfant seulement, mais à l'homme, toute confiance dans sa raison. L'enfant qui s'est habitué à faire plier sa raison devant l'usage dans une question d'orthographe, en viendra ensuite, sur des questions plus importantes, à mettre en doute l'autorité de cette même raison, si elle se trouve en contradiction avec l'autorité arbitraire de l'usage. Quand on lui dira : « Josué a arrêté le soleil », il fera taire sa raison, parce que le maître le lui a appris, et il croira le miracle, parce que l'usage l'ordonne. Et quand un despote lui dira : « Je suis ton maître par droit divin », sa raison lui soufflera bien tout bas : « Tous les hommes sont égaux » ; mais il ne l'écoutera pas ; il regardera autour de lui, il s'informera, il demandera sur quels arguments le despote appuie ses prétentions ? On lui répondra encore : « C'est un vieil usage », et il courbera la tête.

Nous n'exagérons rien. Tout se tient dans le monde et dans la société. Celui qui a vu, dès son enfance, les lois de la raison violées dans l'alphabet, est tout prêt à consentir à les voir violer dans tous les domaines. Oui, la question de l'écriture, nous osons l'affirmer, touche à toutes les questions religieuses, politiques et sociales.

Faut-il parler du temps énorme que prend cette étude de l'orthographe ? Les cinq ou six années que l'enfant passe chez nous à l'école primaire sont presque exclusivement employées à apprendre à lire et à écrire : on fait des thèmes, des copies, des exercices sur le singulier et le pluriel, sur le subjonctif et le participe, sur les règles et sur les exceptions ; on mémorise de longues colonnes de mots et de longs chapitres de grammaire, ou plutôt de grimoire : les deux mots étaient synonymes dans le vieux français, et ils le sont encore aujourd'hui. — Mais au moins, quand ce long apprentissage est terminé, l'enfant la sait-il, cette terrible orthographe ? Combien d'écoliers font bene à leurs thèmes d'examen ? Cinq ou six sur cinquante. Et ces cinq ou six là, qui ont écrit sans faute le thème d'aujourd'hui, feront peut-être des fautes au thème de demain, parce qu'il s'y présentera des mots qui leur seront encore inconnus, et que toutes les règles dont on a péniblement surchargé leur mémoire ne les mettent pourtant pas en état d'écrire correctement un mot nouveau, qu'ils ne connaissent que par la prononciation.

Et cependant la mode, une mode absurde, mais qui a pris tant d'empire sur nous qu'elle tyrannise encore les esprits les plus éclairés, la mode a décidé qu'on devait juger de la valeur d'un homme d'après son orthographe. Oui, l'orthographe, c'est-à-dire l'art d'écrire contrairement au bon sens, voilà, aux yeux d'une foule de personnes, la science sacrée, la science indispensable, le but suprême de l'éducation. Un niais qui aura végété pendant dix ans sur les bancs du collége et qui, à force de thèmes et de pensums, y aura enfin appris que philosophie s'écrit par ph et théologie par th, passera pour un homme instruit, et l'homme réellement supérieur, l'homme aux idées larges, qui aura fait ses classes dans les dures épreuves de la vie pratique, et qui ne connaîtra pas tous les piéges de l'orthographe, qui écrira orthographe t-o, to, cet homme sera la risée de tous les sots qui ont appris à mettre les h au bon endroit.

Qu'en pensez-vous, messieurs ? Trouvez-vous que tout cela soit bien, et que notre éducation et nos préjugés soient la meilleure des éducations et les meilleurs des préjugés possibles ? Nous savons que le pédant nous répondra par son argument sans réplique : « C'est l'usage ; qu'y a-t-il à faire contre l'usage ? » Mais nous répondrons, en empruntant les paroles d'un phonographe que vous connaissez sans doute, le spirituel Alexandre Erdan : « Ce n'est pas là un usage sacré ; c'est un usage insupportable, un usage fatal, qu'on ne peut supporter que par sottise, et parce que les gens qui ont mission de faire progresser la langue, les écrivains, sont des routiniers sans énergie et sans valeur.... Qui nous délivrera de ces entortilleurs de choses simples, de ces partisans des brumes et des nuées ! Qui fera resplendir le soleil du bon sens ! »

