Association internationale des Travailleurs, « Compte-rendu du IV Congrès international, tenu à Bâle, en septembre 1869 », Bruxelles, Imprimerie de Désiré Brismée, 1869 ; exemplaire de la bibliothèque de l'Université de Gand numérisé par Google Books ; les erreurs évidentes de la reconnaissance de caractères ont été corrigées sur les images. Les documents adoptés par le Congrès ne sont pas répétés : ils se trouvent dans la page du Congrès, 1869 Congrès de Bâle (AIT), et une ligne en italique y renvoie. Le récit de James Guillaume se trouve dans Congrès de Bâle de l'Association internationale des travailleurs. Compte rendu (1869). Traducción al español.
Introduction
L'Association internationale des Travailleurs, conformément à la décision prise au Congrès de Bruxelles l'an dernier, a tenu cette année à Bâle son quatrième Congrès international. Ce quatrième Congrès, comme les précédents, a duré huit jours, du dimanche 5 septembre au dimanche 12.
La journée du dimanche 5 septembre a été presqu'exclusivement consacrée à l'inauguration du congrès et à la réception des délégués par les membres des sections bâloises. Cependant, ce même jour, les délégués déjà arrivés en très-grand nombre ont eu une réunion dans laquelle ils ont nommé une commission provisoire chargée de vérifier les mandats de délégation. Cette commission a été rendue définitive le lendemain et plusieurs nouveaux membres y ont été adjoints.
Donc, le dimanche 5 septembre, à 2 heures de l'après-midi, la plupart des délégués étaient réunis à l'établissement du CAFÉ NATIONAL avec les membres des sections de Bâle-ville et de Bâle-campagne. De là, selon la coutume helvétique, ils se mirent en marche à travers la ville, musique en tête et bannières déployées. Le cortége, composé d'environ 2,000 personnes, s'arrêta devant la porte d'une brasserie, et chacun prit place autour des tables, dans un vaste jardin, pendant que la société chorale du Grütli se joignait à la musique pour célébrer l'arrivée des travailleurs délégués de tous les pays.
Quand tout le monde fut assis et que les chants furent terminés, le citoyen Bruhin, président des sections réunies de Bâle-Ville et de Bâle-Campagne, prit la parole en allemand et souhaita la bien-venue aux délégués. Voici la traduction du discours du citoyen Bruhin :
Frères travailleurs,
Avant toute chose, qu'il me soit permis de souhaiter cordialement la bienvenue, à vous tous, représentants de la classe ouvrière. Nous aurions aimé de vous recevoir dans une église, mais il paraît que les églises de cette ville sont fermées aux messagers qui viennent proclamer la vérité réellement évangélique de l'émancipation de l'ouvrier. Consolons-nous, citoyens, en pensant que tout endroit est saint où viennent se réunir des fils de l'homme pour discuter les intérêts de l'humanité.
Cet endroit est saint trois fois lorsqu'il renferme des représentants de cette grande association ouvrière qui admet dans ses rangs tous les hommes sans exception aucune. Ah ! il est vrai, aujourd'hui l'Association n'embrasse que l'élite des ouvriers, les ouvriers les plus intelligents, les plus énergiques de la France, de l'Angleterre, de l'Allemagne, de la Suisse et de l'Amérique. Nous ne formons que l'avant garde de la grande armée des Travailleurs. Beaucoup s'effrayent encore au seul mot d'Internationale, beaucoup ont peur. Mais ces folles terreurs ne tarderont pas à se dissiper, et l'Association comprendra les ouvriers du monde entier.
Disons-le : qu'est l'histoire des travailleurs, sinon l'histoire de notre Association ; et cette histoire, dans le passé c'est l'esclavage, dans le présent c'est la lutte, dans l'avenir ce sera la victoire. Partout où l'on a commis des fautes envers les ouvriers, on les a commises envers notre Association. Que ce soit dans le Borinage ou dans le bassin de la Loire, les coups portés aux ouvriers nous ont atteints. La réponse faite aux ouvriers de Vienne : Réunissez-vous autour de l'échafaud, » nous la considérons comme adressée à nous, et l'affreux malheur de Plauer a jeté un deuil profond dans nos âmes.
Mais aussi nous pouvons dire que le mouvement qui agite les ouvriers est notre mouvement, et partout où se réunissent les opprimés notre esprit plane au milieu d'eux, comme on l'a pu reconnaître naguère lorsque le grand parti socialiste allemand a tenu ses assises.
On sait qui nous sommes, et nous ne cachons pas ce que nous voulons. Non, nous n'acceptons pas la société telle qu'elle est actuellement constituée, cette société qui met tous les biens, tous les avantages entre les mains de quelques privilégiés, avec la faculté d'en disposer selon leur bon plaisir ; cette société où l'ouvrier, réduit à l'esclavage, est forcé de vendre à bas prix son travail et son être lui-même ; cette société qui n'a jamais su, comme le fait un bon père de famille, assurer l'existence à chacun de ses enfants ; cette société où ceux qui travaillent jour et nuit ont à peine un morceau de pain, tandis que l'exploiteur peut à volonté accaparer et amonceler des richesses et non seulement point produire, mais encore empêcher à son gré la production.
Non, nous ne pouvons pas reconnaître une société qui veut régler le travail en le mesurant au flux et au reflux de l'offre et de la demande ; une société où il y a si peu d'heureux et tant de déshérités. Cette société n'est pas issue des entrailles de l'humanité. On l'a souvent comparée à un enfer sur la terre, et le mot était juste. Car les traditions que nous ont laissées nos pères, car la forme qu'ils ont donnée à la vie humaine, font de la société un amas de démons et de damnés. Les damnés, se sentant innocents, se sont plaints de ne point être démons et de ne pouvoir tourmenter les autres à leur tour. Mais nous, nous désirons envisager la question d'un point de vue plus élevé. Nous voulons l'égalité entre les hommes, nous voulons qu'entre eux règnent l'union et la concorde, cette concorde que l'œuvre de tant de siècles n'a pu jusqu'ici nous conquérir. Aujourd'hui, il est triste de constater que toutes les relations sociales sont basées sur le droit du plus fort et que cette usurpation a été ratifiée, sanctifiée par les lois. Aussi, qu'est-il arrivé ? Il est arrivé que les hommes qui étaient sur l'enclume ont tâché de devenir marteaux.
Mais au milieu de ce triste état de choses notre cœur s'est ouvert au pressentiment qu'un monde tout nouveau va se former, qu'une société nouvelle va sortir des décombres de l'ancienne, assez forte, assez glorieuse pour rendre heureuse toute créature humaine.
Déjà les premiers pas ont été faits, la tyrannie des nobles, la tyrannie des prêtres ont été brisées, les priviléges de la noblesse, ceux du clergé ont disparu. Il faut maintenant que le privilége bourgeois disparaisse comme les autres, il faut que tous travaillent. La société libre que nous rêvons saura exploiter coopérativement tout travail ; cette société, n'étant composée que de travailleurs, saura se suffire et se gouverner elle même. Elle ne souffrira point que l'on violente la conscience, mais elle saura satisfaire les désirs des cœurs auxquels le sentiment religieux est nécessaire.
Alors la paix sera perpétuelle, les peuples ne formeront plus qu'une grande famille répandue sur l'une des innombrables planètes qui se meuvent dans l'espace infini. Alors sera atteint ce but poursuivi par tous les esprits généreux, ce but auquel aspirent tous les cerveaux d'élite. Les grandes inventions, qui sont la véritable gloire humaine, conduisent à ce paradis du développement complet et intégral de l'humanité...
Frères ouvriers... est-ce que je rêve ? Alors vous rêvez avec moi... Suis-je insensé, en parlant ainsi, et faut-il me renfermer dans un asile d'aliénés ? Non. Ce qui me prouve que je ne rêve pas, que ne je suis point insensé, c'est l'existence de l'Association internationale elle-même, c'est son intervention active dans tout ce qui touche au bien-être de l'ouvrier.
Travaillons donc, travaillons sans relâche à la création de la république populaire (volkstaats), car avant tout il faut que le peuple prenne en main le gouvernement. Alors seulement il dépendra de lui, de son activité, de son intelligence, de sa vertu, de créer un monde comme il l'entendra, un monde en conformité avec ses intérêts et débarrassé des préjugés, ces montagnes qui vont se creusant et se minant chaque jour.
Il reste à savoir si nous pourrons réaliser les réformes projetées dans un bref délai, et s'il nous sera donné de les accomplir par des voies pacifiques. Hélas ! l'esprit du siècle ne paraît point encore suffisamment éclairé pour que l'émancipation puisse être d'ores et déjà proclamée. Tous les ouvriers et ceux qui vivent en dehors du monde ouvrier ne veulent point comprendre la lumineuse majesté de cette cause ; mais le besoin, la nécessité nous étreindrons de leurs bras de fer, et le besoin, la faim, créeront la nouvelle société. Laissez le capital s'amonceler encore dans quelques mains privilégiées et... Les bouleversements ont toujours eu pour origine l'intérêt que la misère y avait. Qu'ils restent donc avec leurs préjugés ceux qui ne voient d'autre différence entre les hommes que la différence de leurs fortunes et ne considèrent ni talent, ni valeur ; la nécessité sera leur maîtresse.
Nous n'attendons rien du grand capital, cependant nous ne faisons pas la guerre aux personnes, nous la faisons aux principes et aux institutions qui sont le résultat de la constitution présente de la société.
Citoyens, il n'a été rien accompli là où il n'y avait point d'esprit de conviction, et d'énergique volonté ; cet esprit, je le sais, fait battre les cœurs et c'est pour cela que le mouvement actuel est appelée à réussir. Je vous salue donc, vous qui préparez le grand jour de l'émancipation ; soyez les bien venus, d'où que vous veniez ; notre but est commun ; vous voulez tous gagner cette terre promise, la seule dont la possession puisse être revendiquée pour l'homme.
Après ce discours, qui fut souvent interrompu par les applaudissements de l'assemblée, les citoyens Hins et Richard, au nom des délégués de langue française, Eccarius et Applegarth, au nom des Anglais, Becker, au nom des Allemands, et plusieurs membres de sections suisses, prirent successivement la parole. Tous appuyèrent sur la nécessité de résoudre le problème social, le problème de l'abolition du prolétariat et du bourgeoisisme, de l'affranchissement des travailleurs ; plusieurs d'entre eux entrèrent même dans quelques détails sur la manière dont les groupes particuliers qu'ils représentaient, envisagent les diverses données de ce problème.
Après cette solennité, le cortége s'est reformé et s'est dirigé vers le CAFÉ NATIONAL, où ont eu lieu les séances officielles du Congrès.
Conformément à la décision du congrès, les sections belges publient aujourd'hui, en langue française, le compte-rendu officiel du Congrès, qui déjà a paru en allemand et en anglais, et doit paraître aussi en espagnol et en italien. Ce compte-rendu se compose des procès-verbaux des séances, tels qu'ils ont été adoptés par le vote des membres du Congrès, et des rapports présentés par les différentes sections et revêtus des cachets de celles-ci.
Mais avant de passer à la partie complètement officielle de ce compte-rendu, disons encore que tous les soirs, après les séances, ou pendant les réunions administratives, plusieurs délégués donnaient des conférences, soit sur certains points de la science sociale, soit sur la marche de la classe ouvrière dans leur pays respectif. Un nombreux public, composé surtout des membres des sections de Bâle et des environs, se pressait tous les soirs, dans une salle attenante à la salle du Congrès, pour assister à ces soirées qu'animaient encore la musique, les chœurs allemands et les chansons démocratiques. Les citoyens Eccarius, Lessner, Becker, Greülich, Starke, Spier, Neumeyer, Quinche, Bakounine, Hins, Dereure, Bastin, Brismée, Caporusso, Farga Pellicer, De Paepe, James Guillaume, Rittinghausen, etc., etc., tels étaient les orateurs de ces réunions, véritables meetings socialistes.
Ajoutons encore, que le dimanche 12 septembre, le Congrès fut clôturé par un banquet, où des internationaux de tous les pays (sans oublier la Russie, bien qu'elle ne fût pas représentée au congrès par des délégués spéciaux) portèrent des toasts : à l'affranchissement des travailleurs, à la Liberté, à la Révolution sociale, à l'Association, etc., etc.
Liste des délégués
Amérique
Cameron, délégué de la National Labor Union des Etats-Unis et du Congrès ouvrier de Philadelphie. (Au journal Workingmans advocat. à Chicago.)
Angleterre
Applegarth, charpentier, délégué du Conseil général de Londres et de l'Union générale des charpentiers et menuisiers de la Grande Bretagne. (113, Stamford street, London, S. E.)
Lucraft, chaisier, délégué du Conseil général et de l'Association des chaisiers de Londres. (13, St-James street Islington. London.)
Cowell Stepney, rédacteur du Social-Economist, délégué du Conseil général. (9, Bolton street, Piccadilly, London.)
Jung, Hermann, horloger, délégué du Conseil général de Londres. (4. Lower Charle street, Northampton square, Clerkenwell, C. E., London.)
Eccarius, Georges, tailleur, délégué du Conseil général et de l'Association des Tailleurs de Londres. (10, Great Chapel street, S. W.. London.)
Lessner, Frédéric, tailleur, délégué du Conseil général de Londres et des branches allemandes d'Angleterre. (4, Francis street, Gower street, W. C., London.)
France
Aubry, Emile, lithographe, délégué. de la Fédération ouvrière de l'arrondissement de Rouen. (Rue de l'amitié, 12, à Rouen.)
Creusot, fileur, délégué de l'Association des fileurs de l'arrondissement de Rouen. (Sotteville, lez-Rouen, rue du Carefour, 110.)
Piéton, tisseur, délégué du Cercle ouvrier des études économiques d'Elbeuf. (Rue du Neubourg. 71, à Elbeuf.)
Varlin, relieur, délégué de la section des Ouvriers relieurs de Paris (Rue Dauphine, 33, à Paris.)
Landrin, monteur en bronze, délégué des Ouvriers bronziers de Paris. (Rue de Belleyme, 12, à Paris)
Dosbourg, imprimeur sur étoffe, délégué du Crédit mutuel des Imprimeurs sur étoffe, de Saint-Denis. (Rue de la Paix. 58, à Saint-Denis.)
Durand, bijoutier, délégué de la Société de prévoyance et solidarité de la Bijouterie parisienne. (Rue Ramponneau, 15, à Belleville, lez-Paris.)
Roussel, ferblantier, délégué par la société de résistance des Ferblantiers de Paris. (Rue du Vert bois. 22, Paris.)
Flahaut, marbrier, délégué de la Chambre syndicale des Marbriers de Paris, (Boulevard Ménilmontant, 61.)
Murat, mécanicien, délégué de la Chambre syndicale des mécaniciens de Paris, (Rue St-Maur. 200, à Paris.)
Pindy, menuisier, délégué de la Chambre syndicale des menuisiers de Paris. (Rue Faubourg du Temple, 17.)
Mollin, doreur, délégué du Cercle parisien des Prolétaires positivistes (Impasse St-Sébastien, 8, Paris.)
Franquin, imprimeur-lithographe, délégué de la société de résistance des Imprimeurs-lithographes. (Paris, rue de la Verrerie, 42.)
J. A. LANGLOIS. publiciste. délégué de la Chambre syndicale des tourneurs sur métaux de Paris. (Rue Mansart, 8, Paris.
Dereure, cordonnier, délégué de la Chambre syndicale et professionnelle des cordonniers de Paris. (rue Clignancourt. 17. Montmartre.)
Chemalé, maître-dessinateur, délégué des adhérents parisiens de l'Internationale. (Paris, rue Vavin, 10.)
Fruneau, charpentier, délégué de l'Association la Liberté des charpentiers, de Paris. (Paris, rue Charenton, 154.)
Tartaret, ébéniste pour marbriers, délégué des Marbriers de Paris. (Rue du Faubourg St-Antoine, 232.)
Bourseau, bronzier, délégué de l'association des Bronziers et des Fondeurs de Lyon. (Rue des Remparts d'Ainay, 24, à Lyon.)
Outhier, menuisier, délégué de l'Association des Menuisiers, de Lyon. (Rue St-Hélène, 55, à Lyon.)
Albert Richard, tisseur, délégué des corporations des ovalistes et des passementiers de Lyon. (Quai de Serin, 20. Lyon.)
Palix, tailleur, délégué des corporations des ovalistes et des tailleurs de Lyon. (Rue du Cours Huiton.)
CH. MONIER, chapelier, délégué de la section des ovalistes de Saint-Symphorien d'Ozon. (Rue Montesquieu, 53, à St Symphorien, Isère.)
Bakounine, publiciste, délégué des ouvrières ovalistes de Lyon. (Genève, 125, rue Montbrillant.)
Fourreau, menuisier, délégué des sociétés des Menuisiers, des Tailleurs de pierre, des Maçons et des Vanniers, etc. de Marseille. (Rue Navarin, 15, à Marseille.)
Tolain, graveur, délégué de l'Association des boulangers de Marseille.
Boudet, fabricant de flanelle, délégué de la section de Limoges.
Belgique
Hins, professeur, délégué du Conseil général des sections belges. (Bruxelles, au Cygne, Grand Place.)
Robin, professeur, délégué de la section liégeoise. (actuellement à Genève, Montbrillant, E. 43.)
Bastin, tisserand, délégué de la Fédération de la Vallée de la Vesdre. (Nessonvaux, lez-Verviers).
Brismée, imprimeur, délégué de la section bruxelloise. (Rue des Alexiens, 13, à Bruxelles.)
De Paepe, correcteur-typographe, délégué des sections du bassin de Charleroi, Fédération de l'Est. (Rue de Terre-Neuve, 47, à Bruxelles.)
Allemagne
Spier, instituteur, délégué de l'Internationale du Brunswick. (Wolfenbuttel, en Brunswick.)
Rittinghausen, publiciste, délégué des sections de Cologne et de Solingen. (Cologne, rue Gédéon, 36)
Liebknecht, rédacteur du Demokratisch Wochenblatt, délégué du Congrès d'Eisenach. (Leipzig. 11. Braustrasse.)
Hess, publiciste, délégué de la section de Berlin, (actuellement à Paris, boulevard Courcelles, 50.)
Janash, professeur d'Economie sociale, délégué de la section de Magdebourg. (Bâle, Grenzacherstrasse, im Fischergarten.)
Becker, faiseur de balais, délégué du Comité central du groupe des sections de langue allemande. (Rue du Pré l'Evêque. 33, à Genève).
KRIEGER, journaliste, délégué de la section deDresde.
BRACKE, délégué de la section de Brunswick.
Scherer, étudiant, délégué de la section de Barmen Elberfeld.
BURGER, tanneur, délégué de la section de Lenrach, Grand duché de Bade.
Bastin, tisserand, délégué de la branche allemande de Verviers. (déjà nommé.)
Lessner. tailleur, délégué des branches allemandes en Angleterre. (déjà nommé.)
Autriche
Neumayer, rédacteur du Neusstadter Wochenblatt, délégué de la section de Neusstadt et des sections de la Bohème. (Neusstadt. 387, Hauptplatz.)
OBERWINDER, journaliste, délégué de la section de Vienne.
Suisse
Perret, graveur, délégué des sections de la fabrique d'horlogerie, bijouterie et pièces à musique de Genève. (Rue du Cendrier, 14, à Genève.)
Grosselin, monteur de boîtes, délégué des sections internationales de Genève. (Rue Caroline, 23, Carouge.)
Goegg. rédacteur de Das Felleisen, délégué des sociétés ouvrières allemandes de la Suisse. (Rue du Mont-Blanc, 25, à Genève.)
Heng. graveur, délégué des sections internationales de Genève. (Rue de l'Entrepôt, 14, à Genève.)
Brosset. serrurier, délégué des sections genévoises. (Rue de la Nouvelle Tour Maîtresse, à Genève.)
FRITZ ROBERT, professeur, délégué de la section de la Chaux de Fonds. (à la Chaux-de-Fonds.)
Floquet. monteur de boîtes, délégué de la section centrale du Locle. (Rue du collége, au Locle, canton de Neuchâtel.)
Jaillet, corroyeur, délégué de la section de Lausanne. (Rue du Pré. 44, à Lauzanne.)
SCHWITZGEBEL, graveur, délégué des sections du district de Courtelary. (à Sonvillier. Jura bernois.)
JAMES GUILLAUME, professeur, délégué de la section du Locle et de la société des graveurs (à Neuchâtel.)
GORGÉ, horloger, délégué de la section de Moutier-Grand-val. (à Moutier Grand-val.)
MARTINAUD, typographe, délégué de la section de Neuchâtel. (chez M. Guillaume, à Mail, près Neuchâtel.)
Burkli, président et délégué de la société de consommation de Zurich. (Konsumhalle, à Zurich.)
Greulich, relieur, délégué de la section de Zurich. (Neumunster, à Zurich.)
ESCHBACH, mécanicien, délégué des ouvriers métallurgistes de Zurich.
FREY, ouvrier de fabrique et membre du grand Conseil de la République bâloise, délégué de Lutzel Flû.
Bruhin, publiciste et procureur général de la République bâloise, délégué des sections réunies de Bâle-ville et Bâle campagne. (Rue des Jardins, 63, à Bâle.)
Bohny, négociant, délégué de la section de Bâle-ville. (Hutgasse, 8, à Bale)
Leisinger, tailleur, délégué de l'Arbeiter Verein de Bâle. (Gasthaus zur kanne, à Bâle.)
HOLEIBER, serrurier, idem. (Idem.)
Starke, tienturier, délégué de la section des cordonniers de Bâle.
Collin, marchand, délégué de la section de Bâle-Ville. (Freienstrasse, à Bale.)
Quinche, rubannier, délégué de la section des rubanniers bâlois. (Rue St-Aubin, à Bâle.)
Gut Gerold, tailleur, délégué des sections des tailleurs de Lauzanne et de Bâle. (à Bâle, Kromen gasse, 10.)
Italie
Caporusso. tailleur, délégué de la section centrale de l'Internationale à Naples. (Vico due Porte al Toledo, 10. Napoli)
Bakounine. (déjà nommé), délégué de la section des mécaniciens de Naples.
Heng, (déjà nommé), délégué de la section italienne de Genève.
Espagne
Farga Pellicer, typographe, délégué du Centre fédéral des sociétés ouvrières de la Catalogne affilié à l'Internationale. (Rue Carders. 22. Barcelone.)
Sentinion, médecin, délégué de la section internationale de Barcelone et de l'Alliance de la Démocratie socialiste. (Calle de las Mercaders, Barcelone.)
N. B. Deux autres délégués n'ont pu arriver à Bâle pour prendre part aux travaux du Congrès, savoir :
FANELLI, délégué des associations ouvrières de Florence, ITALIE. (Ce délégué s'étant trouvé malade pendant son voyage pour Bâle, n'a pu arriver jusqu'au Congrès, où son mandat de délégation est parvenu seul.
BALZER, délégué de la section allemande de San Francisco, AMÉRIQUE. (Des circonstances imprévues l'ont arrêté en route, de manière qu'il n'est arrivé à Bâle que le 18 septembre).
6 septembre. Première séance publique
La séance est ouverte à 10 heures par le citoyen Bruhin, président de la section de Bâle.
La commission chargée la veille de recevoir et vérifier les mandats des délégués afin de faciliter au Congrès la vérification des pouvoirs, présente le résultat de ses opérations et propose la validation des soixante-une délégations présentées.
Hins présente quelques observations à propos de l'acceptation du citoyen Mollin, délégué d'un groupe de prolétaires positivistes de Paris. Il demande que le Congrès détermine les conditions dans lesquelles les délégués doivent prendre part aux travaux du Congrès, soit qu'ils représentent des sections de l'Internationale, ou des corporations qui sont régulièrement affiliées, ou des sociétés ouvrières non corporatives ; et formule ainsi sa proposition :
1° N'auront le droit de discuter et de voter que les délégués des sociétés directement affiliées à l'Internationale ou des sociétés ouvrières qui ont manifesté le désir de s'affilier, mais que les lois de leur pays empêchent de le faire. 2° Les délégués de sociétés qui ne seront pas dans ces conditions n'auront que le droit de discussion et non celui de vote ; et cela seulement aux assemblées publiques.
Après une discussion dans laquelle la question de personnes est complètement écartée, l'assemblée manifeste le désir qu'il soit pris une résolution définitive sur ce sujet, afin qu'à l'avenir on n'ait plus à rediscuter constamment cette même question.
La proposition de Hins est renvoyée à la commission d'examen des mandats que l'on charge d'étudier cette question et de présenter des conclusions à l'assemblée administrative du lendemain.
On revient ensuite sur la validation du mandat de Mollin.
Les délégués parisiens rappellent que Mollin est un des anciens membres de l'Internationale ; un des neuf de la dernière commission qui ont été condamnés à 3 mois de prison ; ils affirment que le groupe qui a fourni le mandat est bien un groupe de travailleurs parmi lesquels se trouvent plusieurs anciens membres de l'Internationale.
Le Congrès, à l'unanimité, accepte Mollin comme délégué.
Il est également convenu que tous les délégués admis par ce Congrès auront les mêmes droits de discussion et de vote. Les résolutions à prendre ne devront avoir d'effet que pour les Congrès ultérieurs.
La vérification des pouvoirs étant terminée, le Congrès passe à la constitution du bureau qui est ainsi composé :
Président : Jung ;
Vice-présidents : Bruhin et Brismée ;
Secrétaires de langue française : Aubry, Robert et Varlin ;
De langue allemande : Hess, Liebknecht et Spier ;
De langue anglaise : Eccarius ;
De langue espagnole : Farga Pellicer et Sentinon.
Dans le cours de la séance, le président communique un télégramme de Barcelone (Légion ibérique) et un de Leipzig, par lesquels les travailleurs de ces deux villes envoient l'expression de leur sympathie aux membres du Congrès.
A propos de ces diverses communications, Robin demande qu'il soit nommé une commission de 3 membres chargée de recevoir toutes communications telles que : télégrammes, lettres, mémoires et adresses envoyés au Congrès, d'en prendre connaissance et de les communiquer à l'ouverture des séances afin de ne pas interrompre les discussions, et de faciliter le travail.
De Paepe demande que la commission se compose d'autant de membres qu'il sera nécessaire pour que toutes les langues parlées dans l'Internationale soient représentées.
Après discussion, la proposition de De Paepe est adoptée.
Sont nommés membres de cette commission : De Paepe, Applegarth, Becker et Sentinon.
La séance est levée à midi.
6 septembre. Deuxième séance publique
Les propositions suivantes ont été discutées et acceptées :
1° Il sera fait un appel nominal à l'ouverture de chaque séance et un autre à la fin.
2° Chaque orateur ne pourra prendre la parole que deux fois sur une question ; il disposera de dix minutes pour le développement de ses idées et de cinq minutes pour la réplique.
3° Toutes les résolutions sur les questions principales mises à l'ordre du jour du Congrès seront votées par appel nominal ;
4° Les secrétaires seront chargés de noter les noms des délégués votant sur telle ou telle question ;
5° Il y aura deux séances par jour : la 1re de 9 heures du matin à midi ; la seconde de 2 heures à 6 heures du soir ; dans la première séance, l'assemblée s'occupera d'affaires administratives ; dans la seconde, elle discutera et votera sur les questions de l'ordre du jour ;
6° Il sera nommé autant de commissions qu'il y a de questions mises à l'étude, et chaque membre désignera la commission dans laquelle il veut entrer ;
7° Le Congrès s'occupera en premier lieu des 5 questions mises à l'ordre du jour par le Conseil général de Londres ; toute autre question sera discutée ensuite.
8° Le Congrès accepte comme question devant suivre immédiatement dans la discussion les cinq premières, celle de la législation directe exercée par le peuple.
Chaque proposition sera faite par écrit et présentée dans les trois langues.
Voici comment les diverses commissions se composèrent.
1° Question de la propriété foncière ;
Rittinghausen (Cologne) ; Creusot (Rouen) ; Langlois (Paris) ; Collin (Bale) ; Quinche (Bale) ; Murat (Paris) ; Varlin (Paris) ; Lessner (Londres) ; De Paepe (Bruxelles) ; Hess (Berlin) ; Piéton (Elbeuf) ; Janash (Magdebourg) ; Becker (Genève) ; Sentinon (Barcelone).
2° Question du droit d'héritage ;
Dereure (Paris) ; Richard (Lyon) ; Brismée (Bruxelles) ; Guillaume (Locle) ; Bakounine (Lyon et Naples) ; Heng (Genève) ; De Paepe (Bruxelles) ; Liebknecht (Eisenach) ; Hess (Berlin) ; Becker (Genève) ; Farga Pellicer (Barcelone).
3° Crédit mutuel ;
Schwitzguebel (Saint-Imier) ; Dosbourg (Paris) ; Gut-Gerrold (Lausanne) ; Floquet (Locle) ; Eccarius (Londres) ; Chemalé (Paris) ; Starke (Bâle) ; Sentinon (Barcelone).
4° Instruction intégrale ;
Lucraft (Londres) ; Bastin (Verviers) ; Bruhin (Bâle) ; Robert (Chaux-de-Fonds) ; Mollin (Paris) ; Durand (Paris) ; Robin (Liège) ; Cowell Stepney (Londres) ; Gœgg (Genève) ; Lessner (Londres) ; Neumayer (Wienerstad) ; Applegarth (Londres ; Hess (Berlin) ; Sentinon (Barcelone) ; Spier (Brunswick) ; Landrin (Paris) ; Bohny (Bale) ; Grosselin (Genève).
5° De l'action des sociétés de résistance sur l'émancipation des travailleurs ;
Hins (Bruxelles) ; Schwitzguebel (Saint-Imier) ; Franquin (Paris) ; Flahaut (Paris) ; Aubry (Rouen) ; Gauthier (Lyon) ; Fourreau (Marseille) ; Bourseau (Lyon) ; Floquet (Locle) ; Perret (Genève) ; Roussel (Paris) ; Cowell Stepney (Londres) ; Applegarth (Londres) ; Chemalé (Paris) ; Jaillet (Lausanne) ; Brosset (Genève) ; Pindy (Paris) ; Liebknecht (Eisenach) ; Farga Pellicer (Barcelone).
La discussion sur l'appel nominal peut se résumer en quelques mots. CHEMALÉ aurait désiré que le contrôle le plus sévère fut exercé : qu'à chaque question nouvelle, par exemple, un appel nominal fût fait. Cette idée est combattue par Robin et Hins qui croient qu'un simple appel à la fin et au commencement de chaque séance doit suffire. ECCARIUS proposait qu'on s'en tint au mode adopté dans les congrès précédents, c'est-à-dire à la signature d'une liste de présence.
Sur la question du temps accordé à chaque orateur pour développer ses idées ou ses propositions, quelques-uns désiraient que pour les questions importantes on accordât 20 minutes ; d'autres, qu'un orateur ait toujours la parole pour la réplique ; d'autres enfin de limiter rigoureusement les dix minutes, car en dix minutes un homme, s'il ne veut pas faire admirer son talent oratoire, a tout le temps nécessaire pour développer sa pensée.
L'appel nominal pour le vote sur les questions importantes est accepté par l'assemblée ; mais une discussion s'engage pour déterminer de quelle façon et par qui ces votes seront contrôlés et notés. Robin propose une commission de cinq membres ; sur la déclaration de ROBERT que les secrétaires pourraient se charger de cette besogne, l'assemblée se déclara satisfaite.
Eccarius demande qu'on modifie l'heure des séances ; l'année dernière, à Bruxelles, la journée était décidément trop remplie ; de plus, dans les séances publiques du soir on ne prenait aucune décision, et le lendemain seulement, dans la séance du matin, après de nouvelles discussions, fort longues souvent, on votait. Il vaudrait mieux, suivant lui, prendre les décisions dans les séances de l'après-midi. MURAT, sans combattre la proposition d'Eccarius, rappelle que dans les séances du matin, à Bruxelles, on ne discutait pas une nouvelle fois les questions, mais bien la rédaction seulement des différentes propositions. BRISMÉE voudrait qu'on s'en tint, pour les heures de séance, à celles adoptées l'année dernière, c'est-à-dire de 7 heures du soir à 11 heures ; les ouvriers pourraient ainsi venir en grand nombre, ce qui, certes, est un excellent moyen de propagande. Sur les observations d'Eccarius, de Lessner et de Hins, l'assemblée supprime les séances du soir, et les remplace par celles de l'après-midi de 2 à 6 heures et au-delà, si la discussion l'exige. Il est reconnu, en effet, que la place réservée au public est trop restreinte pour qu'un grand nombre d'ouvriers puisse assister aux séances. Du reste, par suite des arrangements pris par la section de Bâle, la propagande pourra se faire chaque soir dans des réunions libres des ouvriers et des membres du congrès.
Pindy soulève une discussion au sujet de la publication d'un rapport sur le congrès qui s'ouvre aujourd'hui. Cette discussion est renvoyée à la séance administrative du lendemain. Dans tous les cas, la section de Bâle s'est organisée de façon à avoir, le plus tôt possible, un rapport détaillé. Deux sténographes assistent aux séances, et sur les indications que voudront bien leur donner les secrétaires du Congrès, on aura prochainement un rapport en langue allemande.
A propos de l'ordre de discussion des cinq questions mises à l'ordre du jour par le Conseil Général, Gægg annonce qu'il est une sixième question proposée par Bürkli de Zurich, et appuyée par plusieurs sections suisses et allemandes ; à savoir : la législation directe du peuple par le peuple, et qu'il considère cette question comme très-importante.
Robin n'a pas eu connaissance de cette sixième question ; sans en vouloir discuter l'opportunité, il croit que le congrès doit, dans tous les cas, s'occuper des cinq premières posées par le Conseil Général ; puis, si le temps le permet, comme discussion personnelle plutôt que générale, examiner celle de Bürkli.
Schwitzguebel, quoique en principe, complètement opposé aux idées de ceux qui croient que par la représentation directe par le peuple on puisse arriver à l'émancipation du travail, déclare que si la section de Zurich demande formellement l'introduction de cette question dans notre ordre du jour, il ne faut pas la refuser.
Bruhin. Je ne comprends pas qu'on puisse s'opposer à la juste réclamation qui vient d'être faite par Gægg. Si les journaux anglais et français n'ont publié que les cinq questions présentées par le Conseil Général, les journaux allemands ont toujours ajouté la 6e. Nous autres, suisses et allemands, dit-il, nous ne considérons pas la chose de la même façon que les français et les belges. Cette 6e question est pour nous la plus importante de toutes ; les cinq autres viennent après seulement. Pourquoi ? C'est que l'État n'est pas pour nous une institution bourgeoise : C'est le peuple, la représentation directe par le peuple. Et si l'État est le peuple, il peut décider ce qu'il veut, et arriver au but de l'Internationale. Les représentants des autres nations peuvent rejeter la discussion de cette question, puisque, dans leurs pays, ils ne possèdent pas maintenant les moyens d'arriver à cette représentation ; mais ils ne doivent par refuser aux suisses qui possèdent ces moyens une discussion si importante pour eux.
Bakounine combat l'introduction de la 6e question dans l'ordre du jour. Nous sommes une association internationale, qui, d'après ses résolutions, déclare que les questions politiques et sociales sont intimement liées, mais qui, par son nom lui-même, indique que les questions politiques doivent être internationales et non nationales.
Rittinghausen. Vous allez vous occuper longuement de grandes réformes sociales que vous croyez nécessaires pour mettre fin à la déplorable situation du monde des travailleurs. Est-il donc moins nécessaire de vous occuper des moyens d'exécution par lesquels vous devez accomplir ces réformes ? J'entends dire à beaucoup d'entre vous que vous voulez atteindre votre but par la révolution. Eh bien, citoyens, la révolution, comme fait matériel, n'accomplit rien. Si vous ne parvenez pas à formuler, après la révolution, par la législation, vos demandes légitimes, la révolution périra misérablement comme celle de 1848 ; vous serez la proie de la réaction la plus violente, et vous aurez de nouveau à subir des années d'oppression et de honte.
Quels sont donc les moyens d'exécution que la démocratie devra employer pour réaliser ses idées ? La législation par un seul ne fonctionne qu'à l'avantage de cet homme et de sa famille ; la législation par un groupe de bourgeois appelés représentants ne sert que les intérêts de cette classe ; ce n'est qu'en prenant lui-même en main ses intérêts par la législation directe, que le peuple peut les faire prévaloir et établir le règne de la justice sociale. J'insiste donc pour que vous mettiez à l'ordre du jour de ce congrès la question de la législation directe par le peuple ; et que vous choisissiez dès aujourd'hui une commission pour cette question comme pour les cinq autres de votre programme.
Murat demande que l'on suive l'ordre du jour et que l'on n'entre pas dans la discussion de la question.
Robert proteste contre l'affirmation de Bruhin : tous les suisses ne partagent pas l'opinion de l'opportunité de la 6e question et plusieurs d'entre eux n'en ont entendu parler qu'accidentellement. D'un autre côté il ne croit pas qu'on puisse refuser de discuter cette question, comme toute autre qui pourrait se présenter, pourvu qu'il soit bien entendu qu'avant tout l'on s'occupera des 5 questions présentées par le Conseil Général, puis des autres ensuite.
Hins. Puisque l'on discute maintenant non seulement l'opportunité de la 6e question, mais la question elle-même, je veux ajouter quelques mots aux paroles de Bakounine. Je ne comprends pas de la part des sections de l'Internationale, cette espèce de course au clocher des gouvernements. On veut, dit-on, arriver par une représentation ou législation directe, à transformer les gouvernements actuels œuvre de nos ennemis les bourgeois. On veut pour cela entrer dans ces gouvernements, et par la persuasion, par le nombre, par des lois nouvelles, établir un nouvel état. Compagnons, ne suivons pas cette marche ; car nous pourrions la suivre en Belgique ou en France comme ailleurs ; laissons plutôt ces gouvernements tomber en pourriture, et ne les étayons pas de notre moralité. Voici pourquoi : l'Internationale est et doit être un Etat dans les Etats ; qu'elle laisse ceux-ci marcher à leur guise jusqu'à ce que votre Etat soit le plus fort. Alors, sur les ruines de ceux-là, nous mettrons le nôtre, tout préparé, tout fait, tel qu'il existe dans chaque section. Ôte-toi de là que je m'y mette, telle sera la question.
Bienheureux sommes-nous en Belgique de ne pas posséder ce suffrage universel qui doit nous sauver suivant l'opinion de quelques-uns. Nous ne le demanderons pas aujourd'hui, mais nous le prendrons, et alors ce sera pour ne le partager avec personne.
Liebknecht. C'est être réactionnaire que de refuser la discussion de cette question ; l'Internationale n'a-t-elle pas dit dans ses premières décisions que les questions politiques étaient aussi de son domaine. Pourquoi alors ne s'en occuperait-on pas ? Tous les journaux allemands l'ont annoncée ; les programmes allemands la contenaient, et les délégués allemands en demandent la discussion. Si elle n'est pas importante pour Paris, Berlin, ou Bruxelles, où les questions sociales, mais non politiques, peuvent être traitées, elle l'est d'autant plus pour les autres pays où cette distinction n'existe pas.
Murat et Dereure déclarent qu'il ne s'opposent pas à l'introduction de cette 6e question dans le programme, mais qu'elle vienne après les autres.
Starke appuie sur la nécessité de discuter cette question, il rappelle encore que les journaux allemands l'ont annoncée, et que les suisses la désirent.
Schwitzguebel déclare que, comme délégué d'une section suisse, il ne la désire pas du tout, ni sa section non plus ; d'autant plus qu'elle n'y a pas été mise à l'étude, comme les autres questions.
Robin est d'avis que ceux qui voudraient se réunir pour discuter cette 6e question, le fassent, et LANGLOIS proposerait, par exemple, une séance extraordinaire du soir où chacun serait libre d'assister. Après lecture faite par Jung, les résolutions 7 et 8 (voir plus haut), proposées par ROBERT et GOEGG, ont été acceptées à l'unanimité.
La séance est levée à 6 heures 1/4.
A dater de cette séance, les questions administratives étant traitées en séance privée, nous avons pensé, eu égard aux antécédents du congrès de Bruxelles, qu'il n'était pas nécessaire de reproduire in-extenso le procès-verbal de ces réunions. Nous continuerons donc par le compte-rendu des séances publiques, après quoi nous rendrons compte des décisions prises dans les séances administratives.
7 septembre. Troisième séance publique
La séance est ouverte à 2 heures 25, sous la présidence de Jung.
L'appel nominal constate 57 membres présents et 6 absents, dont 2 malades.
Chemalé demande, par motion d'ordre, que le congrès délègue quelques-uns de ses membres pour s'informer de l'état des malades.
Richard annonce au congrès que Monier va mieux et vient d'entrer en séance.
Rittinghausen donne également des nouvelles d'Oberwinder qu'il a vu la veille : sa santé s'est un peu améliorée, mais il doute que ce délégué puisse prendre part aux délibérations du Congrès.
Robert donne lecture du rapport français du Conseil Général :
Rapport du Conseil général
Suit le texte du rapport du Conseil général, rédigé par Karl Marx ; voir Bericht des Generalrats der Internationalen Arbeiter-Assoziation an den IV. allgemeinen Kongreß in Basel.
La lecture du rapport est souvent interrompue par des applaudissements.
Murat signale une inexactitude dans le rapport : le 4° de ligne n'a pas été éloigné de Saint-Etienne, comme il y est dit, après la protestation et la démission des membres du Conseil municipal. Bien plus, le capitaine Gausserand, qui commandait la troupe au massacre de la Ricamarie a été décoré au 15 août.
HINS donne lecture du rapport du Conseil Général belge :
Rapport du Conseil général belge
A. PROPAGANDE.
Immédiatement après le Congrès de septembre, une nouvelle carrière s'offrit aux délégués des meetings. Il s'agissait de faire dans le Borinage (environs de Mons) ce qui avait été fait pour le bassin de Charleroi ; de nombreux meetings furent organisés et tout semblait promettre de brillants succès.
