Troisième Congrès général de l'Association internationale des travailleurs, tenu à Bruxelles du 6 au 13 septembre 1868. Résolutions sur la guerre, les machines et la propriété d'après le Compte rendu officiel du troisième Congrès (supplément du Peuple belge), reproduit par Edmond Villetard, Histoire de l'Internationale, Paris, Garnier, 1872, appendice, p. 298-308 (archive.org) ; résolution sur les grèves d'après Oscar Testut, Le Livre bleu de l'Internationale, Paris, Lachaud, 1871, p. 227-228 (archive.org) ; les autres d'après James Guillaume, L'Internationale. Documents et souvenirs, t. I, Paris, 1905, chap. VIII (Wikisource). Traducción al español
Résolution sur la guerre
Le congrès, considérant que la justice doit être la règle des rapports entre les groupes naturels, peuples, nations, aussi bien qu’entre les citoyens ; que la cause primordiale de la guerre est le manque d’équilibre économique ; que la guerre n’a jamais été que la raison du plus fort et non pas la sanction du droit ;
Qu’elle n’est qu’un moyen de subordination des peuples, par les classes privilégiées ou les gouvernements qui les représentent ;
Qu’elle fortifie le despotisme, étouffe la liberté (nous en donnons pour preuve les dernières guerres d’Italie et d’Allemagne) ;
Que, semant le deuil et la ruine dans les familles, la démoralisation sur tous les points où les armées se concentrent, elle entretient et perpétue ainsi l’ignorance, la misère ;
Que l’or et le sang des peuples n’a jamais servi qu’à maintenir entre eux les instincts sauvages de l’homme à l’état de nature ;
Que, dans une société fondée sur le travail et la production, la force ne peut être mise qu’au service de la liberté et du droit de chacun ; qu’elle ne peut être qu’une garantie et non une oppression, fût-ce même pour un seul membre utile du corps social ;
Que, dans l’état actuel de l’Europe, les gouvernements ne représentent pas les intérêts légitimes des travailleurs ;
Que, si la guerre a pour cause principale et permanente le manque d’équilibre économique et ne peut être, par conséquent, anéantie que par la réforme sociale, elle n’en a pas moins pour cause auxiliaire l’arbitraire qui résulte de la centralisation et du despotisme ;
Que les peuples peuvent donc, dès maintenant, diminuer le nombre des guerres en s’opposant à ceux qui les font ou qui les déclarent ;
Que ce droit appartient surtout aux classes ouvrières, soumises presque exclusivement au service militaire, et qu’elles seules peuvent lui donner une sanction ;
Qu’elles ont pour cela un moyen pratique légal et immédiatement réalisable ;
Qu’en effet, le corps social ne saurait vivre si la production est arrêtée pendant un certain temps ; qu’il suffit donc aux producteurs de cesser de produire pour rendre impossibles les entreprises des gouvernements personnels et despotiques ;
Le congrès de l’Association internationale des travailleurs, réuni à Bruxelles, déclare protester avec la plus grande énergie contre la guerre.
Il invite toutes les sections de l’Association, chacune dans leurs pays respectifs, ainsi que toutes les sociétés ouvrières et tous les groupes ouvriers quels qu’ils soient, à agir avec la plus grande activité pour empêcher une guerre de peuple à peuple, qui aujourd’hui ne pourrait être considérée que comme une guerre civile ; parce que, faite entre producteurs, elle ne serait qu’une lutte entre frères et citoyens.
Le congrès recommande surtout aux travailleurs de cesser tout travail dans le cas où une guerre viendrait à éclater dans leurs pays respectifs.
Le congrès compte assez sur l’esprit de solidarité qui anime les travailleurs de tous les pays, pour espérer que leur appui ne fera pas défaut à cette guerre des peuples contre la guerre.