Supposez un moment qu'au lieu de notre écriture embrouillée, sans règles fixes, et dont l'étude approfondie demande une vie entière, supposez qu'on trouve une écriture si simple que l'enfant de sept ans puisse apprendre à lire et à écrire sans faute tous les mots de la langue dans l'espace d'une semaine. Ne serait-ce pas rendre un immense service à la jeunesse que de la délivrer du chaos de notre orthographe, et de lui donner en échange une écriture si commode et si facile ? Et l'introduction de ce système d'écriture dans les écoles ne permettrait-elle pas de faire dans l'éducation une réforme que doit souhaiter toute personne qui a réfléchi ? Le temps précieux que l'on emploie aujourd'hui à enseigner à l'enfant des formes de convention, des signes inutiles, des règles de mots, on pourrait l'employer à lui enseigner des choses ; l'étude des sciences naturelles, la plus importante de toutes, l'étude des organes du corps humain, des animaux, des végétaux, des minéraux, l'étude des lois de la nature, la physique, la chimie, l'astronomie, la géographie, prendrait la place de l'étude des subtilités orthographiques ; et la petite érudition superficielle de nos écoliers, leur science de mots et de participes, serait avantageusement remplacée par la science utile et sérieuse, la science des choses.

Qu'un père de famille, un ouvrier, interroge aujourd'hui son fils qui sort de l'école primaire :

— Voyons, mon garçon, puisque tu as été à l'école pendant six ans, pourrais-tu me dire à quoi sert l'air qui entre dans nos poumons par la respiration ?

— Je n'en sais rien, répondra l'enfant, on n'apprend pas ça à l'école.

— Eh bien, dis-moi un peu comment est construit l'intérieur de l'œil d'un homme, ou de son oreille.

— Je n'en sais rien.

— Sais-tu de quelle pierre nos montagnes sont formées ?

— Non.

— Saurais-tu m'expliquer la cause des phases de la lune ?

— Non.

— Sais-tu ce que c'est que les principes de 1789 ? Connais-tu le nom de l'inventeur des chemins de fer ? Sais-tu quel a été le motif de la dernière guerre d'Amérique ?

— Non, non, non.

— Sais-tu ce que c'est que du sel de cuisine ?

— Non.

— Sais-tu au moins distinguer le sapin rouge du sapin blanc, ou le froment de l'orge ?

— Non.

— Alors, que sais-tu donc ?

— Je sais qu'on met un x au pluriel des mots bijou, caillou, chou, genou, hibou, joujou, pou ; je sais la règle de tout, de quelque et de même ; je sais accorder le participe passé avec le régime ou avec le sujet ; je sais.....

— Ta, ta, ta, si tu ne sais que ça, mon garçon, tu ne sais rien, lui dira le père ; et il aura raison.

La phonographie est le moyen de faire cesser cet état de choses, de mettre la lecture et l'écriture à la portée de tous, de supprimer les inepties grammaticales et orthographiques qui tuent l'intelligence des enfants, et d'ouvrir la porte aux sciences positives, aux sciences vraies et utiles qui doivent être le fondement de l'éducation chez un peuple libre.

III

Nous espérons avoir convaincu tous les esprits non-prévenus, de l'utilité et de la légitimité d'une réforme de l'écriture. Ce serait perdre son temps et abuser de votre patience, que de nous arrêter encore à discuter toutes les objections que font à la phonographie les sceptiques frivoles ou les adversaires ignorants. Nous voulons cependant, pour qu'on ne puisse pas nous accuser de les passer sous silence faute de savoir y répondre, réfuter les deux principales, les deux chevaux de bataille de la routine orthographique.