Malheureusement l'homme qui le premier nous avait appelés là, M. Coudroy, n'était guidé que par des motifs d'intérêt. Plein d'astuce et de dissimulation, il s'insinuait dans toutes les sections, s'attachant surtout à gagner les comités. Puis frappant un grand coup, il les réunit au mois de Janvier dans une séance où ils se votèrent réciproquement des traitements, sur le pied de 1 fr. 20 par homme et par an, ce qui fait, pour dix mille hommes seulement, douze mille francs rien qu'en traitements.
Devant un pareil trait, une rupture était nécessaire. Les sections de Jemmapes, Cuesmes et Ghlin nous restèrent fidèles : les comités des autres suivirent M. Coudroy. Nous disons les Comités, car ils se gardèrent bien de faire approuver leurs mesures en convoquant des assemblées générales. Dans la plupart des meetings tenus par le Conseil Général dans les sections dissidentes, les membres furent unanimes à flétrir ces manœuvres, mais les Comités, ne voulant pas abandonner leurs traitements, profitaient de l'inexpérience des membres pour rester en fonctions, en les menaçant de ne rendre ni les papiers, ni les fonds s'ils étaient démissionnés. Cependant, au mois de Mars, Frameries se détacha de Monsieur Coudroy.
Aujourd'hui. Monsieur Coudroy a jeté le masque : il renie l'Association internationale et avoue hautement ses attaches gouvernementales. Il a lu dernièrement dans un meeting une lettre approbative de Monsieur le ministre Jamar. Aussi les ouvriers se détachent-ils complètement de lui. A Pâturages et à Quaregnon, ils ont décidé la nomination d'un nouveau comité : ailleurs, il n'a plus avec lui que ses comités qui seront également remplacés. De tout cela, il ne restera qu'une bonne leçon pour les ouvriers borains, et beaucoup d'argent perdu pour eux, car ces gens n'ont jamais rendu aucune espèce de comptes.
Ceci nous conduit à parler d'un évènement qui s'est produit au sein de la section bruxelloise. Quelques membres de cette section, membres aussi de la société le Peuple, avaient été vivement blâmés de la façon peu délicate dont ils avaient escamoté le journal la Tribune du Peuple » organe de l'Association précitée. Pour se venger, ils n'imaginèrent rien de mieux que de se liguer avec M. Coudroy et de l'aider dans ses projets peu honorables. Cet incident amena l'exclusion de cinq membres. A ceux-là se joignirent quelques mécontents qui résolurent d'élever autel contre autel, et établirent à Bruxelles la section des Affranchis, ou autrement encore « Branche révolutionnaire. » Malgré tous leurs efforts, ils n'ont pu rallier une seule section de province. Toutefois, ceci nous amenait à poser cette question au Congrès belge du 16 Mai : Peut-il exister en Belgique une section de l'Internationale en dehors de la Fédération belge ? Cette question fut résolue négativement à l'unanimité moins deux voix, et il fut décidé que les délégués belges notifieraient cette décision au Congrès de Bâle.
Vers le mois de Mars le bassin du Centre (entre Mons et Charleroi) nous réclama à son tour, et là, en peu de temps, se formèrent une dizaine de sections dont quelques-unes sont déjà fort importantes. Ce qui distingua la propagande dans cette partie du pays, ce fut la résistance acharnée opposée par la classe des exploiteurs, qui alla plus d'une fois jusqu'aux voies de faits. Les autorités et la police se mettaient à la tête de bandes de perturbateurs. Monsieur Defer, bourgmestre de Houdeng-Gœgnies, non content de s'armer d'œufs crus en guise de projectiles, s'emporta jusqu'à proférer des menaces d'assassinat contre un délégué. Inutile de dire que ce Monsieur n'a pas été inquiété par la justice.
Le bassin de Charleroi continuait entretemps à être le théâtre de nombreux meetings. Il compta jusqu'à 42 sections locales. Quelques-unes, plus éloignées du centre, sont tombées depuis, parce qu'on fut obligé de les négliger ; mais il est resté dans ces localités assez de bons éléments pour pouvoir reconstituer ces sections à la première occasion.
Pendant que le Conseil général organisait les sections du Hainaut, la province de Liège était remuée par l'active propagande des sections de Liège et de Verviers. Cette dernière ville a groupé autour d'elle une quinzaine de sections, et, avec les sections en voie de formation, on peut en compter autant autour de Liége.
La fédération de la Vesdre a un journal, le Mirabeau.paraissant deux fois par mois.
Dans la province de Namur, outre quelques villages houillers, Namur et Dinant ont des sections en voie de formation.
Bruxelles s'est augmentée, depuis le dernier congrès, des sociétés suivantes : maçons, terrassiers, tisserands, chapeliers, teinturiers en peaux, mécaniciens, relieurs. Elle a fondé une section à Waterloo.
Les marbriers ont fondé une association de production au sein de leur société de résistance.
Quelques localités de la province de Brabant ont aussi vu naître des sections, et plusieurs meetings se sont tenus, notamment à Woluwe saint-Pierre et Koekelberg, dans le Brabant flamand. Houtain-le-Val, Waterloo, le Chenois, dans le Brabant wallon.
Les provinces flamandes ont moins progressé que les provinces wallonnes ; cela tient surtout à la difficulté qu'il y a de porter ses efforts de tout côtés à la fois. Anvers s'est notablement développée : une des meilleures acquisitions de la section a été celle de la société des cigariers au nombre de 400 membres. La section d'Anvers a un journal hebdomadaire flamand, le Werker. A Gand le Werkersbond (Union ouvrière) composée d'une fédération de sociétés ouvrières s'est affilié à l'Internationale.
A Bruges, plusieurs sociétés ouvrières ont adhéré à l'Internationale.
Outre les localités où il existe des sections constituées, il en est bon nombre où nous comptons des partisans, mais où il ne nous a pas encore été possible de nous rendre.
En résumé les provinces de Liège et de Hainaut appartiennent presque toutes entières à l'Internationale, et nous sommes attendus dans les autres. Même là où jamais un membre de l'Internationale n'a pénétré, les ouvriers ne parlent que d'Elle, n'ont espérance qu'en Elle ; déjà nos forces contrebalancent celles de la réaction : elles ne tarderont pas à les dépasser.
B. ORGANISATION.
Jusqu'au dernier congrès la section bruxelloise a rempli le rôle de section centrale. Le nombre des sections s'accroissant toujours, ce mode d'organisation présenta des inconvénients nombreux. La section bruxelloise, absorbée par la province, ne pouvait, ni s'occuper de ses propres affaires, ni conduire celles de la Fédération belge avec toute la célérité désirable.
Le congrès belge du 25 décembre 1868 para à cette difficulté par l'élection d'un Conseil général de 17 membres, nommés pour un an. Ce conseil général reçut pour attributions la propagande et les rapports entre les sections de l'intérieur et avec celles de l'extérieur. La création d'un journal, l'Internationale, fut décidée et la rédaction en fut confiée au conseil général belge. Ce conseil est sous la surveillance du congrès belge, formé d'un délégué par section et se réunissant deux fois par an.
Les sections furent en outre fédérées par bassins industriels. Il y en eut d'abord quatre dans le bassin de Charleroy : elles furent réduites à deux dont les centres sont Gilly et Dampremy. Une dans le Borinage : centre, Jemmapes. Une dans le bassin de la Vesdre : centre, Verviers. Une dans le bassin de Liége : centre, Liége. Le Centre va bientôt aussi être organisé en fédération, tiennent des congrès. les unes mensuellement, les autres trimestriellement. Chacun des centres a un conseil fédéral permanent.
En outre les sections de Bruxelles. Liége. Gand. Anvers et Bruges, sont organisées en fédérations de corps de métier. Un conseil fédéral, formé des délégués des unions ouvrières, y siége à côté du comité administratif.
Bien que chaque section soit libre de s'organiser à sa manière, chez presque toutes l'exemple démocratique donné par la section bruxelloise a prévalu. Non-seulement il n'y a point de présidents, mais les comités n'ont d'autre mission que d'exécuter les volontés de l'assemblée générale. Toutes les délibérations sont publiques pour les membres, depuis celles des comités de corps de métier jusqu'à celles du Conseil général. Les comités ne peuvent prendre aucune mesure, aucune dépense, qui n'ait été votée en assemblée générale. C'est véritablement pour les travailleurs un selfgouvernement.
C. GRÉVES.
Grève des tisserands à Gand. - Avec l'aide des sections de toute la Belgique, après plusieurs mois de lutte d'atelier en atelier, les ouvriers ont abouti partout à obtenir l'augmentation qu'ils réclamaient. La grève des fileurs de Pepinster s'est terminée par une transaction à l'amiable entre les ouvriers et leur patron.
En revanche, la grève des tisserands à Hodimont-lez-Verviers n'a pas réussi : toutefois les ouvriers n'ont pas consenti à rentrer chez leur patron, et ont préféré aller chercher de l'ouvrage ailleurs. La grève des ouvriers voiliers d'Anvers a abouti à la formation d'une société coopérative de production. Bien que cette société ait été entravée par toutes sortes de persécusions, elle lutte courageusement et espére bien prendre le dessus.
D. GRÈVES DE SERAING ET DU BORINAGE. -POURSUITES CONTRE L'INTERNATIONALE.
Le pouvoir inquiet de nos succès, et ne pouvant pas, à cause du droit d'association, empêcher notre propagande, guettait une occasion de nous prendre par surprise, et crut l'avoir trouvée lors des grèves de Seraing et du Borinage. Quelle que soit l'importance de ce sujet nous ne le traiterons que brièvement, nous en étant longuement expliqués dans le journal l'Internationale.
Des exigences insupportables forcent les ouvriers puddleurs de la société Cockerill à se mettre en grève. Des conseils, que nous avons lieu de croire intéressés et perfides, poussent les mineurs à en faire autant, alors que le moment était on ne peut plus mal choisi pour ces derniers.
La troupe, envoyée en hâte sur les lieux, alors que rien ne réclamait son concours, pour riposter à quelques pierres lancées au hasard, ensanglante les rues de Seraing durant quatre nuits.
Simultanément une grève de houilleurs éclatait au Flénu de Jemmapes, et s'étendait bientôt à tout le Borinage. A Seraing, c'étaient les bayonnettes qui avaient fonctionné ; à Frameries l'on fusille. Au bois de Wasmes, nombre d'ouvriers s'étaient réfugiés ; on entoure le bois, et on le fouille à la bayonnette.
Dans cette circonstance, l'Internationale fit son possible pour engager les ouvriers au calme ce qui n'empêcha pas le pouvoir de l'accuser d'avoir poussé à la révolte.
Le samedi, 17 avril, des perquisitions étaient faites chez tous les membres du Conseil général et le secrétaire général Hins, qui avait convoqué des meetings à Seraing et à Jemmapes, pour apaiser les ouvriers, surexcités par tant d'horreurs, était mis en arrestation. Le lundi on arrêtait, à Bruxelles, Croisier, qui la veille, avait tenu des meetings à Cuesmes et à Frameries. Le même jour Splingard était arrêté en plein meeting à Wasmes. Le mandat d'amener de tous trois portait cette étrange accusation : « prévenus d'avoir formé une association ayant pour but d'attenter aux personnes et aux propriétés » ; en d'autres termes, on les considérait commes des brigands.
Après un mois de prison préventive, on les relâcha, sans leur avoir donné, en aucune manière, une raison plausible de leur arrestation.
Les membres du Conseil Général furent appelés l'un après l'autre devant le juge d'instruction, puis il ne fut plus question de rien. Nos papiers sont toujours dans la main de ces gens-là ; ils ne peuvent nous déclarer coupables et il leur répugne de nous avouer innocents. Le pouvoir, en l'absence de lois spéciales, avait voulu profiter des pouvoirs exorbitants du parquet pour faire de l'arbitraire à sa guise ; puis, incapable de trouver un prétexte pour nous condamner ; il abandonne l'affaire.
Ces mesures arbitraires n'ont fait que stimuler d'avantage l'ardeur des membres de l'Internationale, en même temps qu'elles ont montré à leurs ennemis effrayés la force de cette association naissante déjà capable de résister à tous les chocs. Désormais elle défie les persécutions, et bientôt même elle inspirera tant de terreur à ses ennemis que ceux-ci n'oseront plus la persécuter. Elle a pris pour devise ce mot de Danton : De l'audace, de l'audace, et encore de l'audace.
Puis lecture est faite de l'adresse du Conseil Général belge aux mineurs et puddleurs au moment de la grève de Seraing et du Borinage. Cette adresse est vivement applaudie.
Adresse du Conseil Général belge aux ouvriers de Seraing et des environs.
Compagnons.
De tous temps la douleur et la misère ont été la destinée du travailleur, de tous temps le peuple a gémi devant la joie de ses maîtres, a eu faim devant la satiété de ses exploiteurs.
Mais l'homme est ainsi fait qu'il s'habitue à tout, même aux plus dures privations. La chaîne continue à lui peser, mais il la porte sans murmurer ; il a perdu jusqu'au sentiment de la haine ; alors il est vraiment esclave, car il ne sent plus l'opprobre de son esclavage.
Voilà, compagnons, l'état malheureux où beaucoup d'ouvriers sont réduits actuellement, c'est cette inertie qui fait la force de nos tyrans. Mais voilà que, poussés à bout, les malheureux qui jusqu'alors avaient souffert sans murmurer, font entendre des réclamations. Leurs maîtres s'étonnent de tant d'audace : ils tremblent que l'esprit d'indépendance ne se propage parmi la classe ouvrière, et pour étouffer ce monstre au berceau, ils sabrent, ils fusillent, ils mitraillent.
Mais alors, il arrive ce que ces gens sans cœur n'avaient pu prévoir ; il arrive qu'au lieu du profond silence qu'ils croyaient devoir succéder aux massacres, des clameurs indignées s'élèvent de tous côtés ; que la haine se réveille au cœur du peuple, et qu'il est là, debout, frémissant, prêt à secouer ses chaines.
Compagnons de Seraing, que durant trois nuits entières, la soldatesque a sabré et embroché, souvent sans provocation aucune, nous l'avons poussé, ce cri d'indignation lorsque nous avons appris l'étendue de vos maux : nous avons senti la haine nous envahir, et certes, si l'action suivait la pensée, dans le premier moment nous aurions souhaité la destruction de vos barbares exterminateurs.
Mais, compagnons, lorsque la réflexion vient succéder à ce premier mouvement d'indignation si légitime, on se trouve plongé dans un tout autre courant d'idées. Que de fois les ouvriers, poussés à bout, ont juré la ruine de leurs oppresseurs, et après un triomphe passager, sont retombés plus que jamais dans l'esclavage ! C'est qu'il ne suffit pas de détruire, il faut encore édifier, et l'on n'édifie pas en un jour.
Donc, compagnons, comprimez un moment vos légitimes colères, et ne répondez pas aux provocations de l'armée.
Songez que vos maîtres ne demanderaient pas mieux que de vous voir répondre à la violence par la violence, pour avoir le prétexte d'une répression plus sanguinaire encore.
Songez que vos frères des autres parties du pays n'ont pas encore tous compris la nécessité de secouer leurs chaines, et qu'une série de soulèvements successifs ne saurait amener qu'une série d'échecs successifs.
Songez que, lors même que tous les ouvriers belges s'entendraient pour faire triompher leur cause, ils seraient impuissants, aussi longtemps que, dans les grands Etats de l'Europe, le despotisme trônera triomphant sur les cadavres de ses victimes.
Songez enfin que l'émeute ne conduit à rien ; qu'il faut que la révolution soit préparée ; qu'il faut que, du jour où elle sera triomphante elle puisse, presque sans secousses, substituer un nouvel ordre de choses, au lieu et place de l'ancien ordre qui n'est plus que du désordre.
Ainsi, compagnons, du calme : maintenez vos prétentions légitimes, mais ne vous laissez pas entraîner à la violence. Sachez attendre ! votre jour viendra.
Entrez en masse dans l'Association internationale des Travailleurs : là, vous apprendrez vos droits, et les moyens que vous devez employer pour les faire triompher ; là, vous vous unirez à vos frères de toutes les parties du pays et du monde entier. Et lorsque toutes les forces ouvrières seront unies et instruites de ce qu'elles ont à faire, ce jour là, de tous les points du monde à la fois, les travailleurs feront entendre leur voix qui fera croûler l'iniquité et inaugurera la Justice. Ce jour là, compagnons, nous ne vous dirons plus : soyez calmes ; nous vous crierons : en avant !
Jusque là soyez patients, et attendez votre heure.
Bruxelles, le 15 avril 1869.
LE CONSEIL GÉNÉRAL BELGE : EUG. HINS, ALP. VANDENHOUTEN, CH. MAETENS, C. DE PAEPE, P. CALEWAERT, C. STANDAERT, H. LERYCKE, EUG. STEENS, D. BRISMÉE, GUILL. BRASSEUR, DEBROUWER, L. VERRYCKEN, P. ROBIN, J. A. DELVAUX, H. DEPLANCKE et ZEBIER.
Albert Richard donne lecture du rapport de la section de Marseille :
Rapport au Conseil Général de l'Association internationale des Travailleurs sur l'état du bureau correspondant de Marseille
Citoyens,
Après douze longs mois de sommeil l'Association internationale des Travailleurs s'est réveillée à Marseille au milieu de l'agitation générale qu'elle a, heureusement créée parmi les travailleurs de toutes les nations civilisées.
Le bureau correspondant de Marseille a été seulement installé en cette ville, dans le courant du mois d'août, au moment même où les principes de l'Association ouvrière, telle que nous la comprenons, se réalisaient en passant dans la pratique. Le bureau correspondant devint naturellement le centre générateur du mouvement socialiste qui, dès aujourd'hui, est sérieusement développé et promet pour l'avenir prochain d'heureux résultats.
Trois corporations à peine organisées, sous l'égide de notre association, ont adhéré spontanément à son principe. Dans les rares intervalles que nous laisse le soin de ces organisations nous avons recueilli quelques adhésions individuelles qui iront en s'augmentant sur une échelle considérable.
Ainsi, les vanniers, les chaisiers et les marins font désormais partie de la grande famille qui bientôt sera unique parce qu'elle unira par un même lien les travailleurs des Deux-Mondes. Inutile de faire ressortir l'importance de l'adhésion des travailleurs matelots ; d'ailleurs les pièces qu'ils nous font parvenir, pour en saisir le Congrès, ont une éloquence originale que nous ne voulons pas déflorer.
Avant peu et aussitôt organisés fédérativement les travailleurs marseillais enverront, nous l'espérons, une adhésion collective à l'Association internationale et dès ce moment le lien créé sera indestructible.
Salut et fraternité !
Le correspondant,
BASTELICA.
Le même délégué lit ensuite une adresse des marins français de cette ville :
Marseille, le 2 septembre 1869. Aux délégués des corporations ouvrières au Congrès International de Bâle, les membres de l'UNION DES MARINS. FRANÇAIS, salut et fraternité.
Citoyens et frères,
Animés de l'esprit de solidarité qui doit unir tous les prolétaires, partout victimes de l'exploitation de l'homme par l'homme, nous venons apporter à votre assemblée le concours de notre adhésion morale.
Grâce à des préjugés indignes de nous, et habilement entretenus par ceux qui ont intérêt à nous diviser, nous avons jusqu'à ce jour formé une catégorie à part, distincte de celle des autres ouvriers. Un emblème nous éloignait les uns des autres !
Comme le vôtre cependant, souffrance et misère, tel a été et tel est encore notre sort. Comme le vôtre, Revendication sociale, tel est le programme que nous avons inscrit sur notre drapeau !
Il est temps que nous fassions litière des barrières qui nous séparaient. Qu'il n'y ait plus à partir de ce jour ni matelots ni ouvriers. Qu'il n'y ait plus que des travailleurs trop longtemps abusés, et poursuivant le but commun : l'avènement de la Justice.
Espoir et Courage.
Au nom de l'Union des marins français. Les membres du Conseil.
(Suivent les signatures).
Richard rend compte ensuite, de vive voix, du mouvement lyonnais.
L'Association Internationale a eu beaucoup de peine à se développer tout d'abord, parce que les lyonnais étaient trop révolutionnaires dans le sens politique, et ne comprenaient pas l'importance du mouvement social. Mais, depuis les élections dernières, la crise économique qui se produit un peu partout, mais qui s'est affirmée d'une façon plus complète encore dans la ville de Lyon, a enfin ouvert les yeux aux lyonnais. En présence de ce mouvement parti des couches inférieures de la population ouvrière, mouvement qui grandit chaque jour et tend à soulever le monde, ils ont enfin compris que la révolution ne devait pas être seulement politique, mais qu'elle devait être en même temps et surtout sociale.
Aussi, depuis ce moment, l'Association Internationale a fait d'immenses progrès ; les corporations réunies pour la grève se sont adressées à elle pour profiter des avantages de la solidarité des travailleurs et sont devenus membres de notre vaste association.
Lyon compte maintenant dix mille adhérents à l'Internationale.
Liebknecht rend compte du mouvement socialiste en Allemagne. L'ancien chef du parti socialiste allemand, Lassalle, était un homme de grande capacité, de grande énergie, et surtout très honorable ; mais depuis sa mort beaucoup d'individus sans talent et d'un caractère douteux ont essayé de s'emparer du mouvement à leur profit. De là les luttes nombreuses dont a eu à souffrir le parti socialiste allemand dans ces dernières années. L'orateur rentre dans de grands développements à ce sujet.
Enfin, au dernier congrès d'Eisenach, après des tentatives infructueuses de conciliation, la scission s'est affirmée d'une façon beaucoup plus nette : les démocrates socialistes, c'est-à-dire ceux qui ne veulent pas séparer la question politique de la question sociale, les délégués de cent cinquante mille travailleurs ont complètement rompu avec les socialistes du parti de M. Schweitzer, qui croient que les réformes sociales sont compatibles avec le gouvernement de Bismarck.
Liebknecht a proposé aux sociétés ouvrières allemandes d'adhérer à l'Internationale ; mais en présence des difficultés légales, qui ne permettent pas l'affiliation d'une société allemande à une société étrangère, le congrès d'Eisenach a voté une adhésion en masse, et puis on a distribué des cartes d'adhésion individuelle aux membres des sociétés.
Schwitzguébel donne lecture du rapport de la section de Courtelary (Suisse) :
Rapport sur la marche de la section du district de Courtelary, pendant l'année 1868-69
La section internationale du district de Courtelary, fut définitivement fondée le 1er septembre 1868, par la fusion des anciennes sections locales de Saint-Imier et de Sonvillier. Cette fusion était principalement commandée par les intérêts communs à la classe ouvrière du vallon de Saint-Imier, comprenant une vingtaine de localités, mais aussi par la nécessité, n'étaient les quelques membres restés fidèles à l'Internationale, de réunir leurs efforts s'ils ne voulaient pas se condamner à l'impuissance.
La nouvelle section se développa d'abord lentement, puis reçut une puissante impulsion par le fait qu'un des fabricants du vallon, M. Francillon interdit formellement à ses ouvriers de faire partie de l'Internationale ; l'esprit d'indépendance se réveilla chez nos ouvriers montagnards et depuis le nombre des adhérents a toujours été en augmentant, notre section compte actuellement 104 membres.
Nous n'avons encore rien réalisé de pratique, c'est à-dire que nous n'avons jusqu'à ce jour créé aucune institution, améliorant directement le sort de l'ouvrier et cela pour la raison bien simple, qu'avant de fonder des sociétés coopératives, de crédit, etc., nous avons voulu en étudier les véritables principes, afin que si nous créons une institution, elle ne devint pas un agent de la réaction, mais un moyen pratique d'étudier sur quelles bases doit être organisée la société future. Nous sommes à la veille de créer une institution de crédit, que les uns veulent organiser sur les bases de la gratuité ; les autres, tout en étant en principe d'accord avec la suppression de l'intérêt au capital, veulent momentanément le conserver, en vue d'arriver promptement à former un capital considérable ; la discussion se poursuit et une décision formelle sera prise dans une prochaine assemblée.
Notre section s'est, en outre, occupée de la question de l'impôt, sur laquelle elle n'a pu prendre aucune résolution immédiatement pratique, et de l'instruction pour les adultes : l'organisation de cours d'enseignement mutuel, la fondation de bibliothèques démocratiques a été renvoyée à cet hiver. En attendant, nous avons eu régulièrement une assemblée générale par mois et pour laquelle, outre ce qui concerne l'administration et les rapports avec les autres sections, une question était toujours mise à l'étude.
Les membres composant la section ont déployé une grande activité dans la fondation des sociétés de métier et la fédération de ces sociétés : ce n'est qu'au moment où la masse des travailleurs, groupés au moyen des sociétés de métier, prendra une part active au mouvement social, que ressortira de plus en plus la nécessité d'une liquidation sociale, vu l'impuissance de tous les moyens employés dans les conditions actuelles.
Le comité de notre section a fait la demande au comité central de la fédération du vallon qu'il s'occupât de la fondation d'une caisse de résistance ; celui-ci vient de décider que cette question sera traitée à l'assemblée générale de de toutes les sections et nous avons l'espoir que des résolutions pratiques seront prises sur cette question. Nous attirons aussi l'attention du congrès sur cette question et désirons vivement qu'il sorte des débats, non-seulement une affirmation théorique, mais les bases d'une organisation internationale de la résistance.
Nous faisons des vœux pour que le congrès de Bâle, s'inspirant des besoins réels des populations ouvrières, affirme nettement la nécessité d'une transformation radicale dans l'organisation sociale et pose les jalons qui doivent nous guider vers un meilleur avenir ; mais aussi que, sur les questions pouvant recevoir une solution pratique immédiate, il prenne des résolutions conformes à l'attente légitime de nos associations ouvrières.
Quant à nous, nous continuerons à prêter notre faible concours à l'œuvre générale.
Au nom de la section internationale du district de Courtelary,
Le délégué,
ADHÉMAR SCHWITZGUEBEL.
PALIX lit le rapport des ovalistes de Lyon :
La corporation ouvrière au nom de laquelle je viens exposer des griefs au sein du Congrès, est intéressante à plusieurs points de vue. C'est d'abord une corporation où la majorité est composée de femmes. C'est à ce titre que je réclame tour à tour au nom de ces malheureuses, d'abord la pitié universelle pour elles, ensuite la réprobation générale pour leurs oppresseurs.
En économie sociale, il est établi sans conteste que la femme qui est obligée de travailler pour subvenir à ses besoins les plus impérieux, établit par ce seul fait une concurrence dangereuse pour le travail de l'homme. D'un côté, avec l'organisation politique et sociale actuelle, il est impossible qu'il en soit autrement. Les gouvernements et les capitalistes, dispensateurs de la fortune publique, ont eu soin de créer cet amalgamme où la fatalité semble jouer le plus grand rôle ; de sorte que, pour tout individu qui n'est pas tout-à-fait dépourvu de bon sens ou de bonne foi, la question se pose claire, incisive, pressante. D'où vient le mal ? Tout le monde le sait. Quel est le remède ? Tout le monde hésite à se prononcer. A quoi tient cet état de chose ? A ce que le plus grand nombre des capitalistes et des théoriciens se sont contentés de signaler les anomalies qui pèsent sur l'existence des travailleurs sans que presque jamais aucun d'eux ait pu trouver le moyen d'arriver à une solution pratique. Et pour quelle cause ? Parce que la plupart, pour ne pas dire tous, ont complètement ignoré les premières notions de ce qui constitue un travailleur proprement dit.
Découvrir un système, c'est bien ; le mettre en pratique, c'est mieux. Or, tout ce qui a été dit et écrit depuis le premier des économistes jusqu'au dernier, n'a abouti jusqu'à présent qu'à faire entrevoir aux malheureux dépossédés de la terre, un avenir si lointain et si confus, que le découragement s'empare par moments du plus grand nombre.
En voyant l'état d'exploitation et d'asservissement où sont plongées les malheureuses au nom desquelles je parle, l'on se demande si la barbarie de l'état sauvage n'est pas préférable à cette civilisation mensongère et inhumaine dont se vantent avec tant d'orgueil les nations européennes ! ! !
Avant 1848, en France, les malheureuses assujetties à cette industrie meurtrière, travaillaient, dans les villes, seize heures par jour, à 1 fr. 25 c. environ. Dans les campagnes où aucune police ne surveillait la cupidité des patrons, elles travaillaient dix-sept heures, et les meilleures ouvrières gagnaient de 18 à 22 fr. par mois. Ce n'est pas tout, pour complaire à son patron, le garde chiourme de ces bagnes inavoués, ou, si l'on veut, le contre maître, trouvait encore le moyen, par des manœuvres infernales, de leur voler deux heures par jour, ce qui, tout compte fait, portait la journée à 18 et 19 heures ! Et pour pousser l'abomination à son comble, on rencontrait, et on rencontre encore, de jeunes ouvrières de 9, 10 et 11 ans ! ... Que l'on vienne nous dire encore après cela que nous vivons sous des gouvernements libéraux ! Que l'on vienne nous dire encore que les commerçants et les industriels qui accaparent les millions au prix de tant d'atrocités sont d'honnêtes gens ! Un homme qui, dans un mouvement de colère, portera à son semblable, un coup pouvant porter atteinte à sa santé ou à sa vie, sera traduit devant les tribunaux, condamné comme un misérable dangereux pour la société, et ce sera justice ; et tous ces vampires qui se vautrent dans un luxe insultant, et qui, de propos délibéré, assassinent indirectement des milliers de producteurs, passeraient impunément pour d'honorables citoyens ! Mais alors, logique, où es-tu ?
En 1848, une grève éclata, de justes réclamations se firent entendre, et après quelques jours de lutte, la journée fut réduite de deux heures pour les ouvriers de Lyon. Cette nouvelle condition a duré jusqu'au commencement de juillet 1869, époque à laquelle de nouvelles réclamations ont été adressées aux patrons. Après un mois ou cinq semaines de lutte, la grève s'est terminée par une diminution de travail de deux heures. Bref, on en est arrivé à obtenir de ne travailler que 10 heures par jour. Quant au prix de la journée, il est resté à peu près ce qu'il était avant la grève.
Quelques jours de prison pour les unes, quelques jours de famine pour beaucoup d'autres tel a été le prix auquel s'est fait cette conquête.
Après avoir vu rapidement l'état de ces malheureuses au point de vue matériel, jetons un coup d'œil sur le côté moral. Ces forçats féminins, après avoir rempli cette journée de labeur, sont réduites le soir à monter sous les combles des maisons qui leur servent d'ateliers, dans des chenils qui leurs servent de dortoirs. Là, elles trouvent un grabat dont le linge n'est changé que tous les trois mois et le plus souvent tous les six mois. Quant aux accessoires ils ne sont changés ou appropriés que lorsqu'on est obligé de les remplacer complètement. Tous les insectes de la création, pour me servir d'une expression vulgaire, habitent ces lieux infects, de sorte qu'après avoir épuisé leur corps, en travaillant toute la journée pour entretenir le luxe des parasites, elles sont obligées de le donner la nuit, en pâture à la vermine !
L'ignorance est encore l'apanage de cette classe de la société. Sur mille, l'on en trouvera quarante environ sachant un peu lire, mais on n'en trouvera peut-être pas dix sachant signer leur nom ! Comment pourrait-il en être autrement, puisque dès l'âge de 8 à 9 ans, des parents aussi stupides qu'elles, les sacrifient déjà comme instruments de production, et les livrent à la merci d'individus sans entrailles qui n'ont pas honte de pratiquer la traite des blancs en plein dix-neuvième siècle ! De là cette pauvreté d'intelligence qui fait bientôt d'elles, des créatures dégradées au moral comme au physique. Ainsi, immoralité faute d'instruction, souffrances physiques par l'excès de travail au dessous de l'âge voulu, insuffisance de gain comme salaire pour le genre de travail qu'elles font, voilà les causes capitales qui font de ces pauvres créatures le jouet de toutes les passions mauvaises de la société. Une grande partie d'entre elles peuplent les hospices, beaucoup d'autres se font condamner pour infanticide, de sorte que l'on peut considérer les prisons et les hospices comme les asiles de retraite de ces victimes du travail !
Nous ne ferons pas comme ces juges, nommés par le bon plaisir de quelques têtes couronnées. Nous ne dirons pas que pour tel et tel motif nous sommes obligés de jeter un voile sur les griefs que la justice humaine nous force de dénoncer. Nous venons au contraire, avec toute la brutalité des faits, exposer devant les assises du travail tout ce qu'il y a d'horrible, pour ne pas dire plus, dans la position insoutenable qui est faite au plus grand nombre par l'organisation anarchique sous laquelle nous vivons.
Nous voudrions pouvoir faire en sorte que l'indignation qui nous exaspère, s'innoculat immédiatement dans les veines de tous les travailleurs ! ! !
Pour remédier au plus tôt à cet état de choses, il ne s'agit pas de savoir si tel système économique est meilleur que tel autre, nous devons nous occuper sérieusement et d'urgence d'organiser, par tous les moyens possibles, un programme qui nous permette de mettre à la disposition d'une corporation quelconque : des secours immédiats pour l'aider à secouer le joug de l'exploitation. Presque tous les économistes s'acharnent à trouver la solution complète du système économique social, mais malheureusement presque pas un ne s'occupe de l'organisation matérielle de son système. Cependant nous savons par l'expérience que le peuple n'a pas toujours le temps d'attendre que les rêveries des penseurs de tous les pays se changent en réalités. La misère et la faim rendent l'homme impatient ou l'abrutissent. Les grandes fortunes rendent l'homme orgueilleux et égoïste, par conséquent nuisible. Trouver la solution de ce problème n'est pas difficile, les autres améliorations viendraient ensuite d'elles-mêmes.
Il me reste un devoir impérieux à remplir : c'est celui d'adresser, au nom de la corporation que je représente, tous les sentiments de reconnaissance fraternelle dont sont animés ses membres envers les généreuses sections de l'Internationale qui ont donné un témoignage si éclatant de leurs sentiments de solidarité.
Lyon, le 3 septembre 1869. L. PALIX.
Gut Gerold donne lecture du rapport du Conseil Général des tailleurs de Lauzanne.
Spier prend la parole pour compléter le compte-rendu de Liebknecht sur le mouvement socialiste allemand.
Bastin HUBERT donne lecture du rapport de la Fédération de la Vallée de la Vesdre :
Compagnons,
L'année dernière, notre délégué au congrès de l'Association internationale des Travailleurs, à Bruxelles, dans son rapport sur l'état de la section verviétoise, accusait 400 membres. Or, depuis peu nous avons pu former la fédération des 21 sections groupées sous le titre de Fédération des sections de la Vallée de la Vesdre, et qui compte au moins 6000 membres. Nos efforts se sont surtout portés, comme moyen de lutter contre l'opposition des patrons, à organiser les différents corps de métiers et fonder des caisses de résistance. Comme moyen de propagande, nous avons continué à organiser des meetings comme précédemment : dans le courant de cette année, nous avons donné quatre-vingt-dix meetings. C'est ici que je dois louer la bonne entente qui règne entre les sections pour les diverses délégations à nos meetings ; car à présent nous ne pouvons approuver que ce mode d'instruction, pour arriver à faire comprendre aux travailleurs leurs droits et leur dignité qu'ils ont méconnus jusqu'à ce jour.
Plusieurs grèves ont éclaté dans notre bassin industriel et si toutes elles n'ont pas réussi, tel que nous l'aurions désiré, elles ont cependant servi à mieux nous grouper et en même temps à nous montrer le remède contre le mal qui nous ronge tous en général. Dans ces grèves nous n'avons pas eu à déplorer de massacres comme ceux dont Seraing et le Borinage ont été le théâtre.
La publication mensuelle de notre journal le Mirabeau, dont le tirage se fait à 4000 exemplaires, se fera désormais deux fois par mois avec le même tirage. Deux procès nous ont déjà été intentés : nous les avons soutenus, grâce à la solidarité qui unit les travailleurs.
La question de la réduction des heures de travail a été mise à l'étude dans les sections : on a même tenté de la mettre en pratique partiellement, les essais ont parfaitement réussi : les patrons n'ont essayé d'y mettre aucune opposition.
Les élections pour le renouvellement du conseil des Prudhommes ayant lieu cette année à Verviers, nous en avons profité pour organiser une espèce de révolution en permanence afin de montrer à nos adversaires qu'il y a de l'iniquité dans nos codes et que nous ne voulons plus de ces lois serviles qui mettent la classe laborieuse à la remorque de la classe oisive.
Nous avons eu beaucoup à lutter pour en arriver là, notamment contre la bourgeoisie qui n'a cessé de nous calomnier dans ses grands carrés de papier quotidiens et contre quelques traîtres, qui avaient embrassé la cause avec ardeur, mais l'ont désertée pour se mettre du côté de nos exploiteurs, afin de satisfaire leurs intérêts personnels. Je donne mon rapport comme je l'ai pu élaborer, vu que l'on m'a volé celui qui m'avait été remis par la Fédération, dont je vous apporte le salut fraternel.
Le délégué de la Fédération des sections de la Vallée de la Vesdre siégeant à Verviers, HUBERT BASTIN.
Goegg, de Genève, rend compte du mouvement des sociétés allemandes de la Suisse. Elles ont commencé à se former vers 1833 : il en existe aujourd'hui CINQUANTE-HUIT.
L'orateur développe les nombreux avantages de ces sociétés qui ont pour but de fournir une bonne alimentation à leurs membres, de compléter leur instruction, et de leur procurer les récréations du corps et de l'esprit.
Les ouvriers allemands venant en Suisse apprendre à travailler y trouvent l'occasion et la possibilité de se développer plus complètement que sous leurs gouvernements monarchiques ; quoique la République Suisse ne soit pas encore comme nous la voulons : la République de l'avenir.
Depuis trente ans, ils prennent à leur passage en Suisse les mœurs démocratiques et des principes de liberté qu'ils vont reporter ensuite dans leur pays, où ils sont des exemples vivants d'hommes habitués à la vie libre.
Par leur adhésion à notre association, les membres de ces sociétés sont devenus autant d'auxiliaires de propagande, qui ont concourru puissamment à l'introduction de l'Internationale en Allemagne.
Le président Jung regrette que dans ce congrès ouvrier on vienne glorifier la République Suisse, lorsque, dans cette République, les ouvriers sont plus malheureux que dans beaucoup d'autres pays ; lorsque dans la ville où nous sommes, à Bale même, la plupart des ouvriers travaillent encore 12 heures pour un salaire dérisoire.
Farga Pellicer donne lecture du rapport de la Fédération des sociétés ouvrières de Barcelone :
Rapport des délégués du centre fédéral des sociétés ouvrières de Barcelone
Compagnons,
Les sociétés ouvrières de l'Espagne jouissaient, à l'époque du précédent Congrès de l'Association internationale, comme vous le savez, de peu de liberté, et, par conséquent, de peu de vie.
Profitant d'un mouvement de la politique militaire, le peuple est parvenu à détruire le trône qui opprimait toujours les forces vives du travail.
Les effets bienfaisants de la liberté ont donné une grande solidarité et une grande force aux sociétés peu nombreuses qui ont su résister à cette longue période d'oppression. D'abord furent instituées des sociétés de tous genres, non-seulement dans les grands centres ouvriers, mais aussi dans les localités de peu d'industrie. Ces sociétés eurent besoin d'une direction consciente pour établir l'harmonie et affermir leurs principes régénérateurs qui vivifient toute association.
L'organisation du pays est telle qu'en agissant avec intelligence, elle peut donner, dans peu de temps, des résultats remarquables pour l'Internationale.
Barcelone est une ville des plus importantes pour cela ; car les corporations y actuellement organisées sont au nombre de trente huit avec sept mille quatre-vingt un membres.- L'importance manufacturière et industrielle se fait remarquer à Barcelone par un nombre très-important de fabriques de tout genre ; ce qui fait aussi de cette ville le point le plus important de la péninsule ibérique par le développement des sociétés ouvrières.
Le Centre fédéral des sociétés ouvrières constitué après l'évolution de septembre, - en octobre 1868. - est parvenu à organiser et à fédérer quelques unes des sociétés ouvrières de plusieurs endroits de l'Espagne, et trente quatre sociétés ouvrières de Barcelone travaillant pour l'organisation ouvrière ibérique. Le Centre a une forme fédérative, rejétant la forme monarchique d'un seul président, et chaque jour devient plus sympathique le mouvement ouvrier que vous, plus instruits que nous, avez accomplis, en défendant et répandant les principes sociologiques les plus radicaux.
Beaucoup de sociétés ouvrières s'y sont réunies pour coopérer au même but. Dans le catalogue que nous présentons au Congrès, nous indiquons le nom, le domicile, le système sociétaire et le nombre des membres de toutes ces sociétés. Ici il suffit de constater qu'en Espagne nous en connaissons cent quatre-vingt-quinze, avec plus de vingt-cinq mille membres.
La création d'un journal, la Federacion, solidarise déjà tous ces éléments ; son but est d'opérer la réforme par les ouvriers et pour les ouvriers : son importance est grande sous tous les rapports. Le Centre fédéral a célébré en décembre dernier un congrès d'ouvriers de Catalogne et en célèbrera un autre des ouvriers de la péninsule ibérique. Ainsi même, le Centre a envoyé aux Cortès constituantes un ouvrier de son sein, et au Municipe. d'autres qui représentent dans ces assemblées les vrais intérêts humains, ceux du travail et des travailleurs.
Pour arriver à un résultat solide d'organisation, il fut constitué à Madrid et à Barcelone, un petit noyau d'hommes dévoués dont le but est celui de l'Association internationale, et qui, sans prendre ouvertement le titre de l'Association, propagent les vrais principes de la Vérité, de la Justice et de la Morale, et en même temps font connaitre les grandes théories et les solutions qui sont approuvées par l'Association. Les résultats croissent à merveille, parce que les avantages et les pures idées de l'Association s'impriment dans le cœur de nos ouvriers.