Résolution sur les grèves et les sociétés de résistance
Le Congrès déclare :
1° Que la grève n’est pas un moyen d’affranchir complètement le travailleur, mais qu’elle est souvent une nécessité dans la situation actuelle de lutte entre le travail et le capital ;
2° Qu’il y a lieu de soumettre la grève à certaines règles, à des conditions d’organisation, d’opportunité et de légitimité ;
3° Qu’au point de vue de l’organisation de la grève, il y a lieu, dans les professions qui n’ont pas encore de sociétés de résistance, de secours mutuels, de caisse, d’assurances pour le chômage, etc., de créer de ces institutions, puis de solidariser entre elles les sociétés de résistance de toutes les professions et de tous les pays, en instituant, dans chaque fédération locale de sociétés de résistance, une caisse destinée à soutenir les grèves ; qu’en un mot, il faut continuer dans ce sens l’œuvre entreprise par l’Internationale, et s’efforcer de faire entrer le prolétariat en masse dans cette Association ;
4° Qu’au point de vue de l’opportunité et de la légitimité, il y a lieu de nommer dans la fédération des groupes de résistance de chaque localité une commission formée de délégués de ces divers groupes, qui constituerait un conseil d’arbitrage (pour juger de l’opportunité et de la légitimité des grèves éventuelles) ; du reste, qu’il est nécessaire de laisser, pour le mode de formation de ce conseil d’arbitrage, une certaine latitude aux différentes sections, suivant les mœurs, les habitudes et les législations particulières.
Résolution sur les machines
Considérant que, d’un côté, la machine a été l’un des plus puissants instruments de despotisme et d’extorsion dans les mains des capitalistes et que, d’autre part, les développements qu’elle acquiert doivent créer les conditions nécessaires pour la substitution d’un système de production vraiment social au système du salariat ;
Considérant que la machine ne rendra de véritables services aux travailleurs que lorsqu’une organisation plus équitable l’aura mise en leur possession.
Le congrès déclare :
1° Que ce n’est que par les associations coopératives et par une organisation du crédit mutuel que le producteur peut arriver à la possession des machines ;
2° Que néanmoins, dans l’état actuel, il y a lieu pour les travailleurs constitués en sociétés de résistance d’intervenir dans l’introduction des machines dans les ateliers, pour que cette introduction n’ait lieu qu’avec certaines garanties ou compensations pour l’ouvrier.
Résolution sur la propriété (13 septembre 1868)
1° Relativement aux mines, houillères et chemins de fer :
Considérant que ces grands instruments de travail sont fixés au sol et occupent une notable partie du sol, ce domaine fourni gratuitement à l’humanité par la nature ;
Que ces instruments de travail exigent nécessairement l’application des machines et de la force collective ;
Que les machines et la force collective, qui existent aujourd’hui pour l’unique avantage des capitalistes, doivent à l’avenir profiter uniquement au travailleur, et que pour cela il faut que toute industrie où ces deux forces économiques sont indispensables, soit exercée par des groupes affranchis du salariat ;
Le congrès pense :
1° Que les carrières, houillères et autres mines, ainsi que les chemins de fer, dans une société normale, appartiendront à la collectivité sociale, représentée par l’État, mais par l’État régénéré et soumis lui-même à la loi de justice ;
2° Que les carrières, houillères, chemins de fer seront concédés par la société, non à des capitalistes comme aujourd’hui, mais à des compagnies ouvrières, et ce, moyennant un double contrat : l’un donnant l’investiture à la compagnie ouvrière et garantissant à la société l’exploitation scientifique et rationnelle de la concession, ses services au prix le plus proche du prix de revient, le droit de vérifier les comptes de la compagnie et par conséquent, l’impossibilité de la reconstitution du monopole ; l’autre garantissant les droits mutuels de chaque membre de l’association ouvrière vis-à-vis de ses collègues.