On dit d'abord : si les mots devaient s'écrire comme ils se prononcent, comment ferait-on pour distinguer les homonymes, c'est-à-dire des mots qui ont un sens différent et qui se prononcent de même ? Ainsi comment distinguerait-on le singulier il parle du pluriel ils parlent, l'adjectif haut du substantif eau, une mère tendre d'un maire de commune, un père de famille d'une paire de bottes, etc. ? Nous demanderons à notre tour comment on s'y prend pour distinguer ces homonymes l'un de l'autre dans la conversation, où ils se prononcent d'une manière exactement semblable ? — C'est, répond-on, le sens général de la phrase qui indique le sens particulier du mot douteux. — Eh bien, si cela suffit pour faire comprendre les homonymes parlés, cela suffira aussi pour faire comprendre les homonymes écrits ; on les comprendra même mieux, puisqu'on aura plus de temps pour y réfléchir. D'ailleurs, à l'heure qu'il est, plusieurs homonymes ont déjà la même orthographe, comme les deux mots page, les trois mots son, les deux mots nue, les deux mots fin, les deux mots or, sans que cela nous empêche d'en comprendre la différence.

L'autre grosse objection est celle des étymologies. On dit : si vous cessez d'écrire les mots philosophie, chronique, style, rhythme, etc., avec leur orthographe actuelle pour les écrire comme ils se prononcent, on ne verra plus que ces mots sont tirés du grec, et le souvenir de leur étymologie, de leur origine, finira par se perdre. A cela nous nous répondons : 1° Ceux qui savent le grec n'ont pas besoin du secours de l'orthographe française pour trouver l'étymologie des mots cités, et ceux qui ne savent pas le grec sont incapables de trouver l'étymologie de ces mots, même avec le secours de l'orthographe française; on peut donc supprimer sans inconvénient les lettres dites étymologiques. 2° Cette suppression a déjà été faite dans un grand nombre de mots français, sans que personne ait réclamé : ainsi les mots trône, sainte, semaine, neveu, écrit, devoir, s'écrivaient autrefois throsne, saincte, sepmaine, nepveu, escript, debvoir. 3° Les Italiens et les Espagnols ont retranché de leur orthographe toutes les lettres étymologiques, et ils ne s'en trouvent pas plus mal ; pourquoi la langue française ne se permettrait-elle pas de ressembler à ses sœurs méridionales?

Les lettres étymologiques sont comme les vieilles constructions du moyen-âge : on a volontiers laissé subsister dans nos villes ces monuments du passé, là où ils n'étaient pas un obstacle à la salubrité, à la circulation, à quelque besoin moderne; mais on les a abattus sans pitié, lorsque la santé publique l'a exigé ; le passé n'a pas le droit d'empoisonner le présent. De même nous conserverions bien volontiers les th, les ph, les rh, s'ils étaient innocents ; mais nous n'hésiterons pas à sacrifier ces vestiges d'étymologie, à renverser l'édifice lézardé, tout vénérable qu'il puisse être, lorsqu'il s'agit de l'avenir des générations.

Ces objections et toutes celles que nous ne mentionnons pas se trouvent réfutées avec plus d'étendue dans l'excellent ouvrage de M. le professeur Raoux de Lausanne, intitulé Orthographe rationnelle ou Ecriture phonétique. Nous le recommandons à tous ceux qui voudront étudier la question à fond.

Mais à quoi bon, d'ailleurs, s'arrêter aux doléances des grammairiens, qui envisagent avec effroi la fin prochaine de leur règne. Est-ce que des considérations de cette nature, quand elles seraient fondées, pourraient faire rejeter une réforme d'une portée aussi immense que le sera la phonographie ? Plaçons-nous, pour juger la question, à un point de vue plus élevé que ne le font nos adversaires. Nous accorderons, si vous voulez, que toutes les objections de détail que pourront faire les grammairiens et les pédants à latin et à grec sont justes ; nous accorderons que les arguments qu'ils tirent de l'étymologie et des homonymes sont excellents : nous ne nous en sentons point effrayés. Nous mettrons toutes les objections connues, et toutes celles qu'il vous plaira encore d'imaginer, dans un des plateaux de la balance, et de l'autre côté nous plaçons : une révolution salutaire dans l'éducation; des habitudes logiques mises à la base des premières études ; la lecture et l'écriture, par leur facilité, rendues accessibles à tous ; une grande économie de temps réalisée, et en même temps une économie d'un tiers au moins rendue possible dans le prix des journaux et des livres; par conséquent l'instruction populaire accrue et développée, et par conséquent encore les hommes rendus meilleurs, et l'avénement de la démocratie avancé peut-être de plusieurs siècles.