L'état politique actuel de l'Espagne, est sous tous les rapports, transitoire. Le moment de la transformation sociale n'est pas encore arrivé : aujourd'hui, il lui manquerait la simultanéité d'action ; il tardera sûrement le peu de temps qu'il faut pour compléter la Fédération ouvrière.
Pour cela, il faut ne pas s'écarter du chemin que nous avons indiqué plus haut : une propagande scientifique et active, en écartant toute personnalité. Aujourd'hui, il ne faut pas en douter, les sections espagnoles de l'Association internationale, doivent travailler avec beaucoup de prudence : il faut éviter que l'Internationale en Espagne s'attache à un parti ou à une secte ; car notre révolution n'est ni de parti, ni de secte : elle est sociale. Nous voulons être conséquents à vos doctrines et imiter votre dévouement ; nous voulons que la péninsule ibérique ouvrière toute entière soit quelque jour (oh ! grand jour ! ) de l'Internationale.
Cette déclaration peut être accomplie si vous voulez célébrer le Congrès international prochain dans la capitale industrielle de la République fédérative ibérique. De prochains événements pourront vous convaincre de la possibilité de parvenir à ce résultat. Cependant, bien que l'établissement de la République soit retardé, nous croyons qu'il y aura la liberté suffisante pour pouvoir y célébrer le Congrès, si vous le croyez convenable.
Les principes les plus radicaux de la science sociale, bien que rejetés, comme vous pouvez le penser, par le clergé, le militarisme, la bourgeoisie et l'aristocratie, ne laissent pas de pousser de fécondes racines en Espagne ; particulièrement parmi les ouvriers qui les accueillent avec une faveur croissante.
Le Centre s'est occupé un peu de tous les points qui constituent le programme de ce Congrès et bien que nous n'ayons pu les soumettre à une discussion approfondie, que nos dernières luttes de la politique et du travail nous aient laissé peu de temps pour cela, nous vous présenterons-lors des votes-avec conviction, nos conclusions.
Oui, nous, les ouvriers de la Catalogne, admettons complètement tous les principes de l'Internationale ; mais, parce que la transformation est grande chez nous dans l'actualité, et afin d'obtenir un triomphe complet nous avançons, quoique lentement, avec sûreté vers le but que vous souhaitez, aussi bien que nous.
Au sujet du travail, nous commençons à combattre avec une véritable force, nous sommes bien convaincus que le salariat est une des infamies sociales, et que le produit du travail étant une richesse dont tous jouissent, il faut, en conséquence, que tous coopèrent réellement au travail. Nous sommes tout disposés à combattre de toute manière pour obtenir la justice sociale ; nous voulons donc la régénération morale, intellectuelle et matérielle de notre classe, pour l'émanciper et faire entrer les classes privilégiées en les abolissant, dans le grand, fécond et honnête champ du travail, établissant ainsi l'égalité sur la terre.
A Barcelone, les travailleurs tisserands, mécaniciens, fileurs et journaliers de fabrique soutinrent une grève sur laquelle ont publié beaucoup de faussetés les journaux bourgeois d'Espagne et d'extérieur ; nous devons constater ici que la grève continuait au commencement de septembre malgré un contrat fait et signé par une commission mixte ou d'arbitrage, composée d'ouvriers et de patrons ; et que la grève était soutenue par les seuls efforts des ouvriers, par les sociétés affiliées au Centre fédéral qui s'aident mutuellement pour vaincre le capital tyranique et monopolisateur.
Entre nous, les ouvriers catalans, et, nous pensons, bientôt ceux de toute la presqu'île ibérique, entre nous et vous la solidarité morale et intellectuelle est déjà un fait, à un tel degré, que la solidarité matérielle ne peut tarder beaucoup.
La question de l'instruction, considérée comme un moyen de réunion des divers éléments révolutionnaires, avance. Ateneo de la classe obrera, institution pour le développement intellectuel et physique de l'ouvrier, donnera bientôt des résultats remarquables. Pour l'enseignement intégral, nous commençons et tâcherons de posséder le grand capital de la force intellectuelle pour anéantir l'iniquité des théologiens et des savants bourgeois.
Compagnons,
Par la persévérance, l'union et la solidarité, dans chaque situation de la vie, dans chaque endroit du monde, quelles que soient les nationalités, nous aurons la Paix et la Liberté, en abolissant les États ; car tous les hommes doivent former un seul faisceau, et tous les peuples une fédération libre d'associations libres d'ouvriers. Mais cela n'est pas tout ; il faut l'égalité économique, il faut que la propriété devienne collective, et pour cela il faut l'abolition du droit d'héritage.
Sachons par la réciprocité du respect affirmer l'inviolabilité et la dignité humaine : aimons le prochain plus que nous même et l'humanité plus que toutes les choses.
Revendiquons et affirmons internationalement le Droit et le Devoir sociaux : la Justice.
Compagnons.
Au nom de tous les ouvriers de Barcelone et de la Péninsule Ibérique, en général : Salut et fraternité ! Nous sommes envoyés vers vous, nos frères, pour vous assurer que l'Espagne n'est pas restée indifférente à votre mouvement, et pour étudier comment nous pourrons chez nous faire de mieux, et coopérer le plus, à garantir les intérêts internationaux des ouvriers, et à obtenir notre juste et souhaitée rédemption.
Vive la république démocratique et sociale !
R. FARGA PELLICER. G. SENTINION.
Ce rapport est chaleureusement applaudi.
La séance est levée à 6 heures 25.
8 septembre. Sixième séance publique
L'appel nominal constate huit absents et deux malades.
Les secrétaires donnent lecture du procès-verbal de la séance publique de la veille qui est adopté.
De Paepe, membre de la Commission de correspondance, donne connaissance des télégrammes et lettres reçus jusqu'à ce jour, qu'il résume ainsi :
1° Un télégramme, signé Bebel, au nom des ouvriers démocrates-socialistes de Leipzig qui envoie des salutations au Congrès de Bâle.
2° Un autre télégramme, signé Sarro Magallan, au nom de la légion ibérique ouvrière qui salue également le Congrès. La Commission a reçu les lettres suivantes :
3° Du citoyen Tartaret de Paris qui, nommé délégué en même temps que Flahaut des marbriers de Paris, s'excuse de ne pouvoir assister au Congrès à cause d'une maladie mortelle dont il se trouve atteint.
4° Du citoyen Bastélica, de Marseille, donnant les progrès de l'Internationale dans cette ville ; il parle d'une vingtaine de chambres syndicales et de l'adhésion en bloc des matelots de Marseille à notre Association.
5° Des chapeliers de Paris qui regrettent de n'avoir pu envoyer de délégué au Congrès ; cette lettre se termine par une déclaration d'adhésion à l'Internationale.
6° Une lettre du Cercle des campagnards ardennais (Belgique), qui expriment leurs vives sympathies pour notre œuvre, mais croient que les idées socialistes ne pourront se développer que très-difficilement dans notre vieille Europe et conseillent l'émigration en masse vers l'Amérique.
7° Une lettre, signée Harlé, du Cercle d'étude sociale de Paris, qui déclare s'être constitué en section de l'Internationale. Cette lettre est accompagnée des statuts du Cercle.
8° Une autre lettre du citoyen Malon, au nom du groupe de 74 membres qui s'est constitué à Paris sous le titre de TRAVAILLEURS UNIS, et déclare s'affilier à l'Internationale.
Ce groupe travaille activement à en former de nouveaux en province ; il est déjà parvenu à en former un à Roubaix, Lille et Turcoing.
9° Une lettre des ouvriers tapissiers de Paris qui envoient au Congrès l'assurance de leurs sentiments.
10° Le citoyen De Paepe dit que la Commission a reçu un long rapport d'Amérique qui aurait besoin d'être traduit pour en donner connaissance ; il parle d'une autre lettre de l'Union de ouvriers allemands de New-York qui forme des vœux pour le triomphe de l'Internationale et déclare que les ouvriers d'Amérique travaillent activement au même but.
Becker a la parole pour communiquer aux délégués allemands le travail de la commission qui vient d'être entendu.
Le président annonce que la lecture des rapports va continuer.
Perret, délégué des sociétés d'horlogerie de Genève, lit le rapport suivant :
Rapport des sections des monteurs de boîtes, bijoutiers, gainiers, guillocheurs, graveurs, faiseurs de ressorts, et des faiseurs de pièces à musique, de Genève
Citoyens,
Nous ne pouvons vous donner un rapport bien complet sur nos sections, néanmoins nous vous donnerons un aperçu général de leur organisation. Ces sociétés sont pour la plupart de création très-ancienne ; sauf une seule, les Faiseurs de pièces à musique, elles font toutes partie du groupe des sections de Genève et de la Fédération romande.
Nous pouvons estimer le nombre de ses membres à 500 ; les cotisations dans ces sections varient beaucoup ; les plus faibles sont de 1 fr., les plus élevées sont de 1-50 fr. ; toutes sont basées sur la résistance, quatre font partie d'une caisse collective de résistance.
Six de ces sections accordent des secours pour maladie, une seule accorde des secours pour chômage : celle des Graveurs.
La moyenne des salaires est très différente : la journée chez les monteurs de boîtes atteint le chiffre de 5 50 fr., Bijoutiers. 4 50 fr., Gainiers, 3 fr., Guillocheurs, 4 60 fr., Graveurs, 5 50 fr., Faiseurs de ressorts, 4 fr., Pièce à musique, 3 25.
Le travail est très-intermittent dans la bijouterie et l'horlogerie, il y a des chômages prolongés, ce qui réduit encore beaucoup la moyenne des journées ; seuls les faiseurs de pièces à musique n'ont point de chômage.
Le genre de travail dans ces divers métiers n'est pas le même ; les monteurs de boîtes, les faiseurs de ressorts et les guillocheurs travaillent au mois, les gainiers et les faiseurs de pièces à musique à la journée. Les salaires ont subi une baisse dans l'horlogerie et la bijouterie ces dernières années, par suite des longues crises qu'elles ont eu à traverser.
Les Monteurs de boîtes et les Guillocheurs ont créé des caisses de retraite dans leur sein.
Enfin nous vous faisons part que les sections des Charpentiers romands, des Plâtriers-Peintres, et des Ferblantiers, ont adhéré à la caisse de résistance des quatre sections de la fabrique ; nous espérons que d'autres sections viendront se joindre à cette caisse qui a déjà rendu d'importants services dans plusieurs grèves.
Enfin. pour terminer ce rapport, nous vous soumettons quelques-uns des vœux de nos sections.
Nous désirons que les congrès internationaux s'occupent activement des questions d'un intérêt réellement pratique pour les travailleurs, que le congrès de Bâle consacre toute son attention à la discussion des questions suivantes : De l'influence des sociétés de résistance, de l'Instruction intégrale, du Crédit.
Nous ne sommes nullement contre l'étude et la discussion des grandes questions sociales, mais nous estimons que la Propriété foncière et l'abolition du droit d'Héritage, sont des questions qui ne sont pas encore suffisamment étudiées ni discutées dans les sections, qu'elles ne peuvent être réalisées que dans un avenir très-éloigné.
Nous considérons qu'il est prématuré de voter des résolutions sur ces deux questions, nous désirons que le congrès les renvoie à l'étude.
Nous insistons vivement pour que l'on s'occupe d'organiser plus fortement notre association, en donnant toute son attention aux caisses de résistance, question la plus importante dans le mouvement actuel. L'organisation de puissantes caisses de résistance doit faire entrer dans l'association la masse des travailleurs, jusque là restée indifférente à nos principes ; toutes ces caisses unies par la solidarité fraternelle, nous sommes persuadés que nous marcherons plus sûrement à notre émancipation complète, et à la réalisation des grandes questions sociales.
Nous aimerions que les questions à discuter dans les congrès soient envoyées aux sections six mois à l'avance, afin de pouvoir les étudier sérieusement.
Le délégué,
HENRI PERRET, graveur.
De Paepe, au nom des sociétés de mineurs du Bassin de Charleroi, donne un aperçu du mouvement social de ces sections ; il dit qu'après le conseil général, il n'a qu'à ajouter quelques mots pour donner une idée de la mauvaise foi de certains journaux belges qui avaient annoncé l'existence d'une grève dans le bassin de Charleroi alors qu'il n'en était nullement question, il croit que cette tactique bourgeoise ne pouvait avoir pour mobile que de provoquer des troubles.
Bruhin donne connaissance des travaux de la section baloise et dit qu'après le rapport du conseil général il n'a pas besoin de s'étendre longuement. Lorsque la grève de Bâle éclata, les bourgeois de cette ville croyaient à une révolution, c'est ce qui explique l'attitude arrogante de ces messieurs dans le conflit économique qui a agité cette ville pendant plusieurs semaines ; cependant, ajoute le citoyen Bruhin, malgré le résultat en apparence négatif de la grève, les ouvriers y ont gagné un léger adoucissement ; il dit que différentes sociétés ouvrières se sont formées, et continuent à se former depuis cette époque, mais qu'il ne peut encore les considérer comme une force pour l'Internationale, il exprime qu'après les manifestations pacifiques du congrès elles n'hésiteront pas à venir adhérer à notre association.
Le citoyen Robin donne lecture d'un rapport de la section liégeoise ; malheureusement il ne peut entièrement transmettre au congrès les travaux de cette section, les principaux documents ayant été volés par la police française en traversant la France pour se rendre ici.
Rapport du Conseil fédéral des sections du Bassin de Liège
Compagnons,
Partout la classe ouvrière se réveille.
Partout les travailleurs semblent enfin sortir de l'apathie où ils étaient plongés ; ils sentent que l'heure de la revendication approche et ils s'apprêtent pour la lutte définitive qui doit enfin les remettre en possession de leurs droits si longtemps méconnus.
Le mouvement, cette fois, est général ; il sera irrésistible.
C'est que les peuples ont enfin compris que tous ils sont frères et que l'un n'a rien à gagner à l'oppression de son voisin.
Aussi, tandis que les despotes cherchent en vain à rallumer le feu des vieilles haines, tandis qu'ils essayent partout de semer la discorde, suivant leur antique maxime :
Diviser pour régner ;
les prolétaires tendent au contraire à faire disparaître tout ce qui pourrait encore les diviser.
Les groupes se forment, se rapprochent, et bientôt ils finissent par s'unir et se confondre pour se joindre à d'autres groupes et arriver ainsi à réaliser cette solidarité universelle, rêve de quelques uns d'abord, mais qui, bientôt, sera pour tous une réalité.
Il n'y a pas bien longtemps, compagnons, que ceux-là qui osaient prêcher l'union des travailleurs étaient traités comme des fous dangereux.
Et cependant, voyez :
Hier, ils étaient peu nombreux ; aujourd'hui, c'est par milliers qu'on les compte ; et demain, oh ! demain, tous seront enrôlés sous la bannière de la Justice et de l'Egalité sociales.
Le mouvement s'étend et grandit de proche en proche. Nous l'avons dit : « Cette fois il est général. » Ceux qui semblaient les plus hostiles aux idées de réorganisation sociale ont été, par la force des choses, amenés peu à peu à reconnaître que sans elles il n'est pas d'affranchissement possible pour la classe ouvrière.
Il est maintenant prouvé et établi à tout jamais que les réformes politiques, quelles qu'elles soient, ne parviendront pas à tirer le peuple de la misérable condition où il végète depuis tant de siècles.
Ceux qui pouvaient encore en douter n'ont eu qu'à ouvrir les yeux.
Cette année à été féconde en évènements, douloureux pour nous, mais qui du moins auront suffi à renverser tous les sophismes à l'aide desquels on essayait de faire croire aux malheureux prolétaires que c'était à la forme seule du gouvernement que tenaient leurs misères et leur infériorité.
N'ont-ils pas vu en effet dans la même année, en pleine paix, et pendant qu'ils ne faisaient qu'user d'un droit inscrit dans leurs menteuses constitutions, n'ont-ils pas vu leurs frères mitraillés, massacrés et pourchassés à coups de bayonnette, non-seulement sous le gouvernement despotique d'un empereur absolu, mais encore dans la libérale Belgique et dans la Suisse républicaine ?
N'ont-ils pas vu ce qu'on appelle la Justice, poursuivre non pas les assasins du peuple, mais le peuple assassiné et celui ci subir en prison l'expiation des attentats commis contre lui !
N'ont-ils pas entendu surtout les clameurs de la presse capitaliste poursuivre jusque dans leur supplice les malheureux qui s'étaient cru des citoyens et qui n'étaient que des esclaves !
N'ont-ils pas vu cette honteuse entente dans l'injure et dans la calomnie s'aider et se répondre de Liége à Bruxelles, de Bruxelles à Paris et de Paris à Genève comme pour mieux montrer à tous que partout et toujours il y avait deux ennemis en présence, le Travail et le Capital, et que désormais c'est entre eux que la lutte doit éclater ?
Mais, compagnons, ils auront vu que si la bourgeoisie était partout la même, acharnée à défendre ses intérêts et à mettre obstacle à l'affranchissement du peuple ; partout aussi le peuple était le même, accablé sous des fardeaux pareils et tendant à l'union pour combattre l'ennemi, le seul ennemi : Le Maître.
Compagnons,
Les membres des sections du Bassin de Liége n'ont pas attendu les tristes évènements, qui sont venus plonger dans la stupeur et le deuil des centaines d'ouvriers, pour comprendre que ceux-ci devaient se tendre en tous lieux une main fraternelle.
Depuis longtemps déjà, affiliés à l'Association internationale, ils savent que l'émancipation des travailleurs doit être l'œuvre des travailleurs eux-mêmes, et qu'ils n'ont rien à attendre d'une bourgeoisie repue qui ne peut vivre dans l'abondance et le luxe qu'en maintenant le peuple dans la dépendance la plus absolue et en faisant peser sur lui les charges les plus accablantes.
Les obstacles mis partout à la formation des sections de l'Internationale, la pression exercée par les patrons sur leurs ouvriers pour les empêcher de s'associer, les calomnies journellement répandues contre nous, nous avaient suffisamment instruits à cet égard.
Nous avions vu aussi, par des exemples récents, quel cas notre gouvernement doctrinaire fait de la vie des ouvriers, et les massacres de Charleroi avaient eu un sinistre retentissement dont le souvenir n'était pas encore effacé.
Mais l'éclatante réprobation qui avait accueilli en tous lieux ce sanguinaire attentat nous faisait espérer qu'on n'oserait plus le renouveler dans un pays qui se prétend libre et civilisé.
Nous avons bientôt appris le contraire. Nous avons bientôt vu que la haine contre l'ouvrier était implacable et que son affranchissement ne s'obtiendrait qu'au prix de luttes obstinées.
Nous n'avons pas, compagnons, l'intention de vous retracer la triste histoire de la grève de Seraing et des massacres odieux qui désormais semblent être en Belgique l'appendice obligé de toute manifestation ouvrière.
Les organes de l'Internationale vous ont tous mis au courant de ces faits, de plus la protestation de la section liégeoise, le bulletin de la grève publié par la section de Lize-Seraing même, et dont nous vous faisons parvenir des exemplaires, vous renseigneront sur ces points d'une façon plus complète que nous pouvons le faire aujourd'hui.
Nous voulons seulement, au nom de toutes les sections du Bassin de Liége, protester contre la manière dont on entend chez nous respecter la liberté du travail.
Nous venons donner le démenti le plus formel aux calomnies que l'on déverse journellement sur nous et montrer, par notre exemple, aux prolétaires de tous les pays, ce qu'ils peuvent attendre de leurs patrons et de leurs gouvernants.
Nous venons surtout protester contre ce piége odieux tendu à notre bonne foi et qu'on appelle la liberté de coalition.
Si, en effet, compagnons, chaque fois que les travailleurs veulent se réunir en vertu de ce prétendu droit, on envoie immédiatement l'armée permanente charger et dissiper les réunions, de quel droit et de quelle liberté prétend-on nous laisser jouir ?
La liberté de nous taire et le droit de mourir de faim !
Mais il y a trop longtemps déjà que nous subissons ce monstrueux état de choses et nous trouvons qu'il est grand temps de le supprimer.
La liberté n'existe pas sans l'égalité, et tant que la bourgeoisie aura en sa possession exclusive tout ce qui consti tue la force et la puissance, le pouvoir gouvernemental aussi bien que l'autorité sans contrôle de l'atelier ; aussi longtemps qu'elle aura le monopole de la propriété, du capital et des instruments de travail ; l'ouvrier, quels que soient les prétendus droits qu'on lui octroie, n'aura jamais, quoi qu'on en dise, l'ombre de liberté et se verra en définitive plus misérable dans le prolétariat moderne qu'il n'était dans l'esclavage antique.
La Justice et la Liberté ne peuvent exister qu'entre des hommes égaux et quelle égalité y a-t il entre les ouvriers et les patrons d'aujourd'hui ?
Nos frères de Seraing l'ont pu expérimenter par euxmêmes.
Tandis que, livrés à leurs seules forces, ils ont réclamé pacifiquement la cessation d'abus criants établis par leurs patrons, ils ont vu ceux-ci, non contents des éléments d'inégalité que leur donnait l'exclusive propriété des instruments de travail, appeler encore à leur aide le concours des armées permanentes.
Les ouvriers étaient seuls et sans appui. Les capitalistes-et quels capitalistes ! (l'un est le bourgmestre de Seraing, les autres sont membres de la chambre des représentants, ministres même et plus encore, membres de la famille royale) disposaient de tous les pouvoirs publics, et ces pouvoirs ils les ont mis au service de leurs intérêts particuliers.
Et de nouveau le sabre et le fusil ont été chargés de résoudre les problèmes économiques.
La voilà, compagnons, cette pieuvre financière (dont parlait le journal la Liberté) qui nous étouffe, nous enserre et s'engraisse du plus pur de notre sang.
Chez nous l'ouvrier n'a donc rien à attendre de personne, puisque princes, ministres, représentants, bourgmestres, magistrats, tous ceux qui sont censés représenter la justice sont au nombre de ses exploiteurs.
De quelque cóté qu'il se tourne il ne voit que des ennemis. L'avocat même qu'il charge du soin de prendre sa défense appartient à un corps privilégié qui dépend presque entièrement de ceux contre lesquels il demande justice !
Sachons le donc, compagnons, du haut en bas de l'échelle sociale, de quelque côté que nous portions nos regards, ce sont des chefs et des maîtres que nous rencontrons.
C'est donc sur nous, travailleurs, et sur nous seuls que nous devons compter pour établir enfin l'ère de la Justicè et de l'Egalité.
La lutte sera longue peut-être ! Mais nous sommes disposés à en prendre notre part et nous vous envoyons nos saluts fraternels.
LE CONSEIL FÉDÉRAL DU BASSIN DE LIÉGE.
Bastin de Verviers confirme ce que vient de dire le citoyen Robin ; c'est à lui que la police française a volé les documents qui devaient être donnés au congrès. Cette soustraction a été commise près Thionville.
Richard de Lyon communique, au nom du citoyen Caporusso de Naples, le rapport de cette section qui a pu se former malgré les influences aristocratiques d'une bourgeoisie en tout semblable à celle de France et d'Angleterre.
Association internationale des Travailleurs. Section de Naples.
Sous l'influence de la situation économique de l'Italie méridionale et du progrès des idées socialistes, une section de l'Internationale a pu être fondée à Naples, au mois de Janvier dernier. Dans cet ancien réceptacle de toutes les turpitudes monarchiques et monacales, dans ce pays qui s'est laissé fasciner par les promesses des unitaires italiens, une bourgeoisie en tout semblable à celles de la France et de l'Angleterre, est venue mettre à la place des lazzaroni des ouvriers qui travaillent jusqu'à quinze heures par jour pour gagner deux ou trois francs, et à la place de la Camorra qui poignardait dans l'ombre, des exploiteurs qui affament aux yeux de tout le monde. La section de Naples compte déjà six cents membres qui sont organisés en sous-sections et qui font une active propagande dans l'Italie méridionale, et vers lesquels toutes les malheureuses populations de ces pays commencent à tourner les yeux comme vers les précurseurs de la vraie liberté.
Les ouvriers napolitains réuniront toutes leurs forces sur le terrain du socialisme révolutionnaire et ils ont envoyé leur représentant à ce congrès pour y sceller, avec les représentants de toutes les autres sections de l'Europe, l'alliance universerselle qui doit préparer et proclamer, par le renversement de toutes les iniquités sociales, la souveraineté économique du peuple.
Le délégué.
Murat de Paris explique en quelques mots la situation qu'occupent les sociétés ouvrières parisiennes, et dit qu'après la dissolution du bureau de Paris par la justice française, l'esprit de l'Internationale s'est répandu dans toutes les sociétés ouvrières ; différents petits groupes de notre association se reforment ; les sociétés de Paris, quoique partageant nos principes, n'ont encore effectivement adhéré à l'Internationale parce qu'elles veulent se fédérer entre elles, ce qui serait déjà fait sans l'intervention de la police lors des dernières élections, ainsi que l'affirme le manifeste qu'elles viennent de publier ; sans ces entraves elles auraient adhéré en masse.
Il parle de la grève de Barcelone, qu'un journal français le RÉVEIL a dit avoir été fomentée par l'Internationale. Deux autres versions peu probables ont circulé. La première attribuait la grève aux partisans d'Isabelle, il croit les ouvriers de Barcelone trop républicains pour que ce soit vrai ; la deuxième que ce ne pouvait être autres que les manufacturiers anglais, il ne le croit pas plus parce qu'il sait les ouvriers espagnols trop patriotiques pour cela.
Murat a cru, en sa qualité de fondé de pouvoir du conseil général, devoir répondre à toutes ces calomnies qui ne devraient pas être répandues par des journaux républicains, on le comprendrait des organes bonapartistes, et a écrit à ce sujet une lettre un peu vive peut-être qui a été suivie d'une réponse brutale ; cependant, puisque ni les délégués de Genève, ni ceux de Barcelone n'ont parlé de ce fait, c'est qu'il ne s'était pas trompé.
Farga Pellicer de Barcelone donne quelques explications sur ce qu'a dit Murat d'où, il résulte que la grève de Barcelone n'a été que le fait spontané des ouvriers de la localité qui n'ont obéi à aucun ordre étranger.
Becker fait un rapport sur les sections allemandes de Genève au nom du comité central allemand ; et pour mieux faire ressortir les efforts faits par le comité, il termine en disant que 3600 lettres ont été écrites et 26 brochures publiées.
GROSSELIN lit le rapport sur les sections de Genève :
Rapport des sections de Genève
Après le Congrès de Bruxelles, on comprit qu'il manquait d'organisation dans le comité central, aussi des conférences furent ouvertes tous les jeudis afin de préparer une organisation nouvelle dans les statuts.
En outre, plusieurs conférences eurent lieu pour la formation de sociétés de consommation, d'où il résulta la formation d'une boulangerie coopérative et de 2 magasins d'épiceries ; à la même époque (en automne 1868) les patrons donnant une interprêtation favorable à leurs intérêts, au contrat signé des deux parties, et proposé par les ouvriers en bâtiments, cela amena les sociétés contractantes à la déclaration d'une grève nouvelle qui ne fut conjurée qu'en cédant, non pas sur le nombre d'heures accordées par eux, mais sur la manière de remplir la journée. Nous dûmes conseiller aux ouvriers de céder, parce qu'à l'entrée de l'hiver, nous avions cru reconnaître un piège dans la manière dont les patrons avaient calculé l'époque de leur contestation. Quoi qu'il en soit, cette grève ne fut conjurée que pour l'hiver, car au printemps 1869, les patrons (du moins les 3 grands chantiers principaux) se refusèrent d'exécuter le contrat, qui pourtant était signé d'un commun accord en 1868.
Nous recommençâmes la grève et nombre de bourgeois se firent gendarmes pour protéger les intérêts des patrons.
Une assemblée des bourgeois a eu lieu, il y fut demandé au gouvernement, au nom de la liberté individuelle et du danger que couraient les institutions du pays, de réprimer les ouvriers ; les pétitionnaires offraient, à cet effet, leur appui matériel.
Les ouvriers de leur côté en appelèrent à l'opinion publique, qui fit justice de tant d'outrecuidance et força les patrons à exécuter le contrat.
Mais revenons à notre sujet : Les 1, 2 et 3 janvier 1869, s'ouvrait à Genève un congrès romand qui fédéralisait toutes les sociétés de cette partie de la Suisse.
Il faisait un réglement fédéral, nommait un comité fédéral, et fondait le journal l'Egalité pour remplacer la Voix de l'Avenir qui ne répondait pas à ce que les sections en attendaient.
Au printemps et en même temps que la grève des ouvriers en bâtiments éclatait la grève des typographes dans laquelle se forma un schisme des plus regrettables. Les séparatistes appelés sarrasins, quittant la section des typographes, se formèrent en société avec les patrons (société de secours).
La société des typographes, séparée des lors en deux camps, offrait un triste spectacle : plusieurs partirent, et le reste organise maintenant un atelier coopératif.
Plusieurs sections sont déjà entrées dans la caisse de résistance, les autres n'ont pas eu le temps de prendre des décisions, à cause de circonstances indépendantes de leur volonté. Pour l'une d'elles, je dois vous signaler que la formation d'une caisse dite de retraite est en projet.
Nous devons ajouter, en terminant, que nous dûmes protester par deux fois auprès des autorités, pour les grèves susnommées ; qu'à la première protestation, il fut répondu par une fin de non recevoir ; et que la seconde attend encore sa solution. Nous n'entrerons pas dans les détails des scènes qui se produisirent à l'occasion des grèves, vu que le rapport du Conseil Général en fait mention.
Il termine en disant que le comité central lui a donné toute latitude pour traiter les questions de propriété et d'héritage contrairement à ce qui a été fait pour ses collègues des sections.
Brosset, de Genève, proteste et dit que ses collègues et lui ont reçu mandat pour voter en faveur de la propriété collective et l'abolition de l'héritage : dix-sept sections les ont investies de cette autorisation.
Quinche donne lecture d'un rapport au nom des rubanniers de Bâle.
FLAHAUT de Paris, lit le rapport des marbriers de Paris :
Rapport de la Société des marbriers de Paris
Citoyens.
Les ouvriers marbriers de Paris ont tenu à se faire représenter tout particulièrement au congrès.
1° Parce que la chambre syndicale de la marbrerie vient de subir une double épreuve de résistance semi-loyale, et j'emploie ce mot avec intention, car vous n'ignorez pas que les ailes de la liberté d'association en France ne sont pas encore poussées.
2° Parce qu'ils sont à la veille d'en recommencer une troisième, et qu'ils ont besoin de faire connaître à leurs frères de tous les pays les détails de la tâche qu'ils ont entreprise afin de resserrer les liens qui doivent les unir pour la défense de leurs intérêts internationaux et professionnels.
La lutte que nous avons soutenue avec toute la sagesse que donne la conviction du Droit et de la Justice, a réussi au delà de nos prévisions ; nous avons procédé rapidement et cependant nous étions bien jeunes, notre chambre syndicale n'avait pas encore de dents : elle était sans argent. Mais le sentiment de la solidarité s'était éveillé parmi les marbriers à la voix des syndics qu'ils s'étaient choisis et encore aussi à celle des délégués de différentes professions.
En quinze jours, les conscrits de la revendication étaient devenus des héros, prêts à tout sacrifier pour faire triompher leurs justes réclamations. Tout allait pour le mieux, lorsqu'au milieu de leur pacifique combat, lorsqu'aucun acte portant atteinte à la liberté du travail individuel n'avait été commis, lorsque nous n'avions décidé la cessation du travail qu'après avoir épuisé tous les moyens de conciliation pour obtenir de nos patrons des concessions légitimes, nous avons été victimes de rigueurs extra-judiciaires.
Nos livres de comptabilité, nos papiers ont été saisis, nos domiciles soumis aux perquisitions, notre correspondance intime fouillée et emportée à demi, à la volonté des agents chargés de cette triste mission.
On nous avait mis dans le dénûment le plus complet, non parce qu'on avait saisi la caisse (il n'y en avait pas au siége social, elle était en sureté dans la poche de tous les adhérents qui n'ont pas manqué à leur devoir), mais parce qu'on avait placé les syndics dans la situation la plus équivoque en les mettant dans l'incapacité de demander ou de rendre des comptes.
Lorsque l'on songe aux bruits calomnieux que ceux qui nous combattent ont l'habitude de répandre parmi les ouvriers pour les diviser, on voit que cette mesure de police était un coup à nous retirer en une heure la confiance de nos collègues.
Les fabricants triomphaient, partout on répandait le bruit de notre prochaine arrestation et tout cela au milieu de notre deuxième grève !
Eh ! bien, citoyens, la solidarité morale a fait merveille, pas comme les chassepots, entendons-nous. Les chambres syndicales parisiennes, les caisses de solidarité se sont émues, toutes étaient attaquées dans la chambre syndicale des marbriers. Pendant un mois, tous les journaux ont publié leurs protestations, on ne pouvait les repousser. Les ouvriers demandaient compte à l'administration de la valeur de ses promesses de ne pas intervenir dans les différents qui pourraient s'élever entre patrons et ouvriers ; elle devait laisser à chacun pleine et entière liberté de défendre ses intérêts et elle attaquait les syndicats par une saisie ! ...
La tolérance que depuis longtemps l'administration avait accordée uniquement aux patrons, elle n'a pas osé la leur retirer ; il lui a bien fallu la laisser aux ouvriers qui avaient pris la liberté de s'en servir avec la ferme volonté de la transformer, au profit de tous, en droit d'association.
Nous avons lutté et nos frères de la marbrerie n'ont pas cessé pendant la lutte d'être encouragés par les offres de fonds d'un grand nombre de groupes solidaires.
L'esprit de l'œuvre de la société internationale des travailleurs n'était pas mort dans les coups portés au comité de Paris.
On enchaîne les novateurs qui prêchent le règne de la liberté, de la paix, de la raison, de la science et de la justice ; on les tue parfois, mais leur pensée vivifie et éclaire les peuples de l'avenir en dépit de toutes les oppressions.
Instruits par les leçons du passé, soutenus moralement par la solidarité, sans nous préoccuper des dangers du présent, nous avons posé carrément nos conditions aux patrons qui nous exploitaient depuis nombre d'années.
Voici en quelques mots les motifs de nos contestations sur lesquels nous appelons l'attention fraternelle des marbriers du monde entier en général et de ceux de la Belgique, nos plus proches voisins, en particulier.
A Paris, il y a six mois, la journée des marbriers et polisseurs variait pour 10 heures de travail de 5.50 à 4.50 fr. On travaillait généralement aux pièces, on faisait des heures supplémentaires, enfin on travaillait le dimanche.
Aujourd'hui. après deux mois de résistance, nous avons obtenu en principe dans deux spécialités de notre industrie, la cheminée et le meuble, les résultats suivants :
1° Suppression des heures supplémentaires et du travail du dimanche.
2° Généralisation du travail à la journée.
3° Augmentation de 1 fr. par jour pour les marbriers et 1. 25 fr. pour les polisseurs.
Le nombre des dissidents à la caisse générale a été excessivement minime et déjà nombre de ceux qui avaient refusé leur concours dans les deux premières grèves se font inscrire pour la défense des intérêts des marbriers de la pendule.
Vous remarquerez, citoyens, que je ne vous ai donné aucun détail sur les motifs qui nous ont déterminé à réclamer la réduction des heures de travail ; ils ont été trop sagement étudiés l'année dernière au dernier congrès de Bruxelles, et trop bien compris par la totalité du monde entier, pour qu'il me soit nécessaire de m'y arrêter.
Je me contenterai donc de résumer la prolongation du temps employé chaque jour au travail par ces quatre points :
1° Antagonisme continuel entre tous les ouvriers cherchant à accaparer le travail.
2° Abondance de besogne pour les uns, et chômage pour le plus grand nombre.
3° Misère pour tous, inquiétude constante pour la satisfaction des besoins les plus impérieux, facilitant les moyens d'exploiter l'homme par le Capital.
4° Servitude corporelle et morale et ignorance complète des travailleurs, privés du temps nécessaire pour s'instruire et vivre en famille.
Il ne nous reste plus qu'à nous occuper de la 3me spécialité de notre profession, c'est-à-dire des marbriers-penduliers ; ici se présentent de nouvelles difficultés. La lecture des résolutions prises dans la dernière séance du syndicat des marbriers vous fera comprendre plus facilement que la question que nous avons à résoudre est d'un intérêt universel et qu'elle n'a pas encore été traitée dans les congrès ouvriers.
Aux Marbriers de Paris.
Citoyens.
La chambre syndicale des ouvriers marbriers de Paris, appelée à discuter sur les réclamations des ouvriers marbriers-penduliers, propose à l'assemblée générale d'adopter les résolutions suivantes :
Considérant que le plus grand nombre des ouvriers polisseurs de pendules travaillent chez eux à façon et que beaucoup de femmes sont employées chez elles à cette besogne ;
Considérant qu'il est matériellement impossible quant à présent, de contraindre patrons et ouvriers à supprimer le travail en chambre et à le remplacer instantanément par le travail à la journée dans les ateliers ;
Considérant, que cela même fût-il possible, ce serait priver injustement les femmes des ressources d'un métier qu'elles professent depuis longtemps ;
Considérant que la question du travail à façon est d'une grande importance et présente des difficultés sérieuses intéressant une foule de professions qui occupent beaucoup de façonniers ;
Considérant que les ouvriers façonniers ne peuvent être soumis à la surveillance fraternelle exigée pour la réussite des revendications collectives, puisqu'ils travaillent chez eux en toute liberté et que souvent ils fabriquent à leur compte des objets qu'ils vont offrir et vendre au prix qu'ils leur convient.
Considérant que la rentrée des ouvriers à façon dans les ateliers ne pourra s'opérer qu'à la double condition que la solidarité sera assez étroitement établie entre eux pour qu'ils renoncent volontairement à leur mode de travail et que les patrons disposeront leurs ateliers pour les y recevoir.
Considérant que ces deux conditions sont loin d'être établies et qu'il n'est pas prouvé que la rentrée dans les ateliers d'un grand nombre d'ouvriers qui travaillent en liberté chez eux soit complètement indispensable pour assurer la solidarité générale des travailleurs.
Considérant qu'il est du devoir de la chambre syndicale de n'abandonner aucune fraction des ouvriers qui ont concouru à la défense de l'intérêt commun, que l'assemblée générale du 22 août a décidé la mise à l'étude de la suppression du travail à façon de la marbrerie.
Considérant en outre qu'un petit nombre de polisseurs est employé aujourd'hui dans les ateliers.
Par ces motifs et d'autres à développer :
La chambre syndicale déclare, que quant à présent la suppression du travail à façon et la rentrée dans les ateliers sont impossibles et qu'il serait inopportun et tout-à-fait contraire aux intérêts de la collectivité d'entrer à ce sujet en négociations avec les patrons.
La Chambre décide qu'une enquête est ouverte dès aujourd'hui pour l'étude des moyens à employer pour établir la solidarité et d'organiser le controle du travail des ouvriers et ouvrières à la façon de la marbrerie. Elle invite à cet effet les ouvriers des autres professions à l'imiter et à lui fournir tous les renseignements à la solution de cette question.
La Chambre décide en outre que le salaire des ouvriers marbriers et polisseurs en pendules n'étant pas en rapport avec leurs besoins essentiels, il y a lieu de consulter l'assemblée générale pour savoir s'il est urgent de prendre toutes mesures immédiates pour obtenir l'augmentation de salaire accordée par les patrons des deux autres parties de l'industrie de la marbrerie de Paris. Ces résolutions ont été adoptées à l'unanimité.
Citoyens,
Pardonnez moi, si j'ai abusé de vos instants pour vous occuper de nos intérêts particuliers, mais j'ai cru et je crois encore que jamais occasion plus belle ne peut être offerte à un groupe, d'exposer les embarras de sa situation devant une assemblée de travailleurs plus compétente.
Le succès de notre entreprise dépend du concours de la solidarité internationale. C'est ici que ses représentants, sont réunis ; c'est ici que je dois faire appel à nos frères de la Belgique. C'est aux marbriers belges que je dois dire nous avons vaincu l'exploitation à Paris par l'union, ne soyez pas les instruments qui doivent servir à détruire ce que nous avons élevé.
L'homme isolé dans la société est vaincu, le peuple isolé dans l'humanité est un peuple mort.
Vous connaissez la puissance du capital. Vous savez toutes les ressources productives de la Belgique en matières de marbrerie, vous savez que les ouvriers belges sont mal payés, que les moyens de transport sont faciles, que dans bien des cas enfin nos patrons pourraient chercher à revenir sur les concessions qu'ils nous ont faites s'ils peuvent tirer leurs produits ou leurs ouvriers de la Belgique.
Les misères causées par la concurrence commerciale sont incommensurables, les larmes du travailleur pourraient seules en faire comprendre la profondeur.
C'est donc à vous, marbriers nos frères, vous qui pouvez en liberté adhérer à la société internationale, de revendiquer un salaire correspondant au nôtre, afin de mettre à néant les tentatives cupides des riches exploiteurs : les marbriers français.
Notre profession, en me choisissant. a voulu prouver que l'esprit de nationalité avait disparu puisqu'elle a tenu à se faire représenter au Congrès par un étranger qu'elle avait déjà choisi comme président de son syndicat.
Pour moi, citoyens, ma tâche est terminée. Je n'ai pas l'habitude de la parole et je viens ici chercher la lumière : mais ce que j'ai à cœur de vous dire, c'est que notre profession a les yeux fixés sur vous et qu'elle attend avec anxiété les résolutions du Congrès.
Si la question pratique m'a été dévolue, c'est qu'elle comptait sur mes collégues pour l'étude des questions d'économie sociale.
Jamais les marbriers n'ont cru que la solidarité n'avait pour but que l'élévation du salaire et pour moyen que les grèves ; ils savent et ils vont tenter de l'éprouver que l'association des efforts productifs peut seule nous amener à l'émancipation en assurant à chacun la juste rétribution de ses labeurs.