2° Relativement à la propriété agricole :
Considérant que les nécessités de la production et l’application des connaissances agronomiques réclament une culture faite en grand et avec ensemble, exigent l’introduction des machines et l’organisation de la force collective dans l’agriculture, et que d’ailleurs l’évolution économique elle-même tend à ramener la culture en grand ;
Que dès lors le travail agricole et la propriété du sol doivent être traités sur le même pied que le travail minier et la propriété du sous-sol ;
Que, du reste, le fonds productif du sol est la matière première de tous les produits, la source primitive de toutes les richesses, sans être lui-même produit du travail d’aucun particulier ;
Que l’aliénation à quelques-uns de cette matière première indispensable rend la société entière tributaire de ceux à qui elle est aliénée ;
Le congrès pense que l’évolution économique fera de l’entrée du sol arable à la propriété collective une nécessité sociale, et que le sol sera concédé aux compagnies agricoles comme les mines aux compagnies minières, les chemins de fer aux compagnies ouvrières, et ce, avec des conditions de garanties pour la société et pour les cultivateurs, analogues à celles nécessaires pour les mines et les chemins de fer.
3° Relativement aux canaux, routes, voies télégraphiques :
Considérant que ces voies de communication exigent une direction d’ensemble et un entretien qui ne peuvent être abandonnés à des particuliers, comme le demandent certains économistes, sous peine de monopole.
Le congrès pense que ces voies de communication doivent rester à la propriété collective de la société.
Relativement aux forêts, la Commission propose la résolution suivante :
Considérant que l’abandon des forêts à des particuliers pousserait à la destruction de ces forêts ;
Que cette destruction sur certains points du territoire nuirait à la conservation des sources, et par suite des bonnes qualités de terrains, ainsi qu’à l’hygiène publique et à la vie des citoyens.
Le congrès pense que les forêts doivent rester à la collectivité sociale.
Ces conclusions ont été adoptées par toute la commission, moins deux membres absents. Le congrès les a votées par 30 voix contre 4. Quinze délégués se sont abstenus.
Résolution sur l’instruction intégrale
Reconnaissant qu’il est pour le moment impossible d’organiser un enseignement rationnel.
Le Congrès invite les différentes Sections à établir des cours publics suivant un programme d’enseignement scientifique, professionnel et productif, c’est-à-dire enseignement intégral, pour remédier autant que possible à l’insuffisance de l’instruction que les ouvriers reçoivent actuellement. Il est bien entendu que la réduction des heures de travail est considérée comme une condition préalable indispensable.
Résolution sur le crédit mutuel
Le Congrès conclut à la fondation de Banques d’échanges basés sur le prix de revient, ayant pour but de rendre le crédit démocratique et égalitaire, et de simplifier les rapports du producteur et du consommateur, c’est-à-dire de soustraire le travail à la domination du capital, et de faire rentrer celui-ci dans son rôle naturel et légitime, qui est celui d’agent du travail.
Le Congrès, tout en maintenant l’affirmation théorique du crédit réciproque, demande que le projet de statuts présenté par la Section bruxelloise soit envoyé à toutes les Sections pour y être l’objet d’une discussion approfondie, et pour que le Congrès prochain puisse prendre une décision à cet égard.
Résolution sur la coopération
Toute société basée sur les principes démocratiques repousse tout prélèvement au nom du capital, sous quelque forme qu’il se présente : rente, intérêt, bénéfice, et laisse ainsi au travail tout son droit, toute sa juste rémunération.
Résolution sur la Ligue de la paix et de la liberté
Le Congrès décide :
1° Que les délégués de l’Association internationale qui se rendront à Berne porteront à l’assemblée, au nom de l’Internationale, les différentes résolutions prises aux Congrès de Genève, de Lausanne et de Bruxelles ; mais que toutes discussions, toutes résolutions qui y seront prises n’engageront que leur responsabilité personnelle ;
2° Que les délégués de l’Internationale croient que la Ligue de la paix n’a pas de raison d’être, en présence de l’œuvre de l’Internationale, et invitent cette société à se joindre à elle, et ses membres à se faire recevoir dans l’une ou l’autre Section de l’Internationale.
Les textes de Karl Marx
Le Congrès adopta la résolution sur la réduction des heures de travail proposée par le Conseil général et rédigée par Karl Marx.
Le quatrième rapport annuel du Conseil général, rédigé par Karl Marx, fut présenté au Congrès.