De quel côté croyez-vous que la balance doive pencher?

Que les esprits timides, qui s'effraient des difficultés que la routine et l'indifférence amassent sur le chemin de la phonographie, méditent ce mot de Voltaire, qui était pourtant l'esprit pratique par excellence : « On ne veut pas assez. Les petites considérations sont le tombeau des grandes choses. »

JAMES GUILLAUME, rapporteur.

Le Congrès a adopté comme conclusion de ce rapport et de la discussion qui a suivi sa lecture, la résolution suivante, présentée par Walton, de Brecon :

Suit la résolution ; voir Résolutions sur la cinquième question (l’enseignement), résolution 4.

Sixième question

Rapport

Définition et rôle de l'Etat. — Services publics, transport et circulation. — Intérêts collectifs et individuels. — L'Etat considéré comme justicier et gardien des contrats. — Droit de punir.

La Commission pour cette question a été composée de six membres : Krebser, de Zurich, Chassin, de Villefranche (Rhône), Vasseur, de Marseille, Neubrand, de la Chaux-de-Fonds, Favrat, de Lausanne, Liwenthal, de Lausanne. Elle a présenté son rapport dans la onzième séance du Congrès.

Toute collectivité composée de citoyens unis par la communauté des mœurs, l'identité des aptitudes et la similitude des intérêts constitue un ensemble auquel on donne le nom d'Etat.

L'Etat est donc la collectivité des citoyens considérée comme formant un tout homogène. Par extension on donne aussi le nom d'Etat à la représentation de cette même collectivité. Envisagé à ce point de vue l'Etat est la puissance sociale concentrée dans un corps.

Nous n'établirons ici aucune comparaison entre les diverses formes de gouvernement ou d'Etat, mais nous insistons sur ce point qu'un citoyen ne saurait en aucun cas déléguer sa volonté, sa liberté, sa puissance, sans abdiquer une partie du libre arbitre de son être, et nous concluons que l'Etat représentant les intérêts collectifs, émanation directe et libre des citoyens, n'a et ne saurait avoir de droits supérieurs ou antérieurs à ceux des mandataires desquels il tient ce pouvoir.

Pour donner à notre pensée une forme plus précise, nous dirons : l'Etat, c'est la gérance sociale. Il n'a point d'intérêts distincts de la société, puisqu'il n'a ni vie ni existence propre, et qu'il n'est par rapport à la nation qu'un signe, une abstraction.

Rôle de l'Etat. — Si notre définition de l'Etat est exacte, son rôle doit se borner à recevoir l'impulsion de ses mandants, à exécuter leur volonté, à représenter leurs intérêts, à rester le gardien du pacte social, à enregistrer les conventions particulières, sans qu'en aucun cas il puisse, de sa propre initiative ou de sa volonté privée, entraver l'exercice des droits qu'il a mission de faire respecter.

L'Etat, répétons-le, n'est point un pouvoir, une puissance, mais le représentant du pouvoir et de la puissance sociale.

Placé sous le contrôle immédiat et permanent de ses mandants, il est l'exécuteur de leurs volontés ; là est sa raison d'être, son rôle.

La constitution normale des sociétés repose sur le contrat réciproque, tacite ou réel, et librement consenti par tous les citoyens.

Jusqu'à nos jours, le pacte social a presque toujours engagé la majorité des citoyens envers un homme ou une caste, sans réciprocité comme sans garantie pour la nation; de là les crises de l'antagonisme entre le pouvoir et les sujets revendiquant leur droit imprescriptible à la souveraineté.

Tous nos efforts devant tendre à réaliser autant qu'il est nous, la formule de justice, nous affirmons que tout contrat doit être mutuel ; engager synallagmatiquement les contractants ; être nettement déterminé, limité quant à son objet et à sa durée ; être exécutoire pour toutes les parties. Il atteint à son plus haut degré de perfection lorsqu'il réunit le suffrage de l'unanimité des personnes ; dans ce cas, il devient le pacte général obligatoire pour tous. La sanction sociale lui est acquise ; l'état en est le gardien et veille à son exécution.