Je terminerai donc en vous disant en leur nom, travailleurs délégués de tous les pays, si les ouvriers français ne peuvent combattre ostensiblement dans vos rangs, pour la révendication de toutes les libertés sociales et politiques, ils sont de cœur avec vous.
Ils ont confiance et espoir dans l'entreprise gigantesque de la Société internationale des travailleurs, et une admiration sans borne pour le courage et le dévouement de ceux qui soutiennent son drapeau malgré tous les efforts de l'oppression.
Ils comptent enfin sur la solidarité des travailleurs du monde entier pour opérer la transformation sociale sans révolution brutale.
Séance publique du matin, 9 septembre
Varlin prend la parole pour compléter ce qu'a dit Murat sur l'Internationale de Paris. Il fait ressortir combien la dissolution violente du bureau de Paris a produit d'heureux effets au point de vue de la propagande en faveur de l'Internationale. Beaucoup de travailleurs ne s'étaient jamais occupés de notre association avant la condamnation : ils sont venus, dès ce moment, demander à adhérer, si cela était encore possible. Pour tous les ouvriers, l'association continuait d'exister : son idée se répandait et la perpétuait dans les masses, aussi bien qu'aux yeux de la bourgeoisie inquiète. Tous les membres du bureau de Paris ont fait ce qu'ils ont pu pour répandre les principes, en affirmant la solidarité internationale ; partout ils ont cherché, malgré les entraves, à créer des liens entre toutes les sociétés ouvrières ; et quand les travailleurs venaient s'adresser à eux, ce n'était plus, il est vrai, le bureau de Paris, supprimé de par la loi, qui prenait leur cause en main, mais les anciens membres du dit bureau.
Deux sociétés d'études se sont fondées : Le Cercle d'études sociales, et Les Travailleurs-Unis, toutes deux viennent d'envoyer leur adhésion à l'Internationale.
Il raconte les efforts des sociétés corporatives pour seconder le mouvement provoqué par l'Internationale, et dans l'intention bien arrêtée d'arriver à obtenir une adhésion directe. Déjà la société des lithographes a voté son adhésion : la société des relieurs qu'il représente n'est donc plus la seule affiliée en bloc.
Il est plus que probable, ajoute-t-il, qu'au retour de Bâle, les délégués entraîneront les autres corporations à faire de même ; il dit en terminant que l'Association internationale n'est pas morte à Paris ; qu'au contraire elle y est plus vivace que jamais.
Neumayer de Vienne, Autriche, rend compte du mouvement ouvrier chez cette nation, et dit que si le socialisme a eu du mal à se produire en Autriche, cela tient au gouvernement qui fait la guerre à toutes les manifestations de ce genre. L'origine du mouvement a été une petite brochure publiée à Berlin et qui a fait beaucoup de bruit parmi les ouvriers autrichiens.
A dater de cette publication, les sociétés ouvrières ont commencé à se former en Autriche et elles n'ont pas tardé à arriver à la conclusion que la question du travail peut seulement être résolue internationalement. Toutes les sociétés ouvrières de Vienne arborent le drapeau rouge, et leurs adversaires les appellent les frères rouges. Sous les circonstances actuelles, ils ne peuvent entrer officiellement dans l'Internationale, mais ils espèrent bientôt être assez forts pour pouvoir s'affilier à la barbe du gouvernement.
Les populations slaves qui font partie de l'Autriche, semblent être absorbées dans leurs questions de race et de nationalités. L'orateur invite Bakounine à employer l'influence dont il dispose pour inviter les ouvriers slaves à prendre part au mouvement socialiste.
Bakounine répond qu'il est heureux d'entendre ce que vient de dire Neumayer. Il dit qu'il emploiera sa modeste influence, pour engager non-seulement les Tchèques, mais aussi pour entraîner tout le panslavisme qui subit le joug du César russe, à venir adhérer aux principes de la grande fédération internationale ouvrière.
Ces paroles sont couvertes d'applaudissements.
Floquet lit le rapport suivant :
Rapport de la section du Locle
Je ne pourrai présenter qu'un rapport très-court et nécessairement imparfait. Durant cette année, la section du Locle a repris une nouvelle énergie. Nous avons groupé autour de la Section centrale différents corps de métier, et aux termes du Règlement fédéral romand, nous avons constitué un comité fédéral local, chargé de relier entre elles les sociétés locales et de communiquer avec le comité fédéral romand qui siége à Genève, ainsi qu'avec les autres sections. Nous avons en outre créé une caisse de résistance, qui a commencé à fonctionner lors des dernières grèves.
Notre comité local, d'accord avec les sections de la Chaux-de-Fonds et du district de Courtelary (Jura bernois) a voulu suivre l'exemple de nos amis belges ; nous avons organisé des meetings, qui ont produit déjà quelques bons résultats. Dans ces meetings, nous avons rompu une fois pour toutes avec la politique bourgeoise et nationale que prônent en Suisse certains faux socialistes, et qui menace, si l'on n'y prend garde, de devenir chez nous un véritable danger pour l'Internationale, que des ambitieux cherchent à détourner de son véritable but pour l'exploiter dans des intérêts politiques et gouvernementaux. Nous ne croyons pas à l'efficacité des réformes constitutionnelles pour résoudre le problème social ; aussi ne nous associerons-nous pas à quelques socialistes de la Suisse allemande, qui présentent la législation directe par le peuple comme la panacée universelle. Hostiles à l'État et au gouvernement, les baptisat-on des noms d'État socialiste et de gouvernement populaire, nous, nous ne voyons de salut que dans l'anarchie par la révolution.
Vous avez appris par les journaux la manière dont a été conduite la grève des graveurs et des guillocheurs. Les patrons avaient répandu le bruit que les ouvriers avaient déclaré la grève pour se mettre en ribotte ; la conduite exemplaire des ouvriers a démenti cette calomnie ; et grâce à l'appui de nos frères du dehors, de Genève en particulier, après 17 jours de lutte, les patrons ont dû accepter les conditions qu'ils avaient d'abord repoussées Tout fait croire que les choses n'en demeureront pas là, et que la grève des graveurs et des guillocheurs n'a été que le début d'une agitation dont l'Internationale profite.
Nous devons rappeler aussi que notre caisse de crédit mutuel, fondée en 1866, fonctionne toujours très bien.
Locle, le 4 septembre 1869.
Applegarth, délégué des charpentiers de Londres, a la parole pour donner connaissance des travaux des Trades-Unions.
Quoique l'Angleterre, dit-il, ne possède pas encore toutes les libertés nécessaires au développement et à l'émancipation sociale des masses, les ouvriers font cependant tout ce qu'ils peuvent pour tirer le parti possible des libertés existantes. Faisant l'historique de la société dont il est secrétaire, il dit que depuis sa fondation, en 1860, elle a distribué à ses sociétaires malades ou sans ouvrage une somme de 750,000 francs ; et qu'en outre de cela, elle possède en caisse une somme de 425,000 fr. déposés à la banque d'Angleterre.
Beaucoup de sociétés sont en même temps sociétés de résistance et de secours mutuels. Elles accordent des secours à l'ouvrier que l'âge ou un accident empêchent de travailler. Les unes donnent 10 francs par semaine ; les autres une somme, une fois donnée, qui va jusqu'à 2500 francs.
Il dit que c'est à l'insistance des sociétés ouvrières organisées que l'on doit l'enquête faite sur les classes ouvrières en Angleterre, et que c'est depuis cette enquête que les lois anglaises permettent aux sociétaires qui ont été volés par leurs secrétaires, de poursuivre ceux-ci devant la justice.
Ainsi le gouvernement qui avait commencé cette enquête, dans le but de nuire aux sociétés ouvrières, a dû finir par les reconnaître. C'est qu'elles comptent 800,000 membres, et bien que privées du droit de vote, elles n'en exercent pas moins une forte pression sur le gouvernement ; et, s'il se montrait récalcitrant, elles pourraient bien, d'ici à quelque temps, l'inviter à leur céder la place.
Autrefois les sociétés ouvrières, en Angleterre, étaient méprisées par toutes les autres classes ; mais aujourd'hui il n'en est plus de même : les libéraux, les jeunes lords eux-mêmes les flattent et les sollicitent, et l'écueil à éviter est maintenant précisément de céder à ces sollicitations.
Il rappelle la part que les ouvriers anglais ont prise au dernier mouvement de la Réforme électorale, et il signale la Labor representative league (Ligue de la Représentation du Travail) dont les efforts doivent tendre à envoyer des ouvriers anglais au Parlement.
Il termine en s'offrant à donner à tous les ouvriers de sa profession des détails sur l'organisation de sa société. Il signale l'avantage qu'il y aurait à établir des rapports suivis entre les sociétés d'une même corporation, et il déclare que les ouvriers anglais sont prêts à entrer en relations avec leurs confrères du reste de l'Europe. Toute rivalité nationale doit être effacée ; et l'on ne doit plus voir partout que des travailleurs se tendant la main.
La séance est levée à 7 heures.
Séance publique du jeudi après-midi, 9 septembre
La séance est ouverte à deux heures sous la présidence de Jung.
La Commission chargée de dépouiller la correspondance, fait son rapport sur les lettres reçues dans la journée du 8 septembre.
Elle a reçu : Des télégrammes d'un meeting d'ouvriers tenu à Wienerneustadt, et de démocrates socialistes de Reichenberg, en Bohême, promettant leur coopération dans le grand œuvre de la régénération sociale.
Des lettres des imprimeurs sur étoffe de Neuville-sur-Saône, déclarant leur adhésion sans réserves à l'Internationale ; d'un groupe de socialistes Incorrigibles, exprimant le regret que les persécutions policières et judiciaires les aient empêché d'envoyer un délégué au Congrès ; du Conseil exécutif du parti social-démocratique allemand, envoyant un salut fraternel et de bons souhaits ; de neuf membres de l'Union sociale démocratique de Brunswick, de la Société sociale-démocratique de Wolfenbüttel, envoyant des souhaits au Congrès.
L'ordre du jour amène la question de la propriété foncière. De Paepe et Rittinghausen sont les rapporteurs de la commission.
Voici les résolutions proposées par la Commission de la propriété foncière :
1° Le Congrès déclare que la société a le droit d'abolir la propriété individuelle du sol et de faire entrer le sol à la communauté.
2° Il déclare encore qu'il y a NÉCESSITÉ de faire entrer le sol à la propriété collective.
Quant à la manière dont la société devrait organiser le travail agricole, deux opinions se sont produites devant la commission.
La majorité est d'avis que le sol doit être cultivé et exploité par les communes solidarisées. Elle est composée de Becker, Colin, Rittinghausen, Janash, Lessner, Lucraft, Sentinion, Varlin.
La minorité pense que la société devra accorder l'occupation de la terre, soit aux agriculteurs individuels, soit de préférence à des associations agricoles qui paycraient la rente à la collectivité. Elle est composée de Piéton, Langlois, Murat, Creusot, De Paepe. Hess demande la confirmation pure et simple des résolutions du congrès de Bruxelles.
Rittinghausen, avant de prendre la parole sur la question elle-même, annonce qu'il y a eu un malentendu entre De Paepe et lui, il a cru que De Paepe aurait un rapport de minorité écrit, et quant à lui, il en a préparé un au nom de la majorité.
L'assemblée déclare qu'elle n'acceptera pas le rapport, comme venant de la majorité, mais que Rittinghausen peut le présenter en son nom.
Deux propositions sont présentées : la première soutenue par ECCARIUS, demande qu'avant tout, on entende les orateurs qui, l'année dernière, déclaraient au Congrès de Bruxelles, que le temps leur avait manqué pour développer tout ce qu'ils avaient à dire ; la seconde de SPIER, qu'on lise les rapports présentés par les sections avant d'entrer en discussion.
Cette dernière proposition est adoptée.
Rittinghausen lit son rapport ; Richard, celui de la section lyonnaise ; De Paepe celui de Bruxelles ; Aubry, celui de Rouen ; et Heng, celui de Genève, (Ces rapports seront publiés à la suite de la discussion).
La discussion est ouverte.
Chemalé, de Paris. Les 10 minutes qui me sont accordées par le règlement ne suffiraient pas même à lire les notes que j'ai relevées sur les rapports qui vous ont été présentés.
J'aborde donc immédiatement la discussion. Vous demandez que le travailleur soit propriétaire de son outillage, c'est-à-dire qu'il puisse, sous remboursement des matières premières, jouir seul des produits de son travail.
Or la propriété individuelle permet, dit-on, de prélever plus que le travail effectué. Avez-vous donc essayé de supprimer par l'impôt, la rente ? Avez-vous à nous apporter des exemples de l'application de vos principes collectivistes. Allez-vous nous ramener à l'a priori, aux conceptions tout d'une pièce. La propriété repose sur le privilége : faites-le disparaître. Le travail seul détermine la valeur : organisez l'échange. Que vous faut-il ? des garanties contre le possesseur de la terre (instrument privilégié parce qu'il est limité) prenez-les, mais qu'il ne vous soit jamais permis de venir, sur une question comme cette-là, conclure sans études préalables.
L'ouvrier est esclave du possesseur de l'outillage ; le cultivateur en sera-t-il moins esclave parce qu'il dépendra de la collectivité ?
Notre devise est celle-ci : l'outillage à celui qui le met en œuvre ; la matière première à celui qui la transforme et lui donne la valeur. Et le cultivateur serait seul exclu de ce principe ? Nous voulons réaliser une société où, par la réciprocité des services et la mutualité des garanties, l'égalité résulte de la pratique de la liberté. Que vous faut-il de plus ?
Stepney s'en rapporte aux conclusions du Congrès de Bruxelles. La science collective a toujours été supérieure à la science individuelle, et les intérêts de l'individu doivent disparaître devant les intérêts de la communauté. Pour montrer que l'individualisme n'est pas inhérent à la nature de l'homme, il cite un exemple de collectivisme fourni par de pauvres indiens. Dans le Wisconsin, il a vu un établissement, fondé par des missionnaires, et où travaillaient mille indiens de la tribu de Onéida. On avait donné à chacun un lot de terre ; mais au lieu de faire de la culture individuelle, ils préférèrent unir leurs efforts dans une culture commune. Et pour montrer qu'ils avaient agi de leur propre idée, il ajoute, preuve de ténacité, que, en huit ans, cinq d'entre eux seulement se sont laissé convertir au christianisme.
Goegg. La propriété du sol n'appartient qu'à la société entière, et non à un individu. Primitivement des individus s'en emparèrent, et avec l'épée, ils firent des esclaves qui travaillèrent le sol pour eux. De là vint l'inégalité ; d'un côté l'exploiteur, de l'autre le travailleur. Par suite de la civilisation, l'esclavage fut reconnu comme une injustice, et l'on introduisit le servage, tout aussi injuste. Aujourd'hui, le salariat et le patronat doivent être abolis, et cette abolition conduit à la propriété collective du sol et à l'abolition du droit d'héritage. Reste l'organisation de la chose : c'est l'affaire du peuple, et c'est par la législation directe qu'il pourra y arriver.
Lucraft. Si le congrès de Bâle veut arriver à quelque résolution tendant au bien de la société, il faut qu'il étudie la réorganisation de la société. Si nous ne nous trouvons rassemblés que pour raccommoder d'une manière plus ou moins parfaite les différents systèmes actuels, nous ne ferons rien de bon.
Dans mon opinion, quels que soient les changements auxquels la société pourrait arriver par la réduction des heures de travail ou par l'élévation du prix des salaires, rien ne sera durable, permanent, si la terre reste propriété de l'individu. Je suis donc partisan de la propriété collective du sel, et quant à la manière dont la société devrait organiser le travail agricole, je rejette l'idée de le voir partagé entre les particuliers, mais je demande que ce soit l'Etat qui en soit chargé. J'ai vu, en traversant la France, de grandes étendues de terrain bien cultivés, et, à côté de cela, un petit enclos où une seule vache paissait, gardée par un enfant, et je me suis demandé si cette séparation en petites parcelles était bonne au point de vue de l'agriculture, ou au point de vue du bien-être matériel de l'individu, ou encore au point de vue de l'individu.
Que la terre devienne la propriété de l'État, et nous rentrons aussitôt en possession de la matière première, de toute la richesse qui ne demandera plus que notre travail pour nous donner pleinement le nécessaire. Que la culture de cette terre, soit dirigée par un Parlement, par le Conseil de la nation, et les hommes intelligents s'appliqueront à perfectionner les machines agricoles, au lieu d'inventer des armes pour la destruction de leurs semblables. Pour cela, avant tout, il faut que la classe ouvrière s'empare du pouvoir politique, qu'elle transforme le Parlement en un Parlement d'ouvriers, qui devienne le Conseil central de la Nation, nommant un ministre de l'agriculture et d'autres hommes chargés de surveiller cette culture des terres.
Jusqu'à présent l'État s'est borné à organiser les moyens de détruire la vie humaine ; il est grand temps qu'il songe à assurer la vie et le bonheur de tous.
La séance est levée à 6 heures.
Séance publique du matin, 10 septembre
La séance est ouverte à 9 heures et demie.
L'appel nominal constate 7 absents et 2 malades.
L'ordre du jour appelle la suite de la discussion sur la Propriété foncière.
Tolain. Citoyens, dit-il, dix minutes ne permettent pas de répondre à tous les arguments exposés dans le volumineux rapport du citoyen De Paepe ; je vais donc droit au cœur de la ques ion, et pour commencer, une déclaration : je ne crois pas que nous ayons le droit de décider la collectivité du sol en l'absence des représentants de l'agriculture.
Vous m'accorderez que la société se compose d'individus, que la collectivité est un être abstrait, quelque chose qui ne ressemble pas à l'homme, quelque chose qu'on nous impose, qui est inconnu et qu'il faut cependant accepter. L'individu, au contraire, existe ; il s'affirme dans toutes les branches de l'activité humaine ; il suffit de l'envisager à ces trois points de vue : la religion, la politique et l'économie, pour sc persuader que de toutes les tendances, celles qui sont fausses sont seulement celles qui sont contraires à la manifestation de l'individu ; et partout vous reconnaîtrez ce désir de chaque homme d'être son propre roi : un être libre et indépendant.
Quand l'homme a fourni sa part de contribution pour l'organisation des services publics, lorsqu'il a satisfait les garanties qu'exige de lui la société, je nie à la collectivité le droit de porter la main sur le produit de son travail ; c'est là une question de liberté humaine.
Passant ensuite à la propriété elle-même, l'orateur reproche à ses adversaires de prendre l'effet pour la cause en attribuant au droit de posséder le motif des misères de l'humanité. Il faut la voir au point de vue de la suppression des baux, loyers, etc., remplacés par le contrat de vente et le crédit réorganisé. Demandons-nous maintenant si, comme intelligence, la collectivité est supérieure ou inférieure à l'individu. Eh bien ! par qui ont été réalisés tous ces grands progrès dont s'enorgueillit l'humanité, sinon par des individus qui, par leur savoir et leur habileté, se sont élevés au-dessus de la collectivité, qui souvent les poursuivait de ses cris et de ses sarcasmes. Colomb, Stephenson, Galilée et beaucoup d'autres sont autant de preuves que les efforts de l'individu sont supérieurs aux efforts de la collectivité.
La collectivité a encore cet autre danger, qu'elle nuit à cette division du travail qui est un premier élément de prospérité. La question de la propriété est du domaine de la science, qui seule peut la résoudre. Tous nos votes n'y feront rien.
Enfin, citoyens, parmi tous les systèmes que nous recommande le collectivisme, il n'en est pas un qui se soit affranchi de l'organisation hiérarchique et autoritaire. Et tant que ces systêmes ne concorderont pas avec la liberté et avec l'égalité, je resterai partisan de la propriété individuelle et terrienne. En terminant l'orateur pose les conclusions qui suivent :
« Considérant que la collectivité ne peut avoir de droits qui portent atteinte aux droits naturels des individus qui la composent ;
» Que par conséquent les droits collectifs ne peuvent être que des droits de garantie mutuelle qui assurent à chacun le libre exercice de ses facultés ;
» Que ces droits sont inhérents à l'homme lui-même et qu'ils sont égaux pour tous ;
Que sous peine de tout livrer à une réglementation arbitraire ayant pour point de départ, soit une idée abstraite prise en dehors de l'homme et supérieure à l'humanité, soit un sentiment qui n'est pas susceptible de régler et de déterminer les rapports sociaux d'une manière juridique, il faut reconnaître que l'homme a le droit de s'approprier la totalité de son produit ;
» Qu'en plus de l'outillage proprement dit, industriel ou agricole, le crédit ou le sol est nécessaire à l'artisan ou à l'agriculteur pour devenir producteur échangiste et maître souverain du produit de son travail, alors qu'il a contribué à toutes les charges sociales ;
» Que le fait de certaines industries qui nécessitent la réunion de plusieurs individus ne change rien au fait de la possession ou propriété libre individuelle ;
» Le Congrès déclare que pour réaliser l'émancipation des travailleurs, il faut transformer les baux de fermages, etc., en un mot tous les contrats de location en contrats de vente.
» Qu'alors la propriété, étant continuellement en circulation, cesse d'être abusive par ce fait même ; que, par conséquent, dans l'agriculture comme dans l'industrie, les travailleurs se grouperont, comme et quand ils le jugeront convenable, sous la garantie d'un contrat librement conclu, sauvegardant la liberté des individus et des groupes.»
Richard répondant à Tolain et à Chemalé, dit qu'il se prononce contre le communisme autoritaire et centralisateur, mais il dit aux individualistes qu'ils sont tout aussi métaphysiciens que les collectivistes, puisqu'ils se prononcent aussi pour un systême qui n'a point été expérimenté. Il veut aussi que les travailleurs possèdent leur instrument de travail, mais pour lui la terre est l'instrument de travail de la société tout entière, aussi bien que la richesse sociale acquise par les générations passées. Il ne reconnaît à personne le droit d'aliéner le produit collectif de la nature et des générations passées. Il veut que chacun puisse disposer du fruit de son travail, tant qu'il peut le faire, c'est-à-dire, tant qu'il est vivant. Pour lui, c'est le droit individuel qui doit être assis sur le droit social.
Il reproche aux individualistes d'avoir passé à côté de ses arguments principaux qui sont que les individualistes ont une conception très-insuffisante, très-illogique de l'idée de justice, attendu qu'ils ne savent comment relier le droit social et le droit individuel ; qu'ensuite ils n'ont que le crédit pour remédier aux inconvénients de l'inégalité des partages, de l'inégalité du point de départ. Or, crédit et débit sont termes adéquats, et nous ne voulons point d'une société de débiteurs et de créanciers : la liberté individuelle que l'on aurait alors, ce serait la négation même de la liberté ; l'émulation serait la guerre sociale.
En sauvegardant le droit social par la propriété collective et l'abolition de l'hérédité, en faisant de ce droit la base du contrat mutuel économique, la liberté et l'émulation subsisteront toujours, mais elles apparaîtront purifiées au creuset de la logique et de la justice, et nous n'avons plus rien à craindre pour l'égalité.
Langlois présente d'abord des conclusions écrites dont voici le texte :
« Relativement à la propriété foncière, le Congrès fait les déclarations suivantes :
» La terre en tant qu'elle n'est pas un produit de l'industrie humaine, appartient indistinctement à tous, et en droit elle n'a jamais cessé de leur appartenir.
» Les parties de ce domaine commun, de cette propriété commune et inaliénable n'ont pu être concédées à quelques-uns que sous certaines conditions.
» Ces conventions, qui, l'histoire est là pour le démontrer, ont été souvent modifiées, le seront encore, et elles devront l'être dans chaque nation dès qu'elles y auront été reconnues contraires à la justice et à l'intérêt général.
Ces déclarations de principes une fois faites, le Congrès poserait ainsi la question pratique :
« Quelles sont, non pas dans un avenir éloigné sur lequel nous ne pouvons avoir que des idées fort vagues, mais dans l'époque actuelle, dès demain, les conditions nouvelles ou les conditions anciennes modifiées, auxquelles, en bonne justice, les parties du domaine commun doivent être concédées ?
» Tout ce qui sort de cette question de politique ou de législation immédiate peut sans doute intéresser le philosophe ou le rêveur ; mais le Congrès, qui poursuit l'affranchissement des travailleurs dans le siècle actuel et non pas seulement dans les siècles futurs, ne saurait perdre son temps à s'y arrêter.
» Le Congrès déclare que tout en concédant à quelques-uns (individus ou groupes formés) le droit de cultiver, à l'exception de tous autres, une partie du domaine commun, la société ne saurait leur abandonner aucun droit sur la rente foncière ; il déclare, en d'autres termes, que cette rente appartient tout entière à la collectivité, soit que, par les progrès de la population, elle résulte de l'élévation du prix des produits agricoles, soit qu'elle résulte des travaux de toute sorte exécutés par le concours de tous.
» Si le cultivateur a un droit, ce ne peut être que sur la plusvalue essentiellement temporaire, toujours menacée d'annulation par la libre concurrence, que son intelligente initiative peut avoir créée sur sa concession, en y réalisant, avant ses concurrents, une amélioration quelconque.
» Le Congrès pense que le jour où les droits de la collectivité et ceux des agriculteurs auront été nettement distingués et pratiquement garantis, le droit d'expropriation pour cause d'utilité publique, l'organisation du crédit gratuit, tant à longue qu'à courte échéance, suffirait pour empêcher toute exploitation abusive, assurer la réalisation de l'égalité entre les travailleurs agricoles, de légal échange entre ces travailleurs et les travailleurs manufacturiers, et réduire à néant les prétendus droits qui rendent aujourd'hui possible l'oisiveté des propriétaires fonciers. »
Ces conclusions présentées, Langlois s'efforce de convaincre le Congrès des dangers que court le socialisme en s'aliénant les habitants des campagnes, qui seront tous contre l'Internationale, si l'on maintient les décisions prises à Bruxelles, en dehors d'eux et de leurs représentants. Nous verrons encore une fois, comme en 1848, les travailleurs des campagnes se lever en masses contre les travailleurs des manufactures et détruire complètement les résultats obtenus par ces derniers.
Langlois, exprime la crainte que malgré leur intention, ceux qui prétendent ne prêcher que le communisme libéral ne soient entraînés par la logique et la force même des choses vers le communisme autoritaire. Car la logique extrême, c'est le système du citoyen Lucraft. C'est l'Etat pour propriétaire collectif du sol, faisant travailler par force, enrégimentant les ouvriers par escouades, sous la conduite d'ingénieurs, de contre-maîtres, instituant une forte hiérarchie du travail, en un mot, faisant travailler en règle. Ce résultat est-il si enviable qu'il faille pour l'obtenir sacrifier la liberté d'allure de chacun et la vraie égalité qui seule puisse exister entre les hommes ?
L'orateur regrette de ne pouvoir, faute de temps, exposer tous les arguments qu'il y aurait à produire à l'appui de sa thèse.
Bruhin dit que la terre n'est pas une création de l'humanité, mais bien les lois qui régissent la terre. A chaque époque de l'histoire, l'État, comme pouvoir organisé de la société, a fait des lois en rapport avec les besoins de la société. A l'état sauvage, l'humanité a erré, suivant son caprice. Dans la suite des temps, certaines limites ont été fixées, dans lesquelles les différentes tribus ont commencé à cultiver le sol, soit en commun, soit en le divisant en lots temporaires. Puis sont venues les guerres et les conquêtes qui ont dépouillé des hommes de leur terre et les ont fait esclaves. Dans l'ancienne Rome, une poignée d'hommes s'est graduellement emparée du sol. L'état féodal l'a distribué, par un systême hiérarchique, entre les seigneurs, les hommes libres et les serfs. L'État moderne a défait les liens qui attachaient le seigneur et le serf, et a fait de la terre une marchandise d'un débit assuré. L'agriculture sur une large échelle, rendant plus que la petite culture, a fait pour le petit fermier ce que la grande industrie a fait pour le petit industriel. La conséquence en est que la possession du sol se concentre de plus en plus dans les mains d'un petit nombre ; de là, la nécessité de procéder à de nouveaux arrangements. Le salut du peuple est la loi suprême, et si la propriété individuelle est incompatible avec les besoins de la population, elle doit être abolie, mais à une seule condition, c'est que cette mesure doit être l'expression de la volonté du peuple librement exprimée et que les possesseurs présents doivent être indemnisés.
Bakounine dit que l'absence de délégués agricoles n'est pas une raison pour contester au congrès le droit de prendre une décision sur la question de la propriété. Le Congrès n'est qu'une minorité, mais à toutes les époques historiques, ce sont des minorités qui ont représenté les intérêts de toute l'humanité. En 1789, la minorité de la classe moyenne a représenté les intérêts de la France et du monde ; elle a amené le règne de la classe moyenne. Au nom du prolétariat, Babœuf et ses amis ont protesté contre la domination du capital. Nous n'en sommes que les continuateurs ; notre minorité, qui sera bientôt une majorité, représente toute la population ouvrière de l'Europe.
Contrairement à ce qui a été dit, la collectivité est la base de l'individu. C'est la société qui forme les individus ; des hommes isolés n'auraient pas appris à parler, à penser. Les hommes de génie, les Galilée, les Newton, etc., n'auraient rien inventé, ni rien découvert, sans les acquisitions des générations précédentes. Il y a quelqu'un qui a plus d'esprit que Voltaire, c'est tout le monde. Le plus grand génie, s'il avait vécu dans un désert depuis l'âge de 5 ans, n'aurait rien produit du tout. La propriété privée n'a jamais été et n'est encore que l'appropriation individuelle du travail de la collectivité. Il est pour la propriété collective du sol, en particulier, et, en général, pour la richesse collective au moyen d'une liquidation sociale. Par liquidation sociale, il entend l'abolition de l'état politique et juridique, qui est la sanction et la garantie au moyen desquelles un petit nombre d'hommes s'approprient les produits du travail de tous les autres. Tout travail productif est avant tout un travail social : la production n'étant possible que par la combinaison du travail des générations passées et de la génération présente, il n'y a jamais eu de travail qui puisse s'appeler travail individuel. Il votera les propositions de la majorité de la commission, d'autant plus volontiers que la solidarisation des communes implique une réorganisation sociale de fond en comble, tandis que les propositions de la minorité présupposent un État.
L'orateur demande la destruction de tous les États nationaux et territoriaux, et sur leurs ruines, la construction de l'Etat international de millions de travailleurs, Etat que le rôle de l'Internationale sera de constituer.
En ce moment le Président annonce l'arrivée d'un délégué de la National Labor Union (Union Nationale du Travail) des Etats-Unis. Quelques instants après, il rentre introduisant Cameron, de Chicago. Des applaudissements enthousiastes accueillent son entrée, qui constitue un véritable évènement. C'est que ce délégué représente 800,000 frères d'au-delà l'Atlantique.
Après une interruption de quelques minutes, la discussion continue.
Murat dit qu'il pourrait renoncer à la parole, les arguments de Tolain et de Langlois n'ayant point été entamés. Cependant, il répondra au citoyen Richard qui se prétend plus juste que lui, que sa justice n'est pas celle de Richard ; pour ce dernier, elle est distributive, tirant son origine de la collectivité, qui n'est qu'un idéal qu'on pourrait appeler tout de suite Dieu. La notre, dit-il, est la justice commutative, qui naît et se développe des rapports d'individus à individus, ou d'individus à groupe. Puis, s'adressant au citoyen Bakounine :
<< Vous dites que nous descendons des gorilles ; c'est possible, je n'en sais rien ; mais je doute que la collectivité ait été consultée pour cette transformation. Il est bien évident, et tout le monde est, je crois, d'accord sur ce point, que l'homme, par la science, développe la société, et que la société réagit sur Thomme, et ainsi de suite.
Il termine en disant qu'il considère l'héritage comme sans valeur au point de vue économique contrairement à ce qu'a dit le citoyen Richard. Créez l'égalité des conditions, et l'héritage vous rendra l'égalité. C'est au point de vue de la morale et de la famille que l'héritage est important : sa suppression nous mettrait au niveau des bœufs et nous sommes des hommes.
Lessner considère la question comme tranchée par les résolutions du congrès de Bruxelles, mais il a quelques remarques à faire sur le communisme. Il ne sait pas ce que Chemalé et les autres entendent par ce terme. Par communisme, il entend que tout enfant, à son entrée dans le monde, doit avoir droit à une bonne éducation, et que tout homme, en état de travailler, doit avoir droit aux instruments de travail, de façon qu'il puisse vivre une vie digne d'un être humain. L'individualisme ue peut exister que pour autant qu'il n'est pas nuisible à l'ensemble de la société.
Il en est qui ne veulent pas prendre de résolutions de crainte d'offenser les paysans. Si les paysans ignorent leur propre pos : -tion, il faut les éclairer ; il faut leur montrer que la transformation serait à leur avantage, et que, dès lors, ils n'ont pas à s'y opposer. En Angleterre la grande culture a détruit les petits propriétaires. Il y a cent ans, il y avait 250,000 propriétaires fonciers ; aujourd'hui, ils sont réduits à 30,000, et qui peut dire que les paysans des autres pays n'éprouveront pas le même sort ? La grande culture est infiniment plus profitable que la petite culture ; mais aujourd'hui tous les profits sont détournés de leur route pour entrer dans les poches d'une infime minorité.
Il termine en disant que rien ne doit être entrepris contre la volonté de la majorité du peuple, mais qu'il est du devoir du Congrès de discuter de telles questions, et de prendre des résolutions, pour les porter à la connaissance du peuple et provoquer son adhésion. La science a décidé la question, et l'a décidé en faveur de la propriété collective.
Becker. Avant tout, je me permets d'appeler votre attention sur un malentendu, nuisible à la marche de nos séances. D'après la devise de notre association : « Point de devoirs sans droits, point de droits sans devoirs » beaucoup de membres du Congrès ont compris la décision qui accorde à chacun le droit de parler durant dix minutes, comme si son devoir était de parler durant dix minutes : même un membre a réclamé ses deux minutes, parce qu'il n'avait parlé que huit minutes. De cette manière nous ne voyons pas la fin des discussions.
J'ai aussi une grande erreur à vous signaler. Beaucoup de membres semblent croire que le Congrès a la mission de réglementer en détail la marche et l'état des choses de l'avenir. Mais l'histoire se développe d'après la force des faits et la logique des choses, et elle regarde peu nos décisions, si elles ne sont pas conformes à ces faits et à cette logique ; dans l'histoire il se fait tout ce qui peut se faire. Le Congrès n'a d'autre mission que d'exposer d'une manière claire et précise les principes avec toutes leurs conséquences, et de les faire valoir et réaliser d'après les circonstances. Il est donc pour nous difficile de nous imaginer l'état des choses dans un avenir où la société serait bien organisée ; car nos idées et nos points de vue se ressentent toujours de la société présente au milieu de laquelle nous vivons. Pour ces motifs, j'appuie la proposition du Conseil Général.
Tartaret. Je crois que la société a le droit d'abolir la propriété individuelle ; mais si le principe de la propriété collee tive est admis, il est nécessaire de trouver les moyens d'effectuer cette transformation. Il y a discussion entre ceux qui attaquent la propriété foncière individuelle comme étant le résultat de la conquête, et ceux qui la défendent comme étant le produit de l'intelligence et du travail ; mais il y a une lutte plus violente entre les possesseurs et les non-possesseurs du sol. Cette guerre incessante et meurtrière est un grand obstacle à la conquête des droits politiques. Le but du Congrès est de mettre un terme à cet état de choses, qui est une source d'iniquités et de misères.
Si l'on suivait les avis de Bakounine, la chose serait aisée : il n'y aurait qu'à faire appel au peuple et faire déclarer par un vote du suffrage universel que la possession de la terre est un droit naturel de tous. Mais la propriété privée a encore un si grand pouvoir sur le cœur des hommes, qu'un pareil procédé serait dangereux. Je crois avec Langlois qu'il en résulterait de nouvelles journées de Juin.
Ces essais de liquidation sociale seraient imprudents aujourd'hui chez tous les peuples : Ceux qui vivent en royauté et empire, ou ceux qui vivent en république ; car pour les derniers comme les premiers, la loi consacre les priviléges de la propriété au détriment du plus grand nombre.
On peut faire l'essai d'une théorie dans un pays neuf, conquis ou acheté, avec des hommes dévoués, là où la civilisation n'a pas corrompu les hommes par le principe de la propriété individuelle.
La réforme du droit de propriété est une question internationale.
Tout peut être tenté dans une colonie, mais en Europe, je le répète, on ne peut faire un essai sans couvrir le monde de victimes.
Ce n'est pas la peur qui me fait soulever la question de prendre des moyens pratiques, j'ai le courage de mon opinion.
Je propose, l'heure étant écoulée, d'opérer le rachat de la propriété par les communes ou par l'État, n'importe, par qui doit s'occuper de l'exploitation de la propriété collective, au moyen d'un payement de loyers, portant en eux l'amortissement et le rachat de la propriété ;
Le rachat par annuités au profit de la collectivité ;
Je propose donc d'ajouter aux conclusions du Congrès la résolution suivante :
Le Congrès de l'internationale, en adoptant le principe de la propriété collective, déclare mettre à l'étude constante des Congrès suivants les moyens pratiques d'opérer la liquidation sociale qui doit assurer à tous les citoyens du monde, la jouissance de la partie de la propriété terrienne, nécessaire pour que chacun puisse user en liberté de l'instrument naturel du travail la terre.
Hins. Je commence par bénir la règle des dix minutes qui me permet d'arriver à mon tour : Je tenais d'autant plus à prendre la parole sur cette question, qu'ayant voté l'année dernière dans le sens individualiste, je viens cette année avec un mandat et des opinions collectivistes. Je crois que l'histoire de ma conversion pourra contribuer à élucider la question.
Lorsque la question de la propriété a été remise en discussion à la section bruxelloise, nous nous sommes demandés si les individualistes qui demandaient des garanties pour l'individu et les collectivistes qui demandaient des garanties pour la société ne pourraient se mettre d'accord, si ces deux garanties ne pourraient se concilier dans le même système.
Les deux parties sont d'abord tombées d'accord pour renier tout droit absolu à la liberté individuelle et pour convenir de la nécessité d'une liquidation préalable en présence des injustices énormes qu'offre la propriété actuelle.
Ensuite, au nom de la Justice, nous avons dû déclarer qu'il n'était pas possible qu'avec le même travail deux cultivateurs obtinssent une grande inégalité de produits. La cause de cette inégalité étant la rente, il fut reconnu que la rente devait être prélevée par la collectivité.
Mais une fois la rente prélevée, je reconnus que, sans le savoir, j'étais arrivé à la négation de la propriété individuelle ; que la terre perdait toute valeur échangeable, puisque la valeur d'une terre n'est jamais que la capitalisation de la rente : j'entrais donc dans le collectivisme. Toutefois les collectivistes étaient d'accord pour déclarer que l'individu devait avoir des garanties, et qu'une fois en possession de la terre, l'agriculteur ne pouvait, sans injustice, en être dépossédé.
Restait une question qui devait achever de changer la propriété en possession pure et simple. Jusqu'alors, j'avais maintenu l'héritage des terres, mais la discussion montra que l'on pourrait par là arriver à deux résultats différents et également dangereux : ou bien à un morcellement excessif de la terre, ou bien à la concentration d'une grande étendue de terre dans les mêmes mains, ce qui permettait de réintroduire le prolétariat agricole, la terre n'étant pas illimitée. Cette dernière barrière enlevée, collectivistes et individualistes se trouvèrent d'accord.
Quant aux moyens de réalisation, il n'en est qu'un seul : c'est la force qui doit refouler les empiètements de la force. On aurait tort de croire qu'en 89 les réformes proclamées par l'Assemblée nationale aient été produites par un changement dans les lois ; aux yeux du pouvoir d'alors, les constituants n'étaient que des factieux que l'on subissait, n'osant les chasser, et si les résolutions étaient exécutées, c'était, non parce qu'elles étaient la loi, mais parce que les paysans se chargèrent de les promulguer à coups de fourche, et les citadins, à coups de pique.
Hins termine en disant qu'une fois la liquidation faite, collectivistes et communistes pourront marcher d'accord : les associations ouvrières agricoles pouvant s'étendre à toute une commune, là où les ouvriers agricoles le trouveront bon, les communistes, comme les autres, pourront expérimenter leurs théories, et l'expérience décidera.
L'heure avancée ne permettant pas la continuation de la discussion, celle-ci est remise à la séance suivante.
La séance est levée à midi.
Sixième séance publique du vendredi après-midi, 10 septembre
PRÉSIDENCE DE JUNG.
La séance est ouverte à 2 heures.
L'appel nominal constate 6 absents dont 2 malades.
L'ordre du jour appelle la suite de la discussion relative à la propriété foncière.
Eccarius répond d'abord aux différents orateurs qui ont parlé avant lui : que si, suivant son opinion, le Congrès n'a pas le droit de décider sur la question de la propriété parce que les paysans n'y sont pas représentés, il faudrait de même qu'une société quelconque, pour prendre des décisions sur des questions religieuses, invitât les cardinaux, évêques ou papes, à assister à ses discussions : que dans une discussion sur le crédit ou sur les banques, messieurs les banquiers voulussent bien donner leur opinion ; à Bakounine, qui exprime sa terreur d'un État quelconque, que ses relations avec les français lui ont communiquée sans doute (car il paraît que les travailleurs français ne peuvent jamais penser à l'Etat sans voir apparaître un Napoléon, accompagné d'une foule de canons) il répond que l'Etat peut être réformé par l'arrivée de la classe ouvrière au pouvoir.
Toutes les grandes transformations ont été inaugurées par un changement dans la forme de la propriété foncière. Le systême allodial a été remplacé par le système féodal, et le systême féodal par la propriété privée moderne, et la transformation sociale à laquelle tend le nouvel état de choses sera inaugurée par l'abolition de la propriété foncière individuelle.