Cependant en dehors des droits, des intérêts généraux affirmés par ce pacte, les citoyens ont à affirmer et garantir des droits et des intérêts particuliers que la constitution actuelle rend antagoniques et opposés, et que le but de l'humanité est d'harmoniser de plus en plus.

Tout en restant distincts, ces intérêts et ces droits ne sauraient être opposés à l'intérêt général dans une société basée sur la justice.

De même donc que les intérêts collectifs sont régis et garantis par le pacte social, les intérêts particuliers sont ou doivent être régis et garantis par des conventions particulières ; ces actes, affirmation de la liberté individuelle, doivent être publics et conformes au contrat social. S'ils remplissent ces conditions, ils ont pour garants la bonne foi publique, la puissance sociale, et l'Etat, représentation directe de cette puissance, veille à leur exécution.

Droit de punir. — L'homme doit à l'homme le respect de sa personne et de ses intérêts ; or le contrat libre a pour but de définir les droits de chacun.

Donc, tant qu'entre les hommes il n'existe aucun engagement authentique et réciproque, tant que la justice n'aura pas reçu une formule approchant sans cesse du but, le citoyen ne relève que de sa conscience et tout acte émané soit de la collectivité, soit des particuliers, est une violation de la liberté humaine, la négation du libre arbitre.

VASSEUR, Rapporteur.

Le Congrès a adopté, comme conclusions de ce rapport et de la discussion qui a suivi sa lecture, les résolutions suivantes :

Suivent les résolutions ; voir Résolutions sur la sixième question (l’État).

Septième question

La privation des libertés politiques n'est-elle pas un obstacle à l'émancipation sociale des travailleurs, et l'une des principales causes des perturbations sociales (chômage) ? — Quels sont les moyens de hâter ce rétablissement des libertés politiques ? Ne serait-ce pas la revendication par tous les travailleurs du droit illimité de réunion et de la liberté illimitée de la presse ?

La Commission pour cette question se composait de cinq membres : Perron, de Genève, Pioley, de Paris, Reymond, de Paris, Vézinaud, de Bordeaux, Treboux, de Genève. Elle a présenté son rapport dans la sixième séance du Congrès.

Rapport

La première question soumise à votre Commission est ainsi conçue : « La privation des libertés politiques n'est-elle pas un obstacle à l'émancipation sociale des travailleurs et l'une des causes principales des perturbations sociales (chômage) ? »

Nous répondons : Oui, la privation des libertés politiques est un obstacle à l'émancipation sociale des travailleurs; oui, la privation de ces libertés est une des principales causes des perturbations sociales et du chômage dont les ouvriers souffrent si cruellement.

Les différents rapports qui ont été lus au Congrès ont démontré d'une manière évidente que les travailleurs qui consentent à vivre privés de leurs libertés politiques, se condamnent à tourner dans un cercle vicieux, funeste à leurs véritables intérêts et qu'il leur importe de franchir.

Ainsi que l'ont également prouvé ces mêmes rapports, chez les peuples privés de leurs facultés de citoyens libres, partout où des restrictions sont apportées aux droits imprescriptibles de se réunir, de parler et d'écrire, l'action de l'Association internationale ne peut-être que très lente et ses résultats bien faibles; tandis que c'est précisément dans les pays où l'on possède la plus grande somme de liberté que les progrès de l'Association se sont le plus accentués.

Donc, sans la possession des libertés politiques assurée aux travailleurs, il est à peu près impossible à l'Association internationale de réaliser ses glorieuses destinées, de s'étendre, de couvrir l'Europe et de devenir ce qu'elle doit être, la confédération ouvrière puissante et forte appelée à régénérer l'état social du monde.

Donc, pour mettre fin à un statu quo fatal, et qui sans cela durerait indéfiniment, il importe que l'émancipation politique soit revendiquée tout d'abord et avec la même énergie que nous mettons à revendiquer l'émancipation sociale.