Quant aux compensations, cela dépendra des circonstances. Si la transformation se fait pacifiquement, les propriétaires actuels seront indemnisés. Au congrès de Birmingham, on fixait cette compensation à 40 livres (mille francs) par acre (40 ares). Si les propriétaires d'esclaves s'étaient soumis, lors de l'élection de Lincoln, ils auraient reçu une compensation pour leurs esclaves. Leur résistance a conduit à l'abolition de l'esclavage, sans compensation, et le Congrès a aboli l'esclavage en l'absence des propriétaires d'esclaves. Pour conclure, il se contentera, pour répondre à ceux qui défendent la petite culture, de citer quelques chiffres officiels.
Ici l'orateur entre dans des détails de statistique, qu'il résume ainsi : la culture anglaise produisant en moyenne 32 boisseaux par acre, tandis que la culture française ne produit que 15 boisseaux, il s'ensuit que 19 millions d'acres en Angleterre produisent autant que 40 millions en France.
Comparée au systême anglais, la France perd donc la culture de 21 millions d'acres qui seraient employés utilement en prairies, la production de blé restant la même. Il résulte d'expériences faites dans les deux pays, que cette différence de production est dûe à la différence des cultures.
Mollin. Je croyais succéder au citoyen Hins, qui a déclaré que de dégringolade en dégringolade, il était tombé dans les rangs des collectivistes.
Ancien communiste, je suis de la même façon tombé, non dans l'individualisme, mais dans un terme moyen aussi éloigné de l'individualisme, qui sacrifie le concours à l'indépendance, que du communisme qui sacrifie l'indépendance au concours.
J'ai un pied dans le camp des communistes : c'est à eux que nous devons d'avoir posé le principe incontestable que la richesse est sociale dans sa source et doit l'être dans son emploi. Aux époques de dissolution des régimes sociaux, des hommes généreux ont demandé au concours légal de suppléer à l'insuffisance du concours volontaire.
L'erreur de la solution communiste consiste au fond à ne reconnaître que l'efficacité des mesures politiques, en méconnaissant complètement l'influence des procédés moraux ; ils veulent régler politiquement ce qui ne peut et ne doit l'ètre que moralement.
Je tends, d'un autre côté, la main aux individualistes, car leur doctrine a eu pour résultat d'empêcher l'absorption de l'individu par la collectivité. Il faut donc reconnaître le double caractère de la situation actuelle : l'aspiration de plus en plus grande à l'indépendance personnelle ; la multiplicité croissante des rapports des hommes entre eux et par suite la nécessité d'un concours de plus en plus grand.
Pour satisfaire à ces deux conditions, qui semblent contradictoires, il suffit de rendre le concours de plus en plus volontaire par la libre acceptation des devoirs propres à régler tous les actes de notre vie personnelle, domestique et sociale.
D'accord avec Tolain, qu'on ne doit pas voter sur cette question, et pénétré des idées positivistes, je dépose sur le bureau la déclaration suivante : « Les prolétaires, ici réunis, déclarent solennellement renoncer à l'emploi de l'action gouvernementale, sous une forme quelconque, pour faire prévaloir les systèmes sociaux. Ils déclarent que l'action gouvernementale doit se réduire à protéger la liberté de tous, et que chaque doctrine ne doit prévaloir que par une adhésion complètement volontaire résultant d'une libre exposition.
Fruneau. L'ouvrier semble incapable de traiter cette question, mais trop longtemps nous avons été à la remorque des marquis du diplôme et des princes de la science. Faisons nos affaires nous-mêmes et si inhabiles que nous puissions être, nous ne les ferons jamais plus mal qu'on ne les fit en notre nom.
La propriété naturelle de l'homme ne peut être basée que sur son travail : c'est sa production qui doit faire sa richesse. La terre n'étant pas le fruit du travail de l'homme, elle ne peut devenir sa propriété que par suite d'un contrat librement consenti. La propriété foncière n'a pas été établie ainsi, mais par l'astuce, la force, etc. Mais aujourd'hui chacun s'indigne de ce qu'il y ait une caste qui se perpétue depuis cinq mille ans, qui ne cessera que par la force des choses et par une entente préalable des prolétaires.
Est-ce le communisme que nous devons employer pour atteindre ce but ? Le communisme sera un épouvantail pour les campagnards ; ceux qui comprennent le but humanitaire, que nous poursuivons, ont déjà une certaine instruction et sont propriétaires, et par conséquent songent avant tout à leur intérêt particulier.
Bakounine a dit qu'il fallait attendre les évènements, c'est-à-dire la Révolution : eh ! bien, la Révolution, je la repousse, non que j'aie peur des barricades, mais quand on est français, et que l'on a vu le sang le plus chaleureux de la France couler dans la rue, pour élever au pouvoir des ambitieux qui, quelques mois plus tard, vous envoyaient à Cayenne. On se défie des mêmes piéges, parce que la Révolution ne se ferait, vu l'ignorance des prolétaires, qu'au profit de nos adversaires. Nous devons chercher un moyen transitoire qui ne peut être que le rachat : il est établi que tous les 14 ans, par la location, non-seulement l'intérêt, mais le capital se trouve remboursé ; je demande donc que de cette façon, au nom du droit naturel, au nom de la légalité, le locataire devienne ainsi propriétaire direct et de droit.
Robin. Tolain a dit que les progrès de l'humanité ont été produits par des individus et non par des collectivités. Quoiqu'on lui ait déjà répondu à ce sujet, je dirai que les grands hommes sont au contraire le produit de leur milieu scientifique, qui est lui-même le résultat du milieu social.
Les paysans, dit-on, se sont toujours énergiquement prononcés contre la collectivité. Je répondrai qu'en France la chose est historiquement fausse. Peu après la Révolution de Février, si les paysans tombèrent dans la réaction, ce fut avant tout une révolution contre l'impôt des 45 centimes. (Interruptions et dénégations).
Robin reprend. Les paysans se révoltèrent avant tout, dis-je, contre l'impôt des 45 centimes qui tendait à maintenir l'État bourgeois, en éloignant de plus en plus ce que Mirabeau appelait la hideuse banqueroute. Bientôt les paysans revinrent à des idées plus justes, et c'est pour lutter contre le socialisme naissant que l'assemblée nationale restreignit le droit de suffrage.
En 1851, les campagnes s'insurgent contre le coup d'État au nom du socialisme, et si aujourd'hui on rendait aux paysans les libertés et les garanties suffisantes pour vivre, les paysans seraient avec nous.
Si aujourd'hui quelques petits propriétaires fonciers veulent conserver leur lopin de terre, ils veulent cependant la suppression de la grande propriété ; de même, les garçons de ferme exploités par ces petits propriétaires demandent que ce lopin de terre, comme tout le reste du sol, rentre à la propriété collective.
Greulich demande la clôture de la discussion. TOLAIN et BRISMÉE parlent contre. LIEBKNECHT, pour la clôture. La clôture est votée à l'unanimité moins deux voix.
Eccarius demande que l'on vote en premier lieu sur les résolutions prises au congrès de Bruxelles l'année dernière ; les propositions de la Commission viendront ensuite. Cette proposition est appuyée par RITTINGHAUSEN. TARTARET déclare qu'il votera cette proposition à condition que l'année prochaine on étudiera les moyens pratiques d'opérer la liquidation sociale.
Hins demande que l'on vote sur les deux propositions de la Commission et non sur les résolutions du Congrès de Bruxelles. Il ne peut voter sur ces dernières, dit-il, parce qu'elles sont fondées sur des raisons d'agriculture, où il n'est pas compétent : il se place dans ces questions au point de vue de la Justice.
L'assemblée décide que l'on passera au vote des propositions de la commission :
Première résolution sur la propriété foncière ; voir Résolutions sur la propriété foncière.
L'appel nominal donne les résultats suivants :
Votants : 71.
54 oui. 4 non. 13 abstentions.
En conséquence la proposition est adoptée.
Ont voté pour :
Sentinion, Farga Pellicer, Robin, Bastin, De Paepe, Brismée, Varlin, Robert, Hins. Flahaut, Franquin, Heng, Brosset, Floquet, Jaillet, Schwitzguebel. Bourseau, Outhier. Bakounine, Caporusso, Gægg, Richard, Palix, Monier, Fourreau, Dereure, Rittinghausen, Bruhin, Quinche, Eccarius, Cowell Stepney, Jung, Spier, James Guillaume, Lessner, Neumayer, Colin Bernard, Starke, Moritz Hess, Becker, Janash, Leisinger, Gut Gérold, Greulich, Liebknecht, Krüger, Schérer. George, Bürkli, Martinaud, Tartaret, Würger, Cameron, Frey.
Ont voté contre :
Tolain, Pindy, Chemalé, Fruneau.
Se sont abstenus :
Aubry, Landrin, Dosbourg, Durand, Roussel, Perret, Murat, Mollin, Grosselin, Creusot, Piéton, Langlois, Bohni.
Absents :
Applegarth, Lucraft, Holeiter, Oberwinder (malade).
Deuxième résolution sur la propriété foncière ; voir Résolutions sur la propriété foncière.
L'appel nominal donne les résultats suivants :
Votants :
53 oui. 8 non. 10 abstentions.
En conséquence la proposition est adoptée.
On voté pour :
Sentinion, Farga Pellicer, Robin, Bastin, De Paepe, Brismée, Varlin, Robert, Hins, Franquin, Heng, Brosset, Floquet, Jaillet, Schwitzguebel, Bourseau, Outhier, Bakounine, Caporusso, Gægg, Richard, Palix, Monier, Fourreau, Dereure, Rittinghausen, Bruhin, Quinche, Eccarius, Cowell Stepney, Jung, Spier, James Guillaume. Lessner, Neumayer, Colin Bernard, Starke, Moritz Hess, Becker, Janash, Leisinger, Gut Gerold, Greulich, Liebknecht, Krüger, Schérer, George, Bürkli, Martinaud, Tartaret, Würger, Cameron, Frey.
Ont voté contre :
Tolain, Murat, Pindy, Piéton, Langlois, Chemalé, Bohny, Fruneau.
Se sont abstenus :
Aubry, Landrin, Dosbourg, Durand, Roussel, Perret, Flahaut, Mollin, Grosselin, Creusot.
Absents :
Applegarth, Lucraft, Holeiter, Oberwinder (malade).
Caporusso dépose la proposition suivante :
Suit le texte de la proposition, qui forme le dernier alinéa des Résolutions sur la propriété foncière.
Adopté.
Plusieurs membres demandent le vote immédiat sur les deux propositions de la majorité et de la minorité de la commission ; d'autres répondent que le vote de la proposition de Caporusso empêche tout vote ultérieur.
Bakounine et Robert disent que la proposition de Caporusso n'a trait qu'aux moyens pratiques à employer pour arriver à la collectivité, tandis que les résolutions parlent du mode d'organisation de la propriété collective.
De Paepe et Varlin font une proposition réunissant les décisions de la majorité et de la minorité, en laissant à l'avenir le soin de décider dans chaque pays le meilleur mode à suivre. Ils retirent plus tard leur proposition, et sur la proposition de Landrin la clôture est votée.
Rapports sur la question de la propriété
Rapport de Rittinghausen
(Ce rapport n'étant pas annexé aux procès-verbaux du Congrès, nous sommes forcés de nous borner à en donner le résumé que nous possédons).
Rittinghausen, membre de la majorité de la commission, donne lecture d'un rapport sur la propriété foncière. Remontant à l'origine de la propriété, il établit que la société n'a pas volontairement introduit la propriété particulière du sol. Collective d'abord, la propriété n'est devenue individuelle que par la violence et l'usurpation. De là les plus grands malheurs sociaux. Tout homme a un droit indiscutable au sol ; le travail humain devant s'exercer sur la matière, si cet instrument de travail qu'on appelle le sol est entre les mains d'un petit nombre seulement de détenteurs, le grand nombre devient fatalement la victime de l'exploitation de ce petit nombre : il est obligé de subir, vivant au jour le jour de son travail quotidien, les conditions des propriétaires, qui, eux, peuvent attendre. Veut-on avoir un exemple de l'exploitation du travailleur par le propriétaire ? En Belgique, la rente foncière a augmenté de 30 0/0 en quinze années, tandis que pendant le même espace de temps le salaire n'a augmenté que de 9 0/0. Tant donc, que la propriété individuelle ne sera pas abolie, il n'y aura aucune possibilité d'améliorer le sort des travailleurs. La propriété collective est le seul moyen de rétablir la justice.
Rittinghausen explique que si la majorité de la commission a repoussé la mise en exploitation du sol par des particuliers et des associations, c'est qu'elle a pensé que l'usurpation qui s'était produite primitivement et qui avait abouti à constituer l'aristocratie féodale ne manquerait pas de se produire de nouveau. On obvierait à ce danger en faisant organiser le travail agricole par les communes solidarisées.
Rapport de la section lyonnaise
Albert Richard donne lecture du rapport suivant :
Ce qu'est l'organisation générale de la propriété foncière, et ce qu'elle doit être, voilà ce que nous avons à déterminer en nous plaçant au point de vue de la Justice humaine, principe essentiel du développement des sociétés et seule base possible d'une organisation sociale rationnelle.
Pour nous, ce fait de la propriété domine tous les autres faits économiques : il les a engendrés et il leur est antérieur. C'est dire, contrairement à l'opinion de Proudhon qui ne place la propriété qu'au neuvième rang dans l'ordre de la série économique, que la propriété est le point de départ de l'Economie politique, parce qu'elle a paru avant la division du travail, avant les machines, avant la concurrence, le monopole et les autres rouages du système social. Ce n'est point là une hypothèse affirmée à la légère.
L'histoire et les relations des voyageurs fournissent de nombreuses preuves à l'appui de cette assertion. Les peuples primitifs avant même qu'aucun fait qu'on puisse appeler économique se soit produit, s'approprient tous les objets propres à satisfaire leurs besoins et que la nature a mis à la portée de leurs mains.
Il est inutile de montrer comment peu à peu des hiérarchies se forment et comment une agriculture et une industrie à l'état le plus élémentaire apparaissent.
Au milieu d'obstacles de tout genre. l'humanité inconsciente d'elle-même commence à chercher sa voie.
Mais ce qu'il faut remarquer spécialement et ce que l'histoire, la logique scientifique et le simple bon sens s'accordent à démontrer, c'est que jusque là il n'y a point de propriété individuelle à laquelle on puisse logiquement et absolument donner ce nom : partant, il n'y a point encore d'organisation économique.
La société économique ne commence à se former que quand l'hérédité, dernier produit de l'ignorance et de l'égoïsme primitifs qui disparaissent pour faire place à une connaissance relative, vient aliéner la propriété foncière et consacrer l'état de guerre par l'opposition des intérêts et préparer l'esclavage.
Nous sommes dès lors en plein dans cette période, où règne ce que Proudhon a appelé la religion de la Force et que Colins a qualifiée époque d'ignorance sociale sur la réalité du droit.
Cette époque, presque tous les socialistes en conviennent, a été une phase nécessaire du développement des sociétés humaines. Toutes les critiques possibles en ont été faites. Il est donc inutile de montrer le développement contradictoire des institutions économiques produisant une somme toujours plus grande de prospérités et de misères. Pour nous, d'ailleurs. ces contradictions ou antinomies ne sont qu'apparentes ; les institutions économiques bonnes en elles-mêmes, mais viciées par le droit de la Force base et condition d'existence de la société, devaient dans leurs résultats paraitre essentiellement contradictoires.
Ce n'est donc point par une synthèse générale de toutes les antinomies sociales que les peuples substitueront le Droit réel au Droit de la Force, c'est par l'extirpation plus ou moins graduelle de tout ce qui constitue la Force, et avec elle l'injustice et l'inégalité. Depuis bientôt un siècle, le mouvement révolutionnaire se développant en Amérique et en Europe poursuit activement cette œuvre. Elle ne sera achevée que quand l'hérédité, le privilége par excellence, la cause première de l'aliénation du sol au profit de quelques-uns et au détriment du plus grand nombre, la source de toutes les inégalités, sera abolie. Mais, que doit être la propriété foncière réformée par l'abolition de l'hérédité ? Le sol et ses dépendances, aussi bien que la majeure partie des capitaux utilisés par le commerce et l'industrie, seront alors la propriété collective de la Société. Est-ce à dire que toute propriété doit être essentiellement collective et que le communisme absolu est le but auquel nous tendons ? Ceux qui font peser sur nous cette accusation ne font preuve que d'ignorance et de mauvaise foi.
Le communisme autoritaire et centralisateur, qu'il soit religieux comme celui de Cabet ou matérialiste comme celui de Robert Owen, nous est aussi antipathique que le régime d'individualisme et d'exclusivisme outrés dans lequel nous vivons.
Si nous ne voulons point que pour quelques individualités un droit faux et inique devienne une source inépuisable de priviléges et d'abus, nous ne voulons pas davantage qu'un prétendu droit social heureusement impossible annule le droit individuel, passe à pieds joints par dessus la Justice, en dehors de laquelle on ne peut concevoir que des hypocrisies ou des chimères, absorbe et annihile pour ainsi dire dans une fraternité désordonnée les membres autonomes de la Société. Ce n'est que sur une sage synthèse du droit social et du droit individuel définis par le développement scientifique de l'idée de Justice, immanente dans l'homme, que peut s'asseoir la société rationnelle.
Ce n'est donc pas parce que nous voulons plonger l'humanité dans des abîmes insondables d'amour et de fraternité que nous voulons la propriété collective.
Ce n'est pas davantage parce que nous préférons la grande culture à la petite culture. C'est parce que nous ne voyons que dans la propriété collective 1° du sol, matière première donnée à l'humanité par la nature. 2° de la richesse sociale produit du travail collectif des générations passées, un moyen de supprimer tous les priviléges, d'assurer et de sauvegarder à jamais le véritable droit social. C'est parce que l'apparition du droit social seule peut dégager le droit individuel des abus et des obscurités dont on l'affuble.
Le droit individuel a pour base le droit social même, c'est-à-dire, l'égalité des moyens de développement moral et matériel, l'égalité des répartitions de capitaux premiers ; il commence avec la vie et ne finit qu'avec la mort ; il a pour garantie la liberté la plus complète et pour critérium économique la constitution de la valeur dont le travail est la seule mesure légitime.
Ce n'est qu'alors qu'il peut, avec l'égal-échange, l'association libre, la mutualité, empêcher que le capital ne détruise à son profit l'équilibre qui doit exister entre le produit net et le produit brut de la société, établir le prix de revient comme règle des transactions, rendre le salaire égal au produit, en un mot mettre la dernière main à l'œuvre de réalisation de la justice.
Avec la propriété individuelle et l'hérédité, la mutualité se heurte à des obstacles insurmontables. Elle consacre d'abord l'inégalité des partages, résultat inévitable de la disproportion qui existe toujours entre le nombre des membres de chaque famille. C'est en vain qu'elle essayerait de remédier par le crédit à cette inégalité fondamentale. Elle ne ferait qu'établir une distinction de plus en plus marquée entre les travailleurs endettés et les autres qui seraient leurs créanciers. La réciprocité, c'est-à-dire la mutualité, serait donc détruite par elle-même.
L'hérédité peut même réunir en une seule main une portion considérable de la propriété foncière et rien n'empêche que le propriétaire, surtout si son terrain est des plus fertiles, puisse trouver à affermer une ou plusieurs portions de sa propriété.
Il le pourrait avec d'autant plus de facilité que des héritiers moins favorisés seraient libres de préférer cette situation à celle de débiteurs de la société. De là à la reconstitution d'une aristocratie et à la destruction de l'égal-échange, il n'y a pas loin, surtout si l'on considère qu'avec la propriété foncière individuelle, la constitution de la valeur par le travail, pour les produits agricoles, est absolument impossible.
En effet, qui empêchera tel propriétaire d'échanger des vins recherchés, des bois précieux, des minerais rares et utiles ou même simplement des végétaux de qualité supérieure contre une qualité de produits représentant un travail bien plus considérable et qui lui paraîtront susceptibles de créer pour lui un avantage spécial ?
Avec la propriété collective, au contraire, tous ces inconvénients disparaissent. La répartition des terres et de la richesse sociale, n'est plus abandonnée à l'arbitraire, c'est à dire à l'hérédité ; elle est faite aux termes du contrat mutuel consenti par les travailleurs dont il harmonise et solidarise les intérêts. Il en est de même pour l'organisation de la propriété collective, qui du reste peut varier dans chaque région, sous l'influence du milieu géographique, climatérique, géologique, etc., qui la caractérise.
Les rapports des communes et des régions étant réglés de même manière : la solidarité qui doit unir les groupes et les associations unissant également les communes et les régions ; l'assurance mutuelle garantissant toutes les parties de la société et tous les membres qui la composent contre les accidents de toute sorte auxquels l'humanité et la société sont sujettes : l'impôt n'étant autre chose que le loyer du capital social payé par les individus à la collectivité, l'Etat politique n'a plus de raison d'être.
L'autorité doit disparaître avec la force et l'arbitraire dont elle est une émanation : le Droit réel, le Droit strict doit les remplacer partout. Il est la condition sine qua non de la paix sociale et de la fraternité.
Lyon, août 1869.
Rapport de la section bruxelloise
César De Paepe donne lecture du rapport suivant :
Dans le rapport sur la même question présenté l'année dernière par la section bruxelloise au Congrès de Bruxelles, nous avons établi que les mêmes nécessités sociales qui avaient exigé autrefois la constitution de la propriété foncière individuelle, exigeaient aujourd'hui l'entrée du sol à la propriété collective. Puis, de l'observation des phénomènes économiques qui se produisent sous nos yeux, nous avons conclu que les tendances actuelles poussent à rendre chaque jour plus impérieuse cette nécessité de l'appropriation collective du sol, et conduisent elles-mêmes vers cette transformation. Nous plaçant alors au point de vue de l'évolution naturelle de ces phénomènes économiques, nous avons dit : comment, dans les pays de petite propriété, le partage des successions morcellait le sol en parcelles de plus en plus ténues, mais comment aussi les inconvénients de ce morcellement devaient finir par amener les paysans-propriétaires à la culture par association et à la mise en commun des parcelles d'abord, plus tard peut être à la solidarisation de ces associations entre elles et à la mise en commun des terres de ces associations, dans tous les cas à un système de copropriété, à une espèce de propriété collective ; comment encore dans ces mêmes pays, en France entre autres, un phénomène tout nouveau et d'une importance très-grande, la mobilisation du sol et l'application de l'anonymat à l'agriculture, pousse à la reconstitution de la féodalité terrienne et du salariat agricole, mais comment aussi, par la transformation des salariés en associés, cette nouvelle tendance conduit aussi définitivement à une espèce de propriété collective ; comment enfin, dans les pays de grande propriété territoriale, en Angleterre notamment, les statistiques nous montrent cette propriété se concentrant de plus en plus entre quelques mains peu nombreuses, mais comment aussi de cette diminution graduelle des propriétaires il résulte qu'à un moment donné leur nombre arrivera à 0 vu que, par l'absence de toute descendance de la race des propriétaires, la terre s'y trouverait être un beau jour la propriété collective de la nation.
On le voit, nous indiquions spécialement dans ce rapport une transformation lente, graduelle et successive, résultant de la marche naturelle des phénomènes économiques.
Mais. il faut bien le reconnaître, cette évolution lente et graduelle, qui est le point de vue auquel se place l'économiste, n'est pas le seul auquel doive se placer tout homme qui sait que les lois économiques sont loin d'être absolues et inflexibles et que l'intervention humaine peut les modifier. En effet, l'histoire nous apprend que maintes fois le peuple est intervenu collectivement, soit pour hâter les résultats d'une évolution naturelle, soit pour les arrêter subitement, en transformant de fond en comble les institutions qui faisaient le point de départ ou l'objet de cette évolution naturelle. C'est à ces interventions collectives que l'on a donné le nom de Révolutions. Ne s'occuper que du terme auquel peut aboutir l'évolution naturelle des phénomènes, ce serait donc se montrer simpliste ; ce ne serait pas faire de la science sociale complète, puisque ce serait négliger, dans la prévision de l'avenir, toute une série d'événements possibles ou même probables ; ce serait peut-être faire de l'économie politique, mais non à coup sûr de la véritable sociologie.
En présence des idées rénovatrices qui agitent les cerveaux, en présence surtout de la soif d'affranchissement qui s'est emparée des masses ouvrières, nous croyons que l'évolution lente des phénomènes économiques n'aura pas le temps de s'opérer. C'est que l'évolution mentale, la marche des idées, le progrès des aspirations populaires, ont tellement devancé l'évolution matérielle, la marche des faits, le progrès des institutions sociales, que ces derniers ne pourront rattraper les premiers qu'à la condition qu'une secousse brusque et violente les pousse en avant. Les travailleurs n'auront pas la patience d'attendre les résultats d'un mouvement lent et pacifique qui doit durer des siècles ; ils disent qu'assez longtemps ils ont souffert et qu'ils veulent voir un terme à leur longue souffrance. Il est donc de la plus haute probabilité, que la transformation de la propriété se fera, non par le cours aveugle et fatal des choses, mais par l'intervention intelligente et réfléchie des hommes ; non par évolution, mais par révolution.
Quels sont les principes qui doivent présider à cette révolution dans l'organisation de la propriété foncière ? Ensuite, quels seront les moyens pour opérer cette transformation ? Telles sont les questions que nous devons nous poser et que nous allons chercher à résoudre.
Pour établir les principes qui doivent présider à cette transformation, pour savoir dans quel sens elle doit s'opérer, il est nécessaire de bien analyser l'idée que ce mot de propriété présente à notre esprit ; la notion de propriété étant assez complexe, il faut la décomposer en ses idées élémentaires. Dans son application à la terre, le droit de propriété comprend essentiellement les quatre droits suivants : droit de libre disposition, droit d'exclusion, droit d'accession, droit de rente. Enlevez à la propriété un de ces droits, elle n'aura pas cessé d'exister, mais elle sera incomplète, restreinte ; enlevez-les tous les quatre, et il n'y aura plus propriété.
Droit de libre disposition. C'est ce que les Romains appelaient le droit d'user et d'abuser, jus utendi et abutendi. Il emporte le droit de détérioration de la chose, d'anéantissement même. C'est en vertu de ce droit que le propriétaire peut laisser sa terre en friche, transformer une forêt en prairie, un champ en bruyère, une terre fertile en désert, suivant son caprice. De même, il peut émietter sa propriété en autant de morceaux qu'il lui plaît, en parcelles microscopiques. Eh bien, ce droit de libre disposition sur la terre, nous ne pouvons en aucune façon le reconnaître à un particulier. Est-ce à dire que nous le reconnaissons à la collectivité sociale ? D'une manière complète, non. Expliquons-nous : La société elle-même, à un moment donné, ne peut avoir le droit d'anéantir les terres arables ou même de les laisser en friche, car ce serait léser le droit des générations à venir. Donc, ce droit de libre disposition, nous ne pouvons le réclamer que partiellement pour la société elle-même. Ainsi la société devrait avoir le droit de décider que telle partie du sol est destinée aux forêts, telle autre aux prairies, telle autre aux vignobles, telle autre à l'agriculture, sauf à laisser ensuite aux individus la faculté de décider que dans ces 4 grandes divisions telle partie convient mieux à telle sorte d'arbres lorsqu'il s'agit de forêts, à telles céréales s'il s'agit de sol arable, etc.
Droit d'exclusion. La notion de propriété emporte l'idée que le propriétaire a sur la terre le droit d'exclure les autres de toute co-participation, de toute part à la propriété ; elle entraîne l'idée de monopole et d'accaparement. Ce droit d'exclusion, nous ne pouvons non plus l'admettre pour les particuliers ; nous ne pouvons l'admettre que pour la collectivité sociale, parce qu'entre ses mains ce droit exclusif devient tout simplement l'inaliénabilité du sol, la non-appropriation individuelle, l'empêchement de reconstituer la propriété foncière individuelle.
L'individu ne peut avoir de droit exclusif que sur le produit de son propre travail ; la terre, n'étant le produit du travail d'aucun homme, ne peut être propriété personnelle. Mais ici nous prévoyons une objection qu'on ne manquera pas de faire. Ne voyez-vous pas, nous dira-t-on, que ce principe ne conduit pas seulement à l'abolition de la propriété individuelle du sol, mais aussi de toute appropriation personnelle quelle qu'elle soit, de toute propriété même mobilière ; l'homme ne crée pas non plus le marbre dont il se fait une tablette, ni le bois dont il se fait une chaise ou une armoire ; il ne crée pas ces matières, il les façonne seulement ; aussi l'humanité a-t-elle admis qu'en toutes choses la forme emporte le fond. - A cela nous répondrons que si la pratique a admis que la matière suit la forme, que la propriété du travail emporte celle de la matière, nous pouvons fort bien accepter ce principe, mais seulement à la condition que la matière reste disponible, accessible à tous, ne soit la propriété exclusive de personne. De sorte que pour que ce principe puisse être admis il faut précisément que le sol, matière première de tous les produits, ne soit point approprié personnellement. La propriété mobilière ne peut donc exister en toute justice qu'à la condition que la propriété foncière soit à tout le monde. Proudhon fort bien fait remarquer la distinction qu'il faut ici établir, et cela non-seulement dans ses Mémoires sur la Propriété. mais aussi dans sa nouvelle Théorie de la Propriété où il s'efforce pourtant de justifier la propriété territoriale individuelle ; qu'on nous permette de citer de ce dernier livre une page qui nous paraît convaincante :
« Ce principe que la forme emporte le fond, dit Proudhon, s'applique-t-il à la terre défrichée ? On prouve très-bien que le producteur a droit à son produit, le colon aux fruits qu'il a créés. On prouve de même qu'il a droit d'épargner sur sa consommation, de former un capital et d'en disposer à sa volonté. Mais le domaine foncier ne peut sortir de là, c'est un fait nouveau qui excède la limite du droit du producteur ; il ne crée pas le sol, commun à tous. On prouve encore que celui qui a paré, ameubli, assaini, défriché le sol, a droit à une rémunération, à une compensation ; on démontrera que cette compensation peut consister, non dans une somme payée, mais dans le privilége d'ensemencer le sol défriché durant un temps donné. Allons jusqu'au bout : on prouvera que chaque année de culture, impliquant des améliorations, entraîne pour le cultivateur droit à une compensation toujours nouvelle. Soit ! ce n'est toujours pas là la propriété. Les baux à ferme pour neuf, douze ou trente années peuvent tenir compte de tout cela au fermier, à l'égard duquel le propriétaire représente le domaine public. Le régime foncier de la commune slave en tient compte également au paysan partiaire, le droit est satisfait, le travail récompensé : il n'y a point de propriété. Le droit romain et le code civil ont parfaitement distingué toutes ces choses : droits d'usage, d'usufruit, d'habitation, d'exploitation, de possession. Comment les économistes affectent-ils de les confondre avec le droit de propriété ? Que signifient la bucolique de M. Thiers et toutes les sottes déclamations de la coterie.
L'économie sociale, de même que le droit, ne connaît pas du domaine, et subsiste tout entière en dehors de la propriété (individuelle) : notion de valeur, salaire, travail, produit, échange, circulation, vente et achat, monnaie, impôt, crédit, théorie de la population, monopole, brevets. droits d'auteurs, assurance, services publics, association, etc. Les rapports de famille et de cité ne requièrent pas davantage la propriété individuelle ; le domaine peut être réservé à la Commune, à l'Etat ; la rente alors devient impôt ; le cultivateur devient possesseur, il est mieux que fermier, mieux que métayer ; la liberté, l'individualité jouissent des mêmes garanties. »
Droit d'accession. Ce qui nous prouve encore que l'humanité a toujours considéré le domaine foncier comme une propriété d'un genre tout particulier, c'est que tandis que pour les biens meubles la propriété de la forme emporte celle du fond, pour la terre au contraire la propriété du fond emporte celle des formes qui y sont ajoutées accessoirement, soit naturellement, soit artificiellement, c'est-à-dire soit par le travail de la nature (s'il est permis d'employer cette métaphore), soit par le travail proprement dit, l'action de l'homme sur le sol. Ainsi, pour donner un exemple du premier cas, l'alluvion qui se forme au dépens du lit d'une rivière devient, par droit d'accession, la propriété du propriétaire riverain. Et pour donner un exemple du 2d cas, nous nous contenterons de citer le paragraphe 3, de l'art. 555 du Code civil : « Si le propriétaire préfère conserver ces plantations et constructions (faites par un tiers avec les matériaux de celui-ci), le propriétaire doit le remboursement de la valeur des matériaux et du prix de la main d'œuvre, sans égard à la plus ou moins grande augmentation de valeur que le fonds a pu recevoir. » Dans les deux cas, voilà un homme, le propriétaire, qui s'enrichit d'une valeur qu'il n'a nullement créée : dans le premier, cette augmentation de valeur est due aux forces naturelles exclusivement ; dans le second, elle est due au travail joint aux forces inhérentes au sol. Eh bien, nous disons que ces deux valeurs nouvelles, pour ne point constituer des priviléges, ne peuvent qu'appartenir à tous, à la société ; car pour le 2d cas lui-même, où l'augmentation de valeur provient en grande partie du travail d'un homme, il suffit en toute justice que ce dernier soit dédommagé complètement de ce qu'il a dépensé en matériaux et en travail.
Nous disons donc qu'à la société seule peut appartenir le droit d'accession sur ce qui s'unit et s'incorpore à la terre.
La rente foncière. — Le droit d'accession et la rente se tiennent de près, car dans beaucoup de cas l'un produit l'autre ; souvent l'accession confère à la terre une plus-value, qui pour le propriétaire constitue une rente.
Quelle que soit l'origine première de la rente, soit que l'on admette avec Ricardo que les terres fertiles ont été cultivées d'abord, que la rente s'est formée successivement par la mise en culture des terres moins fertiles, et sert à exprimer la plus grande fertilité naturelle des premières terres sur les secondes, ou soit que l'on admette avec Carey que les terres les moins fertiles ont été d'abord cultivées et que la rente foncière ne fut primitivement qu'un tribut prélevé par les forts sur les faibles, par les guerriers sur les agriculteurs. - toujours est-il qu'à l'époque où nous vivons, la rente exprime approximativement la supériorité de valeur de telle terre sur telle autre.
Or, que le propriétaire soit distinct du cultivateur ou qu'il n'en soit pas distinct, il empoche cette rente, il profite de cette supériorité de valeur de la terre. Si le propriétaire ne cultive pas lui-même sa terre, mais vit du fermage de celle-ci, voilà donc que la rente crée l'oisiveté. Si au contraire le propriétaire est lui-même cultivateur de sa terre, il devient un privilégié qui en plus de la rémunération de son travail jouit de la rente, laquelle lui permet d'écraser ses concurrents dont la rente est moindre ou nulle. Et pourtant d'où vient cette rente de la terre ? Est-ce le propriétaire qui la crée ? Non, elle provient de trois grandes causes tout à fait indépendantes du propriétaire : 1° De la fertilité naturelle de la terre, de son accroissement par la formation d'alluvions, de sa situation par rapport aux vents, au soleil, aux rivières, etc. 2° De l'emplacement de la terre par rapport aux centres de population, aux canaux, aux routes, aux voies ferrées, aux usines et autres effets de la civilisation. 3 ° Du travail que les générations passées ont fait sur ce sol. Comme on le voit, la rente n'est pas le fait du propriétaire, mais bien le fait de la nature et de la société. De quel droit le propriétaire vient-il mettre la main sur ce qu'il n'a point créé ? A la société reviennent légitimement les deux parties de la rente que la société a produites, c'est à dire celle qui provient du voisinage des centres de population, des canaux, etc.. et celle qui provient du travail des générations passées ; et puisque la nature n'est qu'un être abstrait qui ne peut se présenter pour revendiquer sa part, à la société encore revient cette partie de la rente qui est due à la plus grande fertilité naturelle de telle terre par rapport à telle autre. A la société seule doit donc revenir toute la rente foncière.
Ici on nous objectera sans doute que le paysan qui par son travail, ses engrais, etc. améliore la terre, a bien aussi quelque droit à une part de la rente. Cette objection provient d'une confusion entre la rente et la plus-value. La rente exprime un rapport de telle terre à telle autre : la plus-value et la moins-value expriment des rapports d'une terre à elle même, mais à deux moments différents. Or, pour que le droit du cultivateur à la plus-value soit satisfait, il suffit qu'à l'expiration du bail la société rembourse au cultivateur cette plus value ; mais à la condition qu'ici comme partout il y ait réciprocité, c'est-à-dire que lorsqu'il y a moins-value par la faute du cultivateur, celui-ci soit obligé de rembourser à la société cette moins-value.
De tous temps de vives protestations se sont élevées contre cette criante injustice qui permet à un homme de s'attribuer la rente foncière, produit de la nature et de la civilisation ; et des économistes, peu suspects de socialisme, se sont joints aux réformateurs sociaux pour dénoncer cet abus. « Des agents naturels ayant été appropriés, dit Sénior, les propriétaires s'en font payer l'usage sous forme de rente, laquelle n'est la récompense d'aucun sacrifice, et est reçue par ceux qui n'ont ni travaillé ni fait des avances, mais qui se bornent à tendre la main pour recevoir les offrandes de la communauté. » M. Garnier est plus explicite encore : « La rente du propriétaire, dit-il, diffère essentiellement des rétributions payées à l'ouvrier pour son travail, ou à l'entrepreneur pour le profit des avances par lui faites, en ce que ces deux genres de rétributions sont l'indemnité, l'un d'une peine, l'autre d'une privation et d'un risque auquel on s'est soumis ; au lieu que la rente est reçue par le propriétaire gratuitement et en vertu seulement d'une convention légale qui reconnaît et maintient à certains individus le droit de propriété foncière... Les plus hardis novateurs ne font autre chose que de proposer le remplacement de la propriété individuelle par la propriété collective. Ils ont bien, ce nous semble. raison en droit humain ; mais ils auront tort pratiquement tant qu'ils n'auront pas su montrer les avantages d'un meilleur système économique. » Eh bien, M. l'économiste, qui avouez que nous avons raison en droit, c'est à dire en théorie, il nous est démontré depuis longtemps que le nouveau système de la propriété foncière collective a non-seulement des avantages, mais qu'il est devenu une nécessité : on peut renoncer à ce qui est avantageux, mais on doit se soumettre à ce qui est nécessaire.
Quant à nous, si nous demandons que la rente toute entière retourne à la collectivité, ce n'est pas uniquement à cause de l'injustice de l'attribution de la rente aux individus, mais c'est parce que sans cela l'organisation de la société nouvelle est impossible, et cela pour deux raisons :
1° Le retour de la rente à la collectité peut seul permettre à la société d'instituer, sans prélever des impôts effrayants, les services publics nécessaires, tels que l'instruction intégrale donnée à tous, l'organisation unitaire des assurances contre tous les risques et accidents, etc.
2° l'abolition de la rente individuelle peut seule mettre les cultivateurs sur un pied d'égalité et faire que partout les produits s'échangent contre des produits équivalents. Voici deux terres d'égale étendue et qui, à égalité de travail, fournissent : la première 1000 boisseaux de froments, la 2de 500 ; il y a donc là une rente de 500 boisseaux pour la 1° terre. Il est évident que si la rente reste entre les mains des individus, le premier cultivateur pourra céder son produit pour 1 alors que le 2d ne pourra le céder que pour 2 : voilà donc 2 produits qui ont demandé le même travail et dont l'un vaudra une fois plus que l'autre, dont l'un ne pourra s'échanger pour ce qu'il vaut comme travail qu'à la condition que l'autre soit vendu pour moins que pour le travail qu'il a coûté. Au contraire, adjugez la rente à la collectivité, et l'équilibre est rétabli : dès lors nos deux cultivateurs peuvent échanger réciproquement leur 500 boisseaux de froments sans rien prélever l'un sur l'autre ; ou ce qui est plus rationnel, chacun d'eux peut échanger ses produits agricoles ayant une valeur fixée, contre des produits industriels équivalents, c'est-à-dire ayant coûté la même somme de travail. C'est ainsi que le collectivisme et le mutuellisme, qui au Congrès de Bruxelles semblaient se poser en rivaux et en antagonistes au sein de l'Internationale, se complètent au contraire l'un par l'autre : La propriété collective du sol rend possible l'égal échange des produits, la réciprocité des services.
De toutes ces considérations nous pouvons conclure, qu'au point de vue de l'ordre nouveau vers lequel nous marchons. il faut réclamer l'entrée du sol à la propriété collective de la société, pour ne laisser aux individus ou aux associations particulières que la simple occupation du sol, moyennant un double contrat qui garantisse à la fois les droits de la société et les droits du cultivateur.
Mais, comme on le voit, cette propriété collective que nous réclamons pour la société, ce n'est déjà plus la propriété complète, absolue. En effet, tout en conférant à la société le droit exclusif à la propriété foncière (ce droit d'exclusion qui entre les mains de la société devient tout simplement l'inaliénabilité du sol), tout en lui conférant aussi le droit d'accession et le droit à la rente, tous trois attributs du domaine de propriété, nous ne reconnaissons à la société le droit de libre disposition que d'une manière incomplète et limitée. Ainsi, nous ne pouvons reconnaître à la société, pas plus qu'aux individus, le droit d'anéantir les terres arables, ni même de les laisser en friche, car ce serait un acte de spoliation envers nos descendants ; pas plus que la société n'a le droit ni le pouvoir de changer les lois éternelles de la matière, de décréter, par exemple, que désormais les corps s'attireront en raison inverse de leur masse et en raison directe du carré de leurs distances, elle n'a pas le droit non plus de porter atteinte aux lois de l'éternelle Justice.
Nous réclamons donc pour la société la propriété collective du sol, mais la propriété relative, la propriété conditionnelle, la propriété doublement limitée par des garanties pour les générations futures et par des garanties pour les occupants contemporains.
Parmi les garanties nécessaires aux cultivateurs, nous croyons devoir mentionner les suivantes ; car, après avoir traité si largement des droits de la collectivité, il n'est que juste de chercher à fixer également les droits des particuliers :
1° Le droit à la propriété des récoltes et en général des fruits du sol, sauf à échanger ces produits conformément à la loi de l'égal-échange qui serait appliquée de même aux produits de l'industrie proprement dite. Nous avons déjà vu la distinction fondamentale entre la propriété foncière et la propriété des produits du travail personnel, nous n'avons pas à y revenir.
2° Le droit à la plus-value, au remboursement des avances faites en travail, en engrais, etc., et qui ont amélioré la terre. Inutile encore de revenir là-dessus.
3° Le droit de choisir dans les limites convenues, leur genre et leur mode de culture. Après avoir garanti les intérêts généraux par la division du sol en forêts, prairies, terres arables. etc., on ne peut avoir évidemment de meilleur juge que le cultivateur lui-même pour savoir si tel terrain convient mieux à telles sortes de céréales, ou de légumes. ou de fruits quelconques. Au surplus, sans cela le cultivateur serait à tout moment gêné dans ses allures ; ce ne serait plus un homme libre et responsable, mais un véritable esclave, tombé plus bas que ses ancêtres les serfs de la glèbe.
4° La certitude d'occuper la terre pendant un laps de temps assez long. En faveur de cette disposition, nous ne pouvons mieux faire que de citer ce passage d'un célèbre agronome, M. de Chaptal :
« Une des causes qui contribuent le plus à retarder l'application des bons principes à l'agriculture, est sans contredit la courte durée des baux. Le fermier ayant à peine le temps de connaître les terres qu'il entreprend d'exploiter, les cultive presque au hasard. Il ne peut donner à ses cultures aucun développement, ni établir un bon système d'assolement. Il est forcé de renoncer aux prairies artificielles les plus avantageuses, telles que celles des sainfoins et des luzernes, parce qu'il ne peut, dans un court espace de temps, ni disposer convenablement les terres pour recevoir ces fourrages, ni les récolter pendant tout le temps qu'elles produisent.
» Aujourd'hui qu'il est bien prouvé que l'établissement des prairies artificielles et un assolement raisonné doivent former la base de l'agriculture ; aujourd'hui qu'il est reconnu que, pour exécuter ces deux grands moyens d'amélioration et en recueillir les fruits, il faut un terme de douze à quinze ans (ou plutôt d'une trentaine d'années) les baux doivent avoir au moins cette durée... Dans les domaines où le fermier se voit à terme tous les trois ans, on ne peut employer à l'amélioration ni lumières, ni capitaux, et l'exploitation se perpétue dans un état d'imperfection. »
5° La faculté de résilier le bail lorsque leurs intérêts l'exigent. En effet, on ne peut raisonnablement obliger un particulier ou les membres d'une association agricole à poursuivre une exploitation onéreuse, ou à rester dans l'agriculture lorsqu'ils veulent entrer dans une autre carrière. En présence des baux à long terme, surtout des baux à vie, ce droit de résiliation est inévitable.
Nous arrivons maintenant à un point des plus délicats, mais dont les circonstances diminueront sans doute singulièrement les difficultés : c'est la question des voies et moyens pour opérer le transfert de la propriété foncière des individus à la société.
Si nous pouvions nous placer au point de vue d'une liquidation sociale faite à l'amiable entre les deux parties en cause c'est-à-dire entre le prolétariat et la bourgeoisie, nous aurions à examiner la valeur de plusieurs moyens de transition préconisés par différentes écoles socialistes pour faire entrer le sol à la propriété collective, notamment les suivants :
1° Le rachat successif des terres, préconisé par Louis Blanc dès 1845 dans son Organisation du travail ; les premiers rachats se feraient au moyen du budget, puis le fermage des premières terres acquises par la société servirait à racheter successivement les autres.
2° Le fermage considéré, à partir d'une époque à fixer, comme remboursement par annuité, mesure proposée en 1848 par Proudhon dans son Idée générale de la Révolution au XIXe siècle.
3° L'entrée à la propriété collective de toute succession ab intestat sans héritiers directs, un impôt de 25 p. c. sur toute succession testamentaire, et déclaration que le sol une fois entré à la propriété collective est inaliénable ; mesures proposées, peu après 48, par Colins, De Potter et Ramon de la Sagra.
Mais nous n'avons pas le droit de faire ainsi abstraction de l'attitude respective qu'ont prise les bourgeois et les prolétaires ; il nous suffit de constater que les mesures pacifiques ont été proposées depuis longtemps par les socialistes, organes de la classe ouvrière, et que la bourgeoisie les a rejetées et les rejette encore avec obstination. Or, puisque la classe capitaliste et propriétaire ne veut pas entrer en transaction, et que les travailleurs sont résolus plus que jamais à maintenir leurs droits, il est inévitable que l'on procède tôt ou tard à une liquidation forcée. Oui, forcée, car le prolétariat a de son côté deux forces auxquelles rien ne peut résister, la force du nombre et la force de l'idée.
L'antagonisme des classes, la lutte du travail contre le capital, a donné naissance aux sociétés de résistance ou Trades Unions ; celles-ci, par leur fédération et leur groupement, organisent le prolétariat et finissent par constituer un Etat dans l'Etat, un Etat économique, ouvrier, au milieu de l'Etat politique, bourgeois. Cet Etat se trouve naturellement représenté par les délégués des corporations ouvrières, qui, tout en pourvoyant aux nécessités actuelles, constituent aussi l'embryon de l'administration de l'avenir ; car à mesure que de nouvelles catégories de travailleurs, aujourd'hui isolés, se formeront en association, cette délégation ouvrira ses rangs aux nouveaux venus. Eh bien, étant donnée cette situation, il se pourrait fort bien qu'un beau jour cet Etat nouveau prononçât la dissolution de l'Etat ancien, et prît, vis-à-vis des institutions de la vieille société, vis-à-vis de la centralisation politique, du système judiciaire, de l'armée, des cultes, de l'enseignement public, de la banque, du commerce, de l'organisation industrielle, de la propriété foncière, etc., toutes les mesures nécessaires pour assurer la fin des priviléges et de la misère, le règne de l'égalité et du bien-être pour tous. Or, vis-à-vis de la propriété foncière, cet Etat chargé par les travailleurs d'opérer la liquidation et la réorganisation sociales, pourrait bien faire quelques petites déclarations dans le genre de celles-ci :
1° La propriété foncière individuelle est abolie ; le sol appartient à la collectivité sociale, il est inaliénable ;
2° Les cultivateurs fermiers payeront dorénavant à l'Etat la rente qu'ils payaient ci-devant au propriétaire ; cette rente tiendra lieu d'impôt et servira au payement de services publics, tels qu'instruction, assurances, etc. ;
3° Comme mesure de transition, il est admis que les petits propriétaires, qui exploitent leur terre par leur travail personnel, pourront rester leur vie durant possesseurs de cette terre sans payement de fermage ; à leur décès, l'impôt foncier de leur terre sera majoré jusqu'au prorata de la rente des autres terres de même valeur, et sera par conséquent transformé en rente foncière ; dès lors l'impôt foncier sera aboli pour ces terres, comme il l'est dès ce jour pour celles qui payent la rente ;
4° Les baux seront à vie pour les cultivateurs individuels ; ils seront d'un terme de.... pour les associations agricoles (un terme plus élevé que la moyenne de la vie) ;
5° Les baux sont néanmoins résiliables par les individus ou par les associations agricoles pour des causes déterminées d'utilité particulière ;
6° Les baux sont personnels ; la sous-location est interdite ;
7° Le sol est évalué au commencement et à la fin de chaque bail. Si, à la fin du bail, il y a plus-value, la société paye, s'il y a moins-value, l'héritage paye ; et si l'héritage n'a rien la société perd ;
8° Afin de pousser à l'association dans l'agriculture, les associations agricoles auront la préférence pour la location de la terre ; après les associations, cette préférence existera encore pour les enfants de l'occupant décédé qui auraient travaillé avec leur père ;
9° Afin de simplifier la gestion du domaine foncier, l'administration en sera confiée dans chaque commune au Conseil communal (ou municipalité) choisi directement par tous les habitants majeurs de la commune ; ce conseil pourvoira en particulier à la réunion des parcelles et à la délimitation des possessions, de façon à arrêter le morcellement ;
10° L'Etat, de concert avec les commissions agricoles nommées par les agriculteurs, s'occupera des grands travaux de défrichements, de reboisements, de dessèchements et d'irrigations. Il s'entendra avec les compagnies de travailleurs ruraux qui pourraient se constituer pour effectuer ces grands travaux d'ensemble.
Que le prolétariat organisé et triomphant prenne ces dispositions, qu'il y apporte toutes les modifications que les circonstances nécessiteront, qu'il y introduise successivement toutes les améliorations que la pratique indiquera, et la révolution agraire sera opérée, la propriété foncière sera constituée conformément à la Justice.
Rapport de la section rouennaise
Émile Aubry donne lecture du rapport suivant :
Chers compagnons,
La Fédération ouvrière de l'arrondissement de Rouen continue de s'honorer de faire partie d'une association qui, tout en cherchant les moyens pratiques d'améliorer le sort physique et moral de la classe à laquelle nous appartenons, respecte scrupuleusement l'autonomie des groupes qui font sa force ; ce culte de la Fédération assure son développement certain et donne, au mouvement social que nous provoquons tous, un caractère nouveau que jusqu'alors aucune organisation du même genre n'avait revêtu ; nous pouvons affirmer, contrairement aux sociétés qui nous ont précédées dans le passé, que notre association porte dans ses flancs la liberté vraie avec l'amélioration positive, matérielle et intellectuelle des producteurs de la richesse, grâce au respect absolu des consciences que nous professons même jusqu'à l'exagération.
Nous pouvons dire à nos adversaires que quels que soient les obstacles qu'ils puissent nous opposer, nous sommes certains de vaincre.
Les partisans omnicolores de la politique autoritaire, malgré leur frayeur de nos progrès, avouent que nous sommes bien les seuls jusqu'alors qui ont su obtenir la confiance de ceux-là même qui doutent du progrès.
Ce progrès nous le devons au respect et à la mise en pratique de notre immortelle devise qui ne demande l'accomplissement du devoir qu'à celui qui a ses droits, mais qui exige de ce dernier une somme égale de devoirs.
Nous sommes donc bien la Justice, puisque nous apportons et demandons l'équilibre dans tout !
Oui, compagnons, nous le répétons. le Cercle de Rouen est fier de vous appartenir ; aussi est-il heureux de vous le manifester par la présence de ses délégués à cette réunion des martyrs de l'oligarchie bourgeoise venus tout exprès des différentes contrées de l'Europe pour chercher les moyens certains de vaincre le monstre de l'époque : la Féodalité industrielle, mercantille et financière !
Invités par la grande Fédération à faire connaître nos vœux et à répondre sur les questions que vous avez soumises à l'étude de tous les groupes qui constituent la grande famille des exploités du capital, nous venons vous apporter le résultat de nos travaux et prendre part à la discussion des grands problèmes qui doivent être résolus par nous tous et que l'humanité réclame à grands cris ; de leur solution dépend l'avenir et le repos d'une société qui jusqu'alors n'a donné satisfaction qu'à quelques-uns, en dépouillant les autres.
Nous entrons en matière et avons l'honneur de soumettre à votre appréciation les résolutions ci-dessous, sur la question soumise à l'étude.
Ces résolutions, produit d'une longue discussion faite au chef-lieu de notre arrondissement par les comités réunis des corporations qui constituent notre Fédération, sont appuyées de dissertations exprimant sincèrement l'opinion des groupes composant notre Cercle.
PREMIÈRE QUESTION PROPRIÉTÉ TERRIENNE.
Avant de faire connaitre notre résolution, conforme aux opinions que nous exprimions l'année dernière, nous croyons qu'il est indispensable de faire connaitre en quelques mots les principes économiques qui font la base de toutes les opinions émises par le Cercle sur la manière d'envisager et de résoudre les différentes questions économiques qui préoccupent à juste titre le prolétariat européen.
L'étude et l'expérience de seize années nous ont suffisamment convaincus pour affirmer que de toutes les causes qui créent l'inégalité sociale avec toutes les conséquences qu'elles entraînent, la principale, celle que l'on peut regarder comme l'étalon de la misère sociale, est la prélibation du capital, que quelques sociétés ouvrières persistent à ne pas vouloir extirper de leur organisation ; nous regrettons que ce virus de l'économie politique, héritage malsain de la bourgeoisie, qui entretient la phthisie du corps social, est encore pour quelques camarades un moyen de reconstitution sociale ; nous le regrettons d'autant plus qu'il retarde notre affranchissement et peut donner lieu à de terribles contradictions dont les conséquences seraient fatales pour l'émancipation des prolétaires.
Le devoir des citoyens qui se dévouent à l'œuvre de régénération est de combattre envers et contre tous cet impitoyable ténia des sociétés civilisées ; c'est lui qui depuis plusieurs siècles détruit le travail, déjà si lent, de l'affranchissement de l'humanité.
A Lausanne et à Bruxelles nous avions l'honneur de dire que le seul remède capable d'empêcher la reconstitution d'une nouvelle aristocratie, naissant toujours de la prélibation exercée par le parasite sur la production commune était dans la constitution relative de la valeur des produits et nous ajoutions que la valeur vraie ne pouvait être trouvée qu'à la condition que toutes les sociétés ouvrières établissent des relations continuelles pour arriver à déterminer l'Etalon de l'heure de travail ; c'est-à-dire que pour empêcher l'exploitation de l'homme par l'homme, de l'ouvrier par l'ouvrier, il faut que l'ensemble des producteurs fasse d'immenses efforts dans le but de calculer la force moyenne de chacun d'eux. Ceci trouvé la valeur du produit sera exactement déterminée et l'échange pourra être fait dans des conditions qui ne pourront jamais nuire à aucun de nous et alors la propriété aura son véritable caractère.
Chaque citoyen deviendra propriétaire exclusif de sa production sans exciter de convoitises et sans crainte aucune de voir le propriétaire agrandir injustement son patrimoine aux dépens des autres producteurs, puisque nul ne pourra échanger ou vendre ses produits au dela du prix de revient et que ce dernier représentera véritablement la quantité de force morale et physique dépensée à la confection du produit.
Croyez-le bien, chers compagnons, la solution de toutes les questions économiques et sociales n'est pas ailleurs que dans la détermination de la moyenne de rémunération de l'heure de travail, les autres questions sont secondaires, la Propriété, la Liberté, la Morale, la Solidarité, la Fraternité même et la Justice, qui est la synthèse de toutes ces facultés sociales, ne seront vraies que le jour où les hommes seront arrivés à déterminer exactement le mètre de la production individuelle dans l'ensemble des productions.
Cela dit nous arrivons à nous prononcer sur la propriété terrienne :
Par ce qui précède il résulte que ce qui ne peut être évalué n'est point une production de l'homme ; comme l'air, la lumière et la chaleur, la terre, ainsi que nous le disions l'année dernière, est un outil nécessaire et indispensable à la production mais donné gratuitement à l'homme pour s'en servir selon ses besoins, et si jusqu'alors il est devenu une propriété exclusive, un des principaux agents de subalternisation du travail par le capital ; c'est que la terre a été évaluée alors que la science dit : que l'on ne fait rien de rien, en d'autres termes qu'on peut échanger des produits dans lesquels le travail n'est entré aucunement, autrement toute évaluation est fausse et arbitraire.
En conséquence la propriété terrienne, malgré le culte qu'elle inspire aux satisfaits du jour, ne pouvant être évaluée, ne peut être autre qu'une propriété collective dont le droit d'occupation appartient à tous, mais doit être déterminé par la commune organisée fédérativement, autrement la propriété terrienne constituant, comme aujourd'hui, un privilége qui, en raison de sa non évaluation, formerait la base d'une nouvelle aristocratie.
Nos adversaires invoquent le danger de tomber dans une organisation qui développerait rapidement le principe communautaire avec toutes ses conséquences autoritaires contre lesquelles nous combattons tous ; qu'ils nous pardonnent, mais cette peur n'a d'autre origine que l'absence compléte d'une théorie de la valeur et d'une étude négligée du principe fédératif.
La détermination de la valeur et comme conséquence logique, la décentralisation complète fonctionnant partout, il n'y a nullement à craindre la restauration d'une aristocratie ou d'une gueuserie chronique.
En un mot nul ne peut se dire propriétaire d'une chose qu'il n'a pas produite, gagnée ou conquise par son intelligence et sa force physique et comme on ne peut acquérir que des produits ayant une valeur d'échange, la terre n'étant point un produit mais bien un outil dont l'homme jamais ne pourra changer ni la forme ni la destination, nous repoussons avec énergie le droit individuel de posséder exclusivement en propre le sol. Nous considérons la perpétuation de ce droit comme une atteinte portée à la liberté collective.
Nous demandons que le sol soit déclaré Propriété communale avec le droit d'occupation individuelle accordé par la commune fédérativement organisée et transmissible par voie d'hérédité ; mais, continuellement à la disposition des intérêts collectifs qui pourront le retirer en accordant à l'occupant l'indemnité vraie pour tout le travail qu'il aura dépensé sur la partie occupée, soit en produits agricoles, soit en produits maisons.
Il nous semble que ces données sur la propriété du sol satisfont les intérêts collectifs etc onservent intacte l'autonomie individuelle.
C'est dans cette persuasion que le Cercle de Rouen a voté à l'unanimité la résolution suivante qu'il a confondue avec la question d'hérédité comme n'en pouvant être séparée.
RÉSOLUTION DU CERCLE DE ROUEN SUR LA PROPRIÉTÉ FONCIÈRE OU TERRIENNE.
« Considérant qu'une société civilisée ne peut avoir son libre arbitre si tous ses membres sont privés du droit de propriété.
» Considérant que pour être vraiment la garantie de l'autonomie individuelle, il importe que la propriété soit la représentation exacte de la production accumulée de chaque producteur.
» Considérant que la propriété n'est digne de mériter ce nom qu'à la condition que tous prestiges aristocratiques aient disparus, et qu'il ne pourra en être ainsi que le jour où la valeur des produits sera relativement constituée.
» Considérant que la propriété terrienne, telle qu'elle est constituée aujourd'hui, établit une anomalie flagrante avec les lois de la science sociale qui ne reconnaissent de propriété que celle acquise par le travail exempt de toute spéculation et d'agio.
» Considérant, d'après les données de la science, qu'on ne peut faire rien de rien et que le sol n'est qu'un instrument donné gratuitement à l'homme par la nature pour le féconder par son travail.
» Le Cercle d'Études Économiques de l'arrondissement de Rouen, composé de toutes les corporations ouvrières dudit arrondissement, déclare. (par l'organe des comités corporatifs,) que la propriété du sol ne peut être considérée qu'au point de vue collectif et que la répartition n'en peut être faite que par la commune reposant sur l'organisation fédérative.
» En conséquence il a l'honneur de porter à la connaissance de ses collègues, qu'il ne considère la solution de la propriété possible, que dans l'organisation fédérative des forces économiques du travail au sein de l'Internationale réprésentée par les différentes délégations réunies à Bâle, ce 6 septembre 1869.
» En ce qui concerne le droit d'héritage, il déclare par ce qui précède, le reconnaître transmissible à tous les degrés. Cette décision est aux yeux du Cercle la seule compatible avec la reconnaissance de la constitution de la famille en dehors de laquelle aucune organisation sociale n'est viable. »
Rapport de la section de Genève
Citoyens,
La Commission que vous avez nommée ne peut vous présenter sur ce sujet qu'un court rapport.
Elle a été unanime à affirmer de nouveau la résolution du Congrès de Bruxelles, et à la préciser en ce sens :
Que le sol arable, les forêts, le sous-sol, les routes, chemins de fer, canaux, télégraphes, usines, et en général, tous les grands instruments de travail doivent être, non la propriété de groupes particuliers de producteurs, mais bien de la collectivité humaine toute entière.
Quant à l'organisation de la propriété collective dans l'avenir, la Commission a manqué du temps nécessaire pour élaborer un projet sur une question aussi grave.
Elle est d'ailleurs unanimement d'avis que l'on ne peut espérer de solution définitive qu'après les grandes expériences qui suivront la liquidation sociale.
Suite de la séance du 8 septembre
L'ordre du jour appelle la discussion sur la question du droit d'héritage.
L'assemblée, avant d'entendre le rapporteur Brismée, décide que pour toutes les questions suivantes, aucun rapport ne sera lu à l'assemblée, sauf le rapport de la Commission.
Brismée présente, au nom de la Commission, les résolutions suivantes :
Suit le texte du projet de résolution de la Commission ; voir Projet de résolution de la Commission sur le droit d'héritage (non adopté).
Eccarius, au nom du Conseil Général, dit qu'après des discussions très-sérieuses, ils étaient arrivés à des conclusions tout à fait opposées à celles de la Commission. Dans une société collective, le droit d'héritage, dit Eccarius, n'est plus qu'une affaire de famille, puisque l'abus des choses héritées ne peut exister, mais si l'on veut arriver dans l'Etat actuel à diminuer ce droit, il propose les mesures transitoires suivantes : (Voir plus loin le rapport du Conseil général.)
Chemalé. Comme le dit le citoyen Brismée, le vote sur la question précédente emporte la décision sur l'héritage. Une fois la propriété collective décrétée, de quoi pourrait-on bien hériter ? A moins qu'il n'y ait eu équivoque et que le collectivisme ne s'applique qu'à la terre, auquel cas l'ouvrier industriel sera favorisé au détriment du producteur agricole puisque l'un serait possesseur de son outillage et par conséquent producteur libre, tandis que l'autre, rivé au salariat se trouverait inférieur.
Le citoyen Bakounine nous disait ce matin que c'était toujours une minorité intelligente qui faisait la loi. A cela je réponds que c'est précisément parce que ce sont toujours d'intelligentes minorités qui ont fait la loi que nous protestons ici, et qu'on protestera contre vos décisions comme vous venez de le faire contre celles de vos devanciers.
Mais le citoyen De Paepe vient nous dire : Nous prétendons que la discussion sur l'héritage a encore sa raison d'être, parce que la rentrée du sol à la propriété collective n'est pas encore accomplie. Est-ce que votre vote sur la suppression de l'héritage aura plus d'effet ?
J'ai voté contre la première, bien que je considère mon vote comme inutile. Je propose qu'il soit passé outre à la 2me question.
De Paepe profite des dix minutes qui lui sont accordées pour lire quelques passages du rapport de la section de Bruxelles sur l'héritage. Comme principe permanent et définitif, l'abolition de l'hérédité, dit ce rapport, n'est pas utile ; comme moyen de liquidation sociale, elle n'est pas probable.
Richard, répondant à Eccarius et à De Paepe, dit que tous les deux ont confondu les deux aspects suivants de la question. Ils confondent le droit pour un travailleur de disposer des fruits de son travail, et la faculté de constituer un privilége pour un individu qui n'a encore rien produit, et n'a rien fait de plus que les autres pour mériter ce droit spécial. Il dit que c'est la société, et non l'arbitraire individuel qui doit répartir égalitairement entre les individus les moyens de développement moral et matériel. Si les partisans du privilége héréditaire le considèrent comme peu important, c'est une raison de plus pour l'abandonner ; s'ils sont des amis de l'Egalité, qu'ils respectent donc l'Egalité, la première de toutes, l'Egalité du point de départ.
Varlin. Si nous étions arrivés à faire rentrer tous les instruments de travail, ainsi que le sol, à la propriété collective, il est évident que la question de l'héritage n'aurait plus d'importance ; mais nous n'en sommes pas là : il reste encore une grande partie de l'outillage social dont nous n'avons pas aboli la propriété, même en principe ; si nous maintenons l'héritage dans ces conditions, nous maintenons l'inégalité, puisque certains enfants trouveront par voie d'héritage ce qui leur est nécessaire, tandis que d'autres en seront fatalement privés. On nous dit, il est vrai, qu'avec l'organisation du crédit gratuit, ceux qui s'en trouveraient privés pourraient l'obtenir : mais s'ils doivent le rembourser, leur condition sera toujours bien inférieure à celle des autres citoyens.
Je voulais encore examiner la question du droit d'héritage à deux points de vue : le droit des enfants sur les biens de leurs parents, et le droit des parents de disposer de leurs biens.
Je n'ai jamais entendu d'argument pour affirmer le droit des enfants, je le nie complètement. Quant aux droits des parents de disposer de leurs biens, si l'on maintient ce droit, pour être juste, il ne faudrait pas le limiter aux enfants. Le propriétaire, s'il en existe encore, doit pouvoir disposer de ses biens en faveur de n'importe qui, et alors, ce n'est plus le droit d'héritage, c'est le droit de tester. Pour nous, collectivistes, nous n'acceptons pas plus l'un que l'autre.
Murat. Les conclusions de Brismée sont logiques, après le vote sur la propriété ; mais je les repousse, comme les résolutions sur la propriété.
Le citoyen Varlin a dit que l'enfant n'a pas plus de droits que personne au produit du travail du père ; il oublie que dans la campagne surtout, les enfants, depuis l'âge de 3 ou 4 ans, travaillent, et, au moment qu'ils héritent, ont une grande partie de leur travail dans cette succession dont ils héritent.
Quant au citoyen Richard, je ne le comprends pas ; car si le travailleur, comme il l'a dit, est reconnu propriétaire de son produit, et s'il n'a pas consommé tout ce qu'il a produit, il pourra toujours le donner ou le vendre avant sa mort, ce qui annullera l'abolition de l'héritage et y introduira la fraude, par conséquent l'immoralité. Si tous, comme je le désire, étaient propriétaires de leur outillage, toutes ces difficultés disparaîtraient et l'héritage pourrait se maintenir.
Bakounine. Il y a entre les collectivistes qui trouvent inutile de voter l'abolition du droit d'héritage, et les collectivistes qui trouvent nécessaire de la voter, cette différence, que les premiers prennent pour point de départ l'avenir, c'est-à-dire la propriété collective de la terre et des instruments de travail déjà réalisée, tandis que nous autres, nous prenons pour point de départ le présent, c'est-à-dire la propriété héréditaire individuelle dans sa pleine puissance.
Eccarius a dit que le droit n'est que la conséquence du fait, et qu'une fois le fait de la propriété individuelle aboli, le droit d'héritage tombera de lui-même. Il est certain que, dans l'histoire, le fait a toujours précédé le droit, ce dernier ayant toujours été la consécration du premier ; mais il est incontestable aussi que le droit, après avoir été un effet, devient cause d'autres effets à son tour ; et si l'on veut, arriver à d'autres effets, il faut commencer par le renverser. C'est ainsi que le droit d'héritage est devenu la base et la condition principale de la propriété individuelle, en tant que garantie par l'Etat.
On dit que déclarer cette abolition ne serait point pratique, parce que quand les travailleurs seront assez puissants pour abolir le droit d'héritage, ils devront profiter de cette puissance, pour proclamer et réaliser la liquidation sociale. Mais c'est au nom de la pratique que je vous recommande surtout l'abolition du droit d'héritage. On a parlé de la difficulté qu'il y aurait à déposséder les paysans, petits propriétaires de la terre ; il est incontestable que si l'on voulait déposséder les paysans, on les jetterait dans la contre-révolution. C'est ce qu'il faut éviter. Donc ils resteront probablement pendant quelque temps au moins les possesseurs de fait de ces parcelles de terre, dont ils sont aujourd'hui les propriétaires. Et si le droit d'héritage se trouve maintenu, ils n'en seront pas seulement les possesseurs, mais les propriétaires, et ils les transmettront à ce titre à leurs enfants.
Tandis que si l'on abolit le droit d'héritage, et en général tout droit juridique et politique de l'Etat, il ne leur restera plus que le fait de la possession, fait qui n'étant plus protégé par l'Etat, sera facilement transformé et renversé par la force des évènements révolutionnaires.
La clôture est demandée.
Plusieurs délégués croient que la question n'est pas suffisamment élucidée. LIEBKNECHT se déclare pour la clôture : on pourrait discuter dans vingt Congrès de suite, pour toujours en arriver aux mêmes conclusions et aujourd'hui nous avons encore trois questions, dont une, très-importante, celle des sociétés de résistance, mérite quelques heures que nous ne devons pas consacrer à la question de l'héritage.
Guillaume appuie aussi la clôture : il ne comprend pas que Langlois puisse désirer une plus longue discussion, puisque la ligne de conduite de tous ceux qui ne sont pas collectivistes, est tracée, comme l'a dit parfaitement Chemalé. La Commission a été complètement d'accord sur les conclusions qu'elle a présentées : les collectivistes doivent être convaincus, on ne convaincra pas les mutuellistes.
Tolain proteste contre la qualification d'individualistes, qui a été donnée aux mutuellistes dans le cours de la séance.
Langlois. Vous avez voté le communisme de la terre, mais non pas le communisme de tous les outils, instruments de travail, de sorte que, quant à l'héritage, vous n'avez implicitement voté son abolition que pour la propriété terrienne. Si vous la votez pour toute propriété, vous aurez implicitement voté pour le communisme absolu, et alors vous n'aurez plus besoin de discuter le crédit, car le communisme est la négation du crédit.
Tartaret appuie Langlois. Flahaut demande la clôture et la mise à l'ordre du jour, pour la séance du lendemain matin, de la question des sociétés de résistance.
La clôture est votée.
L'appel nominal sur la proposition de la Commission de l'héritage a donné le résultat suivant :
68 votants ; majorité absolue : 35.
32 oui, 23 non, 13 abstentions.
Ont répondu oui :
Sentinion, Farga Pellicer, Robin, Bastin, Brismée, Varlin, Robert, Hins, Heng, Brosset, Floquet, Jaillet, Schwitzguebel, Bourseau, Outhier. Bakounine, Caporusso, Richard, Palix, Monier, Fourreau, Dereure, Rittinghausen, Guillaume, Lessner, Neumayer, Colin, Becker, Janash, Krüger, George, Martinaud.
Ont répondu non :
Aubry, Tolain, Murat, Pindy, Piéton, Langlois, Chemalé, Quinche, Applegarth, Eccarius, Stepney, Jung, Starke, Hess, Leisinger, Gut, Greulich, Liebknecht, Fruneau, Tartaret, Würger, Cameron, Frey.
Se sont abstenus :
De Paepe, Landrin, Dosbourg, Durand, Roussel, Flahaut, Mollin, Franquin, Grosselin, Creusot, Gægg, Bruhin, Scherer.
Absents :
Perret, Lucraft, Spier, Bohny, Holeifer, Bürkli.
Malade : Oberwinder.
On procède ensuite au vote de la proposition présentée par le Conseil Général.
Votants : 62 ; majorité absolue : 32.
19 oui, 37 non, 6 abstentions.
La proposition est rejetée.
Ont répondu oui :
Bastin, Gægg, Rittinghausen, Bruhin, Quinche. Applegarth, Eccarius, Stepney, Jung, Lessner, Neumayer, Hess, Leisinger, Gut, Greulich, Liebknecht, Krüger, Cameron, Frey.
Ont répondu non :
Farga Pellicer, Robin, De Paepe. Brismée, Aubry, Varlin, Robert, Tolain, Dosbourg, Hins, Murat, Pindy, Franquin, Heng, Brosset, Floquet, Jaillet, Schwitzguebel, Bourseau, Outhier, Piéton, Bakounine, Caporusso, Langlois, Richard, Palix, Monier, Fourreau, Dereure, Chemalé, Guillaume, Starke, Janash, George, Martinaud, Fruneau, Tartaret.
Se sont abstenus :
Sentinion, Landrin, Roussel, Flahaut, Mollin, Colin.
Absents :
Durand, Perret, Grosselin, Creusot, Lucraft, Spier, Becker, Bohny, Holeifer, Scherer, Bürkli, Würger.
Malade : Oberwinder.
La séance est levée à 7 heures.
Rapports sur la question du droit d'héritage
Rapport et conclusions du Conseil général
Suit le texte du rapport du Conseil général, rédigé par Karl Marx ; voir Bericht des Generalrats über das Erbrecht.
Rapport de la section genevoise
Citoyens,
Cette question qui va être discutée au Congrès de Bâle se divise en deux parties, la première comprenant le principe, la seconde l'application pratique du principe.
La question du principe elle-même doit être envisagée à deux points de vue : celui de l'utilité, et à celui de la justice.
Au point de vue de l'émancipation du travail, est-il utile, est-il nécessaire que le droit d'héritage soit aboli ?
Poser cette question, c'est, selon nous, la résoudre. L'émancipation du travail peut-elle signifier autre chose que sa délivrance du joug de la propriété et du capital ? Mais comment empêcher l'un et l'autre de dominer et d'exploiter le travail, tant que séparés du travail, ils se trouveront monopolisés entre les mains d'une classe qui, par le fait de leur jouissance exclusive, dispensée de la nécessité de travailler pour vivre, continuera d'exister et d'écraser le travail, en prélevant sur lui la rente de la terre et l'intérêt du capital, et qui, forte de cette position, s'empare encore comme elle le fait partout aujourd'hui de tous les bénéfices des entreprises industrielles et commerciales, ne laissant aux travailleurs écrasés par la concurrence qu'ils sont forcés de se faire entre eux, que ce qui est strictement nécessaire pour les préserver de la faim.
Aucune loi politique et juridique, quelque sévère qu'elle soit, ne pourra empêcher cette domination et cette exploitation, aucune loi ne saurait prévaloir contre la force des choses, aucune ne saurait empêcher qu'une position donnée ne produise tous ses résultats naturels ; d'où il résulte clairement que tant que la propriété et le capital restant d'un côté et le travail de l'autre, les uns constituant la classe bourgeoise, et l'autre le prolétariat, l'ouvrier sera l'esclave, et le bourgeois le maître.
Mais qu'est-ce qui sépare la propriété et le capital du travail ? Qu'est-ce qui constitue économiquement et politiquement la différence des classes, qu'est-ce qui détruit l'égalité et perpétue l'inégalité, le privilége du petit nombre et l'esclavage du grand nombre ? C'est le droit d'héritage.
Faut il montrer comment le droit d'héritage engendre tous les priviléges économiques, politiques et sociaux ? Il est évident que la différence des classes ne se maintient que par lui. Par le droit d'héritage, les différences naturelles aussi bien que les différences passagères de fortune ou de bonheur qui peuvent exister entre les individus et qui devraient disparaître à mesure que les individus disparaissent eux-mêmes, s'éternisent, se pétrifient pour ainsi dire, et devenant des différences traditionnelles, créent les priviléges de naissance, fondent les classes et deviennent une source permanente de l'exploitation des millions de travailleurs par des milliers d'hommes heureusement nés.
Tant que le droit d'héritage fonctionnera il ne pourra y avoir d'égalité économique, sociale et politique dans le monde, et tant que l'inégalité existera, il y aura oppression et exploitation.
Donc, en principe, au point de vue de l'émancipation intégrale du travail et des travailleurs, nous devons vouloir l'abolition du droit d'héritage.
Il est entendu que nous ne prétendons pas abolir l'hérédité physiologique ou la transmission naturelle des facultés corporelles et intellectuelles, ou pour nous exprimer avec plus d'exactitude, des facultés musculaires et nerveuses des parents à leurs enfants ; souvent cette transmission est un fait malheureux, parce qu'il fait passer les maladies physiques et morales des générations passées aux générations présentes. Mais les effets funestes de cette transmission ne peuvent être combattus que par les applications de la science à l'hygiène sociale, tant individuelle que collective, et par une organisation rationnelle et égalitaire de la société.
Ce que nous voulons, ce que nous devons abolir, c'est le droit d'héritage fondé par la jurisprudence et constituant la base même de la famille juridique et de l'Etat.
Il est également entendu que nous n'entendons pas abolir l'héritage sentimental. Nous entendons sous cette dénomination l'héritage qui fait passer entre les mains des enfants ou des amis des objets de mince valeur qui ont appartenu à leurs amis ou à leurs parents décédés, dont à force de leur avoir servi longtemps ils ont conservé pour ainsi dire l'empreinte personnelle. L'héritage sérieux, c'est celui qui assure aux héritiers, soit complètement, soit même seulement en partie, la possibilité de vivre sans travailler, en prélevant sur le travail collectif, soit la rente de la terre, soit l'intérêt du capital. Nous entendons que le capital aussi bien que la terre, en un mot tous les instruments et toutes les matières premières du travail, cessant d'être transmissibles par le droit d'héritage, deviennent à tout jamais la propriété collective de toutes les associations productives.
L'égalité et par conséquent aussi l'émancipation du travail et des travailleurs ne sont qu'à ce prix.
Il est peu d'ouvriers qui ne comprennent pas que dans l'avenir l'abolition du droit d'héritage ne soit la condition suprème de l'égalité. Mais il y en a qui craignent que si on allait l'abolir présentement, avant qu'une organisation sociale n'ait assuré le sort de tous les enfants, quelles que soient les conditions dans lesquelles ils sont nés, leurs enfants après leur mort se trouveraient dans la détresse.
« Comment ! disent ils, j'ai amassé à la sueur de mon front, et en me condamnant aux plus cruelles privations, 200, 300 ou 400 fr., et mes enfants en seront privés ? » Oui, ils en seront privés, mais en revanche ils recevront de la société, sans aucun préjudice aux droits naturels de la mère et du père, un entretien, une éducation et une instruction, que vous ne seriez pas capable de leur assurer avec 30 ou 40 mille francs. Car il est évident qu'aussitôt que le droit d'héritage sera aboli, la société devra prendre à sa charge tous les frais de développement physique, moral et intellectuel de tous les enfants des deux sexes qui naîtront en son sein. Elle en deviendra ainsi la tutrice suprème.
Nous nous arrêtons à ce point, parce qu'il rentre dans la question de l'instruction intégrale sur laquelle une autre commission doit vous faire son rapport.
Mais il est un autre point que nous devons élucider.
Plusieurs prétendent qu'en abolissant le droit d'héritage, on détruira le plus grand stimulant qui pousse les hommes au travail. Ceux qui pensent ainsi continuent de considérer le travail comme un mal nécessaire, ou pour parler théologiquement, comme l'effet de la malédiction que Jéhovah dans son courroux a lancé contre la malheureuse espèce humaine, et dans laquelle, dans un caprice singulier, il a compris sa création tout entière.
Sans entrer dans cette grave discussion théologique, prenant pour base la simple étude de la nature humaine, nous répondrons à ces détracteurs du travail, que ce dernier, loin d'être un mal ou une dure nécessité, est, pour tout homme qui est en possession de ses facultés, un besoin. Pour s'en assurer, chacun peut faire une expérience sur lui-même ; qu'il se condamne seulement pour quelques jours à une inaction absolue, ou bien à un travail stérile, improductif, stupide, et il verra si à la fin il ne se sentira pas le plus malheureux et le plus avili des hommes ! L'homme, par sa nature même, est forcé de travailler, comme il est forcé de manger, de boire, de penser, de parler.
Si le travail est aujourd'hui maudit, c'est parce qu'il est excessif, abrutissant et forcé, c'est parce qu'il tue le loisir et prive les hommes de la possibilité de jouir humainement de la vie ; c'est parce que chacun, ou presque chacun, est forcé d'appliquer sa force productive au genre de travail qui convient le moins à ses dispositions naturelles. C'est enfin parce que dans cette société fondée sur la théologie et sur la jurisprudence, la possibilité de vivre sans travailler est considérée comme un honneur et un privilége, et la nécessité de travailler pour vivre comme un signe de dégradation, comme une punition et une honte.
Le jour où le travail musculaire et nerveux, manuel et intellectuel à la fois, sera considéré comme le plus grand honneur des hommes, comme le signe de leur virilité et de leur humanité, la société sera sauvée ; mais ce jour n'arrivera pas tant que durera le règne de l'inégalité, tant que le droit d'héritage ne sera pas aboli.
Cette abolition sera-t-elle juste ?
Mais si elle est dans l'intérêt de tout le monde, dans l'intérêt de l'humanité, comment pourrait-elle être injuste ?
Il faut bien distinguer entre la justice historique, politique, juridique et entre la justice rationnelle ou tout simplement humaine. La première a gouverné le monde jusqu'à cette heure, et elle en a fait un réceptacle d'oppressions sanglantes et d'iniquités. La seconde doit nous émanciper.
Examinons donc le droit d'héritage au point de vue de la justice humaine.
Un homme, nous dit-on, a gagné par son travail quelques dizaines, quelques centaines de mille francs, un million, et il n'aurait pas le droit de les laisser en héritage à ses enfants ! Mais ce serait une atteinte au droit naturel, une inique spoliation !
D'abord il a été prouvé mille fois qu'un travailleur isolé ne peut produire beaucoup au-delà de ce qu'il consomme. Nous défions un ouvrier sérieux, c'est à dire un ouvrier ne jouissant d'aucun privilége, de gagner des dizaines, des centaines de mille francs, des millions ! Cela lui est tout bonnement impossible. Donc, s'il y a dans la société actuelle des individus qui gagnent de si grandes sommes, ce n'est point par leur travail, c'est grâce à leur privilége, c'est-à-dire grâce à une injustice juridiquement légalisée, qu'ils les gagnent ; et comme tout ce qu'on ne prend pas sur son propre travail est nécessairement pris sur le travail d'autrui, nous avons le droit de dire que tous ces gains sont des vols commis par des individus privilégiés sur le travail collectif, avec la sanction et sous la protection de l'Etat.
Passons outre.
Le voleur protégé par la loi meurt. Il laisse par testament ou sans testament ses terres ou ses capitaux à ses enfants ou à ses parents. C'est, dit-on, une conséquence nécessaire de sa liberté et de son droit individuels ; sa volonté doit être respectée.
Mais un homme mort est bien mort ; en dehors de l'existence toute morale et toute sentimentale que lui font les pieux souvenirs de ses enfants, parents ou amis, s'il les a mérités, ou de la reconnaissance publique, s'il a rendu quelque réel service au public, il n'existe plus du tout ; il ne peut donc avoir ni liberté, ni droit, ni volonté personnelle. Les fantômes ne doivent pas gouverner et opprimer le monde qui n'appartient qu'aux vivants.