En conséquence la commission propose au Congrès que l'assemblée fasse la déclaration suivante :

Suit la déclaration ; voir Déclaration sur la septième question (les libertés politiques).

Quant au deuxième point dont la Commission a eu à s'occuper, elle pense que la revendication par tous les ouvriers, dans la mesure des forces individuelles, du droit illimité de la presse et de réunion, serait un moyen de hâter l'établissement des libertés politiques. La Commission reconnaît cependant que selon les événements qui pourront surgir en Europe, il y aurait quelques mesures plus pratiques à appliquer afin d'accélérer la réalisation des vœux des travailleurs ; mais pour le moment, en tenant compte de la situation de certains pays despotiques, la Commission ne peut que formuler les moyens suivants :

Faire connaître à tous les ouvriers de l'Europe la déclaration faite par le Congrès concernant la première partie de la question.

Renouveler chaque année solennellement cette même déclaration.

La Commission reconnaît en outre que la propagande des idées d'émancipation politique et sociale est une nécessité de la régénération des travailleurs et qu'à ce titre elle doit être recommandée par le Congrès.

En conséquence, elle propose à l'assemblée de prendre la résolution suivante :

De donner communication officielle des résolutions qui précédent à tous les membres de l'Association internationale des travailleurs, ainsi qu'à ceux du Congrès de la paix, en leur demandant leur concours énergique, pour investir enfin tous les peuples des droits imprescriptibles de 1789.

Ch. PERRON, rapporteur.

Le Congrès a adopté sans discussion les résolutions renfermées dans ce rapport.

Huitième question

Adresse collective au Congrès de la paix à Genève, de la part des Travailleurs réunis en Congrès à Lausanne.

La Commission pour cette question se composait de cinq membres : Dupont, de Londres, Klein, de Cologne et Solingen, Bürkly, de Zurich, Hafner, de Morat, Rubaud, de Neuville-sur-Saône. Elle a présenté son rapport dans la sixième séance du Congrès, par l'organe de Hafner. Le rapporteur s'étant borné à développer de vive voix la question, et n'ayant point fait de travail écrit, il ne nous est possible de donner que le projet d'adresse au Congrès de la paix élaboré par la Commission.

Suit le projet d'adresse, que le Congrès a adopté ; voir Résolution sur le Congrès de la paix, première partie.

Ce projet d'adresse fut adopté, avec l'adjonction suivante, proposée par Tolain, de Paris :

Suit l'adjonction ; voir Résolution sur le Congrès de la paix, seconde partie.

Neuvième et dernière question

Discussion sur le siége du Conseil général et sur le lieu du prochain Congrès.

Il n'y eut pas de Commission nommée pour cette question, et pas de rapport présenté. Dans sa neuvième séance, le Congrès désigna de nouveau Londres pour le siége du Conseil général, et confirma dans leurs fonctions les membres du Conseil sortant de charge ; et après une courte discussion, il fut décidé que le prochain Congrès de l'Association internationale des Travailleurs aurait lieu à Bruxelles.

  1. Les Anglais appellent ainsi la fermeture des ateliers par les patrons. ↩

  2. Un shilling vaut fr. 1.25 ; la livre sterling vaut fr. 25 ; le sou anglais vaut 10 c. ↩

  3. De la justice dans la Révolution et dans l'Eglise, 3e étude. ↩

  4. Ici se plaçaient quelques mots qui ont été supprimés par le Congrès, du consentement du rapporteur ; on les trouvera aux procès-verbaux. ↩

  5. Ici se plaçaient quelques mots qui ont été supprimés par le Congrès, du consentement du rapporteur ; on les trouvera aux procès-verbaux. ↩

  6. « Le salaire des fileuses est évalué en moyenne pour Renaix à 10 centimes par jour ; à Meire, une fileuse, en travaillant bien, ne peut gagner plus de 27 centimes ; à Wetteren, les meilleures gagnent 6 liards par jour. » (M. de Mérode, à la Chambre des représentants, séance du 16 mai 1851.) ↩

  7. Des classes ouvrières en France pendant l'année 1848, par Ad. Blanqui. ↩