Pour qu'il continue de vouloir et d'agir après sa mort, il faut donc une fiction juridique ou un mensonge politique, et comme il est désormais incapable d'agir par lui même, il faut qu'une puissance quelconque, l'Etat, se charge d'agir en son nom et pour lui, il faut que l'Etat exécute les volontés d'un homme qui, n'étant plus, ne peut avoir de volonté.
Et qu'est-ce que la puissance de l'Etat, si ce n'est la puissance de tout le monde organisée au détriment de tout le monde et en faveur des classes privilégiées. C'est avant tout la production et la force collective des travailleurs. Il faut donc que les masses ouvrières garantissent aux classes privilégiées la transmission des héritages, qui est la source principale de leur misère et de leur esclavage ? Il faut qu'elles forgent de leurs propres mains les fers qui les enchaînent ?
Nous concluons. Il suffit que le prolétariat déclare qu'il ne veut plus soutenir l'Etat qui sanctionne son esclavage, pour que le droit d'héritage, qui est exclusivement politique et juridique, et par conséquent contraire au droit humain, tombe de lui même. Il suffit d'abolir le droit d'héritage pour abolir la famille juridique et l'Etat.
Tous les progrès sociaux ont d'ailleurs procédé par des abolitions successives du droit d'héritage.
On a aboli d'abord le droit d'héritage divin, les priviléges ou les châtiments traditionnels qui furent longtemps considérés comme la conséquence soit de la bénédiction, soit de la malédiction divine ;
On a aboli ensuite le droit d'héritage politique, ce qui a eu pour conséquence la reconnaissance de la souveraineté du peuple et de l'égalité des citoyens devant la loi ;
Aujourd'hui nous devons abolir l'héritage économique, pour émanciper le travailleur, l'homme, et pour établir le règne de la justice sur les ruines de toutes les iniquités politiques et théologiques du présent et du passé.
La dernière question qui nous reste à résoudre, c'est celle des mesures pratiques à prendre pour abolir le droit d'héritage.
L'abolition du droit d'héritage peut se faire par deux voies : ou bien par celles des réformes successives, ou bien par la révolution sociale.
Elle pourra se faire par la voie des réformes dans les pays heureux, fort rares, pour ne pas dire inconnus, où la classe des propriétaires et des capitalistes, les bourgeois, s'inspirant d'un esprit et d'une sagesse qui leur manquent aujourd'hui, et comprenant enfin l'imminence de la révolution sociale, voudraient entrer, d'une manière sérieuse, en composition avec le monde des travailleurs. Dans ce cas, mais seulement dans ce dernier cas, la voie des réformes pacifiques sera possible ; par une série de modifications successives, sagement combinées et arrêtées à l'amiable entre les travailleurs et les bourgeois, on pourra abolir complètement, en vingt ou trente ans, le droit d'héritage, et remplacer le mode actuel de propriété, de travail et d'instruction, par le travail et la propriété collectifs, et par l'éducation ou instruction intégrale.
Il nous est impossible de déterminer davantage le caractère de ces réformes, parce qu'il devra nécessairement s'adapter à la situation particulière de chaque pays. - Mais dans tous les pays, le but reste le même : L'établissement du travail et de la propriété collectifs, et de la liberté de chacun dans l'égalité de tout le monde.
La méthode de la révolution sera naturellement plus courte et plus simple. Les révolutions ne se font jamais, ni par des individus, ni par des associations. Elles sont amenées par la force des choses. L'Association internationale n'a point pour but de faire la révolution, mais elle doit en profiter et l'organiser dans son sens, aussitôt qu'elle sera faite par l'iniquité et l'ineptie de plus en plus évidente des classes privilégiées.
Il doit être entendu entre nous qu'au premier jour de la révolution le droit d'héritage sera simplement aboli, et avec lui l'Etat et le droit juridique, afin que sur les ruines de toutes ces iniquités, s'élève à travers toutes les frontières politiques et nationales, le monde international nouveau, le monde du travail, de la science, de la liberté et de l'égalité, s'organisant de bas en haut, par l'association libre de toutes les associations productives.
La commission vous propose les résolutions suivantes :
Considérant que le droit d'héritage est une des causes principales de l'inégalité économique, sociale et politique qui règne dans le monde ;
Qu'en dehors de l'égalité il ne peut y avoir ni liberté ni justice, et qu'il y aura toujours oppression et exploitation, esclavage et misère pour le prolétariat, richesse et domination pour les exploiteurs du travail populaire ;
Le Congrès reconnaît la nécessité de l'abolition pleine et entière du droit d'héritage.
Cette abolition se fera, selon les événements, soit par la voie des réformes, soit par la révolution.
Rapport de la section bruxelloise
L'abolition du droit d'héritage peut être envisagée par les socialistes à deux points de vue : 1° Comme constituant par elle même un remède ou du moins une partie intégrante du remède contre le paupérisme et en général contre les vices de l'organisation actuelle de la société, c'est-à-dire comme une chose devant exister d'une façon définitive et permanente dans un nouvel ordre social ; 2° Comme un simple procédé pour opérer sans trop brusque secousse la transformation sociale, c'est-à-dire comme un moyen de faire passer lentement des mains des particuliers aux mains de la société les biens détenus aujourd'hui par des individus et qui doivent devenir la propriété collective soit des associations de travailleurs, soit de la grande société elle-même.
Nous envisagerons successivement cette question à ce double point de vue.
1.
Il est assez généralement reconnu de nos jours, que dans la Révolution française du siècle dernier deux grands courants se sont montrés, dont l'un, assez individualiste, procédant des encyclopédistes, visait surtout à l'abolition des priviléges de la naissance, dont l'autre, essentiellement communiste, procédant de Mably et de Morelly, visait à l'égalité sociale la plus complète. Mais tandis que ce dernier ne parvint pas à réaliser ses vues, le premier eut la gloire de réaliser presqu'entièrement les siennes ; il obtint la suppression des titres de noblesse, du droit de primogéniture, de l'hérédité des charges et des fonctions publiques, et de la monarchie elle-même, qui, une fois constitutionnalisée, ne se distingue plus guère de la République que par l'hérédité du trône. Un seul de ces priviléges de la naissance resta debout au milieu de la tourmente révolutionnaire qui balaya le monde féodal : c'est le privilége de se trouver dans la richesse et le bien-être par ce seul fait que l'on est issu de tel père plutôt que de tel autre, parce qu'en un mot, suivant l'expression de Beaumarchais, on s'est donné la peine de naître.
Il était donc dans la logique des idées, lorsqu'au commencement de ce siècle le Socialisme reprit l'œuvre inachevée de la Révolution, de voir surgir une école issue de la philosophie du dix-huitième siècle, qui s'attaquât tout d'abord au dernier débris des priviléges du sang et protestât contre la transmission héréditaire des fortunes.
En pleine réaction bonapartiste, alors que l'on venait de reconstituer le pouvoir monarchique et militaire du moyenâge, et que de ci-devant palefreniers recevaient pour eux et leurs descendants mâles les titres de duc ou de comte, un fils des preux, un descendant de Charlemagne, releva l'étendard de la révolte et, sur cet étendard, inscrivit comme cri de ralliement de la génération nouvelle : Guerre à l'héritage.
C'était Saint-Simon ; et l'on sait que la doctrine saint-simonienne, quoique bien incomplète, fut la première forme de ce socialisme scientifique mais peu populaire, recrutant ses adeptes parmi les savants et non parmi les masses, dont le Fourierisme fut plus tard le successeur et dont le socialisme d'Auguste Comte est la plus récente et la dernière expression. Ce que le saint-simonisme poursuit, ce n'est pas l'égalité des conditions ; au contraire, essentiellement hiérarchique, classant les hommes suivant leurs facultés, il consacre l'inégalité sociale ; et s'il s'attaque à l'héritage, c'est uniquement parce qu'il veut que la fortune soit amassée par celui-là qui en jouit et non par ses ancêtres ; il y a des classes dans la société saint-simonienne, comme il y a des capitalistes au phalanstère, comme il y a des prolétaires et des chefs industriels dans le système d'Aug. Comte.
Mais à côté de ce socialisme anti-égalitaire, se propage aussi l'autre courant de la grande Révolution. Celui-ci se recrute dans le sein même du prolétariat ; représenté en France par les morellistes, les babouvistes, les icariens, en Angleterre par les spencéens et les owennistes, il réclame, lui, non pas l'abolition des priviléges de la naissance, mais l'abolition de tous les priviléges quels qu'ils soient ; ce qu'il poursuit, c'est l'égalité réelle, l'égalité de fait comme disait Babeuf. Il va de soi que par ce socialisme populaire la question de l'héritage ne fut point soulevée, ou plutôt qu'elle n'existait pas pour lui. Partant du système de la communauté des biens, - où l'accumulation des biens aux mains des individus ne peut plus exister, ou même, comme dans la République des Egaux de Babeuf, est défendue et sévèrement punie par loi, - il est évident qu'il n'y a plus, pour cette école, question de priviléges de naissance en général, ni de droit d'héritage en particulier.
Or, aujourd'hui, dans le sein de l'Internationale, le socialisme scientifique et le communisme populaire, sous les formes rajeunies et sous les dénominations nouvelles de mutuellisme et de collectivisme, se dépouillent de ce qu'ils avaient d'exclusif et d'absolu, tendent à s'embrasser, à se pénétrer dans une conception nouvelle de la société, - conception synthétique, qui recherche à la fois des garanties pour l'individu et des garanties pour la collectivité, et qui fixe aussi nettement que possible les limites de ce qui doit être individuel et de ce qui doit être collectif. On peut donc se demander ce que devient, dans cette conception nouvelle, cette célèbre question de l'héritage qui préoccupa tant d'esprits au commencement de ce siècle et laissa indifférents tant d'autres. On peut se demander comment, pour l'Internationale, cette question doit être résolue.
Pour nous, qui, par nos tendances vers l'égalité des conditions, procédons du grand courant communiste, mais qui en même temps, par les garanties individuelles que nous réclamons et par la part de biens que nous croyons pouvoir sans danger laisser à l'individu, procédons aussi du courant saint simonien, cette question de l'hérédité devient tout à-fait secondaire, sans que cependant elle ait cessé d'exister. Dans une société comme celle vers laquelle nous tendons, où la propriété foncière individuelle est abolie et où par conséquent cette propriété échappe à la transmission héréditaire, où les machines et les instruments de
travail deviennent la propriété collective des groupes ou associations industrielles qui les font fonctionner, et passent sans cesse aux membres nouveaux de l'association sans préoccupation de savoir si ces derniers sont ou ne sont pas les fils des anciens membres décédés, où par l'abolition de l'intérêt du capital et l'égal-échange des produits, chacun vivant de son travail et jamais de prélèvements sur le travail des autres, l'accumulation de grandes richesses par un particulier devient impossible, - dans une pareille société il ne reste aux mains des individus, comme passibles d'être transmis par voie d'hérédité, que les choses usuelles, les objets de consommation personnelle ou de ménage, tels qu'aliments, vêtements, mobilier, etc., plus quelques épargnes en monnaie peut-être, qui ne portant plus intérêt dans l'industrie, ne constituant plus ce qu'en économie politique on appelle un capital, ne peuvent être après tout qu'échangées contre des vêtements, des aliments, du mobilier, etc. Dans cette nouvelle conception des rapports économiques, la question de l'héritage se réduit donc à ceci : Est-il juste ou injuste, nuisible aux intérêts sociaux, ou dangereux pour l'égalité, que cet avoir individuel puisse ou non être transmis à la postérité par voie d'héritage individuel ?
Poser cette question, c'est la résoudre. Au point de vue de la justice, nous disons que cet avoir provenant non de prélèvements sur le travail d'autrui, mais exclusivement des économies que l'individu peut avoir faites sur le produit de son propre travail, en consommant moins que d'autres, en se privant même de certaines jouissances si tel est son bon vouloir, il est juste que l'individu puisse transmettre cet avoir à ceux qui sont ses enfants de par la nature ou de par l'adoption. Au point de vue de l'utilité ou des intérêts sociaux, nous disons que la possibilité pour le père de famille de transmettre son avoir à ses enfants, peut être un stimulant pour le travail et un préservatif contre le gaspillage. Enfin, au point de vue de l'égalité sociale, nous disons que cet avoir ne pouvant servir à exploiter les autres, mais seulement à être échangé, dépensé, consommé, et d'un autre côté la société donnant à chacun une instruction commune et complète en même temps qu'elle garantit à chacun les instruments de travail, dans un semblable milieu l'héritage individuel ne peut porter atteinte à l'égalité des moyens de développement physique et intellectuel.
Mais ce n'est pas tout. Quoique limité déjà quant aux objets auxquels il peut s'appliquer, nous croyons que le droit d'héritage peut encore être restreint quant aux degrés de parenté qui donnent accès à la succession. En tous pays la loi limite ce droit à un certain degré, au 12me dans les pays qui sont régis par le Code Napoléon. Eh bien, nous croyons qu'il n'y a pas de motif pour s'arrêter plutôt au 12me degré qu'à un degré beaucoup plus proche ; nous pensons même qu'il pourrait fort bien être circonscrit à la parenté en ligne directe, descendante et ascendante, plus la ligne collatérale du premier degré. L'idée de laisser son pécule à des arrière-cousins qu'on n'a jamais vus ni connus ne peut être un mobile pour pousser l'homme à la production ou à la conservation de ses objets, tandis qu'il n'en est pas de même de la perspective de laisser en mourant un surcroît de bien-être à une épouse, à des enfants, à un père, à une mère, à des frères ou à des sœurs. (Nous ouvrons ici une parenthèse pour déclarer que nous faisons nos réserves au sujet de la liberté de tester, c'est-à-dire sur le droit de transmettre son bien par testament à des personnes qui ne sont même point parentes du testateur ; cette réserve, nous la faisons parce que cette question de la liberté de tester est très diversement jugée par les membres de la section bruxelloise).
Ainsi épuré, dépouillé de tout ce qui le rendait inique, limité en lui-même et par le milieu social tout entier, réduit enfin à son minimum, l'héritage individuel n'est plus qu'un élément de progrès et de moralité.
Pour nous donc, comme pour nos pères les communistes, il n'y a pas lieu de s'attaquer directement au droit d'héritage ; il y a lieu d'organiser de telle sorte la propriété, le travail, la circulation, l'enseignement, que l'égalité en résulte. Les mémoires que nous présentons au Congrès de Bâle sur les quatre autres questions à l'ordre du jour, sur la propriété foncière, sur les sociétés ouvrières, sur le crédit, sur l'instruction intégrale, ont précisément pour objet de rechercher les moyens et les conditions de cette organisation égalitaire. Mais ce n'est pas l'hérédité qui fait l'inégalité ; tout au plus, l'inégalité étant donnée, peut-on considérer l'hérédité comme un effet qui tend actuellement à aggraver encore la cause dont il dépend. L'inégalité provient de la division des hommes en propriétaires et en prolétaires, en capitalistes et en travailleurs ; faire cesser cette division, là est le problème. Or, l'abolition du droit d'héritage, par elle-même, n'abolit pas l'inégalité, le saintsimonisme l'avait bien compris ; mais l'abolition des classes, l'égalité sociale, fait disparaître les abus de l'hérédité.
De deux choses l'une :
Ou les socialistes qui demandent l'abolition de l'héritage se bornent à cette seule réforme ; et alors nous prétendons qu'ils n'en maintiennent pas moins les distinctions de capitalistes et de travailleurs, par conséquent le parasitisme pour les uns et le paupérisme pour les autres.
Ou bien ils demandent en outre l'entrée du sol à la propriété collective, l'abolition des prélèvements capitalistes, la mise en possession des instruments de travail aux mains des travailleurs, l'instruction intégrale donnée à tous, et alors nous prétendons que l'abolition de l'héritage est chose pour le moins inutile et superflue.
II
Nous avons à examiner à présent quelle valeur il faut attacher à l'abolition de l'héritage considérée non plus comme principe d'un nouvel ordre social, mais comme moyen pour faire passer lentement des mains des propriétaires et capitalistes aux mains des travailleurs la terre et les instruments de travail.
Si l'on pouvait espérer voir la bourgeoisie reconnaître enfin que l'organisation actuelle de la société est vicieuse dans ses bases, et travailler d'un commun accord avec le prolétariat à l'affranchissement de ce dernier, il est évident que l'on pourrait à l'amiable s'entendre avec les détenteurs de la terre et des instruments de travail pour choisir un procédé qui assurât le transfert de cette terre et de ces instruments de travail aux mains des travailleurs, tout en ménageant les intérêts des détenteurs actuels. Parmi ces procédés se présente tout naturellement celui-ci, assez simple :
Il serait convenu entre travailleurs et capitalistes, que ces derniers auraient leur vie durant la jouissance des richesses qu'ils détiennent et qui ne sont en définitive que les fruits accumulés du travail de la classe prolétaire, mais qu'à leur décès ces richesses passeraient à un Etat réorganisateur formé de délégués choisis d'un commun accord et qui serait investi de la mission de mettre la terre et les instruments de travail à la disposition de ceux qui les font fructifier.
De cette façon, l'abolition de l'hérédité deviendrait un moyen d'opérer la liquidation sociale.
Et même sans aller jusqu'à l'abolition complète de l'hérédité, l'école de Colins pense que par les mesures suivantes : réduction de l'hérédité à la ligne directe descendante (mais avec faculté de tester), entrée à la propriété collective de toute succession ab intestat sans héritiers directs, et impôt de 25 pour cent au minimum sur toute succession par testament suffiraient pour opérer la liquidation sociale au bout d'un quart de siècle environ.
Mais à mesure que la classe prolétaire s'organise et revendique plus ouvertement ses droits, on voit au contraire les classes privilégiées se refuser à toute concession. Il y a quelques années, on eût dit que la bourgeoisie était sourde et aveugle à l'agitation qui se faisait autour d'elle ; mais depuis quelque temps, le mouvement ouvrier, par ses grèves, ses associations, sa vaste organisation internationale, ses meetings et ses discussions publiques, ses journaux, ses revendications et ses protestations de tous genres, s'est affirmé d'une manière tellement significative, que la bourgeoisie s'est enfin aperçue du pas gigantesque que la classe ouvrière avait fait et des idées rénovatrices qui animent partout les prolétaires. Eh bien, chose incroyable si elle ne se produisait journellement sous nos yeux, à ce grand mouvement des masses, à ces énergiques réclamations de la plèbe laborieuse, la bourgeoisie n'a répondu que par un redoublement de persécutions et d'oppression...... Que parlons-nous de persécutions et d'oppression ! ces machines de guerre ne suffisent déjà plus à l'atrocité de nos maîtres. Imitant la bonne et vieille coûtume du gouvernement belge, partout ils ont mis à l'ordre du jour le massacre des persécutés et des opprimés. A Seraing, à Frameries, à Walcheren, à Genève, à Paris, à Saint Etienne, à Brunn, leur police assomme et leur armée fusille la vile multitude.
On dirait que la bourgeoisie a juré de se suicider plutôt que de faire la moindre concession. Elle veut la guerre ! ... Eh bien, elle l'aura. Le prolétaire est las de souffrir la misère et les humiliations, il veut sa part de bien être et de dignité ; pour obtenir cette part, il veut jouir de l'intégralité des produits de son travail ; il sait que, pour cela, il faut ôter aux propriétaires et capitalistes le monopole de la terre et des capitaux ; il veut rentrer dans les biens qui lui reviennent légitimement et que les classes privilégiées ont géré si longtemps à son grand détriment et à leur grand profit ; il demande à être réintégré dans les biens que la nature donne à tous, tels que le sol, les mines, les forêts, les eaux, et dans ceux que son propre travail à créés, tels que les outils, les machines, les ateliers. Or comme la bourgeoisie semble peu disposée à entrer en conciliation, il faudra bien que le grand procès en restitution soit intenté.
Il ne faut donc pas être prophète pour voir que l'abolition complète ou partielle de l'hérédité, pas plus que toute autre mesure pacifique, n'est dans les choses probables. Peut-être, faut il en excepter quelques contrées, les Etats-Unis et certains cantons suisses, où les travailleurs ayant le droit de vote avec une assez bonne dose de liberté politique et une organisation ouvrière assez puissante, pourraient faire passer dans la loi l'abolition de l'héritage ou sa restriction, comme mesure de transition. Mais, à part ces exceptions, tout porte à croire que le prolétariat, sûr de la force de son droit et usant du droit de sa force, aura recours au grand argument du roi Frédéric vis-à-vis du meunier de Sans Souci :
« Sais-tu que sans payer je pourrais bien le prendre. »
Nous ne dirons pas : voilà ce que nous voulons, mais : voilà ce que nous prévoyons. Donc, si d'aucuns voulaient voir une menace dans cette pure et simple déclaration de ce que nous ne faisons que prévoir tout comme l'astronome prévoit une éclipse, de faits que nous constatons comme devant être le résultat fatal des choses que l'observation met à notre portée, nous dirions que ce n'est pas notre faute à nous si la bourgeoisie s'obstine à conserver sa domination et si le prolétariat s'obstine à poursuivre son affranchissement. Ce n'est pas nous, Association internationale des Travailleurs, qui avons créé cette situation, mais nous sommes un effet de cette situation.
Et après tout, pourquoi la bourgeoisie aurait-elle le droit de se lamenter ; tu l'as voulu, Georges Dandin ! Bien plus, en agissant ainsi, le prolétariat ne ferait qu'imiter l'exemple de la bourgeoisie elle-même : Lorsqu'au siècle dernier la grande Révolution de la bourgeoisie liquida avec la société féodale, elle se contenta tout simplement de confisquer les biens des nobles et du clergé. Le prolétariat, poussé à bout, pourrait donc répondre aux doléances bourgeoises par le refrain de sa chanson populaire :
« Morbleu ! de quoi vous plaignez-vous. »
Pour conclure en quelques mots, nous dirons : Comme principe permanent et définitif, l'abolition de l'hérédité n'est pas utile ; comme moyen de liquidation sociale, elle n'est pas probable.
Séance publique du matin, 11 septembre
La séance est ouverte à 9 heures et demie, sous la présidence de Jung.
Brismée annonce la présence d'un nouveau délégué : le citoyen Boudet, délégué des cordonniers de Limoges.
L'ordre du jour appelle la discussion de la question des sociétés de résistance.
Pindy, rapporteur de la commission, a la parole pour donner lecture du rapport. Il demande d'abord l'autorisation de donner lecture de la fin du rapport des bronziers de Paris (voir plus loin aux rapports), puis donne lecture, au nom de la commission, du rapport suivant :
La question ainsi posée nous semble présenter deux faces distinctes, à savoir :
De quelle manière les sociétés de résistance doivent être constituées pour préparer l'avenir et assurer dans toute la mesure du possible, le présent ; et d'un autre côté, comment les idées que nous avons sur l'organisation du travail dans l'avenir peuvent nous servir à bien établir les sociétés de résistance dans le présent ; ces deux côtés de la question se complètent réciproquement, et sont fortifiés l'un par l'autre.
Or, nous concevons deux modes de groupement parmi les travailleurs : d'abord, un groupement local qui permet aux travailleurs d'un même lieu d'entretenir des relations journalières ; puis, un groupement entre les différentes localités, bassins, contrées, etc. Premier mode.
Ce groupement correspond aux relations politiques de la société actuelle qu'il remplace avantageusement : il a été jusqu'à présent le mode employé par l'Association internationale des Travailleurs.
Cet état de choses implique, pour les sociétés de résistance, la fédération des sociétés locales s'aidant réciproquement par des prêts d'argent, organisant des réunions pour la discussion des questions sociales, prenant en commun les mesures d'intérêt collectif.
Mais à mesure que l'industrie s'agrandit, un autre mode de groupement devient nécessaire simultanément avec le premier.
Les ouvriers dans tous les pays sentent que leurs intérêts sont solidaires et qu'on les écrase l'un par l'autre. D'un autre côté, l'avenir réclame une organisation qui sorte de l'enceinte des villes et ne connaissant plus de frontières, établisse une vaste répartition du travail d'un bout du monde à l'autre ; à ce double point de vue les sociétés de résistance doivent s'organiser internationalement : il faut que chaque corps de métier entretienne un échange de correspondances et de renseignements dans le pays et avec les autres nations, qu'il travaille à fonder de nouvelles branches là où il n'en existe pas, qu'il s'entende avec ses collègues de travail pour agir en commun et qu'il en arrive même, lorsque cela sera possible, à la solidarité des caisses entre elles comme les anglais le pratiquent déjà. Ce mode de groupement devient un agent de décentralisation, car il ne s'agit plus d'établir dans chaque pays un centre commun à toutes les industries, mais chacune aura pour centre la localité où elle est le plus développée ; par exemple, pour la France, tandis que les houilleurs se fédéreraient autour de St-Etienne, les ouvriers en soieries le feraient autour de Lyon, comme les industries de luxe à Paris.
Une fois ces deux groupements opérés, le travail s'organise pour le présent et pour l'avenir, en supprimant le salariat de la manière suivante : Par la réduction uniforme des heures de travail dans la même profession, la répartition du travail se fait équitablement et la concurrence entre les bras est détruite. Ce procédé, ainsi que la limitation du nombre des apprentis, résultat d'une statistique libre et raisonnée, s'appliquant à toutes les professions, répartit les travailleurs dans toutes les industries, empêche l'accumulation dans l'une et la disette dans l'autre et fait passer dans les faits le droit au travail.
Le groupement des différentes corporations par ville et par pays crée un autre avantage : chaque métier faisant grève à son tour, et étant soutenu par les autres, poursuit sa lutte jusqu'à ce qu'il soit arrivé au niveau commun et la péréquation des salaires prélude à l'équivalence des fonctions.
De plus, ce mode de groupement forme la commune de l'avenir de même que l'autre mode forme la représentation ouvrière de l'avenir. Le gouvernement est remplacé par les conseils des corps de métier réunis, et par un Comité de leurs délégués respectifs, réglant les rapports du travail qui remplaceront la politique.
Pour conclure et puisque le groupement par ville et par pays existe déjà au moins en partie, nous proposons la résolution suivante :
Suit le texte de la résolution proposée par la Commission, adoptée par le Congrès ; voir Résolution sur les sociétés de résistance.
Liebknecht ouvre le débat. Il fait remarquer qu'une double organisation est nécessaire. Premièrement, toutes les sociétés d'un pays doivent être organisées nationalement entre elles ; et secondement les diverses organisations nationales doivent être fédérées internationalement. Les capitalistes allemands avaient récemment fait une importation suédoise. Si les sociétés de la Suède étaient fédérées entre-elles, et fédérées avec les sociétés à l'étranger, de pareils faits ne pourraient pas se produire. Il faudrait un centre exécutif dans chaque pays, et un comité général chargé d'entretenir les rapports entre les diverses contrées : ceci est la mission du Conseil général de l'Internationale. En Angleterre, les sociétés de résistance existent depuis plus d'un siècle ; là, l'organisation est à peu près complète. En Allemagne, on a commencé à s'organiser d'après le système en usage en Angleterre et en Amérique, et la France ne restera pas en arrière.
Chemalé dit qu'il n'a qu'une seule remarque à faire — le capital est centralisé et il doit en être de même du travail. Il ne veut pas discuter l'utilité des sociétés de résistance et se bornera à appuyer les conclusions du comité. Il ne croit pas que les sociétés de résistance soient bonnes à autre chose qu'à aider la solution des questions de grèves et de salaires, et pense qu'elles disparaîtront dans l'état social démocratique.
Caporusso dit que c'est la première fois que la voix de l'ouvrier italien se fait entendre au Congrès International, et que cependant nulle part il n'y avait autant de nécessité d'organiser des sociétés de résistance qu'à Naples. La liberté commerciale n'avait été d'aucun bénéfice aux pauvres classes ouvrières de Naples ; au contraire, elle n'avait fait que leur imposer de plus dures privations. Toute la partie du sud de l'Italie était adonnée à l'agriculture, et le libre échange avait donné lieu à l'exportation sur une grande échelle, des produits de première nécessité et à l'importation des produits manufacturés, tandis que la population ouvrière de Naples mourait de faim. Les objets de nécessité première avaient pour ainsi dire doublé pendant les dernières années, tandis que les salaires étaient restés les mêmes : les ouvriers les plus habiles ne peuvent gagner que de 2 à 3 francs par jour. La population de Naples s'élève à environ 600,000 habitants classifiés comme suit : Lazzaroni, ou pauvres, 150,000 ; propriétaires et spéculateurs, 100.000 ; détaillants et usuriers, 150,000 ; plus environ 200,000 travailleurs honnètes qui doivent pourvoir aux besoins de tous, et qui, quand il y a quelque chose à faire, doivent travailler 15 heures par jour. En outre, les loyers sont si élévés et les logements si rares que le plus grand nombre doit vivre dans les localités avoisinantes ; de sorte qu'en comptant le temps qu'il leur faut pour aller de chez eux à leur travail et de leur travail chez eux, ils sont sans repos de 18 ou 19 heures sur les 24 heures que compte journellement leur misérable existence. Les grands capitalistes se sont depuis longtemps entendus entre eux, et ce n'est que tout récemment que les travailleurs ont fait des tentatives pour parvenir à s'entendre pour la défense de leurs droits. Dans les établissements de l'Etat, ils sont traités comme des criminels ; les contre-maîtres et les surveillants sont des gendarmes qui les traitent avec la plus grande brutalité. Ils ont renoncé à tout espoir de voir la bourgeoisie s'intéresser au redressement de leurs griefs. Si la république était proclamée demain, elle ne changerait rien à leur misérable condition ; tout se bornerait à changer d'oppresseur. Quant à avoir recours à la grève, il ne saurait en être question ; l'ouvrier ne pouvait faire aucune épargne et ne pouvait donc laisser là l'ouvrage même pour un jour. S'il était au pouvoir de l'Association Internationale de venir en aide aux ouvriers, nulle part le besoin n'en serait aussi impérieux qu'à Naples.
Bakounine observe que cette peinture est des plus sombres. Il connaît trop bien celui qui a fait cette description pour douter de sa parole, et il pense que les ouvriers de l'Europe doivent faire quelque chose pour venir en aide aux napolitains, afin que ceux-ci obtiennent une réduction des heures de travail et une meilleure rémunération pour leur labeur.
Hins. Le citoyen Chemalé n'a pas compris l'idée qui a présidé à la position de la question. Oui, les sociétés de résistance subsisteront après la suppression du salariat, non point comme nom, mais comme œuvre : elles seront alors l'organisation du travail. Elles seront alors la résolution du libre échange, en opérant une vaste répartition du travail d'un bout du monde à l'autre. Elles remplaceront les anciens systêmes politiques : au lieu d'une représentation confuse et hétérogène, on aura la représentation du Travail.
Ce sera en même temps un agent de décentralisation, car les centres diffèreront suivant les industries, qui formeront, en quelque sorte, chacune un Etat à part, et empècheront à tout jamais le retour à l'ancienne forme de l'Etat centraliste : ce qui n'empêchera pas une autre forme de gouvernement pour les rapports locaux.
Comme on le voit, si nous tombons sous le reproche d'être indifférents à toute forme de gouvernement, ce n'est pas que nous nous contentions du premier gouvernement venu ; c'est que nous les détestons tous au même titre, et c'est que nous pensons que ce n'est que sur leurs ruines que pourra s'établir une société conforme aux principes de justice.
Flahaut dit qu'il parlera peu, parce qu'il lui semble que tous sont d'accord pour que le Congrès nous enseigne les moyens pratiques de revendiquer nos droits sociaux. Il demande que l'on s'occupe immédiatement de l'organisation des sociétés de résistance qui sont appelées à former les bataillons des défenseurs du Travail.
Durand est heureux de nous voir tous d'accord pour admettre immédiatement l'organisation des sociétés de résistance ; mais il faut, dit-il, les organiser de manière à les faire toujours réussir. Il parle des sociétés coopératives qui se sont formées jusqu'alors et les regarde comme une armée d'officiers du prolétariat. Il demande qu'elles soient organisées et considérées comme des annexes des sociétés de résistance, dont elles ne devront jamais se séparer au point de vue de la solidarité. Il faut qu'elles obtiennent le crédit des sociétés corporatives et fonctionnent constamment ensemble, mais que leur administration soit distincte.
Il désire que toutes les sociétés ouvrières de même profession aient des relations nationales et internationales continuelles. Si cette organisation existait depuis longtemps, l'on ne verrait pas un résultat aussi funeste que ceux subis par l'industrie parisienne appelée article de Paris.
Après avoir fait connaître les difficultés que cette industrie supporte depuis le libre échange, si la fédération universelle du Travail était fondée, ces difficultés seraient vaincues, parce que les ouvriers des autres pays auraient empêché que le Capital se servît de leur concours pour combattre les intérêts de leurs frères parisiens. Il termine en disant que les sociétés de résistance sont appelées à jouer un grand rôle dans la revendication des droits politiques : la fédération universelle des métiers donnera cette solution.
Tolain présente deux observations sur le rapport de la Commission : la première, sur la limitation des apprentis ; il dit qu'il n'est possible de régler le nombre des apprentis que par la statistique, et qu'il serait désireux que cette phrase ne parût pas dans le rapport. Dans une organisation vraie de l'échange, l'offre et la demande indiqueront le nombre d'apprentis que l'industrie réclame.
Il ajoute que Hins n'a pas compris ce que Chemalé a dit, ou alors c'est lui qui n'a pas saisi le sens des phrases de Hins ; car il est évident que, lorsque la justice économique sera établie, la résistance n'aura plus de raison d'être.
Il recommande que l'organisation des sociétés de résistance évite toute apparence de centralisation : je suis, dit-il, partisan de la fédération, mais il me semble qu'elle doit rester locale ; autrement il y a danger qu'elles dégénèrent en centralisation absolue. Certes, les corporations peuvent se fédérer, mais il faut tenir compte des différentes coutumes et des manières de travailler dans chaque localité. Ainsi, il n'est pas étonnant de rencontrer des corporations de serruriers ou de maçons, par exemple, pouvant travailler à des conditions autres dans une localité que celles travaillant dans des pays plus éloignés. Il faut faire tout son possible pour ne pas créer, au sein de la même profession, des anomalies économiques.
Fruneau, délégué des charpentiers de Paris, résume les différentes manières d'opérer des sociétés de résistance, et fait en quelques mots l'historique de sa profession. Il raconte les désastres de la résistance des charpentiers, dans la grève de Toulouse, en 1811, où l'administration d'alors saisit la caisse des grévistes, et par ce fait les réduisit à la plus profonde misère. Puis, passant à l'organisation actuelle des charpentiers, il explique qu'ils sont tous organisés de façon à faire triompher leurs grèves, quelque importantes qu'elles soient, par les relations établies entre toutes les localités.
Il termine en recommandant au Congrès de conseiller à toutes les sociétés ouvrières de former des fédérations locales de corporations diverses et d'éviter toute espèce de confédération tendant à centraliser les efforts communs, car ce qu'il redoute par dessus tout c'est de créer un Etat, et il n'en veut plus : l'expérience de plusieurs années lui ayant appris quelles en étaient les conséquences.
Hess demande la clôture de la discussion.
Tartaret proteste en disant que ce n'est pas en quelques heures que l'on peut éclaircir la plus importante question du Congrès : il demande que la discussion continue.
Brismée parle également contre la clôture et dit qu'il a reçu mandat de recommander au Congrès l'étude spéciale de cette question : il dit que dans la question de la propriété, il avait demandé plusieurs fois la parole sans jamais l'avoir obtenue et qu'il pense bien que ses collègues en cette circonstance lui accorderont le droit d'émettre ses pensées ; autrement, il aurait tout aussi bien fait de rester à Bruxelles.
Chemalé demande que l'on renvoie alors les questions qui restent à discuter pour le Congrès prochain et que l'on continue l'ordre du jour.
Dereure pense qu'il vaudrait mieux faire une séance demain afin d'achever l'étude proposée par le Conseil général.
Floquet proteste et dit que beaucoup de délégués se disposent à partir pour cause de travail et qu'il serait très urgent que les séances du Congrès se terminent aujourd'hui.
L'assemblée réclame l'appel nominal qui constate 10 absents dont un malade.
La séance est levée à midi.
Séance publique du 11 septembre, après-midi
La séance s'ouvre à 2 heures.
Murat n'a plus qu'une observation à présenter, c'est au sujet de ce qui se passe dans les houillères belges. On y fait descendre les enfants le matin avec les hommes, et on les garde dans la fosse jusqu'à ce que les hommes remontent le soir. C'est une exploitation de l'enfance sur laquelle il appelle l'attention des sociétés de résistance.
Tartaret déclare qu'il a été accusé à Paris de se remettre à la remorque des sociétés anglaises, et de vouloir introduire en France des violences commises dans le sein de quelques unions d'Angleterre. Il a été accusé également de vouloir faire revivre les corporations du moyen-âge. Il ne demande qu'une union d'hommes libres, capables de se protéger eux-mêmes.
Brismée dit que toutes les sociétés de résistance du monde n'arracheront pas la classe travailleuse à la domination du capital : que seule la transformation de la propriété, et la mise entre les mains du travailleur des instruments de travail, fera arriver au résultat désiré. Pour les grèves, la section bruxelloise fait tous ses efforts pour arriver à les régulariser. Il y a un Conseil fédéral consistant en trois délégués de chaque société affiliée, et ce Conseil a pour mission d'examiner si la grève qui est proposée est possible ou non.
Les sociétés de résistance travaillent pour l'avenir en développant les notions industrielles des ouvriers et en formant des administrateurs capables : ce qui les mettra un jour en état de s'administrer eux-mêmes.
Greulich pense que le Congrès ne doit pas faire des théories pour l'avenir, mais donner son attention à l'état de choses tel qu'il est. Il est impossible de prévoir le développement que peuvent prendre les arts mécaniques et les découvertes de la science. Il ne croit pas que les sociétés de résistance soient appelées à régénérer l'état social. La question du travail des femmes est aisée à résoudre : l'industrie moderne a jeté la femme dans l'atelier au détriment de ses occupations domestiques. Ce qu'il y a de mieux à faire est d'imiter les Congrès de l'Amérique qui ont résolu que les femmes employées dans les ateliers de l'Etat seraient payées au même taux que les hommes. Le Congrès américain du travail a affirmé cette résolution avec l'intention de la faire adopter dans les établissements de l'industrie privée. C'est aux sociétés de résistance de s'en occuper : elles ne doivent pas essayer d'empêcher le travail des femmes. Il est opposé à la limitation du nombre d'apprentis. Quant aux fonds des sociétés de résistance de Paris, ils devraient, en cas de doute sur leur sécurité, être envoyés à l'étranger ; par exemple à la banque d'Angleterre. Des têtes couronnées ont adopté ce système et puisqu'il est bon, les sociétés de résistance doivent l'imiter.
Grosselin dit que les jeunes sociétés sont toujours disposées à se mettre en grève avant qu'elles soient régulièrement organisées et aient des fonds pour les soutenir. Ce systême a fait son temps en Suisse et il espère que l'expérience faite sera profitable. Les sociétés ne doivent jamais accepter des contributions de la part des patrons pour leurs Caisses de secours, parce que cette acceptation leur ôterait leur indépendance. A l'égard du travail des femmes, il partage la manière de voir du précédent orateur.
Lessner pense que la question des sociétés de résistance a été résolue par le Congrès de Bruxelles. Les sociétés de résistance ne seront jamais le but du mouvement actuel, elles sont seulement un moyen de l'atteindre, car le but est la suppression du salariat.
Applegarth, afin de donner un tour pratique à la discussion, propose les résolutions suivantes :
Que dans l'époque de concurrence actuelle, les industriels, en se lançant non-seulement dans des entreprises hasardeuses et des spéculations financières insensées, afin de pouvoir soumissionner pour un chiffre moindre que leurs compétiteurs, mais encore dans nombre de cas en excitant les ouvriers d'un pays contre ceux d'un autre pays, ont fait des sociétés de résistance une absolue nécessité pour chaque pays, pour la protection efficace de l'ouvrier, et de leur fédération entre toutes les nationalités, une condition d'existence.
Que les intérêts du travail étant identiques dans le monde entier, le Congrès représentant les intérêts de presque toutes les nations, recommande aux sociétés non encore formées en société de résistance de le faire sans retard, dans tous les pays, et dans chaque branche d'industrie, qu'elle soit exploitée par les hommes ou par les femmes.
Que le Congrès engage sérieusement les sociétés de toutes les nations à se former en fédérations qui se communiqueront mensuellement des rapports contenant des informations relativement au salaire, aux heures de travail et aux conditions générales faites aux travailleurs dans leur pays.
Que le concours des diverses sections de l'Association internationale sera requis pour aider à la formation des sociétés de résistance, et que le Conseil général prêtera son assistance en fournissant les renseignements nécessaires et en traduisant les communications à transmettre.
Que le Congrès recommande à l'attention des sociétés de résistance, l'importance qu'il y a à adopter l'arbitrage pour résoudre les différends relatifs au travail, et, dès que les circonstances le permettront, l'adoption du système de la coopération pour la production et l'emploi des fonds des sociétés de résistance à cet objet.
Que si le systême actuel de concurrence doit faire place à la coopération pour la production, il est évident, à en juger par l'expérience du passé, que la société de résistance est la première et la meilleure forme d'organisation à laquelle le travailleur a eu recours et doit recourir pour être protégé, aussi longtemps que durera le règne de la concurrence présente, et que cette organisation est, sans conteste, le meilleur mode d'introduire les connaissances et l'esprit d'ordre et de discipline, conditions inséparables pour assurer le succès de la coopération de production.
Que le Congrès recommande aux sociétés de résistance de faire entrer dans leur futur programme, la demande à l'Etat d'un systême d'éducation obligatoire, séculier, lequel doit précéder toute grande réforme sociale ou politique, et qui est la seule garantie que ces réformes seront permanentes et profitables.
Applegarth pense qu'il est inutile de discuter quant à la nécessité des sociétés de résistance, vu qu'elles n'existent qu'à cause de leur indispensable nécessité. Il a des années d'expérience et, d'après lui, tant que les rapports entre le travail et le capital resteront ce qu'ils sont aujourd'hui, aussi longtemps les trades-unions seront une nécessité. La génération qui vient doit être éduquée de manière à pouvoir vivre dans une organisation sociale plus élevée. Si nous voulions faire l'éducation de l'ouvrier en vue de la coopération productive, la nécessité des sociétés de résistance pour lui ne se ferait plus sentir.
L'orateur dit que ses opinions ont pour base une existence active passée parmi les sociétés de résistance de l'Angleterre ; il ne les considère pas seulement à leur point de départ, mais étendues internationalement, et comment, de leur forme première, elles arriveront à une meilleure forme d'organisation. Il dit aussi que leur influence doit être employée pour répandre l'éducation.
Après ce discours, la discussion est close, et les propositions de la Commission (voir plus haut le rapport lu par Pindy) sont adoptés à l'unanimité.
A la demande du président, Cameron, le délégué américain, s'adresse en ces termes, aux membres du Congrès.
Monsieur le président et Messieurs les membres du 4me Congrès international.
Ce m'est, je vous l'assure, un bien grand plaisir que de pouvoir vous exprimer, tant en mon nom qu'en celui de tous les travailleurs de l'Amérique, la vive sympathie que nous éprouvons pour la noble tache que vous avez entreprise, l'élévation et l'émancipation des millions d'ouvriers répandus sur le globe, et l'avènement de ces temps heureux
Où l'homme sur la terre entière
Trouvera dans chaque homme un frère ;
Où le glaive sera transformé en charrue ; où la tyrannie et l'oppression sous toutes ses formes seront déracinées et détruites, et où le laboureur intelligent et laborieux occupera la position que lui a assigné le Créateur de toutes choses et qui lui permettra de recevoir la récompense due à son travail. Ma présence aujourd'hui parmi vous, compagnons délégués, est une preuve évidente que vos amis du Nouveau-Monde, reconnaissant qu'il y a un intérêt commun entre les enfants du travail du monde entier, et qu'ils ont l'espoir que les temps sont proches où, en rangs compacts, et unis et sous une bannière sur laquelle seront inscrits les mots « Vérité, Justice, Egalité » ils marcheront vers une victoire assurée.
Les ouvriers de notre association se sont abstenus de toute participation aux questions politiques qui jusqu'ici ont occupé le premier rang, croyant que les intérêts du travail, tant chez nous qu'ailleurs, doivent être représentés par des travailleurs, et qu'aussi longtemps que nos lois seront faites par ceux qui, dans l'état social actuel, ont des intérêts en opposition avec les nôtres, opposition que leur égoïsme cherche à perpétuer ; il est inutile, et pire qu'inutile, d'espérer une réparation de ceux qui ont créé les maux dont nous nous plaignons, à moins que nous n'employions le système homéopathique « similia similibus curantur » système que nous connaissons depuis assez longtemps. Mais je m'oublie. A ceux désireux de quitter les contrées trop populeuses du Vieux Monde, et qui veulent chercher « un chez eux » par delà les mers
Où l'homme est un homme, s'il veut travailler,
Et où le plus pauvre des fruits de son travail peut profiter. A ceux-là je suis autorisé à faire une cordiale invitation et à leur donner l'assurance qu'ils seront les bienvenus.
A tous ceux-là je dirai : vous trouverez des amis et des frères prêts à vous guider. » Tout ce que nous demandons est que vous veniez comme des amis, préparés à unir vos forces aux nôtres, à soutenir les droits que nous revendiquons, et à ce que vous vous refusiez à servir d'instrument aux mains d'hommes qui, sous le fallacieux prétexte de servir vos intérêts, n'ont d'autre objet que de dénigrer et d'humilier vos meilleurs amis, les membres des sociétés de résistance de l'Amérique. L'établissement d'un bureau d'émigration sous le double contrôle de la Société américaine du travail et de l'Association internationale des Travailleurs, donnerait, d'après mon humble jugement, des résultats d'autant plus heureux, que les renseignements transmis seraient dignes de toute confiance. Et j'ose assurer que toute proposition de votre part ayant trait à cet objet sera cordialement accueilli par notre Conseil exécutif. Je sens que je ne puis terminer sans mentionner la perte prématurée de notre honorable chef, M. Sylvis, un homme qui s'était acquis une célébrité universelle, et dont le nom, familier à tous, était devenu inséparable du mouvement actuel en faveur de la réforme du travail. Possédé d'une énergie indomptable, d'une grande force de caractère et d'action, il était de tous les chefs le mieux fait pour organiser et consolider l'élément ouvrier dans le Nouveau-Monde. Mort à l'apogée de sa renommée, quand il lui restait une existence entière à consacrer à la tâche qu'il avait entreprise, et alors qu'il commençait à recueillir le fruit de ses efforts, sa perte est pour ainsi dire, irréparable. Nous espérons toutefois que d'autres seront dignes d'être appelés à le remplacer et que sa mort engagera ses successeurs à plus d'unité et à plus de détermination dans l'action. Pour conclure, permettez-moi, mes amis, de vous remercier encore une fois de la cordiale et enthousiaste réception que vous m'avez faite et dont j'aurai soin d'informer ceux dont je suis le mandataire. Que ma visite, Messieurs, soit l'inauguration d'un système qui aura pour conséquence de voir les représentants des deux continents, réunis à nos Congrès annuels, réunions dont on peut attendre les plus heureux résultats. C'est ce motif qui me fait espérer que vous suivrez notre exemple, et que vous vous ferez représenter à notre Congrès de Cincinnati qui aura lieu en août 1870, où nous serons à même de vous rendre les civilités qui nous sont faites et souhaiter une vraie bienvenue à votre délégué. Encore une fois, acceptez mes souhaits et ceux de mes commettants, pour la continuation de vos succès et de votre prospérité.
Ce discours, traduit en français et en allemand, fut reçu avec des applaudissements tout aussi enthousiastes que ceux qui accueillirent Cameron à son entrée dans la salle du Congrès.
Le Président répondit par quelques remarques d'à propos, exprimant l'espoir qu'un délégué de l'Europe pourrait, l'année prochaine, se rendre au Congrès de Cincinnati, en assurant Cameron, que la perte de feu M. Sylvis était vivement ressentie par les travailleurs de l'Europe, et tout particulièrement par les membres de l'Association, car tout ce qui pouvait affecter sérieusement les intérêts de la classe ouvrière dans l'un hémisphère devait nécessairement réagir sur l'autre, vu que les progrès faits dans l'un des deux, devait, jusqu'à un certain point, stimuler les efforts dans l'autre.
Après quelques minutes d'interruption, le Président réclame l'attention de l'assemblée et dit :
Compagnons délégués,
Plusieurs de vous m'ont demandé la parole pour faire une allocution de clôture, mais comme vous ne pourriez les entendre toutes, et afin de ne pas faire de jaloux, j'ai résolu de la faire moi-même.
Il y a trois ans, lors de notre premier Congrès de Genève, on nous regarda comme des insensés. La presse prit à tâche de nous ridiculiser, et nos amis eux-mêmes furent pris de doute quand nous exposâmes les principes auxquels nous nous étions ralliés à Londres et qui furent sanctionnés par le Congrès. Aujourd'hui, nos principes sont discutés sans hésitation, pas toujours de la manière la plus aimable, mais un fait reste manifeste, c'est que nous sommes devenus une puissance. Je suis certain que le succès a dépassé notre attente. Quoi qu'il advienne, nous sommes trop forts pour mourir d'inanition et notre existence peut braver les persécutions des gouvernements. Nous avons surmonté le premier obstacle, en étayant notre association sur des bases solides. La route est frayée devant nous, parcourons la, en nous tenant par la main et c'est avec la certitude du succès, que je déclare clos les débats publics du quatrième Congrès international des Travailleurs.
De longs et enthousiastes applaudissements, auxquels vinrent se mêler le cri de « Vive la République démocratique et sociale » furent la réponse des délégués.
Rapports sur la question des sociétés de résistance
Société de crédit mutuel et de solidarité des ouvriers du bronze de Paris
De l'Influence des Sociétés de Résistance (Trades-Unions) pour l'Emancipation des Travailleurs.
Nées de la lutte que les travailleurs ont entreprise contre l'oppression capitaliste, les sociétés ouvrières dites de résistance, par la force morale que leur assurent les liens de solidarité qu'elles ont créés, par le développement progressif de leur action, ont déjà fait pressentir l'importance du rôle qu'elles sont appelées à remplir dans l'œuvre d'émancipation, et c'est pourquoi il nous parait urgent d'affirmer leur raison d'être ; de déterminer d'une manière nette, précise, la mission qu'elles ont à accomplir et qui semble encore méconnue ou entrevue confusément par ceux-là même parmi les économistes qui se sont montrés les plus favorables à notre affranchissement.
Et d'abord qu'il nous soit permis de rappeler que les critiques soulevées à leur origine par l'emploi qu'elles firent de la grève ne reposaient sur aucune base équitable, qu'alors qu'on leur reprochait d'avoir provoqué le renchérissement des produits, ce qui rendait illusoire l'augmentation du salaire, il était facile de constater que la grève ne servait le plus souvent qu'à rétablir l'équilibre dans nos moyens d'existence, mis en péril par les augmentations successives que la spéculation avait imposé sur les produits, et qu'ainsi, loin d'être la cause du renchérissement, elle n'en fut qu'une conséquence.
On doit reconnaître également que déjà des résultats sérieux ont été obtenus grâce à l'influence des sociétés ouvrières, car ce n'est que par leur développement que s'est propagé parmi les travailleurs, sans distinction d'industrie, de pays, cet esprit de solidarité qui doit contribuer puissamment à nous donner gain de cause dans la revendication de nos droits. De plus, la réduction des heures de travail, en diminuant la tâche du producteur, lui a permis de consacrer un peu plus de temps à l'étude ou à la vie de famille, et, tant bien que mal, le salaire est parvenu à s'équilibrer avec les frais de consommation.
D'autre part, l'ouvrier, fort de l'appui collectif, a pris conscience de sa dignité, et il a su la faire respecter par le patronat en maintes circonstances ; il a aussi acquis une plus grande part de responsabilité dans l'accomplissement de ses actes depuis que les ressources communes l'ont mis en mesure de résister aux règlements arbitraires qu'on lui avait imposés par le passé, de telle sorte, ne pouvant se prévaloir de besoins de sa famille pour justifier sa conduite, le travailleur qui manque à ses devoirs sociaux doit désormais compter avec le blâme de ses coassociés pour le préjudice qu'il leur cause. L'argument de la famille se retourne même contre lui, car, en sacrifiant les garanties qu'il possède pour défendre la valeur d'un travail auquel ses enfants devront avoir recours pour vivre, il compromet leur avenir et leur laisse la tâche de réhabiliter une réputation compromise par sa déloyauté.
Les résultats acquis et ceux que nous avons à attendre de l'union des travailleurs nous donnent donc le droit d'affirmer que leur cause se trouve étroitement liée au sort des sociétés ouvrières, aussi considérons-nous comme un devoir pour chacun de contribuer dans la mesure de ses forces à généraliser le mouvement. Et déjà les efforts tentés de toutes parts nous démontrent que l'idée d'une entente commune se répand chaque jour davantage parmi les divers groupes.
Mais pour que cette entente soit efficace, pour qu'elle puisse servir à déterminer dans l'avenir l'organisation sociale, il est indispensable d'en rechercher les conditions selon l'esprit le plus conforme au véritable progrès, et ce n'est que par la fédération que nous croyons pouvoir atteindre ce but, ce n'est que par son action que nous parviendrons à échapper à l'influence centralisatrice qui nous domine et qui livre dans quelques mains nos plus chers intérêts comme nos droits les plus sacrés.
Animées de cet esprit, un certain nombre de sociétés parisiennes avaient mis à l'étude un projet fédératif que nous soumettons aux appréciations du Congrès.
Ce projet est ainsi conçu :
Chambre fédérale des Sociétés ouvrières.
Considérant que le but que se proposent d'atteindre les Sociétés ouvrières est de substituer la justice à l'arbitraire, en réformant notamment le mode de répartition des produits, en organisant l'échange et en créant le crédit ;
Considérant que ces réformes ne peuvent se réaliser qu'avec le concours de tous les intéressés ;
Considérant que les principes d'égalité sont jusqu'à présent restés lettre morte dans les relations sociales ;
Considérant qu'en présence de l'entente qui s'établit entre les possesseurs du capital pour neutraliser les efforts des travailleurs, il est du devoir de ceux-ci de se grouper ;
Considérant que, pour rendre fructueuse leur union, les travailleurs doivent s'efforcer de faire disparaître toutes les formes centralisatrices qui n'ont servi qu'à les maintenir dans un état de sujétion absolue, en établissant entre eux des rapports basés sur la réciprocité des services, tout en garantissant à chacun des adhérents la liberté à laquelle il a droit avec la responsabilité de ses actes selon les règles de la justice ;
Par ces motifs les soussignés proposent aux Sociétés ouvrières l'adoption des clauses suivantes :
ARTICLE PREMIER. - Il est conclu entre les diverses Sociétés ouvrières (Résistance, Syndicat, etc.) qui adhèreront aux présents statuts un pacte définitif.
ART. 2. — Ce pacte fédératif a pour objet la recherche et la mise en œuvre des moyens reconnus justes par les travailleurs de toutes professions pour les rendre possesseurs de tout leur outillage et les créditer afin qu'ils puissent se soustraire à l'arbitraire du patronat et aux exigences du capital ;
Pour déterminer la valeur des produits de chaque industrie afin d'en faciliter l'échange ;
Pour faire connaître, à titre de renseignements, par une statistique basée sur les conditions d'équilibre des diverses spécialités, le nombre d'apprentis ou d'élèves que chacune d'elles peut produire ;
Pour étudier enfin toutes les questions intéressant le travail.
ART. 3. - La fédération a également pour but d'assurer à chacune des Sociétés adhérentes, dans le cas de grêve, l'appui moral et matériel des autres groupes au moyen de prêts faits sous la responsabilité des Sociétés emprunteuses.
ART. 4. - Les Sociétés conservent toute indépendance dans leur administration et dans la gérance de leurs fonds ; elles ne sont tenues qu'à faire connaître tous les mois leur situation financière par actif et passif, ainsi que le nombre de leurs sociétaires effectifs.
ART. 5. — Chacune des Sociétés contractantes est représentée dans le Conseil fédéral par un nombre de délégués proportionné à celui de ses adhérents.
ART. 6. — Le Conseil fédéral est appelé à statuer sur toutes les demandes d'emprunts adressées à la fédération et sur la valeur des Sociétés qui les formulent ; il donne avis immédiatement aux Commissions des Sociétés adhérentes des résolutions qu'il a adoptées ainsi que de la somme pour laquelle chaque Société est appelée à contribuer lorsque la demande est prise en considération ; cette somme est proportionnée au nombre de Sociétaires effectifs.
Le Conseil fournit en outre tous les renseignements nécessaires aux professions qui se constituent en société.
ART. 7. — Les Sociétés contractantes ne sont engagées qu'autant que la majorité de leurs Commissions comptant comme voix, selon le nombre de leurs délégués, aura sanctionné la décision prise par le Conseil fédéral ; cette sanction devra être transmise au Conseil pour sa plus prochaine séance.
La ratification prononcée, si quelques Sociétés refusaient de contribuer pour une partie ou pour la totalité de la somme qui leur a été réclamée pour l'emprunt, elles devront porter à la connaissance du Conseil les causes qui ont motivé leur refus.
ART. 8. — Lorsque le conflit sera terminé, le Conseil formulera un rapport comprenant l'historique de la grève et le compte rendu des prêts faits par chaque Société avec indication des sommes qui lui avaient été demandées et des observations qu'elle a présentées. Ce rapport sera adressé à toutes les Sociétés adhérentes.
ART. 9. Le Conseil se réunit ordinairement deux fois par mois, au siége de la Fédération, sis à Paris, rue
Les réunions extraordinaires sont convoquées par un des secrétaires chargé spécialement de recevoir les demandes d'emprunt et les communications intéressant la Fédération.
ART. 10. — Le Conseil fédéral ne peut délibérer qu'autant que la majorité des Sociétés adhérentes se trouve représentée dans la réunion ; autrement il serait fait immédiatement une nouvelle convocation et la réunion suivante délibérerait quel que soit le nombre des délégués présents.
ART. 11. — Chacun des remboursements effectués par les Sociétés emprunteuses est réparti proportionnellement aux sommes prêtées ; les pertes sont supportées par les sociétés suivant cette même proportion.
ART. 12. — Toute Société qui cesserait de faire partie de la Fédération conserve ses droits sur les sommes qu'elle a prêtées ; ces sommes lui sont remboursées dans les conditions déterminées par l'article précédent.
ART. 13. — Chaque trimestre le Conseil soumet à la discussion des Sociétés adhérentes un programme sur les questions sociales indiquées à l'article 2, et il résume dans un rapport les opinions émises dans les groupes.
ART. 14. — Les frais généraux de la Fédération sont répartis entre les sociétés contractantes proportionnellement au nombre de leurs adhérents.
ART. 15. - Tout changement, addition ou suppression aux présents statuts, sera porté à l'ordre du jour, et la réunion où cet ordre du jour sera discuté devra se composer de délégués des deux tiers des Sociétés adhérentes ; les décisions ne seront valables qu'autant qu'elles auront été adoptées par la moitié plus une desdites Sociétés.
ART. 16. — Le Conseil fédéral établit des relations avec toute Société ou tout groupe formé par diverses sociétés en dehors du département de la Seine, qui donnerait son adhésion au principe fédératif ; il lui communique avec ses décisions un rapport sur la situation morale et matérielle de ses adhérents et contribue à leur procurer l'appui collectif dans les cas de grève, à charge d'engagement réciproque de la part de ces groupes.
Il est entendu que les décisions prises dans chaque centre de Fédération n'engagent en aucune manière les décisions des autres groupes.
Fait à Paris, le 3 mars 1669.
DROUCHON (GUSTAVE), mécanicien. SOLIVEAU, imprimeur en taille douce. THEISZ (ALBERT), ciseleur.
Quoique l'administration française ait arrêté la discussion de ce projet, nous sommes convaincus que, malgré ses efforts, la Fédération deviendra bientôt un fait réalisé, aussi, quelque imparfaits que soient les moyens que nous présentons, espérons nous qu'ils seront étudiés attentivement par le Congrès comme œuvre qui se propose de rallier les forces vives du travail.
En formulant ces statuts, les rédacteurs avaient à se préoccuper des conditions d'appui que chaque société devait trouver dans le pacte tout en s'efforçant de garantir l'autonomie des groupes contractants ; mais, à côté de l'échange de services auquel le présent nous oblige pour défendre par la grève nos intérêts et notre dignité, ils ont voulu dégager le but que se proposent les sociétés ouvrières.
Et, en effet, nous ne pouvons croire que chacun de nous, acceptant le système actuel comme le seul qui soit désormais praticable, n'ait songé qu'à s'assurer quelques faibles garanties contre les abus dont il souffre, qu'à obtenir une augmentation de salaire toujours insuffisante. Gagner une journée un peu plus élevée, quel que soit le maître qui commande, salariés demain comme hier, tel ne peut être notre idéal, car nous reconnaîtrions comme équitable l'inégalité des conditions entre les hommes.
Il est donc de notre devoir, à nous les déshérités de la vie sociale, de rechercher les causes de cette déshérence, et c'est là ce que s'est proposé la Fédération. Par les discussions qu'elle provoque, elle nous permet de mettre à profit les leçons que le passé nous a laissées, elle nous fournit de précieux enseignements sur les tentatives faites par nos devanciers pour échapper à la direction du patronat ; loin d'imposer aucun système préconçu, elle les soumet tous au jugement des intéressés, elle indique le but, et laisse à chacun le choix des moyens propres à le rendre réalisable.
Cependant l'expérience chèrement acquise par la plupart des groupes ouvriers nous autorise à croire dès à présent, quelque dignes d'encouragement que soient d'ailleurs les efforts individuels, que la seule épargne ne peut suffire que pour les professions où la matière première et le matériel sont peu coûteux, et qu'elle est impuissante dans nombre de cas pour assurer l'émancipation radicale des travailleurs.
Une pareille constatation ne saurait cependant nous arrêter dans notre revendication ; convaincus d'ailleurs qu'en nous appropriant l'outillage qui est nécessaire à la garantie de notre indépendance nous rentrons en possession de notre part de propriété, nous ne pouvons abandonner ce que nous considérons comme un droit, et pour satisfaire aux lois de la justice nous demandons à acquitter la valeur du matériel par la participation aux bénéfices.
Nous n'ignorons pas que cette question a déjà soulevé de nombreuses critiques, mais, pour y répondre, il nous suffit d'établir que l'on s'est mépris sur le but en considérant comme un résultat définitif ce qui n'avait été proposé que comme moyen d'amortissement. Et à notre tour convaincus de l'insuffisance de l'épargne individuelle, nous demandons à nos contradicteurs à quel expédient ils auront recours pour rembourser la valeur de l'outillage, et pour mettre en pratique l'égal échange qui ne saurait être applicable aux travailleurs que lorsqu'ils se seront rendus possesseurs de leurs produits.
D'autre part on nous opposera sans doute que le propriétaire du matériel encourt les risques de sa fabrication, et que n'ayant rien autre chose à lui offrir pour effectuer le rachat que de lui rogner ses bénéfices, il refusera de se prêter à cette combinaison. Cependant, plus que tout autre, ne sommes-nous pas solidaires des crises commerciales qui mettent en péril jusqu'à notre droit de vivre ? Qui donc oserait comparer la part de risques encourue par l'argent avec les catastrophes dont nos mineurs sont si souvent victimes ? Et d'ailleurs, en abandonnant tout profit au propriétaire de l'outil aux dépens de celui qui l'emploie, nous avons depuis longtemps acquitté notre redevance à cette prétendue responsabilité, et pour faire prévaloir nos droits nous saurions au besoin refuser le travail et rendre improductif un matériel qui n'a de valeur que par notre concours.
Ainsi donc veut-on se résoudre à laisser l'ouvrier bénéficier de son travail, veut-on lui reconnaître le droit d'acquérir sa part d'outillage ? Si l'on y consent, il ne nous reste qu'à prendre patience, qu'à acquitter notre dette envers le passé ; si l'on nous repousse, nous n'avons plus qu'à lutter par la grève pour faire triompher notre revendication.
Et nous le disons bien haut, tout grand conflit qui ne se proposerait pas désormais la participation aux bénéfices et le rachat de l'outillage, n'aurait que des effets stériles. Lorsque, épuisés par la cherté toujours croissante des objets de consommation, nous crûmes devoir exiger une augmentation de salaire, qu'advint-il ? Qu'au lendemain même de la victoire on tentait de nous reprendre les avantages obtenus, que l'on élevait les bénéfices proportionnellement à l'augmentation consentie, et il en sera ainsi tant que nous laisserons donner à nos produits une valeur supérieure à leur prix de revient, et que cet excédant ne constituera de profit que pour des intermédiaires rétribués d'une façon de beaucoup supérieure à leurs services.
Ce qu'il nous faut c'est acquérir la plus-value réservée au seul possesseur de l'outillage, c'est assurer à chacun les moyens de consommer la valeur exacte de ce qu'il a produit.
Mais pour préparer ces réformes il est indispensable que, dès à présent, les sociétés ouvrières recherchent les moyens de se soustraire à tout l'agiotage qui contribue à fournir aux uns surabondance de bien-être, tandis que les autres manquent du nécessaire, il faut qu'elles se débarrassent de ces manieurs d'argent auxquels elles fournissent nos ressources pour nous exploiter, et c'est pourquoi nous croyons devoir insister sur l'urgence qu'il y a pour elles de créer des banques fédératives.
Ainsi donc, en revendiquant nos droits, les sociétés de résistance ont déterminé la mise en pratique du principe de solidarité parmi les travailleurs, et c'est encore à leur influence qu'il appartient de réaliser l'émancipation par le rachat de l'outillage, par la suppression du patronat, par l'organisation du crédit et de l'échange et de transformer l'ordre social en substituant la fédération de chaque individu, de chaque groupe, de chaque industrie au conflit d'intérêts que nous présente l'état actuel.
Des caisses de résistance
Rapport adopté par la section du district de Courtelary, réunie en assemblée générale le 29 août 1870.
L'Association internationale des Travailleurs est arrivée à un degré de développement tel qu'elle doit nécessairement, tout en recherchant qu'elles doivent être les bases de la société future, résoudre pratiquement quelques-unes des questions qui ont déjà été traitées dans les précédents Congrès.
La question est certes celle qui, dans les conditions actuelles, se prête le mieux à une solution pratique, immédiate, mais qui a aussi la plus haute importance, vu le nombre toujours croissant des grèves. Les économistes politiques peuvent parfaitement s'accorder le plaisir d'écrire des volumes pour prouver aux ouvriers qu'ils ne peuvent rien pour la fixation des salaires, que c'est l'offre et la demande qui font la loi ; notre devoir à nous c'est de rechercher les moyens d'organiser la grève, contre laquelle il ne sert à rien de récriminer puisqu'elle devient un fait de plus en plus général, de manière à ce qu'elle se termine toujours en faveur des ouvriers. Tant qu'il y aura des capitalistes et des salariés, il y aura lutte entre le travail et le capital, parce que les détenteurs du capital, avides d'accumuler, chercheront à pressurer le travail le plus possible qui, à son tour, profitera de toutes les occasions pour imposer au capital les conditions qu'il pourra. Mais comme le capital monopolisé est actuellement le seigneur tout puissant, c'est lui qui fait la loi sur le marché général, de sorte qu'il ne reste au travail, devenu marchandise, qu'à se vendre au plus offrant.
Cette condition est-elle éternelle ?
Nous ne le pensons pas, puisque le travail, source de toute richesse, doit être aussi la condition de tout bonheur, de toute liberté. Pour rétablir la loi de justice dans les rapports du travail et du capital, il faut une profonde révolution que peuvent seules opérer les classes représentant les intérêts du travail ; une organisation générale et universelle des travailleurs devient alors d'une nécessité absolue, non-seulement en vue de la revendication complète et radicale des droits du travail, mais encore pour résister avec succès dans les conditions actuelles, à la domination exclusive du capital, afin que le prolétariat ne tombe pas dans un état de misère et de dégradation qui le rendrait incapable d'opérer la révolution sociale.
La nécessité d'organiser le travail en vue de résister aux injustes exigences du capital, a été sentie depuis longtemps par les ouvriers des pays les plus industrieux et la fondation des sociétés de métier répondait à ce besoin de grouper et de combiner les forces des ouvriers en vue de la résistance. Opposer aux prétentions du patron-capitaliste la puissance des ouvriers-associés, c'est-à-dire résister collectivement à la domination d'un seul, tel devrait être le moyen de contrebalancer la puissance du capital au profit du travail. Les sociétés de résistance n'ont pas seulement le seul moyen de mettre les travailleurs dans la possibilité d'avoir voix délibérative dans la fixation du prix du travail, mais le grand avantage qu'elles présentent, c'est qu'elles préparent l'organisation générale du prolétariat, qu'elles habituent les ouvriers à identifier leurs intérêts, à pratiquer la solidarité et à agir en commun pour l'intérêt de tous ; en un mot elles sont la base de l'organisation sociale à venir, puisque les associations ouvrières n'auront qu'à prendre la direction des entreprises industrielles et agricoles, alors que l'outillage, le sol, les mines, etc., leur seront concédés par la collectivité, qui en sera devenue propriétaire au moyen de la liquidation sociale.
Mais restons sur le terrain actuel.
Alors que s'organise la puissance de résistance du travail, le capital qui, au moyen de tous les rouages économiques fonctionnant à son profit, s'accumule toujours davantage dans quelques mains, s'associe à son tour les compagnies financières au moyen de grandes entreprises, se rendent maîtresse d'une grande partie de l'industrie et de tous les moyens de circulation qui deviennent de plus en plus faciles. La lutte entre le capital et le travail prend alors une nouvelle face : les associations isolées ne peuvent plus lutter, avec efficacité, contre le grand capital, et les patrons peuvent d'un jour à l'autre faire venir des ouvriers étrangers pour remplacer les nationaux en grève. La fédération de toutes les sociétés ouvrières devient alors une nécessité absolue en vue de la lutte présente, mais aussi la seule condition possible de l'affranchissement général.
La fondation de l'Association internationale n'est que le résultat de cette nouvelle nécessité, et il est temps que par des institutions pratiques, elle se mette en mesure de réaliser quelques-unes des espérances du prolétariat et augmenter sa puissance d'action. Organisez la résistance internationalement, tel est l'un des devoirs de notre association : à la fédération internationale des sociétés ouvrières doit logiquement correspondre la fédération internationale des caisses de résistance.
Grâce à la solidarité internationale qui se pratique de plus en plus entre les ouvriers, on a pu remédier jusqu'à un certain point aux inconvénients résultant du manque d'une caisse générale de résistance, mais nous sommes convaincus qu'une organisation régulière nous permettrait d'appuyer les grèves plus efficacement et même les rendrait impossibles. Lorsqu'une grève éclate, les sociétés intéressées, lorsqu'elles ont à peu près épuisé leur capital, font un appel aux sociétés ouvrières qui ouvrent des souscriptions ; les fonds rentrent lentement et n'arrivent alors souvent qu'après la lutte ; que plusieurs souscriptions soient ouvertes dans un court intervalle, les membres se découragent, le produit des souscriptions devient minime et les grèves échouent, faute d'appui. Qu'au lieu de cela nous fondions une ou plusieurs caisses centrales, ayant à leur disposition un capital provenant d'une cotisation de toutes les sociétés de résistance qui y adhèreraient et en outre d'une cotisation supplémentaire, semestrielle ou trimestrielle (ce qui remplacerait avantageusement les souscriptions) de tous les membres de l'Internationale, nous aurions ainsi un capital considérable, dont nous pourrions disposer à chaque instant, les grèves pourraient toujours être soutenues au moment de la lutte, et les associations ouvrières acquerraient une puissance de résistance qu'elles n'ont pas maintenant. Les patrons, sachant qu'il existe une organisation centrale, régulière pour soutenir les grèves et ayant appris par expérience, qu'elle procure aux ouvriers une puissance de résistance qu'il est impossible de vaincre, seraient plus vite disposés à adhérer aux réclamations des ouvriers et l'on éviterait ainsi bien des grèves, sans pour cela sacrifier le droit de résistance.
Nous concluons :
Dans la lutte engagée actuellement entre le travail et le capital, lutte essentiellement internationale, il est indispensable d'organiser la résistance internationalement ;
Cette organisation peut se faire au moyen d'une caisse générale de résistance.
Le capital servant à alimenter cette caisse peut être formé : d'une cotisation de toutes les sociétés ouvrières adhérentes à la caisse générale ; d'une cotisation supplémentaire, semestrielle ou trimestrielle de tous les membres de l'Internationale ;
Ces fonds serviront à soutenir toutes les grèves nécessitant l'appui de l'Association ;
La gérance de cette caisse est confiée à un Comité des grèves, nommé soit par le Congrès général, soit par une section qui en aurait été chargée par le dit Congrès ou enfin par le Conseil général ;
Ce Comité déterminera les sommes à accorder aux différentes grèves, après avoir pris connaissance de tous les renseignements y relatifs ; il présentera à chaque Congrès général un rapport sur l'état de la caisse.
Les propositions que nous formulons ci-dessus, nous ne les présentons nullement comme répondant le mieux aux exigences de la situation ; nous avons, au contraire, l'espoir que d'autres sections plus directement intéressées à cette question, présenteront des solutions plus pratiques, auxquelles nous serons heureux de nous joindre. Ce que nous désirons avant tout, c'est que le Congrès ne se borne pas à une nouvelle affirmation théorique, mais qu'il prépare l'organisation internationale des Caisses de résistance et si possible élabore un projet de statuts qui serait soumis à l'approbation de toutes les sections.
Nous ne demandons pas de la pratique là où elle est actuellement impossible, mais sur cette question nous croyons que le Congrès doit absolument prendre une décision immédiatement réalisable.
Rapport de la Fédération rouennaise
De l'influence des sociétés ouvrières et de leur importance au point de vue de l'émancipation du prolétariat.
Nous considérons cette question comme la plus digne de fixer l'attention de tous ceux qui veulent être affranchis de l'exploitation bourgeoise.
De la base au sommet la société actuelle est organisée de façon à donner satisfaction à l'héritière ingrate de 89. Industrie, Banques, Navigation, Commerce, Transports, Habitation et Sol, tout est devenu sa propriété exclusive ordonnancée de manière à évincer complètement le Travailleur de toute administration, partant de toute influence.
Là encore nous dirons que l'absence d'une théorie de la valeur est la seule cause de cette exploitation sans merci ni miséricorde du prolétariat.
Cette violation des droits du plus grand nombre, de tous ceux enfin qui créent les merveilles dont la bourgeoisie s'approprie exclusivement les bénéfices, ne puise sa force ailleurs que dans l'anarchie économique ; aussi tous ceux qui croient qu'il est possible de créer l'ordre dans l'humanité sont-ils, par cette insolente affranchie, considérés comme utopistes.
Cependant elle commence à prendre peur, elle sent depuis le jour où l'Association Internationale des Travailleurs a pris naissance que sa puissance est sérieusement en péril ; aussi se débat-elle et commence-t-elle à centraliser ses forces pour détruire notre entente en semant dans nos rangs la méfiance et l'indifférence ; elle sait que si nous arrivions à combiner nos efforts avec intelligence, son rôle de directrice sociale disparaît et nous la remplaçons partout en la forçant de se transformer.
Si la voix du vrai producteur n'a pu encore être entendue dans le grand concert de plaintes émises par toutes les nations, c'est que nous n'avons su encore nous organiser.
Puisque l'Internationale nous convie tous à faire connaître les moyens pratiques de conquérir nos libertés politiques et économiques, que chacun apporte son intelligence et produise à ce congrès toute la somme de moyens qu'il croit possible de vaincre la résistance des puissants du jour.
Depuis longtemps, chers compagnons, nous servons d'appoint dans toutes les luttes du monopole bourgeois : tantôt nous répandons notre sang à flots pour donner à celui-ci des libertés politiques qu'il revendique, tantôt nous donnons bénévolement nos suffrages, nous qui en France l'avons universel et direct, pour faire passer l'exploiteur vaincu dans la place occupée la veille par le vainqueur et le lendemain comme les jours précédents, nous restons bêtes de somme du capital qui consent bien en matière politique à endosser toutes les livrées, à prendre ou changer, comme le caméléon, toutes les couleurs, mais à la condition de rester le vampire du travail qu'il considère comme une proie exploitable à perpétuité.
Il faut dans l'avenir que tous les travailleurs qui appartiennent aux nations possédant le suffrage direct organisent leurs forces pour pénétrer dans la place, autrement il ne faut compter, pour faire disparaître les priviléges, que sur les moyens coercitifs. A nous seuls il appartient de choisir les moyens propres à faire triompher la justice économique, disons sans crainte que nous sommes les vrais et seuls irréconciliables et que nous ne cesserons d'organiser les forces du travail sur la surface du globe, pour transformer une société marâtre qui nous refuse le droit de vivre en travaillant.
Depuis bientôt quatre ans de nombreux groupes se sont formés dans les grandes villes du continent et ont employé, comme engin de solidarité, la grève, instrument de guerre économique qui groupe les intérêts, mais ne donne nullement la solution véritable que nous cherchons tant qu'il n'aura pas été scientifiquement construit et façonné comme l'exigent nos intérêts.
Le Cercle normand croit que le seul moyen de vaincre la résistance bourgeoise serait d'abord d'organiser dans chaque circonscription industrielle une fédération ouvrière composée de toutes les professions ou corporations et possédant un Conseil fédéral également composé de représentants de toutes les corporations de façon que pas une grève ne puisse éclater sans avoir été préalablement discutée et ordonnée par ledit Conseil (ainsi le font contre nous les agences organisées du Capital pour exercer son influence afin de produire la hausse ou la baisse sur les marchés d'approvisionnement), de manière à faire concourir la fédération entière au succès de la lutte ; puis faire d'immenses efforts pour créer, par la Fédération internationale des caisses corporatives, des ateliers corporatifs servant de place forte à la corporation en grève et permettant d'assiéger sérieusement l'ennemi en faisant élever le salaire outre mesure dans les ateliers du capital et le maintenant, d'après les tarifs, dans les ateliers corporatifs ; la différence entre le salaire exigé par les sociétaires dans l'atelier du capital et celui accordé dans l'atelier social devant toujours être employée au profit de ce dernier pour augmenter son outillage.
Les avantages de cette organisation sont faciles à déduire : la grève, au lieu d'avoir comme aujourd'hui un caractère anti-économique puisque l'élévation du salaire momentanément obtenue ne profite pas précisément à l'ouvrier, le capital conservant le droit d'élever, à son tour, le prix de vente du produit payé par le gréviste même, ainsi qu'on a pu le voir dans la grève des ouvriers boulangers de Marseille.
La grève, disons-nous, devient alors un auxiliaire indispensable et certain des ouvriers qui veulent devenir producteurs libres et met le capital en demeure de s'incliner, parce que, en raison des principes professés par l'Internationale et tous les travailleurs, qui savent que la misère n'a d'autres causes que la prélibation du capital sur le produit, l'atelier corporatif livrant sa production au prix de revient, le capital, menacé continuellement par ce prix de vente et l'exagération progressive des salaires dans ses ateliers est forcé de proposer une transaction ou de déposer son bilan.
Mais pour arriver à créer ces ateliers corporatifs, il est indispensable que les caisses ouvrières soient fédérées, ainsi que tout récemment nous le proposaient nos camarades de Paris et comme l'applique en ce moment la fédération rouennaise, pour créditer d'abord les industries à qui peu de capital suffit pour fonder l'atelier corporatif ; puis ces ateliers fondés et organisés viendrait à point le signe d'échange accepté évidemment par tous ces ateliers qui livreraient leurs produits à meilleur marché à tous ceux qui présenteraient en paiement ce signe de rédemption. Aux autres acheteurs qui n'en seraient pas munis, il serait prélevé un droit d'aubaine afin de les déterminer à faire cause commune avec le travail affranchi ; cette prélibation ne pourrait être employée qu'à la propagation de l'œuvre et dirigée par la fédération pour faciliter le remboursement des crédits.
Un autre avantage pour la France, que l'organisation fédérative apporterait aux travailleurs, c'est la direction du pays par le travail qui ferait surgir du suffrage universel des représentants directs de la classe ouvrière envahissant toutes les administrations et forçant le gouvernement à compter avec les forces révolutionnaires du travail en leur arrachant les réformes que nous voulons obtenir et les libertés que nous revendiquons.
De cette façon la classe ouvrière ne serait pas exposée à servir d'instrument à tous les partis politiques mécontents de n'avoir pas en main la direction nationale pour l'exploiter à leur profit sans tenir compte de nos aspirations.
Ainsi organisés, nous croyons que la classe à laquelle nous appartenons aurait la haute main sur tout et empêcherait, si les circonstances amenaient une bataille, que le mouvement ne soit encore escamoté.
C'est dans cette perception d'idée que le Cercle de Rouen a rédigé la résolution suivante :
Résolution du Cercle de Rouen sur l'influence des Sociétés corporatives au point de vue de l'affranchissement du prolétariat.
Considérant que l'isolement crée une division regrettable parmi les différentes catégories de travailleurs et que cette division est soigneusement entretenue par la bourgeoisie dans le but de conserver indéfiniment ses priviléges.
» Considérant qu'il n'y a que par la solidarité corporative et fédérative que la classe ouvrière peut arriver à secouer le joug du capital et qu'il n'y a également que l'organisation fédérative des corporations qui puisse mettre un frein aux abus de l'exploitation en permettant d'organiser scientifiquement la grève et le crédit au point de vue de la production libre.
» Le Cercle a l'honneur de prier le Congrès de Bâle de prendre en considération sa résolution et d'engager toutes les sociétés ouvrières de l'Europe à fonder la grande Fédération des victimes de l'exploitation bourgeoise pour créer dans un court délai une banque d'échange émettant un signe accepté par toutes les corporations organisées de l'Europe et d'Amérique, afin de faciliter les débouchés de chacune d'elles et de les mettre complètement à l'abri des spéculations de l'agio.
» En conséquence il invite toutes les industries à continuer de jeter les bases d'une entente entre les travailleurs de même profession pour unifier les tarifs de main-d'œuvre, dans le but de faciliter la constitution de la moyenne des salaires et échapper aux capricieuses oscillations du capital centralisé en le forçant de faire lui-même les frais de la concurrence anarchique qui tue par centaines de mille le prolétariat moderne.
» Par cette organisation le Cercle de Rouen est convaincu que toutes les questions sociales trouveront leur facile solution. »
Résolutions administratives votées par le Congrès de Bâle
Suit le texte des résolutions ; voir Résolutions administratives.
Résolutions sur les cahiers du travail
Suit le texte de la résolution ; voir Résolution sur les cahiers du travail.
Le Guide pratique adopté au Congrès de Bâle a été prêté à un journaliste qui a négligé de le rendre (avis pour l'avenir). Les nombreuses démarches faites pour retrouver cette pièce, ont été infructueuses. Le rapporteur de la Commission l'a de nouveau rédigé le plus exactement qu'il a pu. Nous prions les membres du Congrès de Bâle qui croiraient y voir quelques points en désaccord avec ce qui avait été voté de le signaler au prochain Congrès.
Guide pratique pour le Congrès de l'Internationale
Le texte du Guide pratique est donné avec les documents du congrès : Guide pratique pour le Congrès de l'Internationale.